‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 3)Chapitre 39 sur 39 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

l'orage.

Quinze jours s'étaient écoulés depuis qu'Adoe, Hercule et Pipper avaient fui du kraal des Piannakotaws sous la conduite de Jaguarette.

La scène que nous allons décrire se passait au lever du soleil, à une petite distance de l'habitation de Sporterfigdt.

Au milieu d'une clairière partout entourée de grands massifs de verdure et à laquelle on arrivait par un étroit sentier, deux chevaux sellés et bridés étaient attachés à un arbre.

Un homme, Oultok-le-Borgne, se promenait avec agitation ; tour-h-tour il regardait sa montre, ou se courbait vers la terre et écoutait avec attention si personne ne venait.

Le colon portait un costume de voyage; ses traits étaient encore plus sombres et plus livides qu'à l'ordinaire.

Tout-à-coup un léger craquement dans les buissons se fit entendre : le mulâtre Tarpoën parut devant son maître.

— Eh bien!... sont-ils partis? dit impatiemment Oultok.

— Le major et le capitaine viennent de monter à cheval et de quitter Sporterfîgdt ; je lésai vus passer...

— Afin d'aller chercher le ministre à Paramaïbo sans doute, et revenir avec lui et le gouverneur pour ces fiançailles que Tenfer confonde! s'écria Oultok.

— Et le sergent? et Gupidon? et cet infernal Bel-Cossim? reprit-il.

— Le sergent et Gupidon accompagnaient le major.

— Et Bel-Gossim, le plus dangereux de tous?

— Il va sans doute sortir de l'habitation avec les esclaves pour aller au travail ; c'est aujourd'hui le dernier jour de la récolte. L'orage menace ; aucun esclave, femme, enfant ou vieillard, ne peut rester h Sporterfîgdt... dans une demiheure les noirs et les Samboës, tous, jusqu'aux domestiques de la Massera, seront à la cafeyerie. Dés que Siliba aura vu partir les derniers esclaves, il sera ici...

— Si Lucifer m'est en aide, ce sera donc au moment où je croyais à jamais tout désespéré, que je réussirai dans mon entreprise, s'écria Oultok

ZàS AVENTURES D'HERCULE HARDI.

se parlant à lui-même et en marchant à grands pas. Voulant par ma présence dissiper les soupçons qui auraient pu s'élever contre moi au sujet de renlèvement de cette fille intraitable , hier je me suis hardiment présenté à Sporterfigdt comme il y a un mois. Je venais, ai-je dit, témoigner mon indignation de ce que les Indiens, en conduisant Adoë à l'anse du Paliest , semblent m'avoir cru capable de me rendre complice de leur crime; j'ai ajouté que je regrettais de ne m'étre pas alors trouvé chez moi, car j'aurais épargné à la fille de Sporterfigdt les cruelles aventures qui ont suivi son enlèvement... On m'a cru ou non , peu m'importe... J'avais déjà mon projet que quelques paroles de Bel-Gossim sur la rentrée des récoltes venaient de faire naître; sans cela j'aurais peut-être fait payer cher à ce brutal major la grossièreté de ses remarques sur mon bonheur inexplicable. Mon habitation se trouvait au centre du théâtre de la guerre, disait le major, et pourtant elle avait été jusqu'alors épargnée par les noirs ou par les Indiens. Quant au fiancé, ajouta Oultok, avec un mouvement de rage^ sans mon dessein, je serais parvenu à lui faire perdre son sang-froid glacial, en lui proposant un duel à mort... sot que j'aurais été! il est intrépide et a, dit-on, Thabitude

du danger... je me vengerai bien mieux en lui enlevant celle qu'il aime, au moment même où il croyait la posséder à jamais... Pourtant que le bourreau écorche vif celui qui m'a fait quitter l'anse du Paliest au moment mémo où les gens du fidèle Ourow-Kourow m'amenaient la fille de Sporterfîgdt... A cette heure, en ma puissance, sur mon maypraw (i), elle verserait des larmes de colère et de désespoir... qui ne seraient entendues que par les oiseaux de mer... Mais patience demain n'est pas si loin d'aujourd'hui;

si mon plan réussit... je n'aurai lien à regretter. Quand cet insolent commandeur m'a dit ce matin, au moment de son départ, de son ton hypocrite, que sa maîtresse espérait bientôt me revoir à l'habitation , il ne croyait pas si bien dire, sans doute. Mais Siliba ne revient pas! Puis, comme s'il eut voulu tromper son impatience , en s'entretenant avec son autre esclave :

— On n'a pas de nouvelles de la petite Indienne ? Ou'as-tu entendu dire hier à son suiet dans la maison de Sporterfigdt?

— Le sergent Pipper, qui dînait à l'office, a dit qu'après avoir conduit le capitaine et la fîlîe pâle jusqu'aux premiers défrichements de la

(1) Sorte de bâtiment de plaisance à voiles et à rames.

plantation , l'Indienne s'était jetée aux genoux de sa maîtresse pour lui baiser la main... et lui demander pardon... puis, se relevant, elle avait porté son doigt à ses lèvres en regardant fixement le capitaine, et elle était tombée morte... comme frappée de la foudre... Elle avait sans doute du wouroura sur l'ongle^, ajouta le mulâtre avec un horrible sang-froid.

— L'Indienne ne parlera plus... dit Oultok , en souriant d'un air sombre.

— Tu n'as rien su de plus?

— Rien, Massera; à peine avons-nous eu pris notre repas, que le commandeur est venu nous chercher et nous a conduits au-delà du canal dans une case isolée... il nous a été impossible de rentrer dans Tenceinte de l'habitation... D'ailleurs, depuis Tenlèvement de la fille pâle, Bel- Gossim a rendu les berges impraticables, il faudrait maintenant une échelle posée dans un canot pour les escalader.

— On se défiait de nous, sur mon âme, dit le colon avec une sombre ironie... Ce misérable BclCossim n'a-t-il pas veillé toute la nuit à ma porte... ne l'entendai-je pas marcher... n'entendai-je pas le bruit que faisait sa carabine lorsqu'il la passait contre la cloison. Mais Siliba.. . Siliba ne revient pas...

L'ORAGE. S5t

Pendant qu'Oultok-le-Borgne attend le digne ministre de ses scélératesses, nous rappellerons notre héros Hercule Hardi à l'attention du lecteur.

De retour à la plantation , le capitaine avait été durant deux ou trois jours dans un état assez difficile à expliquer. D'abord il avait dormi trente heures sans interruption,. puis, s'éveillant avec une horrible défcullance, il avait mangé comme un boa , et s'était immédiatement rendormi pendant dix ou douze heures.

A son réveil, le passé lui apparut comme un songe ; quand Adoë lui parla de son courage, de l'intrépide sang-froid qu'il avait montré au milieu des épouvantables dangers qu'il avait bravésj il sourit d'un air embarrassé et la supplia de ne lui plus parler de ces aventures. Tant de modestie eut achevé l'enchantement de la jeune fille , si déjà elle n'eût pas éprouvé pour Hercule la passion la plus profonde.

De son côté, le capitaine^ ravi d'avoir échappé à tant de périls, montra ce qu'il était naturellement, naïf, simple et bon. La certitude de retourner bientôt en Europe, la guerre étant glorieusement terminée , lui donna même un enjoùment, une sorte de gaîté douce qu'il n'avait pas encore témoignée. Trouvant Adoë très de

son goût, il voulut plaire, et comme il l'aimait, qu'il était rassuré sur l'avenir, il fut aimable, se vit aimé et attendit l'heure , le moment de la cérémonie nuptiale avec autant d'impatience qu'Adoë. Le moment était venu. Hercule devait se marier le jour même où l'infernal Oultok méditait un nouveau crime.

Marchant à grands pas dans la clairière où nous l'avons laissé, tout-h-coup Tarpocn met son doigt sur sa bouche et dit à son maître : — Massera, voici Siliba... le voici...

En effet, presque à l'instant l'autre mulâtre parut à travers les branches...

— Partis... tous partis, Massera! s'écria-t-il. Je les ai vus, il ne reste à Sporterfigdt que les malades. . . et tous les esclaves sont à la cafeverie, jusqu'aux gens des cuisines et de la maison.

Le ciel est comme une fournaise du côté du Sud... et il n'y a pas un moment à perdre pour sauver toute la récolte.

Oultok, sans répondre à ses esclaves, s'approcha d'un des chevaux , prit dans les fontes une paire de pistolets à double coup, les passa à sa ceinture, se munit d'une sorte de longue et forte écharpe de coton qu'il roula autour de son bras gauche, et dit à Siliba : ïu te tiendras avec

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ces deux chevaux sur la lisière du bois, en face le pont-levis.

— J'ai entendu... dit resclave.

— Et toi, dit-il à Tarpoën , suis-moi; lu te rendras à l'entrée et en dehors du pont-lcvîs; si tu vois quelqu'un, tu siffleras.

— J'ai entendu... répondit l'esclave.

Oultok-le-Borgne s'avança précipitamment

vers la plantation.

Les mulâtres ne l'avaient pas trompé ; tous les esclaves étaient au travail , car l'ouragan menaçait.

Le ciel se couvrait partout d'une vapeur rousse ; ce voile épais, sans intercepter les rayons du soleil, leur donnait un étrange reflet : tout se colorait de cette nuance fausse et rougeâtre qr.e prennent les objets lorsqu'on les regarde à travers une glace teinte en pourpre pâle.

Il ne faisait pas un souffle de vent, l'atmosphère était étouffante, et pourtant les cimes des arbres s'agitaient de temps à autre presque convulsivement, sans doute ébranlées par les puissants courants électriques. Des milliers d'oiseaux, avertis par leur instinct, poussaient des cris aigus et s'abattaient au pied des arbres, s'y cachaient dans*la mousse ou se glissaient sous les hautes herbes. Les reptiles , au conlrai»-e, ou-

bliant leur férocité, montaient aux plus hautes hranclies et s'v enlaçaient fortement.

Les senteurs des plantes , cette respiration embaumée des végétaux, s'exhalaient par boufiëeg , comme si les fleurs eussent expiré par le manque d'air.

Les oiseaux étaient muets ; un morne silence régnait partout, et cependant, de temps à autre, on entendait un grondement sourd, étrange, inexplicable.

Ce phénomène commençait par un murmure vague comme celui de la mer qui, se brise doucement sur la grève ; puis le bruit augmentait , grandissait, grandissait... devenait pareil aux roulements lointains de la foudre, s'éteignait peu à peu, et mourait dans un silence de tombe...

Adoc se promenait dans le jardin d'orangers qui entourait l'habitation.

Sa figure souriante , épanouie, heureuse, ne portait déjà plus aucune trace des émotions terribles qui l'avaient naguère si violemment

agitée.

Tout entière au bonheur d'élre bientôt unie à Hercule, elle rêvait avec délices à ce moment fortuné.

Le bonheur est un tel prisme, qu'il colore en beau les objets les plus tristes.

L'approche de Forage plaisait a Adoë.

Heureuse, sereine et calme au milieu d'un Dort assuré, elle aimait à voir venir la tempête.

Après s'être quelque temps promenée sous les berceaux d'orangers, elle s'avança vers le pont-levis , d'où l'on découvrait au loin les savanes, les bois et l'horizon, afin de mieux jouir du spectacle de l'ouragan, un des plus imposants tableaux de la nature.

A l'exception de deux petits enfants noirs qui jouaient à la porte de l'habitation, il ne restait personne à Sporterfigdt ; Mami-Za elle-même était à Surinam pour surveiller le précieux transport d'une caisse de modes récemment arrivée de France.

Adoë s'apprêtait à passer le pont-levis, lors- (ju'elle vit Oultok-le-Borgne à l'autre bout.

Marchant d'un pas rapide, il vint a elle.

L'expression de la physionomie de ce misérable était à la fois si sardonique et si farouche, que la créole , épouvantée , fit quelques pas en arrière et regarda autour d'elle avec inquiétude.

Pourtant, reprenant son sang-froid, elle lui dit :

— Je vous croyais parti, monsieur...

— Oui... mais je reviens pour te chercliei-, tille rebelle ; car cette fois tu vas être à rnoi î

s'écria-t-il en saisissant la main d'Adoc et en lâchant de lui jeter autour du visage la lonq^ue écharpe dont il s'était muni.

— Au secours! cria la créole en se débattant et en parvenant à dégager sa tête du voile qui Tentourait.

— Oli î tes cris sont inutiles... il n'y a personne ici , dit Oultok, qui voulait attacher les moins d'Adcë pour pouvoir l'emporter plus facilement sur son cheval.

— Au secours! mon Dieu! au secours!

— Dieu est sourd, dit Oultok, qui, après avoii' attaché la main droite d'Adoë, était parvenu à lui passer l'écharpe autour de la taille et tâchait de lui saisir aussi la main gauche.

— Au secours! capitaine ! cria la malheureuse (ilîe.

Les deux négrillons épouvantés se sauvèrent dans l'intérieur de l'habitation et fermèrent la porte.

— Ton fiancé est à Surinam. Tout-à-l'heure, h son tour, il criera aussi au secours en ne te trouvant plus ici, dit Oultok; irrité de la résistance désespérée de la créole , il meurtrissait dans ses poignets de fer les mains délicates d'Adoë, et était parvenu à lui lier ainsi les mains derrière le dos.

Adoë , incapable de fliire un mouvement , poussait des cris lamealables en appelant au secours.

Le vent, qui commençait à s'élever et à gémir en longs sifflements, couvrait sa voix.

Oultok, maître enfin de sa proie, la prit dans ses bras, et, chargé de ce léger fardeau, il s'avança précipitamment vers le pont-Ievis pour sortir de Fhabitation et rejoindre Siliba, qui l'attendait audeliors avec son cheval.

Au moment où il allait passer le pont, l'esclave siffla, et Oultok vit h cent pas de lui quelques noirs et Bel-Cossim, qui accourait à leur tête.

Oultok n'avait pas le temps de monter à cheval.

Se voyant surpris, le colon, par un mouvement plus rapide que la pensée^ se rejeta dans l'intérieur del'habitation avec Adoë dans ses bras, la laissa glisser par terre ; et en se cramponnant aux cordes qui hissaient lepont-levis, il le leva au moment où Bel-Gossim allait y mettre le pied.

— Bel-Gossim! s'écria Oultok d'une voix railleuse à travers les ais du pont, grâce à toi... la place de Sporterrigdt est sure... tu ne peux plus maintenant escalader les berges... et je suis seul dans l'intérieur de l'hr^bitalion avec ta maîtresse.

Puis, après avoir solidement attaché les cordes

qui soutenaient le pont-levis, il se retourna pour s'emparer de sa victime.

Agile et exaltée par la terreur, Adoë s'était vivement relevée pendant que le colon hissait le pont-levis, et, quoique gênée par Fécharpe qui lui attachait les mains derrière le dos , elle avait couru de toutes ses forces vers le tamarinier du Massera... A peine arrivée sous l'arbre, épuisée, haletante, elle tomba à genoux, suppliant Dieu. . . son père... delà sauver des violences d'Oultok...

Celui-ci , voyant la créole fuir et se diriger vers cet arbre, ne se pressa pas de la rejoindre ; il voulait savourer avec une cruauté réfléchie le • désespoir de sa victime.

S'approchant à pas lents de l'épaisse haie qui environnait le parterre redouté, il dit d'une voix cruelle et railleuse : Enfin, fille intraitable et insolente... je vais être vengé de tes mépris... de tes refus... Aux éclats de la foudre qui gronde sur ma tète et que je déùe... au milieu des convulsions de la nature qui semble épouvantée du nouveau forflnt que je vais commettre... tu vas être à moi... Il est impossible... qu'avant une heure on ait pu traverser le canal et escalader les herges. . . Je suis seul ici avec toi. . . tu es faible. . . je suis fort... aucune puissance humaine ou di-

vine ne peut t'arracher de mes mains... Enlendstu, fille de Sporterfigdt? enlends-lu?...

En disant ces dernières paroles d'une voix retentissante, Oultok avait presque atteint la haie du parterre...

L'ouragan tonnait avec furie... des trombes de poussière, de sable, de feuilles arrachées s'élevaient en l'air avec un bruit formidable et obscurcissaient encore la lumière douteuse du soleil.

Adoë, toujours a genoux, priait avec ferveur. Pendant sa lutte avec le colon, ses longs cheveux noirs s'étaient déroulés sur ses épaules nues ; l'indignation, la terreur, l'enthousiasme religieux coloraient son teint, animaient ses yeux : elle était sublime ainsi.

Après l'avoir un instant encore contemplée avec une admiration sauvage, Oultok franchit la porte de la haie , et d'un bond fut au milieu du parterre et s'avança vers le tamarinier...

Les abeilles, rendues plus furieuses encore par l'ouragan, se précipitèrent sur Oultok avec une rage inexprimable... l'essaim entier couvrit sa figure... Atteint en même temps aux yeux, aux lèvres et aux mains, il poussa un cri ierriblc, se retourna , et tacha de retrouver la porte à tâtons... mais ce fut en vain... Aveuglé... étourdi

oGO AVENTURES D'HERCULE HARDI.

par une douleur atroce , courant çà et là... ne sortant pas du même cercle... se heurtant aux arbustes... il finit par s'embarrasser les pieds dans des tiges rampantes de grenadille et tomba sur le sol...

On eût dit que cette chute, en assurant le triomphe des abeilles, redoublait encore leur furie.

Elles s'acharnèrent sur Oultok qui, la face contre terre, les mains crispées, labourait la terre de ses ongles, mordait le sol, poussait d'horribles

gémissements.

Enfin , les douleurs du colon devinrent si épouvantables, qu'il perdit tout sentiment.

A ce moment l'orage éclata dans toute sa terrible splendeur. . . Adoô , à genoux , tournant vers le ciel enflammé son beau visage rayonnant de reconnaissance et de pieuse exaltation , s'écria :

— Gloire à Dieu qui m'a sauvée sous cet arijre que mon père a béni

Après un pénible travail, Bel-Gossim parvint à escalader les berges avec quelques noirs. Pendant que ceux-ci allaient abaisser le pont-levis devant Hercule, le major, le gouverneur et le ministre,

qui arrivaient de Surinam, Bel-Gossiiii chercha de tous côtés sa maîtresse. . .

Il s'approcha de la haie du parterre, et vit un spectable à la fois horrible et touchant.

Oultok-le-Borgne expirait dans les dernières convulsions de l'agonie.

Adoë, agenouillée, priait.

Tarpoën et Siliba, apprenant la mort de leur maître, avouèrent qu'ils étaient les auteurs du meurtre du colon Sporterfîgdt. Ils expirèrent au milieu des plus cruelles tortures , sans vouloir avouer que leur maître avait été le complice, ou plutôt rinstigateur de cet assassinat.

11 est inutile de dire qu'après tant de traverses , le capitaine Achille-Victor-Hercule Hardi épousa Adoë Sporterfîdgt.

La guerre étant terminée^ Hercule et sa femme quittèrent la Guyane et revinrent en Europe.

Bel-Gossim et Mami-Za restèrent à Sporteriigdt pour gérer l'habitation en l'absence de leurs maîtres.

Le major et son fidèle sergent accompagnèrent Hercule et sa femme à Flessinguc.

Hercule, nommé major, fut fêté à son arrivée avec une sorte d'ivresse, car les lettres de Faid-

chop au greffier avaient été mises en circulation dans la ville par le bienheureux père, qui pleurait de joie et d'attendrissement.

Néanmoins^ malgré ses folles imaginations, le bonhomme Hardi s'était aperçu qu'il adorait son fils depuis qu'il le savait exposé aux plus grands dangers.

On ne saurait dire son bonheur lorsqu'il revit Hercule sain et sauf, ramenant de Surinam une femme aussi belle que bonne.

Renonçant à ses idées guerrières^ le greffier tomba aux genoux de son fils et le supplia d'abandonner désormais le métier des armes , lui jurant sur l'épée du grand-père Hardi qu'il avait fait plus que pas un Hardi pour la gloire de la famille.

Hercule consentit sans trop de peine aux volontés de son père.

Il acheta non loin de Flessinguc une très-belle terre qu'il nomma le Nou\>eaiL Sporterfigdt, à la pieuse et douce joie d'Adoc, qui vécut la plus heureuse des femmes, car son mari était sans contredit le meilleur des hommes.

Bcrthe la laitière fut nommée surintendante de la laiterie de la ferme , et notre ancienne connaissance Folcitc^ la génisse noire, devenue plus sage avec l'âge, fut une des premières acquisitions

d'Hercule , qui voulut ainsi prouver combien il avait peu de rancune.

Enfin^ le major Rudchopct son sergent Pipper, établis à Flessingue, vinrent passer chaque année, à la grande joie d'Hercule et cl'Adoë, ce qu'ils appelaient leur semestre au Nouveau Sporterfigdt.

On voyait encore à'Flessingue, au commencement de ce siècle, chez M. Jacob Hardi , fils d'Hercule, l'un des plus riches armateurs de la ville, un grand tableau peint par Sunbourg, représentant le kraal des Indiens, au moment où Hercule, attaché au fatal poteau, refuse de servir dans les rangs des Piannakotav^'s , et de prendre une femme parmi eux.

Malgré les modestes observations d'Hercule, le greffier n'avait pas eu de repos et n'en avait pas laissé aux autres qu'il n^eùt obtenu ce tableau, destiné à perpétuer éternellement un des plus hauts faits de la famille des Hardi.

Cédant au caprice du vieillard. Hercule, Pipper et Adoë, acteurs de ce drame sinistre, avaient donné au peintre des renseignements assez précis, pour que cette terrible scène fut rendue avec exactitude. Un seul détail chagrinait Pipper, qui revenait obstinément à cette observation, à savoir : qu'on ne voyait pas sa queue de combat si

mirifîqiiement ornée. Comme le digne sergent était représenté de face, on passa outre à son grand mécontentement.

Au-dessus de la bordure du tableau, dans un cartel soutenu par deux lions rampants (souvenir du lion superbe), on lisait cette inscription héroïque, composée par le greffier, qui n'y voulut rien changer :

Hercule-Victor- Achille Hardi ^ surnommé /e LION SUPERBE ^ar les farouches Indiens antropophages qu'alla domptés par son courage, est menacé des plus épouvantables supplices, s' il ne prend pas les armes parmi ces Indiens Jéroces , nommés Piannakotaws , et sHl na choisit pas une épouse parmi les jeunes filles de leur tribu, ., Hercule-Victor-Âchille Hardi ^ fidèle à la beauté, à V honneur et a son pays y refuse intrépidement les offres séduisantes quon lui fait et demande à grands cris le supplice des braves.

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