CHAPITRE V
La Guyane hollandaise , une des parties septentrionales de rAmérique du Sud, était bornée au nord par l'Océan atlantique, à l'ouest , par la ri\tere de Pomaron ; h l'est , par le fleuve Maroni^ qui servait en même temps de limite à la Guyane française ; au sud , par le lac Amach , limite des colonies portugaises.
A l'est de Surinam, capitale de la colonie, s'étendait parallèlement à la mer une vaste forêt , coupée en tous sens par les eaux de la rivière Comewine , et par mille ruisseaux qui venaient s'y jeter en descendant des montagnes.
Grossis par les pluies équinoxiales, par les grandes marées de l'Océan atlantique, ces courants débordaient souvent ; et les basses terres de la foret, presque toujours submergées, s'étaient changées peu à peu en d'immenses lacs marécageux.
Les arbres, minés et déracinés par ces eaux stagnantes, avaient disparu, au bout de plusieurs
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années , leur humus formait çà et là, à la surface de ces vastes marais , une sorte de couche végétale très-mince et bientôt couverte de la verdure la plus éclatante. Incapables de supporter un poids un peu lourd, ces croûtes limoneuses, appelées par les Indiens hiri-birl ^ ouvraient à l'imprudent qui se hasardait à y poser le pied, un abîme de vase épaisse, où il était aussitôt englouti; fondrières d'autant plus dangereuses, que leur surface verdoyante ne les distinguait en rien de quelques jetées naturelles, formées par des veines d'une terre compacte, qui sillonnaient çà et là ces immenses flaques d'eau.
C'est dans une de ces solitudes profondes que nous conduirons le lecteur.
On était à la fin du mois de juin de cette année 1772, sur les quatre heures du soir.
Un des marécages dont on a parlé s'étendait au milieu d'une des parties les plus désertes et les plus épaisses de la foret. Un des bras de la Comewine qui alimentait cet étang fuyait à l'horizon sous un berceau de verdure épaisse, formé par les palétuviers qui bordent ses rives.
Rien de plus triste , rien de plus imposant que le silence de mort qui régnait dans cette vaste enceinte.
Traversé par plusieurs sillons de verdure , le
LE LAC. Zl9
lac immobile, terne, d'une couleur glauque et plombée, semblait absorber dans son gouffre, sans les refléter, les rayons étincelants de ce soleil torride.
L'onde, unie comme un miroir d'étain, était si pesante, qu'à peine quelques gouttes d'eau, aussi opaques que des perles, pouvaient en jaillir, sous Taile des courlis écarlates, ou des jabirus blancs^ qui venaient quelquefois effleurer sa surface.
Jetant des cris aigus, ces oiseaux planaient au-dessus de larges touffes de nymphéas , dont les feuilles gigantesques étaient couvertes de serpents jaunes à taches noires, entrelacés les uns aux autres; lorsque leur ennemi s'approchait d'eux, les reptiles, resserrant encore leurs horribles nœuds, dressaient leurs têtes plates, et s'agitaient si vivement, qu'on ne distinguait plus, au milieu des grandes feuilles vertes , qu'un fourmillement d'or et d'ébéne.
Lorsqu'un des oiseaux avait enfin saisi sa proie, jetant ses longues pattes rouges derrière lui , il ouvrait ses fortes ailes d'un blanc de lait, et serrant le serpent dans son bec crochu, malgré les tortillements convulsifs et les sifflements du reptile, il allait le dévorer sur une des rives du lac.
Ailleurs, des bandes de canards bruns du Labrador, au col pourpré, mouchetaient la surface
du marais , souvent ils prenaient précipitaoament leur vol, en laissant quelques-uns de leurs compagnons dans la gueule d'un caïman vorace, qui montrait au-dessus de l'eau sa tête hideuse à écailles verdàtres.
Autour de ces fondrières, des roseaux et des hibiscus a fleurs cramoisies s'élevaient à l'énorme hauteur de douze pieds. D'autres plantes qui croissent au bord des marécages, telles que la seneka aux ombelles roses , l'arctosta à baies de pourpre, le bourgéne ou l'agave, se mêlaient h ces végétaux , et formaient autour de l'étang une large ceinture d'herbes gigantesques, qui allait rejoindre la lisière de la forêt.
Celle-ci se développait dans toute la splendeur^ dans toute la puissance de sa végétation cquinoxiale; les catalpas, les magnolias, les tulipiers, les sassafras, les p:dmiers^ les bananiers, y avaient atteint une hauteur prodigieuse.
Leur feuillage, leur verdure, si divers, formaient des masses aussi variées de couleurs que de formes; des lianes énormes, des aristoloches, des bignonias, des grenadines, enlaçaient de leurs inextricables roseaux ces arbres pressés les uns contre les autres. Les rejetons de ces plantes grimpantes, joints aux arbustes rampants qui se
croisaient en tous sens sur le sol , formaient un impénétrable fourré.
Sur ces masses de feuillage d'un vert sombre se détachaient , çà et là, des hêtres aux feuilles pourpres et dentelées, des érables à sucre, dont l'aubier est rayé de blanc et de bleu pâle, des papayas, arbre royal dont le tronc droit et élancé ressemble à une colonne d'argent ciselée, surmontée d'un chapiteau de feuilles d'émeraudes, au bout desquelles se balancent élégamment des fruits couleur de rubis.
Des perroquets aux ailes d'azur, au corps cramoisi nuancé de vermeil, de petites perruches vertes à têtes roses, accablés de la chaleur, cherchaient la fraîcheur du sol en s'affaissant au pied des arbres, malgré leur peur instinctive des serpents et des chats-tigres.
Pas un souffle de vent ne ridait la surface unie du lac, l'atmosphère était étouffante , l'air était saturé des acres parfums qu'exhalent les plantes aquatiques ; l'on sentait aussi l'odeur humide et chaude des forêts, dont les obscures profondeurs sont impénétrables au jour.
Le disque du soleil, caché par la cime des arbres , jetait au loin des torrents de lumière ardente comme du bronze en fusion ; se dégradant peu à peu, elle se fondait dans un ciel d'un bleu
de saphir, qui , à l'horizon , devenait couleur d'outre-mer foncé, glacé d'or bruni.
A l'exceplion des cris plaintifs des courlis , tout se taisait, tout était silence, calme, immobilité, au milieu de cette fournaise.
Nous l'avons dit, on ne sentait pas le moindre souffle de brise ; pourtant les hautes herbes qui couvraient la rive droite du marécage, sans doulc agitées par le passage d'un corps rampant, laissèrent tout-à-coup apercevoir à leur sommet une légère ondulation.
. Ce sillon s'avançait lentement de la forêt vers le bord de l'étang.
Quelques spatules au plumage gris et pourpré, effrayés dans leur retraite, s'élevèrent du milieu des joncs et traversèrent le marais à tired'aile.
Tout-à-coup, le cri rauque, enroué, funèbre, d'une espèce de hibou , appelé par les Indiens tay-bav, ou oiseau de mort, retentit sur la rive gauche du marécage.
Les herbes de la rive droite redevinrent immobiles, comme si le corps caché qui les sillonnait en rampant se fût arrêté subitement.
Le même cri se fit entendre de nouveau, mais par deux fois, avec une inflexion différente, et à deux dislanccs assez éloignées.
Après quelques minutes, les herbes de la rive droite recommencèrent à s'agiter de nouveau, dans la direction de la foret à l'étang, et bientôt un Indien, se traînant sur les mains et sur les genoux, parut au bord du marécage^ après avoir écarté avec précaution les liges flexibles des roseaux.
Là, il resta un moment immobile, à demi caché par les larges feuilles des plantes aquatiques, et jeta de tous côtés un coup d'œil attentif et, perçant.
Cet Indien, nommé Ouroit-Kourow y était le chef de la tribu des Piannakotaws , alliés des nègres rebelles ; il avait le corps entièrement teint en rouge vif, au moyen de la semence d'arnoka , mélangée dans de l'huile de castor. Une bande de coton rayée de blanc et de jaune lui ceignait les reins ; il portait un long couteau attaché à une ceinture de cuir; de la main droite il tenait sa carabine, dont la batterie était soigneusement enveloppée d'une espèce de fourreau fait de peau de tapir, imperméable à l'eau, suspendue à une sorte de baudrier orné de défenses de sanglier et de dents de tigre ; une corne de bœuf, soigneusement bouchée, contenait sa poudre; le reste de ses munitions était renfermé dans un petit sac fait de la même peau que l'enveloppe de son fusil.
hà AVENTURES D'HERCULE HARDI.
La Ggure de cet Indien, teinte en rouge comme le reste de son corps, était tatouée d'une manière bizarre.
Deux larges cercles d'un bleu pourpre très sombre, dû à la graine du tapowripa, et figurant deux serpents roulés sur eux-mêmes, entouraient ses yeux , tandis que deux lignes longitudinales de même couleur , partant du sommet de son,*' front, couvert de cheveux noirs tressés^ descendaient de chaque côté des joues et allaient se rejoindre au milieu du menton.
Enfin, un anneau d'argent passé dans le cartilage du nez , et quelques plumes de perroquet rouges et bleues fixées sur sa tête par un bandeau de coquillage , complétaient la parure de ces chefs des guerriers piannakotaws , alliés de Zam-Zam .
Un instant, il écouta attentivement du coté de l'ouest. Puis il mit deux de ses doigts dans sa bouche et imita, avec une perfection incroyable, le sifflement aigu du tigre-fowlo^ ou oiseautigre.
Le glapissement funèbre du tay-bay lui répondit bientôt ; un autre Indien , portant les mêmes armes et les mêmes tatouages, parut au milieu des roseaux, de l'autre coté du ma-
récage , qui , à cet endroit , n'était pas fort large.
Après avoir échangé quelques signes mystérieux , en montrant l'occident vers lequel le soleil commençait à baisser rapidement , les deux Piannakotaws se retirèrent tapis et cachés dans les roseaux, qui reprirent leur immobilité première.
Le marais était traversé par plusieurs jetées naturelles, malheureusement trop faciles à confondre avec les biri-biri, ou croûtes végétales, qui recouvraient des abîmes de vas:^s.
Après plusieurs circuits , une de ces jetées coupait à peu près transversalement le lac dans sa partie la plus étroite, et passait à peu de distance des deux rives où s'étaient embusqués les Indiens.
Ils se tenaient cachés depuis une demi-heure environ, lorsqu'un nègre ^ suivi de deux chiens, parut au bord de l'étang.
Après avoir quelque temps côtoyé sa rive avec précaution , il s'avança sur la jetée qui devait raccourcir de beaucoup sa route , en lui épargnant le long circuit qu'il fallait faire pour gagner h partie orientale de la forêt vers laquelle il semblait se diriger.
Le nègre était dans toute la force de l'âge ,
SCS cheveux crépus commençaient h grisonner sur ses tempes ; sa taille était élevée , vigoureuse ; ses traits exprimaient la résolution et la bonne humeur ; il portait un large chapeau de paille de riz , une veste de coton à carreaux bleus et blancs ; un pantalon de même couleur et de même étofTe se serrait à sa taille par un ceinturon, qui supportait ses ustensiles de chasse, ainsi qu'un petit sabre à lame droite et aiguë, monté en argent.
Il marchait pieds nus , et tenait son fusil comme un chasseur prêt à tirer ; un baudrier de cuir, traversé dans toute sa longueur par un cordon de fil d'aloès qui passait et repassait dans de larges œillets , lui avait servi à attacher par la tête une douzaine de pluviers, de bécasses et de poules d'eau.
Ses deux chiens épagneuls de petite taille , blancs et orangés, le suivaient de très-près.
Ce nègre portait au bras gauche une large plaque d'argent , sur laquelle on lisait en gros caractères : « Cupidon fidèle aux Européens, 1767. ))
Cette plaque honorifique avait été accordée par le gouverneur de la Guyane h ceux des nègres de la colonie qui avaient courageusement combattu les révoltés de la Sarameka. Le noir
Gupidon, appartenant à l'habitation de Spoj^tej'figty s'était depuis long-temps montré digne de cette glorieuse récompense par plusieurs traits de bravoure lors de la poursuite des nègres rebelles du féroce Zam-Zani.
Quand il ne guerroyait pas comme membre de la milice noire de la Guyane , Cupidon remplissait les fonctions de nègre chasseur de la plantation de Sporterfigt ^ qu'il devait approvisionner de gibier. Son adresse était telle qu'il ne revenait jamais sans son baudrier de chasse, ou yoeo-paj y richement garni.
Habitué à redouter les embûches des nègres marrons et des Indiens, Cupidon s'arrêta un moment sur la jetée, et porta un regard attentif autour de lui ; puis, appelant ses deux épngneuls qu'il avait nommés Manioc "^ (le chien) et Cassate (la lice), il leur fit un geste du bout de son fusil , pour leur ordonner de se mettre à Teau et d'aller quêter dans les joncs qui bordaient le marécage.
Cassate et Manioc obéirent à l'instant au muet commandement du noir, se jetèrent à l'eau, qui à droite, qui à gauche de la jetée, et nagèrent doucement pour aborder sur chaque rive du marais.
(1) On tire la farine de cassave de la racine du manioc.
Cupidon était alors à portée des Indiens cachés ; il s'arrêta pour observer le résultat de la quête de ses deux épagneuls.
La senteur rancie de l'huile de castor, employée par les Piannakotaws pour se tatouer, était si forte , que Gupidon avait habitué ses chiens à arrêter sur le train de sauvages.
Manioc^ qui se trouvait sous le vent de l'Indien de la rive gauche, fut si vivement saisi de cette odeur, qu'à vingt pas du bord il éventa rindien^, et arrêta, si cela se peut dire, dans l'eau, en n'avançant pas et en continuant seulement de nager pour se soutenir à la même place , en tournant de temps à autre la tête du côté de son maître.
Gupidon connaissait trop bien la chasse et ses chiens pour croire qu'il leur fût possible de dépister un oiseau de marais à une si grande distance.
Persuadé qu'un Indien était en embuscade dans les joncs , obligé de passer par la jetée pour regagner l'habita lion de Sporlcrfigdt , le noir devait user de toute son intelligence , de tout son courage , pour se tirer de ce pas dangereux.
Craignant que son ennemi n'entendît le faible bruit que faisait Manioc en nageant, d'un
signe Cupidon rappela l'épagneul au moment où il tournait encore la tête vers lui.
L'obéissant animal revint sur ses pas, regagna la jetée à la nage et se mit à ramper derrière son maître.
Cassave , moins bien servie que Manioc , puisqu'elle était au vent de l'autre Indien, après avoir nagé jusqu'au bord de l'étang, s'engagea dans les grandes herbes. Cupidon , toujours immobile 5 suivit les traces de la lice à l'ondulation des joncs ; cette légère agitation cessa brusquement, il comprit que Cassave était aussi en arrêt.
Etait-ce sur un homme ou sur un animal ? Le noir l'ignorait.
Dans ce doute , il résolut sagement d'agir comme si un second ennemi l'attendait au passage.
Il se souvenait d'ailleurs d'avoir entendu au loin , en se dirigeant vers le marais , les cris d'un tay-bay et d'un tigri-fowlo , quoique rien ne fût plus naturel que cet incident; car les Indiens, en échangeant ainsi quelques signaux, poussent la ruse jusqu'à n'imiter que les chants des oiseaux qui se répondent, se cherchent ou se poursuivent habituellement. Cupidon pensa
que ce bruit avait pu être un moyen de reconnaissance employé par les Piannakotaws.
Il attacha tour à tour ses yeux perçants sur les deux rives du marais avec cette perspicacité naturelle aux hommes de sa race et de son état.
Il aperçut bientôt , dans la direction que lui avait désignée l'arrêt de Manioc^ un mouvement presque imperceptible au milieu d'une touffe d'hibiscus, cette remarque lui fut singulièrement facilitée par le léger balancement de la longue aigrette écarlate de ce végétal qui, se détachant vivement du fond de sombre verdure qui l'entourait, lui offrit , pour ainsi dire, un point de mire assuré.
Cupidon, conservant tout son sang-froid, prit son tire-bourre , déchargea son fusil , remplaça le pelit plomb par un lingot ; après avoir bourré son arme avec un morceau de cuir graissé , il mit une autre balle dans sa bouche pour pouvoir charger son second coup plus promptement , chercha dans son sein une sorte de relique qu'il baisa , murmura quelques paroles à voix basse, ajusta long- temps le pied de l'arbuste qu'il visait, et lira, comme on dit, au juger.
La balle siffla , fit voler quelques tiges de
joncs , et arriva si juste sur Thibiscus , que la hampe qui supportait l'aigrette fut brisée à sa base.
Manioc allait se jeter à l'eau pour chercher le gibier qu'il supposait tué par son maître , car Cupidon manquait rarement son coup ; le nègre l'arrêta d'un geste menaçant, et rechargea précipitamment son fusil , tout en considérant avec attention la suite de sa première attaque.
Les grandes herbes s'agitèrent un moment , comme si l'homme qu'elles cachaient s'était débattu convulsivement ; puis tout retomba dans la plus entière immobilité.
A peu près certain d'avoir tué ou blessé grièvement l'un de ses ennemis, et conséquemment de n'être pas inquiété sur la rive gauche , Cupidon avait encore à se défendre de l'ennemi qui pouvait être embusqué sur la rive droite.
Un léger frémissement dans les roseaux marquait toujours l'endroit où Cassave se tenait en arrêt, mais rien ne pouvait indiquer au noir dans quelle direction il devait précisément tirer... Les moments devenaient précieux, il pouvait à son tour servir de point de mire à Tlndien.
Avec la rapidité de la pensée, il se préci- ' pita dans le lac , de façon à avoir la jetée entre lui et la rive droite; Manioc le suivit, et le nègre, s'accrochant d'une main aux plantes aquatiques qui rampaient sur le bord du chemin, soulevant son fusil de l'autre main , commença de s'avancer doucement au fil de l'eau , n'ayant que la tête hors du lac et absolument au ras de la jetée.
Ainsi à couvert, il put examiner sans danger le mouvement de l'autre Indien.
Les roseaux s'écartèrent doucement , et peu a peu le Piannakotaws agenouillé, tenant son fusil armé, avança la tête avec précaution.
Etonné de ne voir personne sur la jetée, il se découvrit tout à-fait , se leva debout, et interrogea Tespace avec inquiétude. Il crut sans cloute que le coup de feu avait été tiré par son chef, et que le nègre était retombé dans l'étang.
Posant son fusil à terre, il fit de nouveau, et par deux fois, entendre le cri du tigri-fowlo.
Aucun cri ne lui répondit.
A ce moment, Gupidon , se tenant toujours d'une main aux lianes de la jetée , appuya de l'autre main le canon de son fusil sur une pierre
du chemin, et, tirant à fleur d'eau, il eut le bonheur d'atteindre l'Indien à la jambe.
Le Piannakotaw chancela, et tomba sans pousser une plainte.
Par deux fois il essaya de se relever, mais la douleur était si cuisante, qu'il ne put y parvenir. Alors, avec l'instinct des bêtes sauvages, il s'enfonça en rampant au milieu des joncs, pour se mettre à l'abri de nouveaux coups.
Cupidon, enchanté de son adresse , et n'étant pas certain que ces deux Indiens fussent les seuls ennemis cachés, continua de s'avancer jusqu'à une touffe d'arcostas épineuses^ derrière laquelle il se blottit en sortant de l'eau.
Depuis cet endroit jusqu'à l'entrée de la foret, le trajet de la jetée n'était pas fort long, et les deux rives de l'étang n'étaient plus assez fourrées pour cacher une embuscade.
Après avoir attentivement observé les lieux, Cupidon prit brusquement sa course, suivi de Manioc et de Cassave qui l'avaient rejoint, il laissa bientôt le marais derrière lui, gagna la foret et arriva sans encombre aux premiers défrichements de la plantation de Sporterfigdt, à laquelle il appartenait.