‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 3)Chapitre 15 sur 39 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

l'entrevue.

Malgré les fatigues de la traversée, les traits d'Hercule n'étaient pas changés. Ils avaient la même expression de douceur et de naïveté un peu craintive. Sa figure très-insignifiante n'avait rien en soi qui méritât d'être remarqué ; mais quand on savait , ou plutôt quand on croyait que cet homme , en apparence si timide et si ingénu, montrait dans le danger un courage de lion , il naissait de ce contraste un vif sentiment d'intérêt.

La réputation de bravoure d'Hercule s'étendait de plus en plus ; comme il avait paru se proposer librement au gouverneur de Flessingue pour venir faire la terrible guerre de Surinam , on n'avait pu mettre en doute , dans cette occasion , sa résolution et son énergie; aussi avaitil été , au moment de son départ , élevé au grade de capitaine en récompense de ce généreux dévoùment.

Les officiers de son régiment lui avaient donné un banquet pour le fêter de son avancement; le

plus ancien d'entre eux avait porté un toast à l'intrépide Hercule Hardi , qui allait volontairement à la Guyane soutenir l'honneur du 1 7^ régiment d'infanterie.

A force d'entendre parler de son courage, Hercule en vint quelquefois h se demander si véritablement il n'était pas aussi brave qu'on le disait. Ce problème occupa souvent la pensée de ce digne fils de tant de héros.

Pourtant il analysait parfaitement ce qu'il éprouvait en face du péril. C'était une sorte de stupeur qui le clouait à sa place, qui lui otait même la faculté de fuir. Il entendait toujours son père vanter surtout ce sang-froid inébranlable , plus rare , disait le greffier, que l'entraînement aveugle qui vous pousse tête baissée dans la mêlée. Enfin , ce qui dominait par-dessus tout le caractère d'Hercule, c'était la crainte profonde, insurmontable qu'il avait de son père; il aurait marché sur des charbons ardents plutôt que d'oser lui désobéir. En arrivant à la Guyane , il sentit qu'il aurait pour le major Rudchop, cet homme redoutable , la même soumission aveugle qu'il avait eue pour le bonhomme Hardi , et que de la lutte de ces deux craintes , h peur du danger et la peur du major, il résulterait pour lui de nouvelles et cruelles épreuves.

L'ENTREYUE. 159

Le vaisseau qui avait amené les troupes hollandaises devait rester pendant quelque temps à Surinam , et l'amoureux de Berthe la laitière , dont la vache noire avait fait si grande peur à Hercule, le pilote Kayser, chargé de surveiller l'armement des barges et des radeaux nécessaires à l'expédition , avait accompagné le jeune capitaine à Sporterfîgdt,

Pendant que le major bassinait avec de l'eau et du jus de limon les piqûres des abeilles domiciliées sur l'arbre du Massera, Adoë , avec lin trouble inexprimable, s'occupait de sa toilette.

Pour la première fois, depuis bien long-temps, elle s'impatienta contre Mami-Za qui ne la coiffait pas à son gré.

Deux fois elle changea de robes , mécontente de leur façon , quoiqu'elles fussent récemment arrivées de Paris, et qu'elles sortissent des ma- ^'asins de la célèbre mademoiselle Roussaud : l'une était un élégant caraco d'un charmant lalfetps , queue de serin , à manches plates et courtes garnies de dentelles. Elle trouvait que cette nuance la pâlissait trop ; elle se décida pour un juste de taffetas changeant, rose et gris , à manches longues garnies de parement de satin vert tendre , rattachées par trois boutons de na-

cre. De larges boucles d'or à la Jeannette faisaient encore paraître plus petit le joli pied de la créole chaussé de taffetas vert. Enfin , un léger pouf de gaze blanche , orné de rubans gris et rose coquettement posé sur les beaux cheveux noirs d'Adoë , complétait une toilette qui eût fait Tenvie des merveilleuses des Tuileries ou du Palais-Royal.

— Eh bien ! ma fille , lui dit la mulâtresse en rhabillant, qu'avais-je prédit? ne voilà-t-il pas cet Européen tel que je l'avais annoncé ?

— Tu es divine , Mami-Za , répondit Adoc en embrassant sa nourrice ; mais le cœur me bat d'une telle force que je n'oserai jamais regarder le capitaine , et puis on le dit si brave.. . Il a peutêtre l'air bien méchant. Et puis... enfin s'il allait ne pas m'aimer, dit la créole avec tristesse.

— Ne pas aimer ma fille ! reprit Mami-Za avec fierté ; quand même le destin ne l'y forcerait pas.., je l'en défierais.

— Mais cette panthère , cette panthère qui nous menace, Mami-Za, dit la créole en secouant la léte avec inquiétude , c'est peut-être l'indifférence de l'étranger qu'elle annonce , car lu ne sais pas toi-même ce que signifie ce malheureux présage.

La mulâtresse resta un moment pensive et

reprit : Quoique je n'aie pu pénétrer ce mystère, je suis sûre que ce signe funeste n'annonce pas de rindifférence. Il semble menacer toi et lui.

— Lui et moi ! reprit la créole en retombant dans ses rêveries^ pendant que la mulâtresse donnait les derniers soins à sa toilette et lui attachait un collier de perles.

Deux ou trois fois , la jeune créole avait demandé où était Jaguarette, ordinairement chargée d'aider Mami-Za dans son service auprès de leur commune maîtresse.

Elle arriva enfin au moment où Adoë mettait ses gants parfumés eifalballsés.

Lorsque l'Indienne entra, malgré l'étrangeté de son costume , elle parut si jolie à Adoë , que pour la première fois de sa vie la fille de Sporterfîgdt ressentit un mouvement de jalousie involontaire contre sa sauvage camériste et fronça ses noirs sourcils.

Jaguarette portait une tunique de soie , couleur souci , serrée autour de sa taille par un cordon de soie pourpre. Cette robe peu décolletée, mais assez courte et presque sans manches, laissait voir les bras potelés et les jambes fines et rondes de la jeune esclave , ornés de cercles d'or rehaussés de corail , ses petits pieds étaient chaussés de mules de maroquin rouge brodées. Enfin,

un petit turban de même couleur et de même étoffe que la tunique , posé avec grâce sur les cheveux noirs de Jaguarette , donnait un nouveau charme à sa physionomie piquante. Un beau collier de corail entourait le col élégant de la petite Indienne , et ses épaules à fossettes , à demi cachées par le corsage de sa robe , offraient des contours d'une finesse et d'une grâce extrêmes.

Rien de plus enchanteur que Jaguarette ainsi parée de ce costume de fantaisie, présent du colon qui avait voulu que la suivante de sa fille fut vêtue d'une façon digne de l'héritière de Sporterfigdt.

Nous l'avons dit , Adoô , par un sentiment de jalousie inexplicable , n'avait pas accueilli sans déplaisir l'arrivée de l'Indienne.

— Et pourquoi n'êtes-vous pas ici à aider Mami-Za ? lui demanda la créole avec hauteur.

— Que Massera pardonne à Jaguarette ! elle croyait bien faire en s'habillant avec soin pour

.recevoir l'étranger, dit l'Indienne avec soumission.

— Au lieu de vous vêtir de ces oripeaux ridicules qui vous font ressembler à ces bateleurs mexicains qui sont dernièrement venus à Paramaibo , il fallait venir ici remplir votre dcvoif;

<lit Adoc en jetant un regard dédaigneux sur la parure de l'Indienne.

A ces brusques paroles , la lèvre supérieure de Jaguarette se releva par un mouvement presque imperceptible ; on vit un moment étinceler SCS petites dents d'une blancheur éblouissante . puis sa physionomie reprit son calme habituel ,, et elle dit avec l'accent d'un profond respect :

— Ces habits ont été donnés à Jaguarette par le maître de vSporterfigdt. Elle les a mis pour faire honneur à sa maîtresse.

— Et vous me faites honneur, en vérité ! avec vos épaules nues, vos bras nus, vos jambes nues... C'est une honte d'oser vous présenter ainsi , dit Adoë, en déchirant avec impatience un de ses gants qu'elle avait de la peine à mettre. Allez vous vêtir d'une façon plus convenable pour paraître aux yeux d'un étranger.

Puis j prenant un autre gant^ Adoë descendit au salon avec un trouble qu'elle ne pouvait vaincre.

Hercule portait un uniforme vert à collet orange et à épaulettes d'argent. Lorsque la fille de Sporterfigdt entra, il fit un profond salut.

Les effets de la prévention sont tels que l'insignifiante; et douce physionomie du cipituine

16^ AYENTLRES DHERCULE HARDI.

annoncé pdr le destin parut à Adoê remplie «îc chamie et de noblesse.

Émue . tremblante , elle dc trouvait pas un mot à dire à Hercule. Deux fois en leyant sur lui furtivement les yeux, elle remarqua que le regard du capitaine était obstinément atlacbé >ur une pei^sonne sans doute placée derrière elle.

Adoê tourna la tête , elle vit Jaguarette qui , iiialsré le^ ordres de sa maîtresse . l'avait suivi? dans le salon.

La fille de Sportertigdt se mordit les ievres de dépit : mais ne voulant pas paraître intimidct devant son esclave , elle dit à Hercule :

— Monsieur le major RudcLcp m'avait annoncé votre arrivée , monsieur, et je suis fâchée de vous avoir fait attendre si long-temps.

— Vous êtes trop bonne , mademoiselle, repi it Hercule d'un air distrait , en ne cessant pade regarder Jaguarette dont le costume lu* seniblait sinojulier.

Après quelques phrases d'une conversation ..ssez embarrassée, Adoê dit à Jaguaretle qui ne quittait pas Hercule du regard :

— Petite... niiez prier monsieur le major de venir ici...

H fallut que la fille ce Sporterfîgdt rép c:at ce.-

paroles avec un ton d'humeur très-marquée pour que rindienne obéît , ce qu'elle fil , en s'en allant lentement et en tournant à plusieurs reprises ses grands yeux noirs et brillants sur Hercule, qui baissa modestement la vue et rougit extrêmement.

— Cette jeune fille est sans doute une sauvage du pays? demanda-t-il à Adoë qui , stupéfaite de la conduite de sa suivante , pouvait à peine contenir son mécontentement.

— C'est une malheureuse Indienne que mon père a recueillie toute petite dans la foret , après un engagement des colons avec les Piannakotaws, nos plus terribles ennemis... La nuit dernière, ils ont encore tenté de surprendre cette habitation^, mais nous les avons repoussés, ajouta la créole en baissant les yeux.

— Vous les avez repoussés, mademoiselle? dit Hercule étonné.

Adoë, croyant plaire à un homme aussi courageux, répondit avec une sorte de coquetterie guerrière , en montrant le râtelier qui supportait ses fusils :

— Ces armes sont les miennes , monsieur ; plus d'une fois, à côté de mon père, j'ai défendu cette habitation qu'il a .fondée Sans

doute, une telle occupation sied peu à une femme.

mais, ajouta-t-elle avec exaltation , en jetant un regard passionne sur Hercule , il y a quelque chose de si enivrant dans le danger ! on est si fiei*, quand on a bravé quelque grand péril ! ]\'est-ce pas, monsieur?

— On est fort heureux, en effet... quand on Ta bravé, mademoiselle , répondit Hercule.

— Oui, oui... vous avez raison, monsieur, ce n'est pas fier, c'est heureux qu'il fallait dire ; pour les âmes courageuses, le péril est un bonheur. Vous le savez , dit-on , mieux que personne, monsieur, et j'en crois votre autorité.

Hercule ne put s'empêcher d'être frappé de la bizarrerie de son étoile en entendant Adoë faire des allusions si directes a son courage.

Il baissa timidement les yeux, et évita de répondre pour ne pas entamer un sujet si délicat.

La réserve et la modestie d'Hercule augmentèrent encore l'admiration d'Adoë ; aveuglée par sa prévention, elle aimait déjà.

Croyant obéir a la volonté de son père , elle ne cherchait pas à résister au sentiment qui la pénctraitde plus en plus. La rougeur de la jeune fille , le mouvement précipité de son sein , son embarras, eussent été pour Hercule des symptômes évidents de l'impression qu'il causait , s'il eût été moins naïf. Cependant il s'était senti sin-

guliérement ému en rencontrant parfois ses regards ; il commençait h croire qu'on lui avait peu exagéré en Hollande le caractère passionné des créoles.

Le silence que gardaient le capitaine et la fille de Sporterfigdt commençait à devenir embarrassant, lorsque Jaguarette entra dans le salon avec le major.

Malgré les ordres d'Adoë , l'Indienne , qui se trouvait sans doute à son avantage sous les vêtements qu'elle portait, n'en avait pas change.

Un coup-d'œil irrité de sa maîtresse lui reprocha cette désobéissance; mais Jaguarette , bien décidée à ne pas s'apercevoir de la colère d'Adoë, détourna la vue et recommença à considérer Hercule avec une sorte d'admiration muette qu'elle ne cherchait pas à dissimuler.

Après l'arrivée du major, la conversation devint plus animée. Hercule, enhardi par le bienveillant accueil de la créole , perdit un peu de sa timidité , causa de la Hollande , de son père , et a propos de ce dernier, donna quelques traces de sensibilité qui émurent délicieusement Adoc, ravie de voir un homme si intrépide éprouver de tendres émotions et condescendre à se montrer si simple et si naturel.

Gomme si le hasard eut voulu enfin mettre le

comble à la séduction qu'Hercule opérait sur la créole, le major, se souvenant d'avoirvu une flûte dans le bagage du capitaine , lui demanda s'il était musicien.

Hercule répondit avec modestie que quelquefois la musique charmait ses loisirs. Adoë le supplia de jouer quelques morceaux. Il ne se fit pas prier et enchanta la jeune créole , Mami-Za , et surtout Jaguarette.

Celle-ci, n'ayant jamais entendu d'autre musique que le bruit aigu et discordant des instruments des nègres, fut si touchée de ces sons harmonieux , que deux grosses larmes roulèrent sur ses joues rondes, qu'elle ne put s'empêcher de tomber à genoux en joignant les mains dans une sorte d'extase.

Cette dernière circonstance courrouça tellement Adoë, qu'elle ordonna à Mami-Za d'emmener à l'instant l'Indienne qui devenait folle , ajouta-l-elle avec amertume.

Après le déjeûner, le major emmena le capitaine au camp.

Telle fut la première entrevue de ces deux personnes que le destin semblait irrévocablement ATTACHER l'une à l'autre.

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