M. LE DUC DE BRACCIANO
der, avant mon départ, un de mes meilleurs amis, M. Anacharsis Boisseau? Il est arrivé ce matin même ; je ne pourrai pas avoir le plaisir de vous le présenter; mais si vous le permettez, il vous remettra une lettre de moi. .. »
La maréchale regarda Raoul avec surprise, en entendant le nom de Boisseau, et prit, sans mot dire, une forte prise de tabac.
« Il était attaché à l'ambassade d'Espagne, reprit Raoul. Il a quitté la diplomatie pour s'occuper exclusivement d'antiquités. C'est un homme de fortune et de loisirs, rempli de cœur, de loyauté. Je l'aime comme un frère, et je vous saurai un gré in* fini, ma cousine, de ce que tous voudrez bien faire pour lui.
— Vous pouvez être sûr que, recommandé de la sorte et par vous, il sera de nos amis, dit la duchesse.
— Pourrai-je aussi espérer votre bienveillance pour mon cher Boisseau, madame la maréchale? dit le colonel en souriant.
— Pour M. Anacharsis Boisseau ? Mais comment donc, je serai enchantée de faire sa connaissance ! comme disent vos belles fournisseùses et séria teu ses,» reprit en riant la maréchale ; puis elle ajouta d'un Ion plus digne et plein de bonté : a Vous savez, Raoul, que, quoi que disent les philosophes et les gazetiers, personne n'a moins de fierté que nous autres, ou plutôt que personne plus que nous n'est fier de compter avec le véritable mérite. Monsieur votre père était un très- grand seigneur, et il se faisait gloire d'avoir pour amis l'excellent, le vertueux Tronchet, et notre charmant abbé Delille. Mon oncle ne m*1
parlait jamais sans un touchant ressouvenir du hon Maréchal ', qui fut pendant vingt ans son médecin et son ami. J'accueillerai donc M. Anacharsis Boisseau comme il méritera de l'être, et, si je vous crois, il sera accueilli à merveille, quoique son nom grec et païen sonne assez mal à mon oreille chrétienne. Vous le savez, j'aime mieux les villageois que les bourgeois, mais j'aime encore mieux les bourgeois que les parvenus...
— Je vois avec peine que M. Boisseau m'enlèvera vos bonnes grâces, madame la maréchale, dit Jérôme Morisson, due de Bracciano, eu s'inclinant d'un air sec et poli...
— Je sais la valeur des mots, monsieur le dur, M. Colbert n'était pas parvenu. . . Il était arrivé... » répondit la princesse de Montlaur, en se campant fièrement sur son grand cheval d'Espagne et du Saint-Empire, comme disait sa, nièce, et en faisant sentir à M. de Bracciano l'inconvenance de son observation ironique.
Voulant détruire cette légère cause de dissentiment, le colonel reprit gaiement : « Je vous livre donc mon pauvre Boisseau, madame la maréchale, je le confie à votre générosité et à la vôtre, ma cousine. » Puis se retournant vers M. de Bracciano, il lui dit en lui serrant cordialement la main : «M. Boisseau est mon meilleur ami... Je n'ai pas besoin de vous faire de nouvelles recommandations, n'est-ce pas?
— Soyez tranquille, mon cher colonel...
— Allons... adieu Raoul... Revenez-nous hien-
1 Premier chirurgien de Louis XIV,
tùt... Vous savez qu'à mon âge... on part quelquefois bien brusquement... dit la princesse de Montlaur en souriant avec mélancolie.
— Il reviendra pour causer encore avec vous du pauvre soldat l'empereur, dit Jeanne en tendant sa main à Raoul.
— N'oubliez pas mon protégé, dit le duc.
— Je n'oublierai rien, » dit le colonel en répondant à ces différentes marques d'amitié, et eu jetant un regard expressif sur sa cousine.
Le soir même le colonel partit pour Vienne.
Deux ou trois jours après le départ du colonel, madame de Bracciano était assise dans son boudoir; Herman Forster, à quelques pas d'elle, avait les yeux timidement baissés. Quoiqu'il fût âgé de vingt-cinq ans, sa ligure était si juvénile, qu'il paraissait avoir dix-huit ans à peine. On ne pouvait voir des traits plus candides, une physionomie plus enchanteresse ; ses longs cheveux blonds, séparés sur son front à la mode des étudiants allemands, tombaient en nombreuses boucles sur son col, un profil d'une pureté antique, de grands yeux bleus chargés de mélaucolie, une bouche presque toujours effleurée par un triste et doux sourire, complétaient cette ravissante ligure.
Sa taille mince, svelte, aisée, ne perdait rien de sa gràre sous les simples vêtements qu'il portait. La
seule chose qui déparait ce séduisant ensemble étaieut des mains courtes aux ongles plats et livides, mains fatales qui semblaient à la princesse de Montlaur d'un fâcheux pronostic.
Conservant le costume des universités allemandes, il portait une redingote bleue, un pantalon de pareille étoffe et des bottines noires qui lui montaient au-dessous du genou. •
Herman semblait résister à une prière que lui faisait Jeanne.
« Monsieur Herman, disait-elle d'une voix attendrie, pourquoi me refuser cette preuve de confiance? Ne voyez pas, je vous en conjure, dans ma demande un sentiment de curiosité indiscrète, c'est l'intérêt le plus vrai qui me guide...
— Hélas ! madame la duchesse, répondit Herman d'une voix enchanteresse, avec un accent d'indéfinissable mélancolie, que vous dirai-je? Rien dans ma vie passée ne mérite votre attention. Ce sont des malheurs vulgaires, monotones, arides; c'est la vie du pauvre et de l'orphelin dans sa triste uniformité. Il n'y a dans ces douleurs, madame, ni poésie, ni grandiose... ajouta Herman avec amertume.
— Est-ce donc un reproche que vous me faites ? dit doucement madame de Bracciano» Pouvez- vous interpréter ainsi mes questions? »
Puis, après un silence, elle ajouta :
« Vous avez raison, j'ai eu tort de vous faire cette demande. Ce sont les gens heureux qui peuvent jeter un regard satisfait ou indifférent sur les temps qui ne sont plus... Hélas! pour l'infortuné, chaque souvenir est un chagrin.
RECITS. Si>
— Oui, mais le malheureux qui compte ses aimées par les souffrances, 5e console en pensant que chaque jour sa tâche avance.». » répondit Herman.
Il y eut, dans l'accablement douloureux, dans le regard vague dont il accompagna ces mots quelque chose de si désespéré, que les yeux de Jeanne se mouillèrent de larmes.
« Après tout, dit Herman, je ne pourrai jamais, madame, m'acquitter envers vous... Vous êtes la première, la seule personne qui ayez daigné me dire quelques paroles de pitié.
— De pitié l ! ! . . . murmura Jeanne.
— Quelque cruelle que me soit cette triste confidence, je la dois à ma bienfaitrice.
— Ah! je comprends si bien la susceptibilité des âmes délicates. Mais rassurez-vous... je suis digne de vous entendre..» Les âmes souffrantes ne sont-elles pas soeurs ? » ajouta madame de Bracciauo, en baissant la voix et les yeux.
Herman ne parut pas l'entendre, et commença son récit en ces termes :
a Je perdis mon père étant tout enfant. Il occupait les modestes fonctions de receveur dans un bourg voisin de Vienne ; ma mère ne lui survécut que peu de temps ; elle avait concentré sur moi toute sa tendresse. Les seuls souvenirs de mon enfance datent de cette fatale époque. La nuit, je m'éveillais quelquefois, je trouvais presque toujours ma mère en larmes, vêtue de ses vêtements de deuil, assise auprès du moi, et me* contemplant avec une anxiété douloureuse. J'ai conservé pieusement quelques lignes tracées de sa main, pendant ses longues insomnies.., Je ne de-
vais les lire que plus tard... « Un secret pressentia ment l'avertissait, écrivait-elle, qu'il lui restait peu « de temps à vivre ; elle voulait passer ce temps à « regarder son enfant... se privant pour cela de som- « meil...» Bientôt elle ne dormirait que trop!
— Pauvre mère! » dit Jeanne en essuyant une larme.
Herman continua d'une voix émue :
« Hélas! elle ne se trompait pas, madame... L'année de son deuil n'était pas expirée que je perdis ma mère... Je restai orphelin, sans ressources; le pasteur du bourg me recueillit par charité ; je n'avais pas de parents. Ce ministre était le meilleur des hommes, d'une douceur, d'une angélique piété. Malheureusement pour moi, sa femme était d'un caractère brusque et jaloux; elle voyait sans doute avec peine son mari me prodiguer presque les mêmes soins qu'à ses deux fils... Il est inutile de vous dire ce que je souffris alors, madame la duchesse... mais je souffris beaucoup... car je serais mort plutôt que de me plaindre, plutôt que de faire part à mon bienfaiteur... de l'éloignement que sa femme me témoignait; malheureusement encore, les deux enfants du pasteur étaient jaloux de moi comme l'était leur mère : ils repoussaient toutes les avances que je leur faisais; ils s'éloignaient de moi avec dédain; alors jtillais prier et pleurer sur la tombe de ma mère... Le bon ministre ignorait tout : il me reprocha d'abord doucement mon humeur trisle et solitaire ; se* enfants, plutôt par espièglerie que par méchanceté, lui dire ni que c'était moi qui les fuyait ; leur mère, loin de les démentir, continua leurs plaintes... Peu
à peu les remontrances du bon ministre devinrent plus sévères, je commençai de m'aperce voir qu'il me traitait avec froideur. Je ne l'accuse pas, mon Dieu, il me croyait des torts inexcusables envers ses enfants... Je fus bien malheureux de cette découverte... C'était mon seul protecteur... mon seul ami. Pour ne pas me l'aliéner, je tâchai par tous les moyens possibles de gagner la bienveillance de sa famille... Ce fut en vain... Voyant cela... je voulus tenter un dernier moyen... Ne trouvant aucun plaisir aux jeux de mon âge, auxquels j'étais obligé de me livrer seul, j'avais cherché dans l'étude quelques distractions à mes chagrins, et puis le ministre était si content, si heureux de mes succès... que je redoublais d'ardeur... Souvent il me disait en soupirant : <f. Vous avez un « caractère ombrageux et fier, vous fuyez .ceux qui «devraient être pour vous des frères... mais au « moins vous répondez aux soins que je donne à a votre éducation. Mon seul regret est que mes au- « très enfants n'aient pas votre aptitude...» En effet, ses deux fils, idolâtrés par leur mère, étaient, quoique plus âgés, beaucoup moins avancés que moi dans leurs études, et dans nos classes j'avais toujours l'avantage. Je pensais que peut-être mes succès et mon application causaient la jalousie et l'éloignement que j'inspirais. Voulant à tout prix regagner l'affection du ministre, qui, sans doute, irrité par de faux rapports, devenait de plus en plus froid à mon égard; sentant que je n'y réussirais jamais tant que sa femme et ses enfants me seraient hostiles, je me déc'*<*' laisser prendre à ceux-ci l'avantage sn- ^a, à
travaux communs... je con"*~' -* aioï dans nos
il. -*^ls • dessein des fautes
grossières... et, pour la première fois depuis deux ans, les fils du pasteur me surpassèrent dans mes études... Hélas! je m'étais cruellement trompé, ces succès que je leur rendais si faciles ne changèrent pas leurs dispositions pour moi...
— Pauvre malheureux enfant ! s'écria madame de Bracciano , en essuyant ses larmes. Vous perdîtes peut-être au contraire le seul protecteur que le ciel vous avait laissé ?
— Oui, madame... Le ministre prit pour delà paresse, pour de l'insouciance, ce secret sacrifice que je faisais à ses plus chères affections. H en vint, lui si hon ! lui si généreux ! à me reprocher le pain et l'abri qu'il me donnait, me disant qu'un fainéant ingrat et fier était indigne du moindre intérêt... Oh! madame la duchesse , je vous l'avoue , j'eus un instant la lâcheté de vouloir tout apprendre au ministre,'et d'emporter au moins comme mon seul trésor l'affection de cet excellent homme .. Le cœur rongé d'amertume, j'allai au cimetière ; ma douleur était si profonde, si insensée, que je m'écriai , en me jetant à genoux, enjoignant les mains comme si ma mère eût pu m'entendre : a Oh! ma mère! comme on traite votre enfant !... »
— Infortuné ! dit Jeanne en levant les yeux au ciel.
— Je pleurai beaucoup... je me relevai plus calme, la pensée de ma mère m'avait noblement :"«*niré, je rougis de la honteuse idée que j'avais eue
^ '"** au ministre la conduite injuste et cruelle
de dévoue» -«n égard. C'était le rendre mal-
de sa famille à nix,^ '«vais tout, lui qui était,
heureux... lui à qui je «*~
saus le savoir, l'instrument d'un complot domestique. Je préférai de partir sans lui laisser au cœur une pensée douloureuse.
— Ame noble! âme généreuse! s'écria Jeanne; et que devîntes- vous, si jeune; car vous étiez bien jeune alors, n'est-ce pas?
— J'avais quinze ans, madame. Le ministre, au moment de me quitter, sentit se réveiller en lui son ancien attachement pour moi; il voulut me retenir; je pensai que les causes qui nécessitaient mon départ existeraient toujours , je me jetai dans ses bras une dernière fois et je m'éloignai.
— El alors, où allâtes-vous?
— A Vienne... le ministre m'avait recommandé à un de ses amis, savant professeur de cette ville. Il m'employa comme secrétaire traducteur; il était brusque et dur, il m'accablait de travail ; mais au moins je gagnais ma vie. Tant que je pus supporter ces fatigues, je les supportai ; pour le satisfaire je travaillais de toutes mes forces, trop sans doute, car en suite de veilles très- prolongées je tombai gravement malade; je fus porté à l'hospice des pauvres...
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Jeanne.
— J'y restai longtemps; ce dont j'eus le plus à souffrir, c'était l'espèce de familiarité avec laquelle j'étais traité par des mendiants grossiers et souvent criminels; la différence que l'éducation avait mise entre nous me rendait cette communion odieuse; ne pouvant y échapper et quelquefois dissimuler mon aversion, je fus eu butte à leurs mauvais traitements; j'cUis faible , j'étais seul , je me résignai , je souffris.
— Il n'a doue pas échappé à une des douleur» humaines ! dit Jeanne, en attachant sur Herman uu regard noyé de larmes.
— Pourtant je ne me désespérai pas; les nombreux travaux auxquels je m'étais livré pendant deux ans chez le professeur avaient complété mon éducation, agraudi mes idées. Je comptais pouvoir assurer mon existence à force de travail... En sortant de Thospice, faible et sans ressources, j'allai chez le savant qui m'avait jusqu'alors employé : il avait pris un autre secrétaire. Alors je passai quelques jours bien amers... ; je connus la faim, je connus ces luttes affreuses entre le besoin qui vous pousse à tendre la main , et la honte qui vous retient.
— Oh! mon Dieu ! encore cela, dit la duchesse, en cachant sa figure entre ses mains.
— Ne pouvant me résoudre à mendier, j'étais en proie aux pensées les plus désespérées et les plus sinistres, lorsqu'un heureux hasard me fit rencontrer un ami de l'excellent ministre qui m'avait élevé ; par lui , j'obtins une place dans un des bureaux de la chancellerie de l'Empire ; je me vis sauvé ; pendant quelques mois je me trouvai bien heureux, presque rassuré sur l'avenir* J'employai mes loisirs à perfectionner mon instruction : un nouveau coup vint m'accabler. Le ministre qui m'avait élevé par charité mourut, laissant sa femme et ses deux enfants dans la misère; quoique plus âgés que moi, el presque des hommes, .ils ne pouvaient encore subvenir à leurs besoins... L'un d'eux pourtant s'engagea dans l'armée ; l'autre était infirme. Je le pris avec sa mère dans ma pauvre habitation. Je donnais
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quelques leçons ; j'eus le bonheur d'être utile, à mon tour, à la famille de celui qui m'avait autrefois si généreusement secouru.
— Cette famille avait été bien cruelle pour vous...
— Je ne m'en souvins que pour mettre dans ma conduite tous les ménagements possibles. J'aurais été désolé de laisser croire à ces malheureux que je voulais tirer avantage de ma position pour leur faire regretter leur injustice d'autrefois.
— Et dans cette vie si laborieuse, si dure... quelles étaient vos distractions au moins? Je ne vous parle pas de plaisirs.
— Quand le travail me laissait quelque repos , j'allais Tété me promener dans la campagne ; mais ces jours de fête étaient bien rares. Le soir, l'hiver, je lisais nos poètes et ceux de votre pays, madame ; je ne me plaignais pas de mon sort ; il était humble, obscur, mais paisible; j'étais presque fier, à force de travail , de pouvoir, moi si chétif, soutenir deux personnes. Leur vive gratitude me payait de mes peines... car cette pauvre veuve et son fils , reconnaissant leurs anciens torts envers moi, me dédommageaient bien de mes soins... Mon seul chagrin était de penser que le bon ministre avait emporté peut-être en mourant de fâcheuses impressions contre moi...
— Et qui vint troubler cette vie si pure , si noblement occupée?
— Un entraînement fatal, que je me reproche quelquefois, car il eut une déplorable influence sur le sort de deux pauvres créatures dont j'étais le seul soutien.,,
— Ne ful-ce pas alors que vous fûtes affilié à une société secrète?
— Oui, madame la duchesse... Mais si je regrette» l'entraînement qui me lit embrasser la cause de la liberté parce qn'il compromet l'avenir de la famille de mon bienfaiteur, je suis et serai toujours fier des convictions qui ont dicté ma conduite! s'écrie Herman, les joues colorées, le regard brillant d'enthousiasme. Oh! si tous saviez, madame, quelle noble, quelle sainte guerre nous avions déclarée à la tyrannie, à Fégoïsme, à l'intolérance!... Nous voulions sauver l'Allemagne de l'invasion française, et, pour prix de celte œuvre vaillante, réclamer et obtenir d'un pouvoir vieilli les jeunes franchises dont votre sublime révolution a semé en Europe les germes immortels.«Nous voulions, au lieu de continuer une lutte stérile et sanglante contre la France, nous voulions la soulever au nom de l'humanité contre l'éblouissant et désastreux despotisme qui pèse encore sur elle...
— Silence!... Prenez garde!... » s'écria la duchesse, saisie à la fois de crainte et d'admiration, en entendant Hermati exposer des doctrines si dangereuses avec une si noble exaltation.
Celui-ci, emporté malgré lui par la violence de ses opinions, reprit sans paraître avoir entendu Jeanne : « Nous ne voulions plus de tyrannie, plus de règnes de violence et de destruction ; nous voulions la paix, la prospérité, une sage liberté ; aux riches nous voulions moins de superflu, aux pauvres plus de nécessaire... Nous voulions chez nous que l'homme fut jugé par ses actes, par sa valeur; que les injustes
privilèges de la naissance fussent abolis; nous voulions chez vous, et de concerlavec les esprits fidèles à la glorieuse émancipation de 89, que la féodalité abattue ne fût pas relevée sous une nouvelle forme. Mais pardon , dit Herman en baissant la voix , d'un air timide et plein de grâce, qui contrasta d'une manière charmante avec son exaltation passagère, pardon, madame la duchesse, ces paroles doivent vous blesser... Il est ingrat à moi de .les prononcer devant vous... Je suis en France... et j'y reçois chez vous une hospitalité généreuse...
— Ne savez-vous pas, dit Jeanne en s'animant , que malgré ma naissance , que malgré ma position dans cette cour... je suis pour les victimes contre les bourreaux , pour ceux qui souffrent contre ceux qui jouissent, pour ceux qui méritent contre ceux qui possèdent! Ne savez-vous pas enfin, dit Jeanpe en rougissant comme si elle en eût fait un aveu , que je partage toutes vos idées... et que je souffre de toutes vos peines! pauvre orphelin... »
Madame de Bracciano prononça ces dernières paroles d'un air si ému, si attendri, en tendant sa main charmante à Herman , que celui-ci fut sur le point de se jeter aux pieds de Jeanne ; mais une insurmontable timidité sembla le retenir; il rougit, baissa les yeux, laissa retomber, avec autant d'émotion que d'embarras, la main de la duchesse, qu'il avait un instant tenue dans la sienne... Puis, comme s'il eût cédé à une lutte intérieure, après avoir un moment hésité, il dit à Jeanne :
« Pardon... madame... si je vous quitte si brus-
quement; mais je ne sais, un étourdissemenl... un vertige... »
Et il quitta précipitamment le boudoir...