‹ Deux hivers en ItalieChapitre 6 sur 8 · ROMS · texte numérisé non relu

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salions pour supporter patiemment les formalités accumulées devant le voyageur à son entrée dans les Etats pontificaux. Ce n’est pas qu’on soit sévère, mais on est pointilleux, minutieux, et les services se font si lentement , avec tant de complications inutiles , que cela équivaut, comme résultat, à des mesures presque rigoureuses. Le passeport subit des examens, des taxes; la douane vous promène, égare vos bagages en les contrôlant , tout cela avec tant d’embarras, de désordre même , que , la plupart du temps , le voyageur est retenu sept à huit heures à Civita-Yecchia , avant de pouvoir prendre le chemin de fer.

Ce que j’ai vu et éprouvé de ces difficultés , trèsinutiles pour la plupart , au point de vue administratif et fiscal , et qui pourraient être facilement diminuées sans nuire au but , me parait être l’image exacte de l’administration pontificale : un souverain doux, paternel , doué des meilleures intentions ; un gouvernement bien plus occupé des questions de politique générale ou de discipline ecclésiastique que des affaires du pays ; des fonctionnaires hybrides et dont le rôle et les attributions ne sont pas assez spécifiés ou sont peu compatibles avec leur caractère; des subalternes incomplètement surveillés et qui, pour de l’argent, font tout, même leur devoir. Voilà ce que les ennemis de la papauté travestissent en régime oppresseur, ennemi de la civilisation.

Il ne faudrait qu’un ou deux ministres intelligents, actifs et énergiques, et persuadés que le progrès n’est pas à tout jamais un cas pendable , pour opérer

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une réforme salutaire. Malheureusement, on trouve ici un ministre cardinal , Antonelli , qui est l’homme d’Etat du Vatican; un ministre de la guerre, monsignor de Mérode, qui organise des volontaires, forme des camps , passe des revues ; un préfet de police , Matteuci , qui est plus habile à signifier des congés aux séditieux et aux suspects qu’à prendre des voleurs; mais pas un ministre de l’intérieur réputé capable , qui personnifie une administration soucieuse de faire disparaître les abus, de supprimer le respect de la tradition dans les détails pratiques où il devient de l’esprit de routine , de donner prompte satisfaction aux intérêts privés, en même temps que de poursuivre résolûmentles entreprises d’utilité publique et d’intérêt général.

Aujourd’hui que j’ai vu bien des choses, entendu bien des opinions , j’ai la plus profonde conviction que si, il y a deux ans, le gouvernement eût donné des libertés civiles, les Romains n’eussent pas pensé à réclamer ces libertés politiques pour lesquelles ils ne sont pas élevés, et qui sont une arme dangereuse entre les mains d’un peuple passant sans transition de l’enfance à l’âge mûr, ou de la décadence au réveil. J’entends par libertés la sécularisation complète et absolue de l’administration , l’adoption de notre code, l’égalité et la légalité, comme me disait une personne bien dévouée d’ailleurs à Pie IX ; la répression sévère de la vénalité dans les fonctions administratives, et la suppression de toutes peines ou poursuites infligées civilement pour manquements aux prescriptions religieuses.

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On ne peut nier que, sous ce rapport, il n’y ait beaucoup à faire. L'administration de la justice est fortement répréhensible, ou plutôt il n’y a pas de justice. En matière politique, comme en matière criminelle, il n’y a guère d’autre forme de procès que l’arrestation et le jugement, et malheureusement , en ce qui concerne les crirûes, on interprète la bonté du saint pontife dans un tel sens de faiblesse, que la sécurité publique en est compromise. En matière civile, il y a des tribunaux et même appel devant la Rote ; mais il est de notoriété publique que les juges se laissent influencer par toutes autres considérations que le bon droit. En dernier lieu et pour abréger, le monopole des fonctions publiques acquis aux ecclésiastiques blesse et irrite le peuple, surtout depuis qu’il peut apprendre des soldats français, par un contact permanent, ce que son amour-propre et ses besoins pourraient espérer d’un gouvernement séculier.

Ces libertés civiles, si elles n’avaient pu empêcher la marche des événements, eussent ôté du moins un sérieux prétexte à la révolution pour agir, aux Romains pour la suivre. Et cependant, qui peut faire un crime au vénérable pontife d’avoir hésité à faire un pas dans celte voie des réformes utiles , lorsqu’on se rappelle comment l’assassinat et la révolte répondirent au généreux programme d’institutions qu’il avait inaugurées à son avènement? J’ai visité, sur les hauteurs qui dominent Rome, dans la villa Pamphili, le monument funèbre élevé à la mémoire des soldats français, en 4848. Ils ont été tués par les soldats de Garibaldi, le

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héros du jour; c’est aussi un souvenir qu’il ne faut pas oublier.

Ces abus dont je parle plus haut, on est profondément convaincu à Rome que le pape les ignore. J’entends ceux qui se plaignent affirmer que certains hauts fonctionnaires lui cachent soigneusement tout ce qui pourrait l’indigner, l’attrister et l’émouvoir. On cite ce mot d’un médecin romain qui, du reste, sur la prévention de correspondances mystérieuses avec Turin , a reçu l’invitation de voyager à l’étranger : « C’est un grand malheur pour notre cause, disait-il, « que nous ayons en Pie IX un pape honnête homme , « aimé et vénéré comme un saint. Si à sa place nous « avions un homme violent comme M. de Mérode , ou « impopulaire comme Antonelli , notre affaire serait « déjà faite. »

Je crois me rendre compte d’une manière assez exacte de la pensée qui a toujours dirigé le gouvernement pontifical dans son refus d’adhérer aux propositions de réformes qui lui furent faites. On objectait le triste résultat obtenu par une première tentative en <848. Aux demandes de sécularisation, on répondait en disant qu’il ne fallait pas confondre parmi les fonctionnaires les prêtres avec les diacres, distinction peu valable, en ce qu’il est difficile de ne pas considérer comme ecclésiastiques les cardinaux-diacres, les monsignori , etc. Enfin, et je tiens ceci de fort bonne source, on ne cesse de présenter au pape sa situation comme semblable en tout point à celle de son prédécesseur au commencement de ce siècle. On

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ne cesse de conseiller à Pie IX, en face de Napoléon III, la fermeté que Pie Vil n’a cessé de montrer à l’égard de Napoléon I er . Partant de ce principe, le gouvernement pontifical, d’accord en cela avec sa politique traditionnelle, prend pour ligne de conduite d’opposer à toutes les combinaisons qui peuvent entamer le principe même de sa constitution, une résistance inébranlable , que traduit le célèbre non possumus. D’autre part, le parti piémontiste-italien n’admet plus de concessions, et veut Victor-Emmanuel à Rome et l’unité de l’Italie ; de sorte que, des deux, côtés, on en arrive aux résolutions extrêmes.

Une transaction qui concilierait les deux causes est donc devenue par le fait si difficile, qu’elle en semble chimérique. Tandis que le gouvernement pontifical est resté tout au moins logique dans son système et l’impassibilité de ses refus, ses adversaires, par l’énergie fiévreuse de leurs attaques , l’impatience de leur polémique, après avoir tâté tous les défauts de la cuirasse, en sont arrivés à ne plus déguiser le motif de leur campagne. De leur part, la question est franchement, presque brutalement posée. A travers ces argumentations ambiguës , ces phrases alambiquées des orateurs italiens, où l’on propose « d’assurer la liberté du pape par la séparation des deux pouvoirs, » il est clair pour tout le monde que cela se réduit à vouloir Rome, parce qu’on en fera la capitale de l’Italie ; à évincer Pie IX, parce qu’il faut que Victor- Emmanuel prenne sa place. Ainsi le veut le droit des nationalités , et toutes les discussions inutiles où l’on

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a fouillé de part et d’aulre l’histoire n’ont guère servi qu’à voiler la crudité des mots qui expriment le fait.

Cependant, cette transaction introuvable, la France la poursuit encore , et tous les hommes justes et impartiaux doivent la désirer. Je suis comme la trèsgrande majorité de la population gallicane, en ce sens que je me considère comme Français et non comme sujet du pape , que je n’admets pas l’ingérence de l’Eglise dans les affaires civiles, et que je comprends que les membres du clergé soient de leur pays comme citoyens avant d’étre d’un pays étranger comme prêtres. Je regrette par-dessus tout le réveil des querelles religieuses , et je ne saurais trop professer mes sympathies pour les sages prélats qui , en France , par une réserve pleine de sagesse et de dignité, sainement appréciée par la population de leurs diocèses, ont écarté de leurs fonctions pastorales l’amertume des récriminations politiques. Cependant je repousserais toute exagération de ces idées qui tendrait à menacer l’unité de l’Eglise catholique. Le mot d’Eglise nationale a été souvent prononcé dans ces derniers temps, et ce serait une des plus périlleuses conséquences de la révolution qui s’accomplit en Italie , si on lui permettait, dans notre siècle de raison et de lumières, d’infliger à notre religion de nouveaux schismes.

Ces considérations sont un peu ambitieuses dans un livre d’impressions et de souvenirs. Mais on ne peut écrire de Rome sans parler de la question romaine. J’ai cherché à apprécier la question avec toute la bonne foi, la sincérité et l’impartialité que j’ai appor-

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tées dans mes jugements sur l’Italie méridionale. J’aurai peut-être le tort de ne pas être assez pontifical pour les uns , pas assez Italien pour les autres. Mais ne doit-il y avoir pour moi de salut que dans ces deux issues? Il me parait plus naturel de juger d’après mon milieu et d’après les instincts et les idées qui naissent directement de ma nationalité.

Il faut bien l’avouer, il y a dans l’entourage du saint-père des gens qui se flattent d’être anti-Français, et leurs actions et leurs paroles, envenimées naturellement par l’opinion publique qui leur est hostile , ne témoignent pas d’une grande sympathie pour nous. J’ai été témoin d’un petit incident significatif. Le jeudi de la semaine sainte, aux Ténèbres de la chapelle Sixtine , le général de Goyon , les autres généraux et l’état-major entrent : un gendarme ou deux les escortent pour faire place. Un camerling ou chambellan, monsignor B..., à deux pas des généraux, interpelle le gendarme sur sa présence et s’écrie avec mauvaise humeur : « Ces Français se glissent partout! » Ce à quoi le colonel P..., qui entend, répond assez durement : « Mais taisez-vous donc ; vous êtes bien heureux de les avoir, ces Français ! » C’est un des nombreux exemples que je pourrais citer pour prouver que notre position à Rome est difficile , et que nous paraissons y jouer le rôle de protecteurs forcés. La mission de MM. de Gramont et de Goyon aura été extrêmement délicate, surtout auprès de cette diplomatie romaine si habile et si déliée. Il n’en est pas moins vrai que , par le fait , notre occupation est une réforme

permanente. La police française , car il y a un préfet à Rome , est plus efficace pour la sécurité publique que la police italienne, un peu trop cousine germaine, par ses agents, des filous et des vendetteurs. '

Rome est, pour le moment, parfaitement tranquille. On parle bien sous le manteau d’arrestations et d’exils, mais il est difficile de savoir à quoi s’en tenir sur ces prétendues nouvelles. Les zouaves pontificaux sont à Agnani , bien plus protégés par les troupes françaises qu’ils ne serviront jamais à protéger le saint-père. Pie IX a fait sa première sortie du Vatican et parait complètement rétabli.

On a fait courir à Rome le bruit que l’Empereur aurait l’intention d’acheter au roi de Naples le palais Farnèse, la Farnésine et les ruines du palais des Césars. On ajoutait que le palais Farnèse deviendrait l’hôtel de l’ambassade française. Ce que je crois certain, c’est qu’en effet François II cherche à vendre ses propriétés , qui valent environ onze à douze millions , et qui ne donnent, en comparaison du capital , qu’un revenu médiocre.

Tout le monde attend la guerre , et , chose singulière, tout le monde la désire comme devant apporter tout au moins une solution quelconque. L’affaire des fourgons piémonlais qui se sont avancés jusque sous les murs de Rome a causé une certaine émotion ; le lendemain, la rumeur publique avait tellement grossi les faits, que le détachement était devenu un corps de 4,000 hommes, qui avaient été arrêtés par les Français au moment où ils allaient occuper la place d’il p opolo.

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J’ai entendu deviser à ce sujet quelques jeunes officiers français de l’armée pontificale , et il semblait , à les entendre, que si les Piémontais faisaient jamais sérieusement une expédition de ce genre, les jeunes croisés les reconduiraient « à coups de cravache » jusqu’à la frontière. Comme je signalais avec quelque compassion celte rodomontade à un homme d’esprit et de cœur que ses convictions portent à soutenir les gouvernements appuyés sur le droit divin, il me répondit en souriant qu’il fallait par ce temps-ci beaucoup d’indulgence, et me cita, par contre-partie, une fanfaronnade assez jolie attribuée à un général piémontais. A une personne qui énumérait les difficultés du dernier siège ce général répliquait : « Nous avons bien pris Sébastopol ; que diable ! nous prendrons bien Gaëte ! » Comme modestie, c’est le pendant de la bataille de Solferino gagnée par les Italiens.

Avril 1861.

Les manifestations politiques. — Rome chrétienne. — Saint- Pierre. — Les monuments et les églises. — Les musées et les galeries. — Le trésor des reliques.

Les partisans de l’unité italienne avaient fait des démonstrations contre Pie IX. Les Romains en ont fait une en sa faveur. C’était le vendredi 12, l’anniversaire du retour de Pie IX dans ses Etats en 1849, et de l’accident dont le saint-père avait failli être victime en

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\ 855 au couvent de Sainte-Agnès. On sait qii’au moment oii il recevait les élèves de la Propagande , la poutre qui soutenait le plancher de la salle se brisa subitement , et que toutes les personnes qui s’y trouvaient furent précipitées dans la pièce du rez-de-chaussée. Heureusement, le pape sortit des ruines sain et sauf ; quelques-uns de ceux qui l’accompagnaient furent blessés. Trois peintures à fresques assez médiocres représentent les particularités de cet événement, que l’on regarde comme providentiel. On y voit figurer tous les personnages qui faillirent être victimes : le prince Bonaparte, le cardinal Antonelli, le cardinal Mastaï, parent du pape.

A l’occasion de ce double anniversaire , eut lieu le soir une illumination qui empruntait aux circonstances le caractère d’une manifestation politique. Un assez grand nombre de maisons, sauf les églises , étaient illuminées: cependant on remarquait, aussi bien dans les quartiers principaux que dans les rues peu fréquentées, une certaine quantité de fenêtres qui étaient restées fermées. La ville présentait l’aspect le plus animé ; le Corso était rempli de monde et les curieux faisaient le recensement des opinions en examinant les deux côtés de chaque rue.

Le général de Goyon avait fait placer deux ifs devant son hôtel ; les ambassades de Russie et des Etats- Unis n’avaient pas pris part à l'illumination. Dans plusieurs quartiers , les piémontistes ou piémontésistes , comme on voudra, avaient illuminé leurs fenêtres , mais avec des lanternes tricolores, et jusque dans le

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Corso se remarquaient des guirlandes de ces lanternes ironiquement intercalées dans cette manifestation. D’autre part, en beaucoup d’endroits, sur les balcons étaient placés des transparents représentant des allégories religieuses avec devises assurant le saint-père de l’amour de ses sujets. Un de ces transparents ornait la base de l’obélisque de la place d 'Il Popolo ; il portait une inscription à l’honneur de tous ceux qui « du cœur et de la main » avaient soutenu la cause pontificale.

On prétend que M. de Gramont avait représenté qu’il serait prudent de ne pas arborer ce transparent , dont l’inscription pouvait amener des protestations. On lui répondit qu’on ne pouvait empêcher les témoignages d’affection que le peuple voulait donner au saintpère. Cependant M. de Gramont avaitraison.il y eut à la Sapienza (Université) une scène d# désordre assez grave. Des étudiants ameutés voulurent qu’on enlevât un buste de Pie IX placé sur une sorte d’autel et surmonté d’une légende glorifiant le saint-père. On s’y refusa. Les jeunes gens s’exaltèrent et en vinrent aux injures et aux menaces. La garde palatine fut -prévenue et les gendarmes pontificaux arrivèrent. Les étudiants, en leur présence , renouvelèrent leurs cris et voulurent briser le buste. Trois coups de pistolet furent tirés, me dit-on, et deux des jeunes gens parmi les plus exaspérés soutinrent une véritable lutte contre les gendarmes, dont un fut blessé. Enfin , les meneurs furent pris et mis en lieu sûr.

Le parti avancé se montrait, en somme , fort irrité

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de cette manifestation, préparée et organisée, suivant lui, par la municipalité romaine plus que par les habitants. De part et d’autre les esprits s’aigrissaient, et, sans la présence des Français , une explosion eût été inévitable.

De la part de nos troupes , de sévères précautions avaient été prises. Un bataillon , l’arme au pied , était campé sur la place Colonna, tandis que de nombreuses patrouilles sillonnaient la ville.

Le roi et la reine de Naples vivent comme de simples particuliers. La reine assiste aux revues de troupes françaises dans la villa Borghèse. Après les manœuvres, le général de Goyon vient la saluer. Il n’est pas plus question du départ de notre corps d’occupation que de la canonisation de Garibaldi .

Un an de séjour suffirait à peine pour faire connaître la Rome chrétienne, la Rome moderne. Un simple détail de statistique le fera comprendre. Le touriste doit visiter et plus ou moins étudier quatre basiliques patriarcales: Saint-Jean-de-Latran, Saint-Pierre, Sainte- Marie-Majeure , Saint-Paul ; six basiliques secondaires , cinquante églises environ , seize galeries de tableaux, sept musées de statues, quarante palais, les aqueducs, les fontaines et les villas , etc.

On commence inévitablement par l’église Saint- Pierre, la grande magnificence de Rome,elun des premiers édifices du monde, bien digne par la hardiesse de la conception, par son ensemble grandiose, par son imposante richesse, d’être l’église des papes et du catholicisme.

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L’immensité de l’édifice est pour ainsi dire voilée, tout d’abord par l’harmonie de l’ensemble , disent les Italiens , par le vaste développement des trois arcades qui mesurent toutela longueur de la nef du milieu, disentlesarchilectes. On ne tarde pas à se rendre compte peu à peu des proportions extraordinaires de la basilique. Ainsi , lorsqu’on vient d’entrer, à droite et à gauche, les anges des bénitiers, même vus à une trèsfaible distance, paraissent comparativement petits; en approchant, on s’aperçoit qu’ils ont sept pieds de hauteur. Le premier temple du monde emprunte son principal caractère à la fameuse coupole. Quand on veut l’adrnirer dans toutes ses gigantesques parties, une de ces rampes douces que l'on appelle cordonnala conduit sur l’église. A cinquante mètres au-dessus du sol on s’arrête sur une plate-forme, suspendue dans les airs. Une véritable population de quatre cents employés qui n’ont d’autre occupation que l’entretien et l’appropriation de la basilique, les San-Pietrini habitent les combles , et celte plate-forme, ornée d’une fontaine , offre l’aspect et le mouvement d’une place publique 1 On peut atteindre ainsi à une hauteur vertigineuse. Les objets, vus de celte élévation, sont à peine distincts ; les regards plongent dans l’abîme de la coupole qui s’ouvre sous les pieds de l’observateur, et les lampes de l’autel n’apparaissent plus que comme des points lumineux à peine visibles. Au loin s’étendent les plaines silencieuses, au milieu desquelles Rome est assise. Si l’on cherche à définir ses impressions, on reste confondu devant cette œuvre d’archi-

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tecture, la plus hardie que l’esprit humain ait exécutée , devant ces prodiges enfantés par le génie et la

foi !

Au milieu de toules les créations hardies et splendides de l’art dans l’œuvre gigantesque du Bramante et de Michel-Ange, il est une autre impression morale qui saisit l’esprit à la vue des confessionnaux de presque toutes les tangues. Il y a dans cette universalité une autre espèce de grandeur. Lorsqu’on visite les églises de Rome, on est frappé des immenses richesses artistiques qui y sont accumulées et qu’une sollicitude constante, se perpétuant comme une précieuse tradition , a su arracher aux ravages des hommes comme aux attaques du temps. Tableaux , mosaïques, sculptures, là sont réunies de véritables merveilles, et l’on refrouve jusque dans les dispositions architecturales , conservés et utilisés , les élégantes colonnes , les précieux débris de l’antiquité , dont l’isolement à ciel ouvert eùtpu accélérer la complète destruction.

Ces splendeurs de la Rome chrétienne , qui se traduisent par les productions du génie de Michel-Ange , de Raphaël , du Domiuiquin , du Guide, du Poussin , de Canova et de tant d’autres à travers les siècles , composent le plus riche trésor de la papauté , et lui créent un droit impérissable à la reconnaissance des nations civilisées. Le culte de l'art chrétien est un héritage que les pontifes se sont légués d’âge en âge; et même dans les temps modernes , au milieu de toutes les restrictions que peuvent opposer aux mcil-

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leures intentions des ressources restreintes, au milieu des préoccupations politiques , le pape ne cesse de remplir sa glorieuse mission.

Au Colysée , au Forum , au Vatican, dans la restauration ou la résurrection des monuments antiques, comme dans la formation et le classement des galeries où sont transportés les statues et les bas-reliefs au fur et à mesure qu’un heureux hasard les fait découvrir, se manifeste une intelligente et active prévoyance. Les ateliers de mosaïque, où se font de remarquables copies des œuvres des maîtres , sont installés au Vatican même ; c’est au Vatican qu’un goût exquis a su réunir des tableaux qui font l’admiration du monde entier : La Transfiguration et la Vierge de Foligno, de Raphaël ; la Communion de saint Jérôme , du Dominiquin ; Jésus porté au tombeau , du Caravage ; le Crucifiement de saint Pierre, du Guide ; la Sainte Famille, du Garofolo-, la Madeleine, du Guerchin; la Résurrection, du Pérugin ; un Murillo, le Martyre de saint Erasme, du Poussin , etc.

C’est au Vatican qu’il faut admirer les fresques de la chapelle Sixtine, les loges et les chambres de Raphaël, ce musée qui est le premier du monde, et où se trouvent l’Apollon du Belvédère, le Laocoon, le Persée, de Canova, l’Antinous. Pourquoi faut-il que les fresques, par l’humidité et l’action du temps, soient destinées à disparaître. Celles dites loges de Raphaël avaient déjà été fortement endommagées par la soldatesque de Charles-Quint , qui fit du feu au milieu des salles mêmes. Le Jugement dernier , de Michel- Ange, dans la

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chapelle Sixtine, cette fresque d’un style si puissant et si terrible, est tellement noircie, tellement altérée, qu’on peut difficilement en distinguer la composition. Il est heureux que nous possédions tout au moins, comme un précieux souvenir, la belle copie faite par Sigalon et qui est placée au palais des Beaux-Arts.

Le Vatican utilise dignement ses treize mille chambres pour donner une large hospitalité aux œuvres des grands artistes dont le génie fut puissamment stimulé et encouragé par les papes Léon X, Paul III, Jules IL

Les galeries particulières des palais Doria, Corsini, Borghèse, Farnèse, Barberini, Chigi, Spada, etc., sont autant, de musées dont s’enorgueilliraient de grandes capitales européennes. En les visitant, on rencontre à chaque pas un de ces tableaux popularisés par la renommée : la Fornarina, de Raphaël ; la Cenci, du Guide; la Danaë, du Corrège ; la Sibylle de C urnes, du Dominiquin , et sa Chasse de Diane ; les Saisons , de l’Albane; les paysages du Poussin, les batailles de Salvator Rosa, l’Amour sacré et Y Amour profane, du Titien ; la Alise au Tombeau, de Van-Dyck; la Vie du Soldat, de Callot; une Vierge de Murillo; un Ecce Homo, du Guerchin ; l’Aurore, du Guide; le Joueur de Violon, de Raphaël ; la Vanilé et la Modestie, de Léonard de Vinci ; la Fortune, du Guide ; la Lucrèce, de Cagnacci ; Saint Luc faisant le portrait de la Vierge, de Raphaël, etc. Je cite les chefs-d’œuvre parmi les chefs-d’œuvre , dans ces collections de milliers de tableaux où se manifeste à différents degrés

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le génie de l’homme, et qui sont presque tous remarquables.

Les palais de Rome n’ont en général aucun style caractéristique, sauf celui de Venise, auprès duquel se trouve le palais Bonaparte, habité par la famille du prince Lucien , et où est morte la princesse Laetitia, mère de Napoléon I er . Entre les places Navone et Farnèse est situé le palais de la Chancellerie , œuvre capitale du Bramante. Il était en 1848 le siège du Parlement romain, et ce fut sur les premières marches de l’escalier que fut assassiné le ministre de Pie IX, Rossi.

Les musées se continuent dans les églises et présentent une telle succession des monuments de l’art , de richesses et de particularités curieuses, qu’on est forcé, sous peine de fatigue, de régler et de distancer ses visites. La basilique de Saint-Jean-de-Lalran est considérée comme le siège du patriarcat romain. A Saint-Pierre , le pape est souverain pontife ; à Saint- Jean-de-Latran , il est évéque de Rome. On comprend à peine aujourd’hui que ces splendides basiliques, Sainle-Maric-Majeure, Saint-Paul, aient été construites hors des murs, sur des emplacements déserts. Et cependant, la foule y affluait autrefois. Mais, aujourd’hui, lapopulation n’eslguère quede 170, 000 habitants, et les trois cents églises de Rome suffisent et au delà ; surtout si l’on calculecombien de milliers de personnes peut contenir Saint-Pierre lors d’une cérémonie solennelle, et comme j’ai pu le voir le jour de Pâques. Le trésor des reliques est très-riche à Rome; il semble

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que rien n’ait été perdu, ou que tout ait été retrouvé : la baguette de Moïse, la crèche du Sauveur, un portrait de Jésus-Christ à. douze ans, plusieurs portraits de la Vierge, par saint Luc, la margelle où Jésus-Christ s’assit quand il demanda à boire à la Samaritaine, la table sur laquelle il fit la cène avec ses disciples, la colonne brisée où on l’attacha pour être flagellé, la pierre sur laquelle les soldats jouèrent ses vêtements, le sudarium (linge où est empreinte l’image du Christ); la lance dont on se servit pour le frapper au côté, un des trente deniers payés à Judas, et enfin la planche enboisportant la fameuse inscription : Jésus Nazarenus, rex Judœorum. Si l’on excepte ces précieuses reliques acceptées et consacrées par la foi, en général tous les simulacres qui sont en grande vénération chez les fidèles , figures de cire ou de bois bizarrement vêtues, ne sont, comme objets d’art, que d’affreuses monstruosités. Comme le fait si bien observer un auteur moderne , « il n’y a pas une Vierge « de Raphaël ou d’André del Sarto qui ait pu exciter « l’enthousiasme des dévots. La Piété, de Michel-Ange, « est abandonnée dans la solitude , et son sublime « Jésus-Christ à la Minerve n’est remarqué do per- « sonne. » Il s’est trompé sur ce point : les baisers des personnes pieuses ont tellement usé le pied droit du Jésus de Michel-Ange, qu’on a dû y mettre un brodequin en bronze doré.

Les églises de Rome , j’en excepte toujours Saint- Pierre, sont en général plus riches qu’imposantes. Elles ne parlent point à notre imagninalion , à nous

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ââi

autres hommes du Nord ; je n’en voyais pas une seule, avec sa profusion de marbres, le luxe de ses chapelles, ses plafonds dorés, sans lui préférer nos vieilles cathédrales avec leurs nefs hardies et ce demijour mystérieux versé par leurs vitraux gothiques. Les temples du Nord, élevés par la foi, sont plus dignes et plus solennels, etlesenliment religieuxs’imprégnant de la majesté du lieu m’y paraît plus dégagé d’une curiosité frivole , plus profondément inspiré.

IY.

Rome antique. — Le Colysée. — La voie triomphale. — Lo Forum. — Le Capitole. — Le Tibre. — Le Panthéon. — Les cirques. — Les thermes. — Les aqueducs.

Il y a deux sortes de gens, outre les Anglais, qu’on doit fuir en voyage comme la peste : ceux qui ne s’étonnent de, rien, par genre, et ceux qui admirent tout de confiance. Les premiers rentrent dans la classe nombreuse et envahissante dite des poseurs , les seconds dans celle non moins nombreuse des ignorants et des badauds. Pour ces derniers, le Guide-Hachette est article de foi; ses indications précises les dispensent de faire effort de réflexion et de jugement, et ils le trouveraient encore plus instructif si , à côté de chaque objet signalé, on ajoutait, selon le mérite de l’œuvre, une mention à l’usage du touriste : passer indifférent , digne d'attention, ici l'on se pâme. Sten-

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dhal dil à ce propos : « Tout le monde feint d 'adorer. « L’essentiel est de choisir des phrases assez moder- « nés pour qu’elles ne soient pas déjà lieu commun. « Rien de plaisant comme ces figures ennuyées que « Ton rencontre partout à Rome et qui jouent Tad- « miration passionnée. » El il a bien raison : le malheur veut qu’on arrive le plus souvent avec des idées toutes faites sur les monuments el les chefs-d’œuvre que Ton va visiter, et que les personnes qui sentent réellement sont en extrême minorité. Si je me range dans celte catégorie privilégiée, ce n’est pas que je me pique d’être fort en esthétique ou d’avoir la faculté d’un enthousiasme permanent. Je reconnaisque la fibre lyrique me faitdéfaul; en fait de descriptions, j’éprouverais assez l’embarras si plaisamment traduit par cette phrase, sentencieusement inscrite sur un album : « Exprimer ce qu’on éprouve est difficile à peindre. * Le prestige des souvenirs de l’antiquité est tel, qu’en arrivant à Rome , le plus souvent on court au Panthéon et au Colysée avant d’aller à Saint-Pierre. C'est surtout au Forum qu’on embrasse d’un coup d’œil les vestiges d’une grandeur que nous avons peine à nous figurer. Les amphithéâtres de Nîmes et d’Arles, si curieux qu’ils soient, ne peuvent entrer en comparaison avec le Colysée, celte merveille de Rome et du monde entier. Commencé par Yespasien , continué par Titus, construit par des milliers de prisonniers juifs, il fut inauguré par des fêtes qui durèrent cent jours et où furent tués cinq mille animaux sauvages et dix mille captifs. Plus tard, les chrétiens l’arrosèrent de leur

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sang. Le Normand Guiscard en commença la démolition; elle se poursuivit pendant les guerres du moyen âge, et on en arriva à l’exploiter comme une carrière. Ce fut avec ses matériaux que furent construits plusieurs palais romains. Là, comme ailleurs, c’est par les Français que fut entreprise l’œuvre de restauration, et il faut reconnaître que les derniers papes et surtout Pie IX s'employèrent très-activement, par des travaux intelligemment conduits, pour faire revivre dans sa colossale architecture ce monument de la puissance des Césars.

A quelques pas du Colysée se trouve l’arc de Constantin; on suit alors la Voie-Sacrée sur les pavés mêmes qu’ont foulés les pas des triomphateurs , on passe près des fondements de la statue colossale de Néron, de la Mêla sudans dont parle Sénèque, sous l’arc de Titus, élevé par le Sénat et le peuple romain pour la conquête de Jérusalem. Le marbre pentélique dont il est formé, les bas-reliefs représentant le triomphe de Titus, en font le plus beau monument de ce genre qui soit parvenu jusqu’à nous. Le long de la Voie-Sacrée sont accumulés les débris de la Rome antique, la basilique de Constantin, les temples aux magnifiques colonnes qui se dressent sur les ruines avec leurs élégants chapiteaux. On touche du doigt les rostres où parlait Cicéron, et on monte toujours, en suivant la voie triomphale, au Capitole, après avoir admiré les temples de la Concorde et de Vespasien , et l’arc de Seplime Sévère.

Le Forum occupait l’espace compris entre l’arc de

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Titus et la base du Capitole. Les Romains modernes, peu soucieux des gloires de leurs ancêtres, ont changé les noms illustres de Cnpilole et de Forum Romanum en ceux de Campidoglio et de Campo-Vaccino. Encore aujourd'hui une partie de l’emplacement sur les côtés est occupée par le marché des vaches et des bœufs. Le lieu où s’assemblait le Sénat, où s’agitaient les destinées du monde, le lieu le plus classique de la Rome antique a été bouleversé par les siècles. Après le vandalisme de Robert Guiscard , qui en fit un monceau de décombres, il devint jusqu’au milieu du seizième siècle un dépôt d'immondices. Lorsque Paul III y fit des fouilles , il trouva l’ancien à huit mètres au-dessous du sol actuel.

Le Forum est aujourd’hui déblayé, soigné et entouré d’une sorte de parapet. On y a réuni les colonnes échappées à la destruction des monuments magnifiques qui s’y amoncelaient. Mais la différence du niveau est un singulier obstacle pour la perspective de l’imagination. D’autre part, la curiosité et le désir d’illusion sont découragés par les incertitudes de l’érudition qui, depuis trois siècles, retourne ce champ de ruines sans parvenir à s’y orienter. Il faut ajouter qu’il y a, outre le Forum romain , les forums de Jules César, Boarium, d’Anlonin , d’Auguste , etc.j et que cette variété de noms conduit les archéologues à une confusion inextricable.

Le Capitole moderne ne répond pas à l’idée d’un passé héroïque. C’est une place de médiocre étendue, bornée par trois façades de monuments dont l’un est

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le palais des sénateurs et l'autre un musée ; au milieu de la place, à l’endroit même où l’on fit brûler Arnaud de Brescia , s’élève la fameuse statue équestre en bronze de Mare-Aurèle. La roche Tarpéienne était un des sommets du Capitole : .elle a perdu presque toute sa hauteur; l’exhaussement du sol est de plus de 14 mètres, et si on menaçait les traîtres à la patrie de les en précipiter comme on fit de Manlius , on ne les épouvanterait guère. Le célèbre mont Avenlin est aujourd’hui la plus basse et la plusdéserlc des collines de Rome. Le mont Palatin, où demeuraient Cicéron, Gracchus, Marc-Antoine, Catilina, où s’élevaient les magnifiques habitations d’Auguste, de Tibère, la maison d’or de Néron, qui renfermait des bois et des étangs, conserve encore une certaine poésie par ses ruines imposantes. Les jardins Farnèse augmentent la mélancolie du tableau ; on laboure aujourd’hui la terre végétale sur les voûtes des palais des Césars. Cependant on y rencontre encore des restes curieux, et j’y ai vu la salle de bains où Sénèque s’est ouvert les veines par ordre de son cher élève, Néron.

L’existence de Rome à travers les âges lui a valu d’ajouter à ses dix collines naturelles de petites éminences, qui sont des amas de gravois et de pierres accumulés sur le sol. Le Monle-Teslaccio prend son nom du latin testa, tesson : il a été formé de débris de poteries. On se souvient que les Romains faisaient un grand usage d’objets en terre cuite, amphores pour le vin, jarres pour l’huile, pots pour l’eau,

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urnes funéraires , et il a fallu cependant bien des tessons pour former une colline, qui a plus de 1,500 mètres de circonférence et 60 mètres de hauteur. Une particularité intéressante s’attache à cette colline; sur le sommet venait souvent s’asseoir le Poussin pour admirer, au moment du coucher du soleil , les monuments de Rome.

Le Tibre est bien le fluvum Tiberim d’Horace. 11 ne se recommande guère aujourd’hui que par ses inondations , qui sont un des fléaux de la ville. Il ne peut en être autrement d’un fleuve qui , dans un cours de dix lieues environ jusqu'à la mer, n’a que six mètres de pente et des rives très-basses. On parle depuis longtemps de travaux préservatifs, d’cndiguements , de construction de quais ; mais il parait que dans les Etats romains, comme ailleurs, les ingénieurs entrent difficilement du domaine de la théorie dans celui de la pratique , et qu’on multiplie les X, comme dit le vulgaire, pour prouver que ce qu’il y a de mieux à faire est de ne rien faire.

On ne doit pas s’attendre à ce que j’entreprenne une étude sur l’antiquité; je m’exposerais à mettre ma plume dans quelque traquenard tendu par les savants. J’ai beaucoup de confiance en eux, mais il • m’arrive quelquefois de penser de l’archéologie la définition que Voltaire donnait de la métaphysique : « Lorsque celui qui parle ne sait plus ce qu’il dit, que « celui qui écoule n’y comprend plus lien, c’est... de « la métaphysique. »

Je laisse donc aux Sauraaises modernes le soin de

ROME

me dire si le temple d’Antonin le Pieux n’est pas le temple de Marciana, sœur de Trajan, de me désigner» au milieu de bien des contradictions, l’emplacement de la curie où César fut assassiné, et je poursuis au hasard ma promenade, qui n’a d’autre prétention que de donner une physionomie générale. Soit par son style, soit par sa conservation, le Panthéon est le monument le plus remarquable que nous ait transmis l’antique Rome. Rien ne saurait rendre l’aspect imposant de ce temple , même aujourd’hui qu’il a été dépouillé du bronze qui le recouvrait, et que, par l’exhaussement du sol sur la place de la Rotonde, il parait enfoui de quelques pieds. La lumière n’entre dans l’édifice que par une seule ouverture circulaire, pratiquée dans le milieu de la voûte, et dont le diamètre est d’un peu plus de huit mètres. On y monte par un escalier de cent quatre-vingt-dix marches. Ce dut être une grande émotion pour les Romains quand ils virent pour la première fois celle voûte hardie projetée sur le vide. Malgré les injures du temps et, ce qui fut pis, malgré les ravages et les déprédations exercés par les empereurs , les barbares et certains papes, ce monument de la munificence et du goût d’Agrippa, gendre d’Auguste, construit vingtsix ans avant l’ôre vulgaire, est encore un de ceux qui aient été le mieux conservés. Raphaël y est enterré dans une chapelle. L’œuvre la plus parfaite de l’architeclure romaine était digne de servir de mausolée au plus grand artiste des temps modernes.

Les temples sont encore assez nombreux ; mais ils

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sont pour la plupart à l’état de ruines. Je citerai comme particularité le temple de la Fortune virile , où l’on remarque de belles colonnes ioniques. Les matrones romaines avaient grande dévotion à cette déesse , qui avait la réputation de dissimuler aux yeux des hommes les défauts corporels du beau sexe. Voilà une divinité qui rendrait de nos jours bien des femmes païennes, si l’on pouvait réellement lui reconnaître cette complaisante faculté.

Le plus grand des cirques, Circus-Maximus , occupait l’espace entre les monts Avenlin et Palatin. Au temps de Vespasien , qui l’agrandit, il pouvait contenir 250,000 spectateurs, et 400,000 sous Constantin. Une partie des gradins était adossée au palais des Césars. L’emplacement du cirque date de Romulus. Tout le vieux monde romain a passé par là. Aujourd’hui, on ne voit plus que des vignes et des jardins maraîchers là où combattaient hommes et animaux , et, à la place des obélisques et des statues qui ornaient le cirque, s’élève la cheminée d’un gazomètre , la seule qui se permette d’envoyer de la fumée audessus des maisons de la ville éternelle.

Qui ne connaît de vue ou par lecture la colonne Trajane et la colonne Antonine? Les bas-reliefs de la première, qui offrent le plus parfait modèle du style dit historique, ont inspiré Raphaël et son école. Les archéologues romains , dans l’inscription modèle du piédestal de la seconde, ont commis la petite erreur de substituer le nom d’Antonin le Pieux à celui de Marc-Aurèle , à qui la colonne était érigée pour ses

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victoires sur les Marcoraans. Notre obélisque de la place de la Concorde cesse d’être une rareté en comparaison des monolithes égyptiens qui furent transportés à Rome par les empereurs, et qui, renversés et ensevelis, furent relevés à partirde Sixte-Quint. Celui qui orne la place du Vatican était resté debout dans le cirque de Néron , près de l’endroit où est maintenant la sacristie de Saint-Pierre. Le plus grand de tous, celui de Saint-Jean-de-Lalran, transporté d’Héliopolis à Rome, avait été placé dans le Circus-Maximus. Deux autres obélisques ornent les places de la ville.

Les thermes romains répondaient à nos modernes casinos, mais comme les gigantesques théâtres de l’antiquité ressemblent â nos théâtres, si étroits, si incommodes , si mal aérés. Les thermes avaient pris un développement prodigieux : on y trouvait des bains froids, tièdes, chauds, de vapeur, des salles pour se sécher, pour se parfumer, des stades pour les exercices et les jeux, des promenades ombragées d’arbres, des portiques où les poëtes récitaient des vers , des bibliothèques, des galeries ornées de statues et de tableaux, où le peuple se formait le goût. On peut suivre par les habitudes d’hygiène le mouvement de la civilisation. Les Romains de la république se baignaient dans le Tibre; puis, en compensation de la liberté, les empereurs leur donnèrent les jouissances du luxe : les thermes succédèrent aux piscines. Le Romain moderne se baigne quand il pleut et quand le manque d’abri le force à recevoir l’eau.

Il est nécessaire de connaître le rôle que jouaient les bains publics dans les habitudes de la population pour comprendre les therraesde Dioclétien, de Titus, et surtout ceux de Caracalla , les plus grandes ruines de Rome avec le palais des Césars et le Colysée. C’est là que furent trouvés l’Hercule Farnèse, le Torse du Belvédère, la Flore, la Vénus callipyge, le Taureau Farnèse et des centaines de statues. On y comptait, dit Valéry, mille six cents sièges de bain en marbre poli.

Des grands travaux entrepris par les Romains, ce sont peut-être les aqueducs qui donnent la plus haute idée de leur génie opiniâtre et de celle civilisation dont la nôtre n’est, en beaucoup de choses, que la copie en miniature. Il fallut d’énormes dépenses, dit Letarouilly, pour créera ces espèces de fleuves , formés de rivières détournées, un lit de plus de cent soixantesept lieues, suspendu pendant plus de huit lieues dans les airs, sur des arcades élevées souvent de plusieurs étages. Aujourd’hui encore, qu’on n’a plus guère que le dixième du produit des aqueducs anciens, Rome est, sous le rapport de la distribution d’eau , trente fois plus favorisée que Paris.

Pour compléter le tableau de la Rome antique, j’aurais besoin de plus d'espace et d’études qu’il ne m’est permis d’en offrir. J’aurais à parler de Tivoli, de ses cascades, de la maison d’Horace, de la villa Adrienne, d’Albano, de Frascali, de la voie Appienne, des Catacombes, que sais-je ? C’est surtout aux portes de Rome que les monuments séculaires frappent l’imagination. Celte solitude monotone et sévère semble le cadre poé-

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tiquement naturel qui ajoute à la majesté des ruines, et on comprend que de tels spectacles aient inspiré des chefs-d'œuvre. Les terrains en culture ne s’étendent guère qu’à une lieue autour de Rome. Puis commencent les vastes plaines en pâturages, incidenlées ici par des aqueducs, là par des tombeaux et des mausolées. Le paysage, dont le fond est formé par les montagnes bleues de la Sabine, est à la fois calme et solennel, et on ne se lasse pas de le contempler. Aucune construction bâtarde ne vient faire tache par une régularitéanachronique. Je me trompe, une villa placée dans une belle situation s’aperçoit de loin et lire l’œil, comme disent les peintres, par ses prétentions saugrenues à la fantaisie. Elle appartient à un M. Smith. Il n’y a qu’un Anglais qui puisse avoir le mauvais goût de planter une chinoiserie sur l’emplacement de la maison d’Auguste , dans le classique panorama des ruines de Rome, comme il n’y a que des Anglais qui puissent, en se promenant dans Rome , tirer des petits marteaux de leur poche, et, quand le custode a le dos tourné, casser des doigts de pieds et de mains aux statues, des morceaux de bas-reliefs, pour les emporter comme souvenirs dans leur iconoclaste patrie.

Avril 1861.

SOUVENIRS D’ITALIE

Les bourgeois de Rome. — La noblesse. — Les Transtévérins. —

Les crimes. — Nos soldats. — Une historiette. — De Rome à

Civita-Vecchia.

On ne peut pas noter entre deux villes un contraste plus saisissant que celui qui existe entre Naples et Rome : d’un côté, un bruit continuel et assourdissant; de l’autre, le silence d’une grande ville de province où il n’y aurait pas d’industries; une cité de 500,000 habitants, où s’agite la population la plus bruyante de l’Europe , et la ville éternelle , trop grande pour le nombre de ses habitants, à laquelle les souvenirs de l’antiquité et la présence du chef de l’Eglise donnent un caractère particulier de calme imposant. Les enthousiastes remarquent dans la tenue grave du Romain, dans la dignité de ses allures, un sentiment de fier respect pour la grandeur passée de sa ville et de ses ancêtres. Il a, en effet, surtout dans le peuple et la population des campagnes, l’air plus sérieux que ne le sont en général les Italiens; mais c’est aller trop loin que de nous le montrer si pénétré de la poésie de son histoire. C’est absolument comme si on nous donnait, comme preuve du culte du beau , transmis par la tradition aux habitants de la Rome contemporaine, la fantaisie burlesque de Turcaret par laquelle un banquier, M. Torlonia, prince romain, je crois, a fait construire dans ses villas des

ROME

ruines d’aqueducs, de temples et de monuments. A ce compte, les Anglais, qui vont par files à Sorrente coucher dans la chambre dite du Tasse, dans l’espoir d’y frotter de sentimentalité leur industrialisme , seraient des artistes et des poëtes.

Ce n’est guère que chez les bourgeois de Rome piémontophiles que les circonstances ont réveillé les souvenirs historiques; encore n’est-ce qu’à leur orgueil, ou, pour mieux dire, à leur vanité, que répondent ces souvenirs. Dans le programme de leurs destinées futures , ils n’ont pas laissé que de faire des emprunts aux classiques archives de l’antiquité. Cependant quelques-uns d’entre eux se sont ouverts à moi au sujet des inquiétudes que leur émancipation pourrait faire concevoir aux puissances jalouses de toute grandeur future; ils se sont défendus de faire de Rome , capitale de l’Italie , la capitale du monde entier. Leur ambition , sagement bornée, n’allait pas à convoiter le retour des temps où dominaient les Césars. Cela m’a rassuré ; je craignais déjà la conquête des Gaules.

La bourgeoisie de Rome, jusques et y compris le petit commerce , est ici ce qu’elle est quelquefois ou souvent ailleurs : tracassière et peureuse , voulant à la fois changer et conserver, partagée entre une certaine hardiesse que lui donnent ses instincts frondeurs et la prudence que lui imposent ses intérêts; quand elle s’avance, toujours poussée plus loin qu’elle ne veut aller, et attrapant la république , dont elle ne veut pas, en réclamant la réforme ou l’émancipation. Le bourgeois de Rome, partisan de l’unité , de l’annexion et

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de loul ce qui s’ensuit , en petit groupe d’amis et quand les portes sont closes , traite le pape de tyran , nos soldats d’oppresseurs. Pour lui, le roi de Piémont est le roi d'Italie, et Garibaldi est son prophète. Les jours de manifestation, il va pousser au Corso deux ou trois cris de : Viva ïllalia ma ! viva Vitlorio Emmanuele! se sauve à toutes jambes dans sa maison , et regarde à travers les personnes des ferîêtrcs si la révolution va commencer. Pour comble d’audace, et comme témoignage d’énergique protestation en faveur du souverain de son choix, il porte d’épaisses moustaches, qui se continuent dans la barbe et lui donnent la physionomie d’un chat en colère. Sa femme a sur la poitrine une broche où se remarque le portrait du roi galant homme , et dans la rue ou au spectacle elle étale un tel luxe de couleurs éclatantes et patriotiques, qu’à une certaine distance elle fait l’effet d’un faisceau de drapeaux tricolores qui se promène.

La noblesse romaine est en tout proche parente de la noblesse de Naples : même abondance de princes , même luxe d’équipages au détriment de la table; de grands appartements où il n’y a pas de mobilier, absence de loul confortable intérieur, maigre cuisine, peu de linge , et un ou deux domestiques pour tout faire, y compris la conversation, avec changement à vue de livrées, comme pour le maître Jacques de Molière. On vit en voiture , à l’église et au salon. Du reste , peu ou point d’instruction, une indifférence assez complète de ce qui se passe hors Rome, beaucoup d’esprit naturel, de l’amabilité, et, comme opinion politique , dévoûment

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au pape et mission d’approvisionner le gouvernement pontifical de monsignors , de camôriers et de gardesnobles : tels sont les caractères les plus saillants de la société romaine, si j’en excepte les véritables grands seigneurs , les princes Doria , Borghèsc , Corsini , etc., dont la fortune est immense, surtout en propriétés foncières et en galeries de tableaux, il est vrai inaliénables. Il n’y a pas que dans les romans de George Sand qu’on puisse voir des princes italiens propriétaires d’un palais et gueux comme Bélisaire.

On s’est plu, dans ces derniers temps, à retrouver dans l’habitant duTranstévère le type des anciens Romains. De grands traits, une physionomie assez rébarbative, une allure farouche, ont paru les signes incontestables d’une énergie que les siècles n’avaient point effacée. J’aime à croire pour ses ancêtres qu’il en diffère tout au moins par la propreté et le courage. L’absence de la première de ces qualités peut paraître excusable chez l’homme du peuple, puisqu’elle fait défaut dans les autres classes. Quant au courage, il en a un , mais d’une nature particulière : il consiste à sentir vivement les offenses et à s’en venger. Mais n’allez pas croire que le fier Romain, pas plus que l’intrépide Napolitain, aille en face vous attaquer et vous provoquer. Sa vengeance est tout simplement un guet-apens. Il vous attendra le soir au coin d’une rue , s’élancera sur vous et vous tuera net, car il excelle dans cet exercice, d’un coup de couteau entre les deux épaules. Lorsque vous entendez parler du meurtre d’une personne, vous pouvez hardiment affirmer, surtout

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si elle a été frappée par derrière , que le coup vient d’un indigène.

Dans l’opinion publique , le meurtrier n’est point un lâche assassin. On le laissera fuir tranquillement , même si le crime a été commis en plein jour. Les carabiniers pontificaux arriveront le lendemain ; on fera une légère enquête , et tout sera dit. Si un hasard extraordinaire, comme il s’en rencontre rarement , fait tomber le coupable entre les mains de la justice romaine, si complets que soient ses aveux , si endurci qu’il paraisse , il en sera quitte pour quelques années passées au bagne de Civita-Yecchia. J’ai visité ce bagne, et les travaux forcés m’y paraissent être une réclusion assez douce avec peu d’occupations. Or, ce n’est guère punir un Romain ou un Italien que de le condamner à ne rien faire.

La police française a moins de ménagements ; aussi on se garde bien de s’y fier. Le général Baragueyd’Hilliers avait trouvé un moyen efficace de répression. C’était de faire fusiller en plein jour, sur la place du Peuple, tous ceux qui jouaient du couteau. Encore aujourd’hui, c’est le sort réservé à ceux qui s’attaquent à nos soldats. Malheureusement les habitants n’ont que la police romaine pour les protéger, et les assassins ne s’effraient pas de si peu. Le fameux Gasparone , qui aurait pu , comme les Arabes , faire une cinquantaine de brèches à son couteau pour marquer ses victimes, a maintenant dans une prison de l’Etat la retraite la plus agréable qu’il puisse désirer. Sa chambre, dont la fenêtre est à peine grillée,

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donne sur des jardins; il est l’objet des soins les plus délicats; on lui accorde tous les plaisirs delà conversation et de la société; enfin, ce sont en quelque sorte les Invalides d’un bon vieux bandit qui se repose de ses campagnes.

Les couteaux dont on se sert ordinairement pour la costellada ont une telle dimension, qu’il n’est pas possible à première vue de leur assigner un autre usage. Malgré la solidité du ressort qui maintient ouverte la lame longue de plus d’un pied , on les vend à bon marché, afin d’en rendre sans doute l’acquisition possible à toutes les bourses. Cette marchandise s’étale dans la rue, est offerte dans les cafés, et il n’est pas encore venu à l’idée du vice-camerlingue Maleucci , directeur de la police, que ce serait déjà quelque chose que de faire interdire le débit effronté de ces instruments de meurtre.

On crie à Rome à l’oppression du gouvernement en matière politique; on incrimine vivement les perquisitions nocturnes, les arrestations, les exils, etc. Ce sont là des mesures sévères, sans doute; mais il est généralement admis qu’un gouvernement les emploie avec plus ou moins de rigueur contre ceux qui proclament aussi haut que possible leur intention de le renverser. Cette lutte entre l’autorité et la révolte est de tous les temps, et on peut dire de tous les régimes. Je n’ai donc pas à m’en occuper. J’accuserai au contraire l’administration romaine de débonnaireté , de tolérance et de faiblesse en tout ce qui tend à maintenir la sécurité; de contradictions, de routine et

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d’irrégularité dans les services publics. Toutes les formalités de douane et de passeports imposées aux voyageurs à l’entrée dans Civita-Vecchia et Rome et à la sortie sont insupportables , sans être bien utiles. Elles pourraient rapporter tout autant au Trésor sans comporter autant de complications et de paperasses absurdes; et quant aux précautions de police, elles ne servent qu’à importuner les gens paisibles et honnêtes, sans empêcher les gens turbulents et malintentionnés d’aller à Rome, d’y former un comité permanent et de composer tout un parti dont le but n’est pas le maintien du pouvoir temporel. Quand les agents piémonlais ou les mazziniens veulent aller à Rome, ils ne vont pas montrer leurs passeports à Civita-Vecchia. La police romaine n’a pu encore découvrir les chefs du comité, ni l’imprimerie où se fait le fameux journal unitaire, qui vaut plusieurs années de travaux forcés à l’habitant chez lequel il est trouvé. Malgré cela, il circule si bien , que j’ai pu en lire plusieurs numéros. J’ajouterai que la rédaction en est si médiocre , qu’il n’y a guère que l’attrait du fruit défendu qui puisse lui valoir auprès des piémontophiles un succès assez compromettant.

Quant à la sécurité publique , elle n’existe pas plus à Rome qu’à Naples. Elle existe d’autant moins que les passions politiques fournissent un prétexte aux assassins. Comme il n’y a pasde journaux qui publient la statistique quotidienne des crimes, on ne les connaît guère que par quartiers. La police est complètement muette , et dans les hautes sphères administra-

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tives, on peut hardiment affirmer aux nobles étrangers que rien de ce qui a pu émouvoir tel jour le public n’est mentionné sur le rapport. Malheureusement, il n’est pas permis de douter de la fréquence de ces crimes. Je citerai comme preuve le martyrologe de la dernière semaine de mon séjour : assassinat d’une femme ; coup de couteau à un étranger ; attaque nocturne contre un Français ; vol à midi chez un boutiquier : le commis poursuit le voleur, qui se retourne et le menace d’un couteau ; assassinat d’un carabinier pontifical ; enfin , dans la soirée du lundi 15 avril , on apporte à l’hôtel de la Minerve un jeune homme, M. d’Aubigné, ex-zouave de Pie IX, blessé mortellement. 11 a reçu une balle qui lui a traversé le corps. Le coup de pistolet lui a été tiré dans le dos, naturellement par un Romain.

Ces tristes nouvelles me reviennent d’après les récits qui circulent dans la partie de la ville où je demeure , car on pense bien que je ne m’amuse pas à en faire le relevé. Des poursuites actives et un châtiment immédiat auraient vite raison de ces assassinats. La bonté du saint-père exclut tout arrêt de mort. On devrait au moins arrêter les coupables et leur infliger autre chose que la villégiature forcée.

Les attentats contre nos soldats sont très-rares; la police française a une terrible réputation, et les mots de conseil de guerre et de château Saint-Ange ont une salutaire influence sur l’Italien. Il faut dire aussi que nos troupes vivent en très-bonne harmonie avec le peuple. Nos troupiers sont mêlés à toutes les classes

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delà population, cl j’en ai vu jusque dans le Ghetto, où, avec le plus intelligent mépris des préjugés romains, ils ont des relations avec les deux sexes, d’achats de divers petits articles avec le premier, d’aimable galanterie avec le moins laid des deux.

Ce qui nous a frappés le plus dans notre occupation française , et je le dis avec un certain amour-propre national, c’est de voir partout, dans les musées, les galeries de tableaux et les églises , les soldais , même des régiments qui sont depuis le plus de temps en Italie. Dans quelle autre armée que la nôtr* trouverait-on un emploi si noble des loisirs de la garnison ?

Nos troupiers voient souvent et plusieurs fois chacun les chefs-d’œuvre et les monuments de l’art; ils finissent par en connaîlre à peu près l’historique et l’auteur; ils s’exercent à faire des comparaisons, à juger ; le sentiment du beau se grave dans leur esprit. Je ne dis pas qu’ils deviennent forts en esthétique ; mais leurs idées s’élèvent, leurs faibles notions s’agrandissent. Rentrés dans leurs foyers, en Basse-Bretagne et en Normandie, ils parlent à leurs auditeurs ébahis de Rome, du Capitole, duColyséc, de Saint-Pierre, des beaux tableaux de Michel-Ange, de Raphaël. Ils ont vu tout cela! et comme leur paraît encore plus rande cette patrie qu’ils servent et qui envoie si loin ses enfants pour ce rôle de justice et de civilisation dont ils entrevoient la port 5e !

Nous avons vu dans les repos d’exercices militaires nos soldats profiler ainsi d’un quart d’heure pour viiter l’église de Saint-Jean de-Latran. « Comme cette

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