‹ Deux histoires, 1772-1810Chapitre 31 sur 63 · PIERRE HERBIN · texte numérisé non relu

PIERRE HERBIN

Pierre Herbin avait cinquante ans environ, une têle énorme, recouverle d'une forêt de cheveux presque blancs, touffus et hérissés; d'épais sourcils noirs rouvraient à moitié ses petits yeux d'un bleu pâle. Sa ligure, hâve et terreuse disparaissait presque sous

PIERRE HERB1N. 77

une barbe grise, courte et drue, qui n'avait pas clé rasée depuis plusieurs jours.

Ses traits étaient sinistres, durs ; sa lèvre supérieure, fendue en partie comme le colonel l'avait écrit à Boisseau, rendait sa physionomie plus repoussante encore.

Des que la bougie fut allumée, Pierre Herbin alla fermer la porte à double tour, pendant qu'Herman lisait avec anxiété lu lettre de Raoul dont il s'était emparé.

Boisseau, saisi de terreur, s'écria : « C'est un abominable guet-apens ! je vous somme de m'ouvritcette porte ; vous n'avez pas le droit de me retenir ici. »

Sans lui répondre Pierre Herbin alla en boitant près d'Herman, appuya sa hideuse ligure sur l'épaule du jeune homme, et lut avec lui la lettre de Raoul, en souriant de temps à autre d'un air farouche.

« Wilhelmine Butler! s'écria-t-il, après avoir parcouru quelques lignes. En frappant du pied avec rage... il répéta : Wilhelmine Butler! Gomment al-il pu la découvrir? Mort et damnation! je t'avais bien dit qu'il ne fallait pas écrire.

— Eh ! s'écria Herman, ne le fallait-il pas? pour... Et il dit un mot à l'oreille de Pierre Herbin.

— Alors, s'écria celui-ci, on convient d'un chiffre.

— On ne peut pas penser à tout... et surtout prévoir l'impossible, dit Herman avec impatience. Qui aurait jamais pensé que cet infernal colonel irait découvrir cette femme inconnue, cachée dans le plus obscur faubourg de Vienue?.. C'est une falalitc... un hasard inexplicable, dont je douterais sans celle

lettre maudite, » ajouta-l-il eu frappant du pied avec

rage.

Depuis le commencement de cette scène, les traits d'Hermau semblaient complètement métamorphosés ; sa physionomie, ordinairement si ingénue, avait une expression dure et sardonique, et ses mains, presque toujours crispées, témoignaient de la violence de ses ressentiments.

Anacharsis Boisseau était toujours près de la porte qu'il essayait d'ouvrir ; ne pouvant y réussir, il frappa de toutes ses forces et cria au secours!

Soit que les deux hôtes de cette maison isolée fussent assurés de la complicité du portier, soit qu'ils lussent certains qu'il ne pouvait pas entendre les cris d1 Anacharsis, ils ne firent aucune attention à ses clameurs et continuèrent de lire.

« Ah ! voici qui me regarde, dit Pierre Herbin, en arrivant au passage qui le concernait, tout y est jusqu'au signalement, on dirait un rapport du préfet de police.

— Monsieur, messieurs ! ! s'écria Boisseau, qui, voyant l'inutilité de ses tentatives pour sortir de ce guêpier, commençait à être sérieusement alarmé, au nom de la loi , je vous somme de m'ouvrir cette porte. . . je vous promets à ce prix de ne pas dire un mot de celte indigne violence 1 »

Herman et Pierre Herbin se regardèrent en silence, après avoir lu la lettre.

« Avant tout, dit Pierre Herbiu, en faisant un geste significatif et en désignaut Boisseau qui était derrière lui, il faut d'abord nous débarrasser de celui-là.

PIERRE HRRBIN. 79

— Monsieur! 1 messieurs! s'écria Anacharsis... je proteste... je déclare... c'est une indignité.,. Je suis venu chez monsieur en toute confiance. M. le colonel de Surville a bien voulu user de ménagement. Voulez-vous l'en faire repentir?

— Il n'y a pas à balancer, dit Herman, sans paraître écouter Boisseau; lui seul peut tout perdre, tout dévoiler.

— Et ces lettres à l'empereur, à la princesse de Montlaur ! dit Pierre Herbin,

— Nous le fouillerons après..., dit froidement Herman.

— Comment après? s'écria Anacharsis. Qu'est-ce que cela veut dire? Ah çà, mais, que comptez-vous me faire avant?

— Ce que nous comptons te faire, monsieur l'ambassadeur, dit Pierre Herbin, en s' avançant lentement vers Boisseau d'un air farouche, nous comptons te mettre dans l'impossibilité de.parler et de nous nuire, quoique nous ne soyons pas des misérables comme le prétend ton ami Surville.

— Malheureux ! voudriez-vous m'assassiner? * s'écria Boisseau en joignant les mains avec terreur.

Pierre Herbin et Herman échangèrent un regard d'intelligence.

« Vous n'oseriez pas commettre un crime si abominable, répéta Boisseau en pâlissant.

— C'est selon, dit Pierre Herbin, pendant qu'Herman semblait relire avec une attention dévorante la lettre du colonel, et profondément réfléchir à quelques passages.

— Où sont d'abord les autres lettres que ce mus-

carîin de colonel t'a envoyées? reprit Pierre Herbin.

— Vous pouvez me fouiller, je ne les ai pas ; elles sont restées chez le colonel... rue de la Victoire.

— Ah! elles sont restées rue de la Victoire... sans doute... sous la garde de ce Glapisson, que tu dois détacher à mes trousses pour m'espkmner.

— Elle» sont dans mon secrétaire, dont voici la clef... »

Pierre Herbin s'approcha d'Herman, lui dit quelques mots à l'oreille. Celui-ci fit un signe d'approbation, mit sur une table du papier, de l'encre, une bougie, et se promena de long en large d'un air agité.

Pierre Herbin s'approcha de Boisseau, et, lui serrant le poignet comme dans un étau, il lui dit * « Assieds-toi à cette table et écris...

— Mais...

— Ah! pas de mais... mille tonnerres, je ne les aime pas. . .

— Mais que dois- je écrire, encore?...

— Écris à ce Glapisson que tu lui envoies la clef de Ion secrétaire, et de venir l'apporter ici lui-même les deux lettres que le colonel t'a adressées, l'une pour la princesse de Montlaur, l'autre pour l'empereur.

— Attirer ce brave homme dans un piège pareil... le faire assassiner peut-être, s'écria résolument Boisseau? dusse -je périr mille fois, jamais ! jamais!

— Ah! tu refuses, dit sourdement Pierre Herbin, et il passa devant les yeux d'Anacharsis la lame aiguë du poignard d'Herman. Regarde bien ceci... Touche cette pointe... écris, ou tu es mort! »

Sans avoir un grand courage, Ànacharsis Boisseau était incapable de faire une infamie par lâcheté;

PIERRE HBRBIN. 81

malgré sa terreur, il aurait tout bravé plutôt que de compromettre davantage les intérêts que le colonel lui avait confiés. '**.

Heureusement l'ex-diplomate fut subitement éclairé par une idée lumineuse, par une réflexion pleine de de bon sens.

Au grand étounement de Pierre Herbin, qui brandissait toujours son poignard d'un air terrible, Boisseau parut se rassurer peu à peu, se renversa sur le dossier de sa chaise, croisa ses mains sur son ventre, fit tourner ses pouces, regarda Pierre Herbin en face, et lui dit en haussant les épaules : :^;

a Laissez donc là votre poignard... vous ne me faites pas peur... vous n'oseriez pas m'assassiner. Mon iiacrc est en bas ; un de mes gens Ta été chercher. Ne me voyant pas revenir, tout à l'heure le cocher frappera ici. Que lui direz- vous? Que je le renvoie? Bon ! mais mes gens, inquiets de moi, ne me voyant pas revenir, iront faire leur déposition à la police; on retrouvera facilement le fiacre qui m'a amené ici, il indiquera celte maison... Vous serez arrêtés. Aussi, maintenant je me moque de vos menaces comme de ça ; » et Anacharsis fit bravement claquer son pouce.

Celle observation sembla faire quelque effet sur les deux complices.

« Allons... allons, dit Pierre Herbin, tu n'es pas trop bête pour Ion âge. Tu nous donnes une idée, tu n'as rien à craindre pour ta vie .. sois tranquille... nous le croyions plus poltron que tu ne Tes réellement, et nous espérions nous servir de ta peur pour obtenir les lettres que tu as encore... Ces lettres, iious les obtiendrons d'une manière ou de l'autre ;

ça nous regarde ; quant à toi tu resteras enfermé ici jusqu'à ce que nous ayons terminé les affaires que tu espérais bien embrouiller.

— Ta... la... ta, reprit Boisseau avec une nouvelle assurance et fort enhardi par son premier succès, vous ne me retiendrez pas plus prisonnier ici que vous ne me tuerez , l'inquiétude de mes gens serait la même, et le résultat le même aussi pour vous, grâce aux dépositions du cocher de fiacre. Or, j'ai fait mon droit el je sais à quoi sont condamnés ceux qui retiennent violemment les gens en charte privée ; et vous m'avez l'air de gaillards trop habiles pour vous exposer à une pareille peine.

— Tu es bien honnête de nous supposer de l'habileté, monsieur l'ambassadeur, et c'est parce que nous ne manquons pas d'habileté que tu resteras ici.

— Laissez-moi donc tranquille, dit Boisseau en haussant les épaules, c'est un nouveau piège que vous me tendez pour m'extorquer quelque lettre, mais vous n'y parviendrez pas ; votre plus court parti est de m'ouvrir la porte, mon cher monsieur du Poignard, et vous, monsieur Herman Forster. Croyezmoi, obéissez aux ordres du colonel et parlez le plus tôt possible pour Bayonne. » En disant ces mots, Anacharsis s'était levé d'un air satisfait et se dirigeait vers la porte.

« Qui veut trop prouver, ne prouve rien, dit Pierre Herbin en lui faisant signe de se rasseoir. Je te dis qne tu ne sortiras pas d'ici. Je pourrais bien te prendre la clef, aller rue de la Victoire demander les lettres à Glapisson de la part , ou l'attirer dans cette maison , en lui disant que tu as besoin de lui ,

PlERKE HERBiN. 83

mais il y aurait contre nous la chance des soupçons, des explications que je ne veux pas courir ; si Glapisson me gêne, je m'en débarrasserai par un autre moyen... Quant à toi, tu resteras renfermé ici.., et, puisque tu prends tant d'intérêt à ce qui nous concerne, je Tais te rassurer sur la suite de notre violation du droit des gens, comme tu dis. Écoute bien un plan, pas trop mal imaginé. Herman va prendre ton manteau, vous êtes de la même taille; à la nuit noire le cocher de fiacre ne le reconnaîtra pas et le prendra facilement pour toi. Herman se fait lout bonnement conduire sur un boulevard désert, donne un louis au cocher et lui dit d'aller rue de la Victoire avertir tes gens de ne pas s'inquiéter de toi ?i tu n'es pas rentré le lendemain, parce que tu es obligé d'aller à Versailles pendant un ou deux jours pour les affaires très- pressantes du colonel. Tes gens ont vu arriver le courrier, tu es parti au milieu de la nuit, rien ne leur semblera plus naturel que cette petite absence dans de si graves circonstances. Ils resteront donc tranquilles pendant deux jours; ils commenceront à s'inquiéter le troisième et ne feront les recherches que le quatrième ; or , nous sommes certains d'avoir exécuté nos projets après-demain au plus tard. Une fois cela fait, nous ne resterons pas une heure à Paris. Jusque-là, beau raisonneur, lu auras la bonté d'habiter un modeste logis situé ici près. Ne crie pas, ne te démène pas, cela ne le servirait de rien ; ce serait , comme tu le disais tout à l'heure , le pot de fer contre le pot de terre. Dans trois ou quatre jours tu seras libre ; tu vois que nous ne sommes pas si diables que nous en avons l'air.

Je vois de l'or par terre... Je devine... c'étaient les frais du voyage du Bayonne. Eu bien ! avec cet or , car nous n'en avons guère, je te ferai de bonnes provisions, tu auras des journaux, des livres, tout ce qui pourra rendre ta captivité supportable. C'est bien le moins que nous fassions pour toi, qui empêches la ruiue de nos plus chers desseins, » ajouta Pierre Herbin d'un air goguenard.

Le malheureux Boisseau ne trouva malheureusement rien à répondre à ces menaces.

Le danger n'étant plus exagéré ne lui en paraissait que plus réel. Il prévoyait avec douleur que, faute d'être avertie à temps peut-être par la lettre que Raoul avait adressée à la princesse de Montlaur, la duchesse de Bracciano allait être sans défense contre les mauvais desseins d'Herman Forster, qui avait ainsi un immense intérêt à retenir Anacharsis.

Le moyen auquel ces deux misérables avaient recours pour y parvenir était odieux sans doute, et passible de peines sévères ; mais ils semblaient avoir assez d'intérêt à réussir dans leur projet, pour bra votées punitions.

Quant à résister par la force , il n'y pouvait pas songer; Pierre Herbin semblait très-vigoureux malgré son âge, et cet homme, aidé d'Herman, devait rendre inutiles tous les efforts du malheureux Boisseau.

Après avoir pesé tontes ces chances, Anacharsis accepta, en soupirant, le sort auquel il ne pouvait échapper.

« Eh bien! tu es convaincu maintenant, j'espèrt , dit Pierre Herbin.

Page 1