‹ Deux histoires, 1772-1810Chapitre 7 sur 63 · L.i LFXTRF · texte numérisé non relu

L.i LFXTRF

La maison habitée par le greffier Hardi était, comme toutes tes maisons hollandaises, bâtie de briques avec des clefs de fer ouvragées et disposées en manière d'ornement sur une façade élevée en gradins au-dessus du toit; un perron de quatre marches de pierres, toujours soigneusement lavées, conduisait à une porte peinte en vert, garnie de gros clous de cuivre bien luisants.

Lorsque Hercule frappa, dame Balbine, la mena* gère (le greffier était veuf depuis longtemps), vint lui ouvrir.

Cette respectable matrone, au visage pâle et ridé, encadré dans un ba volet et dans une fraise d'une blancheur éblouissante, était vêtue d'une longue robe de bure noire; elle portail à sa ceinture un trousseau de clefs attachées à une chaîne d'argent.

« Eh! mon Dieu! comme vous voilà fait! s'écria dame Balbine d'une voix aigre, en voyant la fange qui souillait les habits de l'enseigne; car, dans sa chute au milieu des lavandières, il s'était couvert de boue noire. Mais, reprit la ménagère , vous n'avez pas le temps de quitter ces vêtements, allez vite, allez vite... maître Hardi vous attend dans son arsenal, comme il appelle foutes les vieilles ferrailles dont il encombre son cabinet... Il vient de recevoir des lettres par le messager delà Hâve. »

IS AVENTURES D'HËBttlLE HARDI.

Hercule, agile par un funeste pressentiment, monta l'escalier pavé de faïence bleue et blanche qui conduisait à l'arsenal du greffier.

Maître Hardi, petit homme brun, à l'œil vif et résolu, aux joues colorées, à l'air pétulant, velu de noir, ainsi. que l'exigeait son emploi, était assis devant le portrait de son père le capitaine.

Une foule de vieilles armes, casques, hallebardes, hassegayes, cuirasses, épées, étaient pendues au mur et brillaient ça et là éclairées par le jour d'une fenêtre à petits carreaux encadrés de plomb.

Ne pouvant guerroyer , maître Hardi voulait au moins charmer ses loisirs par la vue constante des armes qu'il lui était interdit de manier. Des gravures de batailles anciennes et modernes, complétaient l'ornement de ce musée militaire.

Lorsque Hercule entra dans ce belliqueux sanctuaire, le greffier mit la lettre qu'il lisait sur une table, se leva et embrassa joyeusement son fils, en lui disant : «Victoire!... victoire!... mon brave Achille... mon Hercule. Nousavotis la guerre! »

Hercule regarda son père avec un étonnement stupide.

« Oh ! reprit le greffier, s'abusant complètement, selon son habitude, sur l'expression de la physionomie de son fils, et en interprétant son silence à sa fantaisie. — Oh ! je te vois, lu as l'air indifférent..., parce que tu crois qu'il s'agit tout simplement d'une guerre ordinaire, d'une guerre en Europe...; mais tu n'y es pas... mon intrépide! Il ne s'agit pas de périls médiocres... mais de dangers énormes, inouïs, exorbitants! Ah! quelle moisson de lauriers lu va«

tk LKTÎRR. *§

recueillir! Oh! que n'y suis-je à la place! quelle gloire pour la famille! Tiens, il me semble voir les yeux de mon valeureux père étinceler de joie guerrière sous la visière de son casque! dit le greffier, en montrant le sombre portrait du capitaine Hardi.

— Des dangers énormes... inouïs, exorbitants? répéta Hercule d'une voix timide et craintive.

— Oh ! que je te reconnais bien là, digne fils des Hardi! s'écria le greffier avec orgueil. Ce qui te touche, tout de suite, ce sont les dangers, mon brave! mon héros!... Et avec quel admirable flegme il vous dit cela de sa petite voix flûtée... des dangers inouïs ! exorbitants ! mais c'est superbe ! s'écria inaître Hardi ; et dans son délire, il serra son fils dans ses bras avec effusion, en répétant à chaque

embrassade: —Oui, des dangers énormes oui,

des dangers exorbitants... oui, des dangers inouïs... Réjouis-toi ! D'abord. l'Océan à traverser, la tempête et le naufrage à braver, — dangers de mer ; — puis, sous le ciel d'airain des tropiques, parcourir des forêts immenses et inconnues remplies de lions, de tigres, de serpents à sonnettes, marcher sur un sol mouvant qui ouvre à chaque instant sous vos pieds des gouffres invisibles et sans fond... Dangers

de terre! hum Es-tu content, mon insatiable?

Mais tu crois que c'est tout, n'est-ce pas? Eh bien ! non, non; cela n'est rien encore; ce n'est que le cadre du tableau... ce n'est que la trame vierge qui attend la bigarrure des couleurs. Sous ce ciel d'airain, sur ce sol humide, au milieu de ces solitudes remplies de bêtes féroces de toutes sortes, grimpantes, rampantes, courantes, bondissantes, il s'agit de

20 AVENTURES D'HERCULE HARDÎ.

faire une guerre acharnée. Et contre qui? me dirastu, dédaigneux Achille? Contre qui? contre des nègres révoltés, ennemis implacables! Tu crois que c'est tout, cette fois? Pas du tout! Lesdits nègre» sont renforcés d'une certaine tribu d'Indiens anthropophages, yoraces comme des requins... aimant surtout les blancs avec passion, allant à la guerre comme à la chasse, considérant leurs captifs comme du gibier, et leurs prisons comme leurs garde-manger. Eh bien! dis, en voilà-t-il assez pour te faire sortir de ton insouciance? es-tu enfin satisfait? Hercule ! »

Le fils du greffier, étourdi par ce coup imprévu, ne répondit rien. Il se croyait sous l'obsession d'un affreux cauchemar.

« Es-tu satisfait, morbleu! ventrehleu ! s'écria le greffier d'une voix tonnante, es-tu satisfait?

— - Je suis satisfait, murmura Hercule d'une voix faible... avec la résignation du martyr qui se dévoue au supplice.

— Il est satisfait ! s'écria triomphalement le greffier oubliant qu'Hercule ne faisait que répéter ses paroles. Il est satisfait... quand tant d'antres et des plus braves, corbleu ! diraient certainement en pensant à ces dangers... Peste!! ou au moins diable!! Eh bien! non. Lui vous dit tout naïvement avec son petit air doucereux :

«Je suis satisfait!!

a Vraiment, monsieur l'intrépide, vous êtes satisfait. Par ma foi ! c'est bien heureux, reprit le greffier en regardant son fils avec passion. Puis, se frappant le front, l'intarissable bavard s'écria ;

« Et moi qui oubliais de f expliquer comment et pourquoi nous avons la guerre, et où nous avons la guerre. Te souviens-tu de mon vieil ami le major Rndchop, qui est parti il y a dix ans pour Surinam?

— Oui, mon père.

— Eb bien ! celle lettre est de lui ; il m'écrit que la Guyane est en feu par suite de la révolte des nègres de la colonie, et qu'on demande des troupes à force... que... mais j'aime mieux te lire ce qu'il m'écrit, ça te mettra tout de suite au fait, et ça le donnera comme un avant-goût des dangers que lu brûles de partager. Ce bon Rudchop, le meilleur des humains, dit le greffier d'un air attendri, un caractère de l'âge d'or... Ah! plus heureux que moi, tu le verras bientôt... mais écouté attentivement. Ton cœur intrépide bondira plus d'une fois d'une belliqueuse ardeur. »

Et le greffier lut ce qui suit d'une voix claire et perçante :

« Paramaïbo, 20 décembre 1771 «

« 11 s'est passé ici bien du nouveau depuis ma dernière lettre , mon cher ami ; je rentre à Paramaïbo après une promenade de trois semaines, dans les forêts de la Guyane, pour y faire la guerre aux nègres révoltés et aux Indiens leurs alliés. Pour te donner une idée des divertissements de cette chasse-là, je te dirai que je suis parti pour la faire avec six compagnies de carabiniers, en tout 900 hommes, et que je suis revenu hier avec 861 soldats de moins, et encore, sur les 39 qui me restent, il y en a une vingtaine d'estropiés qui ne valent pas, comme on

2i AVENTURES D'HERCULE HARDI.

dit, les quatre fers d'un chien. Pour ma part, je n'ai pas trop à me plaindre, car celte fois-ci je n'ai reçu qu'une balle dans la cuisse, un coup de hacbe sur la tête et deux flèches barbelées duos le bras gauche; seulement, je ne peux pus encore (e dire si les flèches sont empoisonnées ou non, car il parait que certains poisons de ces sauvages ne font leur effet que le neuvième jour (c'est tout comme la rage, tu vois, mon cher ) , et il n'y a que sept jours que j'ai reçu cette politesse-là, de ces canailles de nègres. Si les flèches out été empoisonnées, ça sera gentil. Je commencerai par devenir bien tendre, puis vert moucheté; j'en aurai pour trois jours à grincer des dénis et à me tortiller comme un ver à qui ou a coupé la queue, après quoi j'irai chez les taupes : à moins que le poison ne soit de mauvaise qualité ou éventé, alors j'en serai quitte pour être paralysé de la moitié du corps.

« A propos de corps, je le dirai que ton pays, Dumolard , qui jouait si bien de la clarinette, et qui aimait tant les cravates de batiste brodée, a été fait prisonnier, et ensuite mangé par les Piannakotaws, tribu alliée des nègres.

a Mon sergent Pipper, que tu connais, était en ce moment-là prisonnier de ces Indiens ; après avoir scalpé mon Dumolard, ils l'ont mis rôtir tout entier. Pipper dit que ça s'est trouvé parfaitement, car Dumolard a servi de repas de noces pour le mariage de la fille du chef des Piannakotaws, le nommé Ourow-Kourow , qui mariait sa demoiselle ce, jourlà, une très-belle femme cuivrée, partout tatouée de vermillon et de gros vert, et qui avait à la lèvre

LA LETÏRE. Ï5

inférieure Irois pendeloques de dents de tigres, tuée par son futur, toujours à ce que m'a conté mon servent Pipper, qui est la vérité même. Les Indiens ont forcé mondit Pipper à goûter un morceau de Dumotard. C'était un morceau de ràble; mon sergent prétend qu'on ne peut pas dire que ça soit absolument mauvais, mais que c'était trop saisi, et dur en diable. Pipper devait être, lui, non pas rôti, mais bouilli, et servi au déjeuner du lendemain ; mais il a» eu le bonheur de s'échapper. Il est ici avec moi , cl il te présente ses civilités respectueuses. Je te dirai aussi que tu peux prévenir en même temps la famille du père Van Hop, notre trésorier du bataillon, que le digue homme a aussi péri, hélas! bien drôlement dans notre retraite. Celait à la tombée du jour; nous étions dans une foret, le long d'un étang bordé de palétuviers ; nous marchions avec précaution dans de grandes herbes, de peur de tomber au milieu d'uue embuscade de nègres ou d'Indiens. « Voilà justement un tronc de goytier, me dit le père Van Hop, en me montrant une espèce d'arbre à moitié caché dans l'herbe; ma foi je vais m'y asseoir; je suis harassé. La blessure que j'ai à l'épaule est sans doute empoisounée, car je commence à y sentir un froid de glace; tant pis! je ne vais pus plus loin. Etre tué par les nègres, mangé par les tigres ou par les Piannakotaws, c'est tout un, mille tonnerres ! Que Dieu confonde cette guerre. -— Comme vous voudrez, père Van Hop, lui dis—je ; c'est votre embonpoint qui vous gêne (car tu sauras que le boohomme était devenu gros comme un muid ) ; mais il n'y a rien à faire à cela. Seulement,

si vous êtes bien décidé à ne pas aller plus loin , rendez-moi un service, faites-moi l'amitié de me donner vos bottes. Depuis trois jours j'ai laissé mes souliers dans le marais ; j'ai les pieds en sang, et vous m'obligerez.— Vous êtes encore bon enfant, me dit ce vieil égoïste de père Va/i Hop, en criant comme un aigle ; j'aime autant garder mes bottes. Après tout, je peux en revenir et me remettre en route une fois reposé.

— Comme vous voudrez , lui dis-je , intérieurement piqué de sa personnalité. Je vous demandais vos bottes, parce que je vous regardais comme fini; mais puisque vous y mettez cet entêtement-là , n'en parlons plus. Grand bien vous fasse de les garder !

— vos bottes ! »

« Je ne croyais pas si bien dire. Tu vas voir comme le trésorier a été puni de son égoïsme, que je lui pardonne d'ailleurs de tout mou cœur : je lui parlais encore lorsque deux coups de fusil partent, avec accompagnement d'une demi-douzaine de flèches ; nous étions tombés en plein dans une embuscade. Comme je m'en doutais, les Pianuakotaws poussent leurs cris de guerre , et nous attaquent. Nous les repoussons et j'en tue deux pour ma part. L'engagement avait duré un bon quart d'heure, je retourne le long de l'étang pour achever quelques Indiens qui s'y étaient jetés à la nage. Qu'est-ce que je vois au bord de l'eau? Un énorme serpent boa sur lequel le père Yan Hop s'était assis, prenant le reptile pour un tronc de goytier; le boa, lové sur lui-même, était engourdi comme ils sont quand ils cherchent à avaler quelque chose de trop gros. Tu vas comprendre cela ; après avoir à moitié brisé et broyé mon pauvre

trésorier en le serrant entre ses nœuds, le boa s'était ingurgité les deux tiers du père Van Hop , en coinmençant par la tête, car les jambes pendaient encore eu dehors de la gueule de l'animal. Je fis signe à mon sergent Pipper qui me suivait; d'un coup de hache il coupe la tête du serpent, le corps fait des sauts de carpe à n'en plus finir, mais la tête garde le père Van Hop. Il était trop tard, tout ce que mon sergent Pipper a pu en tirer, c'a été les diables de bottes du trésorier qui m'ont joliment servi, et que je porte encore ; ce qui prouve, comme lu vois, que Je père Van Hop aurait mieux fait de me les donner de bonne grâce, je lui en aurais bien su plus de gré. Tu conçois bien que dans une guerre pareille, on ne devient pas tendre, car dans ce cas-là, comme dit le proverbe , il faut se dépécher de faire aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'ils vous fassent. Aussi mes soldats étaient comme des crins. Tous les •nègres ou Indiens que nous prenions étaient joliment arrangés, je m'en vante. On les écorchait vifs, on les coupait par quartiers, on les brûlait à petits feux. Enfin on se montrait très-sévères, mais excessivement sévères pour eux, et il faut dire que nous leur rendions bien la monnaie de leur pièce.

« Mon sergent Pipper a, pour sa part, inventé un supplice qui n'a pas trop mal réussi. Voilà tout bonnement ce que c'est : on plante très-haut, dans un arbre, un croc de hamac , on accroche à ce croc un nègre ou un Indien par la peau du ventre , après lui avoir attaché les pieds et les mains, et on laisse là mon gaillard ad vitam œlernam, au milieu de la forêt. Tu comprends, n'est-ce pas? Ce qu'il y avait

î* AVEX11KES D'HERCULE UAKD1.

de bon, c'est que les panthères et les jaguars arrivaient dès que nous étions partis, et sautaient comme des démons autour de l'arbre en poussant des rugissemeuts affreux pour attraper un morceau du nègre. Pas de ça, Lisette : mais il était trop haut perché, et leur danse continuait comme ça des heures entières, jusqu'à ce que les serpents boas (tu as vu par l'exemple du trésorier qu'ils ne sont pas manchots) eussent monté sur l'arbre et avalé le nègre à la barbe des tigres. Mon sergent Pippcr, qui a toujours le mot pour rire , appelle cette mort-là : voir danser les tigres. Entre nous, c'est bien heureux que le soldat ne se démoralise pas et conserve son caractère enjoué dans un brigand de pays comme celui-là.

a J'ai oublié de te dire comment la révolte a commencé : il y a une dizaine d'années que des nègres marrons s'étaient réfugiés dans les forêts de Surinam, vers la partie supérieure des rivières de Copcuiaue et de Sarameka ( cherche cela sur une carie de' la Guyane). Peu à peu tous les mauvais nègres de la colonie vinrent se rallier à ces canailles, et ils firent de tels tours qu'on fut obligé d'envoyer contre eux plusieurs détachements de troupes et d'habitants*; mais habilanls et troupes furent battus; enfin les choses en vinrent au point que, pour avoir la paix, et dégoûtés de voir leurs habitations ravagées, incendiées , les colons traitèrent avec les nègres, et leur permirent de rester sur la rive gauche de la Sarameka, à condition qu'ils ne passeraient jamais cette rivière. C'est comme si on avait fait promettre à une bande de loups de respecter les bergeries; les nègres traversèrent la Sarameka, vinrent faire des descente?

dans lés plaines. Aussi, depuis le temps que ces ma* raudeurs sont établis sut* les bords de la Sarameka, cet endroit est le refuge de tous les voleurs de la Guyane ; pendant dix ans, les habitants ont été continuellement obligés, soit de guerroyer, soit de payer des impôts à ces brigands. Mais depuis le commencement de Tannée dernière, leur chef, Zafn-Zam, est devenu si redoutable, ses courses si désastreuses, que j'ai été chargé, il y a trois semaines, d'aller saisir ce brigand-là au milieu des forêts, des marécages et des fausses savanes, ou biri-biri. J'ai fait une école ; j'ai perdu plus de 800 hommes sur 900. J'espère bien que cette fois ci, que je connais mieux cette guerre et le pays , que je ne perdrai que les deux tiers de mon inonde. — À propos des biri-biri, ces fausses savanes sont des espèces de lacs de boue liquide, recouverts d'une croûte de tourbe sur laquelle croît la plus jolie petite herbe du monde. Si vous avez la bêtise d'y mettre le pied , vous y faites votre trou , et vous disparaissez ad patres. (C'est étonnant comme mon latin me revient, je me crois encore au collège de La Haye.) Ces gueux de nègres ont un instinct incroyable pour reconnaître les fausses savanes des vraies. Mais nous, qui ne possédons pas ce bel avantage, nous y avons laissé englouti beaucoup de monde , et le tout pour rien , car je n'ai pu joindre Zam-Zam, après trois semaines de campagne. J'ai fait la guerre en Europe, mais cette guerre-ci n'y ressemble pas. Les nègres ne font jamais de prisonniers, ou bien si les Indiens Arrakoës vous gardent, c'est pour approvisionner leur gardemanger. Nos troupes coloniales rechignent en diable

à aller contre Zam-Zam , et nous comptons sur nos recrues d'Europe, qui ne se doutent de rien, pour donner la chasse à ce brigand.

« Le vaisseau qui te portera celte lettre porte des dépêches de notre gouverneur ; il demande des renforts, et il a raison , car Surinam et Pararoaïbo sont menacés. Nous n'avons ici que 1,800 hommes de troupes de la marine; tu vois que c'est une jolie guerre. Si ton fils (écoutez bien ceci, Hercule) , si ton fils est toujours aussi enragé que tu le dis dans tes lettres, tu n'as qu'à me l'envoyer, j'en aurai soin comme de mon propre enfant, et il aura toujours la première place à l'attaque et la dernière à la retraite. Puisqu'il est, comme tu me l'annonces, un vrai glouton de dangers, il aura ici, pardieu, de quoi choisir et de quoi s'en donner, et ça rendra service à la colonie ; car il faut pour cette guerre , non des hommes, mais des diables incarnés. (Vous entendez, Hercule.)

« Quant à moi, j'aimerais autant batailler autrement. Mais je suis là , il faut bien que je gagne ma solde et que je défende ma peau; ce qui fait que je tape comme un sourd. Il se peut que cette lettre soit la dernière que tu reçoives de moi; car les flèches barbelées ont peut-être été empoisonnées , et je puis laisser mes os dans une sortie contre Zam-Zam.

« En tous cas, je te fais mille amitiés, mon cher Hardi. Pense quelquefois à ton vieux camarade qui va boire une pinte de vin de Bordeaux à ta santé et à la sienne. Et pour finir en vrai soldat , crèvent les poltrons et vivent les lurons ! mille noms d'un diable !... — Avec lequel je t'embrasse.

« Le major Rudcbop. »

LE roLONTAtttE. $«

Le greffier ne put achever la lettre du major Rudchop sans attendrissement.

Il essuya ses yeux humides du revers de sa main et s'écria : « Ce bon major! l'excellent homme! le cœur d'or... Puis, regardant son fils, il ajouta : — Tu vas te moquer de mes larmes, tête de fer que tu es!... Mais, c'est égal; ta diras toi-même à Rudchop, si toutefois tu le retrouves en vie, tu diras à ce vieil ami combien sa lettre m'a touché... tu lui diras que tu as vu couler mes pleurs... et il ne m'en voudra pas de ma faiblesse, j'en suis bien sûr. »

Ce disant, le greffier ploya dévotement sa précieuse missive, et alla la serrer dans un tiroir.

On peut facilement se figurer avec quelle terreur Hercule avait écouté le récit épislolaire du major.

Il avait assez souvent entendu parler de l'horrible guerre qui désolait alors la Guyane, pour reconnaître que le bon Rndchop, comme disait le greffier, n'exagérait rien !. Hercule était frappé de stupeur; mais il avait depuis trop longtemps pris l'habitude d'obéir machinalement à son père, et d'être l'impassible écho de ses élucubrations héroïques pour oser dire un seul mot.

Pendant la lecture de cette lettre, il était resté

1 Voir la relation du capitaine Stadman wr cette guerre. — Londres, 1780.

30 AVENTURES D'HERCl'LE HARDI.

pétrifié, les yeux fixes, les traits immobiles, ses deut mains appuyées sur ses genoux.

Le greffier avait souvent regardé Hercule du coin de l'œil , aucune émotion ne s'était trahie sur le visage du jeune homme. Aveuglé par son illusion, son père prit, selon son habitude, ces symptômes de frayeur muette pour la dédaigneuse insouciance du danger, et, lorsqu'il revint près de son fils, il ne put s'empêcher de lui dire d'un air assez mécontent :

« Plus que personne j'admire le courage, l'intrépidité qui rend indifférents des gens tels que vous aux plus épouvantables dangers que l'homme puisse imaginer... mais il y a un terme à tout... et je vous avoue, mon fils, que j'aurais voulu vous voir quelque peu ému des périls qu'a courus mon bon et vieil ami Rudchop... Pauvre major... qui, peut-être, à celte heure, n'existe plus ! puisqu'il est malheureusement possible que les flèches aient été empoisonnées , comme il le supposait... hélas!

— Mon père, dit Hercule avec effort, ne croyez pas que...

— Il suffit, mon fils, reprit le greffier en l'interrompant. J'ai tort de vous adresser ce reproche. A chacun sa nature. Le vautour ne peut pas avoir le tendre cœur de la colombe ; le fier lion ne peut pas être caressant comme l'agneau. Pendant que je lisais la lettre de ce bon Rudchop, je vous ai bien examiné... on rôtissait ce pauvre Dumolard... vous étiez de marbre!!! Un serpent dévorait le père Van Hop... vous étiez de marbre!!! On torturait affreusement des nègres, vous étiez de marbre... toujours de marbre!...

Le volontaire. m

« — Mais, mon père...

— Dieu est juste, continua le greffier avec un accent profondément philosophique et mélancolique. II vous punit par l'exagération même des choses que vous avez le plus vivement souhaitées!!! Je lui avais demandé pour mon fils... pour le digne descendant des Hardi un grand courage, et le Seigneur Ta doué d'une bravoure, d'une audace... qui, hélas! va jusqu'à la plus effrayante insensibilité... Cela devait être ainsi... Il vaut mieux que cela soit ainsi... notre se* parât ion sera moins douloureuse... pour toi... pour toi du moins, cruel enfant ! » s'écria le greffier avec un élan de tendresse véritable, en tendant les bras à son iils avec émotion.

Hercule, complètement atlerré en songeant à l'avenir effrayant qui l'attendait, sentait que, malgré ses frayeurs mortelles, il irait rejoindre le major Rudchop à la Guyane plutôt que d'oser exprimer ses craintes. L'accès d'attendrissement du greffier trouva donc d'autant moins d'écho dans le cœur d'Hercule, que celui-ci attribuait avec raison les périls inouïs qui le menaçaient aux folles et malheureuses imaginations de son père.

Hercule, n'ayant pour ainsi dire pas la force de se lever de sa chaise , ne répondit que par un respectueux mouvement de tète aux avances de M. Hardi.

« Rocher!... véritable cœur de rocher! s'écria celui-ci .avec accablement, en laissant retomber sur ses genoux ses bras si paternellement ouverts. — Enfin, reprit-il, je dois me résigner... Depuis assez longtemps je vis avec la pensée que je dois un jour quitter mon fils... Dès que l'aiglon peut voler, il s'é-

SS AVENTUtlES tfHEftCULE HàUDÎ.

lance hors de Taire qui Ta tu naître, sans regarder derrière lui. Je m'y attendais. Le sacrifice sera pénible... mais il est nécessaire à la gloire des Hardi! Heureusement mes pressentiments, en qui j'ai une foi aveugle, car ils ne m'ont jamais trompé, me permettent, m'ordonnent de laisser un libre cours à votre aventureuse audace. Une voix secrète me dit que vous courrez d'épouvantables dangers, mais que vous me reviendrez, et je la crois. Cette voix secrète ne m'at-elle pas dit aussi que vous seriez de l'étoffe des héros? MVt-elle trompé? Non, sans doute, puisque je vous trouve même d'une insensibilité par trop héroïque. Cette voix sera donc vraie comme toujours. »

Hercule frémit en songeant à ce que lui présageait la perspicacité de son père.

A ce moment dame Balhine entra dans l'arsenal du greffier, et lui dit :

« Monsieur, c'est le pilote Keyser qui demande à vous parler de la part du capitaine du port ; il dit que sa commission est très-importante.

— Fais monter Keyser, » dit maître Hardi en soupirant.

L'amoureux de Berthe la laitière parut bientôt.

C'était un homme de trente ans environ, vigoureux et bien découplé, à la physionomie vive, ouverte et résolue, au teint coloré, au regard joyeux ; ses cheveux blonds et sans poudre étaient rattachés derrière sa nuque par un nœud de cuir... le collet rabatlu de sa chemise de laine bleue rayée de blanc laissait voir son col musculeux comme celui d'un taureau. Il portail une vieille veste galonnée, au collet et aux manches, d'un passement d'argent terni. Une ceintura

de laine rouge serrait sur ses hanches de larges braves de grosse toile à la flamande, dont la partie inférieure disparaissait dans d'immenses hottes de pêcheur qui lui montaient au milieu des cuisses.

Keyser était le plus joyeux marin de Flessingue ; bien des jeunes filles enviaient Berthe la laitière, lorsque le dimanche, allant aux kermès, elle appuyait son bras sur celui du pilote, alors velu de ses plus beaux habits, et portant au col une chaîne d'argent et une médaille d'or que lui avait valu le sauvetage d'un navire ; mais autant Keyser était libre et gai sur le port ou à bord de son vaisseau, autant il se trouvait gêné en présence de maître Hardi.

Celui-ci était par son office chargé de faire toutes les enquêtes relatives à la contrebande et à la pêche, d'informer contre les tapageurs et contre les maîtres de taverne qui embauchaient des matelots pour l'étranger. En un mol, aux yeux du pilote, le grefiîer était «tn homme de loi, et Keyser, partageant tous les préjugés des matelots, se représentait les gens de loi comme des êtres éminemment dangereux, malfaisants, et pouvant mener le plus honnête homme à la potence par la manière diabolique dont ils savaient interpréter et défigurer les paroles les plus innocentes.

Lorsque Keyser était parti pour la mission dont il avait été chargé, à sou grand regret, par le capitaine du port, ses camarades, les matelots, lui avaient expressément recommandé de bien se défier du vieux greffier, de tourner, comme on dit, sept ibis sa langue dans sa bouche avant de parler, et de se rappeler que Fraulz, le canounier, avait été pendu pour avoir «eu»

lement dit : Dieu vous bénisse à un homme de loi qui éternuait, et qui lui en voulait, tant ces maudits avaient Tari infernal d'embrouiller les ailaire* les plus simples.

Ces sages représentations avaient fait d'autant plus d'impression sur le pilote qu'il craignait d'avoir à redouter le courroux du greffier.

Berthe, la laitière, lui avait gaiement raconté comment Follette avait poursuivi Hercule, et comment Hercule s'était laissé choir au milieu des lavandières.

Keyser, au lieu de partager l'hilarité de la laitière, lui avait dit d'un air consterné que rien n'était plus terrible que d'avoir un homme de loi pour ennemi ; qu'on savait dans tout Flessingue que Berthe était sa fiancée, et qu'il devait tout craindre du ressentiment du greffier, si celui-ci prenait à coeur la mésaventure de son fils. Or, tout le monde savait que l'homme le plus brave , le plus déterminé , ne pouvait rien contre la colère d'un greffier. •

On comprend donc que Keyser s'approcha de maître Hardi avec autant de méfiance que d'embarras.

L'obscurité mystérieuse de l'arsenal, l'air chagrin de maître Hardi , la figure pâle et pétrifiée de son fils, la vue de plusieurs mannequins recouverts d'armures rouillées, et dont on voyait les visages de cire à travers les visières des casques, augmentèrent encore le malaise de Kevser. Immobile sur le seuil de la porte, rouge et interdit, la sueur lui coulait du front, il tournait son bonnet de marin dans tous les sens et n'osait dire un mot.

Sa mission , ou plutôt sa commission était bien simple, il s'agissait de dire au greffier : « Maître

<( Hardi, le capitaine du porl vous prie de venir tout « de suite avec le rôle d'armement du vaisseau le « Westellingwerf, qui doit mettre à la voile demain. »

Mais, bien persuadé qu'un homme de loi qui avait quelque raison de vous haïr trouvait toujours le moyen de vous nuire, puisque Frantz le canounier avait été pendu pour avoir naïvement dit à l'un d'eux : Dieu vous bénisse , le pilote voyait , dans la longue phrase qu'il avait à débiter, vingt pièges où il pouvait tomber.

« En bien ! que veux-tu ? parleras-tu ? lui dit brusquement le greffier... finiras-tu de me regarder avec tes gros yeux, comme un bœuf qui rumine?... »

Le pilote se crut perdu; dans les paroles du greffier, il vit une allusion menaçante à la conduite raéséante de la génisse de Berthe à l'endroit d'Hercule, et il se hâta de dire, croyant agir avec une habileté consommée :

« Follette est la plus douce des créatures, monsieur le greffier, vrai, comme le moulin du pré sert d'amers aux passes du May-Flower. »

Maître Hardi regarda le pilote avec étonnement, tt s'écria :

« Que diable viens-tu me dire avec ta Follette, ton moulin et tes passes de May-Flower ? es-tu fou ? ou oscs-tu te railler de moi ? drôle que tu es ! »

Keyser s'aperçut de son imprudence, et pour réparer adroitement sa faute, il dit à maître Hardi :

«c Mettons que je n'ai rien dit de Follette , monsieur le greffier, mettons que je n'ai rien dit... aussi bien cette vagabonde n'appartient plus à Berthe ; d'ailleurs Berthe déteste les vaches noires ; elle l'a

56 AVENTURES DHEKCULK HARDI.

vendue à la mère Brower depuis quinze jours cent francs e! six aunes de toile de Frise. Vous voyez que Bei'the n'y est pour rien... Le pilote ne doit répondre que de son navire, comme on dit. »

Keyser devenait de pins en plus inintelligible; mais il avait l'air trop sérieux, trop préoccupé pour que le greffier pût se croire dupe d'une mystification. Aussi dit-il à Kevser, en se contenant :

« Texpliqueras-tu , malheureux? t'expliquerastu?... N'est-ce pas le capilaine du porl qui t'envoie?

— Oui , monsieur le greffier , dit résolument Kevser.

— Eh bien ! encore une fois , que viens-tu me chanter avec tes vaches noires et la mère Brower? Qu'a de commun le capilaine avec toutes ces sottises?

— Rien, monsieur le greffier, rien du tout, assurément ; car si la génisse a poursuivi votre fils, monsieur l'enseigne que voilà, et l'a fait tomber dan6 le lavoir, le capitaine du porl est aussi étranger à cet accident que Berlhc elle-même , puisque la mère Brower lui a acheté la génisse noire.

— Qu'est-ce à dire ? drôle que tu es ! Mon fils l'enseigne fuir devant une vache? dit le greffier en regardant le pilote d'un air courroucé... Prends bien garde à toi ! Ou m'a dit qu'on t'avait vu souvent rôder le long des pêcheries réservées... et que tu fréquentais la taverne de Y Ancre à Pic, rendez-vous de tous les contrebandiers de la côte...

— Écoutez... écoutez, monsieur le greffier, dit Keyser effrayé des menaces de maître Hardi, que je ne me serve jamais d'une sonde et d'une longue vue,

si monsieur l'enseigne, le digne officier peut le dire, n'a pas...

— Tais-toi . dit le greffier.

— Ce marin a raison... j'ai fui devant la vache, » dit Hercule.

Keyser soupira comme s'il avait été débarrassé d'un poids énorme.

« Vous avez fui devant une vache... vous, Hercule! répéta le greffier, c'est impossible.

— J'ai fui devant une vache... répéta Hercule, qui espéra vaguement par cet aveu détourner son père de ses héroïques projets.

— Fuir devant une vache!... dit encore le greffier, comme s'il n'en pouvait croire ses oreilles.

— Et j'ai fui parce que j'ai eu peur de cet animal, dit bravement Hercule, croyant porter le dernier coup aux espérances de son père; — je le répète... j'ai fui parce que j'ai eu peur.»

Après un moment de réflexion, le greffier releva un front radieux ; ses doutes sur le courage de son tils venaient de se dissiper.

Montrant au contraire son fils avec orgueil, il s'écria : « Comme il avoue avec dédain qu'il a eu peur d'une vache! comme c'est bien là l'homme qui se sait assez fort pour avouer une faiblesse involontaire ! Ce dernier trait manquait à la ressemblance de mon valeureux fils avec les plus grands capitaines des temps modernes et de l'antiquité. Presque tous avaient des antipathies invincibles : Annibal, la souris; Épaminondas, l'araignée; Marlborough, les pommes ; Turenne , le grillon ! mais voyez quelle différence!... Hercule a aussi son antipathie; mais

eette Antipathie a même quelque chose de grandiose, d'énorme, d'héroïque ; elle ne s'exerce pas sur 1111 insecte, sur un brin d'herbe, mais sur la femelle ou sur la mère du taureau ! un des animaux les plus farouches de la création... Puis se retournant vers Keyser d'un air triomphant: —Tu le vois, digne pilote... lu l'entends... il l'avoue avec une formidable candeur; il a peur d'une génisse... hem! estce assez brave? »

La figure du greffier exprimait un contentement si parfait, que Keyser, tout à fait rassuré, ne manqua pas d'attribuer à son adresse l'heureuse issue de son entrevue avec le greffier et répondit: «Oui, monsieur le greffier; il a bravement fui... très-bravement fui. Il n'y en a pas encore beaucoup parmi les plus courageux qui auraient fui devant Follette !

— Ce que tu dis là est judicieux, pilote Keyser; tu demanderas en descendant à dame Balbine un verre de vin des Canaries. Mais que diable avais-tu à me dire, à propos?

— J'avais à vous dire, monsieur le greffier, que le capitaine du port vous attendait avec les rôles d'armement du Westellingwerf , qui doit demain mettre à la voile... Tout est en mouvement à l'arsenal; on parle d'embarquer des troupes en hâte.... les uns disent pour le nord, les autres pour le sud... Mais nord ou sud, ajouta Keyser avec un soupir, en songeant à Berthe, il y a des moments où le meilleur marin quitte la terre avec regret. »

Pendant que le pilote parlait, le greffier réfléchissait; tout à coup il se frappa le front, et s'écrie en regardant son fils : — Mais le Westellingwerf est

le vaisseau sur lequel vont s'embarquer les troupes que demande le gouverneur de Surinam. Quoique ton régiment ne fasse pas partie de ce contingent, je vois dans tes yeux que tu veux à tout prix assister à cette expédition. Allons, allons, il faut bien se résoudre à passer par tous tes caprices... pourvu seulement que tu retrouves mon bon Rudchop vivant! Il sera pour toi un second père... Allons, allons, du courage ! hélas ! du courage ! Inflexible Hercule!...

«Mais quel est ce bruit de tambour? ajouta le greffier. Ce sont sans doute des troupes pour la Guyane, qu'on embarque à la hâte, rien de plus sûr. Nous n'avous pas vingt-quatre heures pour faire tes préparatifs. A quoi pensé-je donc? Suis-moi, pilote Keyser, je vais donner mes ordres à dame Balbine en descendant. »

Le lendemain, maître Hardi, rassuré par ses pressentiments, qui lui annoncèrent que son fils reviendrait près de lui sain et sauf, après avoir couru des dangers sans nombre, embrassa tendrement Hercule, et l'accompagna jusque sur le Westellingwerf, qui mit à la voile le soir même pour la Guyane.

Dans tout Flessingue on ne parla que du courage de Hercule Hardi, qui avait demandé à aller servir aux colonies, quoique son régiment ne fût pas désigné pour cette dangereuse mission.

40 AYF.STl RKS DHRRf.l'LK HARDI.

Ï.E h AV..

Lu Guyane hollandaise, une des parties septentrionales de l'Amérique du Sud, était bornée au nord par l'océan Atlantique, à l'ouest, par la rivière de Pomaron ; à Test, par le fleuve Maronit qui servait en même temps de limite à la Guyane française ; au sud, par le lac Amach, limite des colonies portugaises.

A Test de Surinam, capitale de la colonie, s'étendait parallèlement à la mer une vaste forêt, coupée en tous sens parles eaux de la rivière Commewine, et par mille ruisseaux qui venaient s'y jeter en descendant des montagnes.

Grossis par les pluies équinoxialcs, par les grandes marées de l'océan Atlantique, ces courants débordaient souvent; et les basses lerres de la forêl, presque toujours submergées , s'étaient changées peu à peu en d'immenses lacs marécageux.

Les arbres, minés et déracinés par ces eaux stagnantes, avaient disparu au bout de plusieurs années: leur humus formait c,à et là, à la surface de ces vastes marais, une sorte de couche végétale très-mince et bientôt couverte de la verdure la plus éclatante. Incapables de supporter un poids un peu lourd, ces croûtes limoneuses, appelées par les Indiens biri-biri, ouvraient à l'imprudent qui se hasardait à y poser le pied un abîme de vase épaisse,

où il était aussitôt englouti ; fondrières d'autant plus dangereuses, que leur surface verdoyante ne les distinguait en rien de quelques jetées naturelles , formées par des veines d'une terre compacte , qui sillonnaient ça et là ces immenses flaques d'eau.

C'est dans une de ces solitudes profondes que nous conduirons le lecteur.

On était à la fin du mois de juin de cette année i772, sur les quatre heures du soir.

Un des marécages, dont on a parlé, s'étendait an milieu d'une des parties les plus désertes et les plus épaisses de la forêt. Un des bras de la Comewine, qui alimentait cet étang, fuyait à l'horizon sous un berceau, de verdure épaisse, formé par les palétuviers qui bordent ses rives.

Rien de pins triste, rien de plus imposant que le silence de mort qui régnait dans cette vaste enceinte.

Traversé par plusieurs sillons de verdure, le lac immobile, terne, d'une couleur glauque et plombée , semblait absorber dans son gouffre, sans les refléter, les rayons éliucelants de ce soleil torride.

L'onde, unie comme un miroir d'etain, était si pesante, qu'à peine quelques gouttes d'eau, aussi opaques que des perles, pouvaient en jaillir, sous l'aile des courlis écarlales, ou des jabirus blancs, qui venaient quelquefois effleurer sa surface.

Jetant des cris aigus, ces oiseaux planaient audessus de larges touffes de nymphéas , dont les feuilles gigantesques étaient couvertes de serpents jaunes à tâches noires, entrelacés les uns aux autres; lorsque leur ennemi s'approchait d'eux, les reptiles, resserrant encore leurs horribles noeuds,

il AVENTURES D'HERCULE HARDI.

dressaient leurs têtes plates, et s'agitaient si vivement, qu'on ne distinguait plus, au milieu des grandes feuilles vertes , qu'un fourmillement d'or et d'ébène.

Lorsqu'un des oiseaux avait enfin saisi sa proie, jetant ses longues pattes rouges derrière lui, il ouvrait ses fortes ailes d'un blanc de lait, et serrant le serpent dans son bec crochu, malgré les tortille* menls convulsifs et les sifflements du reptile, il allait le dévorer sur une des rives du lac.

Ailleurs, des bandes de canards bruns du Labrador, au col pourpré, mouchetuient la surface du marais ; souvent ils prenaient précipitamment leur vol, en laissant quelques-uns de leurs compagnons dans la gueule d'un caïman vorace , qui montrait audessus de l'eau sa tête hideuse à écailles verdâtres.

Autour de ces fondrières, des roseaux et des hibiscus à fleurs cramoisies s'élevaient à l'énorme hauteur de douze pieds. D'autres plantes qui croissent au bord des marécages, telles que la seneka. aux ombelles roses, l'arctosta à baies de pourpre , le bourgêne ou l'agave, se mêlaient à ces végétaux, et formaient autour de l'étang une large ceinture d'herbes gigantesques, qui allait rejoindre la lisière de la forêt.

Celle-ci se développait dans toute la splendeur, dans toute la puissance de sa végétation équinoxiale; les catalpas, les magnolias, les tulipiers, les sassafras, les palmiers , les bananiers, y avaient atteint une hauteur prodigieuse.

Leur feuillage, leur verdure, si divers, formaient des masses aussi variées de couleurs que de formes ;

tl LAC. 45

des lianes énormes, des aristoloches, des bignonias,» des grenadilles , enlaçaient de leurs inextricables roseaux ces arbres pressés les uns contre les autres. Les rejetons de ces plantes grimpantes, joints aux arbustes rampants qui se croisaient en tous sens sur le sol, formaient un impénétrable fourré.

Sur ces masses de feuillage d'un vert sombre se détachaient çà et là des hêtres aux feuilles pourpres et dentelées, des érables à sucre, dont l'aubier est rayé de blanc et de bleu pâle, des papayas, arbre royal dont le tronc droit et élancé ressemble à une colonne d'argent ciselée, surmontée d'un chapiteau de feuilles d'émeraudes, au bout desquelles se balancent élégamment des fruits couleur de rubis.

Des perroquets aux ailes d'azur, au corps cramoisi nuancé de vermeil, de petites perruches vertes à têtes roses, accablés de la chaleur, cherchaient la fraîcheur du sol en s'affaissant au pied des arbres, malgré leur peur instinctive des serpents et des chats-tigres.

Pas un souffle de vent ne ridait la surface unie du lac, l'atmosphère était étouffante, Pair était saturé des acres parfums qu'exhalent les plantes aquatiques; Ton sentait aussi l'odeur humide et chaude des forêts, dont les obscures profondeurs sont impénétrables au jour.

Le disque du soleil, caché par la cime des arbres, jetait au loin des torrents de lumière ardente comme du bronze en fusion ; se dégradant peu à peu, elle se fondait dans un ciel d'un bleu de saphir, qui, à l'horizon, devenait couleur d'outre-mer foncé, glacé d'or bruni.

U AVEMTlillES D'HERCULE HARM.

A l'exception des cris plaintifs des courlis, tout se taisait, tout était 'silence, calme, immobilité, nu milieu de cette fournaise.

Nous l'avons dit, on ne sentait pas le moindre souffle de brise ; pourtant les hautes herbes qui couvraient la rive droite du marécage, sans doute agitées par le passage d'un corps rampant, laissèrent tout à coup apercevoir à leur sommet une légère ondulation.

Ce sillon s'avançait lentement de la forêt vers le bord de l'étang.

Quelques spatules au plumage gris et pourpré, effrayés dans leur retraite, s'élevèrent du milieu des joncs, et traversèrent les marais à tire-d'aile.

Tout à coup, le* cri rauque, enroué , funèbre, d'une espèce de hibou appelé par les Indiens laybay, ou oiseau de mort, retentit sur la rive gauche du marécage.

Les herbes de la rive droile redevinrent immobiles, comme si le corps caché qui les sillonnait en rampant se fût arrêté subitement.

Le même cri se Ht entendre de nouveau, mais par deux fois, avec une inflexion différente, et à deux distances assez éloignées.

Après quelques minutes, les herbes de la rive droite recommencèrent à s'agiter de nouveau dans la direction de la forêt à l'étang , et bientôt un Indien , se traînant sur les mains et sur les genoux , parut au bord du marécage, après avoir écarté avec précaution les tiges flexibles des roseaux.

Là , il resta un moment immobile , à demi caché

par les larges feuilles des plantes aquatiques, et jeta île tous côtés un coup d'œil attentif et perçant.

Cet Iudien , nommé Ourou-Kourow , était le chef de la tribu des Piannakotaws, alliés des nègres rebelles; il avait le corps entièrement teint en rouge vif, au moyen de la semence d'arnoka , mélangée dans de l'huile de castor. Une bande de coton rayée de blanc et de jaune lui ceignait les reins ; il portait un long couteau attaché à une ceinture de cuir; de la main droite il tenait sa carabine , dont la batterie était soigneusement enveloppée d'une espèce de fourreau fait de peau de tapir, imperméable à l'eau, suspendue à une sorte de baudrier orné de défenses de sanglier et de dents de tigre ; une corne de bœuf , soigneusement bouchée, contenait sa poudre ; le reste de ses munitions était renfermé dans un petit sac fait de la même peau que l'enveloppe de son fusil.

La figure de cet Indien, teinte en rouge comme le reste de son corps, était tatouée d'une manière bizarre.

Deux larges cercles d'un bleu pourpre très- sombre, du à la graine du tapowripa, et figurant deux serpents roulés sur eux-mêmes , entouraient ses yeux, tandis que deux lignes longitudinales de même couleur, partant du sommet de sou front, couvert de cheveux noirs tressés , descendaient de chaque coté des joues et allaient se rejoindre au milieu du menton.

Enfin , un anneau d'argent passé dans le cartilage du nez, et quelques plumes de perroquet, rouges et bleues, fixées sur sa tète par un bandeau de coquillages, complétaient la parure de ces chefs des guerriers pianuakotaws, alliés de Zam-Zam.

Uu instant, il écoula attentivement du côté de l'ouest; puis il mit deux de ses doigts dans sa bouche et imita, avec une perfection incroyable, le sifflement aigu du tigri-fowlo, ou oiseau-tigre.

Le glapissement funèbre du tay-bay lui répondit bientôt; un autre Indien, portant les mêmes armes et les mêmes tatouages, parut au milieu des roseaux, de l'autre côté du marécage, qui, à cet endroit, n'é* tait pas fort large.

Après avoir échangé quelques signes mystérieux, en montrant l'occident, vers lequel le soleil commençait à baisser rapidement, les deux Piannakotaws se retirèrent tapis et cachés dans les roseaux , qui reprirent leur immobilité première.

Le marais était traversé par plusieurs jetées naturelles, malheureusement trop faciles à confondre avec les biri-biri, ou croûtes végétales, qui recouvraient des abîmes de vase.

Après plusieurs circuits, une de ces jetées coupait à peu près transversalement le lac dans sa partie la plus étroite, et passait à peu de dislance des deux rives où s'étaient embusqués les Indiens.

Us se tenaient cachés depuis une demi-heure environ, lorsqu'un nègre, suivi de deux chiens , parut au bord de l'étang.

Après avoir quelque temps côtoyé sa rive avec précaution , il s'avança sur la jetée , qui devait raccourcir de beaucoup sa route en lui épargnant le long circuit qn'il fallait faire pour gagner la partie orientale de la forêt vers laquelle il semblait se diriger.

Le nègre était dans toute la force de l'âge, ses

cheveux crépus commençaient à grisonner sur ses tempes; sa taille était élevée, vigoureuse; ses traits exprimaient la résolution et la bonne humeur; il portait un large chapeau de paille de riz , une veste de coton à carreaux bleus et blancs ; un pantalon de même couleur et de même étoffe se serrait à sa taille par un ceinturon , qui supportait ses ustensiles dé chasse, ainsi qu'un petit sabre à lame droite et aiguë, monté en argent.

Il marchait pieds nus, et tenait son fusil comme un chasseur prêt à tirer; un baudrier de cuir, traversé dans toute sa longueur par un cordon de fil d'aloès qui passait et repassait dans de larges œillets, lui avait servi à attacher par la tête une douzaine de pluviers, de bécasses et de poules d'eau.

Ses deux chiens épagneuls de petite taille, blancs et orangés, le suivaient de très-près.

Ce nègre portait au bras gauche une large plaque d'argent sur laquelle on lisait en gros caractères : « Cupidon, fidèle aux Européens. 1767. »

Cette plaque honorifique avait été accordée par le gouverneur de la Guyane à ceux des nègres de la eolonie qui avaient courageusement combattu les révoltés de la Sarameka. Le noir Cupidon, appartenant à l'habitation de Sporterfidgt , s'était depuis longtemps montré digne de cette glorieuse récompense par plusieurs traits de bravoure lors de la poursuite des nègres rebelles du féroce Zam-Zam.

Quand il ne guerroyait pas comme membre de la milice noire de la Guyane, Cupidon remplissait les fonctions de nègre chasseur de la plantation de Sporterfidgt, qu'il devait approvisionner de. gibier.

48 ÀVEMIRES D'HERCULE HARDI.

Sou adresse élait telle, qu'il ne revenait jamais sans son baudrier de chasse, ou yoeo-pay, richement garni.

Habitué à redouter les embûches des nègres marrons et des Indiens, Cupidon s'arrêta un moment sur la jetée, et porta un regard attentif autour de. lui ; puis, appelant ses deux épagneuls, qu'il avait nommés Manioc * (le chien) et Cas s ave (la lice) , il leur fit un geste du bout de son fusil pour leur ordonner de se mettre à l'eau et d'aller quêter dans les joncs qui bordaient le marécage.

Cassave et Manioc obéirent à l'instant au muet commandement du noir, se jetèrent à l'eau, qui à droite, qui à gauche de la jetée, et nagèrent doucement pour aborder sur chaque rive du marais.

Cupidon était alors à portée des Indiens cachés ; il s'arrêta pour observer le résultat de la quête de ses deux épegneuls.

La senteur rancie de l'huile de castor, employée par les Piannakotaws pour se tatouer était si forte, que Cupidon avait habitué ses chiens à arrêter sur le train de sauvages.

Manioc, qui se trouvait sous le vent de l'Indien de la rive gauche, fut si vivement saisi de cette odeur, qu'à vingt pas du bord il éventa l'Indien, et arrêta, si cela se peut dire, dans l'eau, en n'avançant pas et en continuant seulement de nager pour se soutenir à la même place, en tournant de temps à autre la tête du côté de sou maître.

Cupidon connaissait trop bien la citasse et ses

1 On tire ia farine de cassave de lu racine du manioc.

chiens pour croire qu'il leur fui possible de dépister un oiseau de marais à une si grande distance.

Persuadé qu'un Indien était en embuscade dans les joncs, obligé de passer par la jetée pour regagner l'habitation de Sporterfidgt, le noir devait user de loute son intelligence, de tout son courage, pour se tirer de ce pas dangereux.

Craignant que son ennemi n'entendît le faible bruit que faisait Manioc en nageant , d'un signe Cupidon rappela l'épagneul au moment où il tournait encore la tête vers lui.

L'obéissant animal revint sur ses pas, regagna la jetée à la nage et se mit à ramper derrière son maître.

Cas s ave, moins bien servie que Manioc, puisqu'elle était au vent de l'autre Indien , après avoir nagé jusqu'au bord de l'étang, s'engagea dans les grandes herbes. Cupidon, toujours immobile, suivit les traces de la lice à l'ondulation des joncs ; cette légère agitation cessa brusquement , il comprit que Cassave était aussi en arrêt.

Était-ce sur un homme ou sur un animal? Le noir l'ignorait.

Dans ce doute, il résolut sagement d'agir comme si un second ennemi l'attendait au passage.

Il se souvenait d'ailleurs d'avoir entendu au loin, en se dirigeant vers le marais, les cris d'un tay-bay et d'un tigri-fowlo, quoique rien ne fût plus naturel que cet incident; car les Indiens, en échangeant ainsi quelques signaux, poussent la ruse jusqu'à n'imiter que les chants des oiseaux qui se répondent , se cherchent ou se poursuivent habituellement. Cui. *

pidou pensa que ce bruit avait pu être un moyeu de reconnaissance employé par les Pianuakotaws.

Il attacha tour à tour ses yeux perçants sur les deux rives du marais avec cette perspicacité naturelle aux hommes de sa race et de son état.

Il aperçut bientôt , dans la direction que lui avait désignée l'arrêt de Manioc, un mouvement presque imperceptible au milieu d'une touffe d'hibiscus ; cette remarque lui fut singulièrement facilitée par le léger balancement de la longue aigrette écarlate de ce végétal qui , se détachant vivement du fond de sombre verdure qui l'entourait, lui offrit , pour ainsi dire, un point de mire assuré.

Cupidon, conservant tout son sang-froid , prit son tire-bourre, déchargea son fusil, remplaça le petit plomb par un lingot ; après avoir bourré sou arme avec un morceau de cuir graissé , il mit une autre balle dans sa bouche pour pouvoir charger son second coup plus prompleinent , chercha dans sou sein une sorte de relique qu'il baisa, murmura quelques paroles à voix basse , ajusta longtemps le pied de l'arbuste qu'il visait, et tira, comme on dit, au juger.

La balle siffla, lit voler quelques tiges de joncs, et arriva si juste sur l'hibiscus, que la hampe qui supportait l'aigrette fut brisée à sa base.

Manioc allait se jeter à l'eau pour chercher le gibier qu'il supposait tué par sou maître, car Cupidon manquait rarement son coup; le nègre l'arrêta d'un geste menaçant , et rechargea précipitamment son fusil , tout en considérant avec attention la suite de sa première attaque.

Les grandes herbes s'agitèrent ua moment, comme si l'homme qu'elles cachaient s'était débattu convulsivement; puis tout retomba dans la plus entière immobilité.

A peu près certain d'avoir tué ou blessé grièvement l'un de ses ennemis, et conséquemment de n'être pas inquiété sur la rive gauche, Cupidon avait encore à se défendre de l'ennemi qui pouvait être embusque sur la rive droite.

Un léger frémissement dans les roseaux marquait toujours l'endroit où Cassave se tenait en arrêt, mais rien ne pouvait indiquer au noir dans quelle direction il devait précisément tirer... Les moments devenaient précieux , il pouvait à son tour servir de point de mire à l'indien.

Avec la rapidité de la pensée, il se précipita dans le lac , de façon à avoir la jetée entre lui et la rive droite; Manioc le suivit, et le nègre, s'accrocliaiit d'une main aux plantes aquatiques qui rampaient sur le bord du chemin, soulevant sou fusil de l'autre ruuin, commença de s'avancer doucement au fil de l'eau, n'ayant que la tête hors du lac et absolument au ras de la jetée.

Ainsi à couvert, il put examiner sans danger le mouvement de l'autre Indien.

Les roseaux s'écartèrent doucement, et peu à peu le Piannakotaws agenouillé, tenant son fusil armé, avança la tête avec précaution.

Etonné de ne voir personne sur la jetée, il se découvrit tout à fait, se leva debout, et interrogea l'espace avec inquiétude. Il crut sans doute que le coup

de feu avait été tiré par son chef, et que le nègre était retombé dans l'étang.

Posant son fusil à terre, il fit de nouveau, et par deux fois, entendre le cri du ligri-fowlo.

Aucun cri ne lui répondit.

A ce moment, Cupidon, se tenant toujours d'une main aux lianes de la jetée , appuya de Tau Ire maiu le cation de son fusil sur une pierre du chemin, et, tirant à fleur d'eau, il eut le bonheur d'atteindre l'Indien à la jambe.

Le Piannakotaw chancela , et tomba sans pousser une plainte.

Par deux fois il essaya de se relever, mais la douleur était si cuisante, qu'il ne put y parvenir. Alors, avec l'instinct des bêtes sauvages, il s'enfonça en rampant au milieu des joncs, pour se mettre à l'abri de nouveaux coups.

Cupidon, enchanté de son adresse, et n'étant pas certain que ces deux Indiens fussent les seuls ennemis cachés, continua de s'avancer jusqu'à une touffe d'arcoslas épineuses, derrière laquelle il se blottit en sortant de l'eau.

Depuis cet endroit jusqu'à l'entrée de la forêt, le trajet de la jetée n'était pas fort long ,- et les deux rives de l'étang n'étaient plus assez fourrées pour cacher une embuscade.

Après avoir attentivement observé les lieux, Cupidon prit brusquement sa course, suivi de Manioc et de Cassave, qui l'avaient rejoint ; il laissa bientôt le marais derrière lui, gagna la forêt et arriva sans encombre aux premiers défrichements de la plantation de Sporterfidgt, à laquelle il appartenait»

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