LE COMMANDEUR
rilé les irritait; on fit tout au monde pour ruiner son habitation. On tenta d'v mettre le feu et de faire révolter ses noirs ; mais l'infatigable activité de Bel- Cossim le commandeur, portrait fidèle de son maître, et la courageuse affection des esclaves, triomphèrent de cette malveillance opiniâtre.
Pendant la guerre des nègres rebelles, une partie des noirs de Sf orterfigdl fut enrégimentée. Tous se signalèrent par leur courage et par leur dévouement eu. salut de la colonie; quelques-uns même reçurent, comme Cupidon, des plaques d'argent en récompense de leur conduite.
Eu lin , la haine de quelques misérables ne connut plus de bornes; le pUnleur revenait à son habita* lion et passait près d'un hazier, lorsqu'il fut assassiné d'un coup de fusil dont il mourut quelques heures après.
Connaissant le zèle et la probité de Bel-Gossim, le planteur, mourant, qui n'avait d'ailleurs aucun parent à Surinam , le nomma tuteur et curateur d'Adoë, alors âgée de dix-sept ans.
Depuis celte époque, le commandeur avait géré fiiabilation selon les paternelles traditions de son maître ; les ennemis du colon défunt n'osaient pas menacer ta fille, mais ils poursuivaient Bel-Cossim de toute leur haine, et plusieurs fois il avait manqué de payer de sa vie son inébranlable résolution de suivre les généreuses volontés du planteur.
Lorsque Bel-Cossim entra dans la salle où se trouvaient Adoë, Jaguarette et la mulâtresse, il avait Tair plus grave que de coutume.
« Que veux-tu, Bel-Cossim? lui demanda Adoë avec bienveillance.
— La clef de la chambre aux armes, Massera ' .
— Eh ! pourquoi faire? » dit Adoë avec un étonnement qui fut partagé par Mami-Za.
Celle-ci, abandonnant ses cartes, regarda son mari avec surprise.
Alors le commandeur raconta comment Cupidon avait manqué d'être victime d'une embûche, ajoutant qu'il ne croyait pas que ces Indiens fussent les seuls ennemis cachés aux environs de l'habitation. Il jugeait donc prudent d'armer les nègres et de poser des sentinelles pour être à l'abri de toute surprise. - « Mais on dit que Zam-Zam est du côté de la rivière de Démérari, dit Adoë, qu'il a brûlé l'habitation du Boémy, et que le major Rudchop est à sa poursuite avec sa troupe.
— Aujourd'hui il est là, demain il peut être ici. Massera, armons toujours les noirs, croyez-moi. Les Iudiens se hasardent rarement seuls hors de leurs habitations, et les carhets de? Piannakotaws sont loin d'ici.
1 Maître»*?.
— Tu as raison, Bel-Cossim, dit Adoc après un moment de réflexion, sans manifester la moindre frayeur; car depuis longtemps elle était accoutumée à braver les dangers sans cesse menaçants.
Jaguarette, donne-moi ma cassette, » dit la jeune fille.
Ce n'était pas par un manque de confiance envers le commandeur qu'Adoë gardait elle-même la clef des armes, l'habitude domestique voulant que le maître de ri) abi talion fût toujours en possession de cette clef. L'ayant donc prise dans un petit coffret d'ébène que lui apporta l'Indienne, Adoë la remit à Bel-Cossim, en lui disant, les yeux baignés de larmes : « Hélas ! combien de fois j'ai vu mon pauvre père te donner cette clef, en te disant : Je ne puis la remettre en des mains plus braves et plus loyales !
— J'ai été dévoué au père, je suis dévoué à l'enfant, Massera, » dit gravement le commandeur, généralement peu expansif et très-laconique.
A ce moment, Gupidon entra, et dit à Adoë d'un air sombre :
c Massera, un voyageur à cheval, accompagné de deux domestiques, vient de sonner à la cloche du ponl-levis ; il demande à coucher pour cette nuit, car un orage menace. C'est le planteur de l'anse du Paliest, ajouta-t-il avec un sourire amer et une sorte de terreur.
— Oultok le borgne ! s'écria la jeune fille. Je n'aime pas cet homme; il me fait peur... Mais il n'importe, Cupidon, fais-le entrer. Et toi, Mami-Za, dis qu'on prépare le souper. »
Cupidon allait exécuter les ordres de sa maîtresse.
lorsque Bel- Cossim l'arrêta du geste, et dit à la jeune fille :
a Classera, Oultok le borgne est décrié dans tout* la colonie pour ses vices et pour sa cruauté. Dans ce temps-ci, il faut se défier des traîtres... Le poison et l'incendie se sont souvent cachés dans la valise d'un voyageur.
— Bel-Cossim, quoi qu'il arrive... quoi qu'on craigne, s'écria Adoë, jamais la maison de mon père ne sera fermée à celui qui, sans abri et au moment de l'orage, me demandera un asile.
— Massera, prenez garde ! ce n'est pas d'hier qu'on envie Sporlerfigdt!... Tous les moyens sont hoos pour les méchants I Oultok le borgne est méchant; votre générosité peut vous coûter cher!...
— Mais voulez-vous donc, Bel-Cossim, reprit Adoë d'un air surpris et fâché, voulez-vous que je laisse cet homme exposé à être englouti cette nuit dans le marécage qu'il serait obligé de traverser pour regagner l'anse du Paliest?
— Non, Massera, mais logez-le dans le petit bâtiment du canal, en dehors de l'habitation. Ainsi il ne pourra faire aucune mauvaise tentative.
— C'est impossible, Bel-Cossim, c'est impossible. Qultok est un colon et non pas un voyageur étranger. L'hospitalité veut que le colon qui en reçoit un autre lui cède sa chambre et son lit. Oultok occupera done la chambre de mon père, de même que mon père a occupé la chambre d'Oultok lorsqu'il est allé une fois le visiter pour terminer quelques affaires.
— Mais, Massera, le bâtiment du canal...
— Je vous répète, Bel-Çossim, que la manifesta*