‹ Deux hivers en ItalieChapitre 7 sur 8 · ROM K · texte numérisé non relu

ROM K

« église est loin , nous disait l’un d’eux, je ne peux la « voir que tous les mardis , jours d’exercices; mais, « depuis six mois, je commence à bien la connaître « en détail. » Un sceptique qui les aurait vus superficiellement aurait pensé qu’ils venaient, après une heure de poussière et de soleil , chercher le frais sous les grands arceaux de cette basilique de Sainl-Jeande-Latran , dont le souverain de France est chanoine, de tradition séculaire. Ceci me rappelle une anecdote qui m’a été racontée par Mgr Olivier, évéqued’Evreux, de spirituelle mémoire, et que je prends la liberté de citer, parce qu’elle est authentique et inédite :

En 1854, un bataillon du 6 e de ligne était en garnison à Evreux. Un jour d’été, dans l’après-midi, deux soldats traversaient la place de la Cathédrale de celte allure particulière aux soldats qui flânent. L’un d’eux fait remarquer à son compagnon que des personnes entraient dans la cathédrale, qu’il devait y faire frais, et que , comme la bourse commune ne contenait pas de quoi prendre un verre de bière , ce qu’ils avaient de mieux à faire par celte chaleur trop picalc était d’entrer. Ce qui fut dit fut fait. Mgr Olivier prêchait pour une œuvre de miséricorde devant un auditoire choisi. Les deux soldats avaient pris des sièges et paraissaient fort attentifs. La loueuse vint leur réclamer 20 c. « Quatre sous! dit l’un d’eux avec une « naïveté irrévérencieuse , si nous les avions eus, nous « ne serions pas entrés. » Mgr Olivier, si faiblequcsoit cet incident, le remarque et s’en fait rendre compte. Il donne l’ordre de ne pas faire payer les sodats et de

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les lui amener à la sortie de l’église. Il les interroge avec son habituelle aménité, et après les avoir engagés à revenir le mercredi suivant entendre la parole de Dieu, l'es congédie en donnant à chacun une pièce de cinq francs. Le plus éloquent était si ému, qu’il ne put trouver pour remercier le prélat que ces mots :

« Ah ! mon évêque! Trop de bonté, mon évêque ! » Au régiment, on dit « mon évêque » comme on dirait « mon colonel. »

On juge quel bruit fit dans le quartier la bonne aubaine des deux soldats. Ils durent recommencer vingt fois le récit. « Je te dis que nous n’avons eu qu’à en- « trer dans l’église , et qu’après le sermon ce brave « homme d’évêque nous a donné la pièce à chacun. » On en parla toute la semaine. Mgr Olivier était trop habitué à ces particularités pour y prêter autrement attention. Le mercredi suivant, il monte en chaire ; mais quelle est sa surprise en apercevant devant lui , assis comme des sénateurs romains , près de 200 soldats , sérieux, attentifs comme il convient dans l’accomplissement d’un devoir ! Le récit des deux camarades avait porté ses fruits. Mgr Olivier dut se serrer les lèvres pour ne pas rire à un spectacle aussi inattendu et aussi original. Puis, avec celte richesse d’imagination qu’il possédait, s’inspirant de l’incident, il parla de la charité, des familles nombreuses, des enfants abandonnés, avec tant d’onction, qu’un des soldats , prenant spontanément son képi, le tend à ses compagnons, et qu’en un clin d’œil les gros sous forment une collecte que le quêteur vient offrir lui-

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même au prélat à la tin du sermon. Mgr Olivier les remercia par quelques paroles pleines d’effusion , se défendit d’accepter cette somme, mais leur indiqua une famille réduite au plus complet dénùment et à laquelle tout le détachement vint l’apporter. On ne pensait plus du tout au motif intéressé qui avait amené dans l’église un auditoire militaire, et l’attention délicate de Mgr Olivier avait indiqué, dans l’exercice direct de la bienfaisance, la généreuse compensation qui allait le mieux au bon cœur de nos soldats.

Nous voici loin de Rome et de Sainl-Jean-de-Latran. Mais je ne sache pas que des convenances puristes interdisent l’anecdote. Nous avons quitté Rome ; nous sommes de retour à Civila-Vecchia, après avoir parcouru des plaines bien stériles et d’une tristesse majestueuse. Absence de culture partout. Biens de couvents, ou grandes propriétés foncières, ce ne sont que pâturages, qui d’ailleurs offrent de bons rapports. Pas de villages, pas de paysans pour labourer les terres; de distance en distance quelques rares habitations, quelques troupeaux poudreux que les bergers réunissent le soir, ou de vastes guérels couverts de vaches et de buffles.

Que faudrait-il faire poûr chasser la mal’ aria, assainir les campagnes et ramener la vie et la prospérité là où régnent la solitude et le calme si chers aux. esprits contemplatifs et rêveurs? C’est un de ces problèmes dont je n’ai pas à m’occuper ici.

Le souvenir qu’on emporte aujourd’hui de Rome est mêlé de considérations politiques qui le rendent un

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pou confus. L’attention, quoiqu’on résiste, est sollicitée de divers côtés. On voudrait ne vivre que dans le passé, et l’actualité vient sans cesse vous en distraire. Ceux qui n’ont pas une passion enracinée, qu’ils appellent opinion et qui permet de les étiqueter et de les classer; ceux qui ont la prétention, ridicule de nos jours, de voir, d’entendre et de juger sans exagération , sont par cela même assaillis, sous forme de raisonnements persuasifs, par une foule de déclamations où il n’y a souvent pas plus de bon sens que de bonne foi. On en arrive à se sentir des velléités de devenir effréné révolutionnaire quand c’est un partisan du droit légitime qui vous parle, et enragé légitimiste et ultramontain quand c’est un patriote unitaire-annexionnisle-émancipateur qui cherche à vous convertir à scs rêves d’humanitarisme. Il en résulte qu’en Italie on a pour ce qui se passe des sympathies et des antipathies , des entraînements et des répugnances, mais que la seule opinion qu’on puisse en toute sincérité et en toute impartialité se reconnaître est celle qui consiste à n’étre à peu près de l’avis de personne.

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Les Toscans. — Les Anglais à Florence. — M. de Cavour et Garibaldi. — Le bilan de la question italienne.

Pise est une station médicale et un lieu de repos. Ce n’est pas impunément qu’on s’est trouvé plus ou moins

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mêlé à Naples et à Rome aux agitations de la politique. On se faligue d’entendre et d’observer, de rire ou de gémir, de croire et de douter. Les longues stations dans les musées et les galeries, les rapides lectures, la tension continuelle de l’esprit produisentune sorte de lassitude nerveuse. On a vu tant de chefsd’œuvre, que par un besoin brutal de réaction , on aimerait à se calmer par la vue de quelques tableaux bien médiocres, de quelques statues bien vulgaires, comme on en trouve en cherchant bien On se promet comme récompense de faire trêve au travail de l’imagination et de se laisser aller quelque temps aux douces torpeurs d’une vie végétative. L’air doux et un peu humide de Pise est merveilleux pour opérer cette cure. Les quatre beaux monuments, la Cathédrale , le Baptistère, le Campo-Santo et la tour penchée, ces splendides témoignages du passé, sont réunis sur la place du Dôme, comme pour la commodité du touriste, sinon blasé, du moins plus rassis. D’ailleurs Pise , avec ses rues silencieuses, ses quais déserts, la mélancolie de ses souvenirs, est un beau cabinet d’études pour songer à ce que l’on a vu et résumer ses impressions. Lorsqu’on a parcouru l’Italie, on se retrouve avec plaisir dans cette élégante Toscane, où les fièvres révolutionnaires s’amortissent dans le caractère doux et facile des habitants.

Beau temps, riche récolte d’étrangers, vie agréable, destinées politiques envisagées sous le rapport artistique, promenades à Lungo YArno et aux Cascines. beaucoup de sociabilité et d’animation, une grande

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propension à s'inquiéter peu et à s'amuser beaucoup ; voilà les Toscans. Je les retrouve, je les reconnais, aussi gracieux, aussi spirituels, aussi indifférents à tout ce qui ne menace pas d’entamer la poésie de leur chère cité. L’annexion s’est faite : on y a fait peu d'attention. M. Sauli a remplacé comme gouverneur M. Ricasoli : on le sait à peine. Cependant n’allez pas croire qu’on reste étranger aux événements; il faut, au contraire , les suivre pour y saisir le moindre prétexte à réjouissances. Un bataillon mobilisé de la garde nationale de Naples arrive à Florence: vite, célébrons ce beau jour et faisons bon accueil à nos frères du Midi, car tous les Italiens sont frères, etc. Quels beaux hommes que ces Napolitains ! et comme on admire leur belle tenue! Dire que des gaillards doués d’une si belle prestance militaire se sauvent si vite au moment du danger ! et que , le 22 mars dernier, on a pu voir une armée de dix mille guerriers complètement mise en déroule par un coup de pistolet! Ils n’ont conservé aucun souvenir de cette défaillance, et des soldats éprouvés par le feu de dix grandes batailles n’auraient pas une allure plus victorieuse. Les bons Florentins y voient bien malice, mais ne le montrent pas. Ils prodiguent à leurs compatriotes, sur leur passage, les drapeaux et leurs applaudissements; puis, c’est assez: on ferme ses portes aux frères , on ne leur parle pas plus que s’ils étaient des Tudesqucs, on les laisse s’offrir à eux-mémes l’hospitalité des hôtels et des restaurants... et la Nasione proclame avec des larmes

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que jamais l’histoire n’a offert un exemple plus touchant de fraternité. Et nunc erudimini...

Il n’y a plus de barrières entre les Italiens, dit-on et écrit-on. Les diverses appellations ont disparu : Lombards , Napolitains, etc., se sont confondus dans un même nom, comme dans une même patrie. Voilà deux ans déjà que dure le mouvement italien , et les démarcations sont aussi profondes qu’auparavant. Un Toscan se croit certainement plus qu’un Piémontais, qu’un Lombard, qu’un Bolonais, et tous les Italiens pris en particulier se jugent supérieurs aux Napolitains. La question italienne est depuis deux ans sur le chantier, et de longtemps, en Italie, on ne dira autrement que les troupes piémontaises au lieu de : les troupes italiennes. Les Piémontais sont restés Piémontais, et, quoi qu’on puisse dire, le travail d’assimilation n’a pas fait de sérieux progrès.

En Toscane, le parti de l’autonomie est encore trèspuissant, mais, en général, ne se manifeste par aucune hostilité. Les familles sont souvent très- divisées ; j’en connais où le père est attaché à l’ancien souverain , tandis que le fils a été combattre avec Garibaldi. Mais ces divergences d’opinions n’entretiennent point, comme on pourrait le croire, des haines actives. On est d’accord instinctivement pour attendre le résultat d’une grande expérience, pendant que chacun reste à son rôle. Ceux qui sont le plus contraires à l’unité italienne ne se refusent même pas à participer aux démonstrations qui tendent à la consacrer. Il est rare

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d’abord qu’un Italien ne se laisse pas aller au plaisir de pavoiser sa maison. Il ne serait pas de son pays, s’il se refusait aux petites manifestations qui peuvent distraire ses yeux et satisfaire son besoin d’activité et de pittoresque. On sait bien combien peu étaient républicains de tous ceux qui, en 1848, chez nous, arboraient au moindre prétexte le drapeau tricolore.

Florence, à cette seconde partie de mon voyage, devenait le quartier général des Anglais. JS’aples et Rome étaient en fièvre. Leur délaissement a profilé à l’aristocratique patrie du Dante et de Michel-Ange. La perfide Albion, comme disait le Siècle d’autrefois, inonde de ses enfants tous les quartiers de la ville , et leur blond ardent fait ressortir le type brun et distingué du Toscan. Nos chers alliés, tout pénétrés de leur active intervention en 1839, viennent sans doute recevoir les témoignages de reconnaissance des populations dont ils ont préparé la délivrance, et examiner paternellement les conséquences de leur nouvelle condition. Quel aimable et amusant compromis d’illusiins entre les Anglais et les Italiens : les premiers se persuadent qu’ils ont été les vrais libérateurs; les seconds qu’ils n’en ont pas eu du tout et ont fait leur besogne eux-mêmes.

Les Anglais exercent en Italie une influence qui ne leur est pas contestée : celle des voyageurs qui paient le plus cher. Les maîtres d’hôtel et les marchands sont loin de s’en plaindre. L’année a dû être bonne, car on en parle beaucoup. Les marchands de tableaux et de

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statues ont fait de brillantes affaires. L’or britannique a abondé : hourra pour les riches insulaires!

L’administration actuelle a eu le bon esprit de ne rien changer aux anciennes dispositions qui affectaient à la glorieuse hospitalité donnée aux beaux-arts la plus grande partie des palais royaux. Le palais Vieux elle palais Pitli sont restés unis dans ce noble rôle, comme ils le sont matériellement par la grande galerie conduite au-dessus de l’Arno. L’idée de cette construction a dû être inspirée par le sentiment de prévoyance qui a fait élever la galerie par laquelle les souverains pontifes se rendent du Vatican au château Saint-Ange, et que les Romains appellent familièrement le papaduc , comme on dit viaduc et aqueduc. Le roi Victor-Emmanuel, le prince de Carignan, ouïes princes du Piémont , dans leurs passages â Florence , n’occupent guère qu’une modeste partie des appartements du grand-duc , devenus eux-mémes un riche musée.

Quelques tableaux avaient été expédiés de Naples à Turin sur les ordres du roi. Les Florentins ont été en cela plus privilégiés que les Napolitains, et on a scrupuleusement respecté les richesses artistiques de Florence. Ils le doivent, dit-on , à une petite épigramme imitée assez heureusement d’un dialogue entre deux statues célèbres de Rome, Marforio et Pasquin, sous le pontificat d’Adrien XL Voici l’anecdote :

Un journal avait exprimé , au nom de la population, le vœu que l’annexion n’allât pas jusqu'à enrichir Turin des dépoui41es , si minimes qu’elles fussent, de Flo-

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rence , et il faisait allusion à certaines petites privautés de la capitale du Piémont à l’égard de scs sœurs d’Italie. Un matin, à Florence, on trouva cette inscription au bas de la statue de Michel-Ange : Che fa David. (La statue placée à la porte d’entrée du palais grand-ducal.) David répondait : Guardo la galeria dcgli Uffizi, che non vada a Torino. On pourrait relever David de sa faction , car je crois que les Florentins n’ont pas à craindre cet enlèvement.

J’ai vu deux fêles en trois jours à Florence. La seconde était à la fois religieuse et mythologique. Dans une ville où l’amusement public est élevéà la hauteur d’une obligation municipale, on ne pouvait pas moins faire civilement et religieusement pour le jour du mois de mai. Les Italiens sont un peu païens ; ils se laisseraient aller volontiers à déifier les plus belles saisons. Toutes les administrations ont donc chômé, et la population s’est mise en liesse , non pas seulement, notez bien, pour le commencement du mois spécialement dédié à la Vierge , mais parce qu’il est d’aimable tradition de fêter ainsi le début réel du printemps. C’est en effet une cité privilégiée que celte cité des fleurs, si bien nommée. Avec ses buissons de roses qui bordent les routes, ses belles collines, ses magnifiques promenades, ses riches monuments, ses palais sévères , les trésors artistiques de ses musées, avec son fleuve historique, aujourd’hui desséché et altéré comme leManzanarès, avec tant d’autres beautés que je ne saurais décrire, Florence possède une royauté que ne lui ôtera jamais l’annexion. On a dit de

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la Toscane que c’était la Touraine de l’Italie ; la comparaispn est également vraie pour les habitants : même humeur douce, de l’imagination et un esprit original, assez de goût pour en revendre aux Piémontais , et un amour de la liberté qui n’a rien de farouche ni de belliqueux.

Ma dernière étape vers la France est Gènes , la cité d’où partirent les Argonautes garibaldiens pour aller à la conquête de l’unité italienne. Ce rôle , qui la met aux premiers rangs dans les annales de l’histoire contemporaine de ritalie , s’accorde parfaitement avec le caractère aventureux aussi bien que cosmopolite de sa population. Il va sans dire que Garibaldi y est adoré , t. ^ .> turbulents Génois , si l’ermite de Caprera

voulait êlre leur chef ou leur président, renouvelant contre le Piémont leur révolte de 1849, jetteraient volontiers l’unité aux orties pour s’adonner à la république ; tant il est vrai qu’on ne peut faire un pas en Italie sans voir se multiplier les éléments les plus réfractaires au projet dont la presse poursuit la réalisation avec beaucoup d’illusions et un ensemble panurgien.

Les escapades parlementaires de Garibaldi n’ont pas , comme on pourrait le croire , diminué son prestige. Ce sont toujours les mômes applaudissements, le même enthousiasme, le même fanatisme. Et qu’on ne croie pas que ce soit spécialement sur le peuple que s’exerce cette influence ; les hommes les plus distingués la subissent. J’en ai causé bien souvent avec les personnes qui approchaient le plus Garibaldi, et toutes

me confirmaient cette véritable faculté de fascination

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que lui composent sa douceur mystique, son sang-froid et son calme mélancolique, une certaine allure de prophète, son désintéressement, sa foi politique et son - insouciant mépris de la vie. C’est surtout l’empire du flegme sur les organisations nerveuses et impressionnables du Midi. Ces traits constituent, en résumé, une physionomie qui n’est pas vulgaire , et si ce n’est pas un héros, ce n’est pas non plus un Lafayette démocratique, bon, généreux et dupé, s’exhibant sur son cheval blanc avec la meilleure foi du monde, et faisant sa partie dans un jeu qui n’est pas au profit de ses aspirations réelles. Que de libéraux d’aujourd’hui sont nés de cette graine!

L’émancipateur en chef de l’Italie méridionale n’est pas un profond politique, ni un grand administrateur; mais il faut reconnaître qu’il est logique, et ce n’est pas un médiocre mérite par le temps où nous vivons. Des esprits distingués ont pu prétendre avec raison que Garibaldi personnifiait l’unité, tandis que M. de Cavour représentait, sans le savoir et sans le vouloir probablement, l’idée de la confédération.

Que veut Garibaldi? Que l’on poursuive, sans regarder en arrière , les entreprises heureuses de 1859 et de 1860 ; que l’on suive la veine; que l’on habitue les Italiens, par la communauté des grandes émotions et des périls, à une fusion de plus en plus complète ; qu’on donne à leur conquête la consécration d’une véritable lutte , le baptême du sang versé sur des champs de bataille nouveaux ; qu’on détourne enfin vers le danger et la gloire ces imaginations promptes à s’exalter, mais par cela même d’une mobi-

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lité que les atermoiements et l’incertitude peuvent rendre singulièrement funeste à l’unité.

La politique de M. deCavour était au contraire dans l’expectative. Profiter des premiers succès, et attendre l’occasion pour en obtenir de nouveaux ; créer d’abord le royaume d’Italie, en faire accepter l’idée, puis procéder graduellement et habilement de la partie au tout ; organiser, administrer et armer, coordonner de nouvelles ressources pour les faire concourir au besoin à un dernier effort, et adoucir les scrupules delà diplomatie européenne par le spectacle des heureux résultats de l’annexion, tel était le programme de M. de Cavour.

Dans le premier plan , le danger venait de l’extérieur; dans le second , de l’intérieur. Garibaldi ne tenait pas compte des grandes puissances et n’admettait pas qu’une défaite pût rejeter l’Italie au pouvoir de l’Autriche et léguer à la France , de par son intérêt traditionnel, les embarras d’une nouvelle intervention. M. de Cavour nous paraissait avoir beaucoup trop préjugé de la rapidité avec laquelle serait opérée l’homogénéité , et les effets de l’annexion depuis deux ans ne faisaient guère espérer que celte lourde tâche pût s’accomplir aussi facilement.

On sait quelle a été en Italie la valeur de ces mots : coordonner et organiser. Il semble que le plus mauvais service qu’on ait pu rendre au gouvernement piémontais ait été de lui faire fournir, sous l’examen attentif de l’Europe, cette preuve de son aptitude à supporter le fardeau de grandes destinées. Le talent de M. de Cavour a bien pu préparer merveilleusement

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les élections et former au Parlement une majorité votant à la Vaucauson pour le ministère. Mais il n’a pu tenir en haleine l’ardeur des nouvelles populations annexées, ni entretenir, au nom de l’intérêt commun, la résignation aux sacrifices exigés et consentis dans un premier élan un peu irréfléchi. Des calculs intelligents n’ont pu aboutir, surtout pour une partie de l’Italie, à un plan d’administration adroit , sagement combiné , régulièrement poursuivi , et qui , donnant satisfaction aux premiers besoins , formant un séduisant contraste avec les erreurs du régime déchu, saisît de suite les esprits par l’efficacité des mesures.

Ce n’est.pas tout , dira-t-on, que de juger et de blâmer juste : ceci ne constitue guère qu’une doctrine négative. Je le veux bien, mais où en est-on aujourd’hui avec les doctrines positives ? De la meilleure foi du monde, les personnes qui entrent le plus dans le vif de la question, au point de vue italien, ont cru. que l’unité ne pourrait être fondée que sous une main de fer et un pouvoir absolu. C’était aussi mon opinion. Mais il ne suffît pas de prononcer le mot de dictature, il faudrait un homme de génie, grand capitaine, grand administrateur, fondant par l’épée, consolidant par les actes et annulant toutes les résistances par l’ascendant d’une action providentielle, un Napoléon italien en un mot. L’homme de génie est à trouver chez nos voisins, et il faut se contenter de sa monnaie.

Le régime constitutionnel , qui continuerait naturellement et probablement avec succès l’œuvre entreprise, se trouve , selon moi , dans des conditions trop bâtardes pour figurer au premier plan. C’est comme

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le second acte d’un drame placé avant le premier. Les violences qu’un dictateur peut se permettre en invoquant le salut de la patrie , et que l’histoire justifie par une raison suprême d’entraînement et de révolution fatale et nécessaire, ne sont plus, sous l’égide d’une constitution qui se prévaut avant tout du mérite d’être une œuvre de justice, de moralité et déloyauté, que d’odieuses iniquités. Cela est si vrai que, malgré l’insufiisance de Garibaldi , c’est vers lui que se tourne la plus grande somme de popularité; c’est à lui que l’esprit d’initiative , que les sympathies de la majorité vivace de la population créent une sorte de dictature chimérique.

On dit bien que la révolution est faite par la classe moyenne sous la direction du gouvernement constitutionnel. Mais la classe moyenne ne fait jamais une révolution que jusqu’aux intérêts exclusivement, et son concours n’est jamais illimité. La classe moyenne a parlé, a créé, a fondé des journaux, mais elle n’aime pas donner de l’argent et encore moins son sang pour la cause qui la touche le plus. Elle fait en rechignant beaucoup un service de garde nationale qu’elle assimile aux plus rares dévoûments, et s’habitue à l’idée d’attribuer spécialement aux Piémontais le rôle d’armée active pour repousser l’ennemi.

Ordinairement, toutes les révolutions produisent des hommes nouveaux, des caractères, etc.; l’enthousiasme, la foi dans l’avenir, l’appel aux plus nobles sentiments font surgir de grandes physionomies. Loin de là, tout est petit et mesquin dans cette révolution, depuis que la France a cessé de la conduire haut et

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droit à son but. Sauf des figures que nous connaissions déjà, M. de Cavour, un homme de génie qui est mort à la tâche; Garibaldi, un courageux paladin devenu grand général après avoir pourfendu tous les moulins à vent des Deux-Siciles, mais heureux en aventures et bien taillé pour ces rôles àjDoups de sabre et à chemises rouges qui raniment notre curiosité blasée ; sauf ces types, qu’avons-nous vu sortir de nouveau de la révolution italienne? Pas un administrateur, pas un orateur, pas un homme de talent ! Quel spectacle nous a-t-il offert ce Parlement recruté parmi les intelligences d’élite du pays? Celui d’une assemblée de députés somnolents perdant des mois entiers , dans les plus grandes circonstances, à pérorer sur des formules, et ne se réveillant un peu que sous la brusque parole du soldat de Milazzo! La Sicile, est travaillée par de sourdes menées qui ne sont pas précisément bourboniennes; Naples s’agite continuellement; les populations refusent d’obéir à la conscription ; l’ennemi est là , sur la frontière , qui guette peutêtre l’heure de fondre sur sa proie , et le temps se perd en verbeuses interpellations, et, de cette tribune , pas une voix éloquemment inspirée pour réveiller les esprits et les rappeler au sentiment de la situation ; aucun élan de cœur, aucun grand mouvement , rien que l’originalité militaire des discours de Bixio pour amuser la galerie !

Et les administrateurs? les avons- nous assez vus à l’œuvre! Faut-il citer à Naples San-Martino, qui succède à M. Nigra, qui succédait à M. Farini, qui succédait à Conforti, qui succédait..., ainsi de suite,

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comme dans la Genèse! Est-ce la faute de Garibaldi ou de François II si on n’a pas su prendre encore la première des mesures nécessaires pour donner satisfaction à un peuple que l’on veut régénérer ? Il a été démodé d’attribuer au séjour de la flotte française à Gaëte , comme de nos troupes à Rome , une partie des difficultés que nous venons de désigner ; mais n’est-il pas de la plus grande évidence que les Italiens excellent non pas à fareda se, mais à défaire d’eux-mèmes !

En ce qui concerne nos intérêts, un premier point a été obtenu : l’Autriche a été battue et annulée ; un second point non moins important est établi : l’influence française domine en Italie. La politique de Richelieu et d’Henri IY allait-elle jusqu’à préparer l’unité ? Non , elle n’est pour nous qu’une affaire de sentiment ; car l’avantage n’existerait en dehors des deux succès obtenus que dans la perspective d’une alliance étroite avec les rois d’Italie. Cette alliance conclue avec Viclor-Emmanuel , sera-t-elle maintenue par ses successeurs? On peut en douter.

Que conclure de tant de faits et de considérations contradictoires ? Evidemment, l’unités et la forme d’in dépendance nationale la plus simple, la plus logique. Mais les Italiens ont-ils la force de l’établir sans le secours d’uns intervention que leur amour-propre d’ailleurs n’accueille pas facilement? L’Etat fédératif, comme transition du moins, n’avait-il pas cet avantage de sauver d’une position violente et tendue? N’y aurait-il pas lieu d’admettre par exemple deux zones, celle du nord et celle du^midi. Mais Rome! Le gouvernement pontifical n’est plus possible qu’avec une

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armée française. Ferions-nous ainsi par cette occupation militaire implicitement partie de l’Etat fédératif?

A dater de Villafranca, le Piémont a assumé une tâche dont la responsabilité lui est toute personnelle. Chaque mois qui s’écoule vient la compliquer. Car s’il n’annexe pas les deux provinces qui manquent à son programme, il est menacé de perdre celles qu’il a annexées. En matière de nationalité reconquise, ce qui ne se fait pas du premier éclat ne se fera par la suite que très-difficilement. La question , jusqu’alors pour ainsi dire personnelle , passe sous la tutelle de la France, et doit alors se soumettre aux convenances de notre politique générale , en devenant un des éléments du grand débat qui agite l’Europe.

La solution du problème peut venir peut-être de la fusion opérée entre toutes les populations de l’Italie par un immense réseau de voies ferrées. Le chemin de fer constitue de nos jours la grande panacée sociale : mais a-t-on le temps de l'appliquer? Qui lo sa ? comme disent les Napolitains.

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