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port : sous couleur d’hospitalité , vous rançonnez les voyageurs avec tant d’exagération , qu’on s’habitue & ne vous donner que 5 fr. où vous en demandez 50.
— t C’est possible , mais s’il fallait punir par l’annexion , me disait un propriétaire niçois , les villes dont les restaurateurs , hôteliers et marchands exploitent sans vergogne les touristes, il faudrait, en expiation des exactions commises dans les villes normandes , par exemple , donner à l’Angleterre Dieppe, Trouville, voire même Etretat, où, selon l’expression goguenarde de Bertall , un aubergiste , popularisé par Alphonse Karr, écorche le français et les voyageurs.
— « Nous offrons du moins à nos hôtes tous les avantages de la civilisation , tandis que sous votre administration sarde, la voirie n’existe pas, vos plus belles rues sont pavées d’affreux galets, vos principaux quartiers ne sont pas exempts d’une malpropreté nauséabonde , votre police est mal faite et votre ville n’est éclairée la nuit que lorsqu’il y a comète ou aurore boréale. Et puis, pas d’état civil, et ceci, et cela, etc. »
Voici la question exposée sous forme de dialogue familier ; on cause , on s’agite ; il y a des réunions , des mines sombres, des serments, et je parierais bien cependant que tous mes Niçois , après avoir fait leur petit tapage de protestations et de manifestations, se laisseront franciser sans trop gémir et ne s’en trouveront pas plus mal. J’entrevois déjà dans l’avenir le tricorne civilisateur du gendarme français, cet infranchissable obstacle opposé aux manœuvres des brouillons et des chevaliers d’industrie , apparais-
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sant sur les promenades du nouveau chef-lieu de préfecture. Les projets d’annexion semblent surtout déplaire à la colonie étrangère. Nos amis les Anglais, particulièrement, sourient du bout de leurs grandes dents à celte combinaison qui restitue à la France , de ce côté , ses frontières naturelles. Est-ce qu’on prendrait l’habitude de ne plus les consulter?
J’ai prononcé tout à l’heure le mot de manifestations : je n’appellerai pas de ce nom les promenades sentimentales faites le long de la mer par quelques flâneurs et beaucoup de gamins précédés d’un ou de plusieurs drapeaux italiens. Les deux théâtres cependant ont joué, dans cette représentation politique, leur petit rôle correspondant à l’altitude de chacun des deux journaux. Ainsi le Théâtre-Français suit les couleurs annexionistes de Y Avenir de Nice. Le Théâtre-Royal , au contraire, arbore l’étendard séparatiste vigoureusement défendu par la Gazette. On conseillait devant moi au directeur de cette feuille gallophobe de faire placer dans le bureau de la rédaction, pour stimuler le zèle des collaborateurs, cette inscription solennelle : « Noublions pas que « sous V administra lion française, notre journal sera « soumis au timbre. » Cela rappelai lassez le : « Frère, il faut mourir, » des Trappistes !
Mais je reviens à l’antagonisme des deux théâtres : Il va sans dire que si, chaque soir, aux Français, on jouait l’air de la Reine Hortense, au Théâtre-Royal on exécutait à discrétion le Viva il re : des deux côtés affluence de public et probablement allégresse
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des directeurs, qui trouvaient leur compte à ces mises en scène plus ou moins patriotiques. J’eus la bonne fortune d’assister, au Théâtre-Royal de Nice , à une soirée que M. Prudhomme me permettra de considérer comme un des plus beaux jours de ma vie. Puisse ce compte rendu trop fidèle ne pas apparaître comme un souvenir narquois des illusions et des égarements d’un jour, aux Niçois ramenés au bercail d’une nouvelle patrie !
Le Théâtre-Royal est à Nice le théâtre de l’opéra , de l’opéra-comique, voire même de la tragédie, lorsqu’elle vient sévir dans la contrée.
Le mot d’ordre était donné. Les conjurés avaient fixé le rendez-vous. On avait choisi, pour la manifestation anli-annexioniste, la date du 3, l’anniversaire du statut constitutionnel délivré en 1848. L’affiche annonçait la Traviala, et dans un entr’acte, l’hymne national chanté par tous les artistes de la troupe. Lorsque j’entrai, il y avait déjà foule, et dans les couloirs les mots d’ordre se distribuaient aux chefs de sections. La salle, assez élégante et d’allures tout italiennes, était parée pour la cérémonie. Au-dessus de la grande loge qui fait face à la scène figurait l’écusson de la maison de Savoie, orné et entouré à profusion de drapeaux italiens. Le public parait trèsanimé. Les loges, occupées, surtout dans les deux premiers étages, par les étrangers, sont garnies. Les dames , un peu curieuses généralement de tout ce qui est singularité ou éclat, sont assez nombreuses. On me montre, parmi les spectateurs et spectatrices de dis-
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tinction , la reine de Danemark, le prince d’Oldenboarg, les princesses de Schleswig-Holstein, les dames d’honneur de l’impératrice de Russie et de la grande-duchesse Marie , le comte Apraxin , aide de camp du czar, etc., etc.; M lle Theresa Garibaldi est dans une loge, avec M. et M me Daiseri. Alphonse Karr, enfoncé dans une stalle d’orchestre , considère de son œil goguenard tous ces éléments hétérogènes d’un public qui va lui donner la comédie. Le premier acte de la Traviata est joué assez médiocrement , et l’amoureux , YArmando , a des gestes de passion et d’amour qui lui donnent l’attitude dégingandée d’une marionnette dont on conduirait mal les ficelles.
La toile se lève de nouveau et la manifestation commence avec une effroyable explosion de cris et d’applaudissements. Quels gosiers que ces gosiers italiens! Tous les artistes de la troupe, en costume de théâtre ou de ville , munis chacun d’un drapeau italien, sont rangés sur la scène. Au fond , sur une sorte d’autel mythologique, s’élève le buste de Victor- Emmanuel. Aux premiers accords de l’orchestre, l’hymne national estentonné, et des centaines de voix, j’allais dire des milliers, répètent le refrain : Viva il rel Viva il rel Applaudissements, trépignements, pluie de fleurs. On baisse la toile, le public crie, on la relève, et les artistes et l’orchestre reprennent de plus belle. Au refrain, les exécutants s’écartent sur deux rangs pour laisser voir, sur l’autel, le buste du roi. Jusqu’ici , tout se passe d’une manière conve-