‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 2)Chapitre 8 sur 31 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Pierre Herbin avait cinquante ans environ, une tête énorme recouverte d'une forêt de cheveux presque blancs, touffus et hérissés ; d'épais sourcils noirs couvraient à moitié ses petits yeux d'un bleu pâle. Sa figure hâve et terreuse disparaissait presque sous une barbe grise, courte et drue, qui n'avait pas été rasée depuis plusieurs jours.

Ses traits étaient sinistres, durs ; sa lèvre supérieure , fendue en partie comme le colonel l'avait écrit à Boisseau, rendait sa physionomie plus repoussante encore.

Dés que la bougie fut allumée^ Pierre Herbin alla fermer la porte h double tour, pendant qu'Herman lisait avec anxiété la lettre de Piaoul dont il s'était emparé.

Boisseau, saisi de terreur, s'écria : C'est un abominable guet-apcns ! Je vous somme de m'ouvrir cette porte 5 vous n'avez pas le droit de me retenir ici.

Sans lui répondre Pierre Herbin alla en boitant près d'Herman, appuya sa hi;!euse figure sur l'épaule du jeune homme, et lut avec lui la leltre de Raoul, en souriant de temps à autre d'un air farouche.

— V\'^ilhclmine Butler! s'écria-t-il, après avoir parcouru quelques lignes. En frappant du pied avec rage... il répéta: Wilhelmine Biiller! Comluent a-i:-ii pu la découvrir ? Mort et danmatiou ! je t'avais bien dit qu'il ne fallait pas écrire.

— Eh ! s'écria Herman , ne le fillait-il pas .'' pour... Et il dit un mot à l'oreille de Pierre Herbin.

— Alors, s'écria celui-ci, on convient d'un chiffre.

— On ne peut pas penser à tout... et surtout prévoir l'impossible , dit Herman avec impatience. Qui aurait jamais pensé que cet infeinal colonel irait découvrir cette femme inconnue , cachée dans le plus obscur faubourg de Vienne?.. C'est une falalité.. un hasard inexplicable, dont je douterais sans cette leltre maudite, ajouta-t-il en frappant. du pied avec rage.

Depuis le commencement de cette scène, les traits d'Herman semblaient complètement métamorphosés ; sa physionomie , ordinairement si ingénue, avait une expression dure et sardo-

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nique, et ses mains , presque toujours crispées, témoignaient de la violence de ses ressentiments.

Anacharsis Boisseau était toujours près de la porte qu'il essayait d'ouvrir ; ne pouvant y réussir, il frappa de toutes ses forces et cria au secours !

Soit que les deux hôtes (!c celte maison isolée fussent assurés de la complicité du portier, soit qu'ils fussent certains qu'il ne pouvait pas entendre les cris d'Anacharsis, ils ne firent aucune attention h ses clameurs et continuèrent de lire.

— Ah ! voici qui me regarde, dit Pierre Herbin , en arrivant au passage qui le concernait, tout y est jusqu'au signalement, on dirait \m rapport du préfet de police.

— Monsieur , messieurs ! ! s'écria Boisseau , qui, voyant l'inutilité de ses tentatives pour sortir de ce guêpier, commençait à être sérieusement alarmé, au nom de la loi, je vous somme de m'ouvrir cette porte... je vous promets à ce prix de ne pas dire un mot de cette indigne violence !

Herman et Pierre Herbin se res^ardèrent en silence, après avoir lu la lettre.

— Avant tout, dit Pierre Herbin, en faisant un geste significatif et en désignant Boisseau qui

était derrière lui, il faut d'abord nous débarrasser de celui-là.

— Monsieur ! ! Messieurs ! s'écria Anacharsis... je proteste... je déclare... c'est une indi- «rnité... Je suis venu chez monsieur en toute

confiance. M. le colonel de Surville a bien voulu user de ménagement. Voulez- vous l'en faire repentir ?

— Il n'y a pas à balancer, dit Herman, sans paraître écouter Boisseau ; lui seul peut tout perdre, tout dévoiler.

— Et ces lettres à l'Empereur, à la princesse de Montlaur 1 dit Pierre Herbin.

— Nous le fouillerons après. . . , dit froidement Herman.

— Comment après? s'écria Anacharsis. Qu'estce que cela veut dire? Ah ça mais, que comptezvous donc me faire avant?

— Ce que nous comptons te faire, monsieur l'ambassadeur, dit Pierre Herbin, en s'avançant lentement vers Boisseau d'un air farouche, nr;us comptons te mettre dans l'impossibilité de parler et de nous nuire, quoique nous ne soyons pas des misérables, comme le prétend ton ami Surville.

— Malheureux ! voudriez-vous m'assassiner ? s'écria Boisseau en joignant les mains avec terreur.

Pierre Herbin et Herman échangèrent un regard d'intelligence.

— Vous n'oseriez pas commettre un crime si abominable, répéta Boisseau en pâlissant.

— C'est selon, dit Pierre Herbin, pendant qu'Herman semblait relire avec une attention dévorante la lettre du colonel, et profondément réfléchir à quelques passages.

— Où sont d'abord les autres lettres que ce muscadin de colonel t'a envoyées? reprit Pierre Herbin.

— Vous pouvez me fouiller, je ne les ai pas ; elles sont restées chez le colonel... rue de la Victoire.

— Ah ! elles sont restées rue de la Victoire... sans doute... sous la garde de ce Glapisson , que tu dois détacher à mes trousses pour m'espionner.

— Elles sont dans mon secrétaire, dont voici la clé...

Pierre Herbin s'approcha d'Herman , lui dit quelques mots à l'oreille. Celui-ci fit un signe d'approbation , mit sur une table du papier, de l'encre, une bougie, et se promena de long en large d'un air agité.

Pierre Herbin s'approcha de Boisseau, et, lui

serrant le poignet comme dans un étau, il lui dit : Assieds-toi à cette table et écris...

— Mais...

— Ah! pas de mais... mille tonnerres... je ne les aime pas...

— Mais que dois-je écrire, encore?...

— Écris à ce Giapisson que tu lui envoies la clé de ton secrétaire, et de venir t'apporter ici lui-même les deux lettres que le colonel t'a adressées, l'une pour la princesse de Montlaur, l'autre pour l'Empereur,

— Attirer ce brave homme dans un piège pareil.... le faire assassiner peut-être, s'écria résolument Boisseau ? dussé-je périr mille fois, jamais ! jamais !

— Ah! tu refuses , dit sourdement Pierre Herbin, et il passa devant les yeux d'Anacharsis la lame. aiguë du poignard d'Herman. Regarde bien ceci... Touche cette pointe... écris, ou tu es mort !

Sans avoir un grand courage, Anacharsis Boisseau était incapable de faire une infamie par lâcheté ; malgré sa terreur, il aurait tout bravé plutôt que de compromettre davantage les inté rets que le colonel lui avait confiés.

Heureusement l'ex-diplomate fut subitemen

éclaire par iinc idée liiminensc, par une réflexion pleine de bon sens.

Au grand étonnemcnt de Pierre Hcrbin, qui brandissait toujours son poignard d'un air terrible, Boisseau parut se rassurer peu à peu, se renversa sur le dossier de sa chaise, croisa ses mains sur son venlre, lit tourner ses ponces, regarda Pierre Ilerbin en (ace, et lui dit en haussant les épaules :

— Laissez donc là votre poignard vous ne

me faites pas peur.... vous n'oseriez pas m'assassiner. Mon fiacre est en bas 5 un de mes gens l'a été chercher. Ne me voyant pas revenir^ loutà-1'heure le cocher frappera ici. Que lui uirezvous ? Que je le renvoie ? Bon ! Mais mes gens^ inquiets de moi, ne me voyant pas revenir, iront faire leur déposition à la police ; on retrouvera facilement le fiacre qui m'a amené ici , il indiquera cette maison... Vous serez arrêtés. Aussi, maintenant je me moque de vos menaces comme de ça; et Anacharsis fit bravement claquer son pouce.

Cette observation sembla faire quelque effet sur les deux complices.

— Allons... allons, dit Pierre Herbin, tu n'es pas trop béte pour ton âge. Tu nous donnes une idée, tu n'as rien à craindre pour ta vie... sois

lÔA LE COLONEL DE SURVILLE.

tranquille... nous te croyions plus poltron que tu ne l'es réellement , et nous espérions nous servir de ta peur pour obtenir les lettres que tu as encore... Ces lettres, nous les obtiendrons d'une manière ou de l'autre ; ça nous regarde ; quant à toi tu resteras enfermé icijusqu'àceque nous ayons terminé les affaires que tu espérais bien embrouiller.

— Ta... la... ta, reprit Boisseau avec une nouvelle assurance et fort enhardi par son premier succès^ vous ne me retiendrez pas plus prisonnier ici que vous ne me tuerez , l'inquiétude de mes gens serait la même, et le résultat le même aussi pour vous, grâce aux dépositions du cocher de fiacre. Or, j'ai fait mon droit et je sais à quoi sont condamnés ceux qui retiennent violemment les gens en charte privée , et vous m'avez l'air de gaillards trop habiles pour vous exposer h une pareille peine.

— Tu es bien honnête de nous supposer de l'habileté, monsieur l'ambassadeur, et c'est parce que nous ne manquons pas d'habileté , que tu resteras ici.

— Laissez-moi donc tranquille, dit Boisseau en haussant les épaules, c'est un nouveau piège que vous me tendez pour m'extorquer quelque lettre, mais vous n'y parviendrez pas; votre plus

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court parti est de m'ouvrir la porte, mon cher monsieur du Poignard, et vous, monsieur Herman Forster. Croyez-moi, obéissez aux ordres du colonel et partez le plus tôt possible pour Bayonne. En disant ces mots, Anacbarsis s'était levé d'un air satisfait et se dirigeait vers la porte.

— Qui veut trop prouver, ne prouve rien, dit Pierre Herbin en lui faisant signe de se rasseoir. Je te dis que tu ne sortiras pas d'ici. Je pourrais bien te prendre ta clé, aller rue de la Victoire demander les lettres à Glapisson de ta part, ou l'attirer dans cette maison, en lui disant que tu as besoin de lui; mais il y aurait contre nous la chance des soupçons , des explications que je ne veux pas courir ; si Glapisson me gènCf je m'en débarrasserai par un autre moyen... Quant à toi, tu resteras renfermé ici... et, puisque lu prends tant d'intérêt à ce qui nous concerne, je vais te rassurer sur la suite de notre violation du droit des gens, comme tu dis. Écoute bien un plan , pas trop mal imaginé. Herman va prendre ton manteau, vous êtes de la même taille; à la nuit noire le cocher de fiacre ne le reconnaîtra pas et le prendra facilement pour toi. Herman se fait tout bonnement conduire sur un boulevard désert , donne un louis au cocher

et lui dit d'aîlcr ruo de îa Victoire avenir tes gens de ne pas s'inquiéter de toi si tu n'es pas rentré le lendemain, parce que tu es obligé d'aller à Versailles pendant un ou deux jours pour les affaires très-pressantes du colonel. Tes gens ont vu arriver le courrier, tu es parti au milieu de la nuit, rien ne leur semblera plus naturel que cette petite absence dans de si graves circonstances. Ils resteront donc tranquilles pendant deux jours ; ils commenceront à s'inquiéter le troisième et ne feront les recherches que le quatrième; or, nous sommes certains d'avoir exécuté nos projets après-demain au plus tard. Une fois cela fait , nous ne resterons pas une heure à Paris. Jusque-là , beau raisonneur , tu auras la bonté d'habiter un modeste logis situé ici prés. Ne crie pas , ne te démène pas , cela ne te servirait de rien ;ce serait, comme tu le disais lout-à-l'heure, le pot de fer contre le pot de terre. Dans trois ou quatre jours tu seras libre ; tu vois que nous ne sommes pas si diables que nous en avons l'air. Je vois de l'or par terre. . . Je devine... c'étaient les frais du voyage de Bayonne. Eh bien ! avec cet or, car nous n'en avons guère, je te ferai de bonnes provisions, tu auras des journaux, des livres, tout ce qui pourra rendre ta captivité supportable. C'est bien le

moins que nous fassions pour toi, qui empêches la ruine de nos plus chers desseins, iijouta Pierre Herbin d'un air goguenard.

Le malheureux Boisseau ne trouva malheureusement rien à répondre à ces menaces.

Le danger n'étant plus exagéré ne lui en paraissait que plus réel. 11 prévoyait avec douleur que, faute d'être avertie à temps peut-être par la lettre que Piaoul avait adressée h la princesse de Montlaur, la duchesse de Bracciano allait être sans défense contre les mauvais desseins d'Herman Forster, qui avait ainsi un immense intérêt à retenir Anacharsis.

Le moyen auquel ces deux misérables avaient recours pour y parvenir était odieux sans doute, et passible de peines sévères ; mais ils semblaient avoir assez d'intérêt à réussir dans leur projet, pour braver ces punitions.

Quant à résister par la force, il n'y pouvait pas songer ; Pierre Herbin semblait très-vigoureux malgré son âge, et cet homme, aidé d'Herman, devait rendre inutiles tous les efforts du malheureux Boisseau.

Après avoir pesé toutes ces chances, Anacharsis accepta, en soupirant, le sort auquel il ne pouvait échapper.

— Eh bien! tu es convaincu maintenant, j'espère, dit Pierre Herbin.

— Je suis convaincu sans doute que vous êtes capables de cette violence. Pourtant , si c'est la cupidité qui vous fait agir, je vous offre deux mille napoléons, à condition que vous me laisserez libre, et que vous partirez à l'instant de Paris.

— Ah ça! tu nous prends donc décidément pour des misérables, dit Pierre Herbin.

— Allons, voyons... j'irai jusqu'à trois mille napoléons... Mais le fils du concierge du colonel vous accompagnera pour s'assurer que vous partez réellement, dit Boisseau, croyant apaiser ainsi les scrupules de ces hommes.

— Tu irais à quatre et à cinq mille napoléons, entends-tu, que tu n'obtiendrais rien de nous, voilà comme nous sommes, dit Pierre Herbin. Ah çà ! ton cocher doit s'ennuyer ; il s'agit de le renvoyer avec toi ou ton manteau : c'est tout un ; mais avant il faut te mettre en sûreté; ne fais pas l'enfant, tu n'es pas capable de nous résister; et je te préviens qu'au lieu d'avoir des friandises, je te mettrais au pain et à l'eau. Nous avons ici une excellente cachette. Tu n'as pas besoin de savoir à qui elle était destinée. Seulement je dois le prévenir que, pour plus de prudence, tu

n'auras d'autre lumière que celle que le bon Dieu donne à la nature. Es-tu prêt?

— J'irai jusqu'à cinq mille napoléons ; je vous donne ma parole d'honneur de rester muet sur tout ceci.

Pierre Herbin haussa les épaules et dit à Boisseau : — Voyons , veux-tu nous suivre de gré ou de force ?

— Vous êtes des infâmes!... Allons... marchez, je vous suis , dit Anacharsis , voyant tout espoir perdu.

Pierre Herbin prit la bougie, ouvrit la porte d'une sorte de petit cabinet situé d'un côté de l'alcôve d'Herman. Le fond de ce cabinet était garni de porte-manteaux chargés d'habits.

Pierre Herbin toucha, sans doute, une serrure cachée, car ce qu'on aurait pris pour la muraille s'ouvrit comme le battant d'une large porte , et l'on put voir une petite chambre assez élégamment meublée, seulement éclairée par un jour de souffrance très-étroit, solidement grillé et si élevé, qu'en mettant sur le lit le seul fauteuil qu'il y eût dans cette chambre on n'aurait pu y atteindre.

— Tu vois, dit Pierre Herbin à Anacharsis, qui entrait avec précaution dans ce réduit, tu vois que tu ne seras pas trop mal logé ; seule-

lit) LE COLONEL DE SURVILLE.

ment il faudra te passer de feu... toujours pour plus de précaution. Tu auras la ressource de rester couché...

— Vous êtes donc sans aucune pitié ?. .. dit le malheureux Anacharsis.

— Sans aucune pitié ? répondit ironiquement Pierre Herbin. Peux-tu dire cela ? A quelle heure veux-tu déjeuner... à quelle heure veux-tu dîner?

• — Je déjeûne à onze heures, et je dine à six, répond Anacharsis en soupirant profondément.

— Vous serez servi , monseigneur , et trèsexactement, dit Pierre Herbin en faisant un salut grotesque, et il referma la porte de cette cachette formée d'une planche de chêne très-épaisse, et renforcée de plusieurs barres de fer...

Ainsi que les deux complices en étaient convenus, Herman s'affubla du manteau d' Anacharsis, sortit de la maison, m.onta dans le fiacre, se fît descendre sur le boulevard des Invalides après avoir , au nom d'Anacharsis Boisseau , donné ordre au cocher d'aller, rue de la Victoire, prévenir ses gens de ne pas l'attendre avant deux ou trois jours.

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