CHAPITRE II
Le grand-père cVlIercule, M. Jean Hardi, capitaine protestant , avait quitté la France lors des troubles religieux du dix-huitième siècle, et s'élait retiré à Flessingue.
Le vieux huguenot , après avoir guerroyé en Allemagne, en Italie, en Portugal, en Hollande, se trouva si meurtri, si harassé sous son harnais de bataille, qu'il prit l'état militaire en aversion, et la vie pacifique et bourgeoise en adoration singulière ; il jura donc par sa grande épée, qu'il pendit au croc, que la valeureuse famille des Hardi renoncerait pour plusieurs générations au métier des armes.
Malheureusement le hasard devait prendre à tâche de contrarier radicalement les volontés des Hardi. Le fils du capitaine protestant fut au contraire doué de l'humeur la plus belliqueuse; il ne respirait que sièges , que batailles. Mais Jean Hardi, iullexible dans sa résolution, n'ayant pas égard aux instincts violemment guerriers
de son fils, le força d'accepter et de remplir les fonctions de greffier de l'amirauté h Flessingue.
Mais ainsi que le bonhomme Hardi, las de guerroyer, avait trouvé naturel de se reposer dans la personne de son fils, de même son fils, courbatu par le repos, las d'être resté trente ans devant son bureau, dans une immobilité de sphynx, trouva naturel de vouloir se précipiter au milieu de la vie de périls et de hasards qu'il avait toujours rêvée , dans la personne de son fils, notre héros. Il lui donna tout d'abord les noms héroïques et triomphants d'Hercule- Achille-Victor. Dès son enfance il le destina à la carrière des armes.
Mais, par suite de cette fatalité qui se plaisait toujours a mettre obstacle aux résolutions de la famille Hardi , les goûts pacifiques de notre héros furent aussi opposés aux vues belliqueuses de son père, que les goûts belliqueux de son père avaient été opposés aux vues pacifiques de son grand-père.
Il n'y avait pas dans Flessingue un adolescent plus candide^ plus timide, plus inoffensif. Craintif à l'excès, Hercule-Victor Hardi n'avait osé, de sa vie , dire à son père Téloignemcnt invincible qu'il ressentait pour l'état militaire.
Lui montrant le portrait du bonhomme
Hardi, peint par un élève de Vander Mulcn , émorioné, cuirassé, botté, éperonné, tenant à la nnain un glaive démesuré, et fièrement campé sur un grand cheval noir, le greffier disait souvent h notre héros :
— Brave Achille, vaillant Hercule, comme ton grand -père tu seras capitaine^ et intrépide capitaine! n'est-ce pas ?
Puis, sans attendre la réponse de son fils, le grefïier ajoutait, à la dragonne :
— Oui , ventrebleu ! tu seras un valeureux capitaine ; car sans cela , tête-bleue ! sang-bleu ! corbleu !... je te maudirais !î
Hercule tremblait alors de tous ses membres, baissait les yeux , et ne répondait rien , s-ilencc obstiné que son père ne manquait pas de prendre pour un consentement tacite.
Hercule était , selon le greffier, un de ces hommes courageux , mais froids , concentrés , peu démonstratifs et jamais bravaches, parce qu'ils ont la conscience de leur intrépidité ; de ces gens qui , méprisant les dangers vulgaires, n'atteignent toute l'héroïque élévation de leur courage qu'au fort des périls les plus extraordinaires.
Ce n'était pas tout : le belliqueux greffier, caressant toujours son illusion chérie, s'abusait
DOii moins étrangement sur le physique d'Hercule.
Il fallait l'entendre expliquer, commenter, traduire la constitution chétive , la maigreur, les formes anguleuses, la taille frêle, l'air placide et gauche d'Hercule, et jusqu'à son embarras auprès des jeunes filles.
Il fallait l'entendre interpréter par ce signalement formidable la faiblesse négative d'Hercule :
— Ce garçon-là. mille bombardes î n'est pas de ces masses pesantes et inertes qui no peuvent se mouvoir, et que la moindre fatigue essouffle ! né pour la guerre et pour les fatigues, trempé comme l'acier, il est tout nerf et tout os. Ce n'est pas tout : ainsi que les hommes de grande race militaire, il a les épaules rondes, il est pâle comme le prince d'Orange^ il est maigre comme le grand Frédéric, il est blond comme l'électeur de Saxe, et, comme la plupart de ces grands capitaines^ il fuit un sexe qui pervertit les âmes les plus fortes , qui amollit les plus indomptables caractères. Béni soit enfin le ciel de ce que Hercule-Achille Hardi soit fait pour relever le nom belliqueux des Hardi ^ qui en moi et malgré moi était , hélas ! tombé de lance en quenouille!
Dès qu'il eut quinze ans, Hercule, par les ordres de son père^ s'adonna aux exercices militaires \ on doit dire qu'il y déploya une maladresse aussi particulière qu'opiniâtre.
En tirant au mur, il avait eu l'inconvénient de crever un œil à son maître d'escrime. Les armes à feu furent aussi fatales entre ses mains : en visant à la cible , il se retourna maladroitement vers le maître du tir pour lui parler, son coup partit, et sa balle laboura les côtes de cette nouvelle victime.
— Voyez-vous, avec son calme et son air froid, comme il a l'instinct du carnage 1 s'écria le greffier en extase devant son fils. Ce ne sont pas, morbleu! des semblants de dangers^ ce ne sont . pas seulement des jeux guerriers qu'il lui faut, mais bien de véritables et de bons coups d'épée, de véritables et de bons coups de mousquet. A l'un il crève l'œil ; à l'autre il laboure les côtes. Oh! Achille! oh! Hercule! oh! Victor le bien nommé! tu feras reverdir les lauriers de ton grand- père! ajouta le greffier avec exaltation.
Lorsqu'il eut l'âge d'entrer au service, le greffier acheta une commission d'enseigne pour son fils.
Le jour où il lui annonça cette héroïque nouvelle, il le mena devant le portrait du bon-
homme Hardi, et, décrochant la rapière du vieux capitaine^ il dit à son fils d'un air solennel :
— Voici l'épée..., la vaillante épée de votre grand-père , mon fils. Ne la tirez jamais du fourreau sans raison ; mais ne l'y remettez jamais que teinte du sang des ennemis de votre pays ou du vôtre.
Hercule reçut l'épée en soupirant, et la mit h son côté avec une muette résignation.
Hercule apprit, tant bien que mal, l'école de l'officier d'infanterie. Les soldats de son peloton eurent à lutter long-temps contre leur envie de rire, en voyant la figure hétéroclite de leur enseigne. Peu h peu ils s'y habituèrent; et comme après tout, Hercule était le meilleur homme du monde , ils finirent par l'aimer assez.
Les officiers de son régiment^ après s'être amusés de la simplicité du fils du greffier qui fut quelque temps leur plastron, le laissèrent en repos 5 touchés de sa placidité stoïque qu'ils prirent pour du sang-froid et de l'originalité.
Tel était, au physique et au moral , Hercule- Achille-Victor Hardi lorsqu'il fut mis en fuite par Follette, génisse favorite de Berthe,la laitière.
Nous suivrons le pacifique enseigne dans la maison paternelle qui va être le théâtre d'un événement inattendu.