CHAPITRE IX
Madame de Bracciano n'avait pas senli s'élever dans son cœur le moindre soupçon contre Hcrman, en suite de son entretien avec le colonel.
Douloureusement affectée de voir calomnier celui qu'elle croyait si digne de son amour, elle avait attribué les paroles de Raoul à ia jalousie^, à l'envie.
L'affection de Jeanne pour Herman avait, ponr ainsi dire, atteint à son paroxisme depuis qu'il lui avait raconté sa vie avec tant de candeur.
Depuis ce jour (la veille de celui où Boisï^eau avait été enfermé dans la maison du faubourcf du Roule), madame Bracciano méditait une grande résolution.
Incapable de commettre une faute, le divorce lui parut le seul moyen d'arriver à ses fins et d-i concilier son amour et ses devoirs.
Elle ne voulait prévenir Herman d'aucun de ses projets ; elle le croyait d'une délicatesse et d'une susceptibilité si grandes, qu'elle ne dou-
tait pns qu'il ne s'opposât de tout son pouvoir à la détermination qu'elle voulait prendre.
Dans quelques circonstances où madame de Bracciano avait indirectement soulevé cette question, Herman s'était prononcé si formellement à ce sujet; qu'elle le savait capable de s'éloigner à jamais, plutôt que d'être la cause d'une démarche toujours extrêmement grave pour une femme.
Quant à l'amour d'Herman, elle y croyait sincèrement.
Lorsqu'on aime avec candeur, avec dévoùment , avec héroïsme , on est si heureux de ce sentiment, qu'on ne peut croire qu'il ne soit pas partagé. D'ailleurs, les regards furtifs, les demimots, les soupirs, les distractions, les rêveries d'Herman n'avaient pas échappé à Jeanne, et puis, sans outrecuidance, la seule conscience de ce qu'elle valait et de ce qu'elle était lui suffisait pour être sûre de voir Herman accepter sa main avec ivresse, dès qu'elle la lui offrirait.
Madame de Bracciano n'avait aucun reproche à se faire : son mari vivait loin d'elle ; aucune sympathie, aucuns rapports d'âge et de caractère n'existaient entre eux. Elle l'avait épousé par dévoûment pour sa famille ; le divorce était établi pour remédier à ces incompatibilités profondes qui succédaient au mariage. Quoi de plus
UNE VISITE. lis
loyal, (3e plus rigoureusement juste, que de demander à jouir du bénéfice de cette loi !
Les femmes seules sont capables de cette persistance opiniâtre de volonté. Elles seules sont capables de s'aventurer si courageusement au milieu des événements les plus incertains, sans conseil, sans appui, avec l'unique espérance pour guidé.
Madame de Bracciano était d'un caractère singulier. Elle n'avait pas d'amie intime , elle haïssait les confidences. Le véritable amour vit; de lui, pour lui et par lui. Elle ne parlait donc de ses projets à personne, attendant avec calme le moment d'agir.
Le lendemain de l'incarcération de Boisseau par Herman et par Pierre Herbin , madame de Bracciano vit entrer chez elle d'assez bonne heure la princesse de Monllaur.
Celle-ci n'avait pas le moindre soupçon de l'amour de Jeanne pour Herman. Sûre de la solidité des principes de sa nièce , elle blâmait seulement chez elle un excès de pitié qu'elle trouvait mal placée sur cet étranger.
Néanmoins , depuis quelque temps madame de Montlaur avait remarqué un certain changement dans les habitudes de Jeanne ; ses accès de tristesse et de gaité folle, ses mélancoliques
rêveries, et surtout la continuelle préoccupation où clic semblait plongée depuis le départ du colonel de Surville.
Raoul n'avait jamais caché l'admiration que lui inspirait madame de Bracciano : mais il s'était toujours montré si respectueux , si sincèrement dévoué pour elle, que la princesse de Monllaur ne doutait pas qu'il ne fût aussi- épris de Jeanne que résolu à contenir son amour dans les bornes de la plus tendre amitié.
Madame de Montlaur connaissait trop le cœur humain, pour ne pas avoir souvent songé aux dillicultés, aux dangers de la position de sa nièce, belle, jeune, charmante et mariée à un homme qu'elle ne pouvait aimer.
On a dit comment, indiscrètement instruite, à l'insu de sa tante , que le mariage qu'on lui proposait pouvait rappeler d'un cruel exil deux de ses vieux parents et faire rentrer la princesse de Montlaur dans ses grands biens, Jeanne avait formellement, impérieusement voulu cette union.
Ignorant la cause secrète de cette déterminalion, sa famille ne vit dans cette conduite que le vif désir, assez commun aux très-jeunes personnes, de se marier et d'avoir un grand état dans le monde j et puis enfin ^ sans cette union,
Jeanne restait très-pauvre, l'Empereur ne consentant à rendre les biens immenses de la famille de Souvry qu'à la condition expresse que leur héritière épouserait le duc de Bracciano.
Plus tard , la princesse de Montlaur apprit par quelle courageuse abnégation Jeanne avait sacriflé son avenir au bien-être de sa famille.
Son admiration et sa douleur furent extrêmes , mais le malheur était irréparable ; ces circonstances rendaient donc la position de madame de Bracciano doublement intéressante aux yeux de sa tante.
Connaissant la noblesse du caractère de Racul et l'éminente vertu de Jeanne , la princesse de Montlaur vit donc presque sans crainte se développer chez M. de Surville un amour vif et pur qu'elle croyait partagé par madame de Bracciano.
Il faut prendre l'humanité pour ce qu'elle est et pour ce qu'elle peut , pensait la princesse. Jeanne remplit rigoureusement ses devoirs d'honnête femme ; elle a pour son mari les égards qu'elle lui doit , sa conduite avec lui est irréprochable. Ce mari n'a ni ses goûts ni son âge ; il ne peut exister entre eux aucune sympathie : combien de jeunes femmes à sa place auraient failli !
Qu'importe donc qu'elle ait le cœur tendrement occupé ? L'homme qu'elle aime est en tout digne du sentiment délicat qu'il inspire. Pour Jeanne, ce vertueux et touchant amour sera la sauve-garde la plus sûre contre les périls qui environnent une jeune femme.
Sans doute, cette manière de penser s'éloignait un peu de l'austère et rigide théorie du devoir ; mais les résultats que la princesse avait le droit d'en attendre assuraient le bonheur et la tranquillité de sa nièce.
Voyant donc Jeanne plus rêveuse, plus absorbée que d'habitude, depuis le départ du colonel, madame de Monllaur , sachant combien il y a de consolations dans une confidence même indirecte , venait tâcher d'enlever sa nièce à ses pensées mélancoliques , craignant aussi que M. de Bracciano ne s'aperçût de la tristesse de sa femme.
— Bonjour, mon enfant, dit affectueusement la princesse, en baisant Jeanne sur le front. Je viens vous faire une guerre abominable sur l'engourdissement où vous semblez plongée depuis quelques jours... Je veux vous dire mille folies et vous rendre honteuse en voyant qu'une vieille grand'mère comme moi est plus gaie que vous.
— Mais, ma bonne tante... je suis loin d'être triste. . .
— Allons... allons... est-ce que je ne sais pas combien ces beaux grands yeux là sont animés et brillants quand ils veulent? est-ce que j'ai oublié le fin et charmant sourire de cette petite bouche , maintenant si vilainement boudeuse ? Voyons, qu'avez-vous, madame la duchesse? Ètes-vous jalouse des grandes manières de madame la baronne Merluchon ou de madame la comtesse Bridou ? C'est qu'aussi ces belles dames là ont été joliment éduquées ^ et à la Jean-Jacques, encore, s'il vous plait, ce qui leur était bien facile, puisque leur père était premier laquais de monsieur de Girardin d'Armenonville, chez qui ce pauvre Rousseau recevait une hospitalité si délicate et si touchante.
— Non , ma tante, je ne suis pas jalouse de ces dames, dit Jeanne en souriant de la malignité de sa tante. J'ai la modestie de ne leur rien envier.
— Tenez, mon enfant, je ne me contente pas de celte réponse; vous avez quelque chose, il faut que je sache ce secret ; je suis d'ailleurs dans un de mes jours de taquinerie et de méchanceté, qui faisaient si grand'peurà ce pauvre maréchal de Richelieu. Ah! jarni^ ma commère^
me disait-il, dans son beau langage des Porcherons, où il s'était perpétue depuis la régence : (( Que terrible femme vous faites! v'ia q'vous » allez m'ruchonner! m'rabrouer! Qu'éque vous » avez donc cont'moi? T'nez, j'ai toujoux eu du » guignon avè l's honnêtes femmes ! »
— Eh bien! ma tante, dit en riant madame de Bracciano , je vous dirai comme M. de Richelieu : Qu'avez-vous donc contre mon secret.... en admettant que j'aie un secret? Et puis pourquoi êtes-vous dans un de vos jours de méchanceté?
— Pourquoi... pourquoi, dit la princesse de Monllaur, oubliant un moment le sujet qui l'amenait chez sa nièce, parce que l'impudence et la grossièreté me révoltent toujours, et que je viens ce matin de trouver l'occasion de beaucoup me révolter.
— Comment cela, ma tante ?
— Hier , mon homme d'affaires m'avait dit qu'il y aurait une démarche h faire auprès d'un monsieur Bernard, propriétaire de bois qui longent les nôtres, afin d'obtenir de lui le rachat de deux cents arpents qui nous avaient autrefois appartenu... Étant V impétrante ^ m'avait dit rhomme de loi, je devais rendre visite à ce monsieur qui tenait absolument et opiniâtrement à
me voir, et avait des occupations trop conséquentes pour se déranger; je me résignai à aller chez ce M. Bernard, pensant que je pouvais bien faire ce sacrifice pour vous laisser un jour votre belle forêt d'Ancenis bien complète et bien carrée.
— Ma tante! dit Jeanne avec un accent de triste et touchant reproche.
— Que voulez-vous, mon enfant, mon ambition est là, pardonnez-la moi... Je me décide donc, et me voilà en route pour me rendre chez ce banquier riche à millions , m'avait-on dit. J'arrive , et pour premier chagrin je le trouve installé rue Saint-Dominique, dans l'ancien hôlel de Clerambault , où j'avais autrefois passé ma vie ; les deux ailes étaient en pleine démolition, et on mettait la cognée dans les beaux arbres séculaires de ce magnifique jardin planté par Lenôtre. Hélas! mon enfant, je ne sais pourquoi nous autres vieillards nous éprouvons toujours une émotion pénible en voyant abattre de vieux arbres; c'est une puérilité... mais cela m'attriste et m'indigne. Enfin je traverse le grand vestibule désert et glacé. En se refermant, la grande porte vitrée résonne dans cet immense escalier, sonore comme une cathédrale ; encore une pauvreté, mais ce bruit me fit mal, me parut lugubre, personne n'était là pour me recevoir. Je
montai au premier, je vis le mot caisse, écrit en grosses lettres sur la porte de l'anti-chambre de ce qui était autrefois les petits appartements de ma pauvre et excellente amie la duchesse de Clerambault. J'entre : quelques jeunes gens écrivaient dans une manière de cage grillée en filde-fer ; aucun ne se lève ; je ne suis guère d'un caractère ou d'un âge à être timide , mais au premier abord, la grossièreté m'attère, et en face de certaines gens, je me sens aussi dépaysée que léserait un Parisien chez les Hurons... Je demande M. Bernard. Tous ces jeunes gens me regardent^ et ma tournure de Mére-Bobie ne leur paraissant pas digne d'un grand respect, ils se mettent à me rire au nez pour toute réponse; pourtant le plus petit de la bande, éveillé comme un singe, me répondit en me montrant une porte: Là, en face, madame, M. Bernard est dans son bureau; et toutes ces jeunes têtes de se rabaisser sur leur pupitre. Vous allez rire , ma chère enfant, mais je vous assure qu'en tournant le bouton de cette porte dont les huissiers de la duchesse de Glerambault ouvraient autrefois les deux battants devant moi, je me sentais beaucoup plus embarrassée que lorsqu'il y a cinquante ans à peu près , à pareille époque , sortant du couvent, je me présentai dans le même salon pou
faire mes visites de noces avec le prince de Montlaur... Enfin j'entre et je vois un gros homme coiffé d'une casquette, et écrivant devant un bureau ; il me regarde sans se lever , sans se découvrir ; il me demande brusquement ce que je veux... Si la brutalité m'accable d'abord , je me révolte ensuite. — Je veux d'abord une chaise, monsieur, car mon âge commande, je crois, quelques égards. — Prenez-en une, et dites-moi vite ce que vous me voulez, car je n'ai pas de temps à perdre, me répond ce maltotier. — Je m'assis, et lui dis : Je viens, monsieur, pour l'acquisition des bois voisins de la foret d'Ancenis. — Vous êtes la princesse de Montlaur? dit M. Bernard, en levant vivement la tête, et sans me saluer davantage , car que peuvent respecter les gens qui ne respectent pas la vieillesse? — Eh bien, madame, je suis enchanté de vous voir ; vous voulez donc racheter les bois de Saint-Surin?— Oui, monsieur. — Et alors, mon enfant, voilà cet homme qui se met à me faire des contes inimaginables sur les convenances de ces bois pour moi. Vous pensez bien que je ne voulais pas entrer en discussion avec cette espèce, et je lui disais toujours : Monsieur, c'est très-bien 5 mais le prix, le prix? Et M. Bernard de recommencer ses appréciations interminables. Nous en
étions là lorsque !a porte s'ouvrit brusquement, et je vois entrer un affreux boiteux, d'une figure repoussante, qui va droit au banquier et qui lui dit brusquement : Mes papiers. • — Tiens , c'est toi, Pierre Herbin (je ne sais comment j'ai retenu ce nom-là), dit le Bernard en lui tendant la main, et ces deux hommes commencent à s'entretenir à voix basse comme si je n'étais pas là. Ces deux figures basses me rappelaient, à en frémir, les citovens de 98. Après quelques moments de conversation , le Bernard se leva , alla prendre dans une grande caisse en fer un volumineux paquet cacheté et le remit au vilain boiteux, en lui disant : Ils sont tels que tu me les as confiés, il y a trois ans. — Au revoir, dit le boiteux, et il sortit. — Je ne sais pourquoi, mon enfant, ces mots il y a trois ans , en reportant ma pensée vers le passé, me firent penser à votre mariage, qui eut lieu à cette époque, et le ressouvenir de votre dévoùment me jeta dans des pensées si mélancoliques, que j'oubliai de donner à cet impertinent banquier la leçon qu'il méritait, et je terminai l'acquisition du bois au prix qu'il voulut, et je sortis de chez lui sans qu'il se levât seulement.
— Quelle grossièreté ! dit Jeanne indignée.
— Ma moqueuse nièce me dira que je vante
toujours l'ancien régime, dit en souriant la princesse. Eh bien! autrefois... lorsque la femme de notre procureur, maître Dubois, venait nous quêter pour l'œuvre de Saint-Lazare , M; de Montlaur ne manquait jamais de la reconduire respectueusement jusqu'à son fiacre , et restait tête nue sur le perron jusqu'à ce que cette modeste voiture fut sortie de la cour d'honneur de l'hôtel.
Ace moment un valet de chambre de madame de Bracciano lui remit une lettre.
Jeanne la lut. . . devint d'une pâleur effrayante, et avant que sa tante eut pu lui faire une question, elle entra promptement dans sa chambre à coucher, dont elle ferma vivement la porte.
La princesse de Montlaur était encore plongée dans l'étonnement que lui causait la disparition de sa nièce, lorsque M. de Bracciano parut dans le boudoir.
12Zt lE COLONEL DE SURVILLE.