CHAPITRE XIV
Le lendemain matin , le soleil levant trouva encore Adoë pensive.
Elle était à demi couchée sur un divan de jonc placé à l'ombre d'un énorme tamarinier dont le tronc disparaissait presque sous les tiges d'un vanillier. Cet arbuste grimpant s'était enlacé au moyen de ses vrilles jusque dans les plus hautes branches de l'arbre d'où il laissait retomber en guirlandes ses rameaux flexibles chargés de leuis longues gousses odoranles.
Placé au milieu d'un petit parterre de fleu!\s soigneusement entretenu par Gupidon pour le* plaisir de la fille de Sporterfigdt , ce tamarinier était dans l'habitation l'objet cFun culte presque superstitieux.
Lors de la fondation de Sporterfigdt, un essaim d'abeilles sauvages nommées Wassy- PVassj par les Indiens et une nombreuse compagnie d'oiseaux-mouches s'étaient établis sur cet arbre. Ils y vivaient dans la plus parfaite in-
îeHio*eiice et s'y perpétuaient depuis longues années. On avait même remarqué que si des oiseaux étrangers venaient troubler les abeilles, leurs petits alliés emplumés, suppléant à la force par le nombre et par le courage, se précipitaient sur les intrus en masses intrépides et les repoussaient presque toujours victorieusement à Taide (le leur bec effilé comme une aiguille. De même ;\ussi lorsque des abeilles étrangères osaient pénétrer dans le nid des oiseaux-mouches, l'essaim domicilié sur le tamarinier .se jetait sur les assaillants et les mettait à mort.
On avait nommé cet arbre, Y arbre du Massera , parce que le colon de Sporterfigdt avait aimé pendant sa vie à se reposer sous son ombre, et avait toujours défendu d'inquiéter les deux colonies alliées auxquelles le tamarinier prétait son abri.
Comme toutes deux vivaient du suc des fleurs, le père d'Adoë avait fait planter le parterre des végétaux que chacune affectionnait , pour éviter toute collision entre les deux petits peuples.
Chaque matin et chaque soir, il leur apportait, en outre, de grosses touffes de fleurs de toutes sortes. Dans la saison de l'accouplement , il mettait au pied du tamarinier une grande quantité de brins de colon et de duvet do*it les oi-
seaux-mouclies se servent pour construire leurs nids, grands comme une coque de noix, et où ils pondent deux œufs gros comme des pois.
Les a])eilles sont d'une rare intelligence, elles reconnaissent ceux qui ont l'habitude de les soigner. Aussi à peinele colon arrivait-il sous l'arbre que l'essaim bourdonnant s'abattait au tour de lui, lui couvrait les mains, les cheveux, tandis que les oiseaux-mouches se perchaient sur ses épaiiles ou voltigeaient gaîment à sa portée.
Lorsque Adoë était toute petite, le planteur l'avait pour ainsi dire présentée aux deux colonies qui adoptèrent bien vite l'enfant de Sporterfigdt. En grandissant, Adoô remplaça son père dans les fonctions de pourvoyeur des abeilles et des oiseaux-mouches , et jouit bientôt du même privilège que le colon.
Cupidon , chargé de cultiver les fleurs , pouvait aussi sans crainte entrer dans l'enceinte et s'y livrer à ses travaux , mais ses droits n'allaient pas au-delà.
S'il voulait pénétrer sous la voûte de verdure que formait le tamarinier, les abeilles commençaient à devenir menaçantes. Quant aux autres habitants de la plantation, s'ils tentaient seulement de passer les limites du parterre , ils couraient risque d'être aussitôt assaillis et aveuglés
par un essaim de deux ou trois mille abeilles furieuses , renforcées d'une centaine d'oiseauxmouclies tout aussi résolus. Les négrillons de Sporlerfigdt avaient, souvent et parliculièrement pu se convaincre du danger qu'il y avait à s'aventurer dans cette formidable enceinte.
Lorsque la fille du colon voulait rester seule sans crainte d'être importunée , elle se rendait sous l'arbre du Massera.
Ainsi que nous l'avons dit, Adoë s'y était retirée le lendemain de l'arrivée du major Rudchop, afin de penser aux bizarres circonstances qui semblaient réaliser les prédictions de la mulàtresse.
D'ailleurs , l'arbre du Massera était sacré pour la jeune fille. C'était là que son père aimait à se reposer chaque soir, au coucher du soleil , pour voir les nègres heureux et paisibles rentrer dans leurs cases après les travaux du jour.
Lorsque Adoc devait prendre quelque grave résolution , elle se rendait sous le lamarii:ier , ci là , dans sa touchante et naïve superstllion , elle demandait à la mémoire de sou père une inspiration ou un conseil.
Son mariage avec le bel Européen lui semblait r.ne chose si impérieusement voulue et arrangée
LE TAMARINIER DU xMASSERA. l/jO
par le destin , qu'Adoë ne mettait pas en doute que cette union ne dût avoir lieu.
D'ailleurs, Sporterfigdt avait souvent exprimé à sa iîlle son désir qu'elle épousât plutôt un Européen qu'un colon , ces derniers étant souvent décriés par leurs excès. La prédiction de Mami- Za se trouvait ainsi en rapport avec les dernières volontés du père d'Adoë.
La jeune fille se livrait avec toute l'exaltation (le son âge et de son caractère aux rêves les plus romanesques. Parfois elle devenait triste en songeant aux dangers que devait courir le bel Européen avant que de devenir son époux, elle s'affligeait de la mystérieuse influence de cette \'dt^]e panthèj^e qui y d'après les prédictions de Mami-Za , était le symbole du mauvais destin qui menaçait^ qui attendait peut-être le jeune couple; car^ malgré son savoir cabalistique^ la mulâtresse n'avait pas pu deviner si l'influence de IdL pantJière serait triomphante ou vaincue.
Un autre sujet de graves préoccupations pour la jeune fllle était de se figurer les traits de l'inconnu.
Elle avait bien souvent fait et défait son portrait. Tantôt il était d'une beauté trop délicate pour un homme ; tantôt , au contraire , son air guerrier était presque menaçaitt. Adoc se repro-
chait quelquefois de n'avoir pas osé interroger davantage le major au sujet de son ami.
^ Ces pensées Tabsorbaient lorsque Jaguarette parut en dehors de la haie de lilas pourpres , de jasmin jaune , et de sensitives qui bordaient le parterre.
La petite Indienne, la tête couverte d'un madras roulé en forme de turban , se courbait sous le poids d'une gerbe de fleurs qu'elle portait sur son épaule nue et Brune.
— Voici le déjeûner des TVassj-Wassy .
Massera , dit Jaguarette.
Adoë ne répondit pas ; il fallut que l'Indienne répétât les mêmes paroles pour que la créole levât les yeux d'un air distrait et répondît :
— Eh bien! petite , apporte-les ici...
— Que je vous les apporte , s'écria Jaguarette avec effroi..., que j'entre dans le parterre , que j'approche de l'arbre de Massera... Vous voulez donc que la pauvre Jaguarette soit mise à mort par ces méchantes bétes? tenez voilà déjà les abeilles qui prennent leur vol pour londre sur moi... Pourquoi me haïssent-elles donc? que leur ai-je fait ? s'écria l'Indienne avec impatience.
En effet, par une singulière bizarrerie, jamais elle n'avait pu apprivoiser ces animaux, quoi-
qu'elle habitât Sporterfigdt depuis bien longtemps.
Plusieurs fois Adoë, voulant braver ce caprice de ses gardiens ailés ^ était entrée dans le parterre en tenant ses bras enlacés autour de l'Indienne , comme pour la prendre sous sa protection ; l'essaim avait été inflexible , il avait commencé par bourdonner sévèrement, puis une abeille , puis deux, puis trois avaient si vivement piqué rindienne , malgré le patronage d'Adoë , que celle-ci avait renoncé à vaincre l'antipathie de ces animaux.
Aussi lorsque Jaguarette dit à sa maîtresse qu'elle redoutait beaucoup trop les habitants de Tarbre pour les braver, Adoô répondit en sortant de sa rêverie :
— C'est vrai... j'oubliais... laisse là les fleurs et va dire à Gupidon qu'il prépare la barge , tout-à-l'heure j'irai me promener sur la Gomme wy ne.
Jaguarette déposa sur la haie son fardeau parfumé et courut exécuter les ordres de sa maîtresse.
Celle-ci prit dans ses deux bras le monceau de fleurs et l'apporta sous Tarbre.
Alors ce fut un bruit joyeux, étrange, un spectacle a la fois extraordinaire et charmant:
une nuée d'abeilles , brillantes au soleil comme (les paillettes d'or, tourbillonna autour de la jeune fille, en effleurant de leurs ailes diaphanes sa figure , ses bras et son cou , tandis qu'un essaim d'oiseaux-mouches , cmeraudes et saphirs vivants , se posèrent sur sa tête et sur ses épaules^ mais sans toucher aux fleurs, et seulement pour témoigner de leur joie à la voir.
Assise à l'ombre du tamarinier, Adoë divisa la <jerbe en plusieurs paquets qu'elle jeta çà et là autour d'elle et à ses pieds, poiir la pâture des deux colonies, gardant à chaque main un gros bouquet, compose de fleurs particulièrement aimées des abeilles ou des oiseaux-mouches , et qu'elle destinait à ses favoris.
Adoë , vêtue d'une longue robe de toile perse fond blanc, à légers dessins roses, était assise sur le divan de jonc; un rayon de soleil brisé parle larce feuillage du tamarinier tremblait sur le front pur et blanc de la jeune fille, effleurait les boucles de ses cheveux noirs, dorait son sein charmant, et allait s'épanouir sur les deux gros l)onqucts qu'elle tenait sur ses genoux et qu'elle oTrait à ses hôtes privilégiés.
Le bouquet destiné aux oiseaux-mouches se composait surtout de grandes fleurs de magnolia d'un blanc de lait , bordées de carmin , de quel-
ques rameaux de grenadilles couverts de leurs larges fleurs pourpres à l'intérieur et ornées d'une sorte de couronne en filigrane blanc panaché de violet , et aussi de iolandes à pétioles grises, lavées de pourpre et striées de lilas.
Lorsqu'Adcë eut agité ce volumineux bouquet de sa main droite comme pour faire un appel à ses favoris , trois oiseaux-mouches vinrent délicatement poser sur le bord d'une fleur de magnolia dont la moitié était éclairée.
Vus au demi-jour, les oiseaux-mouches semblaient d'un vert foncé; mais au soleil ils étinceîaient d'un bleu de saphir, glacé de vermeil et de cramoisi. Une petite aigrette de plumes vertes , frangées d'or , se dressait sur leur tête où brillaient deux yeux de rubis . tandis que leurs ailes et leur queue paraissaient être de velours noir nuancé d'outre -mer.
Après avoir un instant perché sur les fleurs , les oiseaux-mouches prirent leur vol , puis s'en rapprochèrent , pour pomper leur nectar au moyen de leur langue déliée comme un fil écarlate; rien de plus joli que de les voir planer audessus du calice des fleurs, en agitant si vivement leurs ailes, qu'on ne distinguait qu'un point prismatique d'où jaillissait parfois une étincelle d'or, d'azur et de pourpre... Lorsqu'ils
furent rassasies, les oiseaux allèrent nicher au milieu Je quelques boucles luisantes de la cîievelure d'Adoc, ou miroiter au-dessus de son beau front comme une vivante escarboucle.
Les abeilles, à leur tour, couvrirent de leur essaim doré le bouquet que la créole leur offrait de l'autre main , bouquet parfumé de cyroselle à grappes de petites fleurs roses , de banksias pomponnés d'un jaune pale, ponctué de pourpre, de protées à feuilles d'argent, aux fleurs plumeuses d'un violet noir, et de glayeuls écarlates.
Adoô s'amusait tant à contempler les jolis hôtes du tamarinier, qu'elle n'aperçut pas le sergent Pipper qui , boutonné jusqu'au menton , parut à la haie, et qui, après avoir fait le salut militaire^ s'avança vers Adoë toujours à pas comptés 5 toujours la main gauche à son front.
A peine le sergent avait-il franchi la limite , que les essaims, apercevant cet intrus, se précipitèrent sur lui avec une telle rage , qu'en une seconde la figure de Pipper prit toute l'apparence d'une ruche.
Cette attaque avait été si brusque que la jeune fille n'eut pas le temps d'avertir le sergent de son imprudence.
Celui-ci, aussi surpris que douloureusement
atteint, voulut porter les mains à son visage ; mais elles furent à l'instant couvertes d'autres abeilles , et percées de mille aiguillons. En vain il en écrasa quelques-unes , les autres redoublèrent de furie, et le sergent fut obligé de faire demi-tour en fermant les veux , de sortir du parterre en courant de toutes ses forces, et de se diriger vers le canal pour s'y précipiter , seul moyen de se débarrasser de ces ennemies acharnées.
La jeune fille, inquiète du malheureux Pipper, se levait pour envoyer à son secours, lorsqu'elle entendit la voix du major qui demandait à son sergent où diable il courait ainsi tout effaré? Ne recevant pas de réponse de Pipper, le major s'avança vers le parterre.
— N'approchez pas! monsieur le major^ s'écria Adoë. Prenez garde aux essaims!...
— Il y aurait un essaim de démons, belle demoiselle , répondit galamment le major en avançant toujours, que Fritz Rudchop ne....
Le major ne put achever sa phrase. L'essaim, qui revenait de la poursuite du sergent, voyant ce nouvel ennemi , se précipita sur lui, et deux abeilles lui enfoncèrent si vivement leur aiguillon aux lèvres , que le major lâcha un terrible jurement et battit en retraite à tâtons en fermant
aussitôt les yeux ; car il savait par expérience qu'on courait risque d'être aveuglé.
Une fois hors des limites sacrées, les abeilles abandonnèrent le major, qui , malgré la douleur que lui causaient les piqûres de ses lèvres, dit d'un air capable :
— Je vois ce que c'est... C'est un essaim d'abeilles sauvages; ce sont elles qui viennent sans doute de conduire mon sergent jusqu'au canal, où il est sagement allé se jeter la tête la première. Certes, je n'avancerai pas contre de pareils ennemis. Je préfère garder mes yeux pour ajuster les Piannakotaws ou les rebelles , et surtout pour vous voir , mademoiselle. Je vous avais dépêché Pipper pour vous dire ce que je viens vous annoncer moi-même. En un mot, mon héros, mon capitaine Hercule Hardi, vient d'arriver de Surinam , et je désire avoir l'honneur de vous le présenter.
— Qu'il soit le bien-venu y dit Adoë avec un i)attcment de cœur inexprimable. Je vous en prie, conduisez le capitaine au salon, je vais bientôt aller vous y rejoindre.