LA PLANTATION
Cette plantation était absolument destinée à la culture du café.
Lorsque Gupidon s'en rapprocha , il ralentit 'sa course et s'arrêta sous un bananier d'où la vue s'étendait au loin.
Le noir examina son gibier, qui n'avait pas souffert de son séjour momentané dans l'eau , appela ses deux épagneuls, les caressa, essuya son front trempé de sueur, et reprit haleine en jetant de temps à autre des regards triomphants du côté du lac.
On était à la fin de juin, époque habituelle de la première récolte du café, la seconde ayant lieu au mois de novembre.
A quelque distance de lui, Gupidon voyait les vastes carrés de terre plantés d'environ deux mille caféiers dans toute leur vigueur. Ces beaux arbres , taillés à hauteur d'homme pour faciliter la cueillaison de leurs fruits, étaient plantés à dix pieds les uns des autres; leur écorce. brune disparaissait presque sous leurs feuilles toujours vertes, lisses et luisantes comme de la porcelaine, délicatement festonnées, longues de trois à quatre ponces, et, pour ainsi dire, entaillées de baies d'un rou$e vif et vermeil comme celui d'une cerise *, et du plus charmant effet.
1 La pulpe de ces baies , d'un goût douceâtre assez agréable , sert d'enveloppe à deux coques étroitement unies qui contiennent chacune
Le jour tirait à sa fin ; tous les noirs de l'habitation, hommes, femmes, enfants, étaient occupés à rentrer la récolte du café dans des paniers tressés de joncs.
Ils accompagnaient leurs travaux d'un chant monotone et mélancolique, particulier aux peuples sauvages. Les paroles étaient en patois nègre, composé de hollandais, d'anglais et d'espagnol, dialecte familier aux gens de couleur et aux noirs de la colonie.
Rien de plus sonore et de plus doux que ce langage dont presque lous les mots finissent par une voyelle.
Les chansons des noirs étaient fart simples ; l'un d'eux commençait par chanter sur un rhythme lent quelques paroles improvisées relatives aux travaux , telles que :
Le enfè est mûr, remplissons nos corbeilles. Ce soir nous mangerons le gangotay, Ce soir nous danserons au son du kiemba-loe-loe, etc.
Puis tous les travailleurs répétaient ces paroles en chœur, en les accompagnant de cadences traînantes.
Les esclaves de Sporterfigdt avaient l'air heureux et dispos. Les femmes portaient des jupes de coton de couleurs tranchantes , attachées sur leurs épaules par des bretelles de même étoile. Les hommes , au torse et aux jambes nus, avaient pour tout vêtement un caleçon de pagne.
une demi -fève ou une semence d'une nature cartilagineux, d'un verl }»Ale. Ces fèves sool le* grains de café. Un caféier donne trois à quatre livres de cafô par reçu I le , et il y a deux recolles par année.
1A PLAtfTÀÏIOS. SS
Une cloche tinta dans le lointain : c'était le signal de la lin des travaux , car le soleil baissait rapide* ment.
Gupidon se remit en marche et doubla le pas pour arriver à Sporterfigdt avant que le pont-levis ne fût levé.
Il rejoignit bientôt les esclaves.
Hommes et femmes portaient sur leurs têtes des corbeilles remplies de baies de caféier; les enfants portaient les gourdes et les calebasses qui leur avaient servi à apporter le repas des travailleurs.
Beaucoup de noirs de l'habitation étaient, comme Cupidon, de la tribu africaine de Coromantyn, une des plus estimées pour la force, pour la docilité de ses habitants; aussi les négriers vendaient-ils aux planteurs un nègre coromantyn un tiers plus cher qu'un nègre de Loango , ordinairement fainéant, sournois et cruel.
Chaque tribu ayant son tatouage particulier, les négriers et les colons ne se trompent pas sur Pori- j gine des noirs. J
Les Goromantvns se reconnaissaient aux trois cicatrices circulaires qu'ils portaient sur chaque jonc, et qui s'étendaient du nez à l'oreille ;
Les Loangos, par les lignes carrées, en forme de dés, qu'ils avaient tracées sur la poitrine et sur les bras.
Lorsque Gupidon eut rejoint les noirs, il fut accueilli avec une sorte de déférence cordiale, qui témoi gn ait de la faveur dont il jouissait auprès du maître de l'habitation.
« Voilà de quoi faire un délicieux groe-groë pour
|é AVENTURES D'HERCUtE HARDt.
Massera l, dit un noir à Cupidon , en montrant le baudrier chargé de gibier que portait le chasseur. Il paraît que ta poudre et ton plomb se sont changés $n pluviers, en bécasses et en poules d'eau? »
Ce bel esprit était un gros nègre à ligure joviale, surnommé par ses compagnons Touckety-Touk, en raison de ses fonctions de musicien et de joueur de CQBroèma, espèce de petit tambour fait d'une calebasse vide, recouverte de peau de mouton , sur laquelle on frappe avec deux baguettes , en répétant sans cesse et en mesure les mots Touckety-Touk, qui servent à régler la danse.
* « Ma poudre et mon plomb se sont changés en autre chose encore, Touckety-Touk, ils se sont changés en sang de Piannakotaws, répondit gravement Cupidon ; et, en faisant allusion à son combat contre les Indiens, il étendit la main du côté du lac.
— Ces courlis rouges se sont donc abattus de ce côté de la Coinmewine? s'écria le noir en s'arrêta nt et en regardant le chasseur d'un air de doute et de surprise. Puis, levant au ciel la main qu'il avait de libre, l'autre lui servant à maintenir son panier sur sa tête, il s'écria :
— Que le Massera d'en haut nous protège ! jusqu'ici jamais ces brigands n'avaient osé passer la rivière 1 ! ! »
Un jeune nègre, robuste et agile, s'arrêta en en* tendant l'exclamation de Touckety-Touk, le regarda d'un air curieux et lui demanda ce qu'il y avait.
« Ce qu'il y a?... mon garçon !... dit le gros mu-
1 L% atïtrt.
1À PtANTAtlOK. »7
sicien en mettant sa corbeille sous le bras du jeune nègre, qui portait déjà sur sa tête une manne de café: — Ce qu'il y a?... commence d'abord par prendre mon panier. Cette nouvelle m'étouffe ; je ne pourrais parler avec ce poids sur le crâne. »
Le jeune nègre, d'ailleurs assez fort pour se chargée' d'un double fardeau, obéit naïvement au rusé Touckety-Touk, qui, charmé d'être débarrassé de sa corbeille, continua de marcher à côté de Cupidon ; sa dupe le suivit, hâta le pas et se prépara à écouter de toutes ses oreilles ce que lé gros musicien allait lui raconter en retour de son obligeance.
a Combien as-tu vu d'Indiens ? demanda Touckety- Touk à Cupidon.
— J'en ai vu un seul , mais je crois en avoir blessé un autre. »
Le musicien secoua la tête et reprit : « Il y a loin des montagnes Bleues à la rivière Commewine. Les Piannakotaws ne quittent leurs carbels * qu'en grand nombre... Deux Indiens ne seraient pas venus seuls... le reste de la bande ne doit pas être loin ; et avoir sur ses talons les marrons s de la Sarameka ! ainsi donc Zam-Zam est dans le9 environs, ces brigands se suivent toujours de près.
— Zam-Zam ! s'écria le jeune nègre qui avait attentivement écoulé la conversation. Zam-Zam ! répétait-il avec effroi ; il va tout tuer, noirs, Samboës 8 et la Massera, comme il a fait à l'habitation de Nutensehadelavta. »
1 VillAge*. — * Nègres fugitifs, — « Mulâtre».
ft* AYENTURKS D'HERCULE IIARM.
Et comme s'il eût senti l'impérieuse nécessité d'exprimer sa terreur par ses gestes, le jeune nègre déposa à terre sa charge et celle du gros musicien, joignit ses mains et les leva au ciel avec désespoir, en s'écriant en manière de myriologie :
« Zam-Zam a passé la Commevrine !... Nos mères, nos sœurs et nos femmes vont raser leurs cheveux et porter des mouchoirs bleus * ! Zam-Zam a passé la Comme wi ne! ! »
D'autres nègres ayant entendu ces mots, cette fatale nouvelle circula bientôt, et hâta tellement les pas des travailleurs vers l'habitation que le musicien et Cnpidon y arrivèrent les derniers, après avoir à grand'peine obtenu du jeune nègre qu'il fit trêve à sa frayeur pour reprendre son double fardeau.
Sporterfigdt , comme presque toutes les habitations de la colonie, était très-forlifié.
Les colons avaient à se défendre à la fois des nègres révoltés , des Indiens et de bètes sauvages. L'habitation se composait d'un vaste terrain régulier, renfermant la maison du planteur, les cases des nègres, les magasins, les greniers, les séchoirs pour le café, les élables ou les parcs à bestiaux, enîin un jardin planté d'arbres d'agrément, un parterre et un potager.
En canalisant et en détournant le bras de rivière qui longeait l'habitation, on avait complètement entouré ce vaste parallélogramme d'un profond et large fossé rempli d'eau courante.
A l'intérieur, ce canal élait défendu par une berge
1 Signe de deuil parmi les nègre».
SSK-^
ADOÉ ET JAGUARETTE. 5*
très-étroite et haute de dix pieds environ, au sommet de laquelle étaient placées de distance en distance des guérites faites de quatre pieux et d'un toit de feuilles de latanier.
En temps d'alarme, des sentinelles veillaient dans ces guérites.
On ne pouvait entrer dans l'intérieur de l'habitation qu'au moyen d'une sorte de pont-levis, fait d'un plancher, qui se retirait ou s'avançait à volonté audessus du fossé.
On allait retirer ce pont lorsque Cupidon, Touckety-Tonk et le jeune nègre entrèrent dans l'intérieur de l'habitation.
ADOE ET JAGtTABETTÊ.
Le principal bâtiment de la plantation de Sporterfigdl s'élevait sur le bord du bras de rivière dont on a parlé.
C'était un long bâtiment haut seulement d'un rezde-chaussée bâti en bois, comme toutes les habitations de la Guyane, et recouvert de petites planches de palmier, superposées les unes sur les autres, comme le sont les ardoises de nos toits.
Pendant que les noirs allaient tous vider leurs corbeilles de café sous les veux du commandeur de la plantation, très-attentif à examiner si chaque esclave avait bien rempli sa tâche, Cupidon se dirigea
vers la maison du maître pour déposer son gibier à la cuisine.
La nuit , qui dans les régions équinoxiales succède au jour presque sans crépuscule, était venue subitement. La lueur douteuse de quelques bougies de blanc de baleine, renfermées dans de grandes vérrines de cristal, éclairait la principale pièce de la maison.
C'était une grande salle, aux cloisons de bois de citronnier d'un beau jaune paille veiné qu'un vernis particulier rendait très-luisant. De larges divans de joncs, quelques tables et quelques étagères de bois de couleur odoriférant, meubles d'un travail aussi grossier que leur matière était précieuse, garnissaient en partie cette pièce.
Çà et là pendus aux murailles, on voyait quelques ustensiles de cbasse et de pêche; un râtelier de bois de fer supportait plusieurs fusils anglais richement ornés, d'une petitesse et d'une légèreté extrêmes.
Quoiqu'il fît au dehors une chaleur étouffante, l'air était très-frais dans cet appartement, grâce à deux énormes éventails suspendus à chaque extrémité de la salle aux poutres saillantes du plafond, poutres d'un bel acajou rouge.
Deux petits noirs, portant au cou , aux bras et aux jambes des anneaux d'argent, ornés de grains de corail, balançaient incessamment ces ventilateurs, au moyen de longs cordons. Au milieu de ce courant d'air était suspendu un vaste hamac de coton tissé par des Indiens avec un art infini, et brodé de dessins éclatants.
Une longue moustiquaire de gaze, passant dans
ADOÉ ET JAGl ARETTE. Ci
un anneau d'argent fixé au plafond, voilait à demi ce hamac, doucement bercé par une mulâtresse d'un âge mûr, vêtue d'une robe de cotonnade rayée rouge et jaune; elle portait sur sa tête un madras roulé eu forme de turban. La physionomie de cette femme élait à la fois fine et réfléchie, ses traits avaient dû être très-beaux. Son col et ses doigts étaient chargés de chaînes ou d'anneaux d'or. Enfin aux sandales de maroquin rouge qui chaussaient ses pieds nus, on voyait qu'elle était affranchie.
Assise devant une petite table de bois de citronnier, éclairée par une ver ri ne, la mulâtresse semblait trèsattentive à une combinaison de caries, couvertes de figures représentant des animaux, des fleurs, des fruits, des Indiens, des blancs, le tout d'un dessin informe et souvent grotesque.
Deux jeunes filles dont Tune était assise et l'autre ù demi couchée dans ce lit aérien suivaient avec une attentive et inquiète curiosité l'opération cabalistique de Mami-Za, comme on appelait la mulâtresse dans l'habitation.
Rien de plus charmant que le tableau qu'offraient ces jeunes filles.
L'une était blanche, l'autre Indienne.
La blanche, Adoë Sporterfigdt, orpheline et maîtresse de l'habitation, avait vingt ans.
L'Indienne, âgée de seize ans, était esclave. Le colon, père d'Àdoe, l'avait surnommée Jaguarette, à cause de son agilité, de son courage, de sa légèreté, et peut-être aussi de son caractère un peu sauvage, qualités et défauts qui, aux yeux du planteur défunt, avaient sans doute paru offrir quelque res-
semblante avec le moral du jaguar, ou chai-tigre.
Àdoé, enveloppée d'une longue robe de Une loi le de Perse, avait le col et les bras nus.
A demi couchée dans le hamac, elle appuyait sa fête sur sa main gauche, tandis que son bras droit reposait sur l'épaule de la petite Indienne, qui, assise sur le bord du lit aérien, les jambes pendantes sous sa jupe orange, les mains croisées sur ses genoux, suivait aussi attentivement que sa maîtresse les travaux nécromantiques de Mami-Za.
Les traits d'Adoë étaient d'une extrême régularité; son teint, d'une pâleur mate particulière aux créoles, faisait ressortir encore le noir foncé de ses yeux, de ses longs cils, de ses cheveux épais et de ses sourcils prononcés ; sa bouche était petite et bien formée, ses dents blanches, mais ses lèvres décolorées.
Sa physionomie exprimait la résolution et l'habitude du commandement. Sa taille était moyenne, svelte et élégante.
Jaguarette, beaucoup plus petite qu'Adoë, avait la peau cuivrée, mais aussi douce, aussi unie, aussi satinée que du papier de riz. Ses cheveux, encore plus noirs que ceux de sa maîtresse, é laie ut très -fins, très-soyeux, et brillaieut de reflets bleuâtres. Elle les portait élégamment tressés autour de sa tète.
En effet, ses traits, presque enfantins, rappelaient toute la gentillesse, toute la malice, , toute la ruse de la race féline; ses grands yeux bruns et ronds, ses jolis sourcils un peu relevés vers les tempes et abaissés du côté de son nez très-peu saillant, ses petites dents blanches comme des perles et uu peu écartées, enfin ses moindres mouvements, ses moindres gestes,
A.DOÉ ET JAGUÀRETTE. 63
toujours remplis de souplesse, d'élégance, de force ou d'une grâce insinuante et câline, complétaient la ressemblance presque physique de la jeune Indienne avec un des animaux les plus charmants et les plus perfides de la créai ion.
Nous dirons enfin que, recueillie toute petite dans les bois par le père d'Adoë, à la suite d'une .attaque contre les Indiens, Jaguarelte, quoique esclave, avait toujours été traitée en enfant gâté par le planteur et par sa fille, et qu'elle avait voué à celle-ci l'affection la plus vive.
Adoë avait perdu sa mère étant encore au berceau. Son père, aussi intrépide qu'infatigable, avait été obligé de créer la plantation de Sporterfigdt, la bouc d'une main et le fusil de l'autre, afin de repousser les attaques continuelles des Indiens et des nègres marrons.
Vivant toute petite au milieu de ces périls continuels, d'uu naturel ardent et résolu, alerte et hardie, Adoë avait été élevée par son père plus en garçon qu'en jeune fille.
Lorsqu'elle eut quinze ans, l'accompagnant presque chaque jour à la chasse, armée d'un léger fusil, elle rivalisait d'adresse avec le planteur. Lors de plusieurs attaques des Indiens contre l'habitation, vaillante amazone, elle ne quitta pas son père, qui, retranché avec ses nègres derrière les berges du canal, soutint une sorte de siège dans Sporterfîgdt, et força les sauvages à se retirer.
Seule héritière des biens considérables de son père, Adoë en abandonnait la gestion au comraan-
deur de l'habitation, qui avait épousé la mulâtresse Mami-Za, malgré la différence des races.
Ceblanc, nommé Bel-Cossim, probe, sévère, intelligent, actif, était dévoué à la fille du colon de Sporter/igdt, comme il Pavait été au colon pendant do longues années.
Telles étaient les deux jolies spectatrices des occupations cabalistiques de mami-Za !, 'nourrice d'Adoë, qui lui avait toujours conservé ce surnom de familiarité enfantine.
« Eb bien! Mami-Za... que vois-tu dans tes cartes? dit Âdoë avec impatience. Parle donc... nous sommes le 21 aujourd'hui, et tu as voulu attendre ce jour du mois... pour lire dans ton grimoire. »
Mami-Za fil un signe impératif de la main comme pour réclamer le silence...
Les deux jeunes filles se regardèrent d'un air maklin. Jaguarelle poussa irieme l'irrévérence jusqu'à faire une petite grimace mutine à la mulâtresse.
Malgré la légèreté apparente avec laquelle l'Indienne et Âdoë semblaient traiter la science occulte de Mami-Za, toutes deux y avaient une foi profonde; de singuliers hasards avaient souvent justifié les prédictions de la mulâtresse.
Enfin, Mami-Za régularisa l'arrangement de ses cartes avec une imposante gravité, les plaça sur des lignes et à des distances différentes, jeta un coup d'œil satisfait sur son opération, et, se retournant vers Adoë, elle lui dit: « Allons... allons... chère fille, viens ici maintenant, je vais Rapprendre ton avenir. »
• Abréviation de Amie-Thérèse.
ADCré feT JAGUAttETÎE. tS
La créole et Jaguaretle sautèrent du hamac, légères comme deux gazelles ; Adoë s'assit sur les genoux de sa nourrice, l'Indienne se mit a genoux sur une natte, et appuyant son petit menton sur le bord de la table, ouvrant ses grands yeux de toutes ses forces, elle se prépara à écouter avec attention les merveilleuses prédictions de Mami-Za.
« Écoute moi bien, clière fille, dit la mulâtresse à Adoë. J'ai voulu attendre ce jour pour faire cette nouvelle épreuve, parce que la date du mois fait le chifïrsde ton âge... Regarde donc bien... dit la mulâtresse en indiquant du bout du doigt les cartes allégoriques à mesure qu'elle expliquait :
— Ces trois cartes représentent chacune un seveyars-bounlie, plante qui Heurit sept ans avant de produire son fruit... Trois fois sept font vingt et un. Vingt et un ans, c'est ton âge...
Adoë et Jaguarclte se regardèrent et secouèrent la tête avec admiration.
« La mulâtresse reprit en prenant la première carte. Tu as été enfant jusqu'à sept ans. Voilà pour le premier seve-yars ( et elle mil la carte de côté). A quatorze ans, tu as été jeune iille. Voilà pour le second seve-yars (et elle la mit aussi de côté). A vingt et un ans lu seras épouse... Tu le vois, trois fois sept années, qui font ton âge, marquent aussi les trois époques de la vie où lu auras été enfaul, fille et femme. »
Cette conclusion, si rigoureusement logique, jeta les jeunes tilles dans de nouveaux transports d'admiration, et Adoë dit à sa nourrice d'un air pensif: « Mami-Za , tu m'annonces que je serai mariée I. 5
6« AVENTURES D'HKRC.tLfc HARbt.
celte année!... mais il n'y a ici personne à marier, sinon Joseph Syderhan, de la plantation de Syderhan; le vieux Scbouten et le méchant Oultok le borgne; or, Adoë restera fille toute sa vie plutôt que d'épouser un de ces trois hommes.
— Aussi, ma chère enfant, je ne vois dans l'avenir aucun de ces maris-là pour loi, quoique ces trois colons soient, dit-on, amoureux de toi... »
Àdoë fit un geste de souverain mépris.
« Tu vois ce sun-foivlo, j'avais choisi cet oiseau babillard pour l'image de Syderhan le bavard ; eb bien! par trois fois cette carte, représentant une rose caraïbe, brisée de sa tige, ce symbole de l'amour malheureux, est venue se placer en travers de Syderhan...
— Que Dieu fasse paix au Syderhan ! mais qui épouserai-je donc, Mami-Za? » dit Adoë avec impatience.
La nourrice fît un geste de la main, et continua : « Il en a été de même du vieux Scbouten. représenté par ce singe à tète pelée; il en a été de même du méchant Oultok le borgne , représenté par ce caïman, qui n'a qu'un œil. Toujours la rose caraïbe, brisée de sa tige, est venue les traverser.
— Eh! qu'importe! s'écria Adoë avec une impatience d'enfant gâté. Que le caïman mange le siuge, que le singe mange le sun-fowlo, qui épouserai-je, nourrice, qui épouserai-je?
— Qui tu épouseras? chère fille... je vais te le dire. Que vois tu sur ces cartes, sur celle du milien?
— Un oiseau que je ne connais pas, mais il a l'air fier et hardi...
ADuli ET MGlARKTTfc, . 67.
— Et sur la carte à côté, que vois-tu, chère fille ?
— Une petite tourterelle blanche...
— Et ensuite? *
— Sur celle-ci, une belle rose caraïbe toute fleurie, enlacée à un seve-yars-boiïntie chargé de fruits...
— Et sur cette autre ?
— Une touffe de palétuviers, dit Adoë en regardant la nourrice d'un air interrogatif à chaque carte qu'elle expliquait.
— Eh bien ! cbère fille , l'oiseau à l'air fier et hardi que tu ne connais pas, c'est un milan d'Europe; il est intrépide comme l'aigle : cela signifie qu'un bel et brave Européen traverse maintenant les mers pour venir t'épouser.
— Moi?... moi?... dit Àdoë avec un trouble mêlé de joie, car épouser un Européen était le rêve des jeunes créoles.
— Oui, reprit la nourrice ; caria petite tourterelle blancha qui, par trois fois, de quelque manière que le hasard ait disposé les cartes, est venue se placer pour ainsi dire sous l'aile du milan intrépide, la tourterelle blanche, c'est ma chère fille. C'est toi.
— Vraiment, c'est moi, nourrice? dit Adoë en joignant les mains.
— Enfin, dit la nourrice, la belle rose caraïbe fleurie, enlacée au seve-yars bountie chargé de fruits, c'est un amour qui sera pour toi heureux et partagé dans la vingt et unième année de ton âge;, enfin le palétuvier dont les racines deviennent des branches, et dont les branches deviennent des racines l pour
I Le palétuvier sort d'un grand nombre de racines qui *e moa-
tffc AVENTURES D'UEftCl'LE ftARDI.
renaître encore en nomeaux rejetons, c'est l'image d'une longue postérité qui vous survivra. Mais, hélas! ajouta la nourrice avec un soupir, tout soleil a sa nuit.... toute lumière a son ombre : ce serpent Aboma, emblème du chef indien des Pianuakotaws. qui, dans les cartes, semble toujours ramper et siffler autour du milan , annonce que le brave Européen anra des grands dangers à surmonter, mais ce cosacaï annonce que par son courage de lion il saura les braver.
— Pauvre Européen!.... dit Adoë en levant les mains au ciel.
— Méchant serpent Àboma!... dit Jaguarette.
— Pourtant, malgré les bons présages qui semblent défendre l'Européen, ajouta la mulâtresse d'un air pensif, après un moment de réflexion, cette panthère méchante est venue par trois fois dominer tout mon jeu... ayant d'un côté un tay-bay, oiseau de mort, el tin gado-fowlo, oiseau de joie... »
Puis la mulâtresse, voulant sans doute interroger encore le destin, fit de nouvelles combinaisons de caries. Adoë était restée rêveuse.
Un singulier hasard venait donner une nouvelle force aux prédictions de sa nourrice; par deux fois elle avait rêvé qu'elle était fiancée à un militaire européen. Or, pour Adoë, épouser un Européen portant l'épaulette, t'était l'idéal du bonheur.
trent à plusieurs pieds de le.rrc avant de former le tronc. Ce qu'il t a de plus singulier, c'est qu'il part de ce tronc et des branches une infinité de filaments qui se replient vers la terre où ils prennent racine pour former de nouvelles branches qui , à leur tour, donnent Wîstfatic'e à de nouvelles racines.
ADOÉ ET JAGUARETT^- 69
Les créoles hollandais élevés dans la colonie étaient généralement grossiers , ivrognes , joueurs , et plus empressés auprès des filles de couleur qu'auprès des créoles. Aussi les officiers nouveaux venus dans la colonie qui pouvaient résister au climat et à tous les périls dont ils étaient entourés faisaient souvent des mariages considérables.
On comprend donc qu'Adoë, libre, riche, superstitieuse à l'excès, croyant aveuglément aux folles visions de sa nourrice, dut rester pensive après la prédiction de Mami-Za.
Pendant cette scène, l'Indienne était demeurée impassible, son. menton appuyé sur le bord de la table, regardant tour à tour la nourrice et Adoë. Pur deux fois seulement, et pendant une seconde à peine, Jaguarette ferma complètement ses grands yeux, tandis que sa lèvre supérieure, agilée par un tremblement couvulsif presque imperceptible , laissait voir ses dents blanches.
Quoique ce mouvement de physionomie eut passé rapide comme l'éclair sur la physionomie de la jeune fille, ses traits eurent, pendant quelques instants, une expression étrange, presque fatale.
Après, avoir fait demander par une négresse s'il pouvait entrer, le commandeur Bel-Cossim entra dans le salon , et vint interrompre les réflexions cabalistiques de sa femme.