‹ Deux hivers en ItalieChapitre 4 sur 8 · NIC · texte numérisé non relu

NIC

nable. On se sent même gagné par un tantinet d'émotion. Les dames agitent leurs mouchoirs pour dissiper la poussière autant que pour exprimer leurs sympathies. Malheureusement, les Italiens ont tous, dans la cervelle, un petit casier pour la pantalonnade. Ils ne peuvent pas longtemps se moçtrer dignes. La manifestation tourne au burlesque. Une main passée dans une courroie attachée par derrière au buste du roi galant homme, le fait incliner en avant, et répondre ainsi, par un salut, aux vivats. Une troisième fois, on entonne l'hymne national. Le baryton arrive près de la rampe, avec l'effigie royale qu’il tient dans ses bras, et qu’on a couronnée de fleurs. Ces couronnes sont trop grandes pour la tête et tomberaient sur les épaules si elles n’étaient retenues par les moustaches de Victor-Emmanuel , moustaches illustrées par la légende , le pinceau et la photographie. Deux bouquets sont posés sur le buste , en guise d’épaulettes , et aux bravos frénétiques de la salle , M lle Castagnita, ou un nom dans ce genre , fait respirer au roi les bouquets qui pleuvent des loges sur la scène. Ce n’est plus de l’enthousiasme, c’est du délire , et je vois aux troisièmes loges un des chefs de section de Tieresse patriotique organisée, qui suffoque et est obligé d’ôter sa cravate et son habit pour ne pas expirer de joie et de soif. Ces infortunés artistes de l’orchestre et du chant sont obligés de recommencer dix fois l’hymne national. Enfin , tout le monde est épuisé , et le baryton semble prêt à laisser tomber le buste, lorsqu’il est heureusement étayé par deux

SOUVENIRS D’ITALIE

choristes qui lui permettent de le replacer processionnellement sur l’autel.

La toile est enfin baissée , et je cherche à distinguer à travers la poussière les nouvelles impressions du public. Mais les cris se renouvellent, redoublent d’intensité et forcent à paraître sur la scène un impressario en costume Louis XIII , régisseur ou directeur. Il agite ses petits bras et sa perruque pour se faire entendre, mais la grande clameur du peuple seule répond à sa voix , et il se retire à reculons après avoir fait un signe d’acquiescement.

La toile se lève de nouveau. Cela fait la onzième fois. L’orchestre joue la Marche royale, avec accompagnement des cris du public. Les artistes , les deux premières chanteuses en tête, Elzevira, et Boccabadata en robe blanche, toute prête à mourir au dernier acte de la Traviata, marchent au pas , drapeau à la main , en exécutant des évolutions comme les figurants du cirque. Au milieu, en guise de statue de la Independencia délia Nizia, se trouve une belle brune qui tient le bras droit en avant comme un cantonnier de chemin de fer. L’orchestre redouble de cuivre , le public de cris de : Viva il rel viva Garibaldi! les artistes tournent toujours en rond ; je ris comme j’ai rarement ri, la toile se baisse, la manifestation est terminée et les cafés voisins s’emplissent de tous les braillards qui viennent de jeter leurs cris et leurs gestes dans la balance des destinées des peuples.

M. Rattazzi avec le marquis de Monticelli , frère de l’ancien ministre, sont ici ; ils paraissent ne se mêler

NICE

de rien. J’ai vu an feu les généraux des troupes antiannexionistes, MM. X... Y... Z... Ils me font l’effet d’être pleins de conviction et d’ardeur, et cependant je ne puis me défendre à leur égard d’une réflexion bien sceptique et je leur en demande pardon d’avance. Vienne l’annexion , et tous ces braves gens , prestement ralliés , deviendront conseillers municipaux, juges aux tribunaux de commerce, solliciteront la croix d’honneur, seront députés, et se garderont bien de se rappeler sous le régime nouveau leurs fantasias antifrançaises. Que voulez vous, c’est l’un des côtés faibles de l’esprit humain que cette mobilité , et d’ailleurs ne sommes-nous pas tous mortels !

Je dois rendre cette justice aux officiers et soldats de la garnison piémontaise, qu’ils sont impassibles et que l’intervention militaire ne se manifeste à Nice que par les inoffensifs rappels des tambours en répétition dans le lit desséché du Paillon. Ce torrent, ou plutôt ce ravin , éternellement pavoisé des pièces de linge que les blanchisseuses y exposent à l’air avec une injurieuse persistance , aurait bien besoin des quelques verres d’eau souhaités par Alexandre Dumas à un fleuve espagnol.

Il ne fallait rien moins que ces petites tempêtes politiques pour animer la physionomie de la belle et somnolente Nice jusqu’alors endormie dans les délices d’une perpétuelle villégiature. C’est à peine si du reste ces incidents ont dérangé les allures habituelles de ses pensionnaires , arrêté le Longchamp des splendides équipages , les excursions dans les sites pittoresques

SOUVENIRS D’ITALIE

des environs , les cavalcades d’élégantes amazones aux sombreros ombragés de voiles flottants, les bals et les fêtes, tous les plaisirs de la gentry marchant de front avec la cure du soleil, les beaux spectacles de la nature et les longues contemplations de la mer, aux heures où ne souffle pas le mistral. Quel doux et poétique farniente pour ceux qui veulent bien laisser en France les exigences de la mode et les servitudes delà société ! J’aime moins Nice comme dernière station assignée par l’art impuissant à tous les phtisiques et surtout aux jeunes tilles, ces doucesviclimes d’un mal contracté sur les bords de laTamise, dans les plaines glacées de la Russie, ou simplement dans les salons français. Je fuis comme une ombre sinistre au tableau ces cercueils drapés de blanc qui annoncent la perte prématurée d’une sœur ou d’une fille. — Je dirais presque comme mon cher beau-frère M. Ch. Brainne : « que j’adorerais Nice s’il n’y avait pas tant d’Anglais qui y vivent et d’Anglaises qui y meurent. »

Février 1860. •

FLORENCE

Florence moderne. — L’ex-grand-duc et ses fils. — Encore une annexion.— La croix de Savoie. — ün problème.

Je me trouvais un peu à Nice dans la position de ce petit Etat du Piémont qui , placé à l’entrée de l’Italie ,

FLORENCE

dont il ne fait guère partie originairement que par indulgence de l’histoire, jetait depuis longtemps un regard de convoitise sur ce magnifique pays ; avec cette différence, toutefois, qu’au lieu de conquérir l’Italie , je voulais tout simplement la parcourir.

De Gênes à Livourne , j’ai eu la bonne fortune de voyager avec un des hommes les plus distingués de l’Italie, qui a singulièrement facilité, par les plus curieuses explications, le désir que j’avais de saisir certains points, de distinguer certaines clartés dans cette question italienne, si ardue et si compliquée, lors même qu’on est tenté de la croire la plus complètement résolue. M. le comte Alberi , une des notabilités politiques de la Toscane, auteur d’une brochure récente qui avait fait grand bruit : La Politique de l’Empereur Napoléon III et le Gouvernement de la Toscane , est de longue date attaché à la famille impériale. Il était un des quelques intimes qui accompagnaient à Paris , sous le dernier règne , la reine Hortense et le prince Louis-Napoléon. Il revenait de France , où il avait été reçu en audience particulière par l’Empereur. M. le comte Alberi observa naturellement la plus grande discrétion sur les détails et les particularités de celte audience où l’Italie avait été le principal sujet de conversation. Il crut pouvoir cependant m’indiquer le véritable sens que les propres expressions de l’Empereur devaient donner à sa politique dans le cas tout particulier de l’annexion , et c’est alors qu’il prononça ce mot : « Autonomie de la Toscane, » dont la portée devait s’augmenter à mes

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yeux des circonstances dans lesquelles il était prononcé.

En effet, l’annexion au royaume de Victor-Emmanuel pouvait être considérée comme accomplie, sauf cette extrême difficulté de la faire accepter par les autres puissances. On ne pouvait se dissimuler, d’ailleurs , que cette mesure , sans autre forme de consécration , devenait un casus belli à l’égard de l’Autriche protectrice du grand-duc exilé. D’un autre côté, Léopold, en allant se jeter dans les bras de l’Autriche , avait manifestement violé un des principaux articles de la Constitution que lui-même avait donnée , et semblait s’être aliéné à tout jamais l’esprit de la population. La Toscane , me disait le comte Alberi, a une individualité historique et artistique trop puissante pour qu’on puisse indifféremment l’absorber dans la première combinaison venue. Par ses souvenirs, par l’esprit et les mœurs de ses habitants , parleur langue surtout, elle est le cœur de l’Italie. C’est là seulement encore qu’on parle la langue du Dante, et on sait que la plus pure expression de l’italien est proverbialement le dialecte toscan parlé par un Romain. Le Vénitien, le Milanais , s’éloignent plus ou moins de la langue mère , et c’est là un des curieux spectacles que peut offrir l’Italie dégénérée , que cette divergence de plus en plus sensible dans les dialectes qui dérivent de la langue nationale. Les Piémontais ne parlent italien qu’accidentelleraent, et on me citait cette particularité qu’un récent décret du roi Victor-Emmanuel imposait comme condition aux

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officiers de l’armée sarde, pour obtenir le grade de major, de savoir l'italien.

Je comprenais facilement, et je le compris mieux en arrivant à Florence , que cette ville serait difficilement réduite au rôle de succursale de Turin , et que la patrie du Dante et de Michel-Ange , la cité des Médicis, un des premiers musées de l’Europe, ne • pouvait ainsi abdiquer une souveraineté qui a résisté aux convulsions politiques. Florence devenant cheflieu de province d’un royaume dont la capitale eût été Milan ou Turin, faisait à la cause de l’unité italienne un sacrifice plus grand qu’on ne devait l’exiger. Mais ce sacrifice, comment pouvait-on l’éviter sans compromettre les graves intérêts qui étaient en jeu? Où trouver la formule de cette autonomie qui devait maintenir à la Toscane sa glorieuse individualité , sans affaiblir la portée du mouvement italien? C’est ce que M. le comte Alberi ne voulait pas ou ne pouvait me dire. Et il me semblait deviner qu’ auprès du baron Ricasoli , comme auprès du gouvernement sarde , la difficulté de résoudre ce problème était le principal argument en faveur de l’annexion.

Il ne faut pas être depuis un jour à Florence pour deviner que c’est une ville essentiellement aristocratique , par ses goûts , ses mœurs et ses tendances. On m’avait fait un fantôme de l’agitation électorale , du mouvement révolutionnaire au milieu desquels j’allais imprudemment tomber, et je trouvais une cité fort paisible, un gouvernement provisoire fonctionnant régulièrement : pas de rassemblements , pas de trou-

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blés. On sentait partout cette fièvre qui remue toute l’Italie , mais elle ne se traduisait par aucun acte répréhensible. Je voyais au Corso , le Longchamps de Florence, se presser de nombreux et splendides équipages armoriés; on me montrait à chaque instant, dans une foule élégante , tous les représentants de la • fine fleur de la noblesse, les uns qui n’avaient pas quitté la ville, les autres qui y étaient revenus, et la noblesse , pas plus que le peuple, ne paraissait porter le deufi de la déchéance du grand-duc. J’observais , je m’informais en toute impartialité, et je constatais avec une certaine surprise que la population avait , provisoirement du moins, pris son parti de la chute de la dynastie de Lorraine.

J’arrivais en Italie avec certaines préventions contre les Italiens. Je me demandais jusqu’à quel point ces gouvernements, dont on secouait le joug, étaient impopulaires, jusqu’à quel point les Italiens étaient capables devouîoir sincèrement quelque chose, étaient dignes de cette nationalité qu’un puissant allié s’était généreusement proposé de ressusciter. Il est certains doutes que je conserve encore, mais ce qu’on ne peut méconnaître, c’est l’antipathie que l’Autriche inspire aux Italiens. Cette antipathie , elle est exprimée partout, dans toutes les bouches ; j’ajouterai même qu’elle est justifiée par des preuves , par des faits. De là vient naturellement le profond discrédit dans lequel tomberont toujours tous les gouvernements qui procéderont de l’Autriche , qui seront appuyés par l’Autriche.

FLOBBNCB.

Je demandais : — « Si votre grand-duc Léopold revenait, et vous promettait des institutions libérales, l’accepteriez- vous? • Des personnes sérieuses, et que je ne pouvais croire animées de la moindre passion dans le jugement , me répondaient : « La dynastie de « Lorraine, ou plutôt la dynastie autrichienne, « puisque c’est la même chose , et que nous avons « fourni des empereurs à l’Autriche , est séparée de la ,« nation. Son avènement n’avait été qu’un accident , « sa chute est une loi naturelle. Les grands-ducs n’ont « pas assez fait pour qu’on pût oublier leur origine « étrangère. Ils n’ont jamais été que des Allemands « égarés par la politique dans la plus belle et la plus « riche province de cette Italie qui les a en aversion. « Nous sommes d’autant plus fondés à vouloir main- « tenir notre indépendance que ce sont les événements « qui nous l’ont faite , et que nous-mêmes ne l’avons « pas cherchée par la force. Les Toscans, comme « les Vénitiens , sont un peuple intelligent , doux , « impressionnable , vivant dans une atmosphère tout « aristocratique et profondément artiste , sans bruta- « lité , sans colère, se résignant facilement et presque t disposé à tolérer un gouvernement peu sympa- « thique s’il respecte ses goûts, favorise ses tendances, « et , à défaut de la liberté , donne au sentiment na- « tional ces profondes jouissances qui ont fait par- « donner tant de choses aux Médicis. Le grand-duc « Léopold était doux , facile, de mœurs débonnaires , « et , soit qu’il habitât ce splendide palais Pitti , qui

« est une des gloires de Florence , ou sa ferme de

SOUVENIRS D'iTALIB.

« Cascinc, il ne réalisait guère le type farouche d’un « tyran; mais il avait à nos yeux un grand tort, il « était Autrichien. Son règne peut se résumer ainsi :

■ Un jour, il lui prit fantaisie, sans qu’on le lui de- « mandât, de donner à son peuple une Constitution. Il « était stipulé, dans un des articles, que jamais l’en- « trée du territoire toscan ne serait permise aux « troupes autrichiennes. Il viola cet engagement de « 1849 à 1855, sans qu’une voix s’élevât pour lui en % « faire un reproche. Un autre jour, placé entre la « cause de l’indépendance italienne, que l’Empereur « Napoléon III venait de prendre en main , et celle de « la domination étrangère que personnifiait l’Au- « triche, il se sépara de son peuple, sans qu’aucune « tentative de soulèvement lui eût donné lieu de re- « courir à l’exil; il partit, ou plutôt il s’esquiva en « plein jour, laissant la Toscane livrée à tous les ha- « sards des événements. Il nous a laissé maîtres de « régler notre sort, nous le réglerons; il a jugé bon « de partir, il ne reviendra plus. » •

— «Mais ses fils, répliquai-je, car je pensais à l’autonomie , le grand-duc ne pouvait-il donc abdiquer en leur faveur? »

— « Ses 111s, me répondit-on , avaient la part belle. « L’aîné , celui qu’on eût appelé l’héritier présomptif, « et qui n’a pas trente ans, est intelligent et réfléchi. •< Il pouvait , sans désavouer son père , se tenir à l’écart « et se ménager, par une sage réserve, la lutte enga- « gée, une place dans les combinaisons que ramène- « rait la paix. Loin de là, il est allé se jeter avec son

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« frère dans les bras de l’Autriche , et tous deux ont « combattu à Solferino, contre la France, contre' <• l’Italie. Celui-là encore n’est qu’un Autrichien. Ce « sont des princes généraux de cavalerie et colonels « de régiments qu’on expédie de Vienne dans les pro- « vinces de l’Italie. Nous n’en voulons plus. On nous « a fait espérer de recouvrer notre nationalité,

« nous n’abandonnerons pas cette idée. On nous a « permis de nous appuyer sur le suffrage universel,

« nous nous en servirons. S’il le faut , nous sacrifierons « notre autonomie : nous ne serons plus Toscans , soit ,

« mais nous resterons Italiens. »

Ce raisonnement était assez général, mais cependant la question de l’autonomie avait encore assez de force pour faire craindre des désenchantements et des regrets à ce peuple entraîné vers l’inconnu par l’ennui du présent et la poésie des souvenirs. Depuis qu’un ministre du roi Victor-Emmanuel, le baron Ricasoli, est à là tête du gouvernement provisoire, on n’a pas perdu de temps pour s’assimiler la Toscane. Depuis Livourne jusqu’à Florence, à Pise, à Sienne , à Lucques , à Pistoie , partout sur les édifices on a badigeonné la croix de Savoie , blanche sur fond rouge. Il n’est pas un monument public qui ne soit décoré des armes du roi galant homme , comme disent les Italiens. La croix de Savoie est sur le palais Vieux, à Florence, sur les tribunes, sur le palais Pitti, sur le palais des Huit, et jusque sur le Dôme. Les idées s’étaient bien vite tournées à l’annexion , où l’œuvre de conversion avait été bien habi-

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lement opérée, eî les missionnaires piémontophiles avaient dû jouer aussi prestement du pinceau et du placard que de la langue.

Je ne viens pas, moi cent millième, m’inscrire parmi tous ceux qui ont eu plus ou moins la prétention de découvrir l’Italie ; cependant je suis d’autant plus amené à retracer mes impressions, que les circonstances dans lesquelles je les ressentais leur donnaient , au point de vue politique, une signification particulière. Ce n’était pas seulement Florence que je visitais , la Florence des Guelfes et des Gibelins , des Médicis, de Machiavel, du Dante, de Michel-Ange, de Galilée , d’Alfiéri , la Florence où , au XVI e siècle , selon les idées mystiques de Savonarole , et sur la proposition du gonfalonnier Capponi, on élisait Jésus- Christ pour roi perpétuel , où s’élèvent tant de palais dont le sévère aspect rappelle les luttes orageuses de la liberté , la ville enfin qui fut la terre privilégiée de l’art en Italie à deux époques différentes, dans l’antiquité sous les Etrusques, au moyen âge et à l’époque de la renaissance; je voulais, avec mes désirs de voyageur, satisfaire ma curiosité de journaliste , et observer à côté des souvenirs littéraires, historiques et artistiques du passé , le caractère des promesses du présent.

Une des choses qui me frappèrent le plus, ce fut l’attitude de la noblesse, qui me prouva que le mouvement politique s’était étendu des couches inférieures aux couches supérieures de la population. Tandis que le peuple s’efforçait, par sa tranquillité,

FLOKBNCK.

4’intéresser à sa cause les autres puissances , les représentants des plus anciennes familles s’inscrivaient dans les rangs de celte armée de l’Italie centrale qui s’organisait pour la défense du territoire menacé. À chaque instant on me désignait, parmi les jeunes gens qui avaient endossé l’uniforme , un de ceux qui portaient les plus beaux noms de l’histoire. La ville semblait en fête : je n’entendais parler que de soirées et que de bals , et mon voisin , le prince Slrozzi (je dis mon voisin parce que son hôtel, un magnifique palais construit au XV e siècle par Benedetto da Majano, est situé en face du mien... l’hôtel Suisse), rouvrait ses salons fermés depuis vingt ans, ce qui était un grand événement pour la haute société florentine.

Ces préoccupations ne me faisaient pas perdre de vue les devoirs du touriste : je n’oubliais aucune des merveilles devant lesquelles se sont exprimées les admirations du monde entier , ni cette place du Grand- Duc, forum florentin où les monuments de l’art disséminés attestent encore la grandeur de la vie publique qui s’y agitait ; ni la place du Dôme , le Campanile , le Baptistère , ni ces splendides églises Santa-Annunziata , Carminé , Sancta-Maria-Novella , Chiostro- Verde, Sancta-Maria-Nuova , Santa-Cruz, qui sont autant de splendides musées; ni les magnifiques galeries des Offices et du palais Pitti , où sont entassés des milliers de chefs-d’œuvre, tantôt peintures des vieux maîtres , dans lesquelles on peut suivre , depuis le Cimabuë, les progrès de l’art; tantôt collection excessivement précieuse de bustes d’empereurs ro- • s*

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mains, tantôt tableaux des maîtres les plus illustres, et à leur tête la Vierge à la chaise , de Raphaël, sa Madeleine Dolci, sa Sainte-Famille de 1 ’Empannata, sa Madone , que le grand-duc emmenait partout avec lui dans ses voyages; et puis la Tribune, un de ces sanctuaires dont on emporte un impérissable souvenir, où se trouvent réunis la Vénus de Médicis , Y Apollon , de Praxitèle; le Rémouleur, les Lutteurs, le Faune antique, Y Adoration des Mages, d’Albert Durer; Vénus et l'Amour, du Titien; la Sainte-Famille, de Michel-Ange; une Madone d’Andrea del Sarto; une Sainte-Famille, du Corrège; la Vénus couchée, du Titien ; la Sybille, du Guerchin ; le Saint Jean , de Raphaël ; la Fornarina et d’autres œuvres où le génie a tracé les noms de Rubens, Van-Dyck, du Corrège , etc. , etc.

Mais partout aussi, au milieu même de ces créations sublimes de l’esprit humain où, le catalogue en main, on se plairait à errer des journées entières , la pensée était ramenée des contemplations de l’art aux froides réalités du présent. Ici c’étaient des fresques de Guirlandajoque les soldats autrichiens, en 1849, s’étaient amusés à détruire; là, c’est un Saint Joseph d’Andrea del Sarto qu’ils ont badigeonné avec une éponge trempée dans de l’essence. Vous ne pouvez faire un pas sans que la voix monotone du guide fasse revivre, fasse ressortir à vos yeux un de ces traits d’ignorance et de brutalité qui tracent entre les Autrichiens et l’Italie une si profonde démarcation. Je défie que le partisan le plus zélé et Jp plus acharné dû droit dynas-

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tique ne se sente pas douloureusement ému devant tous ces témoignages d’une intervention étrangère , je ne dirai pas despotique , mais inintelligente , dans les destinées de l’Italie. Ce n’est pas seulement à Florence , mais surtout dans la Vénétie que se justifient devant le voyageur impartial ces mots que vous entendez à chaque pas : — « Qu’on nous donne tel gouvernement qu’on voudra , pourvu que nous soyons à tout jamais débarrassés de l’Autrichien ! »

On s’occupait déjà des élections lorsque je me trouvais à Florence , et l’on s’apprêtait à tenter une seconde fois en faveur du mouvement national l’épreuve du suffrage universel. Je m’inquiétais toujours de l’individualité de la Toscane. Il se pouvait que le peuple, beaucoup trop entraîné en ce moment vers la Sardaigne, n’en tint aucun compte; mais ce premier instant d’effervescence passé , lorsqu’arriverait ce fâcheux quart d’heure de Rabelais , qui sonne pour les règlements politiques comme pour les comptes particuliers, ne serait-ce pas avec un grand serrement de cœur que la population de Florence , cette ville si élégante et si artistique , verrait un homme du Nord, un Piémontais , s’installer simple préfet ou simple gouverneur dans le palais desMédicis, et ne serait-il pas trop tard alors pour regretter une trop complète absorption? Il nous faut, disent les Florentins, une cour élégante, des princes éclairés , protecteurs des arts. Leur programme sera-t-il bien réalisé? C’est ce qu’on se demande. D’un autre côté , quel gouvernement pourrait-on ch'oisir? Les princes de la famille

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impériale: le roi Louis, le roi Joseph , le roi Jérôme, le prince Napoléon ont longtemps habité Florence; L’Empereur Napoléon III possédait lui-même un palais Longo l’Arno. Les Bonaparte ont une chapelle particulière dans l’église de Santa-Cruz. En 1807, la princesse Elisa, sœur de Napoléon, avait été, comme on sait, grande-duchesse. Tous ces souvenirs auraient pu contribuer à faire jeter les yeux sur le prince Napoléon comme chef du nouvel Etat indépendant. Mais, encore une fois , il était bien tard pour qu’on pût neutraliser le mouvement d’annexion que M. de Cavour, par son collègue, M. de Ricasoli, avait si habilement fait naître et développé.

Je me trompais fort, ou le résultat des élections devait être en faveur de l’annexion au Piémont. La situation se résumait comme un problème de mathématiques : a Etant donné d’une part un grand- « duc d’origine autrichiennne qui s’est sauvé, un « peuple italien et, par conséquent, amoureux de la « nouveauté, livré à lui-même; d’autre part un roi « actif, ambitieux, offrant l’unité en échange de la « couronne de fer, avec toutes les facilités d’in- « fluence : prestige de la victoire, prestige des idées , « et le résultat se devinait facilement : Vogliamo per « nostro re Viltorio-Emmanuele, il primo soldatedel « indépendenza italiana. »

Février 1860.

BOLOGNE

BOLOGNE

Le mendiant Toscan. — Les Faccbini. — La maison de Michel- Ange à Florence. — Bologne. — Les élections.

La population toscane manifeste cette sorte de bonne humeur que laisse toujours parmi ses féaux sujets la chute d’un souverain. Je connais ce sentiment : je l’ai vu au collège chez les élèves , au départ de chaque maître d’études. Je trouve partout le même désir curieux de faire l’épreuve d’un nouveau gouvernement. A Pise , la cité silencieuse qui a perdu ses navires, son commerce et son active énergie , mais qui croit au réveil et accueille comme un premier symptôme d’une ère nouvelle la restitution par les Génois des chaînes de fer de son port, enlevées jadis au vaincu parle vainqueur; à Sienne, la ville la plus italienne de l’Italie après Venise ; à Pistoie, à Lucques, à Frisoles, à Livourne, partout la même surprise d’abord, la môme vivacité, les mômes espérances. C’est la manne céleste que doit apporter le régime unitaire. Plus de ces lacs qui s’étendent entre Pise et Livourne , plus de Maremmes ! On avait bien fait déjà quelques travaux pour transformer la vallée de la Chiana, sous les grands-ducs ; depuis trente ans, de vastes espaces avaient été rendus à l’agriculture. Mais est-ce bien la peine d’en parler, et d’ailleurs vœ victis; nous attendons bien autre chose de Victor-Emmanuel. Touchante promptitude des

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peuples à relever le panégyrique du roi qui vient de l’oraison funèbre de celui qui s’en va !

Il y a ici des républicains , mais peu de socialistes, dans le sens que nous attachons à ce mot. Louis Blanc ne serait guère compris dans la Péninsule ; il n’y a pas de danger que les Italiens réclament jamais impérieusement le droit au travail ; ce serait plutôt le contraire.

Cependant le Toscan est laborieux, et c’est peutêtre en Toscane qu’on trouve le moins de mendiants. Mais s’ils sont peu nombreux, ils se recommandent au moins par la nonchalante aisance avec laquelle ils exercent. J’en veux citer une preuve qui fera rougir de dépit leurs confrères de France, beaucoup moins avancés sous ce rapport, il faut en convenir. J’attendais à Pise l’heure du départ du convoi et me promenais devant la gare du o.iemin de fer en admirant le costume vert-rouge-jaune des employés, qui ont l'air de perroquets ambulants. J’avais remarqué, à demi couché sur un gros bloc de calcaire, où il humait le soleil d’un air béat et les yeux à demi fermés , un sale personnage qui tenait du mendiant par les vêlements et du brigand par les cheveux, la barbe et la mine. Je venais de le dépasser et lui tournais le dos, lorsque j’entendis derrière moi un pstt , pstt , fort bien sifflé , ma foi î Involontairement, je me retournai : c’était à moi que ce singulier appel paraissait s’adresser, et, de plus, l’individu me faisait du doigt un petit signe familier, comme pour me faire venir à lui. Peut-être avait-il un avis à me donner? Peut-être m’avait-il vu

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perdre quelque chose ? Je revins sur mes pas , j’allai au bloc sur lequel il était nonchalamment étendu , et... changeant d’attitude, il me tendit la main en récitant d’un air dolent la phrase : Morirede famé, date mi qualche cosa, signor. C’était un mendiant d’un nouveau genre. Quand il se trouvait bien au soleil , il appelait à lui les passants, et préférait ainsi les voir se déranger eux-mémes pour lui donner l’aumône. C’était la montagne qui venait à lui. Je lui donnai un paoli, non par charité, mais comme témoignage d’admiration pour ce perfectionnement dans l’art de mendier.

Je n’en avais pas fait autant à Livourne , pour les facchini, cette légion de gens sales et déguenillés qui fondent sur le voyageur au débarquement, lui arrachent ses bagages en se les partageant de manière à se distribuer, sur la plus grande échelle possible, des droits à tout un ensemble de gratifications. Vaillamment secondé par un officier sarde , j’avais fait face à cette tribu mal habitée et sentant l’ail, auprès de laquelle les jeunes Rouennais , au teint jaune . comme un vieux sou, par lesquels le voyageur est assailli au sortir du bateau de Bouille et du bateau d’Elbeuf , sont de vrais gentlemen. Ah ! quel service l’annexion rendrait à l’Italie , si elle pouvait la débarrasser des mendiants , des importuns et des filous !

J’avais compté, pour aller de Florence à Bologne , sur un embranchement de chemin de fer qui n’était encore que projeté. La perte de cette illusion était pour moi d’autant plus pénible , qu’il me

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fallait prendre le courrier, traverser les Apennins, faire un voyage de vingt heures en voiture, avec cette perspective , si les chemins étaient mauvais , de rester quatre 'jours en route , comme cela était arrivé la semaine précédente. L’appréhension de ce voyage me fit rester deux jours de plus à Florence. Je les mis à profit pour revoir les musées et tous ces sombres palais Capponi , Corsini , Guadagni , Ri dolfi , Barlolini , qui sont autant de forteresses du moyen âge. Je revis le Palais-Vieux , l’antique résidence de Côme de Médicis , cette salle du conseil des Cinq-Cents, construite sur la demande de Savonarole pour les assemblées du peuple. C’est là qu’avaient lieu les séances de la Constituante ; là avaient été proclamées l’émancipation de la Toscane, la déchéance du grand-duc. Un déluge de drapeaux aux couleurs italiennes cachaient les statues de Bandinelli, de Michel- Ange et de Jean de Bologne. Les belles fresques de Vasari disparaissaient sous de vilaines tentures rouges. Je regrettais pour le gouvernement provisoire de la Toscane cette décoration de banquet patriotique si gauchement appliquée à cette magnifique salle du Grand-Conseil, dont les chefs-d’œuvre delà sculpture et de la peinture formaient l’ornementation la plus naturelle.

J’allai visiter la casa Buonarrotti, qui appartient encore à un descendant de Michel-Ange. -On y conserve quelques ouvrages de sa jeunesse, ainsi que différents objets ayant appartenu au grand artiste, et recueillis après sa mort. Le custode de ce petit musée

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était absent, et ce fut M me Michel-Ange Buonarrotti elle-même qui me fit les honneurs de sa maison. Cctto dame me raconta comment ce précieux musée avait été transmis d’âge en âge à sa famille, comment il avait été légué à l’Etat par le Michel-Ange Buonarrotti, dont ils avaient directement hérité, dans le cas où, faute d’enfants mâles, le nom illustre viendrait â disparaître de la famille. Les propriétaires actuels de la maison se trouvaient dans cette condition, doublement pénible, de n’avoir pas d’enfants. Le nom de Michel-Ange devait s’éteindre avec eux. M me Buonarrotti nous fit tristement ces confidences , en jetant un regard de regret sur tous ces précieux souvenirs , ces meubles, ces tableaux, ces sculptures, ces dessins, etc., qu’il lui faudrait quitter. Elle était bonne Italienne et nous parlait avec enthousiasme de la dernière guerre, de l’Empereur, du roi Victor-Emmanuel, etc. Jamais, me disait-elle, elle n’avait voulu permettre, jusqu’en 1855, lorsque les troupes impériales occupaient la Toscane , qu’un tudesque visitât « le sanctuaire de Michel-Ange. » Elle plaignaitplus qu’elle ne blâmait le grand-duc. Son principal tort , disaitelle , était son titré d’archiduc d’Autriche. M me Buonarrotti lui adressait aussi un reproche bien grave dans la bouche d’un Italien : On ne le voyait jamais, il ne mettait pas d’uniforme, ne passait pas de revue de troupes, restait enfermé dans un petit palais de campagne ou employait son temps à la chasse. Celte bonne dame ne pouvait se représenter un véritable souverain qu’avec une certaine pompe , un luxe

SOUVENUES D’ITALIE

princier, une cour de grands seigneurs et d’artistes , de brillantes cérémonies, des fûtes populaires et pas de ludesques! Décidément, c’est un rôle bien difficile que celui de gouverner les peuples, quand il faut y joindre le soin de les occuper et de les distraire.

Mon voyage de Florence à Bologne s’est effectué sans accident. Inquiété par certaines légendes, je m’étais informé des garanties de sécurité que pouvait présenter la route. On m’avait répondu qu’il n’y avait plus de voleurs depuis cinq ans et que les diligences n’étaient plus arrêtées que par la neige. On avait eu un jour l’heureuse idée d’emprisonner quelques conducteurs et quelques gendarmes , et, depuis ce tempslà , les exploits de grande route avaient cessé. La neige était tombée en abondance sur les montagnes et dans les endroits abruptes et difficiles ; j’avais le plaisir original d’être traîné par cinq chevaux et quatre bœufs gris à magnifique stature et à longues cornes, absolument comme un roi mérovingien. C’est dans cet équipage que le courrier de la poste et moi nous faisions notre entrée à Bologne, autrefois république au X e siècle , puis soumise aux papes , aux ducs de Milan, puis république, reprise par les papes, prise par les Français , reprise par les Autrichiens , reprise par les Français, et alors chef-lieu du département du Reno , restituée au pape , insurgée en 1 831 , insurgée en 1 848, seconde capitale des Etats de l’Eglise, et aujourd’hui... une des villes principales des Etals dont M. Farini était le dictateur provisoire. Pauvre Italie! Allez donc, au milieu de tant de convulsions

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du passé et du présent , chercher la véritable base sur laquelle il cônvient de placer le régime politique d’un peuple !

Cette situation si singulière a du moins cela de bon pour le voyageur, qu’elle lui permet de s’affranchir de tout contrôle et de toute formalité ombrageuse. Le passe-port est devenu inutile et la visite des bagages n’est opérée que par le facchino qui les porte , si vous n’avez pas toujours l’œil sur lui. Il paraît qu’il n’en sera pas de môme en Vénétie.

Je consacre la première partie de ma journée aux explorations de tableaux, dans les églises, à YAcademia délie belle arti (la fameuse Pinacothèque) , dans les palais. C’est le premier devoir à accomplir dans toutes les villes de l’Italie , et principalement dans la patrie de Carrache , de Domenico-Zampieri , de Guido-Reni, de l’Albane, duGuerchin, deLanfranc, etc. La physionomie de Bologne est originale , mais la ville est comme attristée par ces portiques irréguliers qui bordent les rues des deux côtés. Décidément les arcades sont commodes pour les piétons, mais affaiblissent l’animation d’une cité.

L’effervescence politique parait plus accusée à Bologne qu’à Florence. Les murs sont couverts de proclamations , de placards , de caricatures absurdes, de mauvais goût , indécentes môme , où les souverains sont figurés souvent en animaux , où l’on ne respecte pas plus le dessin quo la morale. Il y a ici de la démagogie dans l’air et on s’en aperçoit au style des feuilles qui se débitent dans les rues. Il y a une

SOUVENIRS D’ITALIE

assemblée, un club : des tribuns doivent instruire le peuple sur ses droits comme en 1848. Tous les abords de la Piazza Maggiore sont encombrés par des groupes de gens qui , sans exagération, par le chapeau feutre, le manteau rejeté sur l’épaule et la figure basanée , plus ou moins propre et rasée , ressemblent assez à des conspirateurs de mélodrames. Je n’aime pas ces visages et j’avoue mon impression sans me préoccuper de considérations politiques. Tous ces gaillards-là ont l’air excessivement heureux de trouver dans les incertitudes de leursituation un prétexte pour ne rien faire, semblables en cela à certains travailleurs que nous nous rappelons bien, en France. Là aussi, sur toutes les maisons , sont collés des placards avec cette inscription: Viva elnostroPe legitimo, Victorio-Emmnnuele II. C’est fort bien pour le moment, et d’ailleurs le gouvernement piémontais et ses agents ont eu plusieurs .mois pour faire naître et développer un si grand amour. Mais plus tard !

Jusqu’ici, m’assure-t-on, cet essai d’émancipation ne s’est traduit par aucun désordre. Il est vrai que les marchands se lamentent et que là, comme à Florence, l’invasion des étrangers voyageurs, ce grand commerce de l’Italie , est nulle; mais c’est un peu le propre des transitions politiques. Tout ce pays s’attend à la guerre.

Le personnel de l’ancienne administration est resté à Bologne , et le légat sort dans les rues sans être inquiété, ce qui prouve au moins en faveur du caractère des Bolonais. Ils ont d’autant plus de mérite à ne pas commettre quelques-uns de ces excès trop fréquents dans les mouvements populaires, que les incitations

VÉRONE

ne leur ont pas manqué. Les émissaires de Mazzini cherchent à lutter contre l’intluence du gouvernement piémontais, et soufflent la guerre civile et les représailles. C’est là le principal argument que fait valoir la bourgeoisie en faveur de l’annexion : chercher dans le régime constitutionnel un refuge contre les dangers de la démagogie et annuler Mazzini en se donnant à Victor-Emmanuel. Les élections vont avoir lieu sous ces diverses influences, mais le résultat sera probablement tout en faveur de l’annexion à la Sardaigne , avec ou sans la suzeraineté du pape. Car ce que j’ai vu et entendu me donne la persuasion que les populations de la Romagnc sont loin d’étre hostiles au saint-siège. Tous les monuments de leurs villes attestent au contraire leur attachement. Mais elles veulent une administration laïque , un régime constitutionnel ou libéral, et l’exclusion à perpétuité des troupes autrichiennes. Je crois que c’est le résumé le plus impartial qu’on puisse faire des vœux et des véritables tendances de ce malheureux pays.

Février 1860.

VÉRONE

De Bologne à Mantoue. — Un sergent français. — Les inondations du Pô.— La frontière autrichienne.— Mantoue.— Une caravane anglaise. — Vérone.

Il était temps de quitter Bologne : dès le lendemain de mon départ, la voie devait être presque exclusi-

42 SOUVENIRS D’ITALIE

vement envahie jusqu’à Plaisance par les convois mi litaires. Du reste, sur la route, à chaque station, et principalement à Modône, je remarquais des détachements des nouveaux soldats de l’armée de l’Italie centrale qui s’installaient dans les wagons pour être dirigés sur la frontière. J’arrive à Parme, même spectacle, même animation. De nombreuses compagnies de volontaires , beaux hommes pour la plupart, font l’exercice sur les places, sous le commandement des officiers sardes. On attend d’un moment à l’autre l’entrée des troupes autrichiennes sur le territoire. Farini vient d’arriver de Modène pour faire, avec un général piémontais dont on n’a pu me dire le nom, le dénombrement exact des forces militaires, dans l’éventualité d’une lutte prochaine. La duchesse de Parme a diton beaucoup de partisans, mais qui se séparent d’elle, ou du moins de son ministre, sur la question de l’intervention étrangère. C’est toujours le secours de l’Autriche qui complique la question. Quant au grand-duc de Modône, François Y, -archiduc d’Autrichc-Este, prince royal de Hongrie et de Bohême, feld-maréchal, propriétaire du régiment d’infanterie autrichien n°32, je confesse, en toute sincérité, qu’il semble jouir d’une médiocre popularité.

D’après les quelques réponses qui ont été faites à mes questions sur ce sujet, les Parmesans paraissent excessivement affligés et contristés du massacre du colonel Anviti. On m’a raconté de curieux détails sur cet odieux épisode de l’émancipation des duchés. Le colonel était universellement détesté, mais il y avait

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loin, dans l’esprit de la population, de cette aversion à d’aussi sanglantes représailles. Quelques misérables fanatiques, comme il en surgit si promptement dans toutes les révolutions, et surtout en Italie, ont été malheureusement aidés par la coupable faiblesse de la garde nationale. Des circonstances, que les journaux n’ont même pas voulu décrire, ont accompagné cet assassinai dans lequel les enfants, les gamins de Parme ont joué un rôle ignoble. Qu’on en juge par cette particularité. Pendant que des forcenés traînaient partout le corps du malheureux Anviti , assommé avec le poing avant qu’on lui eût tiré un coup de pistolet, les enfants s’étaient emparés de la tête détachée du tronc: ils l’ont promenée sept heures dans la ville, s’arrêtant à chaque place pour faire subir à Anviti un hideux interrogatoire. Pendant que ses camarades l’inlerrogaient sur les crimes qu’il avait commis, disait-on, unenfant, avec les mains, faisaitincliner la tête en signe de réponse affirmative... et les curieux riaient. Voilà certes une génération qui promet pour l’avenir et dont les Parmesans doivent bien augurer. Je voudrais savoir aussi quel sera devant l’ennemi l’attitude de ces gardes nationaux qui ont froidement, l’arme au pied, laissé assassiner un homme !

Parme est une grande, belle et riche ville, mais sans caractère et sans originalité , où je ne me suis pas arrêté longtemps : on s’y croirait à Nancy. Je me dirigeais sur Mantoue, et la position réciproquement hostile des deux pays, duchés insurgés, Vénétie autrichienne, ne rendait pas les communications d’une ex-

SOUVENIRS D'ITALIE

tréme facilité; je trouvai une voiture, sorte de coucou réformé, qui conduisait les voyageurs jusqu’à Casale- Maggiore, village situé sur le Pô, où campait un de nos régiments de ligne en observation. Parmi mes compagnons de route se trouvait un vieux sergent français , arrivé en droite ligne d’Avignon , où était le dépôt, pour rejoindre son corps à Casale-Maggiore, et qui , par son individualité bien tranchée, le calme un peu dédaigneux avec lequel il voyageait en Italie, for- * niait bien le type le plus original que j’aie vu du troupier français à l’étranger. Rien ne l’étonnait, il parlait partout et hardiment son français gasconnanl de la caserne, comme si c’eût été la langue universelle, et aux nombreuses stations que la diligence faisait dans les villages, rien n’était plus amusant que de le voir, lorsque son uniforme le faisait le centre d’un petit rassemblement de curieux, exprimer énergiquement son impatience aux badauds ébahis.

Avant d’arriver à Casale-Maggiore, il nous fallait traverser le Pô, à quelque distance du pont qui a été détruit pendant la guerre. La route, pour atteindre les bords du fleuve, était fort mauvaise, et quoique la voiture, pour franchir ce mauvais passage, fût traînée par deux chevaux et quatre bœufs, on avait fait descendre les voyageurs. Ce n’était pas sans difficultés que mon troupier s’était rendu aux exhortations du conducteur : il s’obstinait à rester à sa place en donnant pour raison « qu’il ne voulait pas rentrer crotté à son régiment .» Pour lui, Casale-Maggiore était son régiment! Il n’allait pas d’Avignon en Italie... il changeait de garni-

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son, voilà tout. Nous traversons le Pô 8urun immense bac où l’on a entassé bœufs, chevaux et voyageurs. — Sur l’autre rive , on remarque un mouvement singulier : on semble attendre un personnage, et je fais rire mon sergent en lui demandant si ce n’est pas à lui qu’est préparée celle réception d’apparence officielle. Des barques pavoisées aux couleurs italiennes sillonnent le fleuve ; une vraie musique de garde nationale de banlieue fait entendre des fanfares. — On attend Farini, qui doit venir se concerter avec le colonel du 11 e de ligne. Yoici comment j’apprends le numéro du régiment : A peine débarqué au milieu des pantalons rouges, que je revois, ma foi , avec plaisir, j’aperçois, placardée sur le quai de Casale-Maggiore , une affiche où est annoncée en grosses lettres « une grande représentation extraordinaire au profit des pauvres, donnée par la troupe du I e de ligne... composée de : la Rue de la Lune,.. J’ attends un Omnibus... Pierrot marchand de salade, etc. » Puis encore : « Pendant les enlr’actes, l’excellente musique du H c exécutera, etc. » Décidément , je n’avais pas besoin , chauvinisme à part , de voir l’uniforme et les sympathiques et franches phy- . sionomies de mes compatriotes pour savoir que des soldats français étaient là. C’est affaire à eux, du reste, que de se mêler aux populations au milieu desquelles les circonstances les font séjourner. Casale-Maggiore, un bourg de 3,000 habitants, avait déjà une tournure toute française, le café des officiers, le café des sousofficiers, des cantines, des boutiques, des magasins. — Pour terminer par un détail caractéristique , au mo-

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ment de monter dans la diligence qui doit nous mener de Casalc-Maggiore à Manloue, je vois un soldat portant dans scs bras une petite fille , tandis qu’un gros garçon le suit en tenant un pan de sa capote : ce sont probablement les enfants de son hôte qu’il promène ainsi complaisamment. Il serait impossible aux soldats allemands, bons, mais lourds et massifs, de captiver ainsi les bonnes grâces des mères et l’amitié des familles. Je vois passer mon sergent , camarade de voyage, qui me dit : Am revoir! comme si je devais le rencontrer prochainement dans une autre garnison.

Nous traversons de grandes plaines fertiles , mais baignées par les eaux. Le Pô est à la fois le bienfaiteur et l’ennemi de ce pays. Les inondations auxquelles toute cette contrée est exposée ont forcé , dès le XII e siècle, d’avoir recours à des digues, et on a adopté un système général d’endiguement par suite duquel le Pô, l’Adige et presque tous leurs tributaires sont actuellement maintenus entre des bords artificiels et très-élevés. Une partie du sable et du limon qui, dans l’état naturel des choses, serait répandue dans la plaine parles inondations annuelles, se dépose sur le fond du lit des rivières, dont la capacité se trouve ainsi diminuée ; il devient alors nécessaire d’extraire du fond une partie du dépôt et de la reporter sur les bords. L’exhaussement graduel de ces rivières est tel , qu’aujourd’hui elles traversent la plaine sur un fond très-élevé, comme les eaux qui coulent dans un aqueduc . La surface du Pô est plus haute, paralt-il, que le toit des maisons de Ferrare. Il est arrivé quelquefois

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qu’on s’est trouvé dans la nécessité d’élever les bords de l’Àdige et du Pô de près d’un pied dans une seule saison. Si la guerre avait lieu, il faudrait tenir compte de ces singulières dispositions géographiques, qui permettraient jusqu’à un certain point aux habitants de se retrancher, à un moment donné, darrière une inondation qu’on peut facilement amener.

Nous rencontrons encore dans un village un poste avancé , composé d’un bataillon français , puis nous arrivons à Guazzolo; nous sommes sur la limite de la frontière sarde, tracée par l’Oglio, qu’on traverse en bac. Encore une heure de route , pendant laquelle les voyageurs déchirent tous les papiers compromettants qu’ils peuvent avoir sur eux , et la diligence s’arrête. Nous sommes à Ritronlo , et les uniformes blancs des Autrichiens nous conseillent la discrétion et la prudence. On fait mettre à terre paquets et bagages; on fait descendre tous les voyageurs, qui doivent aller soumettre leurs passe-ports à l’inspection du chef de police ; ce chef est un Milanais renégat, un Gamberti qui a suivi les Autrichiens dans leur retraite de Milan, et qui outre-passo, comme cela arrive toujours, les instructions qui lui sont données. Il me faut indiquer d’une manière précise où je dois m’arréter et coucher jusqu’à mon arrivée à Venise. On fouille quelques voyageurs ; je ne suis pas du nombre, heureusement , et on inspecte minutieusement les bagages. On trouve dans ma valise, enveloppant divers objets, trois numéros du Nouvelliste de Rouen, que j’avais reçus poste restante à Florence, et on leur fait les hon-

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ncurs de la confiscation. Je cherche à me rappeler si ces numéros contiennent quelque chose (l’hostile à l’ Autriche. Je me prévaux de ma qualité de Français et réclame ces journaux avec une insistance que mes compagnons de route regardent comme une insigne audace. Les Tudesques me regardent d’un air embarrassé ; je vois que la qualité de Français les gène plus que toute autre considération de nationalité. On me salue poliment, mais on garde le Nouvelliste. Si encore ces gens-là s’abonnaient !

Nous traversons toute une série de remparts, de fortifications en terre-pleins bordés de sentinelles et de canons, puis des ponts massifs et des ponts-levis jetés sur les bras du Mincio ; nous entrons enfin àMantoue, dans l’une des quatre places du formidable quadrilatère. A peine avons-nous passé la première porte , qu’un détachement autrichien fait de nouveau arrêter la diligence. On redemande les passe-ports et on ne les rend pas. Les voyageurs, une heure après leur arrivée, devront aller les chercher à la direction de la police.

Mantouc est placée au milieu d’une sorte de lagune artificielle formée par les eaux du Mincio. Ainsi, l’élargissement du lit du fleuve, à l’aide de digues, forme au nord ce qu’on appelle le lac Supérieur; puis s’étendent au-delà du pont Saint-Giorgio, le lac du Milieu, et enfin le lac Inférieur. Un canal, qui divise la ville en deux parties , forme à sa sortie un port pour les bateaux qui viennent du Pô et, par lui , de la mer Adriatique. Des chaloupes canonnières pourraient fort bien , en profitant de cette accumulation de bas-

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sins artificiels, venir ainsi détruire les ouvrages avancés de la ville. Là aussi je retrouve tous les symptômes d’une guerre prochaine. Le chemin de fer transporte des obusiers et des canons; les soldats s’exercent au tir ; on redouble de surveillance et de rigueur à l’égard des habitants ; des patrouilles circulent même le jour dans les rues ; le gouverneur vient d’être destitué comme trop doux. Et c’est là pourtant la patrie de Virgile ; et sur cette Piazza Virgiliana, emplacement d’un marais desséché par les Français pendant leur courte occupation, devant la statue du poëte surnommé le Cygne de Manloue , les fanfares autrichiennes sonnent la retraite chaque soir à huit heures , en même temps qu’un coup de canon vient l’appuyer de sa voix menaçante !

Il y a 4,000 Autrichiens dans la ville , mais on attend des renforts. Tous ces soldats allemands ont d’assez bonnes figures, et, partout ailleurs qu’en Italie, ils cesseraient d’être antipathiques , même aux Italiens. Leur pantalon collant sous la longue capote, leur donne toujours l’air de se promener en robe de chambre. Ils me paraissent bien équipés et bien armés.

Par suite d’un quiproquo entre moi et le maître d’hôtel , je n’ai pu partir le soir pour Vérone. Je me suis trouvé un instant sans passe-port, entre la station du chemin de fer, située à une lieue de la ville, et la première porte des fortifications , avec la perspective de coucher à la belle étoile et sur les bords du lac Supérieur. Heureusement, on a compris que je ne venais

SOUVENIRS D’ITALIE

pas m’emparer de la ville ; on m’a laissé rentrer, et j’ai pu retrouver le maudit passe-port, qui déjà se constellait de visas hiéroglyphiques.

Je me suis demandé pourquoi il y avait des hôtels à Mantoue, puisque les étrangers n’y viennent pas ; et ils ont bien raison, car on ne leur fait pas précisément un cordial accueil. Je retrouve à IM quila d’Oro l’unique voyageur que j’aie rencontré à Florence. C’est un Anglais d’au moins un métré et demi de tour; il est en force , du reste , pour aller en pays suspect : il est accompagné de son fils, long comme un mât de cocagne, de sa femme à lunettes bleues, le guide Murray à la main; puis viennent en serre-file quatre filles à tête busquée, avec des pieds gigantesques, suivant maman comme deux couples de grues effarouchées. On ne pouvait dire que celles-là eussent des figures de keepseake anglais. Quand les Anglaises se mettent à être laides, elles le sont avec une conscience et une intrépidité qui leur donnent le pas, sous ce rapport, sur le beau sexe de toutes les nations. Le chef de cette intéressante famille est évidemment choqué de tout ce qu’il voit depuis qu’il est sur le territoire de la Vénétie, et, au déjeuner, je crois comprendre qu’il se propose d’en écrire quelques mots au Times.

En une heure , le chemin de fer nous a conduits à Vérone; nous avons vu en passant la petite ville de Villafranca, qui vient de recevoir d’un événementmémorable une récente célébrité. A Vérone , les formalités recommencent, et, pour une demi-journée de séjour, il faut passer une heure à subir l’inspection des

VfiRONE.

commissaires autrichiens , avec escorte militaire fort imposante. Dès que j’ai obtenu un certificat d’allure inoffensive , je me hâte de parcourir cette ville , qui , avec ses vieilles murailles flanquées de tours, ses ponts, dont les parapets sont des créneaux, ses longues rues et ses souvenirs du moyen âge, a, comme dit Valéry, un grand air qui impose. Je visite les Arènes, qui contenaient 50,000 hommes, où le Dante prit, dit-on, l’idée des cercles de son enfer, et dont quelques vomitoires sont occupés aujourd’hui par des boutiques de marchands de ferraille ; les monuments de Scaliger, les principales églises, et enfin le tombeau de l’amante de Roméo. Ce prétendu sarcophage de Juliette est une grande auge en pierre située dans un jardin , au bord de l’Adigc. On me raconta que l’archiduchesse Marie- Louise, vedova Napoleone, avait fait monter un collier et des bracelets de la pierre rougeâtre dont ce tombeau est formé. Le sarcophage est déjà fort ébréché par les coups de ces petits marteaux que les Anglais portent avec eux en voyage pour mutiler les statues et les monuments au profit de leurs musées particuliers.

Toutes les impressions artistiques s’effacent à Vérone devant le spectacle des fortifications qui enserrent la ville et embrassent tout un vaste périmètre au dehors. Les Autrichiens ont accumulé là des millions, puisque , depuis leur prise de possession , ils n’ont cessé , et surtout depuis la dernière guerre, d’ajouter retranchements sur retranchements. Plus de 30 à 40,000 hommes sont derrière ces remparts avec d’é-

SOUVENIBS D’ITALIE.

normes approvisionnements. Les fortifications consistent principalement dans une série de talus hérissés de canons et dont l’approche est défendue par de larges fossés. L’ensemble est d’un aspect formidable, et pourtant, sans avoir des connaissances spéciales, on se demande si ces travaux de défense répondraient bien, comme efficacité, au but pour lequel on a englouti tant d’argent.

Février 1860.

VENISE

Les passe-ports. — Le grand canal. — Povera-Venezia. — Les puits. — Les pigeons de Saint-Marc. — Les marionnettes. — La musique autrichienne. — Une reine déchue.

Me voici arrivé au but principal de mon voyage : depuis quelques jours je suis dans celte ville fantastique qui a inspiré tant de riches imaginations, tant de rêves, tant de chefs-d’œuvre de l’art et de la littérature, quia réuni tant de gloires, dont l’histoire est un roman, dont le deuil est encore maintenant une poésie. On m’avait conseillé d’aller à Rome , à Naples ; mais combien d’admirations banales , d’hommages vulgaires se sont exprimés devant ces deux villes : tandis que Venise, par sa position géographiquement excentrique , par la répugnance qu’inspirent aux étrangers les ombrageuses formalités de la police autrichienne , échappe plus qu’aucune de ses sœurs d’Italie aux indiscrètes

VENISE

curiosités des touristes. Je me promets de visiter un jour la cité éternelle et Naples , mais j’avais un désir impatient de voir Venise , même Venise triste et résignée, pleurant au milieu des lagunes de l’Adriatique une liberté qu’un instant elle avait pu entrevoir. Je m’étais préparé pour cette visite comme pour un acte important; je ne m’étais pas contenté des notions sommaires du guide ; je m’étais d’avance, en lisant Byron , Georges Sand, Valéry, Ruskin, Charles Blanc, Jules Lecomte , approvisionné d’histoires et de souvenirs ; c’était l’armure avec laquelle j’allais , paladin normand , à la recherche du palais enchanté. Et maintenant que j’ai vu, je m’applaudis d’étre venu, jusqu’au point de regretter de partir. Partout ailleurs que dans ces lettres rapidement écrites, sans prétention surtout, je donnerais carrière à mes impressions, si je n’étais un peu de l’avis de l’infortuné Léopold Robert, qui signalait comme un danger tout ce qu’on écrivait sur Venise, et dont le résullat le plus immédiat était d’attirer les profanes et surtout les membres de l’immense famille de M. Prudhomme.

Au départ de Vérone, après avoir traversé l’Adige, j’étais au cœur de la Vénétie. A partir de Vicence, une grande et belle ville où l’on conserve comme un témoignage précieux de barbarie les morceaux d’une grande toile de Véronèse, hachée en 1848 par des soldats autrichiens , la voie traverse de magnifiques champs sur lesquels vient empiéter sans cesse, au délrimenldel’agricullure, un système parasite de fortifications. Nous avons passé Padoue. Lavoie continue

SOUVENIRS D’ITALIE

à travers une plaine liasse de plus en plus coupée de canaux, côtoie des forts et... s’élance au milicude la mer. L’illusion est complète : des deux côtés d’un immense viaduc, on ne voit que la lagune; ce viaduc, établi sur pilotis, a une lieue de long, et cette entrée dans Venise répond bien au caractère romantique de la ville.

Nous sommes arrivés: nous sommes ii Venise, mais nous sommes en Autriche , et pour qu’on ne l’oublie pas, une série de ces uniformes blancs ou de ces grandes capotes grises , dont la route est semée depuis Vérone, vous indique un bureau moitié militaire, moitié de police ; ce n’est plus l’animation qui règne dans une gare en France à l’arrivée d’un convoi : il semble qu’on entre dans une immense nécropole.

Les voyageurs se dirigent vers l’ofFice, où il faut subir un examen préalable. Cinq employés sont assis devant un grand bureau : derrière eux se tient un détachement de soldats , le fusil au pied. Près de la porte sont placés deux commissaires, dont l’un, sanglé comme un paquet dans son uniforme , la figure ensevelie sous d’épaisses moustaches qui lui donnent l’air d’un bonnet à poil, est salué avec un respect craintif, c’est le mot, par les voyageurs de toute condition, à mesure qu’ils défilent devant lui en déposant sur le bureau leurs passe-ports. Souvenir classique ou plutôt romantique à part, ce gros homme , à la physionomie rébarbative et rogue, me faisait l’effet du chapeau de Gessler salué par les Suisses. Sans être précisément un Guillaume Tell ettout en me soumettant

VENISE

à la formalité du passe-port, je me donnai la satisfaction de ne pas me découvrir devant ce gros tudcsque , et j’augmentai la surprise que cet acte de témérité parut causer, en demandant à voix haute et en très-bon français où je pourrais reprendre mon passe-port dès qu’il aurait été examiné. Tous les regards selevèrent sur moi , je crus un instant que j’allais être arrêté pour propos séditieux. Enfin , on me remit un petit bulletin imprimé sur lequel mon nom était inscrit ; on me fit voir du doigt, sans parler, un avis publié en allemand , en italien et en français , où il était dit que chaque voyageur devait, vingt-quatre heures après son arrivée ù Venise , se rendre avec ce bulletin à la direction de la police. On lui remettrait son passeport en lui indiquant combien de jours il lui était permis de rester dans la ville. Cela débutait bien.

J’arrivai le soir à Venise. Je choisis une gondole parmi celles qui se pressaient en guise de fiacres aux abords de la gare, et, installé dans la petite cabane à toit cintré, recouverte de gros drap noir ou felsc, je me fis conduire, en traversant la ville par le grand canal , à la place Saint-Marc. C’était bien la mystérieuse Venise , la plus étrange ville du monde, la ville qui ne connaît ni le bruit ni la poussière. Le pied de ses maisons et de ses palais est dans la mer, ses rues sont des canaux, ses voitures sont des gondoles. On n’entend que les mots d’avertissement échangés par les gondoliers ù l’angle des rues, ù l’approche des ponts, pour éviter les rencontres. Un silence si complet, si absolu dans une ville qui compte 20,000 mai-

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sons et 130,000 habitants, me sembla singulier. En débarquant dans une rue, derrière la place Saint-Marc, je demandai à un des rameurs pourquoi , à sept heures du soir, la ville paraissait si complètement endormie , si elle était toujours aussi muette, aussi dépourvue d’animation. Cet homme, après s’étre assuré que j’étais Français, médit en soupirant et d’un ton plaintif qui me fil impression : Povera Yenezia! et ces mots, je devais les entendre à chaque instant comme un refrain lugubre, pendant mon séjour : Povera Yenezia !

Après avoir subi un premier examen à l’arrivée , il me fallut encore me soumettre aux investigations de mon maître d’hôtel. Ces pauvres diables sont euxmêmes les instruments forcés d’une véritable police exercée à l’égard de leurs hôtes. Tous les jours , ils doivent aller à la direction porter les notes qui concernent les voyageurs , et ils sont responsables , jusqu’à un certain point, des négligences qui auraient été commises. J’ai gardé, comme preuve de ce déploiement de précautions prises à l’égard des étrangers , un exemplaire du bulletin imprimé que l’on me fit remplir sous ce titre : Notifica dell’albergo la Lima S°-Marco ail ascensione; il comportait les chapitres suivants : Cognome e Nome; Eta è condizione del forestière ê dellepersone di compagnia. — Luoco di nascila è domicilio. — Giorno dell’arrivo. — Provenenzia. — Giorno délia partenza. — Direzione. — Ricapilo di Yiagio cui è munilo. Maintenant, il y avait une colonne observations qui me parut très-élastique,

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et le maître dell’albergo la Lima m’apprit que, dans cette colonne, il devait publier toutes scs observations sur le voyageur, ses allures, sa mine , etc. ; fort heureusement, il n’a pas intérêt à provoquer le départimmédiat de ses clients, autrement une simple indication équivoque de sa part aurait pu motiver mon expulsion. On ne m’avait pas trompé sur la défiance de la police autrichienne. Tout cela était fort ennuyeux , mais il fallait se résigner. Par une chance que j’eus lieu de bénir, mon passe-port me donnait une qualification rassurante, autrement, si la profession de journaliste français y avait été mentionnée, surtout après les récents bavardages d’Alexandre Dumas , j’aurais dû bien certainement rebrousser chemin dès Manloue.

Enfin, tout alla pour le mieux, et, sur ma demande, on me remit àla direction de la police mon passe-port , avec la permission de rester une semaine à Venise ; c’était plus que je ne désirais.

On devine que ma première visite fut pour la place Saint-Marc, qui rappelle notre Palais-Royal , et surtout cette splendide Piazelta qui la termine jusqu’à la mer, et où se trouvent toutes ces curiosités , toutes ces merveilles qui ont fait comparer Venise à un riche pirate retiré des affaires ; j’admirai les deux colonnes de granit surmontées , l’une de Saint-Théodore sur son crocodile, l’autre du lion ailé de Saint-Marc; la Libreria Vecchia, le Campanile, de cent mètres de hauteur, avec un escalier si large que Biron a pu le gravir à cheval ; la Loggia , ce charmant petit édifice revêtu de marbres , de bronzes et de statues ; les trois

SOUVENIRS D’ITALIE

mâts où l’on arborait jadis les étendards de la république , la Tour de l’Horloge , la basilique Saint- Marc, d’architecture byzantine , enrichie d’une profusion des plus beaux marbres orientaux, de sculptures, de bronzes , de dorures et de mosaïques, où l’on compte cinq cents colonnes de marbre vert antique , de porphyre , de serpentine , enlevées à la Grèce et à Constantinople, bizarre assemblage qui fait du temple un monument unique et original , conservant , malgré la prodigieuse richesse de ces matériaux , un caractère austère et éminemment religieux ; les chevaux de bronze qui ont orné un instant l’arc de triomphe du Carrousel , enfin le palais ducal , ce Capitole de l’aristocratique Venise.

Je ne saurais dire avec quelle curiosité j’ai visité cet ancien palais des doges, d’un aspect si grandiose et si original, qui contribue, avec les autres monuments , par un mélange de style ogival et byzantin , à donner à Venise cette physionomie à la fois italienne et mauresque. Et puis , quelles richesses et quels souvenirs : l’escalier des Géants , où se faisait le couronnement du doge ; l’escalier d’or, la place où aétô décapité Marino Faliero , les deux citernes de bronze où viennent puiser de l’eau les Auvergnates de Venise, ces petites paysannes du Frioul, dont le costume national est si coquet et si pittoresque, etc. ; la salle du Grand Conseil, un musée magnifique , où des chefs-d’œuvre duTintoret, de Palma le jeune, de Véronèse , de Bassano et du Pordenone ont immortalisé les fastes de la république! Dans la frise, autour de la salle,

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sont les portraits de soixante-seize doges. A la place qu’aurait dû occuper Marino Faliero est un tableau noir, avec une inscription : Ilic est locus Marini Falieri, decapitali pro criminibus. Du balcon de la grande fenêtre , on embrasse toutes [les lagunes. De là , me dit le cicerone du palais , on apercevait fort bien , pendant la dernière guerre d’Italie , par-dessus le Lido , dans l’Adriatique , la flotte française. Au pied du palais, sur le quai des Scbiavoni , le peuple , en dépit des patrouilles autrichiennes, restait alors des journées entières les yeux tournés de ce côté. — Povera Venezia !

Rien n’a changé de place dans le palais des doges : j’ai pu voir dans l’antichambre du Conseil des Dix une ouverture placée extérieurement à côté de la porte , ouverture autrefois masquée par une tête de lion en marbre , dans la gueule ouverte duquel se glissaient les dénonciations ; dans la salle des Trois , dei capi, le couloir qui conduisait aux prisons , la salle du Sénat, où les sièges sont encore rangés pour une séance (seulement l’Autriche a appliqué son aigle noir à deux têtes sur le trône du doge) ; la salle du collège, où l’on recevait les ambassadeurs; puis les appartements du doge, sa chapelle, etc., autant de musées dont les plafonds sont des tableaux !

Précédé de deux torches , je suis descendu dans ces sombres cachots qu’on appelait les puits. J’entrai dans l’un d’eux ; là avait été enfermé le général Carmagnola. On ne voulut pas le torturer par ce bras qui avait glorieusement servi la république , on lui brûla

SOUVENIRS D’ITALIE

la plante des pieds. Une planche sur quatre ais, des murs épais et suintan-ts , un air fétide ! Quelle torture c’était déjà qu’un si affreux séjour ! Dans cet autre cachot, on a pu déchiffrer une inscription que mon guide me lit couramment :

Di chi mi fido, guardami eddio !

Di chi non mi fido, mi guard'io.

« Dieu me garde de celui auquel je me fle,

« Je me garde moi-même de celui dont je me défie. »

Quelle belle confiance engendrait un tel régime de terreur ! Au bout de ce couloir, où il faut marcher baissé , était une pièce étroite où avaient lieu les suppressions. On faisait asseoir le condamné sur une chaise, on lui passait une mince corde autour du cou et en deux tours de garrot on l’étranglait. Une petite porte s’ouvrait, elle donnait sur le canal, le cadavre glissait dans une gondole et on allait le jeter dans le canal Orfano. Mon guide, faisant tousles gestes et ce simulacre d’exécution , sous terre , entre deux torches, me donnait le frisson. Il me conduisit dans ce fameux pont des soupirs, sorte de sarcophage suspendu au-dessus du canal, et qui conduisait du palais ducal aux prisons, résidence de six magistrats , signori di notte al criminal. A deux pas de là , les prisonniers qui passaient pouvaient voir, à travers les dentelures du marbre sculpté, la foule qui allait insouciante sur le pont de la Paglia. Quels lugubres souvenirs ! On se croit au XIV e siècle; il semble qu’on va voir passer tous les complices de Marino Faliero ,

VENISE

et, à leur tôle, l'architecte du palais, Calcndario, qui sera étranglé là où nous avons vu une sellette au milieu d’une sorte de réduit ! Mais une porte basse s’ouvre :,vous faites un pas, vous êtes sous le vestibule de la façade qui donne sur la mer ; vous êtes transporté du passé au présent. Devant vous est une guérite, ornée de ces bandes jaunes et noires que vous rencontrez aûssi souvent en Vénétie que la croix blanche de Savoie dans la Romagnc elles duchés. Derrière de fortes grilles qui les séparent du quai des Esclavons , sont les soldats autrichiens en permanence , gardant huit canons chargés , la gueule dirigée sur laqdace Saint- Marc !

Cet appareil militaire, vous le rencontrez partout, sinistre et menaçant. C’est, à cinq heures du matin, un coup de canon tiré sur le canal qui fait faire un soubresaut à toute la population ; ce sont des petites patrouilles de deux soldats, se promenant en plein jour . le fusil chargé sur le dos, et à pas lents, comme de bons bourgeois, sauf qu’ils ont pour consigne, au moindre mot, au moindre geste suspect, de tirer sur les passants; pauvres Allemands, victimes eux-mêmes d’une discipline implacable, et qui deviennent ainsi les instrumenlsdelapluslourde des dominations, celle qui se sait abhorrée. Ce sont encore ces officiers autrichiens, élégants, distingués mêmes, mais que celle antipathie de la population, qu’ils sentent peser sur eux, ces railleries, ces mots insultants, partis on ne sait d’où, proférés en plein jour avec éclats de rire sardonique , Solferino, Magenta, rendent impertinents, vindicatifs,

SOUVENIRS D’ITALIE

et, pour employer le mot juste, rageurs. Que de choses dans les regards qu’ils échangent avec les jeunes Vénitiens!

Du reste , si le peuple ne peut faire aucun effort pour secouer ce joug de fer, il emploie largement la ressource des vaincus : il se venge par des piqûres d’épingle qui exaspèrent toutes ces têtes germaniques. Entre la lourde intelligence des uns, je parle surtout des soldats , et cet esprit vénitien si fin , si subtil , si incisif , la lutte n’est pas possible , et l’Europe entière rit d’une plaisanterie cruelle des opprimés , que les oppresseurs en sont encore à comprendre quel en peut être le sens. Ainsi, rien n’est plus authentique que ces anecdotes qui ont circulé partout, et qui, autant que des faits sérieux, dénotent entre les deuxracesune séparation profonde , qui rend toute assimilation impossible. Les Autrichiens séjourneront cent ans en Italie , qu’ils ne parviendront pas à y prendre pied , à s’y implanter. Cela est si vrai , qu’il est défendu aux soldats d’avoir aucun commerce avec les habitants. Ce n’est même pas une occupation militaire , c’est un campement en pays ennemi.

On sait par suite de quelles moqueries de la part des uns, de quelles farouches impatiences de la part des autres-, a été fermé le théâtre de la Fenice , que j’ai visité, et qui est bien , avec la Scala, l’un des plus beaux théâtres du monde. On pouvait croire que toute manifestation hostile cesserait, mais la guerre n’en a continué qu’avec plus de variété dans les moyens. On s’est d’abord servi de pigeons, ces gentils habitués de

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la place Saint-Marc , qui sont aussi une des curiosités de Venise. Jadis nourris aux frais de la république , par suite de je ne sais quel service important rendu par l’un d’eux dans la transmission d’une nouvelle, ils sont restés depuis des siècles les commensaux chéris de la population. Que dis-je , ils sont rentiers. La comtesse Lorcnzo leur a légué une somme considérable, dont la rente est affectée à leur nourriture. Aussi , dés que l’horloge chaque jour a frappé les coups de deux heures, voit-on arriver à tire-d’aile, des profondeurs de la basilique, leur séjour de prédilection , des milliers de pigeons qui viennent prendre leur part de la distribution de grains et de pain qui leur est faite. Or, un jour, l’un des petits pensionnaires . laisse voir en voletant une large cocarde italienne attachée à son cou; le peuple de rire et d’applaudir, les officiers de faire siffler leurs cannes d’un air menaçant. Le pigeon factieux , poursuivi par dcssoldats, se réfugie dans la basilique , où , sans respect pour le saint lieu, on le tueà coups de bùton. Elle lendemain, à l’heure où les officiers autrichiens se rendent au café Quadri, ils trouvent sur une large bande une inscription italienne dont voici le sens en un mauvais vers :

Cest pour tuer clés pigeons qu’ils portent une épée.

Une autre fois , tous les pigeons naturellement blancs sont devenus tricolores, et la chasse d’être faite par les soldats avec une animosité qui amuse fort le public ; puis il y a encore des ballons volants , tou-

64 SOUVENIRS O'iTALTE.

jours aux couleurs italiennes, qui, à un moment donné , planent sur la ville , sc promènent sur la Piazella, et maintiennent, la tête en arrière et le nez en l’air, une centaine d’Autrichiens qui en épient la chute pour les déchirer. Il est bien entendu que tout ceci ne se fait pas sans quelques arrestations. Elles s’opèrent la nuit cl, comme il y a état do siège, le procès n’est pas long; les suspects sont expédiés, au désespoir des familles, dans les prisons militaires d’Allemagne. C’est là le triste côté de la médaille.

Si on a fermé la Fenice, le peuple a gardé scs deux théâtres de marionnettes, et il s’en sert largement pour satisfaire ses rancunes. Ces deux théâtres sont installés à quelques pas de la Piazella, sur le quaides Esclavons , et ont une vogue que la nature des représentations fait facilement concevoir. Les mésaventures de Polichinelle sont un prétexte continuel à do piquantes allusions que le public accueille toujours avec des rires frénétiques. Tout ce qui est battu par Polichinelle, que ce soit le commissaire, le chat ou il Gigo, est toujours le ludesque, et toute celte burlesque histoire est assaisonnée de la manière la plus drôle par les gazouillements du dialecte vénitien. De temps à autre , Vimpressario téméraire est mis pour huit jours en prison, mais le théâtre ne chôme pas pour cela. Des amis dévoués prennent sa place et Polichinelle recommence à raconter comment son habit blanc a besoin d’tkre battu, ce qui fait immédiatement partir cette réponse dans l’auditoire : « Comme à Magenta. »

VENISE

Qu’on ne s’y trompe pas, ce sont de tristes symptômes, et le voyageur impartial ne peut s’empêcher d’en conclure que c’est une situation intolérable. Quand depuis un demi-siècle et plus, un gouvernement étranger est établi dans un pays, quand son œuvre d’assimilation est restée aussi .stérile, quand sa domination ne peut se poursuivre que par l’intimidation et la funeste ressource des châtiments , quand il est obligé d’entretenir dans ce pays l’ensemble le plus dispendieux de forces et de travaux militaires, quand cette longue occupation n'a servi qu’à le rendre plus impopulaire qu’au début , malgré les sacrifices immenses d’argent et d’hommes , ce qu’il a de mieux à faire, c’est d’abandonner la partie et de laisser ceux qu’il opprime se gouverner à leur guise. Tout le monde y gagnerait : la Vénétie, l’Autriche, la morale politique et la paix de l’Italie.

J’avais des lettres de recommandation pour les familles les plus notables de Venise , et il me devenait facile de contrôler, par le jugement de la partie intelligente de la population , mes impressions de la journée et les propos recueillis ça et là. La domination autrichienne inspire une répugnance universelle. « Nous aimerions peut-être , me disait un descendant d’une illustre famille, les Autrichiens en Autriche, mais nous les exécrons à Venise. En 1849 , nous avons fait un suprême mais impuissant effort pour les chasser. Nous avons dernièrement espéré un instant que nous partagerions les heureuses destinées de la Lombardie. Le sort ne l’a pas voulu. Il nous reste la res-

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source de l’exil ; 100,000 d’entre nousonl déjà émigré. Quand la population sera partie et qu’au milieu des lagunes il ne restera plus que les maisons vides, les palais etlcs monuments déserlsde celle qui fut Venise, l’empereur d’Autriche s’apercevra enfin, sans doute, qu’un désert n’est plus une province, et que jamais la ville qui fut reine de l’Adriatique ne reconnaîtra les Allemands pour ses maîtres. »

Je l’ai déjà dit , celui qui me parlait avait un beau nom, inscrit dans les fastes de l’antique république ; il ne conspirait pas, il gémissait. Il ne voulait plus sortir, disait-il, que dans sa gondole; là au moins, glissant sur les canaux , autour de laplace Saint-Marc, du Rialto ou delà Giudecca, il évitait de voir un habit blanc ou les couleurs jaune et noir. La haute société de Venise était en deuil depuis une semaine; tous les jours plusieurs de ses membres étaient arrêtés, et parmi eux des Morosini, des Cornaro, des Mocenigo, etc.

J’avais assisté , sur la place Saint-Marc , à celle manifestation dont les journaux ont parlé. Tous les deux jours, la musique militaire autrichienne, une excellente musique , vient exécuter des symphonies, et on peut dire qu’elle joue dans le désert. Mais les dimanches et jeudis, il se passe quelque chose de particulier. Avant deux heures de l’après-midi , une population compacte, empressée, turbulente, emplit la place Saint- Marc. Les instrumentistes autrichiens , protégés par un détachement , sont au centre ; mais , aux premiers accords, c’est un sauve-qui-peut général. La foule

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s’écoule de tous côtés et disparaît en un clin d’œil, laissant complètement seuls l’orchestre militaire, le détachement et tous leS officiers, qui regardent avec colère, avec menaces , celte fuite injurieuse.

Toutes ces observations , intéressantes et pénibles à la fois, ne m’empèchaientpasde remplir consciencieusement mes devoirs de touriste. J’avais visité les églises, l’Académie des beaux-arts , les monuments, ces palais mêmes à colonnes mauresques dont les escaliers de marbre descendent dans l’eau. J’avais vu le palais Pisani, où se tua Léopold-Robert; le palais Cavalli, habité par le duc de Bordeaux; le palais Rezzonico, qui appartient à l’infant d’Espagne ; le palais Mocenigo, où lord Byron composa le Don Juan et Marino Faliero; le palais Corner Spinelli, qui appartient à M l,e Taglioni , ainsi que la Càd'Oro; le palais Vcndramin-Calcrgi , aujourd’hui à M mo la duchesse de Berry. D’autres sont devenus : entrepôt de tabac , caserne autrichienne, mont-de-piété, etc. Je n’avais pas oublié l’arsenal, ni même les îles Saint-Lazare, Murano , et ce fameux Lido , qui fut à Venise mon seul désappointement. Cette promenade si vantée par les Vénitiens , et chantée par lord Byron qui y faisait des excursions à cheval , n’est qu’une longue digue de sable qui protège Venise contre l’Adriatique. C’est enfin une plage désolée où , en outre du fort Saint- André et des guérites autrichiennes , on ne voit que quelques cultures maraîchères, éparses au milieu de terrains incultes et dévastés. C’est beau , peut-être , mais d’une beauté sauvage, et je m’étonnais beaucoup

SOUVENIRS D’ITALIE

que les dames de Venise, du temps où les dames de Venise consentaient à se distraire, vinssent là, comme aux bains de mer à la mode., prendre le café et les glaces !

J’étais resté plusieurs jours à Venise et j’avais, de. toutes les forces de la curiosité, épuisé, pour une première visite du moins , le spectacle de toutes ses merveilles et de toutes ses étrangetés. Aux souvenirs que je me préparais , se mêlaient les tristes impressions que faisait naître en moi la situation actuelle de Venise. Que deviendrait-elle? Cette décadence qui avait commencé le jour où son dernier doge impuissant proclamait lui-même sa déchéance , devait-elle se continuer? S’il était vrai que la mer Adriatique s’élevât d’un demi-mètre par siècle , comme une Pompéï d’un nouveau genre, et par une mort digne d’elle, Venise , avec ses palais et ses chefs-d’œuvre , devaitelle un jour s’abîmer sous les flots ? Ou bien pouvaitelle espérer que ce mouvement d’émancipation italienne, dont l’Empereur venait de donner le signal , préparerait un jour sa résurrection? C’est ce que je demandais aux Vénitiens eux-mêmes, lorsque, désespérés, ils m’interrogeaient sur cette France assez sûre de sa force et de son autorité pour préparer â son loisir les destinées des autres nations.

Chose singulière, ballottée dès le commencement de ce siècle entre l’Autriche et la France, Venise auraitdû peut-être avoir autant de motifs de se défier de l’une que de délester l’autre. Elle avait mérité que Napoléon, par le traité de Campo-Formio , comme par un cliâti-

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ment que le temps devait aggraver, la donnât aux Allemands. Nous aussi , nous y avions exercé ce qu’elle appelle une domination étrangère. Son lion de Saint-Marc , avec ses chevaux de bronze et ses tableaux, avaient été grossir à Paris les dépouilles rapportées par le vainqueur, et s’ils étaient revenus , ce n’était qu’après avoir perdu, les chevaux leurs dorures, le lion ses yeux de rubis. Et cependant les Vénitiens aimaient les Français. Ils parlaient avec orgueil de Napoléon I er et des traces que son puissant génie et sa volonté de fer avaient laissées parmi eux : il avait fait construire la digue de Malamocco, créé les jardins publics, assaini la ville, rendu la place Saint-Marc plus régulière. Que sais-je? L’Autriche, qu’a-l-elle fait, qu’a-l-elle recueilli?

Et cependant, si ce joug était un jour secoué , que ferait Venise de sa liberté? Serait-elle annexée, elle aussi, au Piémont? J’en doute fort; il y a un monde entre Venise et Turin. Peut-être réclamerait-on pour elle les honneurs de l’autonomie, mais sous quelle forme? Qui pourrait faire revivre la Venise des doges? Le percement de l’isthme de Suez, cicatrisant les profondes blessures faites par la découverte de l’Amérique et du passage du cap de Bonne-Espérance, lui rendrait-il sa puissance commerciale? Y a-t-il enfin dans celte population , fatiguée par la domination , plus vive que ferme, impressionnable, nerveuse, assez de ressort pour qu’elle puisse fournir une nouvelle carrière ? De jeunes patriciens me répondaient en faisant eux-mêmes l’i\veu que l’habitude de se

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lever lard, de veiller lard, même dans les classes inférieures, l’absence de travail énergique, l’abus du café surtout, avait pu amener une dégénérescence morale. Mais c’était là un mal dont le remède serait trouvé le jour de l’émancipation. Cette dégénérescence, chez le peuple, était surtout le résultat d’une misère qui n’avait jamais été plus âpre que cette année. En effet, j’avais vu dans la fabrique de perles, àMurano, l’affreuse pâte de maïs dont les ouvrières faisaient leur unique nourriture , et quand je n’aurais pas eu cette preuve , elle m’aurait été fournie par cette foule de gens hâves et déguenillés qui se pressaient aux abords des bureaux de loterie. « Quand le peuple est malheureux, me disait M. de T..., scs idées se tournent vers les funestes séductions du jeu ; il y en a là-dedans qui ont vendu leurs paillasses pour courir les chances du qualerne , et l’Autriche en profite. »

Je me suis laissé aller à en écrire plus long que je ne voulais, et ce n’est pas ma faute. A ma place, bien d’autres eussent été entraînés par tout ce que ces sensations ont à la fois d’attrayant et de douloureux. Je partais le ^latin à six heures, en longeant de nouveau le gfand canal. Un ami que j’avais eu la bonne fortune de rencontrer au célèbre café Florian , le docteur Fauvel , le spirituel auteur d’une brochure sur le docteur Noir, venait me chercher en gondole pour nous rendre au chemin de fer. La cité était ensevelie dans un profond sommeil qui n’était interrompu que par les clairons des Autrichiens sonnant la diane.Nous

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allions quitter celle ville qui prend si complètement l’imagination , non-seulement par la splendeur des souvenirs historiques et par celle de l’art, mais encore par la poésie mystérieuse d’un passé plein de fêtes, de courtisanes , de licence et de drames sombres, — passé où il y a des fautes et des crimes , mais qui est cruellement expié. Pendant que le wagon nous emportait sur le viaduc, à travers les lagunes, nous cherchions encore à. distinguer les lumières de quelques gondoles qui glissaient sur l’eau. Nous disions adieu à cette reine déchue de l’Adriatique. Povera Venezia !

Mars 1860.

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L’Italia fara da se. — Souvenirs de Solferino. — Les Troupes françaises à Milan. — Le Dôme. — Les Milanais.

Plus j’avance dans cette partie de mon voyage , plus la politique prend de place dans me 1 ' impressions. Toute cette riche contrée que je viens de traverser évoque les souvenirs récents de la guerre : on s’y prépare même avec une telle hâte qu’il semble que du jour au lendemain elle va éclater de nouveau. Les Autrichiens espèrent venger sur les Piémontais, livrés à leurs propres forces, l’humiliation des défaites qu’ils n’auraient pas subies sans la puissante iuter-

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vention de la France. Les Piémontais et les Italiens , comme en 1 849 , s’enorgueillissent à l’idée de pouvoir d’eux-mêmes , et sans secours étrangers, continuer la tâche entreprise. h’Italia fara c la se: c’est toujours leur prétention. Puisse-t-elle , comme autrefois, ne pas les mener à l’ingratitude! Il y a encore beaucoup d’hommes sérieux qui , aujourd’hui même , doutent que l’Italie puisse abdiquer scs divisions séculaires, ses jalousies, ses passions, sa mobilité, pour préparer son émancipation et son unité. On a dit : Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire. Les Italiens en ont trop, et la trame si embrouillée de leur passé , toutes ces alternatives de gloire et d’abaissement ont dû semer de contradictions leur esprit national. On me citait cette particularité que les Yicenlins célèbrent encore tous les ans une fête en souvenir d’une victoire remportée sur les Padouans, leurs voisins, et ceci dans la même province. Quel travail d’Herculo que de préparer l’unité d’un tel peuple !

Les Milanais surtout m’ont paru accuser cette mobilité fâcheuse qui décourage la protection. Ils semblaient presque impatients de voir l’occupation française se terminer, et on eût dit qu’ils aspiraient au moment où, sans lisières pour ainsi dire, ils pourraient donner la mesure de leur valeur. Nos officiers l’ont observé, avec un certain regret de voir s’évanouir si vite ces effusions enthousiastes d’une population en délire. Quant à nos soldats, et j’ai causé avec quelques-uns, ils avouent, en termes fort pittoresques, qu’ils n’ont pas longtemps pris au sérieux toutes ces

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démonstrations de reconnaissance. L’an d’eux me citait ce fait que pendant la guerre, aux plus beaux jours de triomphe , et tout en leur jetant des fleurs , les Lombards les exploitaient indignement. Ils profitaient de tous les embarras que suscitent aux étrangers les comptes à faire en monnaie, lire milanese, lire austriache et ire italiana. Le pauvre troupier était perdu au milieu des swanzigers, mezzo swansigers, et recevait, en échange de sa pièce de un franc bien marquée , bien luisante , une ignoble monnaie de cuivre qui avait à peine la moitié de cette valeur. Ceci n’a rien d’étonnant; l’Italien ne se fait aucun de scrupule tirer meilleur de parti possible de ses libérateurs , et , sous ce rapport , le Lombard est une variété très-curieuse de l’Italien. Je ne puis, d’ailleurs r oublier que ces mêmes Milanais, qui viennent de faire une ovation à Victor-Emmanuel, ont assiégé dans un palais, ont assailli à coups de fusil son malheureux père , Charles-Albert, trahi par le sort des armes , et qui venait de jouer sa liberté et son trône pour les délivrer de la domination autrichienne.

Il me parait difficile que les plus habiles combinaisons de la politique puissent neutraliser longtemps les dispositions si hostiles des deux peuples. Ce n’est pas seulement par esprit de prudence et par système de précaution que de part et d’autre on se prépare si ouvertement , si résolûment à la guerre. Les formidables armements de l’Autriche , l’agitation guerrière de l’Italie centrale , les engagements volontaires, les appels aux armes, etc. , n’annoncent

SOUVEMKiS D’ITALIE.

rien de rassurant pour l’avenir. De Venise à la frontière autrichienne, on eût pu se croire bien loin de la paix de Villafranca. Aux abords de Vérone, une légion de soldats autrichiens , en habits de travail , la pelle ou la brouette à la main , se remuait autour des terrassements qui ajoutaient encore de nouvelles fortifications aux anciennes; en passant rapidement en wagon , nous apercevions dans de vastes plaines des manœuvres de cavalerie ; des canons, des obusiers, que le chemin de fer avait apportés, bordaient la voie, et enfin dans une station de trois heures à Peschiera, le troisième boulevard du fameux quadrilatère, je voyais débarquer des canons rayés et j’allais assister au lancement de quatre chaloupes canonnières sur le lac de Garde , cette grande voie de communication entre la Vénétie et l’Autriche par le Tyrol. C’est par là qu’arrivaient sans cesse de nouveaux renforts de troupes.

En arrivant à Desenzano , frontière italienne , je ne pouvais m’empécher de remarquer que la Lombardie était sans défenses et qu’un coup de main heureux pouvait en quelques heures ouvrir la roule de Milan. J’étais enfin délivré de cette espèce de contrainte que j’avais involontairement subie pendant mon passage en Vénétie. On prend assez à Venise l’habitude de ne parler qu’à voix basse. Je me hâtai d’aller faire une excursion à Solferino, dont j’avais distingué de la voie de fer le cimetière, et à cette fameuse tour de Y Espion, d’où le jeune empereur d’Autriche était descendu si vite. C’est une croyance fort répandue en Italie que François-Joseph II, au moment de la dé-

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route , est resté prisonnier pendant une heure d’un détachement de zouaves , qu’un ordre supérieur l’a délivré, et qu’un pareil acte de générosité de la part du vainqueur, joint à l’offre de la paix , ont rapidement amené la signature du traité. C’est un bruit dont je suis loin, on le comprend , de garantir l’exactitude. Je ne vis guère à Solferino que des bouleversements de terrain , qui accusaient les terribles phases d’une lutte longue et acharnée. Le génie piémontais avait commencé de ce côté des travaux qui changeaient la physionomie du champ de bataille , et cependant je sentais revivre dans ma mémoire, en parcourant cette plaine accidentée par de petits vallons qu’il fallut prendre successivement d’assaut, tous les incidents de celte mémorable journée.

Depuis quarante ans, les Autrichiens avaient fait dans cette plaine la petite guerre; depuis quarante ans , ils s’évertuaient à y prévoir des surprises , à y repousser des attaques : depuis quarante ans , enfin , ils apprenaient à gagner une victoire, sur cet emplacement qu'eux-mémes avaient choisi pour y engager la lutte , et qui fut le théâtre de leur défaite.

De retour à la station du chemin de fer, et après avoir satisfait aux formalités du passe-port, qui n’étaient là qu’une distraction, auprès des soupçonneuses visites de la police autrichienne, je repartis pour Milan, où j’arrivai en quelques heures, après avoir jeté un coup d’œil sur Bergame et Brescia.

Je ne dirai pas autre chose de Milan , si ce n’est quo p’est une fort grande et fort belle ville, à rues larges

’ÏG SOUVENIRS D'ITALIE.

et régulières , et qui déjà, de son temps, paraissait à Montaigne ressembler fort à Paris. Elle formait, par son animation et l’incroyable mouvement qui se manifestait partout, un contraste frappant avec Venise. C’était bien Milan au lendemain de sa délivrance. Je vis à la Scala, où l’on jouait la Favorite, le maréchal Vaillant et son état-major. La salle était pleine et les loges, où venaient coqueter nos officiers de hussards^, étaient occupées par les plus jolies femmes de la noblesse lombarde. La population était encore sous le coup des émotions de la fête donnée à Victor-Emmanuel. L’entrée du roi galant uomo dans Milan avait donné lieu à une véritable ovation , dont M. de Cavour avait eu sa large part. Celui que M me Louise Collet, la muse garibaldienne, avait appelé « Richelieu moins lesang » jouissaiten Italie d’une immense popularité. Les Italiens ne croyaienL qu’en Cavour, ne juraient que par Cavour. Le suprême bon ton, sévèrement prohibé à Venise , consistait à porter des moustaches à la Victor-Emmanuel , un chapeau à la Cavour, un col à la Garibaldi ; les ultra-patriotes y ajoutaient une cravate aux couleurs italiennes.

Je n’ai pu me dispenser, comme de juste , de parcourir la ville et d’en saisir la physionomie. Le Dôme, cette splendide cathédrale de marbre , avec ses piliers si élancés, sa forêt d’aiguilles, ses 2,000 statues, eut naturellement les honneurs de la journée. Je ne me lassai pas surtout de contempler du haut de sa pyramide centrale , surmontée d’une statue de la Vierge en bronze doré, le splendide panorama où la

MILAN

vue embrasse la chaîne des Hautes-Alpes , une immense plaine ; de là on pouvait assister à toutes les péripéties de la bataille de Magenta, jusqu’à ce qu’il plût aux Autrichiens, qui formaient encore la garnison delà ville, de tirer sur les curieux.

Une des splendides curiosités du Dôme est la chapelle de Saint-Charles-Borromée. Le cwsfodequi nous la fit voir avait reçu une balle qui lui avait traversé le cou, au moment où les Autrichiens avaient chassé le peuple de l’église. Au fond de la chapelle souterraine , dans une châsse d’argent à panneaux de cristal qui permettaient de voir la figure et les mains momifiées, reposait le saint revêtu de ses habits pontificaux. La sculpture, la ciselure et l’orfèvrerie ont épuisé leurs délicatesses pour embellir le monument qui renferme les dépouilles mortelles du patron vénéré de Milan. Le caveau est orné de bas-reliefs, d’écussons , de statues en argent massif pour une valeur de 10 millions. Le custode nous raconta que,pendant tout le temps de la domination autrichienne , il avait enlevé tous ces ornements et, de plus, tous les rubis et diamans enfermés dans la châsse; qu’il avait caché ces précieux objets derrière un pan de mur, scellé et dissimulé par des étoffes de soie. Le jour de la fête du saint , où la châsse était exposée aux regards du public , il disposait devant l’autel une telle profusion de lumières qu’on ne pouvait remarquer la disparition des ornements. Il les avait tirés de leur cachette et les avait remis à leur place au moment où notre armée entrait triomphante dans Milan.

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Les mêmes précautions avaient été prises à l’égard de l’antique et riche trésor de la capitale ; une Paix en or, deux statues d’argent de saint Ambroise et de saint Charles, de grandeur naturelle , données par la ville en 1698, un devant d’autel en argent massif, etc. N’est-ce pas un miracle que l’idée ne soit pas venue à l’Autriche, au milieu de ses crises financières, de monnayer toutes ces richesses?

Les palais de Milan n’ont rien de bien intéressant. J’allai visiter la galerie de tableaux , la bibliothèque ambroisiennc , composée de 150,000 volumes. J’y admirai , à côté de dix lettres de Lucrèce Borgia au cardinal Bembo , une boucle de blonds cheveux appartenantà Lucrèce , et qui, au moins , renseignait mieux sur la beauté de sa chevelure que le cheveu d’Agnès Sorel précieusement conservé à l’abbaye de Jumiéges, qu’on voit bien, mais qu’on ne distingue pas.

Le plus curieux spectacle que présentait Milan était dans la physionomie particulière de la ville, occupée à la fois par les troupes sardes et une partie de l’armée française. Chaque soir, à huit heures , les clairons des bersaglieri sonnaient fraternellement la retraite, à partir du Dôme , avec la musique de nos régiments de ligne et nos fanfares de cavalerie. La foule les suivait à travers le Corso jusqu’aux portes de la ville. Rien ne saurait donner une idée de l’animation joyeuse qu’exprimait l’altitude de la population. Les équipages circulaient nombreux et élégants ; les promenades du Corso devenaient un Longehamps perpétuel ; le commerce se trouvait en pleine activité. La vie circulait

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de tous côtés. C'était une renaissance complète , même en faisant la part de cette exubérance de vitalité et d’énergie si saisissante alors chez les Milanais , et qui résultait d’une émancipation encore à sa lune de miel.

Mars 1800.

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Une station à Magenta. — Les vestiges de la bataille. — Gênes la superbe.— Les Italiennes. — La crise politique de ntalie.

En quittant Milan, je m’étais arrêté l’intervalle de deux convois à Magenta. Là , bien plus qu’à Solferino , l’aspect des lieux rappelait la guerre. Du wagon même , on apercevait , le long de la voie , ce qu’on appelle le cimetière de Magenta, c’est-à-dire, sur une longueur d’environ 150 mètres, de profondes excavations, semées de monticules, dont l’un supporte une croix de bois. Dans cés monticules , sont placés les corps de nos soldats, recouverts , à chaque couche de sépultures, d’un lit de chaux. Mais ce n’est là qu’une faible partie de ceux qui ont succombé. Les cimetières sontpartoat, depuis les limites du village jusqu’au Tessin , et surtout le long de la roule que les Autrichiens , sur un parcours d’une lieue, avaient littéralement semée de cadavres. Monté dans un cabriolet antédiluvien, dont le cocher, un habitant du village, était en même temps mon cicérone, j’ai parcouru, en trois heures , presque tout le

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champ de bataille, et j’ai pu saisir toutes les phases de cette grande lutte, que l’arrivée inattendue du général Mac-Mahon avait tournée en victoire. La première maison qui commence le village de Magenta, du côté du chemin de fer, est celle où fut tué le général Espinasse ; elle est criblée de balles , et il semble que l’assaut qu’elle a subi date d’hier. Du reste, la plupart des maisons sont dans le même état, et, près d’un petit pont qui marque l’octroi , et que les Autrichiens n’eurent pas le temps de couper, à la tête de la route, plusieurs maisons sont trouées à jour, comme si elles avaient servi de cible toute la journée. On voit encore à quelques fenêtres des traces de sang. Je poussai jusqu’à l’endroit où se tenait l’Empereur, et où le terrain fut défendu pied à pied par l’héroïque garde impériale. Je me rendais compte de la position des Autrichiens , campés sur une plaine un peu élevée et qui formait des retranchements naturels : de là , leurs feux plongeaient sur notre armée. On s’expliquait ainsi , comme le disait mon guide , comment, à une lieue du village , après la bataille , on trouvait beaucoup de nos soldats tués ou blessés; mais ensuite, dès que l’armée de Giulay avait été entamée , la route et toute la plaine avaient été jonchées des cadavres de ses soldats. A chaque instant, dans ces champs labourés, d’étroites surfaces, respectées. par la charrue et surmontées de croix, indiquaient des tombes d’officiers.

En me faisant une description animée de la lutte , mon cicerone en frissonnait encore de peur. La situation des habitants de Magenta, au nombre de 4 à

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5,000, était terrible. Ils ne pouvaient s’enfuir ù travers la plaine , sous crainte d’étre pris et fusillés comme espions. Jamais la phrase « se trouver entre deux feux» n’avait eu une signification aussi rigoureusement exacte , puisque le bourgétaitmilraillé de tous côtés. Ils en étaient réduits à se cacher, hommes, femmes et enfants, dans les caves , les bûchers et jusque dans les latrines. Puis quand ils soupçonnèrent que les Autrichiens battaient en retraite, la curiosité les fit sortir

un à un de leurs cachettes, et les balles sifflaient, la lutte durait encore , que toute la population battait des mains, enthousiasmée, en voyant les prouesses de nos zouaves, qui, la baïonnette en avant, pourchassaient de maison en maison les ennemis jusque sur les toits. Seulement celte admiration se changea -un peu en frayeur dès que l’on vit arriver les turcos, avec leurs faces noires, leurs yeux à fleur de télé, leurs dents blanches, chantant et hurlant, faisant des bonds de tigre, frappant sans faire de quartier et poursuivant les fuyardsavec une agil i té qui de vait désespérer ces malheureux. Mon guide m’assurait sérieusement que bien que les turcos ne se fussent montrés à craindre que pour l’ennemi , l’épouvante qu’avaient inspirée leur physionomie et leurs allures avaient été telles que plusieurs femmes de Magenta en étaient mortes de frayeur.

Je terminai mon exploration par l’église et le presbytère. Le clocher de l’église servait d'observatoire au général Giulay , qui , de là, examinait nos positions, écrivait des ordres qu’il laissait tomber à terre où ils étaient reçus par ses aides de camp. Nos soldats, qui

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s’en aperçurent, prirent ce clocher pour point de mire : deux officiers furent tués aux côtés de Giulay, qui , ne jugeant plus la place tenable , s’empressa de déguerpir. Après la-bataille, l’Empereur s’était arrêté au presbytère, et il écrivit sa proclamation aux Italiens. Dès que plusieurs copies en avaient été faites, Sa Majesté avait déchiré son manuscrit en quatre morceaux qu’il avait jetés au panier ; mais le curé les avait soigneusement réunis et recueillis, et il me montra ce précieux autographe.

Mon excursion avait été aussi complète que je pouvais le désirer. Une singulière occasion me permit de compléter par les observations qu’on est toujours heureux de faire sur- les lieux mômes, les détails fournis par l’histoire. Quand je repris le chemin de fer, je me trouvai avoir dans mon wagon , pour compagnon de route, le général Cialdini, qui, au moment où le convoi traversait le Tessin , donnait d’intéressantes explications à un officier supérieur de l’armée d’Italie centrale sur les faits qui avaient précédé la bataille. Le général allait à Modène , sa ville natale.

J’arrivai à Gênes , car je n’avais eu aucune envie de voir Turin , la froide ville. C’est par la superbe , la ville de marbre, que je connaissais déjà d’ailleurs, que se terminait ma première excursion en Italie. J’allais rentrer à Nice , où je retomberais de nouveau en pleine annexion. Je ne me sens guère envie de jparler longuement de Gênes, qui, malgré son caractère cosmopolite, a encore une physionomie si italienne. Quel magnifique spectacle , quand on arrive par mer, que l’aspect de ces

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édifices disposés en hémicycle comme les gradins d’un vaste amphithéâtre, des hautes collines formant derrière la ville une ceinture élevée , et de son port animé et couvert de navires! Selon M. de Rémusat, il n’est * guère bon à voir que de la mer : « De ses quais encom-

brés et mesquins , dit-il , il n’offre guère que le spectacle d’une grande activité dans une grande saleté. » Gênes a des rues étroites, irrégulières, tristes, obscures ; mais elle a aussi ses vastes portiques à terrasses de marbre qui entourent le port, celle réunion de splendides palais qui bordent les rues Nuova, Nuovissima et Balbi, les fresques extérieures des maisons, ses magnifiques églises, ses galeries de tableaux, etc. Un de ces palais, le palais Doria, avait été mis gracieusement, lors de la guerre d’Italie, par le prince à la disposition de notre état-major. Les deux ailes principales étaient habitées par le général Herbillon et l’intendant militaire.

J’allais parler des particularités du costume national , mais je m’aperçois que je n'ai pas dit un mot des femmes. C’est un sujet qui, certes, ne chômera pas par mon abstention, et il faudrait que l’imagination et le goût fussent éteints pour qu’on ne trouvât pas encore quelques futurs physiologistes à ajouter au volumineux catalogue des écrivains amateurs ou fantaisistes. J’ai bien remarqué les traits fins et distingués des Toscanes , la beauté brune des Bolonaises , les cheveux et le teint des Vénitiennes, ces Irlandaises de l’Italie , la grâce coquette des Milanaises et leur voile de dentelle sur la tète, et enfin le mezzaro , ou voile

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blanc des Génoises, qui recouvre généralement d’assez laides figures ; mais je ne vois pas de type distinct. Ce qui m’a le plus frappé, c’est un détail que je

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