Deux histoires 1772-1810
Les environs de Flessingue , un des poiis de mer les plus considérables des Pays-Bas, sont, au printemps, comme toutes les campagnes de Hollande , de la plus verdoyante fraîcheur.
Aucun accident de terrain ne vient rompre les lignes calmes et planes de ces sites monotones.
Au milieu d'immenses et grasses prairies encore à moitié inondées par les pluies d'hiver , s'élèvent ça et là quelques fermes construites en briques. Ailleurs, un moulin à vent peint en rouge , avec son toit couvert de plomb , se détache sur un horizon de plaines bleuâtres , chargées d'humides vapeurs, ou sur un ciel aux
nuages blancs et floconneux^ rarement argentés jDar le soleil.
Vers le commencement de l'année 1772, aux portes de Flessingue , le hasard avait présidé à Tarrangement d'une scène à la fois grotesque et champêtre, digne du pinceau de Breughel , de Teniers ou de Wouvermans.
Un petit ruisseau coulait au pied d'un tertre couvert d'une herbe si haute que trois magnifiques vaches blanches à taches brunes, qui la paissaient, s'y enfonçaient jusqu'au poitrail.
Un bouquet de frênes et de blancs de Hollande d'une végétation riche , touffue , dessinait ses masses vertes et fraîches sur le seul coin d'azur qu'il y eût au ciel, presque entièrement couvert de grandes nuées grises aux contours lactés, enfin, au loin on voyait la mer, alors d'un bleu sombre et unie comme un miroir.
Vêtues de corsages de drap rouge et de jupes de bure brune, trois jeunes filles aux jambes et aux bras nus , agenouillées sur le bord du ruisseau, lavaient et savonnaient le linge que leur avaient confié les ménagères de Flessingue.
Rubcns eut admiré la carnation rose et blanche, les cheveux dorés de ces joyeuses et robustes lavandières qui accompagnaient leurs chansons du bruit mesuré du battoir.
A chaque pas des vaches dans les hautes herbes, les clochettes de cuivre qu'elles portaient au cou tintaient légèrement; de temps à autre, au lieu de paître elles poussaient un vagissement plaintif en tournant la tète du côté de la ville avec une sorte d'inquiétude.
— Berthe est aujourd'hui en retard , ses vaches l'appellent, dit une des lavandières; puis, regardant autour d'elle, elle ajouta :
— Tiens, où est donc Follette, sa génisse noire?
— Est-ce que cette capricieuse petite béte peut rester avec les autres? Est-ce qu'elle ne fait pas toujours la vagabonde? Mais Berthe lui passe tout à celle -làj et elle lui met un beau coHier de cuir rouge pour supporter sa clochette.
— -Et moi, je sais bien pourquoi Berthe aime sa génisse Follette par-dessus toutes les autres, — dit une seconde blanchisseuse.
Tous les battoirs restèrent suspendus, et une curieuse demanda :
— Pourquoi donc Follette est-elle la préférée de Berthe ?
— Parce qu'elle lui a été donnée toute petite par Reyser, le fils du fermier d'Ouates-Ryk, par Reyser, le hardi pilote !
— Voilà donc pourquoi Berthe nous a priées de garder ses vaches jusqu'à l'heure de la dinée?
Elle dit sans cloute adieu a son amoureux Keyser, car on dit que son vaisseau le Wesldlingwerj doit bientôt partir de Fjessingue.
— Pauvre fille! reprit une des lavandières, elle sera bien triste au kermès prochain , car il p.'v a rien de plus ennuyeux que d'aller à une Icte sans son amoureux. Hélas ! personne pour vous faire danser.
• — Personne pour vous donner un bouquet et des rubans, dit une coquette.
— Personne pour vous offrir une soupe à la bière chaude , du holyeff grillé et du vin d'Esj)agnc aux épices, dit une gourmande.
A ce moment on entendit chanter dans le lointain, et Bcrthe la laitière parut bientôt.
C'était une jeune fille alerte, grande et forte, aux joues rebondies, à la bouche vermeille, aux veux bleus , aux cheveux blonds à demi cachés sous un bavolet de velours noir ; sa jupe était ronge, son corsage brun ; elle portait sur son cou blanc et musculcux une espèce de joug de bois • ii chacune des extrémités recourbées de ce joug pendait un large seau de cuivre brillant comme de l'or.
— Berthc, Berthe, ta vache blanche t'a appelée deux fois, dit une des lavandières; elle e)i voudra à Keyser de l'avoir ainsi retenue.
Keyser?... dit gaîment Berthe , toutefois en rougissant un peu, Keyser ne mérite pas les reproches de la vache blanche. A cette heure il sonde les passes du Weryfool, parce qu'on dit que les bancs de sable les ont engrévées. J'étais là sur la hauteur à regarder au loin sa chaloupe à voile qu'on aperçoit là-bas, là-bas.... comme un point au milieu de la mer, prés de Tanse de Tilbork. On dirait un Maïfly avec ses ailes blanches et son corps noir qui se balance sur les vagues.
— Quand je te disais que tu étais avec Keyser, reprit en riant une des lavandières.
— Hélas! mes sœurs, dit Berthe en soupirant, quand une fille est fiancée à un marin, il faut qu'elle se résigne à être souvent avec lui, comme j'étais tout-à-l'heure avec Keyser , c'est-à-dire par la pensée. Bien heureuse quand la tempête ne gronde pas en haute mer ; car la pauvre fille, quoiqu'à l'abri, ressent toute la tourmente au fond de son cœur, et ses lèvres sont bien froides et bien pâles pendant qu'elle prie la sainte Vierge pour le salut du vaisseau.
— • C'est bien vrai, dit une des jeunes filles; aussi j'ai choisi pour amoureux Wilhem le tisserand... il ne quitte sa navette que pour me donner le bras le dimanche... Dam! il n'a pas
comme maître Keyser une écbarpe rouge , une veste galonnée et une brillante chaîne d'argent au cou... il ne me rapporte pas de beaux coquillages et de beaux mouchoirs des Indes.... mais au moins je le vois tous les jours à la veillée , et la nuit, quand la tempête siffle sur la grève, je ne fais pas de mauvais rêves!...
— Tu as raison , Catherine , dit tristement Berlhe... mieux vaut être le tisserand qui tisse tranquillement les voiles que le hardi marin qui les déroule au vent...
Puis, pour se distraire sans doute de ces pensées , Berthc demanda aux lavandières , en s'apercevant que sa génisse favorite avait disparu :
— Où est donc Follette ? Est-ce qu'il y a long-temps qu'elle s'en est allée ?
La laitière parlait encore lorsqu'un homme sortit en courant de l'intérieur du bouquet de bois qui entourait le pré.
Cet homme fuyait avec tant de frayeur qu'il alla choir au milieu des lavandières.
D'abord épouvantées, celles-ci poussèrent des cris perçanis ; puis , reconnaissant bientôt ce personnage, des rires fous succédèrent a la peur.
Berlhe surtout, vermeille comme une cerise, ne se possédait pas , montrant Follette (car sa
favorite, après avoir causé la terreur de l'homme dont on a parlé, arrivait gaîment sur ses traces). Montrant Follette, la laitière s'écria : Sainte- Vierge, monsieur Hercule, comment pouvezvous avoir peur... d'une pareille bête?... Fi... V fi... à votre âge, un officier!... Quelle honte! Une génisse de huit mois a peine qui n'a pas seulement de cornes !
— Mais allez-vous en donc de là , monsieur Hercule, vous nous piétinez tout notre linge.... s'écrièrent les lavandières en cessant de rire, et en réunissant leurs efforts pour chasser le fâcheux qui s'était réfugié au milieu d'elles.
— Tenez, dit une des demoiselles du battoir, voilà justement une guimpe de dame Balbine en morceaux sous vos pieds. La vieille ménagère de votre père va vouloir nous arracher les yeux ; mais comme c'est vous, monsieur Hercule, le fils de son maître, qui avez fait ce mauvais coup, il faudra bien qu'elle s'apaise...
Monsieur Hercule restant immobile, fasciné par la vue de son ennemie Follette^ qui s'était pourtant mise à paître tranquillement, les robustes lavandières furent obligées d'employer la force pour repousser cet intrus de leur lavoir , et elles réussirent avec assez de peine.
Monsieur Hercule était un jeune homme de
vingt-cinq ans environ, grand et fluet, aux cheveux d'un blond jaune, aux yeux d'un bleu pâle, à l'air gauche et embarrasse. Ses traits n'offraient rien de saillant ni en laid ni en beau; l'expression de son visage était douce et timide. 11 portait des bas gris, des culottes et un habit de drap vert à boutonnières bordées d'une tresse orange; un chapeau bordé d'argent complétait cet uniforme, car Hercule était enseigne dans le l'j' régiment d'infanterie hollandaise. Quoiqu'il fût d'origine française , ainsi que nous le dirons tout-a-l'heure , il servait les états-généraux des Pays-Bas, qui avaient alors pour stathouder Guillaume V, prince d'Orange.
Pendant que le battoir des lavandières résonnait de nouveau, Berthe s'apprêtait h remplir ses seaux de cuivre d'un lait crémeux et écumant.
Vovant la laitière caresser Follette , Hercule reprit courage, et dit d'une voix encore haletante d'émotion : — Écoutez donc, mesdemoiselles... je vous l'avoue, les vaches, et surtout les vaches noires, sont mes bctes d'aversion... surtout quand elles me poursuivent.
— Et le grand chien blanc du boucher Stedman? monsieur Hercule, demanda la malicieuse Berlhe, en faisant sans doute allusion à une autre aventure.
— Je l'avoue , j'ai aussi les chiens blancs en aversion, surtout quand ils me mordent, répondit Hercule.
— Et le perroquet bleu et jaune que maître Keyser m'a rapporté d'Afrique ? dit encore Berlhe.
— Je déteste également les perroquets bleus et jaunes , quand ils ont des becs tranchants comme des rasoirs et forts comme des tenailles, dit Hercule.
— C'est-à-dire que vous avez peur de toutes les bétes, dit la laitière , vous qui portez le plumet et l'épée 1
— Le plumet et Tépée ne font rien à l'affaire, mesdemoiselles; que les vaches, les chiens et les perroquets me laissent en repos , et ce n'est pas moi qui irai les troubler, dit Hercule avec un calme rempli de majesté.
Cette harangue fut accueillie par les joyeuses lavandières avec de grands éclats de rire.
Voyant le peu de succès de son éloquence. Hercule, peu soucieux d'ailleurs de rester dans le voisinage de Follette , regagna gravement Flessingue, en jetant de temps à autre derrière lui un regard inquiet.
Nous dirons maintenant par quel concours de circonslanccs étranges Hercule était officier.