‹ Deux histoires, 1772-1810Chapitre 11 sur 63 · I.fcS VOYÀGfcÙftS. Î · texte numérisé non relu

I.fcS VOYÀGfcÙftS. Î

tion û\hiq. telle méfiance serait nu oui rage pour un colon; jamais je n'outragerai l'homme sous le toit duquel mon père à dormi. Allez, Bel-Cossim, je le veux. »

Ces derniers mots furent prononcés par la jeune lille avec une inflexion si impérieuse et si résolue, que le commandeur se résigna, à regret, à exécuter tes ordres de sa maîtresse.

Adoë, suivie de Jaguarelte et de Mami-Za, alla s'habiller d'une façon plus cérémonieuse, quoiqu'elle fût vivement contrariée d'être obligée de faire les honneurs de Sporlerfïgdt à un homme qui lui inspirait une profonde antipathie.

Quoique décidé à suivre les ordres de sa maîtresse, Bel-Cossim était beaucoup trop prudent pour ne pas prendre de grandes précautions avant d'introduire dans l'habitation un homme aussi dangereux qu'Ouitok le borgne.

Les approches du canal étaient assez découverts pour que l'ennemi ue pût s'établir en embuscade près de ses bords, mais il faisait nuit si obscure que le commandeur craignit que Ouf tok ne fût accompagné de plus de gens qu'il ne l'annonçait.

Dans cette hypothèse, une fois le pont-levis baissé, il' n'était plus temps de le. relever. Aussi, pour s'assurer de la vérité, Bel-Cossim fit porter sur le revers de la berge du canal plusieurs fagots de roseaux trèssecs, auxquels on mit le feu.

À la lueur de cette flamme éclatante, qui un moment éclaira vivement tous les environs de la plantation, le prudent commandeur s'assura qu'en efféi

Ta AVk.NTlHES O'HfcKCLLi: HARI>J.

Oultok le borgne iTélait accompagné que de deux domestiques.

Le pont-levis abaissé, le colon entra.

Il semblait de mauvaise humeur et singulièrement contrarié du long retard qu'on avait mis à l'introduire.

« A quoi bon allumer ce feu... au lieu d'ouvrir tout de suite ta porte? drôle que tu es! dit- il insolemment à Bel-Cossim, habitué qu'était le planteur à traiter son propre commandeur avec le plus profoud mépris. Pourquoi, répéta-t-il, ce feu ? Est-ce pour chasser les moustiques, ou en signe de réjouissance de ce qu'il arrivait un hôte à la maîtresse?

— Ce n'est pas pour chasser les moustiques, ce n'est pas en signe de réjouissance que j'ai fait allumer ce feu, répondit Bel-Cossim avec un imperturbable sang-froid.

— Pourquoi donc alors l'as-tu allumé?

— Parce qu'il le fallait, monsieur.

— Hum!... Tu fais bien l'impudent; tu te sens bien fort ici, dit le colon irrité, en suivant le commandeur et Cupidon qui portait une lanterne. Quand ton maître est venu coucher à l'anse du Paliest, je l'ai reçu avec plus d'empressement que ta maltresse n'en met à me recevoir.

— Massera Adoë va venir dans le salon, » dit le commandeur à Oultok.

Il lui ouvrit la porte de cette pièce. Le colon y trouva Mami-Za qui, d'après l'ordre de sa maîtresse, lui offrit, selon l'usage, du vin de Madère et quelques fruits confits dans le vinaigre épicé, en attendant le souper.

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Oultok refusa. Mumi-Za Je laissa seul.

La physionomie de cet homme était dure, sombiv et rendue plus repoussante encore par la perte de son <eil.

Le colon avait quarante ans environ. Grand et décharné, il avait dû être d'une complexion robuste ; ses traits, d'une pâleur marbrée, étaient plus fatigués par les excès de toute sorte que par Page.

Si le père d'Adoë avait été le type malheureusement trop rare des colons humains, Oullok le borgne était le type des colons impitoyables.

Blasé de bonne heure par l'abus de la domination la plus despotique et par la licence la plus effrénée, pour réveiller ses sens énervés il avait renouvelé dans de petites proportions, mais avec une égale barbarie, toutes les sanglantes et abominables débauches des Tibère, tous les caprices meurtriers d'Héliogabale, toutes les recherches gloutonnes des Vitellius.

Riche, vivant dans un pays d'une abondance merveilleuse, d'une fertilité sans égale, sous un climat dont l'habitude peut vaincre 1 insalubrité, régnant par le droit, par la force et par la terreur sur la population noire et métis de sa terre, pouvant faire périr un esclave dans les plus affreux tourments eu payant une amende de cinquante louis, habitant au milieu d'une solitude reculée où les regards d'une justice partiale ne pouvaient jamais atteindre ; Oullok, comme beaucoup de colons aussi cruels que lui, avait jusqu'alors échappé à la rigueur des lois luimaiues.

On avait pourtant quelquefois vu des esclaves, poussés à bout par la férocité des planteurs, se ré-

«0 AVENTURES D'HERCULE UâRDI.

voiler et égorger leurs maîtres ; effrayante punition d'une existence souillée de tous les crimes! Oultok lui-même avait failli être victime d'un de ses noirs. L'événement qui ameua la perle de son œil prouve jusqu'à quel point cet homme poussait la cruauté.

Voulant châtier un nègre, il l'avait fait placer pieds nus. au milieu d'un plancher de dix toises carrées, hérissé de pointes de fer très-aiguës. L'esclave, de quelque manière qu'il s'y prît pour échapper à ce supplice, devait traverser la moitié de cet instrument de torture.

Après avoir subi cette effrayante punition, l'esclave, reudu furieux par la douleur, se précipita sur le planteur, lui sauta au visage avec la férocité d'un tigre, le mordit à la gorge et lui arracha un œil.

Il est inutile de dire à quels épouvantables excès de cruauté le colon se porta contre le noir, qui périt dans des tourments inouïs.

Oultok portait un habit de voyage d'un brun sombre, orné de ganses et de boutonnières d'or. Ses boites à éperons d'argent massif étaient poudreuses. Il déposa sur un divan le couteau de chasse et les pistolets sans lesquels on ne voyageait jamais dans la colonie.

Cet homme semblait préoccupé, inquiet; son œil vif et mobile errait continuellement du parquet aux murailles et des murailles au plafond, comme s'il eût craint de fixer son regard quelque part.

Deux fois il passa ses mains décharnées sur son frout flétri par les excès , comme s'il eût été accablé par une réflexion sinistre; puis secouant tout à ioup sa longue chevelure poudrée, il redressa la tète avec

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audace, frappa vivement du pied, cl s'écria (rua ton de sombre ironie :

« Bravo..., Oultok le borgne! sois plus faible qu'un enfant. Aie des remords! Des remords, njouta-til avec un sourire amer... Sot que tu es , n'est-il pas trop tard pour te repentir du passé?... N'est-il pas trop tôt pour te repentir de ce que tu inédites dans l'avenir? Attends que le crime soit commis , alors il sera temps de te repentir, reprit-il d'un air de résolution féroce. . . Car , tonnerre et sang ! cette pâle chasseresse aux yeux noirs m'appartiendra , je le jure par l'œil que les ongles d'un esclave m'ont arraché, et l'enfer sait si je tiens ce serment.

À ce moment la porte du salon s'ouvrit , et la jeune créole parut accompagnée de Mami-Za et de Jaguarette.

i/ehtrevue.

Quoique la toilette d'Adoë fut de la plus extrême simplicité, elle faisait encore valoir la beauté de la jeune créole.

Elle accueillit les civilités et les remercîments du planteur d'un air froid et digne, qui cachait à peine l'antipathie qu'il lui inspirait.

La figure d'Oultok avait un caractère sinistre; mats, par un contraste étrange , cet homme savait, lorsqu'il le voulait, donner à sa voix et à ses paroles l'expression la plus douce et la plus insinuante, i. «

Son langage était flatteur, ses expressions recherchées, fleuries , sa conversation intéressante et rem* plie d'anecdotes curieuses.

Son érudition, qu'il savait mettre à la portée de tous, était grande et complète; cet homme, souvent las d'inventer des cruautés et des excès de toutes sortes, cherchait dans l'étude le moven de charmer le profond isolement au milieu duquel il vivait parmi ses esclaves.

Mais au lieu d'adoucir le détestable naturel du colon, l'étude avait doublé son orgueil. Fier de son savoir, il voyait une si grande distance entre son intelligence et celle des malheureux qui l'entouraient, que son mépris pour les souffrances augmentait, encore.

Oultok voulait tout tenter pour plaire à Adoë. Elle lui inspirait un amour impétueux* dont la violence était encore doublée par les obstacles. La créole ne lui avait jamais caché ses ressentiments défavorables.

Le colon parut contrarié de la présence de Mami- Za et de Jaguaretie, qui allèrent prendre leur place accoutumée sur des tabourets près d'une petite table.

Pour n'être entendu que d'Àdoë, Oultok avait toujours parlé hollandais.

« Il y a bien longtemps, mademoiselle, dit-il, que je désire avoir l'honneur de vous présenter mes respects. Laissez-moi vous dire combien je suis heureux de l'occasion qui m'offre ce bonheur si désiré.

— L'hospitalité envers tous les étrangers est un devoir, monsieur ; jamais la maison de mon père ne sera fermée à celui qui viendra me demander un abri, répondit froidement Adoë.

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— ie ne puis me formaliser d'être assimilé à tous les étrangers, dit Oultok en souriant et en appuyant sur le mot tous, puisque je dois à cette communion le bonheur d'être admis chez la plus bail** créole de Surinam. Quand la foule se compose de rois, peut-on se plaindre d'y être confondu? »

Adoë répondit à cette galanterie forcée par un signe de tête presque imperceptible et dit à Jaguarelje : a Petite, vois si le souper est bientôt servi. » Puis la créole resta muette.

Oultok cacha son dépit, et reprit avec la

pins parfaite aisance :

a Mais savez-vous, mademoiselle, qu'il faut vous admirer de vivre ainsi seule au milieu de ces déserts. Je ne parle pas de l'ennui que vous pouvez ressentir, car j'ai toujours eru que les roses jouissaient les premières de leur •parfum... Mais je parle du courage qu'il vous faut pour affronter les périls qui, dans ces temps do troubles, menacent toutes les habitations.

— J'ai appris de mon père à ne rien craindre, monsieur.

— Taiit pis, mademoiselle... Permettez-moi de vous le dire, je voudrais que vous fussiez la plus peureuse des jeunes filles. Vous auriez alors besoin d'un bras pour vous secourir, et peut être me eboisiriez-vous pour votre défenseur.

— Quelque résolue qu'elle soit, monsieur, une femme a toujours besoin d'un appui...

— Et vous me permettrez d'être votre chevalier, s'écria vivement le colon en interrompant Adoë.

— Je vous remercie, monsieur, j'ai un défenseur

U AVENTURES D'HEHCILE HARDI.

naturel... C est l'honnête homme en qui moi) père avait placé toute sa confiance et qui mérite toute la mienne.

— Il s'agit shiis doute de quelque haut dignitaire de la colonie, dit Oullok en feignant d'ignorer ce qu'il savait parfaitement.

— La personne qui mérite et qui a toute mu confiance, c'est mon tuteur... c'est... monsieur, dit Adoë en montrant BeUCossim qui entrait à ce moment.

— Ah!... dit le colon en jetant un regard dédaigneux sur le commandeur. Je suis alors fâché, mademoiselle, de n'avoir pas su plus tôt les qualités de monsieur ; le nom du collier eût été une sauvegarde pour le chien, comme dit le proverbe espagnol. »

Sans relever cette grossière allusion , Bel-Cossim se contenta d'échanger un regard avec la jeune fille.

Un nègre ouvrit les deux battants d'une porte qui communiquait avec la salle à manger, et le colon offrit sa main à Adoë, qui ne put la refuser.

La table était servie avec autant d'abondance que de recherche. La vaisselle était d'argent antique et massive, de grandes carafes de cristal remplies de vins de France plongeaient dans des seaux de porcelaine pleins de glace. Sur la table, un peu plus longue que large, on voyait quatre couverts ; l'un d'eux occupait la place d'honneur : il ne ressemblait pas aux autres. A côté de l'assiette était une grande coupe d'argent ciselé, d'un asseï beau travail; sa richesse contrastait singulièrement avec la simplicité d'un couteau et d'une fourchette de fer à manche de corne, placés auprès.

Voyant f étounement d'Oultok, Àdoë lui dit avec une expression de tristesse imposante : « C'est Ja place de mon père, monsieur... » Et d'un geste elle montra au colon un siège situé en face d'elle de l'autre côte de la table.

Bel-Cossim s'assit respectueusement au bas bout.

Ces simples paroles d'Adoë — C'est la place de mon père, — firent un singulier effet sur Oultok.

Il regarda la jeune tille d'un air presque égaré en décriant : « La place de votre père, mademoiselle ! ! !

— - Mon père est mort lâchement assassiné, dit Adoë d'un ton solennel. Depuis ce jour fatal, à chaque repas sou couvert est mis à la place qu*il occupait pendant sa vie. » Elle continua avecun douloureux attendrissement : « Ce couvert de fer est celui dont il se servait quand il était pauvre et quand il commença de créer cette habitation avec votre aide... mon ami..., dit la jeune fille à Bel-Cossim. Cette riche coupe d'argent, son trésor le plus précienx, lui a été donnée par les noirs de son habitation comme témoignage de leur reconnaissance... Il avait coutume de dire, eu montrant cet humble couvert et cette riche coupe, qu'ils étaient l'emblème du commencement et de la fin de sa fortune. Pauvre père 1 ajouta la créole, emportée par la puissance des souvenirs, en oubliant son hôte et attachant des regards baignés de larmes sur le siège vide... Pauvre pèreî il me semble le voir encore, si bon, si vénérable !

— Assez... assez... mademoiselle, s1écria Oultok avec agitation ; puis il ajouta d'une voix basse et *mue : Pardon, mademoiselle; mais ces souvenir*

qic font mal. J'ai connu monsieur votre pèr# ; j'appréciais ses npJblcs qualités, et je ne puis en entendre parlçr sans une émotioa cruelle- »

Tout entière à ses douloureuses pensées, Ado* trouva naturel qu'elles fussent partagées par son hôte. Elle sut même quelque gré à Oultok de la sensibilité qu'il venait de témoigner.

Bel-Cossim, depuis le commencement de cette scène, avait attaché un œil perçant sur le colon. Plusieurs fois celui-ci fut obligé de baisser la vue sous le regard du commandeur.

Cet incident attrista encore le souper.

Lorsqu'on sortit de table, Àdoë salua gravement le colon, et lui dit que Mami-Za le conduirait à sa chambre.

La mulâtresse prit une verrine, marcha devant Oultok, traversa un long couloir, ouvrit la porte de la chambre destinée aux hôtes de Sporterfigdt, posa sa lumière sur un meuble, et demanda à Oultok s'il •ivait besoin de quelque chose.

a Non... non... » dit-il brusquement.

Mami-Za sortit en lui disant d'un air grave cette formule consacrée dans les habitations hollandaises :

« Le colon vous donne son lit ; que Dieu vous donne un paisible sommeil. »

Puis elle ferma la porte et sortit.

« Un moment ! s'écria Oultok en faisant uu p*$ vers la porte... Cette chambre est celle de... »

Il ne put achever.

La mulâtresse, croyant que le colon rappelait, reparut et lui demanda ce qu'il désirait.

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Celui-ci hésita, dissimula sa première pensée, et ' reprit :

« Où sont donc mes gens?

— Dans le bâtiment des étrangers, Massera.

— Envoyez-les-moi... qu'ils viennent me déshabiller, » dit le colon. * ' '*

La mulâtresse s'inclina et sortit.

Resté seul, Oullok jeta un sombre regard autour de lui, et dit plusieurs fois avec un accent étouffé :

a Sa chambre! ! I C'est ici sa chambre!... Ce lit... Il a dormi dans ce lit... » et il s'en éloigna avec un mouvement presque convulsif.

S'approchanl d'une, table chargée de cartons, il vit une montre accroihée à la muraille. Cette montre, comme beaucoup de montres des anciens temps, indiquait les jours, les mois et les heures ; il y jeta un coup d'oeil machinal, et s'écria: «Onze septembre, cinq heures,.. » Puis, tombant dans un fauteuil, un moment il cacha sa tête entre ses mains.

Après quelque temps de réflexion, il s'écria en se parlant à lui-même, presque avec un accent de rage: « Mais je deviens fou! archifou! Je ne me reconnais plus! Pour la seconde fois d'aujourd'hui, voici que je me trouble, voici que je parle comme un enfant, et il a fallu que celte dédaigneuse fût aussi émue qu'elle l'était pour ne s'être pas aperçue de mon trouble... Il n'en est pas de même de ce Bel-Cossim... Le misérable m'a plusieurs fois regardé d'un air étrange..,. Mais il n'importe... Hàtons-nous de retour- 11er à l'anse du Paliest avec ma proie .. Une fois chez moi, mon caractère reprend toute son énergie... Mais ailleurs, je suis assailli de lâches terreurs... Mais Tar-

poën et Siliba tardent bien à venir ! Ce commandeur aurait-il quelque soupçon?... Non, heureusement, les voici, je les entends. »

La porte s'ouvrit, et deux mulâtres à Pair sombre entrèrent dans la chambre du planteur.

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