HERMAN FOR6TER
"' Pendant quelques moments, les trois acteurs de cette scène gardèrent un profond silence.
La lampe jetait une clarté faible et vacillante ; le vent mugissait au dehors ; la pluie fouettait les vitres;
Saisie d'épouvante, brisée par cette dernière et horrible secousse, Jeanne était tombée à genoux. Elle portait une robe de soie brune qui rendait sa pâleur plus effrayante encore...
Herman debout la tenait toujours par le poignet; le bras de la malheureuse femme était inerte : elle semblait mourante :
Les traits d'Herman se bouleversèrent ; cette figure, d'une beauté accomplie, devint repoussante, sa lèvre supérieure se retroussa par une sorte de convulsion hideuse ; Ton vit ses dents serrées par la rage souillées d'écume... ses yeux ronds s'ouvrirent démesurément; leur pupille, en se contractant, laissa voir autour d'elle un orbe blanc injecté de sang.
Herman serrait si violemment le frêle poignet de Jeanne dans ses mains courtes et ronges, aux ongles livides, que la main de la jeune femme, de blanche qu'elle était, devint d'un rose vif.
L'expression des sentiments les plus détestables 's'amoncelait sur le front d'Herman, comme les- som- . bres nuées d'orage sur un ciel d'abord pur et serein.,
181 LE COLONEL DÉ èUtMLlG.
La haine... la vengeance... la fureur s'y lisaient en traits épouvantables...
Muet... il regardait fixement Jeanne...
Celle-ci agenouillée, à moitié pliée sur elle-même, la tête renversée en arrière» la bouche entrouverte, ne le quittait pas non plus des yeux.
' Elle semblait fascinée par l'horrible regard de cet homme, dont elle ne pouvait détacher la vue.
Pierre Herbin, assis auprès de la table, tenait de la main droite une plume qu'il avait machinalement prise pendant sou entretien avec Herman; sa main gauche, ouverte et levée, exprimait un élonnement profond, le col avancé, les yeux fixés, il contemplait la duchesse avec une stupeur incroyable.
La physionomie de cet homme, quoique sinistre et repoussante, semblait douloureusement émue... Ses traits se contractèrent plusieurs fois... comme s'il eût éprouvé une violente lutte intérieure...
Herman rompit le premier le silence, en disant à Jeanne d'une voix terrible : h Que veniez-vous faire ici... nnus espionner?... »
Madame de Bracciano ne répondit pas... l'horreur la straogulait... elle ne put que faire un mouvement négatif et suppliant... Deux larmes coulèrent le long die ses joues marbrées.
Herman frappa du pie4 avec rage, et, secouant rudement le poignet de Jeanne, il ajouta : a Vous voilà bien avancée, n'est-ce pas?
^- Grâce!... giàcei murmura-rt-elle, en tâchant de dégager son poignet de la douloureuse étreinte d'Eermnn.
— Allons... allons... Herman, du calme, dt la
HERMAN FOHSTILR. US
modération, dit brusquement Pierre Herbin, qui* malgré son cynisme, n'approuvait pas la brutalité de son compagnon.
— Asseyez-vous !» dit durement Herman en ab*o~ donnant la main de Jeanne.
Pierre Herbin, plus pitoyable, aida la pauvre femme à s'asseoir, pendant que Herman marchait à grands pas dans la chambpe.
Il ne savait que résoudre.
Un moment il eut la pensée d'essayer de tromper encore Jeanne, de lui dire qu'il la savait là; que $4 conversation avec Pierre Herbin n'avait été qu'un jeu cruel; mais cette fable était inadmissible, "~
Voyant ses projets désespérés... les ferments les plus horribles commençaient à bouillonner en lui.,
De même que les natures généreuses ne se déve* loppent dans toute leur splendeur que Ion des circonstances extrêmes, de même aussi les natures perverses n'atteignent les derniers degrés du crime que lors des événements décisifs...
Mille projets confus se heurtaient dans sa tête.
« Que faire... maintenant? que faire? » s'écria-. t-il, en s' arrêtant brusquement devant Pierre Herbin.
Madame de Bracciano, incapable de dire une parole, la figure cachée dans ses deui mains, faisait . entendre de temps à autre un sanglot coavulsif.
a Que faire? dit Pierre Herbin, le diable le sait ! Ah! maudit soit cet ivrogne de portier, qui ne m'a pas dit qu'il y avait quelqu'un ; nous n'aurions pas parlé comme nous l'avons fait... Madame n'aurait Heu su. Ce qu'on ignore est comme non avenu, et 5$ tti y avais mis des formes, elle aurait longtemps
conservé son illusion! Maintenant, je conçois quelle hésite et qu'elle n'ait pas de toi la meilleure opinion du monde.
— Il ne sera pourtant pas dit que je renoncerai à tout... au moment où tout allait réussir! s'écria Herman en frappant du pied avec rage; ou si je suis forcé d'y renoncer, je me vengerai du. sort... qu'importe sur qui ?
— Mais que veux-tu faire, encore une fois? dit Pierre Herbin...
— - Je n'en sais rien... mais elle est en mon pouvoir I et par l'enfer, puisque sa démarche renverse toutes mes espérances, il faudra que j'en tire un avantage... je ne sais lequel. Si je n'y puis parvenir;., eh bien! au moins, je te le répète, je me vengerai!
— Te venger! te venger!... sur elle? dit Pierre Herbin, révolté de cette cruauté stupide et aveugle.
«—D'abord, elle ne sortira pas d'ici ... on s'apercevra demain malin de son absence... la voilà déjà compromise. »
Pierre Herbin haussa les épaules.
a Tu seras bien avancé. D'ailleurs, elle ne voudra pas rester ici... et si on la cherche...
— Si où la cherche, on ne viendra pas la chercher icL.. puisqu'on la croit amoureuse de ce colonel que Dieu confonde ! »
En entendant ces deux hommes disposer ainsi de son sort, Jeanne écouta leurs paroles, malgré son effroi.
« Mais elle criera, reprit Herbin.
— ' Une fois renfermée dans la cachette que nous avions préparée dans le temps pour la recevoir et )a soustraire à tous les yeux, dans le cas où elle aurait
HfiftMA* FORSÎER. <*s
consenti à abandonner son mari, ses cris seront inutiles.
— Malédiction ! . . . et • l'autre ! . . . s'écria Pieri e Herbin en frappant dans ses mains.
«~ Quel autre?
— L'émissaire du colonel !
*— C'est vrai... je l'avais oublié...
— Et moi aussi... depuis lanuit devant-hier il n'a pas mangé t 8'écrià Pierre Herbin, en se précipitant vers le cabinet ttans* Lequel s'ouvrait la cachette où était renfermé le malheureux Boisseau.
— Un instant-... dit'Heiwan, qu'en ferons -nous? Il dira tout... . .; - .*•
<— Le malheureut ï il doit être épuisé par ia faim !
— Eh ! tant mieux, qu'il meure, nous en seront débarrassés !
— Imprudent!...
'"— Tiens, vois- tu? s'écria Herman dans un accès de fureur épouvantable, je sens, à la soif de vengeance qui me dévore, que je suis né dans un temps de crime et de massacre; Oui, je suis né sous une sanglante et fatale influence ; le sang de mon père a arrosé mon berceau... je suis capable de tout... de la tuer... de me tner mof-même... si je vois mes projets renversés...
— Herman, tu me fais peur... » dit Pierre Herbin, qni malgré lui pâlit en voyant l'expression de rage et de férocité qui contractait les traits d 'Herman.
Puis, cédant à un- sentiment de pitié qni prouvait
que tout bon sentiment n'était pas éteint en lui, il
s'écria en s* rapprochant de Jeanne, qui, aux me-
•aces d'HertnanT avait relevé la tête, et le regardait
d'un air. égaré : a Tu me fais peur, c'est vrai, mais je le braverai... plutôt que de me rendre complice d'aucune méchante action... envers madame... Je la prends sous ma protection, et nous verrons si, tout vieux -que je suis, je ne saurai pas bien te mettre à la raison... Ne craignez rien, madame... Pierre Herbin est un vieux misérable, mais il ne souffrira jamais qu'en sa présence on maltraite une femme... une femme comme, vous... Malheureux, ajouta-t-il en se retournant vers Herman, songe donc qu'elle venait mourir avec toi!!!
— Et qu'avais-je besoin de sa mort ! ! ! c'est ce stupide empressement qui a tout perdu !
. — Oh ! mon Dieu 1 ! ! s'écria Jeanne avec accablement.
— Infâme 11 ! dit Pierre.
— Pierre Herbin, prends garde... j'ai un nuage rouge devant les yeux, dit sourdement Herman.
— Il serait vert, bleu ou jaune, que cela n'y ferait rien... Madame... ne craignez rien, vous dis-je; je suis là .. »
En entendant ces mots prononcés d'un accent pénétre, Jeanne eut une lueur d'espoir; par un mouvement naturel à tout être qui trouve un secours inespéré dans un pressant danger, elle saisit la main de Pierre Herbin dans les siennes, en s'écriant : « Sauvez-moi... sauvez -moi...
— N'ayez pas peur. . vous dis-je... tant que je serai là...
— Et y resteras- tu, là ? s'écria Herman en se précipitant sur son compagnon infirme et âgé, et en le
HERMAN FORSTBR. MB?
repoussant si vigoureusement, qu'il alla trébucher près de P alcôve.
— Au secours! mon Dieu!... au secours!... s'écria madame de Bracciano.
— Tonnerre et sang!... s'écria Pierre Herbin en se relevant, tu as porté la main sur moi !
— Si tu approches, je te tue!... » s'écria Herman en tirant de sa poche un poignard dont il le menaça.
A ce moment, le bruit lointain du galop de deux chevaux retentit sur le pavé de la rue...
Herman se précipita à la fenêtre, l'ouvrit, et tâcha de voir dehors.
Les chevaux approchaient de plus en plus.
Enfin ils arrivèrent près de la maison, s'arrêtèrent, et on entendit frapper à la porte à coups redoublés.
« La nuit est si noire que je ne distingue rien, » dit Herman à voix basse.
Puis, refermant la fenêtre à la hâte avec un mouvement plus rapide que la pensée/ sans que Pierre Herbin pût s'y opposer, occupé qu'il était aussi du bruit des chevaux, il prit violemment' Jeanne par le bras, ouvrit le cabinet de l'alcôve, la porte secrète de la cachette où était enfermé Boisseau depuis la veille, et y poussa madame de Bracciano, malgré ses faibles et impuissants efforts, malgré ses cris, qu'il étouffa en lui mettant la main sur là bouche.
ill LE COLOSEL DB fiUftVttLE.
SBGOUl».
On continuait toujours do frapper à la porte de la rue.
« Remonte* cfaex vous, Pierre Herbin, dit Herman à voix basse. Je ne sais ce que c'est, je vais me eou* cher tout habillé pour ne pas donner de soupçons...
— Quoique tu m'aies frappé, et que tu sois l'homme - le plus méchant que je connaisse, dit Pierre Herbin,
je ne te laisserai pas seul dans un moment pareil... Il y a peut-être du danger ; on s'est peut-être aperçu de la fuite de la duchesse... Voyous... dû sangfroid... du calme... vite... un fauteuil... assiedstoi... la table entre nous... mets-y ce pot à tabac... donne-moi une pipe... tisonne le feu... et ayons F air de causer de la pluie et du beau temps au coi a du feu... Écoute... écoute, on frappe toujours. Get ivrogne de portier dort comme un sourd,..
— Silence... dit Herman en avançant la tête, on a prononcé mon nom.
— Si Tordre n'avait pas été donné d'arrêter le colonel aux barrières, je croirais que c'est lui, dît Pierre Herbin*
— Lui... s'écria Herman, je le tuerais... maintenant qu'il pourrait épouser cette femme... Je te dis que je le tuerais...
secours. m
«— Fou que tu es, si on te laissait faire, «e serait bientôt la fin du monde, » dit Herbin, eu allumant sa pipe; puis il ajouta : «Il serait peut-être plus prudent d'aller ouvrir nous-mêmes... ça éloignerait tout soupçon. Je vais toujours voir qui frappe, v
Ce disant, pendant qu'Herman allait écouter sur le palier de l'escalier, afin d'entendre si le portier se levait, Pierre Herbin ouvrit la fenêtre, avança la lampe au dehors, et a sa clarté vacillante aperçut deux hommes à cheval.
Les galons ou broderies dont était chargée la veste de l'un d'eux brillaient dans l'obscurité...
a Que voulez- vous? s'écria Pierre Herbin... on ne fait pas un tel bruit à cette heure dans une maison paisible... c'est indécent.
— Je veux parler à M. Herman Forster à l'instant même, dit une voix qui arriva au troisième étage, affaiblie par les mugissements du veut. < — Revenez demain malin, » dit Pierre Herbin.
Au lieu de lui répondre, les deux hommes entrèrent précipitamment dans l'allée.
Le portier venait sans doute de leur ouvrir.
Les* chevaux, fatigués, restèrent exposés à la pluie qui tombait à torrents.
Pierre Herbin referma la fenêtrt, se retourna et vit Herman blotti en embuscade derrière la porte de la chambre, tenant, d'une main, le pêne de la serrure, «4, de l'antre, spn poignard levé...
■ a Un assassinat, s'écria-t-il. . . diable I je n'en mange pas ! Il est donc enragé, ce malheureux-là. »
A peine avait-il prononcé ces mots, en se jetant sur Herman, que la porte s'ouvrit brusquement, et
le coup destiné à la personne qui entrait la première atteiguit Pierre Herbin au bras, et lui fit une légère blessure.
Tout ceci se passa en moins de temps qu'il n'en faut pour Técrire.
La latte d'Herman et de son compagnon dura à
. peine une seconde, pendant laquelle Herman, tâchant
d'arracher son poignard des mains ensanglantées de
Pierre Herbin, s'écriait : « Laisse-moi... je veux le
tuer...
— Tu ne tueras rien du tout, » dit une voix rude.
Et l'un des nouveaux arrivants, Tex-dragon Glapisson, se joignant à Pierre Herbin, désarma Herman, après un vigoureuse résistance...
« Ménagez-le, dit l'autre personne.
— Oui, mon colonel, dit Glapisson, je veux seulement lui ôler cette épingle.
— Monsieur de Surville ! s'écria Pierre Herbin, en se retournant.
— Oui, misérable que vous êtes... et j'arrive à temps pour vous traiter comme vous le méritez...
— Monsieur, vous n'êtes pas juste, dit Pierre Herbin, en montrant le sang qui couvrait sa main et coulait de la blessure de son bras. Je me suis jeté au-devant du coup qui vous était destiné.
—Il serait vrai. . . dit Raoul d'un air étonné ! Alors, pardon, monsieur... Mais, vous sachant l'ami de cet homme (et il montra Herman), je devais vous croire son complice. »
Il était évident que le colonel ne savait pas que madame de Bracciano était chez Herman.
SECOURS. lit
Le premier mouvement du colonel eàt été de la chercher.
Herman eut un moment de vague espoir; si Pierre Herbin ne parlait pas, la cachette où était renfermée Jeanne n'était pas découverte, et, quoique les projets d'Herman ne fussent pas arrêtés, le gain de quelques heures importait beaucoup à sa vengeance.
S'ils n'eussent pas entendu la voix du colonel, Herman et Herbin auraient eu de la peine à le reconnaître.
Voulant voyager plus inconnu et surtout avec une plus grande rapidité, M. de Surville s'était vêtu en courrier; sa veste verte galonnée d'or, sa culotte de daim et ses bottes fortes étaient souillées de bouc et ruisselaient de pluie. Il arrivait de Vienne à franc étrier.
Les ordres que le ministre de la police avait donnés aux barrières de Paris, d'arrêter M. de Surville, avaient été ainsi éludés!
On prit Raoul pour un courrier de cabinet : il passa.
Il se rendit d'abord chez lui.
Apprenant la disparition de Boisseau, un secret instinct lui dit qu'Herman n'était peut-être pas étranger à cet événement.
Pouvant avoir besoin d'aide, il ordonna i Glapisson de monter le cheval du postillon, et arriva bientôt, ainsi que nous l'avons dit, dans la demeure d'Herman.
Pour que la conduite du colonel de Surville soit appréciée dans toute sa valeur, nous devons répéter que, tout en ayant pour madame de Bracciano le
m LE COLONEL DE SLR VILLE.
plus teudre^attachement, il ne l'aimait plu* d'amour;
une affection passionnément partagée le rendait fort
heureux depuis quoique temps.
, Sou dévouement, tout fraternel pour Jeanne était
donc d'autant plus noble qu'il était complètement
désintéressé.
« Glapisson... ferme la porte... * dit M. de Surville... Puis, s1 ad ressaut à Herman : . « Maintenant, monsieur, écoutez-moi... *
LE VOYAGK.
A Tordre du colonel, Glapisson se plaça près de la porte d'entrée.
Herman debout, les bras croisés, adossé au mur, regardait impudemment Raoul.
Pierre Herbin, assis sur un angle de la table, essuyait avec son mouchoir le sang qui couvrait ses mains.
M. de Surville, pâle et visiblement ému, dit à Herman: « Il y a deux jours, un de ni s amis, M. Boisseau, est venu vous donner connaissance d'une lettre de moi,... depuis il n'a plus reparu chez moi... qu'est-il devenu? Répondez... mon inquiétude ne me permet pas d'attendre que la justice informe...
— Rassurez-vous, monsieur, dit Pierre Herbin,
voire dini ne court aucun danger sérieux,., je voua en donne ma parole...
— Votre parole, monsieur? répondit Raoul avec hésitation.
— Aussi vrai que mon sang coule, monsieur; tous pouvez me croire.
— • Mais enfin où est-il?
— Vous savez le sujet de la lettre dont il venait nous donner connaissance... Colonel, vous comprendrez donc combien il était important pour Herman d'empêcher votre émissaire d'agir, mais nous nous sommes bornés à prendre cette précaution... Vous en aurez la preuve... tout à l'heure, peut-être,» dit Pierre Herbin.
Herman fit un mouvement. Pierre Herbin le regarda, et lui dit : « Ne m'interromps pas... j'arrangerai tout pour le mieux...
— Ces réponses ne me satisfont qu'à demi, dit Raoul. Plus tard, il faudra bien qu'elles soient moins obscures... Mais terminons, car j'ai hâte d'eu finir... Jacques Butler, vous avez été condamné à dix ans de prison pour vol! dit Raoul en montrant quelques papiers à Herman.
— Je ne m'appelle pas Jacques Butler... je me nomme Herman Forster, dit Herman.
— Je vous dis que vous êtes Jacques Butler... En arrivant à Vienne, j'avais conçu des soupçou6 contre vous. M. de Bracciano, vous croyant banni, ainsi que vous le lui avez dit, pour un crime politique, m'avait chargé de faire quelques réclamations auprès de la chancellerie de l'Empire; voulant savoir si la défiance que vous m'inspiriez était fandée sur autre
cbose que sur un éloignement instinctif, je mis la plus grande activité dans mes démarches. Vous vous étiez dit condamné politique, on ne trouva aucun condamné politique du nom d'Herman Forster... Je doimai votre signalement pour aider aux recherches... Sachant l'intérêt que je portais aux renseignements, on alla plus loin; on descendit dans la catégorie des crimes... Votre signalement se rapporta si exactement à celui de Jacques Butler, condamné pour vol, que je ne doutai plus que vous ne fussiez ce Jacques Butler. Malgré ma répugnance pour les' ignobles détails dans lesquels il fallait entrer afin de pénétrer la vérité, une fois votre véritable nom connu, j'arrivai bientôt jusqu'à votre mère, Wilhelmine Butler, retirée dans un des plus obscurs faubourgs de Vienne. Je trouvai cette malheureuse femme pleurant sur votre infamie ; son chagrin me toucha tellement, elle me parut si honnête, que je m'ouvris à 1 elle... Je lui dis une partie de ce qui vous concernait, que vous aviez trouvé une place honorable que vous remplissiez sous le nom d'Herman Forster, mais qu'un grave abus de confiance pouvait vous la faire perdre; qu'il fallait que vous quittassiez la France à l'heure ' même, que je me chargerais de tout... et que si elle avait conservé quelque influence sur vous, je l'engageais, dans votre intérêt, à vo«s enjoindre de suivre mes ordres... Elle me remercia en versant des larmes de reconnaissance, me montra plusieurs lettres de vous. J'en ai une ici. Dans la dernière, sans vous expliquer, vous lui faisiez part de magnifiques espérances qui devaient, disiez-vous, prochainement se réaliser... Je frémis en songeant
au malheur irréparable que votre fourberie pouvait causer... J'écrivis à mou ami de venir vous trouvera l'instant... pensant qu'il suffirait de prononcer le nom de votre mère pour vous prouver que tout était découvert, et que vous n'hésileriez pas à abandonner Paris et la France... Ma lettre partie... mon inquié*tude ne fut pas calmée... Je savais tout ce que vous osiez prétendre; je savais votre audace hypocrite; ce que je venais d'apprendre sur vous, changeant mes soupçons en certitudes, rendait mes craintes pjus imminentes encore... Quoique chargé d'une grave mission... je partis... j'arrive à l'instant... Maintenant écoutez mon dernier mol... J'ai en mon pouvoir de quoi obtenir votre extradition... Si vous hésitez à exécuter mes ordres... vous êtes immédiatement arrêté; si au contraire, ainsi que je l'ai promis à votre malheureuse mère, vous consentez à partir, je me tairai, on pourvoira à tous vos besoins... Et la personne que vous savez ne sera pas même instruite de votre infamie. Il est quatre heures du matin... il faut qu'à six heures je sois parfaitement rassuré sur le sort de M. Boisseau, et que vous soyez en route pour l'Espagne sous la conduite de ce brave homme. Il montra Glapisson. À. ces conditions, je vous répète... je consens à me taire... non pour vous... mais pour le bonheur, mais pour la tranquillité de la personne que je révère le plus au monde;... elle ne saura pas même mon voyage & Paris... Vous lui écrirez ici devant moi une lettre dans laquelle vous lui annoncerez que des avis d'Allemagne vous faisant craindre d'être inquiété ici par suite du complot auquel vous avez pris part, vous prenez le parti d'abandonner la France. Une fois à
Madrid, si vous vous y conduisez honorablement, votre avenir sera assuré... et je saurai prendre des mesures telles que vous ne quitterez pas cette ville. .. Voici mes dernières intentions... Répondez à l'instant... Je ne puis rester que deux heures à Paris... et je veux vous voir partir devant moi... Si vous refusez... les pièces seront dans une heure adressées à qni de droit. Et vous êtes arrêté! »
Une pensée détestable passa par l'esprit d'Herman; il répondit avec un imperturbable sang-froid : a Je comprends, monsieur, l'intérêt que vous portez i la personne dont vous parlez... mais je désirerais savoir dans quel but vous voulez l'éclairer sur mon compte.
— Je vous dis que le rôle de délateur n'est pas le mien ; je respecte trop la femme dont je rougirais de prononcer ici le nom pour lui porter un coup si terrible... vous partirez... et elle ignorera toujours quel est l'homme qui, un moment, a surpris sa confiance...
— Vous agissez en ami fidèle, monsieur, pour ne pas dire en amant évincé... qui veut i tout prix rentrer en grâce et qui pour cela fait le métier d'homme de police. »
Raoul devint pourpre de colère, fit un mouvement menaçant... puis, reprenant son calme, il dit à Glapisson : « A la première insolence de cet homme, tu lé souffletteras... et encore... non, mon brave, laissele, je ne veux pas souiller tes mains. ...
— • C'est égal, mon colonel, je ne suis pas dégoûté, j1at des gants et je fermerai le poing f Faut-il lui payer quelque chose d'avance?
— Non, tiens -toi tranquille...
— Si j'avais pu hésiter un moment à suivre mi pensée, celte dernière injure me déciderait, dit Hertnan avec impudence. Je ne puis rien opposer à la force brutale... mais vous vous repentirez tout à l'heure de m'avoir poussé i bout. Àh ! vous prenez assez d'intérêt à madame de Bracciano pour venir de Vienne à franc étrier, pour venir, malgré le courroux de l'empereur, déjouer mes projets ; eh bien ! vous n'apprendrez pas, sans un mortel chagrin, j'espère... que celte femme est perdue.
— Que dit-il? s'écria Raoul.
— Ah ! je suis Jacques Buller, le voleur, soit. Eh bien 1 demain tout Paris saura que madame la duchesse de Bracciano a passé la nuit chez Jacques Butler, le voleur.
— Misérable, tu mens 1
—-Vous verrez si je mens... Pour vous prouver que je dis vrai, je vous déclare que je ne quitterai pas Paris .. entendez-vous? vous me ferez arrêter.,* c'est tout ce que je veux... Au moins, elle sera déshonorée, et l'éclat sera tel, que, malgré votre amour, malgré la reconnaissance que lui inspirera peut-être votre conduite, vous n'oserez pas l'épouser, entendez- vous ? Quoiqu'elle soit libre, vous n'oserez pas vous marier avec celle qui passera pour avoir été la maîtresse de Jacques Butler, le voleur... Ainsi je serai vengé d'elle et de vous ! s'écria Herman avec un éclat de rire cruel, et en jetant un regard d'intelligence à Pierre Herbin.
— La rage fait délirer ce misérable, dit Raoul stupéfait.
— Eh bien! reprit celui-ci, vous hésitez mainte-
liant, noble colouel. Votre sort et le sien sont entre mes mains... Je me perdrai avec joie... mais elle sera perdue aussi... mais vous ne jouirez pas de votre insolent triomphe;... oui, vous me regardez d'un air effrayé, incrédule... Je vous répète, moi, qu'elles passé la nuit chez Butler, le voleur, votre vertueuse duchesse... et demain au grand jour .sa honte éclatera. »
L'assurance de ce misérable atterrait Raoul.
11 connaissait la verlu de Jeanne, mais il connaissait aussi son exaltation romanesque ; il frémit en songeant que sa tête avait peut-être pu s'égarer au point de lui faire commettre une faute irréparable.
Ses nobles traits exprimèrent un abattement si douloureux, que Pierre Herbin en fut touché.
« C'est impossible... impossible... » s'écria Raoul, en parcourant involontairement la chambre du regard, comme pour s'assurer qu'il n'y avait pas d'autre issue ; remarquant le cabinet de l'alcôve, il s'y précipita, l'ouvrit, et n'y vil rien...
Herman resta impassible.
« C'est une ruse dont je ne suis pas dupe ! dit le colonel ; vous voulez m'effrayer par cet ignoble mensonge et m'em pêcher d'agir...
— C'est vrai, dit Herman, voyant qu'il avait été trop loin, et sur le point de compromettre le succès de sa vengeance... C'était ma ruse... Mais, quoi qu'il en soit, je suis décidé à ne quitter Paris que par force... Faites-moi arrêter, si vous le voulez.
— C'est votre dernier mol?
— C'est mon dernier mot.
— Monsieur ! s'écria Raoul, en s'adj*essantà Pierre
LE VOYAGE» m
Herbin, mais dites-lui donc qu'il se perd... qu'il va peut-être porter une mortelle atteinte à la meilleure, à la plus noble des femmes, lorsqu'elle apprendra quel était l'homme pour qui elle voulait tout sacrifier.»
Pierre Herbin fit un mouvement qui témoignait de son impuissance sur la volonté d'Herman.
Raoul était accablé; il éprouvait une si profonde affection pour Jeanne, il connaissait tellement la noblesse de son cœur qu'il eût donné tout au monde pour lui épargner le coup affreux qu'elle allait ressentir.
L'implacable cruaulé d'Herman l'exaspérait; cet homme se trouvait placé si bas qu'il ne pouvait même lui faire ressentir les effets de son indignation. Pourtant, surmontant sa répugnance à entrer avec lui dans de certains détails confidentiels, il tenta un dernier effort et dit d'une voix émue :
— Vous vous montrez si implacable daip votre vengeance, parce que vous croyez peut-être que j'aime madame de Bracciano... Eh bien!... dit le colonel, qui devint pourpre de honte en songeant qu'il parlait ainsi à un repris dé justice. Eh bien ! je vous... » Puis ne pouvant se résoudre à faire un serment d'honneur à un tel homme, il se retourna vers son ancien brigadier et dit :
« Eh bien! devant vous, je jure à ce vieux soldat... qu'il n'en est rien, que je n'ai et que je n'aurai jamais pour madame de Bracciano que les sentiments d'un frère !... »
Celte marque de mépris écrasant, donnée d'une manière si noble, redoubla là rage d'Herman. Il s'écria : «Ah ! vous ne l'aimez plus, tant mieux... Je
me vengerai d'elle... et elle n'aura pas thème de consolation.
Ne se possédant plus, Raoul fît un mouvement pour se jeter sur Herman... Puis, se contenant à peine et voyant, par les atroces paroles d'Herman, tout espoir perdu, il fit un signe à Glapisson et se précipita vers la porte.
. h Au moins le destin qui me poursuit ne me frappera pas seul 1 s'écria Herman dans un accès de farouche triomphe.
— Colonel* rassurez-vous ; rien n'est désespéré,» dit tout à coup Pierrç Herbin en arrêtant Raoul au moment où celui-ci franchissait le seuil de la porte,
Herman regarda Pierre Herbin avec craiute.
a Colonel ! reprit Herbin avec une sorte de dignité, c'est à moi de réparer une partie du mal que j'ai fait... Jacques Butler, dit-il d'une voix éclatante, tu es un infâme... Les larmes delà plus vertueuse, de la plus malheureuse des femmes , ne t'ont pas touché... Le plus loyal des hommes s'est, par dévouement pour elle, abaissé jusqu'à te prier, jusqu'à donner devant loi sa parole qu'elle était pour lui une sœur... Tu n'as pas eu pitié de la rougeur, de la honte de cet bomme... Ta vengeance n'a plus même le hideux prétexte de la jalousie... elle n'a plus de but, tu es cruel pour le plaisir d'être cruel : j'ai été ton complice ; ton malheureux père avait été mon ami... J'ai voulu, par des moyens indignes, élever ta fortune aux dépens de celui dont il avait été la victime... J'ai voulu satisfaire à la fois ma haine et ma cupidité... J'ai eu des torts... de grands torts... Je ferai tout au monde pour les réparer... »'