PIERRE HERBIN
— Je suis convaincu sans cloute que vous êtes capables de celle violence. Pourtant, si c'est la cupidité qui vous fait agir, je vous offre deux mille napoléons, à condition que vous me laisserez libre, et que vous partirez à l'instant de Paris.
— Ah çà! tu nous prends donc décidément pour des misérables, dit Pierre Herbin.
— Allons, voyons... j'irai jusqu'à trois mille napoléons... Mais le fils du concierge du colonel vous accompagnera pour s'assurer que vous partez réellement , dit Boisseau , croyant apaiser ainsi les scrupules de ces hommes.
— Tu irais à quatre et à cinq mille napoléons, entends-tu, que tu n'obtiendrais rien de nous, voilà e&tnme nous sommes, dit Pierre Herbin. Ah çà ! ton cocher doit s'ennuyer; il s'agit de le renvoyer avec toi ou ton manteau : c'est tout un; mais avant il faut le mettre en sûreté ; ne fais pas l'enfant, lu n'es pas capable de nous résister ; et je te préviens qu'au lieu d'avoir des friandises, je te mettrais au pain et à l'eau. Nous avons ici une excellente cachette. Tu n'as pas besoin de savoir à qui elle était destinée. Seulement je dois te prévenir que, pour plus de prudence, tu n'auras d'autre lumière que celle que le bon Dieu donne à la nature. Es-tu prêt?
— J'irai jusqu'à cinq mille napoléons ; je vous donne ma parole d'honneur de rester muet sur tout ceci. »
Pierre Herbin haussa les épaules et dit à Boisseau : « Voyons , veux-tu nous suivre de gré ou de force ? »
— Vous êtes des infâmes I... Allons... marchez, je vous suis, » dit Anacharsis, voyant tout espoir perdu.
8» LE COLOffEl DE SUBYÎLLE.
Pierre Herbin prit la bougie, ouvrit la porte d'une sorte de petit cabinet situé d'un cètè de l'alcôve d'Herman. Le fond de ce cabinet était garni de portemanteaux chargés d'habits.
Pierre Herbin toucha, sans doute, une serrure cachée, car ce qu'on aurait pris pour la muraille s'ouvrit comme le battant d'une large porte, et l'on put voir une petite chambre assez élégamment meublée, seulement éclairée par un jour de souffrance trèsétroit, solidement grillé et si élevé, qu'en mettant sur le lit le seul fauteuil qu'il y eût dans cette chambre on n'aurait pu y atteindre.
« Tu vois , dit Pierre Herbin à Auacharsis , qui entrait avec précaution dans ce réduit , tu vois que tu ne seras pas trop mal logé ; seulement il faudfa te passer de feu... toujours pour plus de précaution. Tu auras la ressource de rester couché...
— Vous êtes donc sans aucune pitié?... dit le malheureux Anacharsis.
— Sans aucune pitié ? répondit ironiquement Pierre Herbin. Peux-tu dire cela? A quelle heure veux-tu déjeuner... à quelle heure veux-tu dîner?
— Je déjeune à onze heures, et je dîne à six, répondit Anacharsis en soupirant profondément.
— Vous serez servi, monseigneur, et très-exactement, » dit Pierre Herbin en faisant un salut grotesque, et il refermala porte de celle cachette formée d'une planche de chêne très-épaisse, et renforcée de plusieurs barres de fer...
Ainsi que les deux complices en étaient convenus, Herman s'afliibla du manteau d' Anacharsis, sortit de
la maison, monta dans le fiacre, se fil descendre sur le boulevard des Invalides après avoir, au nom d'Anacharsis Boisseau , donné ordre au cocher d'aller, rue de la Victoire , prévenir ses gens de ne pas Pattendre avant deux ou trois jours.
Madame de Bracciano n'avait pas senti s'élever dans son cœur le moindre soupçon contre Herman, ensuite de son entretien avec le colonel.
Douloureusement affectée de voir calomnier celui qu'elle croyait si digne de son amour, elle avait attribué les paroles de Raoul à la jalousie, à l'envie.
L'affection de Jeanne pour Herman avait , pour ainsi dire, atteint à son paroxysme depuis qu'il lui avait raconté sa vie avec tant de candeur.
Depuis ce jour ( la veille de celui où Boisseau avait été enfermé dans la maisun du faubourg du Roule ) , madame Bracciano méditait une grande résolution.
Incapable de commettre une faute , le divorce lui parut le seul moyen d'arriver à ses fins et de concilier son amour et ses devoirs.
Elle ne voulait prévenir Herman d'aucun de ses projets; elle le croyait d'une délicatesse et d'une susceptibilité si grandes, qu'elle ne doutait pas qu'il
ne s'opposât de tout son pouvoir à la détermination qu'elle voulait prendre.
Dans quelques circonstances où madame de Bracciano avait indirectement soulevé cette question, Herman s'était prononcé si formellement à ce sujet, quelle le savait capable de s'éloigner à jamais, plutôt que d'être la cause d'une démarche toujours extrêmement grave pour une femme.
Quant à l'amour d'Herman , elle y croyait sincèrement.
Lorsqu'on aime avec candeur, avec dévouement , avec héroïsme, on est si heureux de ce sentiment , qu'on ne peut croire qu'il ne soit pas partagé. D'ailleurs, les regards furlifs, les demi-mots, les soupirs, les distractions, les rêveries d'Herman n'avaient pas échappé à Jeanne ; et puis , sans outrecuidance , la seule conscience de ce qu'elle valait et de ce qu'elle était lui suffisait pour être sûre de voir Herman accepter sa main avec ivresse dès qu'elle la lui offrirait.
Madame de Bracciano n'avait aucun reproche à se faire : son mari vivait loin d'elle; aucune sympathie , aucuns rapports d'âge et de caractère n'eiistaient entre eux. Elle l'avait épousé par dévouement pour sa famille; le divorce était établi j.our remédier à ces incompatibilités profondes qui succédaient au mariage. Quoi de plus loyal, de plus rigoureusement juste, que de demander à jouir du bénéfice de celle loi !
Les femmes seules sont capables de celle persistance opiniâtre de volonté. Elles seules sont capables de s'aventurer si courageusement au milieu des
événements les plus incertains, sans conseil , sans appui , avec Tunique espérance pour guide.
Madame de Bracciano était d'un caractère singulier. Elle n'avait pas d'amie intime, elle haïssait les confidences. Le véritable amour vit de lui , pour lui et par lui. Elle ne 'parlait donc de ses projets à personne, attendant avec calme le moment d'agir.
Le lendemain de l'incarcéra tion de Boisseau par Herman et par Pierre Herhin , madame de Bracciano vit entrer chez elle , d'assez bonne heure , la princesse de Montlaur.
Celle-ci n'avait pas le moindre soupçon de l'amour de Jeanne pour Herman. Sûre de la solidité des principes de sa nièce, elle blâmait seulement chez elle un excès de pitié qu'elle trouvait mal placée sur cet étranger.
Néanmoins , depuis quelque temps madame de Montlaur avait remarqué un certain changement dans les habitudes de Jeanne : ses accès de tristesse et de gaieté folle, ses mélancoliques rêveries, et surtout la continuelle préoccupation où elle semblait plongée depuis le départ du colonel de Surville.
Raoul n'avait jamais caché l'admiration que lui inspirait, madame de Bracciano; mais il s'était toujours montré si respectueux, si sincèrement dévoué pour elle, que la princesse de Montlaur ne doutait pas qu'il ne fût aussi épris de Jeanne que résolu à contenir son amour dans les bornes de la • plus tendre amitié.
Madame de Montlaur connaissait trop le cœur humain pour ne pas avoir sauvent songé aux diffi-
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rullés, aux dangers de la position de sa nièce, belle, jeune, charmante el mariée à un homme qu'elle ne pouvait aimer.
On a dit comment, indiscrètement instruite, à l'insu de sa tante, que le mariage qu'on lui proposait pouvait rappeler d'un cruel exil deux de ses vieux parents et faire rentrer la princesse de Moniteur dans ses grands biens, Jeanne avait formellement, impérieusement voulu celte union.
Ignorant la cause secrète de cette détermination, sa famille ne vit dans cette conduite que le vif désir assez commun aux très-jeunes personnes, de se marier el d'avoir un grand étal dans le monde; el puis enfin, sans cette union, Jeanne restait très-pauvre, l'empereur ne consentant à rendre les biens immenses de la famille de Souvry qu'à la condition expresse que leur héritière épouserait le duc de Bracciano.
Plus tard, la princesse de Montlaur apprit par quelle courageuse abnégation Jeanne avait sacrifié son avenir au bien-être de sa famille.
Son admiration et sa douleur furent extrêmes , mais le malheur était irréparable; ces circonstances rendaient donc la position de madame de Bracciano doublement intéressante aux yeux de sa tante.
Connaissant la noblesse du caractère de Raoul et l'éminenle vertu de Jeanne, la princesse de Montlaur vit donc presque sans crainte se développer chez M. de Surville un amour vif et pur qu'elle croyait partagé par madame de Bracciano.
Il faut prendre l'humanité pour ce qu'elle est et pour ce qu'elle peut , pensait la princesse. Jeanne
remplit rigoureusement ses devoirs d'honnête femme ; elle a pour son mari les égards qu'elle lui doil , sa conduite avec lui est irréprochable. Ce mari n'a ni ses goûts ni son âge ; il ne peut exister entre eux aucune sympathie : combien déjeunes femmes à sa place auraient failli !
Qu'importe donc qu'elle ait le cœur tendrement occupé? L'homme qu'elle aime est en tout digne du sentiment délicat qu'il inspire. Pour Jeanne, ce vertueux et touchant amour sera la sauvegarde la plus sûre contre les périls qui environnent une jeune femme.
Sans doute, cette manière de penser s'éloignait un peu de l'austère et rigide théorie du devoir ; mais les résultats que la princesse avait le droit d'en attendre assuraient le bonheur et la tranquillité de sa nièce.
Voyant donc Jeanne plus rêveuse, plus absorbée que d'habitude depuis le départ du colonel, madame de Montlaur, sachant combien il y a de consolations dans une confidence même indirecte, venait tâcher d'enlever sa nièce à ses pensées mélancoliques, craignant aussi que M. de Bracciano ne s'aperçût de la tristesse de sa femme.
«Bonjour, mon enfant, dit affectueusement la princesse, en baisant Jeanne sur le front. Je viens vous faire une guerre abominable sur l'engourdissement où vous semblez plongée depuis quelques jours... Je veux vous dire mille folies et vous rendre honteuse en voyant qu'une vieille grand'mère comme moi est plus gaie que vous.
— Mais, ma bonne tante... je suis loin d'être triste...
— Allons... allons... est-ce que je ne sais pas combien ces beaux grands yeux-là sont animés et brillants quand ils veulent? est-ce que j'ai oublié le fin et charmant sourire de celle petite bouche, maintenant si vilainement boudeuse? Voyons, qu'avezvous, madame la duchesse? Êtes-vous jalouse des grandes manières de madame la baronne Merluchon ou de madame la comtesse Bridou? C'est qu'aussi ces belles dames-là ont été joliment ëduquées, et à la Jean-Jacques, encore, s'il vous plaît, ce qui leur était bien facile , puisque leur père était premier laquais de M. de Girard in d'Ermenonville, chez qui ce pauvre Rousseau recevait une hospitalité si délicate et si louchante.
— Non, ma tante, je ne suis pas jalouse de ces dames, dit Jeanne en souriant de la malignité de sa tante. J'ai la modestie de ne leur rien envier.
— Tenez, mon enfant , je ne me contente pas de celle réponse; vous avez quelque chose : il faut que je sache ce secret; je suis d'ailleurs dans un de mes jours de taquinerie et de méchanceté , qui faisaient si grand'peur à ce pauvre maréchal de Richelieu. Ah! jarni, ma commère, me disait-il dans son beau langage des Porcherons, où il s'était perpétué depuis la régence : Que terrible femme vous faites ! v'Ia « q'vous allez m'ruchonner! m' rabrouer ! Qu'èque « vous avez donc cont'moi ? T'nez , j'ai toujoux eu a du guignon avé l's honnêtes femmes ! »
— Eh bien! ma tante, dit en riant madame de Bracciano, je vous dirai comme M. de Richelieu : Qu'avez-vous donc contre mon secret... en admet*
tant que j'aie un secret? Et puis, pourquoi ètesvous dans un de vos jours de méchanceté ?
— Pourquoi... pourquoi, dit la princesse de Montlaur, oubliant un moment le sujet qui l'amenait chez sa nièce, parce que l'impudence et la grossièreté me révoltent toujours, et que je viens ce malin de trouver l'occasion de beaucoup me révolter.
— Gomment cela, ma tante?
— Hier, mon homme d'affaires m'avait dit qu'il y aurait une démarche à faire auprès d'un monsieur Bernard, propriétaire de bois qui longent les nôtres, afin d'obtenir de lui le rachat de deux cents arpents qui nous avaient autrefois appartenu... Étant l'impétrante, m'avait dit l'homme de loi, je devais rendre visite à ce monsieur, qui tenait absolument et opiniâtrement à me voir, et avait des occupations trop conséquentes pour se déranger; je me résignai à aller chez ce M. Bernard, pensant que je pouvais bien faire ce sacrifice pour vous laisser un jour votre belle forêt d'Ancenis bien complète et bien carrée.
— Ma tante ! dit Jeanne avec un accent de triste et louchant reproche.
— Que voulez- vou s , mon enfant, mon ambition est là, pardonnez-la moi... Je me décide donc, et me voilà en route pour me rendre chez ce banquier riche à millions, m'avait-on dit. J'arrive, et pour premier chagrin je le trouve installé rue Saint-Dominique, dans l'ancien hôtel de Clerambault, où j'avais autrefois passé ma vie ; les deux ailes étaient en pleine démolition, et on mettait la cognée dans les beaux arbres séculaires de ce magnifique jardin planté par Lenôtre. Hélas! mon enfant, je ne sais
pourquoi, nous autres vieillards, nous éprouvons toujours une émotion pénible en voyant abattre de vieux arbres; c'est une puérilité... mais cela m'attriste et m'indigne. Enfin je traverse le grand vestibule désert cl glacé. En se refermant, la grande porte vitrée résonne dans cet immense escalier, sonore comme une cathédrale; encore une pauvreté, mais ce bruit me fit mal , me parut lugubre, personne n'était là pour me recevoir. Je montai au premier, je vis le mol caisse, écrit en grosses lettres sur la porte de l'antichambre de ce qui était autrefois les petits appartements de ma pauvre et excellente amie la duchesse de Glerambault. J'entre : quelques jeunes gens écrivaient dans une manière de cage grillée en fil-de fer; aucun ne se lève; je ne suis guère d'un caractère ou d'un âge à être timide, mais au premier abord , la grossièreté m'atterre, et en face de certaines gens, je me sens aussi dépaysée que le serait un Parisien chez les Hurons... Je demande M. Bernard. Tous ces jeunes gens me regardent, et ma ligure de Mère- Bobie ne leur paraissant pas digne d'un grand respect, ils se mettent à me rire au nez pour toute réponse; pourtant, le plus petit de la bande, éveillé comme un singe, me répondit en me montrant une porle : Là , en face , madame , M. Bernard est dans son bureau ; et toutes ces jeunes tètes de se rabaisser sur leur pupitre. Vous allez rire, ma chère enfant, mais je vous assure qu'en tournant le bouton de celte porte doul les huissiers de la duchesse de Clerambaull ouvraient autrefois les deux battants devant moi, je me sentais beaucoup plus embarrassée que lorsqu'il y a cinquante ans à peu près, à jmreiUc
époque, sorluul du couvent, je me présentai clans le même salon pour faire mes visites de noces avec le priuce de Montlaur... Enfin j'entre, et je vois un gros homme coiffé d'une casquette, et écrivant devant un bureau ; il me regarde sans se lever, sans se découvrir ; il me demande brusquement ce que je veux... Si la brutalité m'accable d'abord, je me révolte ensuite. « Je veux d'abord une chaise , monsieur, car mon âge commande, je crois, quelques égards. — Prenez-en une, et dites-moi vite ce que vous me voulez, car je n'ai pas de temps à perdre, » me répond ce mal tôlier. Je m'assis et lui dis : « Je viens, mousieur, pour l'acquisition des bois voisins de la forêt tTAncenis. — Vous êtes la princesse de Montlaur? dit M. Bernard , en levant vivement la tête , et sans me saluer davantage , car que peuvent respecter les gens qui ne respectent pas la vieillesse? Eli bien , madame, je suis enchanté de vous voir; vous voulez donc racheter les bois de Saint-Surin? — Oui, mousieur. » Et alors , mon enfant , voilà cet homme qui se met à me faire des contes inimaginables sur les convenances de ces bois pour moi. Vous pensez bien que je ne voulais pas entror en discussion avec cette espèce, et je lui disais toujours : « Monsieur, c'est très— bien; mais le prix, le prix?» Et M. Bernard de recommencer ses appréciations interminables. Nous en étions là lorsque la porte s'ouvrit brusquement, et je vois entrer un affreux boiteux, d'une tîgure repoussante, qui va droit au banquier, et qui lui dit brusquement : « Mes papiers! — Tiens , c'est toi, Pit?rre Herbin (je ne sais comment j'ai retenu ce nom— là)? dit le Bernard en lui tendant la main ; et
ces deux hommes commencent à s'entretenir à voix basse comme si je n'étais pas là. Ces deux figures basses me rappelaient , à en frémir , les citoyens de 93. Après quelques moments de conversation , le Bernard se leva, alla prendre dans une grande caisse eu fer un volumineux paquet cacheté et le remit au vilain boiteux, en lui disant : ails sont tels que tu me les as confiés il y a trois ans. — Au revoir, » dit le boiteux, et il sortit. Je ne sais pourquoi, mon enfant, ces mots il y a trois ans, en reportant ma pensée vers le passé , me firent penser à votre mariage , qui eut lieu à cette époque, ei le ressouvenir de votre dévouement me jeta dans des pensées si mélancoliques , que j'oubliai de donner à cet impertinent banquier la leçon qu'il méritait, et je terminai l'acquisition du bois au prix qu'il voulut, et je sortis de chez lui sans qu'il se levât seulement.
— Quelle grossièreté ! dit Jeanne indignée.
— Ma moqueuse nièce me dira que je vante toujours l'ancien régime, dit en souriant la princesse. Eh bien! autrefois... lorsque la femme de notre procureur, maître Dubois, venait nous quêter pour l'œuvre de Saint-Lazare , M. de Montlaur ne manquait jamais de la reconduire respectueusement jusqu'à son fiacre, et restait tête nue sur le perron jusqu'à ce que cette modeste voiture fût sortie de la cour d'honneur de l'hôtel. »
A ce moment un valet de chambre de madame de Bracciano lui remit une lettre.
Jeanne la lut... devint d'une pâleur enrayante, et avant que sa tante eut pu lui faire une question,
LEâ LETTRES. ' 9?
elle entra promplement dans sa chambre à coucher, dont elle ferma vivement la porte.
La princesse de Moiitlaur était encore plongée dans Tétonnement que lui causait la disparition de sa nièce, lorsque M. de Bracciano parut dans le boudoir.
La lettre que madame de Bracciano venait de recevoir était d'Herman.
Elle contenait ces mots :
<n Madame,
a Voici les dernières paroles d'un homme qui a en vain lutté contre la fatalité ; la force lui manque, il avoue sa faiblesse , il se résigne, il meurt avec calme et sérénité.
« Quand j'étais enfant, j'ai quitté le bon miuistre qui m'avait élevé, sans lui dire le douloureux secret de mon cœur; je ne veux pas quitter la vie sans vous dire le secret du seul bonheur que j'aie jamais ressenti...
« Dans ce moment suprême ma timidité s'efface.
« Ne pas vous avouer la vérité... , toute la vérité... , me semblerait un crime.
« Peut-être ma sincérité me vaudra-i-elle la dernière grâce que j'ose espérer de vous.
a Du moment où le hasard me conduisit près de vous , je vous ai aimée , comme on aime Dieu , dès qu'il se révèle à vous.
« Je vous ai pieusement aimée, vous sur votre troue resplendissant, moi à genoux, les mains jointes, perdu dans la foule.
« Cet amour saint , ignoré , recueilli , avait pour moi des douceurs ineffables que la religion offre à ceux qui prient avec ferveur, avec conviction.
« J'aimais pour le bonheur d'aimer, comme ou croit pour le bonheur de croire, sans espérance folle et impie.
« Au moment de paraître devant Dieu, je ne fais pas de comparaison sacrilège.
« Dans sa pitié, dans ses bontés infinies, il choisit les âmes les plus nobles parmi les plus nobles, les plus pures parmi les plus pures; il leur donne l'augélique mission de consoler ceux qui souffrent et qui l'implorent.
« Oh ! je ne me suis pas mépris, j'ai toujours vu en vous le saint Archange qui, me montrant le ciel, me disait : Tes maux finiront bientôt.
« Dieu m'a béni... au lieu de quitter la vie avec douleur et regret... je la quille avec ravissement.
(( Je me suis épuré par les pensées que j'ai puisées dans ma sainte adoration pour vous... pour vous... vivant symbole de la grandeur et de la rémunération divine !...
« Il me semble qu'une intelligence éthérée m'emporte vers des régions inconnues... A mesure que j'écris ces ligues, dont chaque mot est un pas vers l'éternité, les nuages qui obscurcissaient mon esprit
semblent se dissiper... Tout à l'heure... en commençant cette lettre, quelques faibles liens m'attachaient encore ici-bas. Maintenant ils se rompent... je suis dans un milieu qui n'est déjà plus la terre... qui n'est pas encore le ciel... au-dessous de moi... la vie... l'humanité, ses passions vagues, confuses, amoindries... Ainsi, quand on s'élève dans les airs... les grandes villes... les lacs... les forêts... les montagnes se confondent en taches obscures., à peine visibles dans l'immensité...
« Mon esprit monte vers Dieu... votre voix m'appelle... je vois l'aurore de l'éternité... mes yeux se ferment... je suis ébloui
a Je sors d'un profond évanouissement.
« Tout à l'heure je me suis demandé si j'existais. J'ai regardé autour de moi... J'ai passé mes mains sur mon front brûlant... j'ai relu le commencement . de cette lettre.
« Je me suis souvenu de tout.
« J'ai en effet éprouvé une sensation étrange, profonde, indéfinissable... Tout en moi treyaille encore...
a 11 me semble que cela a été un rayonnement formidable... auquel a succédé une nuit d'abîme... une nuit épaisse et lourde qui m'oppressait
« L'esprit de l'homme est étrange.
« Sa fantaisie le ramène du ciel à la terré... Tout à l'heure il m'a semblé entrevoir les perspectives sans fin de l'immensité... dans l'éternité... Maintenant je pense avec délices aux moindres réalités
de la terre... réalités charmantes que votre présence embellirait encore, comme l'éclat du soleil embellit un site déjà merveilleux...
« Vous ne savez pas les rêves enchanteurs qui m'ont conduit au terme où j'arrive...
« Vous ne savez pas que vous m'avez rendu la vie impossible... par 'les songes d'or que votre pensée évoquait dans mon esprit.
a Vous ne connaîtrez jamais , hélas ! le paradis dans lequel je vivais auprès de vous.
u J'ai comme un pressentiment que ces visions m'apparaîtront de nouveau, quand je vais dormir du sommeil éternel.
« J'ai toujours cru que, dans sa mansuétude, Dieu donnait à ceux qu'il voulait récompenser le rêve de leur vie, pour l'éternité...
« Le songe d'or de ma vie , c'était une retraite cachée comme un nid d'oiseau, au milieu de grands bois, de fraîches eaux, de solitudes profondes; c'étaient de longues rêveries sur ces lacs que la lune argent ait, et où nous glissions dans un frêle esquif, comme deux ombres heureuses.
« C'étaient les douces et riantes causeries des veillées d'hiver, quand la flamme du sarment pétille gaiement dans l'âtrc, et que la bise mugit au dehors. « Dites... dites... la vie est-elle désormais possible, quand on a osé élever sa pensée jusqu'à ces enchantements ?
« Pardon , me voici plus calme , j'ai prié. « Je ne me sens aucune amertume dans le cœur, aucun doute, aucune crainte... Dieu m'approuve...
« Je n'attenterai pas à ma vie, et pourtant demain, à cette heure, je ne serai plus.
« J'ai compris vos dernières paroles... lorsque je vous ai raconté ma triste enfance...
« Jeanne... vous m'aimez!... Oui, vous m'aimez... Je le sens aux aspirations qui depuis deux jours m'exaltent au-dessus de l'humanité.
a Jeanne... rassurez-vous... Je vais mourir, mourir au nom de cet amour que voire houche n'a jamais avoué, que vos yeux n'ont jamais trahi, el que pourtant Dieu m'a révélé...
« On dît que certains élus... sont avertis du moment de leur mort par une harmonie invisible et surnaturelle... qui les plonge dans une extase infinie.
« Il en est ainsi de moi , Jeanne.
« Les félicités radieuses qui depuis deux jours s'é- >eillent dans mon âme m'avertissent que mon heure est venue.
a Le bonheur que je ressens agrandit tellement mon cœur, qu'ici-bas l'air me manque.
« Pourquoi vivrai-je maintenant?
« Votre cœur généreux, votre âme noble et délicate, comprendront les causes qui me rendent la mort si douce et qui désormais me rendront l'existence si arnère.
« Et puis, après une pareille lettre,., oserai-je jamais reparaître devant vous?...
« Adieu... et pour toujours... adieu...
« Une seule el dernière grâce...
« Cette croix que je vous envoie a appartenu à nia mère... C'est ce que j'ai de plus cher au monde...
baisez-la pieusement... Je vous en- prie, et demain nu point du jour renvoyez-la-moi... mes lèvres glacées la presseront une dernière fois ;... elle vous sera remise et vous la garderez en souvenir d'HËRMAN... « Priez pour lui !... »
La tournure mystique de cette lettre devait faire une profonde impression sur madame de Bracciano, et la déterminer à la grave résolution qu'elle avait prise , si elle n'y eût pas été déjà décidée.
Au lieu de la jeter dans un douloureux accablement, cette lettre, qui révélait un amour si exalté, si religieux, lui causa les plus ravissantes émotions.
D'un regard triomphant, elle mesura la distance énorme que d'un mot elle pouvait faire franchir à cette âme abîmée dans un bonheur si désespéré.
Elle avait elle-même des susceptibilités trop délicates pour ne pas comprendre le sentiment qui dictait la détermination d'Herman.
Avec quel orgueilleux bonheur elle viendrait donc à lui pour lui offrir sa main, pour réaliser les rêves que ce malheureux enfant regardait comme impossibles !
La phrase qui peignait la jouissance d'un bonheur calme et pur, au milieu d'une retraite paisible, avait fait délicieusement tressaillir madame de Bracciano, qui détestait l'éclat, la vie brillante et tumultueuse à laquelle elle était condamnée.
Les sentiments qui avaient dicté cette lettre devaient produire un effet puissant sur Jeanne.
Ce malheureux enfant se résignait à mourir avec tant de douceur ! Il se faisait même la mort si belle
en la parant de ses plus chers souvenirs ! Il y avait dans ses phrases sans suite un te] mélange d'amour et de pitié, de respect et de passion contrainte, d'espérance immortelle et de regrets amers, de confiance et de crainte, que madame de Bracciano se décida sur Theure à avoir une entrevue décisive avec son mari.
Par une de ces présomptions inexplicables dans le succès de ce qu'on désire ardemment, il ne lui vint pas une seule fois à la pensée qu'Herman pouvait mourir avant qu'elle eût pris la détermination qui devait lui sauver la vie.
Elle lui écrivit cette lettre à la hâte :
« Vous ne mourrez pas... vous vivrez heureux... Vous avez dit vrai... J'ai mission de vous combler de tout le bonheur que vous méritez... L'honneur, le devoir, me tracent une ligne dont je ne dévierai pas... Dans une heure vous recevrez un mot de moi... Tout sera décidé... Espérez tout... »
Cette lettre envoyée, madame de Bracciano réfléchit quelques moments avant de se rendre auprès de -son mari.
Dans son assurance aveugle, elle ne mettait pas en doute un instant que M. de Bracciano ne consentît seulement à un divorce ; vivant avec elle dans les termes les plus froids et les plus polis, il ne devait, pensait-elle, attacher aucune importance à cette séparation.
Elle le savait fort intéressé; elle était décidée d'avance à lever au besoin toute difficulté en lui abandonnant ses grands biens, ne se réservant que la somme la plus modique, toujours suffisante pour
vivre avec Herman dans quelque obscure et douce retraite.
D'un caractère noble et loyal, elle eut un moment la pensée de tout avouer à son mari, de lui dire qu'elle voulait épouser Herman Fors ter... mais elle pensa que si M. de Bracciano voyait cette séparation à regret, Herman, étranger, proscrit, sans appui, pourrait peut-êlre éprouver les ressentiments de sa colère : elle se décida donc à ne pas parler de lui.
Pourquoi, au moment de prendre une détermination si importante, Jeanne ne consulta-t-elle pas la princesse de Montlaur?
Ce fut sans doute parce qu'elle savait l'antipathie de la princesse pour Herman, et ses idées inébranlables sur le divorce, qu'elle regardait comme une monstruosité...
Comment Jeanne ne mit-elle pas un moment en question le consentement de son mari? C'est qu'à force de caresser dans le secret et dans la solitude une idée qui vous est chère, on prend le désir qu'on a pour la raison : on oublie peu à peu les impossibilités qui peuvent renverser ce projet chéri, et on prend enfin l'absence de contradicteurs qu'on n'a point interrogés pour le manque de contradictions naturelles.
Madame de Bracciano ayant fait demander si son mari était chez lui, on lui répondit qu'il était dans le boudoir avec la princesse Montlaur.
Elle y rentra.
La princesse de Montlaur était restée très-inquiète de la subite disparition de sa nièce ; elle ne put réprimer un mouvement de joie lorsqu'elle la vit repa raîlre dans le boudoir.
M. de Bracciano arrivait des Tuileries. Il était en
habit de cour. La magnificence de son costume con-
f trastait vivement avec l'exiguïté .de sa taille, et avec
l'expression rusée, sournoise, presque .basse de sa
physionomie. „
Quoique la princesse ne fût pas instruite .du grave sujet de conversation que sa nièee allait soulever, elle fut frappée de son air solennel et décidé.
Les joues de Jeanne étaient plus colorées que de coutume ; ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire ; elle se trouvait dans le paroxysme fiévreux de ses grandes résolutions.
M. de Bracciano, s'approchant de sa femme avec une politesse cérémonieuse, voulut lui prendre la main pour la baiser; mais Jeanne, la retirant avec un mouvement plein de dignité, lui dit d'une voix dont elle ne pouvait maîtriser l'émotion :
« J'ai, monsieur, un très-sérieux entretien à avoir avec vous... Vous permettrez que je donne des ordres pour que nous ne soyons pas interrompus. » - .M. de Bracciano s'inclina. '> '• *', -
40« LE COUWU 0* 8URV11XB.
« Mon enfant, je me relire, » dit la princesse de Montlaur.
Un moment Jeanne hésita avant de laisser sa tante s'éloigner. Pourtant elle s'y résolut, craignant que l'étonuemenl, que la douleur que manifesterait peutêtre madame de Moniteur, ne U fit faillir de sa résolution.
« M* tante, j'irai chei vous tout à Pbetfr», «dit- elle à la prineesae de Montlanr, qui la rogi*d*d avec une aorte d'inquiétude.
Jeanne la reconduisit jusqu'à la porte du premier saJom
« Qu'avez-vons doue, mon enfant f loi dit tout bas «a tante, voua terniriez agitée ! En vérité, vous m'effrayez presque J
— Rassurez -vous, ma bonne tante, ce n'est rien... Seulement, veuillez m'attendre chez vous...
— Soit... mais venez le plus tôt possible, car îe ne sais pourquoi je suis inquiète malgré moi, » dit la princesse en s'en allant.
Madame de Bracclano alla retrouver son mari.
Lorsque Jeanne se trouva avec lui, cette pensée rapide comme la foudre, traversa son esprit :
Si M, 4e BraccianQ refusait le divorce. !
Et Herman était là, sur le point d* mourir, et ejje venait de lui donner un radieux espoir,,.
Il n'y avait pas À hésiter ( il lui fallait à tout prix obtenir ce qu'ilte désirait.
La malheureuse femme sentit un moment ion eaar se glacer à l'aspect de&m mari. Calme, impassible, il .l'çb*mait attentivement parodessus «es beatcles
LE MVQftC** tOT
d'or, qu'il avait abaissées sur son nez droit et aigu comme le museau d'une belette,
et Je suis à vos ordres, madame, seulement je vous demanderai la permission de m'asseeir.. . je suis longtemps resté debout aux Tuileries, et je me trouve très-fatigué.., Ah l j'oubliais do vous dire que l'empereur s'est plaint, d'ailleurs le plus gracieusement du monde, de ce qu'il ne vous avait pas vue depuis quelque temps... J'ai pris sur moi, et j'espère que vous m'approuverez... j'ai pris sur moi de lut promettre qu'à l'avenir vos absences de la cour seraient mojns longues... je vous engage très-inslamraent à Unir cette promesse... l& plus grand emploi de la maison de l'impératrice n'est pas encore donné, et j'ai tout lieu de croire <jue vous l'obtiendries facilement, en nionfrant un peu plus d'assiduité au «bateau,.. »
Madame de Qracciano fut atterrée. Le début de cet entretien était si éloigné du sujet qu'elle voulait amener que, réfléchissant aux moyens d'j arriver, elle répondit presque machinalement : * Oui, monsieur.
— Je n'attendais pas moins de vous, madame, dit M. de Bracciano, d'un ait? très* satisfait , et, se rapprochant de sa femme, il lui dit confidemment :
— Vous ne sauriez croire l'immense intérêt que j'attache à la réussite de ce projet; puisque vous êtes si bien disposée à cet égard, je puis tout vous dire... Eh bien ! d'après les questions et les graeieui repror clies de l'empereur sur votre absence, je ne doute pas qu'il ne songe à vous pour la surintendance do la maison de l'impératciie,.; fonctions dés jd«» "»î
108 LE COLONEL DE StRVlLLE.
portantes, que votre cousine madame la princesse de Guéménée remplissait, je crois, avant la révolution auprès de la reine de France... »
Jeanne voyait avec terreur la conversation prendre cette tournure confidentielle; elle sentait qu'il lui faudrait presque arriver sans transition à la dangereuse question qu'elle voulait soulever; pourtant elle espéra trouver un prétexte, sinon de rupture, du moins de discussion , dans le sujet même dont son mari l'entretenait alors.
Elle reprit donc : « Je ne sais, monsieur, quel intérêt vous avez à ce que j'accepte ces fonctions auprès de l'impératrice, dans le cas où l'empereur me les offrirait ; il me semble que votre position est faite pour satisfaire à l'ambition la plus démesurée.
— Écoulez-moi... ma chère enfant, dit M.deBracciano avec un accent de tendresse presque paternelle qui épouvanta Jeanne. Je puis, je dois tout dire $. la compagne de ma vie. » Jeanne fit un mouvement d'effroi. M. de Bracciano ajouta en souriant : « Non pas peut-être à la compagne de ma vie actuelle, mais à celle qui sera la compagne de ma vie dans quelques années. Quant au présent, je me rends justice... Vous êtes belle, jeune, charmante... Mes préoccupations politiques, mes fonctions, mes travaux, me rendent souvent sombre et morose; je ne voudrais pour rien au monde venir attrister vos riantes années'; aveuglément confiant dans la loyauté de votre caractère, je vous laisse aussi libre que si vous étiez veuve... Vous avez vingt ans... c'est l'âge dès galanteries, des doux propos , des coquetteries innocentes qui occupent l'esprit sans atteindre le- cœur. Vous savez si j'ai
jamais gène, contrarié le moindre de vos désirs. Eh ! mon Dieu, pourquoi l'aurais-je fait? Pouvais-je vous dotiner ce que je vous aurais défendu d'accepter des autres, petits soins, assiduités gracieuses? Non, sans doute, je vous' le répète, je sais que mon heure à moi n'est pas venue... Mais dans douze ou quinze ans... lorsque vous aurez reconnu le vide... le néant de ces amusements d'aujourd'hui, lorsque vous chercherez le honneur domestique, ah... mon temps alors approchera.- Croyez-moi, Jeanne, dès que, revenue de vos illusions de jeunesse , vous serei sur le seuil de l'âge mûr, c'est avec plaisir que vous serrerez la main qu'un sincère et vieil ami vous offrira pour vous aider à traverser une longue et paisible vieillesse. » •
Malgré l'expression de sécheresse et d'ironie habituelle à sa physionomie, M. de Bracciano semblait ému en prononçant ces paroles.
Jeanne, au comble de l'étonnement et de la douleur, car l'occasion qu'elle avait cru rencontrer lui échappait, Jeanne ne put s'empêcher de lui dire... ce Mais, monsieur... ce langage...
— Vous surprend, n'est-ce pas?... Eh! mon Dieu !... vous êtes si entourée, je suis moi-même si occupé que je n'ai guère le temps de vous parler... et puis, je craindrais de me faire haïr en vous importunant davantage... Je tiens tant à votre affection... Je bâtis tant de châteaux en Espagne, toujours pour nos vieux jours ! car c'est à celte époque que je vous attends, et que je veux vous séduire à tout prix, » dit M. de Bracciano en souriant. Puis, prenant la stupeur de sa femme pour un acquiescement tacite, il
U$ LE COLONEL DE SlîBVlLLE.
reprit : «Ce qui, d'ailleurs, m*enhardit aujourd'hui, c'est que j'ai à tous parler de ces fondions de surintendante... Entre nous, je considère votre acceptation eomme très-grave... moins pour le présent peut-être que pour l'avenir... Et, je vous le répète, ma chère amie, c'est surtout vers l'avenir que se tournent mes regards, puisque je dois partager cet avenir avec vous... Ce que je vais vous dire, ajouta M. de Braceiano, en baissant la voit, est du dernier secret. À cette heure, l'empereur domine le monde. Sa puissance est à son apogée. Il épouse la fille d'un grand monarque... Mais les plus brillantes fortunes ont leurs revers... Qui sait si son étoile ne pâlira pas... qui Mit si le tout- puissant vainqueur d'aujourd'hui ne sera pas uu jour trahi par le sort des armes auxquelles il demande trop peut-être?... Dans ce cas .. (il faut tout prévoir) 1 influence que votre esprit, que votre charme, vous auront nécessairement acquise sur l'impératrice, auprès de laquelle vous seriez placée, nous deviendront d'un puissant secours... S'il y a par malheur une réaction des souverains légitimes contre les souverains populaires, il se pourrait, comme le disait l'autre jour votre tante, que l'empereur d'Autriche fut obligé de faire cause commune avec eux !... Ce serait la cause de l'Europe contre la France... Alors l'impératrice serait peut-être appelée, sinon à devenir l'arbitre de ces grands démêlés... du moins À y prendre une large et glorieuse part;... placée entre un père et un époux, sa position, habilement ménagée, pourrait lui donner une double et puissante influence.», surtout si elle agissait d'après les conseils sages, habiles, éclairés, d'une amie justement
Lt ratoac*. m
aimée et écoutée. Dans ce ces, quelle que soit l'Issue 4e la lutte qui s'engagerait entre l'eitiperenr et l'Eu* rope, l'amie, le confidente, potir ne pas dire le secrète directrice de la fille des Césars, serait assurée dà sort le plus brillant , soit que l'empereur conservât sou trône, soit que le» Bourbons revinssent en prendre possession; car, dans les avis que l'amie dont je parlé donnerait à l'impératrice, les intérél» des prince* • légitimes seraient plus ou moins vivement plaides, selon les circonstances»., le n'ai pas besoin de vous dire que cette amie appartiendrait, par sa naissance* aux pins anciennes maisons de France... Eli bien! Jeanne, ajouta le duc d'un ton de voix insinuant et en contenant à peine les transports d'ambition qui s'élevaient en lui à cette pensée.. . eh bien ! ma chère Jeanne, vous devinez facilement que c'est cet admirable rôle d'amie éclairé* que je désirerais vous voir jouer auprès de l'impératrice.
— A moi, monsieur? s'écria Jeanne.
— - A vous, ma chère amie, n'en soyez pas étonnée ; vous le remplirez à merveille, grâce à votre séduction naturelle et aux habitée conseils d'un homme rompu à la politique de l'Europe 4 et estez revenu des exagérations du devoir pour savoir se plier aux circonstances* afin de les maîtriser à son profit. »
La stupeur de Jeanne était si profonde, qu'elle ne pouvait répondre nn mot. Son mari, la croyant trèsattentive, continua : t Si, au contraire, les fâcheux événements dent je vous parle n'arrivaient pas, si r empire se consolidait, pour être plus restreinte, votre influencé n'en serait pas moins grande, moins utile : l'empereur ne sera jamais dominé par on mi*
nistre... mais il peut l'être par sa femme sans s'en apercevoir... Vous ne sauriez croire combien il était bon pour l'impératrice Joséphine, et puis, voyezvous, avec l'âge, l'ambition s'éteint, on recherche davantage les jouissances de la famille ; si l'impératrice donnait un fils à l'empereur, et qu'elle fut ha» bilemenl dirigée par une amie dévouée, peu à peu elle finirait par prendre un très-grand ascendant sur Napoléon. Or, avec de la séduction, vous en avez, avec de l'habileté, on m'en reconnaît, vous sentez que nous pourrions, vous et moi, diriger et utiliser cet ascendant à notre gré... et peut-être au profit de notre position... »
Craignant d'avoir été trop crûment ambitieux et d'avoir effarouché la délicatesse de sa femme, M. de Bracciano ajouta : « Vous pourriez ainsi, par exemple, rendre de grands services au parti royaliste... obtenir bien des grâces, non pour vous, qui êtes la personne du monde la plus désintéressée, mais pour les vôtres.*. Vous comprenez, ma chère enfant, que tout ceci est fort grave... Je n'en ai jamais dit un mot à personne; je vous en parle, parce que je compte sur vous pour m' aider à obtenir cette place qui, par suite, comme je crois vous l'avoir démontré, assure notre avenir, en tout état de cause, d'une manière inébranlable. »
À mesure que madame de Bracciano avait écouté son mari, ses idées, d'abord confuses, s'étaient peu à peu éclaircies ; elle avait clairement distingué, à travers les semblants dont il avait coloré son discours, que le duc ne songeait qu'à se faire de sa femme un instrument qui, dans toutes les chances ejonuées, pù(
servir à sou ambition et à ses ténébreux desseins. «Madame de Bracciano crut trouver un excellent prétexte à une grave discussion dans la proposition formelle que son mari venait de lui faire. Elle lui répondit après un silence de quelques minutes :
« Je regrette beaucoup, monsieur, de venir contrarier vos projets; mais je vous prie formellement de ne faire aucune démarche en mon nom ou au vôtre pour obtenir la place de surintendante de la maison de l'impératrice.
— Et pourquoi cela, madame?
— Parce que l'empereur me l'offrirait demain, monsieur, que je la refuserais.
— Vous la refuseriez! s'écria le duc stupéfait; vous la refuseriez! et tout à l'heure vous m'avez donné presque votre consentement ! vous m'avez encouragé à vous dévoiler tous mes plans, à vous dire mes plus secrètes pensées, ajouta- 1 — il en la regardant d'un air soupçonneux.
— Je ne vous ai rien promis, monsieur. Si je ne vous ai pas interrompu, c'est que je voulais voir jusqu'où pourrait aller votre ignorance complète de mon caractère...
— Que voulez-vous dire, madame?
— Franchement, monsieur, me croyez-vous faite pour servir d'instrument à votre ambition, pour être la complice de vos menées souterraines ou de vos ingrates espérances?
— Madame... vous vous méprenez, vous ne m'avez, je le vois, pas compris, » dit froidement le duc, contenant son regret de s'être presque dévoilé.
Les âmes basses et médian les redoutent toujours
les trahisons qu'elles sont capables dé faite, ei le dttè méconnaissait assez Jeanne pour craindre stift indiscrétion an sujet de ce qu'il lui avait dit su* la chute possible de l'empereur.
« Je ne me méprends pas, monsieur; volis m*avez positivement dit qu'une fois placée auprès de l'impératrice je pourrais, par mon habileté, acquérir asseï d'influence sur elle pour diriger à mon gré et au vôtre l'ascendant qu'elle prendrait nécessairement sur l'empereur, et que, dans le cas ou Napoléon tomberait un jour sous les efforts des rois coalisés...
•>-* Madame, s'écria le due en devenant pâle de crainte, pas un mot de plus, ce serait indignement abuser d'un moment de confiance et d'abandon.
— Monsieur, vous vous oubliez, je n'ai pas sollicité voire confiance... vous m'avez dit vos secrets... parce que vous me croyiez capable (Je servir des projets que je ne veut pas qualifier... Miis vous pouvez être tranquille et compter sur ma discrétion.
— • Je fais mieux, madame, je compte assez sur votre bonté, et, s'il faut le dire, sur votre intelligence de vos devoirs, pour être certain que vous accepterez les fonctions que je demanderai formellement à l'empereur en votre nom. »
Madame de Bracciano regarda s/m mari avec éton-* nement, et lui dit ;
a Monsieur, cette insistance est au moins bizarre*.* et vous avez trop de bon sens pour y .persister,
— Madame, dit froidement le duc, j'ai l'honneur de vous dire que vous accepterez les fonctions.
** Mais* monsieur. t.
Madame, j*ai hionnetir de tous répéter que fut» lès accepterez...
««-.Mais, monsieur!
«- Mais, madame* je lé veux.
**i. Vous le voulez, monsieur!... Et de tjuel droitf et quelle sera la puissance qui me forcera d'obéir? •
— Ma volonté, madame.
— Voire volonté!... monsieur! l'ambition vous rend insensé !
■>— Pas tant qtle vous croyez,... et pour prouver que j'ai l'esprit très-sain, écoutez bien, madame, de que je vais vous dire. Depuis trois ans je vous al épousée;... grâce à moi, les grands biens de votre maison vous ont été rendus; grâce â moi, vos parents dans l'exil ont été rappelés... C'est peu,»., ce n'est rien, je le veux bien... Vous êtes d'Une antique noblesse* je suis Jérôme Morisson, fils de mes œuvres. L'empereur, dans son système de fusion, a voulu rai* lier l'empire à l'ancien régime par quelques mariages comme le nôtre; c'est à ces vues toutes politiques que j'ai dû le bonheur d'être votre époux, je ne le nie pas. À peine marié, je ne me suis pas dissimulé l'antipatbie~queje vous inspirais. Qu'ai-jefait? en ai-je montré le moindre ressentiment? Non; discrètement je me suis éloigné, voust laissant votre liberté ; ce que j'ai souffert de cette aversion, je ne l'ai jamais trahi, vous ne l'avez jamais su. Vous n'avez pas de vanité, madame, mais vous avez la conscience de ce que vous valez;. vous croirez donc que je n'exagère rien, en vous disant qu'il m'a été pénible, cruel, de vivre seul, isolé dans mon intérieur, lorsque j'avais une femme jeune et belle. Je sais Qu'autrefois, et entre
116 LE COLONEL DE SURViLLE.
grands seigneurs, rien n'était plus commun que ces existences complètement séparées et indifférentes, Tune à l'autre ; mais moi, je vis de nos jours,.. . mais moi je suis du peuple, madame, et je pourrais à la fin trouver vos manières beaucoup trop aristocratiques pour moi.
— Que voulez-vous dire, monsieur?
— Vous allez le savoir, madame... Et puisqu'il faut vous rapprendre... je me lasse à la fin d'être seul à faire des sacrifices, je me lasse d'être compté pour rien dans mon ménage, je me lasse de vivre dans l'isolement. De deux choses l'une, madame : ou yous partagerez mon existence à la cour de l'empereur, ou je donnerai ma démission de mes emplois, et nous irons vivre paisiblement dans une de vos terres, afin de ne pas compromettre l'aveuir. En un mot, ou j'assurerai ma position par votre adhésion à ce que je vous propose, ou j'abandonnerai une carrière qui, malgré les plus brillantes apparences, ne me paraît pas offrir des garanties assez suffisantes pour y engager 1 Venir... C'est mon dernier mot. »
XH.
LE DIVORCE (suite).
Madame de Bracciano vit avec une secrète espérance sa conversation avec sou mari s'engager dans cette voie de contradiction.
Croyant le moment favorable pour parler d'un
projet qui,- pour ainsi dire, palpitait en elle, Jeanne dit au duc :
« Je vous remercie, monsieur, de poser les faits aussi nettement; je ne serai pas moins franche. Je refuse absolument d'être attachée à l'impératrice en quelque qualité que ce soit.
— Vous refusez, madame... prenez bien garde...
— J'envisage parfaitement bien, monsieur, toutes les suites de mon refus.
— Allons, madame , dit le duc avec un sourire amer, soit... je n'ai pas le droit de me plaindre... je trouve dé trop grandes compensations dans l'avenir qui me reste : passer tous les instants de ma vie près de vous, oublier les vanités de l'ambition pour le bonheur domestique ; jouir enfin, maintenant, dans votre intimité, de cet avenir paisible que je ne croyais réservé qu'à mes vieux jours;... c'est, après tout, se vouer au vrai bonheur et renoncer à des félicités menteuses. »
Le cœur de Jeanne battait à se rompre : elle avait sur les lèvres le mot fatal de divorce ; l'entretien en était arrivé à ce point qu'elle ne pouvait hésiter davantage; elle répondit d'une voix émue :
« L'intimité... la vie intérieure dont vous parlez, monsieur... est désormais impossible entre nous.
— Impossible... madame?
— Oui, monsieur. Pour vivre ainsi dans l'isolement et dans la retraite, il faut se trouver liés l'un à l'autre par de grands rapports de caractère, d'âge, d'esprit, d'habitudes . . .
— Ah çà, madame, parlez-vous sérieusement ?
Suis-je bu non votre mari?
1|Q LE COLQfftf. S* SUBVItLE.
« Je n* tons ni pas caebé» monsieur, les tauees qui m'ont fait consentir à notre union : ma reaonnais-r tance profonde pour une parente qui m'avait élevée, $1 dont j'assurais ainsi l'existence,,.
— Ceci est en vérité très-rflatteur pour moi, mais je voudrais savoir le résultat de toutes (es impossible litésque vous m'alléguez.
— Le résultat, monsieur, est que je ne consentirai jamais à vivre avec vous dans une dp nos terres.
w-r C'est fabuleux ! dit le duc en passant la main sur son front comme s'il ne croyait pas à ce qu'il en* tendait, Ab ça! madame, vous voulez plaisanter apw paremmenl? Vous me croyez donc bien stuptde ou bien aveugle? Vous ne consentirez jamais à vivre avec moi dans une de nos. terres, dites-vous. Qu'estce que cela signifie? Est-ce que je n'ai pas mes droits? Est-ce que je ne sais pas comme an vient à bout des fanâtes capricieuses et foljes ? Est -ça que vous croyos que, parce quHl vous plaira de me dire no», je u'auraj pas le courage et la volonté de vous dire si?»
En parlant ainsi, le due, fient U toière s'étaU jusqu'alors contenue, et qu'il réprimait à peine, s'ani-r mait de plus en plus,
«Mais je suis absurde {je vous répandre seulement,,. J'ai été trop faible jusque présent $ j'ai demandé, j'ai supplié au lieu d'ordonner ; j'ai subi mille ennuis dont je devais me débarrasser, à commencer par ^otre tante, qui dès flemain, puisqu'il en es* ainsi, quittera celte maison. Ah ! madame, vous ne savez pas à qui vous avez affaire... je saurai vous réduire* .
— Ces discussions sont indigne* 4e vous et 4e W*»
US BHTORCE* I1«
monsieur» ejfes prouvent seulement que désormais if nous &er»it impossible de vivra ensemble... h e*l un moyen dp tout concilier; l'empereur a donné lui* môme l'exemple . . * du fiVQre* ! »
Jeanne 4)4 ces mots avee un «aime, avec une assurance parfaite» quoique l'émotion qu'elle comprimait fut terrible.
M. le due de Braceiana fit entendre nu bruyant éc)at dp rire eardonique,
«Ah, ah, ab„. le divorce... eW en venté fort .commode et parfaitement bien imaginé,..*
Deu* larmes foutantes brillèrent un instant dans les yeui de Jeanne; elle reprit d'une voii altérée : ;
« Ce n'est pas d'aujourd'hui, monsieur, que j'ai songé à une séparation. Jamais je ne consentirai à ce que vous exigez, de min. Je vous dis que cette séparntioji est indispensable!
•** Indispensable \ ah <à1 voua rêvez» madame. Est-ce que je consentirai jamais à un divorce, moi? J&strce que Vous «ave* seulement dans quelle condition le diyorce est possible? Eat^ce que. vous connaissez les entraves de foutes sortes dont l'empereur lui-même.*. Mais je suis fou de répondre sérieusement à une folie, à une boutade d'enfant gâtée... Mille pardons, madame, voici l'heure du eousejl d'État,., Réfléchissez À ce que je vous ai dit, creyezj»oi.M ne me poussez pas à bout... Faites ce que je vous demande dans votre intérêt et dans le mien... on sinon, tenez,,, vous ne saves pas... vous ne pouvez pas savoir ce que .c'est que le pouvoir incessant d'on mari . . . résolu a être le maître. . . absolument le maître ckê% Jui,,, J'aurai pour mai la loi, le droit, ropimen
publique, l'appui de l'empereur, car on n'a pas le moindre reproche à faire à ma conduite envers vous... Adieu, madame, n'essayez pas une lulte dans laquelle vous n'auriez pas l'avantage, je vous en préviens. »
Le duc fit un mouvement pour sortir. Jeanne, égarée par le désespoir, par la crainte, tomba à ses genoux, et s'écria en joignant les mains : « Monsieur, par grâce... par pitié... ne me refusez pas...
— Vous refuser... mais quoi, madame? dit le duc stupéfait, et tâchant de relever sa femme.
— Consentez à ce que nous nous séparions, monsieur... Lorsque tout à l'heure je vous ai demandé un moment d'entretien, c'était pour tous demander cela. Eh bien! oui... je vous l'avoue... il m'est impossible de continuer à vivre avec vous. Je ne vous accuse pas... c'est moi seule qui ai tort... Quand j'ai contracté cette union, j'étais si jeune que je ne prévoyais pas l'avenir,.. Vous ne savez pas ce que je souffre, monsieur... Par pitié, ne me rendez pas à tout jamais malheureuse... ne me poussez pas au désespoir... Il existe maintenant entre nous un abîme infranchissable... soyez bon... soyez généreux... consentez à notre séparation.
— Mais vous êtes folle, madame... mais c'est impossible... mais pour quelle raison?
— Par pitié, monsieur... je vous dis que nous ne pouvons plus vivre ensemble... Je vous dis qu'il est des raisons qui rendent cette séparation indispensable... je vous dis que je mourrai plutôt, voyez-vous, que de rester dans cette maison ! »
En entendant ces mots, prononcés avec l'accent de la vérité, en voyant la pâleur, les larmes, le bou-