CHAPITRE IV
Quoique la maréchale-princesse de Montlaur eût soixante-dix ans passés , sa taille élevée paraissait encore parfaitement droite et dégagée. On ne pouvait avoir un plus grand air ; cette extrême dignité était tempérée par une expression de bonté charmante, de spirituelle ironie ou de cette douce gaité si rare chez les vieillards.
La princesse de Montlaur portait une simple et longue robe de satin gris, un mantelet, des mitaines et un bonnet de dentelles noires à l'ancienne mode. Ses cheveux blancs étaient crêpés et légèrement poudrés.
— Bonjour, mon enfant, dit-elle à madame de Bracciano en l'embrassant sur le front ; puis tendant sa main blanche et maigre au colonel qui la baisa respectueusement, elle lui dit : Eh bien î Raoul... quand partez-vous?
■ — Mais ce soir, madame j je venais prendre vos ordres pour Vienne.
— Ce soir?., déjà? Votre Empereur est sans pitié !
— Hélas ! madame, dit Raoul en souriant, je n'ai malheureusement pas le temps de recommencer notre interminable querelle et de défendre mon Empereur contre vous.
— Mais je vous prie bien de croire que je ne l'attaque pas du tout... Je le juge... c'est bien assez, il trouverait môme que c'est trop, j'en suis sûre.
— Oh ! quant h cela, il aime aussi peu la critique que s'il était roi légitime...
— Pouvez-vous parler ainsi, vous Raoul ! un des nôtres!... comment vous êtes-vous laissé éblouir, ensorceler ainsi ?
— Mais, vous même, ma tanîe ! dit madame de Bracciano, qui s'était remise de son émotion, et affectait de sourire... je vous ai vue aussi ensorcelée à votre retour des Tuileries après votre entrevue avec l'Empereur...
— Vous, madame ? dit Raoul étonné, je ne savais pas... ^
— Hélas ! on cache ses péchés le plus qu'on peut ; j'aime mieux vous conter cette belle équipée, car Jeanne, avec son charme de lée, finirait par vous persuader, et à moi aussi, que je suis
LES ADIEUX. 5t
bonapartiste ; voici comme cela s'est passé : Un matin, quelques jours avant le mariage de ma nièce , mon valet de chambre m'annonce un monsieur — je ne sais plus qui, aide-de-camp de l'Empereur ; je vois entrer un très-beau jeune homme, qui, dans les meilleurs termes du monde, me vient prier^ de la part de Sa Majesté r Empereur et Roi, s'il vous plaît, de vouloir bien me rendre le lendemain à midi aux Tuileries. Cet ordre , déguisé en prière , me parut assez peu rassurant ; je ne m'étais jamais gênée pour dire ma pensée sur ce régime-ci , et je songeais, à part moi, à l'exil de cette spirituelle et charmante duchesse de Chevreuse... Enfin je répondis à cet aide-de-camp que je me rendrais aux ordres qu'il me transmettait. Le lendemain, je fis une prière à ma patrone, je pris mon grand courage, je m'enveloppai bien dans
mon coqueluchon, et j'arrivai aux Tuileries
Ah! mon cœur se serra douloureusement en montant cet escalier où, pour la dernière fois. je vis cette belle et adoraUe reine. . . Enfin, ajouta la princesse , en surmontant son émotion , j'entrai dans la galerie de Diane , je ne sais pas commentils l'appellent maintenant : j'étais attendue, car depuis les huissiers jusqu'aux gentilshommes de service....
— Jusqu'aux chambellans, madame la maréchale, dit en souriant le colonel.
— La princesse menaça Raoul du doigt, et leprit : Les chambellans de service furent pour moi de la plus respectueuse prévenance. On m'annonça, ce qui me parut d'une étiquette un peu sauvage, et je me trouvai face à face avec V Homme du Destin. \]n moment , j'eus peur, mais mon vieux sang gaulois me monta au cœur, je fis bonne contenance, et, comme dit certaine nièce moqueuse , je pris mon air de princesse, et je montai sur mon grand cheval d'Espagne et du Saint-Empire. Après m'avoir un instant examinée d'un œil perçant, Bonaparte me dit : J'ai voulu vous voir, madame la maréchale.
Je fis une demi-révérence, et je répondis trèssèchement, d'un ton de victime révoltée :
— J'ai du obéir aux ordres de l'Empereur. Il reprit :
— Voire mari était un excellent général... il a beaucoup fait pour l'armée, dans son temps; et puis il a été fidèle à son roi... cela est beau... sous tous les régimes, madame la maréchale.
Ces mots éveillèrent en moi un souvenir bien cruel... Les larmes sont rares chez les vieillards, pourtant je pleurai ; alors, Bonaparte, avec une expression de sollicitude exquise, avec une vé-
nération toute filiale, me prit la main, et la baisa respectueusement, en me disant avec une douceur inexprimable :
— Pardon, ma bonne mère ; je ne voulais pas vous attrister. Pauvre soldat ! Il y avait dans ses traits, dans son accent, quelque chose de si bon, de si pénétré, que, je l'avoue, malgré la bizarre familiarité de cette expression : Ma bonne mère ! je fus tout émue, plus émue cent fois que lorsqu'à la fin de notre entretien il m'annonça qu'il me rendait nos bois de l'Anjou et du Maine en considération de la noblesse de mon caractère et du mérite de mon mari.
Et du mariage de Jeanne avec le duc de Bracciano , quoique vous ne fussiez pas instruite de cette circonstance , ajouta mentalement Raoul.
— Eh bien ! ma tante, pourquoi vous étonner de ce que Raoul ait été ensorcelé comme vous ?
— Mais qu'est-ce que cela prouve ? Que j'ai eu une surprise de sensibilité, voilà tout : et j'en suis d'autant plus désolée, que maintenant je ne puis dire tout le mal que je pense de son Empereur (et elle montrait Raoul), il m'a comblée, je dois me taire malgré moi,... Et puis il faut
Ijien me résigner h admirer les victoires qui étonnent l'Europe entière —
— Quand je vous disais, ma tante, qufe VODS étiez très-bonapartiste.
— Je ne suis pas bonapartiste du tout, madame la duchesse ; je suis reconnaissante, et il n'y a malheureusement pas beaucoup do gens de cette opinion-là. Mais dites-moi, Raoul, avant de nous quitter, sermonez donc bien Jeanne. Ah! ah! elle qui parle, je pourrais la traiter de républicaine, et Dieu sait qu'elle n'a pas d'excuses à invoquer en faveur de cette abominable opinion.
— Peut-être, dit tout bas le colonel, en pensant à Herman.
— Moi, ma tante! quelle folie...
— Triste folie, mon enfant, d'ailleurs j'ai toujours jugé des avocats par les causes qu'ils défendaient et des partis par les hommes qui les embrassaient... Aussi, tenez, sans aller plus loin... Comment pouvez-vous être d'une opinion qui est celle de ce petit Allemand, qui est domestique de votre mari...
— Ma tante, M. Herman Forster n'est pas un domestique...
— Ne reçoit-il pas des gages de M. de Bracciano ?
— Ma tante.. . quelles expressions, des gages. .. des gages!...
— Comment voulez-vous donc que je dise?... Nous appellions toujours domestiques, et cela sans aucune intention blessante , je vous l'assure, nos gens d'intérieur^ comme secrétaires, intendants, écuyers... Mon frère a eu pour domestique un intendant à i,5oo livres par an, l'avocat Duresnel, qui est aujourd'hui quelque chose , comme sénateur ou fournisseur , et comte, je crois, par dessus le marché. Je ne vois donc pas en quoi cet Allemand serait humilié de recevoir des gages de M. de Bracciano. Mais il ne s'agit pas de ses gages, mais de lui.... Eh bien! mon enfant, rien qu'en voyant un tel représentant de l'opinion que vous vous amusez à défendre, ne devriez-vous pas renoncer à un jeu d'esprit qui peut vous commettre avec de pareilles gens?
Le colonel ne disait pas un mot pendant cette scène : il se contentait de jeter un regard expressif sur madame de Bracciano. Celle-ci, impatientée des observations de la maréchale, lui répondit avec assez de vivacité :
— En vérité, madame, vous êtes aujourd'hui bien cruelle... Que vous a donc fait ce pauvre
INI. Herman? Il est déjà si malheureux? Pourquoi l'accabler encore?
— Je ne vous comprends pas, Jeanne, dit madame de Montlaur avec une expression d'étonnement et de sévérité. Il ne peut y avoir rien de commun entre cet homme et moi. Je n'ai jamais manqué de pitié pour les malheureux , mais je trouverai toujours souverainement déplacé qu'un étranger oublie assez ce qu'il doit à ceux qui l'accueillent avec bonté, pour exalter devant eux une révolution qui leur a coûté un père, un aïeul et tant de parents et d'amis...
— Ma tante... vos reproches m'atteignent aussi...
— Non, mon enfant, pourquoi vous atteindraient-ils? Bonne et généreuse à l'excès, vous vous intéressez aveuglément au malheur... Piien de mieux... Votre imagination romanesque et rêveuse se berce d'idées qui ont, si vous le voulez, quelque semblant de grandeur; il n'y a pas ïrès-grand mal à cela... Vos défauts ne sont que l'exagération naturelle de vos belles qualités... Ne parlons plus d'ailleurs de ces misères; je trouve cet Allemand le plus ridicule du monde, avec ses airs d'apôtre et sa chevelure à l'enfant; malgré son air doucereux et sa
jolie figure , il m'a tout l'air d'un drôle fort madré... Et puis, avez -vous remarqué ces mains?... des ongles pâles et livides... C'est une sottise , si vous voulez , mais je me défie toujours des gens qui ont des mains pareilles...
— Ma tante, quelle folie!...
— -Folie, tant que vous voudrez, mais cela est. D'ailleurs qu'il ne soit plus question de cet étranger... Seulement, ma chère, ne laissez pas vos clés à votre secrétaire qunnd ce mélancolique petit monsieur vient travailler avec votre mari.
— Oh! madame, quels odieux soupçons!
s'écria la duchesse indignée.
La maréchale, sans s'apercevoir de l'émotion de sa nièce, se tourna du côté du colonel et lui dit:
— Voilà comme elle est toujours : à l'entendre, le mal est impossible... J'ai pourtant de bonnes raisons pour dire ce que je dis... L'autre jour elle était aux Tuileries avec son mari...; je vais, par hasard, dans la bibliothèque pour prendre un livre; en passant près de l'escalier, qui est-ce que je vois? Cet Allemand, qui rôdait près de la porte de la chambre de Jeanne... au lieu de s'occuper du travail que ]M. de Brac-
ciano lui avait donné à faire pendant son absence... Je vous dis, moi, ajouta madame de Montlaur, en se retournant vers sa nièce, que vous avez chez vous pour plus de deux cent mille écus de diamants, et un jour ou l'autre vous serez dévalisée ^ si vous n'y faites pas attention !
Madame de Bracciano, pâle, agitée, allait éclater, lorsque le colonel lui dit à voix basse: — Silence ! vous vous perdriez.
A ce moment, M. de Bracciano entra chez sa femme, qui contint h peine son émotion pendant que la maréchale aspirait longuement une prise de tabac d'Espagne.