‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 3)Chapitre 8 sur 39 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LE COmiANDEUR.

Bel-Gossirn était un grand homme sec , vigom'eux, basané, aux cheveux gris^ aux sourcils noirs et épais. Sa physionomie sévère exprimait la fermeté , le calme et la réflexion , habituels aux gens qui , ayant bravé et qui bravant chaque jour de grands périls, sont obligés de tirer toutes leurs ressources d'eux-mêmes.

Le père d'Adoë, homme humain , intelligent, avait suivi une marche opposée à celle de la plupart des planteurs. Au lieu d'accabler ses noirs de travaux au-dessus de leurs forces et de les traiter avec une extrême rigueur, il avait essayé d'être à leur égard bon, généreux, juste et ferme , et de leur rendre la servitude presque douce.

Les nègres travaillèrent un peu moins que ceux des habitations voisines , continuellement stimulés par la terreur du fouet du commandeur, mais ils vécurent plus long-temps que les autres esclaves toujours écrasés de travail. Au-

cun d'eux ne tenta de s'échapper, et M. Sporterfigdt, ayant à renouveler le personnel de ses esclaves beaucoup moins fréquemment que ses voisins, renouvellement toujours fort onéreux, regagna de la sorte ce qu'il perdait peut-être en n'abusant pas des forces de ses noirs.

Ce résultat ne satisfit pas encore le planteur ; les autres habitants le considéraient comme un novateur aussi dangereux que stupide. Il voulut que ses nègres fussent à la fois et plus heureux et plus laborieux que tous les noirs de la colonie.

En homme sage , il comprit que l'intérêt est généralement le plus puissant mobile de l'humanité ; il promit donc à ses nègres une petite paie, qui devait s'élever en proportion de leurs labeurs.

Gomme tous les gens qui ont peu de besoins, les esclaves sont essentiellement paresseux ; ceux du planteur , heureux de leur condition , se bornèrent au travail modéré qu'on leur imposait, ne sentant pas la nécessité de s'occuper davantage. ^

Le colon ne se rebuta pas, il connaissait à merveille le caractère des noirs ; il savait que, malgré leur apathie , leur vanité était extrême une fois mise en jeu ; il tacha de leur

créer des désirs afin que l'espoir de les satisfaire les excitât au travail. Quelques esclaves, plus laborieux que les autres, furent chargés d'un défrichement considérable ; ce labeur devait être récompensé par quelques objets de luxe achetés à Surinam et destinés à orner leur pauvre case, ou à parer leurs femmes ou leurs enfants.

L'effet de ce procédé fut prodigieux. Chaque chef de famille nègre voulut avoir dans sa case un buffet, une chaise, quelques gravures encadrées, et voir sa femme ou sa fîlle parée d'un beau mouchoir ou d'une chaîne d'argent.

Grâces aux promesses du planteur, le travail était un sûr moyen d'arriver à la possession de ces belles choses; bientôt presque tous les esclaves, à l'exception de quelques incurables fainéants, s'évertuèrent a gagner la petite paie que leur accordait le colon pour satisfaire à ces innocentes vanités.

Quoique puérile en apparence , cette naïve ambition des noirs eut une influence énorme sur l'avenir de la plantation de Sporterfigdt. Les esclaves , au lieu de se considérer comme campés dans une terre de malédiction, et voués à un sort affreux , dont la fuite ou la mort pou-

s» AVENTURES D'HERCULE HARDI.

valent seules les délivrer, s'attachèrent peu a peu au sol par les liens de famille et par les jouissances du bien-être.

Le colon reconnut bientôt qu'à défaut d'un but plus élevé , Thumanité envers les noirs pouvait même être considérée comme une bonnç. affaire. Au lieu de voir ses esclaves décimés par la fatigue ou par le désespoir, pendant trente ans qu'il dirigea son habitation , il n'eut pas besoin d'acheter un nègre. Toute une génération alerte, vigoureuse^ intelligente, docile, née sur l'habitation , remplaça ses premiers esclaves.

Soumis à la condition la plus sévère , les noirs travaillent généralement moitié moins que de bons cultivateurs libres ; les esclaves de Sporterfigdt, au contraire, heureux et laborieux , rapportaient à leur maître des bénéfices considérables , quoiqu'ils fussent rétribués par lui.

Non-seulement il pouvait accomplir avec cinquante esclaves les travaux auxquels ses voisins devaient en employer cent , mais chez lui tout était traité avec un si grand soin que le café et le sucre Sporterfigdt étaient cotés sur la place de Surinam beaucoup plus haut que les produits des autres liabitations.

En présence de tels faits, de tels résultats, la jalousie, la haine de presque tous les planteurs de Surinam s'exaspérèrent contre Sporterfigdt. Sa prospérité les irritait ; on lit tout au monde pour ruiner son habitation. On tenta d'y mettre le feu et de faire révolter ses noirs ; mais l'infatigable activité de Bel-Cossim le commandeur, portrait fidèle de son maître, et la courageuse affection des esclaves , triomphèrent de cette malveillance opiniâtre.

Pendant la guerre des nègres rebelles, une partie des noirs de Sporterfigdt fut enrégimentée. Tous se signalèrent par leur courage et par leur dévoùment au salut de la colonie; quelques-uns même reçurent^ comme Gupidon, des plaques d'argent en récompense de leur conduite.

Enfin , la haine de quelques misérables ne connut plus de bornes; le planteur revenait à son habitation et passait près d'un hazier, lorsqu'il fut assassiné d'un coup de fusil dont il mourut quelques heures après.

Connaissant le zèle et la probité de Bel-Gossim, le planteur, mourant, qui n'avait d'ailleurs aucun parent à Surinam, le nomma tuteur et curateur d'Adoë , alors âgée de dix-sept ans.

Depuis cette époque, le commandeur avait

géré l'habitation selon les paternelles traditions de son maître ; les ennemis du colon défunt n'osaient pas menacer sa fille, mais ils poursuivaient Bel-Cossim de toute leur haine, et plusieurs fois il avait manqué de payer de sa vie son inébranlable résolution de suivre les généreuses volontés du planteur.

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