LA FUITE
cntii) tâ« qu'elle devait avoir, et s'aventura, seule dans ces rues sombres et désertes.
Elle marchait d'un pas rapide, songeant à la ravissante surprise qu'elle allait causer à Herman. Craignant d'arriver trop tard, elle maudissait sa faiblesse, son émotion, qui l'empêchaient d'avancer aussi vite qu'elle aurait voulu.
Au bout d'un quart d'heure, elle se trouve en face du terrain isolé au milieu duquel était bâtie la maison occupée par Hermaik
Elle vit uue lumière à travers les vitres de sa chambre.
Son cœur battait à se rompre, elle entra.
Par hasard elle trouva la porte de l'allée entrouverte.
La maison n'avait que trois étages, et était sans profondeur. On ne pouvait se tromper.
Jeanne monta* rapidement les escaliers; le porlier, qui dormait sans doute, ne lui parla pas.
Arrivée au palier du second étage, elle ouvrit brusquement la porte en «'écriant : « Herman, nous sommes sauvés. »
Quelle fut sa surprise... il n'y avait personne dans cette chambre.
Une lampe brûlait sur une table...
Qu'était devenu Herman?
Jeanne frémit d'épouvante. Peut-être était-il sorti pour mettre fin à ses jours...
Où devait-elle aller? que devait-elle faire? Bientôt une secrète et involontaire espérance se glissa dans son cœur... Dans la naïve et ardenle superstition de sou amour, elle ne crut pas possible
168 LE COLOîfSL DI SiJRVILLE.
que la Providence ent laissé Herman attenter à ses jours, an moment mente eu eUe venait lut annoncer leur bonheur eonurinm
Ramenée par «es pensées au* sentiments religieux, elle se jeta à genoux et pria avee ferveur*
Elle demandait pardon à Dieu des pensées de suicide qui l'avaient un moment égarée* Elle lui rendait grâce d'avoir suggéré à M. de Braeeiàne la résolution qu'il avait prise «
Rassurée et calmée par la prière^ elle se releva.
fin jetant les yeux autour d'elle, elle aperçut un papier placé sur la cheminée où fumaient des tisons à demi éteints*
G'élait l'écriture d'Hcrman; elle Int ces mots i
Je vais rentrer à l'instant*.. Une heure du matin.
«Merci... merci, i* ê mon Dieu! il est sauvé, dit Jeanne en tombant è genoui. Sans doute* a'éeriat-eile, ees mots m'étaient destinés* .«• Le malheureux m'attendait I**. oh! le noble cœur qui n'a pan douté de moi,.; de mou courage.,, de ma résolution ! a
Complètement rassurée par ees mots tracés sur ee papier qu'elle baisa pieusement, elle examina avec une touchante curiosité l'intérieur de cette demeure si pauvre ; les livres d'Herman, un portrait de femme d'une rare beauté, vêtue d'un costume étranger, et dont les traits offraient une ressemblance si frappante avec ceux d'Herman que Jeanne reconnut sa mère.
Ses yeux se mouillèrent de larmes en songeant à ce que Herman lui avait raconté de son enfance, et de 1 amour de cette pauvre mère, qui avait si longtemps veillé près de lui en habits de deuil.
Jeanne fut tirée d# ce$ réflexions à la fois douce?
LA FUT*. • t«t
el mélancoliques par un bruit de voix qu'elle entendait sur l'escalier.
Elle tressaillit, ce n'était pas la voix d'Herman.
On prononça le nom de ce dernier, elle écouta.
« Tu dors, vieil ivrogne!... Je te demande si Herman est rentré, disait une voix rauque et enrouée.
— Voyez-y voir, répondit le portier d'un ton bourru.
— Que mille millions de tonnerres t'enlèvent et te crèvent...» dit la voix. Jeanne entendit un pas lourd dans l'escalier.
Épouvantée, ne sachant quel parti prendre, elle hésita un momeut.
■ L'homme qui montait toujours arriva sur le carré.
Éperdue, Jeanne regarda autour d'elle, vit la porte vitrée d'un cabinet d'alcôve recouverte d'un rideau.
Elle ouvrit la porte, entra dans ce réduit.
Se soutenant à peine, elle s'appuya sur la por qui masquait la cachette où Boisseau était enfermé depuis la veille.
Soulevant avec effroi un coin du rideau, i jauni, regarda dans la chambre et vit entrer Pierre Herbin.
La figure repoussante de cet homme causa une nouvelle frayeur à la malheureuse femme; elle ne pouvait concevoir quels rapports Herman pouvait avoir avec un pareil personnage.
Pierre Herbin s'approcha de la table, vit le papier qu'Herman avait laissé et le lut...
« Où diable peut-il être allé à une heure du matin? dit-il, en réfléchissant. Il en est bientôt deux,' comment n'est-il pas encore rentré?... Ça m'inquiète, h. 12
mw qui ai tant de choses à lui dire... mais j'entends des pas dans l'escalier..', c'est lai... » Hemiftn Forsler parut.
Un des carreaux de la porte vitrée était cassé et recouvert par un rideau.
Jeanne entendit l'entretien suivant :
a £h bien ! le due? dit Herman avec inquiétude, consent-il au divorce maintenant?
— Enfoncé, le duc! une peur de chien I s'écria Pierre Ilerbin avec un éclat de rire brutal.
•—Que te clisais-je? que l'effet du dossier de Dijon serait immense.,. Pourquoi aussi t'ebstinais-tu à ne produire ces pièces que dans un cas désespéré? dit Herman. Pour te décider à t'en servir, il a fallu ta lettre de tantôt, où la duchesse me menaçait de venir mourir avec moi, et du diable si j'en avais envie, éé mourir!
-*• Tu n'en avais pas plus envie que moi, je le sais bien ; mais quant à ces pièces, sans doute j'hésitais à m'en servir contre le duc... Écoute donc, tu m'as promis une honnête aisances! l'affaire réussit...' Soit, mais un homme, dans la position de ce traître de Bracciauo, est toujours un ennemi très-dangereux : têt ou tard il vous rattrapé. Pourtant le cas était p*ém«4 ; tu ne voulais pa* faire lia partie dans 9e
duo mortuaire que te proposait la belle aux jeux doux; il fallait donc agir sur-le-champ, et j'ai agi*,. Ah çà ! d'où diable viens-tu ?
— De rhô tel de Bracciano ; après ton départ, j'ai réfléchi au sens de la lettre de la duchesse ; il m'a paru assez ambigu... Ces mots: Vous ne mourrez pas seul, ne m'ont pas semblé clairs. J'ai craint que, dans son désespoir, il ne lui prît la fantaisie de venir ici mourir avec moi d'un peu trop bonne heure... et qu'elle ne partît de chez elle avant que le dossier de Dijon n'eût fait son effet sur son mari... je lui ai écrit un mot à la hâte pour la supplier d'attendre jusqu'à demain. J'ai couru à son hôtel pour lui faire tenir ce mot, mais il était trop tard. En vain j'ai frappé... personne ne m'a ouvert, et je reviens avec ma lettre.
— Ah bah !... dit Pierre Herbin, il n'y a pas de risque que ta belle aux yeux doux fasse un coup pareil; c'est une mijaurée, une vertu à trente-deux carats ; ça veut, comme dit cet autre, avoir les plaisirs du fruit défendu et les honneurs de la morale ; ça veut épouser son amant à la barbe de son mari, mais ça ne viendrait pas chez un monsieur, même pour y décéder... Quand elle Ta écrit cela... elle pensait peut-être à faire son solo funèbre de son côté, croyant bonnement que tu ferais le tien...
— Tu as peut-être raison ; le fait est qu'elle n'est pas' venue. Voici trois heures du matin ; il n'y a pas d'apparence qu'elle arrive à cette heure. Ah çà ! raconte-moi donc ton entrevue avec le duc, et dis-moi aussi pourquoi tu reviens si lard?
— Pardien! est-ce que, en sortant de fhôtel, je
1 7t LE COLONEL DE SURVILLE,
n'ai pas été faire le pied de grue aux environs de la maison de cet infernal colonel pour savoir si par hasard il n'était pas arrivé... cette nuit?
— Lui ! mais il est en mission à Vienne.
— Mais il a quitté sa mission malgré tout ce qui peut lui arriver. L'empereur est furieux et veut le faire enfermer à Vinceiuies.
— Et pourquoi revient M. de Surville?
— Tu ne devines pas ça... pour enlever la belle aux yeux doux à tes machinations diaboliques, comme il disait dans sa lettre à cet imbécile que nous avons coffré.
— Malédiction ! s'écria Herraan en se levant : cet homme reviendrait ! Mais tout serait perdu !
— C'est pour cela qu'il faut agir promptement et sans délai!... Le duc consent au divorce... AhL. ah!... ah !... ajouta Pierre Herbin avec un éclat de rire cynique. Si tu avais vu sa figure quand je lui ai prouvé clair comme le jour que Montbard, le soidisant soldat aux gardes, qu'il avait fait guillotiner, était le marquis de Souvry, le père de sa femme... et qu'il se trouvait tout bonnement avoir fait couper le cou à son beau -père ! ! c'était à payer sa place, rien que pour voir son air consterné... Une seule chose m'a été pénible dans tout ça, c'a été de parler de ton père, de mon pauvre Jacques Briot. Àh ! alors, je valais mieux que je ne vaux maintenant ! ! » Après un moment de silence,. Pierre Herbin reprit :
« Eh bien ! tu me croiras si tu veux, mais ça. me retournait Je cœur de parler de ce temps-là... Je ne veux pas me faire meilleur que je ne le suis ; mais vrai, le .sang me bouillait dans les veines, eu me re-
trouvant face à face avec ce misérable, qui avait poursuivi mon pauvre ami jusqu'à sa mort avec tant d'acharnement.
— Nous aurons vengé mou père, en frappant le duc dans ce qu'il a de plus cher, dans son ambition et dans sa for lune !
— Ou plutôt dans la fortune de sa femme, dit Pierre Herhin. Puis, comme s'il eût voulu échapper aux sombres pensées qui l'agitaient, il s'écria avec une gaieté factice :
— Ah! scélérat que tu es... une fois riche, vas-tu t'en donner du luxe , de la splendeur, et tout le tremblement! Et puis les demoiselles... hem ! Je te connais, beau masque. Les coups de canif dans le contrat iront un fameux train...
— Vous êtes un vieux médisant, monsieur Pierre Herhin; voulez-vous bien vous taire! » dit Herman en souriant, et en frappant gaiement son camarade sur l'épaule.
Puis il ajouta avec un soupir : « Ah! mon Dieu! ne vendons pas la peau de l'ours avant de...
— Ah ! pardiéu ! la jolie petite oursonne est dans nos filets. Demain, la demande en séparation est signée...
— Et si après-demain cet infernal colonel arrivait ! dit Herman d'une voix sourde.
— Sois tranquille, après- demain cet infernal colonel n'arrivera pas... ne peut pas arriver... toute ma crainte était qu'il ne fût venu aujourd'hui. Maintenant je suis tranquille.
— Comment cela?
— Dans mon entretien avec le duc , il lui est
174 LE COLONEL DE SVftVILLE.
échappé de me dire qu'il croyait que tout ce tapage matrimonial était causé par le colonel. La preuve que le duc en donnait, c'était que M. de Survilfe quittait précipitamment sa mission pour revenir à Paris jouir sans doute des bénéfices du divorce ; il ajouta que j'étais son instrument. Alors il me vint une idée lumineuse» c'était le moyen tout trouvé d'empêcher le colonel d'agir, dans le cas où il serait arrivé à Paris. « Pour te prouver, citoyen, lui dis-je, que je « ne suis pas l'instrument du colonel, je te prie, et « même je t'enjoins, de par le pouvoir que j'ai sur « toi, de l'entendre avec le ministre de la police « (avec l'agrément du grand Napoléon, qui ne le re- « fusera pas), pour faire arrêter et coffrer Surville a dès son arrivée à Paris. Son signalement, donné « aux barrières, suffira pour cela. — C'est waiy me « dit le duc. — Bravo, dis-je... » Tu vois donc bien que, dès que Surville mettra le pied à Paris il sera coffré, ce qui nous rassure complètement et nous, donne toute latitude. Eh bien! que dis-tu de celaf Est-ce bien joué ?
— A merveille! Je n'aurais pas mieux fait.
— Voyez-vous ça, le blanc-bec. Mais il faut maintenant, par tous les moyens possibles, engager la belle à quitter Paris pour attendre le moment du divorce... à aller à la campagne, où tu la suivras, et surtout obtenir d'elle que le lieu de votre résidence soit gardé secret... De cette façon, lors même que le colonel sortirait de Vincennes avant ton mariage, il ne pourra pas te nuire... La duchesse doit consentira ce départ... Je sais bien que tu m'as dit qu'elle était un peu bégueule ; mais uoe fois le di-
vorce demandé et accordé par son mari, que pew rait-elle objecter? quand tu lui diras surtout, consola nous en sommes convenus, que ta vie est menacée par les membres du tribunal secret de la jeune Allemagne... et qu'il faut pendant quelque temps qu'on ne sache pas où tu es. Ah l ah! ah! la bonne hj#toire... elle vaut tous les auUres contes. A*<*tu au moins préparé celle bourde dans le roman que tu lui as fait sur tes jeunes années? sur ton intéressante enfance?... Ah ! ah!.t. en voilà, une bonne... QuelU imagination !... Ce vieux ministre 1 sa femme jalousa de les succès dans tes éludes... Ah! scélérat!... tu élais né pour être poêle et comédien... Mais que diable as-tu ? réponds donc, à quoi réfléchis-lu ainsi?
— Je pense qu'après tant de peines, tant de soins, nu moment de toucher au port, nous y ferons peutêtre naufrage... si celte damnée femme refuse daller à la campagne, de s'y tenir secrètement et s'entête à attendre à Paris la fin légale du divorce. Rien ne pourra la faire changer d'avis, car c'est en tout et pour tout madame Prudence, madame Convenance. Dans ce cas, que ferai-je?... Tôt ou tard le colonel parlera... Ah ! êlre si près de saisir la fortune, et la voir peut- êlre vous échapper !
— Allons donc ! tu es un enfant.., elle ne t'écbap-*
Î>era pas si tu sais mener ta barque ; voyons, il faut oujours supposer le pis... Eh bien ! j'admets que le colonel échappe aux pièges que nous lui avons tendus* qu'il arrive demain... qu'il parle...
— Tu me fais frémir ! !
— Eh bien!.. . voyons..., après tout, que dirat-il?... Ce qu'il a appris & Vienne par un incroyable
hasard... que lu as été condamné à dix ans de prison pour.;.
— Pierre ! s'écria Herman en interrompant Herbin.
— Allons, allons... que tu as été condamné à dix ans de prison pour abus de confiance , c'est plus honnête. Qui prouvera ce qu'il avance?... Qui constatera l'identité? Tu as été condamné sous le nom de Jacques Butler; mais tu as des papiers en règle sous le nom d'Herman Forster.:. mais tu as un front d'airain... mats tu soutiendras mordicus que Surville ment comme un laquais, et que c'est la jalousie qui le fait parler... Tu as le cœur de la dame... il n'aura que son oreille... Or donc, tu seras cru; il ne le sera pas...
— Tu as peut-être raison...' tu me rassures... Mais comment le colonel a-t-il découvert ma mère à Vienne?...
— Est-ce que les amoureux ne sont pas capables de tout? et le diable sait si ce Surville est amoureux de ta -future femme! Je suis sûr qu'il l'est autant que tu l'es peu... mais c'est toujours comme ça. On n'aime que ceux qui ne vous aiment pas; et vice versA. Est-ce vrai?
— Vous me calomniez, monsieur Herbin... madame de Bracciano m'apportera une fortune immense en bieus-fonds, sans compter les espérances ; je lui en serai toujours reconnaissant, profondément reconnaissant...
— Et tu garderas ton cœur et ton amour pour celle drôlesse de Juliette qui te trompe. Ali ! qui te trompe! c'en est une bénédiction...
— Je vous prie de pe pas parler ainsi de Juliette,
COiNFlDKNCES. 177
Pierre Herbin, vous savez que je n'aime pas cela* dit Herman d'un Ion sérieux.
— Ah!... ahl reprit Pierre Herbin... Voilà dû nouveau... Je donnerais quelque chose pour que quelqu'un nous entendit !... Quel magnifique trait de ca- ractère!...II me laisse me moquer tout à mon aise..... d'une duchesse, la vertu même, qui voulait mourir pour lui, qui va lui apporter une forlune immense ; et il me fait les grosses dents, parce que j'appelle drôlesse une sauteuse de petit théâtre dont il est affolé.
— Pierre... Pierre... vous abusez cruellement des obligations que je vous ai, » dit Herman d'un ton sérieux et véritablement, pénétré.
Pierre Herbin se croisa les bras et s'écria : « Mais c'est superbe, ma parole d'honneur... c'est magnifique... c'est qu'il croit véritablement ce qu'il dit... c'est qu'il l'éprouve... » Puis- il ajouta avecu ne emphase comique!... » 0 humanité!... humanité! tes secrets sont impénétrables!... La duchesse a deux soupirants, Herman et Surville : l'un, graud seigneur, beau, brillant, .spirituel, lovai, brave, généreux, et pur-dessus tout, amoureux ! l'autre, aussi beau comme un ange, c'est vrai, mais méchant comme un démon, mais mauvais sujet, mais pauvre, mais avide, mais rusé (et qui, par-dessus tout, n'aime pas la dame, et ne songe qu'à sa grande fortuue). Eh bien ! qui choisit-elle, cette sentimentale duchesse? Herman Forster!... et. voyez comme tout se tient! Herman Forster, à sou tour, peut choisir entre deux femmes : l'une belle, vertueuse, dévouée, grande dame qui l'adore ; l'autre, petite malheu-treusc, au minois chiffonné, à l'oeil libertin, à la con-
dtiile perdue... Qiie fâil-îl? Il épouse la grande dame, parée qu'elle est riche; mais c'est le minois chiffonné qu'il aime à la rage!... Enfin, dis... est-ce vrai ?
— Vous Mes un grand philosophe, Pierre Herhin; mais tous ne diles là rien de nouveau... il en est ainsi depuis que le monde esf monde : la faute en est à la nature.
— Bonne excuse, sur ma parole... Mais sais-tu que tu me fais quelquefois trembler, avec ton air doux et patelin?... A propos de cela, sais- lu aussi que je crains souvent que tu ne refuses de me paver l'obligation de cent mille écus que tu m'as souscrite, lorsque lu seras eu possession des biens de la belle aux yeux donx?... Tu es mineur, et ce titre peut être récusé par toi.
— Peu v tu penser cela* Pierre?
— Certainement, je le pense. Mais je n'avais aucun moyen de l'engager autrement, et puis, après tout, tn es le fils d'an honnête homme que j'aimais quand j'étais honnête homme moi-même... En admettant que lu pousses l'ingratitude jusqu'à nier tes promesses , je me consolerais en pensant que j'ai fait ce que j'ai Tait pour la mémoire de ton père ; entends-tu, diabolique personnage?...
— Diabolique personnage ! dit Herman en haussant les épaules. Et en quoi suis-je si diabolique ? Aijepuempêeher celte femme de se jeter à ma tête? Ne m*a-t-elie pas fait toutes les avances, avances les plus vertueuses du monde, je me plais à lui rendre cette justice, avances que ma réserve, habilement calculée, avait provoquées sans doute... Eh bienl
C0!IF1DKNCES. t79
soit... mais c'est de bonne guerre... L'affaire était assez grave... . (quatre millions de fortune « saqs compter la tante), pour que je jouasse serrée comme on dit... Maintenant la loi autorise la duchesse à m* offrir sa main et son immense fortune , en tout bien tout honneur. J'accepte... morbleu... j'accepte de grand cœur ! Où est le mal? Est-ce ma liaison avec Juliette que vous me reprochez, monsieur Her» bin?... Eh bien! après tout... quand je donnerais un millier de louis par an à cette gentjlle fille, qui m'aidera i supporter les ennuis du mariage comme elle m'a aidé à supporter les ennuis de ma vie de garçon, où serait encore le mal ? Est-ce que cela ne se fait pas tous les jours ? Pourvu qu'où y mette des égards, du mystère... une femme qui sait vivre... et je vous réponds que madame Herman saura vivre; je le lui apprendrai. Une femme qui sait vivre ferme les yeux sur ces choses-la. .. »
Pierre Herbin resta stupéfait; malgré sa grossièreté, cet homme semblait effrayé de ce froid cyuisme d'Herman.
« Ah çà ! lui dit-il, vraiment, tu n'aimes pas du tout d'amour cette jolie femme !
— C'est bizarre, si vous voulez... mais on n'est pas maître de cela... L'amour ne se commande pas... Je l'estime, si vous voulez... quoiqu'avec elle je ressente toujours une sorte de gêne dont je lui en veux presque... car cette gêne méfait sentir la distance qui nous sépare... Et puis elle me donne tant... qu'au bout de quelques mois de mariage, les premières illusions passées, elle me reprochera, j'en suis sûr, la fortune qu'elle m'aura apportée... Sa fortune... je
suis fttr que ce sera son grand mot!... son grand cheval dé bataille !
— Bravo... mon garçon... par cette prévision... tu atteins le sublime de l'ingratitude... Quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. Ainsi donc, c'est cette coquine de Juliette qui possédera seule ton noble cœur ?
— Esl-ee ma faute à moi.' . si elle m'a eusorcelé ! elle a quelque chose de si piquant!... Allons, allons, monsieur Pierre Herbin, ne songeons pas à cela... songeons à mon mariage d'abord, puisque, par un bienheureux hasard, M. le duc de Bracciano étant accusateur public... a fait... »
Herman fut interrompu.
La porte du cabinet où était Jeanne s'ouvrit.
La malheureuse femme sortit.
Elle était pâle comme un spectre et pouvait à peine se soutenir.
SftAs prononcer un seul mot, sans jeter un regard sur ferman et sur Herbin, qui restaient pétrifiés, elle ai dirigea lentement vers la porte.
Elle en touchait le seuil, lorsque Herman, sortant de sa stupeur, se précipita vers elle, la saisit rudement par le bras, ferma la porte çt s'écria : a Vous ne sortirez pas ! »
HERMAN FORSTBR. 181