‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 3)Chapitre 38 sur 39 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Le lendemain, au lever du soleil, Adoë, Hercule et Pipper furent amenés dans le grand tabouj, au milieu de toute la population indienne, avec une pompe lugubre.

L'Ourow-Kourow , revêtu des insignes du commandement , s'avança, suivi de Baboûn- Knify, qui lui servait d'interprète^, et dit à Hercule :

— Les Piannakotaws admirent le lioji suptrbe ! par son courage et par sagesse, il est l'égal des plus grands chefs ; s'il veut être un de nos guerriers... et prendre pour épouse une fille des montagnes Bleues... nous l'aimerons; son noble courage servira de chant de guerre... nous lui abandonnerons, pour qu'il en dispose comme il le voudra, la fille pâle de Sporterfigdt et la queue brillante,,. Si \e lion superbe veut renvoyer ces prisonniers à Surinam , je leur donnerai un guide et mon anneau d'argent pour sauf-conduit... ils pourront traverser ainsi sans

S/iO AVENTURES D'HERCULE HARDI.

dangers les postes des nègres rebelles de la Samareka... Que le lion superbe dise oui... et sous ses ordres nous marcherons à l'instant contre les soldats des visages pâles , et il rapportera onze de leurs chevelures comme premier trophée de sa victoire et de notre alliance.

A peine le chef avait-il prononcé ces paroles (|ue la foule cria bruyamment : — Que le lioji superbe prenne Tare parmi nos guerriers... une femme parmi nos jeunes filles, MamaJumboë le veut... qu'il apporte onze chevelures des visages pâles, Yawahon l'ordonne !

— Quel courage ! il est même admiré parmi nos ennemis les plus acharnés, pensait Adoë en jetant un regard passionné sur Hercule , qui paraissait complètement étranger à ce qui se passait autour de lui.

— Quel sang-froid ! disait Pipper. Pour qui connaît les Indiens, il est impossible de faire un plus grand honneur à une peau blanche, rouge, noireou cuivrée, que celui qu'ils fontau capitaine.

L'Ourow-Kourow continua en imposant silence à la populace et en montrant les apprêts du supplice :

— Si le lion superbe refuse les oflres que moi et nos frères lui faisons... à l'instant...

LE SUPPLICE. Zài

lui... la fille pâle de Sporterfigdt... et la queue brillante seront mis a mort... Il faudra que la souffrance du lion supej'be soit égale à son courage ; c'est la seule manière d'honorer les cœurs forts...

Un murmure farouche accueillit ces paroles de l'Indien.

— Veux-tu... veux-tu prendre un arc parmi les nôtres ? dit l'Ourow-Rourow d'une voix tonnante.

Hercule avait complètement perdu la raison.

— Vite, vite, que le cauchemar finisse... que la terre tremble , que le ciel m'écrase , va au diable, et dis-lui de me réveiller, et. . . mon père. . . dame Balbine... puis le capitaine chantonna de nouveau son éternel refrain :

Le tambour résonne , La trompette sonne.

— Il chante son chant de mort, cria le chef indien. Il refuse nos offres! à mort les visages pâles.

— A mort les visages pâles, répéta le peuple. On entendit un cri perçant, et Ton vit Jagua-

rette se précipiter, suivie de sa mère, dans un étroit passage qui aboutissait à la place.

— Que les loango, que les coëroma retentis-

3/i2 AVENTURES D'HERCULE HARDI.

sent! dit l'Oiirow-Rourow. Guerriers, entonnez le chant de mort !

Alors un aflfreux tintamarre , formé par les sons bruyants de ces instruments barbares, éclata et assourdit les prisonniers; les cris de rage de la populace se joignirent aux chants lugubres des guerriers qui commencèrent une marche funèbre autour des victimes.

— Adieu! vaillant Hercule... à ce moment suprême, je puis vous dire combien je vous ai aimé dès que je vous ai vu, dit Adoë; à votre arrivée à Sporterfigdt , mon cœur vous a choisi pour mon fiancé...

— Adieu! mon brave capitaine, dit le sergent. Vous allez mourir comme vous avez vécu, sans rien craindre... Vous emporterez sous les dents de CCS bandits l'estime et l'admiration du vieux Pipper qui se connaît en cràneries.

Le sacrificateur, s'approchant de Pipper destiné à servir de première victime, le délia.

Pendant que deux de ses aides maintenaient le sergent, il le saisit par sa malencontreuse queue en brandissant son couteau à scalper, et s'écriant : Elle va tomber.. . la queue brillante.,, elle va tomber...

Il n'y avait plus aucun espoir de salut pour les prisonniers.

Tout-a-coup, une épouvantable détonation lit trembler la terre sous les pieds des spectateurs.

Plusieurs des piliers qui supportaient le toit du tabouï fléchirent , ce toit craqua , et, après avoir un moment oscillé , il s'affaissa au milieu d'un fracas horrible.

Plusieurs carbets voisins s'écroulèrent aussi.

Au même instant , une colonne de flammes, s'élevant au milieu du kraal, jaillit presque jusqu'au ciel avec une nuée d'étincelles...

La commotion souterraine avait été si violente, la crainte et la surprise des Indiens si profondes qu'il se passa un moment de stupeur, et tous restèrent immobiles et glacés de terreur.

Mais rOurow-Rourow, reprenant le premier ses sens , s'écria, en se précipitant vers le foyer de l'incendie , qui commençait à s'étendre d'une manière effrayante et à embraser les toits de latanier :

— Courons tous au feu... courons tous sauvçr l'autre poudrière du kraal I

A ces mots, toute la populace, hommes, femmes, enfants se précipitèrent, saisis d'épouvante, sur les pas du chef, et le tabouï à moitié détruit resta désert.

Après le premier moment de stupeur, Pipper

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délivré de ses liens par le sacrificateur qui allait le scalper, ne perdit pas de temps, il courut délivrer Hercule et Adoë.

Il débarrassait celle-ci de ses derniers liens , lorsque Jaguarette parut.

Ses cheveux h moitié brûlés, sa figure noire de poudre étaient ensanglantés.

— Pardon... pardon..., Massera, dit-elle , en se jetant aux genoux d'Adoë. Jaguarette a manqué vous perdre, elle vous sauvera peut-être; mais à l'instant suivez-la... s'écria-t-elle en se relevant, en prenant sa maîtresse par la main et en montrant au loin les rizières.

■ — -Vous suivre, dit Pipper; cela n'est guère prudent d'après ce qui s'est passé.

— Massera,... au nom du Dieu que vous priez, suivez-moi, s*écria l'Indienne.. . une minute de plus, et vous êtes à jamais perdue.

Comprenant l'urgence de sa situation , Adoë lui fit signe de marcher en avant; l'Indienne partit rapide comme une flèche, la jeune créole la suivit, Pipper l'imita; mais étonné de ne pas entendre les pas d'Hercule, il se retourna, et le vît qui , bien que libre , demeurait à la même place.

— Eh ça! capitaine, lui dit le sergent' en s'arfêtant un moment; c'est trop fort... vous avez

une telle rage de périls, que vous vous amusez à rester là... pour attendre le retour des peaux rouges... Pardonnez au vieux Pipper; mais il vous arrachera, malgré vous, au danger. Il prit alors Hercule par la main, et Tentraîna rudement sur la pente escarpée que les fugitifs descendaient en courant; Timpulsion donnée au capitaine par le sergent fut décisive , il suivit presque malgré lui les pas du sergent.

Après une course d'une rapidité extraordinaire à travers les rizières qui ne pouvaient conserver l'empreinte de leurs pas, Jaguarette et ses compagnons arrivèrent sur la lisière de la forêt.

Sans leur donner le temps de se reposer un instant, l'Indienne les fit entrer dans un ruisseau peu profond qui traversait le bois.

Ils y marchèrent environ une heure en descendant son cours, de sorte que toute trace des fugitifs était partout effacée depuis leur départ du kraal.

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