‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 3)Chapitre 6 sur 39 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Cette plantation était absolument destinée à la culture du café.

Lorsque Cupidon s'en rapprocha, il ralentit sa course et s'arrêta sous un bananier d'où la vue s'étendait au loin.

Le noir examina son gibier, qui n'avait pas souffert de son séjour- momentané dans l'eau, appela ses deux épagneuls, les caressa, essuya son front trempé de sueur, et reprit haleine en jetant de temps à autre des regards triomphants du côté du lac.

On était a la fin de juin , époque habituelle de la première récolte du café^ la seconde ayant lieu au mois de novembre.

A quelque distance de lui, Cupidon voyait les vastes carrés de terre plantés d'environ deux mille caféycrsjdans toute leur vigueur. Ces beaux arbres, taillés à hauteur d'homme pour faciliter la cueillaison de leurs fruits, étaient plantés à dix pieds les uns des autres j leur écorce brune dis-

paraissait presque sous leurs feuilles toujours vertes, lisses et luisantes comme de la porcelaine, délicatement festonnées, longues de trois à quatre pouces, et, pour ainsi dire, émaillées de baies d'un rouge vif et vermeil , comme celui d'une cerise (i), et du plus charmant effet.

Le jour tirait à sa fin ; tous les noirs de l'habitation, hommes, femmes, enfants, étaient occupés à rentrer la récolte du café dans des paniers tressés de joncs.

Ils accompagnaient leurs travaux d'un chant monotone et mélancolique^ particulier aux peuples sauvages. Les paroles étaient en patois nègre, composé de hollandais, d'anglais et d'espagnol, dialecte familier aux. gens de couleur et aux noirs de la colonie.

Eien de plus sonore et de plus doux que ce langage dont presque tous les mots finissent par une voyelle.

Les chansons des noirs étaient fort simples ; l'un d'eux commençait par chanter sur un rhythme

(1) La pulpe de ces baies, d'un goût douceâtre assez agréable, sert d'enveloppe à deux coques étroitement unies qui contiennent chacune une demi-fève ou une semence d'une nature cartilagi • neuse, d'un vert pâle. Ces fèves sont les grains de café. Un caféyer donne trois à quatre livres de café par récolte , et il y a deux récoltes par année.

66 AVENTURES D?HERGULE HARDI.

lent quelques paroles improvisées relatives aux Travaux, telles que :

Le café est mûr, remplissons nos corbeilles. Ce soir nous mangerons le Gangotay , Ce soir noHS danserons au sot du Kiemba-Toe-toe, etc. t etc.

Puis tous les travailleurs répétaient ces paroles en chœur ^ en les accompagnant de cadences traînantes.

Les esclaves de Sporterfigdt avaient l'air heureux et dispos. Les femmes portaient des jupes fie coton de couleurs tranchantes , attachées sur leurs épaules par des bretelles de même étoffe. Les hommes, au torse et aux jambes nus, avaient pour tout vêtement un caleçon de pagne.

Une cloche tinta dans le lointain , c'était le signal de la fin des travaux, car le soleil baissait rapidement.

Cupidon se remit en marche et doubla le pas pour arriver à Sporterfigdt avant que le pontlevis ne fût levé.

Il rejoignit bientôt les esclaves.

Hommes et femmes portaient sur leurs têtes des corbeilles remplies de baies de caféyer j les enfants portaient les gourdes et les calebasses qui leur avaient servi à apporter le repas des travailleurs.

Beaucoup de noirs de l'habitalion étaient, comme Gupidon , de la tribu africaine de Coromantyn , une des plus estimées pour la force pour la docilité de ses habitants ; aussi les négriers vendaient-ils aux planteurs un nègre Coromantyn un tiers plus cher qu'un nègre de Locmgo , ordinairement fainéant , sournois et cruel.

Chaque tribu ayant son tatouage particulier, les négriers et les colons ne se trompent pas sur l'origine des noirs.

Les Coromantyns se reconnaissaient aux trois cicatrices circulaires qu'ils portaient sur chaque joue, et qui s'étendaient du nez à l'oreille.

Les Loangos, par les lignes carrées, en forme de dés, qu'ils avaient tracées sur la poitrine et sur les bras.

Lorsque Cupidon eut rejoint les noirs , il fut accueilli avec une sorte de déférence cordiale , qui témoignait de la faveur dont il jouissait auprès du maître de l'habitation.

— Voilà de quoi faire un délicieux groë-groc pour Massera (i) , dit un noir à Cupidon , en montrant le baudrier chargé de gibier que portait le chasseur. Il paraît que ta poudre et

(1) Le maître.

ton plomb se sont changés en pluviers, en bécasses et en pouîes d'eau?

Ce bel esprit était un gros nègie à figure joviale, surnommé par ses compngnons Toucketj- Touk , en raison cic ses fonctions de musicien et de joueur de coeroè'niay espèce de petit tambour, fait d'une calebasse vide, recouvertedepeau de mouton, sur laquelle on frappe avec deux baguettes, en répétant sans cesse et en mesure les mots Toucketj'Touk y (jui servent à régler la danse.

— Ma poudre et mon plomb se sont changés en autre chose encore, Touckei/-Touk , ils se sont changés en sang de Piannakotaws , répondit gravement Cupidon ; et en f^ûsant allusion à son combat contre les Indiens, il étendit la main du côté du lac.

— Ces courlis rouges se sont donc abattus de ce coté de la Commewine ? s'écria le noir en s'arrêtant et en regardant le chasseur à' un air de doute et de surprise. Puis levant au ciel la main qu'il avait de libre , l'autre lui servant h maintenir son panier sur sa tête, il s'écria :

— Que le Massera d'en haut nous protège ! jusqu'ici jamais ces brigands n'avaient osé passer la rivière ! ! !

Un jeune nègre, robuste et agile, s'arrêta en

entendant Texclamation de Touckety-Touk , le regarda d'un air curieux et lui demanda ce qu'il y avait.

— Ce qu'il y a?... mon garçon!.. . dit le gros musicien, en mettant sa corbeille sous le bras du jeune nègre qui portait déjà sur sa tète une manne de café.

— Ce qu'il y a?... commence d'abord par prendre mon panier. Cette nouvelle m'étoufte, je ne pourrais parler avec ce poids 'sur le crâne.

Le jeune nègre, d'ailleurs assez fort pour se charger d'un double fardeau , obéit naïvement au rusé Toucketj-Touk ^ qui, charmé d'être débarrassé de sa corbeille^ continua de marcher à côté de Cupidon ; sa dupe le suivit , hâta le pas et se prépara à écouter de toutes ses oreilles ce que le gros musicien allait lui raconter en retour de son obligeance.

— Combien as -tu vu d'Indiens? demanda Touckety-Touk à Cupidon.

— J'en ai vu un seul, mais je crois en avoir blessé un autre.

Le musicien secoua la tète et reprit : — Il y a loin des montagnes Bleues à la rivière Commewine? Les Piannakotaws ne quittent leurs

carbets (i) qu'en grand nombre... Deux Indiens ne seraient pas venus seuls... le reste de la bande ne doit pas être loin ; et avoir sur ses talons les marrons (2) de la Sarameca! ainsi donc Zam- Zam est dans les environs, ces brigands se suivent toujours de près.

— Zam-Zam ! s'écria le jeune nègre qui avait attentivement écouté la conversation. Zam-Zam! répétait-il avec effroi ; il va tout tuer , noirs , Samboës (3) et la Massera, comme il a fait à T habitation de Nutenschadelayla.

Et comme s'il eût senti l'impérieuse nécessité d'exprimer sa terreur par ses gestes , le jeune nègre déposa à terre sa charge et celle du gros musicien , joigne ses mains et les leva au ciel avec désespoir, en s'écriant en manière de mjriologie :

— Zam-Zam a passé la Gommewine ! . . . Nos mères, nos sœurs et nos femmes vont raser leurs cheveux et porter des mouchoirs bleus (4) ! Zam- Zam a passé la Gomme\vine ! !

D'autres nègres ayant entendu ces mots, cette fatale nouvelle circula bientôt, et hâta tellement

(1) Villages.

(2) Nègres fugitifs.

(3) Mulâtres.

(i) Signe de deuil parmi les nègres.

LA PEANTATION. 71

les pas des travailleurs vers l'habitation que le musicien et Cupidon y arrivèrent les derniers^ après avoir à grand'peine obtenu du jeune nègre qu'il fit trêve h sa frayeur pour reprendre son double fardeau.

Sporterfîgdt, conanae presque toutes les habitations de la colonie, était très-fortifié.

Les colons avaient à se défendre à la fois des nègres révoltés, des Indiens et de bêtes sauvages. L'habitation se composait d'un vaste terrain régulier, renfermant la maison du planteur, les cases des nègres, les magasins, les greniers, les séchoirs pour le café, les étables ou les parcs à bestiaux, enfin un jardin planté d'arbres d'agrément, un parterre et un potager.

En canalisant et en détournant le bras de rivière qui longeait l'habitation, on avait complètement entouré ce vaste parallélogramme d'un profond et large fossé rempli d'eau courante.

A l'intérieur, ce canal était défendu par une berge très-étroite et haute de dix pieds environ, au sommet de laquelle étaient placées de distance en distance des guérites faites de quatre pieux et d'un toit de feuilles de latanier.

En temps d'alarme , des sentinelles veillaient dans ces guérites.

On ne pouvait entrer dans l'intérieur de l'ha-

bitalion qu'au moyen d'une sorte de pont-levis, fait d'un plancher, qui se retirait ou s'avançait à volonté au-dessus du fossé.

On allait retirer ce pont lorsque Cupidon , Touckety-Touk et le jeune nègre entrèrent dans Finlérieur de l'habitation.

ADOÉ ET JAGUARETTE. 73

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