‹ Deux histoires 1772-1810 (volume 3)Chapitre 9 sur 39 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Lorsque Bel-Cossim entra dans la salle où sa Irouvaienl Adoë, Jaguarelte et la mulâtresse, il avait l'air plus grave que de coutume.

— Que veux-tu , Bel-Cossim ? lui demanda Adoë avec bienveillance.

— La clé de la chambre aux armes , Massera (i).

— Eh! pourquoi faire? dit Adoë avec un ëtonnement qui fut partagé par Mami-Za.

Celle-ci, abandonnant ses cartes, regarda son mari avec surprise.

Alors le commandeur raconta comment Cupidon avait manqué d'être victime d'une embûche, ajoutant qu'il ne croyait pas que ces Indiens fussent les seuls ennemis cachés aux environs de l'habitation. Il jugeait donc prudent d'armer les nègres et de peser des sentinelles pour être à l'abri de toute surprise.

— • Mais on dit que Zam-Zam est du côte

(1) Maîtresse.

d4 AVENTURES D'HERCULE HARDI.

de la rivière de Démérari , dit Adoô , qu'il a brûlé riiabitatiûii du Boémy , et que le major Rudchop est à sa poursuite avec sa troupe.

— Aujourd'hui il est Ih , demain il peut être ici. Massera, armons toujours les noirs, croyezmoi. Les Indiens se hasardent rarement seuls hors de leurs habitations, et les carbets des Piannakotaws sont loin d'ici.

— Tu as raison, Bel-Gossim, dit Adoë après un moment de réflexion , sans manifester la moindre frayeur ; car depuis long-temps elle était accoutumée à braver les dangers sans pesse menaçants.

— Jaguarette, donne-moi ma cassette, dit la jeune fille.

Ce n'était pas par un manque de confiance envers le commandeur qu'Adoc gardait elle-même la clé des armes ^ l'habitude domestique voulant que le maître de l'habitation fût toujours en possession de cette clé. L'ayant donc prise dans un petit coffret d'ébène que lui apporta rindienne , Adoë la remit à Del-Gossim , en lui disant, les yeux baignés de laroj^s : — Ilclas ! combien de fois j'ai vu mon pauvre père te donner cette clé , en te disant : Je ne puis la remettre en des mains plus braves et plus lovales !

LES VOYAGELRS. 95

— J'ai été dévoué au père, je suis dévoué à l'enfant, Massera, dit gravement le commandeur, généralement peu cxpansif et très-laconique.

A ce moment, Cupidon entra, et dit à Adoë d'un air sombre :

— Massera, un voyageur à cheval, accompagné de deux domestiques, vient de sonner à la cloche du pont-levis ; il demande à coucher pour cette nuit, car un orage menace. C'est le planteur de l'anse du Paliest , ajouta-t-il avec un sourire amer et une sorte de terreur.

— Oullok le borgne ! s'écria la jeune fille. Je n'aime pas cet homme ; il me fait peur... Mais il n'importe , Cupidon , fais ~ le entrer. Et toi, INlami-Za, dis qu'on prépare le souper.

Cupidon allait exécuter les ordres de sa maîtresse, lorsque Bel-Cossim l'arrêta du geste, et dit à la jeune fille :

— Massera, Oultok le borgne est décrié dans toute la colonie pour ses vices et pour sa cruauté. Dans ce temps-ci, il faut se défier des traîtres... Le poison et l'incendie se sont souvent cachés dans la valise d'un voyageur.

— Bcl-Cossim, quoi qu'il arrive. . . quoi qu'on craigne, s'écria Adoë , jamais la maison de mon

père ne sera fermée à celui qui , sans abri et au moment de l'orage, me demandera un asile.

— Massera, prenez garde ! ce n'est pas d'hier qu'on envie Sporterfigdt !... Tous les moyens sont bons pour les méchants! Oultok le borgne est méchant ; votre générosité peut vous coûter cher!...

— Mais voulez-vous donc, Bcl-Cossim, reprit Adoë d'un air surpris et fâché, voulez-vous que je laisse cet homme exposé à être englouti cette nuit dans le marécage qu'il serait obligé de traverser pour regagner l'anse du Paliest?

— Non, Massera, mais logez-le dans le petit bâtiment du canal, en dehors de l'habitation^ Ainsi, il ne pourra faire aucune mauvaise tentative.

— C'est impossible , Bel-Gossim , c'est impossible. Oultok est un colon et non pas un voyageur étranger. L'hospitalité veut que le colon qui en reçoit un autre lui cède sa chambre et son lit. Oultok occupera donc la chambre de mon père , de même que mon père a occupé la chambre d'Oui tok lorsqu'il est allé une fois le visiter pour terminer quelques affaires.

— Mais, Massera, le bâtiment du cmal...

— Je vous répète, Bel-Gossim , que la mani-

festation d'une telle méfiance serait un outrasse pour un colon; jamais je n'outragerai l'homme sous le toit duquel mon père a dormi. Allez, Bél-Cossim, je le veux.

Ces derniers mots furent prononcés par la jeune fille avec une inflexion si impérieuse et si résolue, que le commandeur se résigna, à regret, à exécuter les ordres de sa maîtresse.

Adoë , suivie de Ja^^uarette et de Mami Za . alla s'habiller d'une façon plus cérémonieuse, quoiqu'elle fut vivement contrariée d'être obligée de faire les honneurs de Sporlerfigdt a un homme qui lui inspirait une profonde antipathie.

^ Quoique décidé à suivre les ordres de sa maîtresse, Bel-Cossim était beaucoup trop prudent pour ne pas prendre de grandes précautions avant d'introduire dans l'habitation un homme aussi dangereux qu'Oultok le borgne.

Les approches du canal étaient assez découverts pour que l'ennemi ne put s'établir en embuscade près de ses bords, mais il faisait nuit si obscure que le commandeur craignit que Oultok ne fût accompagné de plus de gens qu'il ne l'annonçait.

Dans cette hypothèse^ une fois le pont-levis baissé, il n'était plus temps de le relever.

Aussi, pour s'assurer de la vérité, Bel-Gossim fit porter sur le revers de la berge du canal plusieurs fagots de roseaux très-secs , auxquels on jnit le feu.

A la lueur de cette (lamme éclatante, qui un moment éclaira vivement tous les environs de la plantation , le prudent commandeur s'assura «]u'en effet Oultok le borgne n'était accompagné que de deux domestiques.

Le pont-levis abaissé, le colon entra.

Il semblait de mauvaise humeur et singulièrement contrarié du long retard qu'on avait mis à l'introduire.

— A quoi bon allumer ce feu... au lieu d'ouvrir tout de suite ta porte ? drôle que tu es ! dit-il insolemment à Bel Cossim , habitué qu'était le planteur à traiter son propre commandeur avec le plus profond mépris. Pourquoi , répéta-t-il , ce feu ? Est-ce pour chasser les moustiques, ou en signe de réjouissance de ce qu'il arrivait un hôte à ta maîtresse ?

— Ce n'est pas pour chasser les moustiques, ce n'est pas en signe de réjouissance que j'ai fait allumer ce feu, répondit Bel-Gossim avec un imperturbable sang-froid,

— Pourquoi donc alors l'as-tu allumé ?

— Parce qu'il le fallait, monsieur.

— Hum !... Tu fais bien l'impudent; tu te sens bien fort ici, dit le colon irrité, en suivant le commandeur et Gupidon qui portait une lanterne. Quand ton maitre est venu coucher à l'anse du Paliest, je l'ai reçu avec plus d'empressement que ta maîtresse n'en met à me recevoir.

— Massera x\doë va venir dans le salon, dit le commandeur à Oultok.

Il lui ouvrit la porte de cette pièce. Le colon y trouva Mami-Za qui, d'après l'ordre de sa maîtresse, lui offrit, selon l'usage, du vin de Madère et quelques fruits confits dans le vinaigre épicé, en attendant le souper.

Oultok refusa. Mami-Za le laissa seul.

La physionomie de cet homme était dure , sombre et rendue plus repoussante encore par la perte de son œil.

Le colon avait quarante ans environ. Grand et décharné, il avait dû être d'une complexion robuste ; ses traits, d'une pâleur marbrée, étaient plus fatigués par les excès de toute sorte que par l'âge .

Si le père d'Adoë avait été le type malheureusement trop rare des colons humains, Ouhok le borgne était le type des colons impitoyables.

Blasé de bonne heure par l'abus de la doniijiation la plus despotique et par la licence la plus elfrénée, pour réveiller ses sens énerves, il avait renouvelé dans de petites proportions, mais avec une égaie barbarie, toutes les snnglantes et abobinables débauches des Tibère , tous les caprices meurtriers d'Iléliogabaie , toutes les recherches gloutonnes des Vitellius.

IVichc, vivant dans un pays d'une abondance merveilleuse, d'une fertilité sans égale , sous un climat dont l'habitude peut vaincre l'insalubrité, régnant p:ir le droit, par la force et par la terreur sur la population noire et métis de sa terre, pouvant faire périr un esclave dans les plus alireux tourments en payant une amende de cinquante louis, habitant au milieu d'une solitude reculée où les regards d'une justice partiale ne pouvaient jamais atteindre; Oultok , comme beaucoup de colons aussi cruels que lui , avait jusqu'alors échappé à la rigueur des lois humoines.

On avait pourtant quelquefois vu des esclaves, poussés à bout pir l\ férocité des planteurs, se révolter et égorger leurs maîtres ; effrayante punition d'une exisîence souillée de tous les crimes ! Oultok lui même avait failli être victime u\m de ses noirs. L'événement qui amena la

perte de son œil prouve jusqu'à quel point cet homme poussait la cruauté.

Voulant châtier un nègre, il l'avait fait placer pieds nus, au milieu d'un plancher de dix toises carrées, hérissé de pointes de fer très-aiguës. L'esclave , de quelque manière qu'il s'y prît pour échapper à ce supplice , devait traverser la moitié de cet instrument de torture.

Après avoir subi cette effrayante punition , l'esclave, rendu furieux par la douleur, se précipita sur le planteur, lui sauta au visage avec la férocité d'un tigre, le mordit à la gorge et lui arracha un œil.

II est inutile de dire à quels épouvantables excès de cruauté le colon se porta contre le noir qui périt dans des tourments inouïs.

Oultok portait un habit de voyage d'un brun sombre, orné de ganses et de boutonnières d'or. Ses bottes à éperons d'argent massif étaient poudreuses. Il déposa sur un divan le couteau de chasse et les pistolets sans lesquels on ne voyageait jamais dans la colonie.

Cet homme semblait préoccupé , inquiet; son œil vif et mobile errait continuellement du parquet aux murailles et des murailles au plafond, comme s'il eût craint de fixer son regard quelque part.

Deux fois il passa ses mains décharnées sur son front flétri par les excès, comme s'il eût été accablé par une réflexion sinistre , puis secouant tout-à-coup sa longue chevelure poudrée , il redressa la tête avec audace , frappa vivement du pied, et s'écria d'un ton de sombre ironie :

— (( Bravo..., Oultok le borgne! sois plus làible qu'un enfant. Aie des remords! des remords, ajouta-t-il avec un sourire amer... Sot que tu es, n'est-il pas trop tard pour te repentir du passé ?. . . N'est-il pas trop tôt pour te repentir de ce que tu médites dans l'avenir? Attends que le crime soit commis, alors il sera temps de te repentir, reprit-il d'un air de résolution féroce... Car, tonnerre et sang! celte pale chasseresse aux yeux noirs m'appartiendra , je le jure par l'œil que les ongles d'un esclave m'ont arraché, et l'enfer sait si je liens ce serment.

A ce moment la porte du salon s'ouvrit, et la jeune créole parut accompagnée de Mami-Za et de Jaguarette.

L^NTREVUE. 10;

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