Deux idèalistes Gustave Moreau et E. Burne-Jones
villa écartée de Fiesole, Bôcklin, le créateur panthéiste de cet Olympe trivial,
exubérant et farouche de demi-dieux primitifs, nés de la terre et des eaux,
et, dans son jardin de Little Ilolland House, Tauguste figure du vieux Watts,
2 r.USÏAVE MOREAU ET E. BURNE-JONES
sculptant d'une main fiévrouso, mais vaillante, d'oelogc^nairc, la statue ('équestre colossale de la « Physical Energy ».
De ces trois grands disparus, Puvis de Chavannes est le mieux connu de nous. Pendant près de quarante ans, dans son inébranlable sérénité, malgré les sarcasmes imbéciles et les aUa(|ues stupides, comme, plus tard, devant le
Ilot montant des bommages de reconnaissance et de vénération, il a couvert les murailles de nos principaux édifices de nobles (iclions qui font l'enchantement de nos yeux et de nos esprits. Nous avons vécu jour pour jour sa pensée et son rêve ; il ne nous laisse rien d'ignoré.
11 n'en est pas de môme de Gustave Moreau ni de Burne-Jones. Le premier, écQ'uré de la promiscuité hasardeuse des expositiims, dédaigneux des suffrages ou des critiques de la foule, s'était étroitement muré depuis prés de vingt ans dans une orgueilleuse solitude. 11 avait pris à tache de se faire oublier, vivant pour son rêve, ne laissant échapper que de loin en loin, discrètement, quelque précieux ouvrage en Flklu MYMiycii faveur d'un très petit nombre d'amateurs
^^**'*'""^ privilégiés. Pour beaucoup de ses contem-
porains, il n'était plus qu'un souvenir ou même qu'un mythe, lorsqu'un événement fortuit de sa vie, sa nomination de professeur d'un atelier de la rue Bonaparte, vint le mêler aux courants actifs qui dirigent l'art depuis ces dernières années et faire de son nom le mot d'ordre d'un renouveau idéaliste.
Son enseignement à l'École des Beaux-Arts, conçu ainsi qu'un véritable apostolat, avait exercé non seulement sur ses propres élèves, mais sur ceux des ateliers voisins, une véritable fascination et, vers la fin de sa carrière, comme il était suivi de ses disciples qui imitaient son œuvre, pour ainsi dire sans la connaître, son prestige grandit tout d'un coup en même temps que le mystère de son art à peine deviné intriguait davantage le public.
GUSTAVE MOREAU ET E. BURNE-JOiNES
TyrtÉE (Tableau)
La large et intelligente libéralité de Charles Ilayem qui a enrichi le Luxembourg de quinze des plus rares ouvrages du maître, l'exposition annoncée des
4 GUSTAVE MORE Ai: ET E. lU'HNE-JONES
merveilles conservc^es par quelques amateurs, Touverture prochaine du musée Gustave Moreau, organisé avec une piété touchante et une sollicitude très éclairée par l'ami et le confident intime de (î. Moreau, M. lUipp, vont nous
L'Enfant pnoDUii e
(Tableau)
faire pénétrer jusqu'au fond de cette àme mystérieuse dont la poésie fastueuse, aiguë et pénétrante a réveillé en nous le sens de la vie intérieure et le goût du merveilleux.
En ce moment même vient de se clore à Londres, une manifestation parallèle en mémoire de sir Edward Burne-Jones. Ses admirateurs et ses
amis ont réuni au Burlington Club et à la Kcw Gallery une exposition des principaux chefs-d'œuvre du maître anglais, de ses dessins et de ses esquisses. C'est une répétition définitive de l'exposition si brillante qui fut organisée déjà en 1893.
Une dernière fois, Texquis poète de ÏA?nour dans les ruines^ du Roi Cophetutty du Chant (tamouvy des histoires de Persce et de Pygmalion, aura pu être attentivement suivi par le public anglais dans l'ensemble de son rôve. Mal connu chez nous, bien qu'il eût exposé, à toutes nos grandes expositions décennales, des œuvres qui s'imposèrent à Tallention du petit nombre des curieux vraiment épris d'art, et connu seulement depuis quelques années par quatre ou cinq tableaux qu'il envoya au salon du Champ-de-Mars, il ne força ce qu'on peut appeler les portes de la grande publicité qu'en raison de l'engouement factice, hélas! et bien passager, qui se manifesta sur son nom, grâce à la coïncidence, avec ses envois, du petit mouvement idéaliste qui s'était développé dans la jeunesse, et aussi grâce à la mode, qui commençait à s'implanter chez nous, de l'art mobilier de son ami William Morris.
Il nous a donc paru intéressant de rapprocher ces deux belles figures de Gustave Moreau et de Burne-Jones, qui s'appréciaient mutuellement et entre lesquelles existe plus d'un rapport conscient ou involontaire, persuadé que ce rapprochement permettrait peut-être de les mieux connaître l'un et l'autre et nous aiderait à comprendre le caractère de l'idéalisme et de son expression plastique dans le génie des deux nations.
'i:sT dans son ancienne maison palernellc, située rue de la RochcfoucauH, transformée récemment en un hôtel assez modeste d'apparence, que Gustave Moreau avait présidé, de son vivant, à Taménagement de cette accumulation déconcertante de grandes toiles inachevées, d'éhauches, de dessins, d'aquarelles, d'études, de notes, ouvrage préparé pour l'occupation de plusieurs vies d'homme et dont l'indication seule, en ses 7.000 dessins, et 800 peintures ou aquareHes, nous laisse muets d'étonnement en face du labeur assidu d'une existence dont les heures ont, toutes, été remplies. Aussi, en entrant dans cette maison, est-on gagné aussitôt par un sentiment indéfinissable que les anciens eussent comparé à cette sorte d'elTroi sacré dont on est saisi en entrant dans un temple.
Et c'est bien un temple», en eiïet, 6le\6 à je ne sais quelle ("frange religion idéale, formc^ de toutes les niylhologies, de toutes les théogonies confondues, mais d'où s'exhale, comme en un verbe unanime, une leçon d'une haute signification morale.
Lkda (Tablcau>
Au premier aspect, on est d'abord ébloui par cette splendeur sombre et farouche. Puis, devant tout cet inachevé, ce monde en quelque sorte chaotique, cette vie en gestation perpétuelle brusquement arrêtée par la mort, on est pris d'une profonde mélancolie. Car ce spectacle est vraiment d'une grandeur pleine de tristesse; il montre avec une singulière éloquence l'im-
puissance de riiommc à embrasser entièrement létendue de son rcHe et l'imprudence qu'il y a à ne pas savoir limiter le champ de ses ambitions.
Etude a i-a Sanguink pour les « Suivantes infidèles » (Tableau iiou ciécul^)
En môme temps, cette intelligence active, inquiète, constamment éclairée par une curiosité insatiable, a touché à tant de sujets, a puisé à tant de sources, a remué tant de formes et d'idées, qu'à vouloir la suivre on est
10 GUSTAVE MOREAi: ET E. BURNE-JONES
rompu de IVffort ôt de hi lensiori continus qu'elle exige de nos facuUc^s.
Apres la première visile on sort tout (écrasé.
On éprouve même — pourquoi ne point Tavoucr? — une sorte de vague
décei)lion. C'est que, partant de ce qu'elle connaissait déjà, notre imagination a travaillé sur tout ce mystère, aidée en cela par la littérature qu'a enfantée l'ceuvre de (iuslave Moreau. Car on a écrit beaucoup sur lui et peu d'artistes aidaient mieux que lui sans doute à des déveloj)pements littéraires, par son singulier pouvoir de secouer la torpeur de nos facultés imaginatives, de stimuler notre cerveau, d'évoquer des mondes ou de réveiller d*»s souvenirs. Aussi a-l-il prêté à toutes sortes délucubrations plus ou moins fantasti- ([ues, fournissant à quelques écrivains particulièrement doués, l'occasion d'admirables virtuosités. Et l'on a abusé un peu de notre ignorance pour nous surprendre et nous égarer. Nous nous sommes laissés griser par la sonorité des mots.
C'est ainsi qu'on nous a présenté un Gustave Moreau fort romantique et fort étrange, et dépeint son
œuvre comme épanoui sous je ne sais quelle inspiration sadique, et, ainsi
qu'on l'a dit en It^rmes riioins mesurés, sous Taclion d'une sorte de folie
solitaire.
Aujourd'bui que nous avons pénétré tout son œuvre et que les richesses
de son atelier nous ont permis d'analyser sûrement le mécanisme de sa
pensée, nous avons le droit de protester contre ce portrait peu ressemblant.
SalomÉ [Dcssiiij
Salomé dansant
(Dessin)
12 LA UEVrE DE l/AHT
La figure de Gustuve Moreau perdra peut-être de son caractère fabuleux à voir s'évanouir toutes ces légendes, mais on lui rendra un plus juste hommage
en l'admirant avec la conscience plus exacte de sa volonté et de son effort et.
en dégageant, sans les dénaturer, son idéal et son enseignement.
Non, certes! Gustave Moreau ne fut point une sorte de sensualiste étrange et troublant, lubrique et névrosé, fasciné par le vertige de Térotisme, hanté par les symboles des perversités et des dépravations. Son (euvre n'a pu produire cette impression inattendue que sur l'hystérie morale, la déséquilibralion morbide de notre temps.
Ce grand illuminé, si Ton veut le nommer ainsi, fut doué , sans * doute , d'une façon exceptionnelle, d'un don d'intuition, d'un véritable sens divinatoire, qui en faisaient un grand visionnaire. Mais nul ne donna le sentiment plus Le Poltk et la Sainte intense d'une intelligence
particulièrement comprchensive, réfléchie, cultivée, étroitement disciplinée, en un mot, d'un « cerveau ».
Un mot précieux, cueilli dans les notes que réunit religieusement M. Rupp
i ï"«il IJUIX
PASIPHA?'
'!'• l'Art .inrifii ri lunde
Hrliog. Diîjartiin
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GUSTAVE MORKAi: ET E. Bl'UNE-JONES 13
et qu'il est regrettable qu'une clause du testament interdise de publier, nous est un indiscutable témoignage de son absolue possession de soi : « Mon plus grand efTort, mon unique souci, écrit-il, ma préoccupation constante est de diriger le mieux que je puis, cet attelage si difficile à conduire d'un pas égal, mon imagination sans frein et mon esprit critique jusqu'à la manie. » Personne ne pouvait mieux le juger.
L'Amour et les Muses (Aquarelle de Gustave Moreau)
Que nous le surprenions, en eiïet, dans la poursuite de son idéal ou dans la recberche de ses moyens d'expression, nous trouverons partout la même dualité de facultés contradictoires qui s'équilibrent mutuellement.
C'est à l'beure de l'inspiration que son imagination prend son plus large essor, comme c'est au moment de la création qu'apparaît cette faculté d'ana- Tyse, qui se dresse inquiète, anxieuse, pesant tout, contrôlant tout, opposant aux velléités d'indépendance de l'imagination sa force de discussion et de résistance.
Il n'est point de temps, de cieux que n'embrasse sa pensée, pas de régions
r.rSTAVE MOREAU ET E. mUNE-JONES
bAIMIO
qu'elle n'explore, se perdant dans les profondeurs du passd, s\^j»aranl dans les infinis du rêve. Mais il a un besoin indispensable de merveilleux, aussi dédaigne-t-il la réalité et ne se plaît-il guère à respirer que l'atmosphère surnaturelle du monde imaginaire des héros, des divinités, de la Fable. Il a
sans doute une pivdiloclion marquée pour certaines formes de civilisation : l'antiquité grecque, dans le recul des siècles, à cet ilge d'or où l'homme, heureux dans ses horizons hornés, est roi du monde, ou, du moins, le dispute aux dieux, et l'Orient, avec tout ce que les races privilégiées de ces pays exotiques ont apporté, au trésor de l'esprit humain, de poésie profonde et farouche, subtile et délicate. 11 se plaît h retrouver tous les anciens avatars de l'homme d'aujourd'hui à travers les caractères de ces deux grandes races aryenne et sémitique qui nous ont donné, Tune l'idéal de raison et de beauté, l'autre celui d'amour et de sacrifice, et dont les civilisations confondues ont formé la nôtre.
Aussi, la mythologie des Hellènes, le grand livre immortel des Hébreux, la légende sacrée des Evangiles forment-ils la triple source inépuisable de son inspiration coutumière. Tantôt il s'abreuve séparément à chacun d'eux, tantôt il semble mêler leurs cours. Mais, qu'il le veuille ou non, ils se pénètrent mutuellement, de telle sorte que, par exemple, pour les religions grecques, il fait saillir dans ce rapprochement avec le monde biblique toutes leurs subsistances orientales, somptueuses et un peu barbares, et il les attendrit en même temps, d'une teinte de mélancolie, sous le rellet caressant de pitié et d'amour que répand le voisinage des légendes chrétiennes. ""'^^^ ^'^ '^''^ ^'"'^^^
^ ^ , , (Dessin)
Avec une compréhensivité pénétrante d'homme moderne, sur la pensée duquel ont passé les grands bouleversements de rilisloire et de la Science, il élablil des rapports étroits entre les hommes d'autrefois et* ceux d'aujourd'hui, constatant qu'il n'y a rien de changé dans les grandes idées de l'humanité, si ce n'est la forme des images. Le fond des vérités est le môme à travers tous les temps. Aussi montre-t-il une intelligence particulière des mythes, qu'il s'efforce de relier, à travers les diverses civilisations, pour leur faire exprimer, sous leur symbolique différente, leur môme enseignement moral. Dans la curiosité de Sémélé, tentée par Junon, qui veut connaître le Dieu face à face, nous retrouvons la curiosité d'Eve, tentée par le serpent, qui mord au fruit de l'arbre de la science. Et c'est
encore ici Pandore, la première femme, chez les Grecs, qui répand tous les maux sur riiumanité, comme fait Eve, la première femme, chez les Hébreux. Il rapprochera Prométhée de Jésus. Léda et le cygne, dans la communion voluptueuse et sacrée de ces deux blancheurs entre la divinilé et Thumanité, évoqueront dans sa pensée le miracle chrétien d'union chaste entre le Saint- Esprit et la Vierge Marie.
VÉXUS AIM'AKAISSAXT AUX PÈCIIELKS
S'il se plaît, avec un sens aigu et raffiné de poète et d'artiste, à réveiller toutes ces images, il s'attache surtout à les rc^ssusciter pour nous, telles qu'elles nous semblent s'ôtre formées dans le cerveau des peuples d'autrefois, qui en comprenaient la signification religieuse. Et c'est surtout à cette signification elle-même qu'il s'intéresse particulièrement. Car, si G. Moreau croit à la magie et à la puissance de l'art, il ne conçoit point un art qui n'a rien à dire; il veut que le sien soit le véhicule magnifique de sa pensée, le miroir précieux oi fidèle des troubles et des aspirations de son humanité, qui
"■^' «.«^ninwniiLii ti <
Le songe de sainte Cécile
est celle de son temps. Il professe donc une sorte de philosophie personnelle, singulier mélange d'anthropomorphisme et de panthéisme, de stoïcisme et
de bouddhisme, teintée par ce qu'il y a de falal dans les religions antiques et orientales, d^attendri et de consolant dans le mystère chrétien. Ou, si Ton
Fée au Griffon (Tableau)
veut, c'est plutôt encore une sorte de contemplation attentive et passionnée du monde moral par un voyant placé très haut.
Suivons-le maintenant dans le choix de ses sujets de prédilection ; G. Moreau nous y dévoilera les principes fondamentaux de son idéalisme.
Ce qui fait sa personnalité, c'est qu'il est à la fois, indissolublement, un poète et un artiste. Aussi, chemin faisant, l'artiste qui est en lui s'atlarde-t-il
. I . 'll.|iÇ'.i''i A'
La dansk de Salomé
20 r.USTAVE MOREAU ET E. BUHNE-JONES
quelquefois, avec un dilcttanlisme précieux, à se récréer devant des motifs purement pittoresques qui n'ont d'autre intérêt bien précis que leur propre charn'ie, Télégance de leur arabesque, Tharmonie de leurs colorations, la suavité de leur vision, la grâce, le caprice et l'imprévu de leur décor. Sans
Ne SSL' s (Tableau)
doute, tous ces morceaux où sa fantaisie se déploie plus librement, sont-ils loin d'ôtrc indifférents dans son œuvre. Pour être d'une signification moins profonde, ils sont, par contre, d'un esprit moins tendu et nous plaisent san§ effort. Ils se rencontrent à toutes les époques de sa vie, soit comme essais techniques, soit comme délassements de son cerveau, et, peut-être davantage à ses débuts, alors que sa pensée n'a pas encore conçu un plan bien
Sainte Ckcile (Aquarelle)
délini de son univers intérieur. Mais bientôt nous le voyons obéir ù certaines préoccupations constantes qui, sous les formes diverses des prétextes
nombreux empriinlc^s à ses sources habituelles d'inspiration, ont pour but d'exprimer les mômes conceptions morales.
Ces sujets peuvent se répartir sans trop d'arbitraire en quatre calégories : l'' le Cycle de l'Homme; 2° le Cycle de la Femme ; S'' le Cycle de la Lyre ; 4° une
Le Lion amoureux (Dessin)
catégorie de hautes généralités se rattachant indistinctement à l'ensemble de son inspiration et dans laquelle on pourrait encore trouver une sorte de Cycle de la Mort,
Par le Cycle de Tllomme, il faut entendre le Cycle de l'héroïsme. L'homme, dans son acception la plus haute de héros, de conducteur de peuples, de prophète, de messie, de martyr et de demi-dieu, représentant le principe du bien, l'esprit de générosité, de dévouement et de sacrifice. Œdipe, Jason et
Thésée, Hercule et Moïse, Prométhéc et Jésus, saint Jean-Baptisle et saint Martin, tous les beaux téméraires, les grands incompris, les sacrifiés volontaires, se coudoient et se reconnaissent dans ce monde irréel et merveilleux qui leur appartient à tous et d'où jiillit du charnier sacré de renoncements,
MÉDÉE ET JasON (Tableau)
d'abnégations, de résignalions, d'humilités et de sacrifices, en une touffe puissante et sanglante, la Fleur mystique^ portant, au huut de sa lige, cette jeune et chaste figure de Vierge tenant la croix, que vient visiter Toiscau céleste.
La Femme, c'est la puissance de la Beauté, victorieuse des dieux eux-
2i GUSTAVE MOREAU ET E. BURNE-JONES
mômes. Vénus sortant des flots, sa nudité ruisselante, éblouissant les pêcheurs primitifs et sauvajies qui en subissent déjà Timpérieusc domination. CVsl Europe et Léda el Sémélé, les incomparables mortelles qui ont blessé la divinité la plus haute. Mais c'est aussi, dans la beauté, tous ces germes fatals qui détournent les héros de leur voie et les précipitent dans
Saint Séiiastien
Tabîme de l'erreur et du crime. C'est le principe inconscient du mal, l'esprit de curiosité et de convoitisi», le symbole de la perfidie et de la luxure, de la vanité el de la cruauté déguisée. C'est Kve el c'est Pandore, c'est Lucrèce et Messaline, Suzanne et Bethsabée, Salomé et Dalila. C'est le Triomphe d Hélène, Hélène dont la beauté heurta les peuples en longues et sanglantes mêlées; Hélène, si belle et si touchante par sa beauté et par ses larmes, que ses ravisseurs, en la voyant passer, l'admiraient sans aucun regret des maux qu'elle leur causait et comprenaient que leurs ennemis pussent accepter toutes les souffrances pour une telle créature. Ce sont aussi les monstres
Le Poète voyagelu (Tableau)
impénétrables ou séducteurs, le Sphinx et les Sirènes et les Chimères^ celte vaste et étrange composition inachevée sur laquelle il a formulé, dans ses
notes manuscrites, tout son résume^ de sa conception pessimiste de la Femme, la « Femme, dans son essence première, l'Etre inconscient, folle de Tinconnu, du mystère, éprise du mal sous la forme de séduction perverse et diabo-
VkmsE (Aquarelle)
lique », qu'il enferme dans une « enceinte satanique », dans le « cercle des vices cl des ardeurs coupables ».
Je ne connais pas assez la biographie intime de Gustave Moreau pour savoir quelles étaient exactement ses préférences littéraires. Mais, dans cette opposition fortement contrastée des deux natures de Fllomme et de la Femme, on retrouve la conception amère, développée en vers d'une si grave et si hautaine mélancolie, dans la Colère de Samson d'Alfred de Vigny. Ce
Hercule et l*iiydhe de Lerne
n'est pas le seul point de similitude entre ces deux grands songeurs solitaires, qui se détournaient de la Nature indifférente pour contempler « la majesté des souffrances humaines ». La troisième catégorie des compositions de
28 GUSTAVE MOllEAU ET E. BUHNE-JONES
Gustave Morouu, celle que nous appellerions le Cycle de la Lyre, semble encore rapprocher ces deux nobles esprits.
La Lyre, c'est pour Gustave Moreau Fembl^me rédempteur d'une religion nouvelle, que ses prêtres élèvent au-dessus de l'Humanité comme Jésus a élevé sa croix. C'est le signe divin de la religion du Verbe, de TEsprit pur, annonçant le règne de Tldée qui doit couronner le progrès humain. Cette religion a aussi son Messie, ses apôtres, ses pontifes et ses martyrs. C'est Apollon, le Dieu porte-lumière, assis sous les bouquets de laurier du Parnasse qui, le chef rayonnant de clarté, le front soucieux, l'œil plongé dans le lointain du rêve ou dans les profondeurs de la vie intérieure, envoie les Muses répandre par le monde la propagande du Beau et de l'Esprit. Et nous les retrouvons ailleurs, le dieu de splendeur, de mesure, d'ordre et de beauté, écorchant Marsyas ou chassant les satyres, symbolisant ainsi la conquête de l'intelligence sur la barbarie ; et ce groupe enchanteur des jeunes Muses, marchant dans un rythme égal en faisceau pressé, portant près des hommes leur glorieux apostolat. Et ce sont ses héros et ses martyrs, ses conquérants et ses civilisateurs : Orphée, Tyrtée, Hésiode, Sapho, victime de l'amour, et la grande figure hébraïque du vieux roi p^almiste, David, au soir de la vie, et sainte Cécile, convertissant ses bourreaux comme ses précurseurs anciens charmaient les bêles ; et il faut ajouter à celle série prophétique une courte suite tout à fait charmante de petits sujets empruntés à l'inspiration des miniatures persanes et exécutées dans h»ur même goût rare et exquis : des poètes et des chanteurs^ et de délicieuses péris, comme celle du don Charles Hayem, et des poétesses persanes ou indiennes, en de doux paysages rosés, sertis dans de capricieux encadrements orientaux. Et tout ce cycle se résume, à son tour, en une composition synthétique particulièrement expressive : Les lyres mortes^ d'où s'exhale de tous ces instruments brisés et de ces voix éteintes le chant vainqueur qui doit conduire l'Humanité.
La dernière catégorie de sujets comprend des compositions générales ou même des motifs particuliers, les uns et les autres susceptibles de porter un enseignement moral plus ou moins direct. C'est, dans le genre des compositions de ses confrères britanniques. Ed. Burne Jones ou Watts, qui ont beaucoup exploité ces hautes allégories poétiques : la Débauche et ses violences, r Amour vainqueur de la Mort, fAngc de la Mort, le Jeune homme et la Morl^
dont la mélancolique allégorie en mémoire de son ami Chassériau est bien connue aujourd'hui par la répétition à Taquarello de M. Ch. Ilaycm, et des scènes plus anecdotiques : la Mort au milieu d'un tournoi; des amants qui voient passer une Parque, ou bien les paraboles éternelles de TEnfant prodigue ou du Bon Samaritain. Cette série, dont la plupart des sujets soiit consacrés à la Mort, rappelle plus spécialement les représentations symboliques
L'Enlèvement d'Europe
des Giottesques du Campo Santo ou des Allemands et des Flamands du xv*" siècle.
Tel est donc Texposé synthétique et concis de sa compréhension du monde moral. Son imagination, nous le voyons, si exaltée qu'elle paraisse, si vagabonde qu'il la croyait lui-même, tourne toujours invinciblemonl autour des mûmes pivots de sa foi idéaliste et ses diverses inspirations viennent s'engager, on dirait presque méthodiquement, dans le sens de certaines directions accoutumées.
Mais c'est maintenant, au moment de la réalisation de son rêve, de Texpression concrète de ses idées, qu'apparaît la règle inexorable de sa raison
cl de son jugement qui vient discipliner tout son beau désordre prophétique. Comment procède-t-il dans l'élaboration de son sujet? — Il semble employer, suivant l'état de son esprit, deux méthodes tout opposées.
Tantôt, frappé par la donnée poétique d'un thème dont il perçoit aussitôt les apparences conlingcnles et les conséquences doctrinales qu'il comporte, il entre jusqu'au fond de son rêve, le voyant et le vivant; puis, s'animant et
Hercule et l'Hydue (Dessin)
s'exaltant dans hi fièvre de la gestation, il s'assied, le plus souvent, devant son cahier de notes, la plume à la main, et là, comme se parlant à lui-même, il lixe sa pensée, localise la scène, analyse lous les éléments qui la composent, et qui chacun ont leur valeur, s'éloignant peu à peu du fait, pour lui toujours vulgaire et indilférenl, pour arriver h la significalion supérieure qu'il renferme; il étudie la psychologie de ses personnages, les établit chacun à son plan, remonte à leur représentation symbolique, s'arrête à leurs ornements, à leurs costumes, dispose tous les accessoires dont aucun n'est indifférent jusqu'à ce que son sujet se soit implanté dans son esprit et devant ses yeux, avec sa
L'Apparition
haute portée générale entièrement dégagée, sous l'aspect d'une vision définitive, qu'il ne reste plus qu'à fixer. Rien n'est instruclif comme de lire, dans ces papiers voués au silence, mais que l'obligeance de M. Rupp veut bien quelquefois communiquer, les notes relatives à la conception des Filles de Thespiits, do Sénu'lé, des Argonautes ou des Chimères, Moreau s'y explique tout entier.
Tantôt, procédant d'une manière inverse, il surexcite son imagination par
Tappel de tons dont les assemblages suggestifs éveillent, dans son cerveau éminemment impressionnable de créateur, des sensations qui se révèlent immédialement sous les aspecis concrels d'un riche symbole. Ici donc, c'est la magie de Tart qui opère, le mystère de la couleur qui agit. 11 suffit, comme on pourra le voir par certaines pochades en apparence incompréhensibles de son atelier, de quelques tons fortuitement rapprochés sur une palette ou juxtaposés sur un panneau, pour qu'il saisisse dans ce contraste ou dans cette harmonie le sens expressif d'un langage parliculier. 11 recueille soigneusement ces notations volontaires ou imprévues, les complétant dans le sentiment „ qu'elles évoquent, voyant de ses yeux lucides
KTLDE roiTR LA Galatuke sc dégager lentement la forme de son rêve,
(Aquarelle)
ainsi que, la nuit, de ces cercles d'or, d'améthyste ou de topaze qui se mêlent et se brouillent dans l'ombre de nos yeux fermés, se dégagent peu à peu les formes d'un songe, éclos sous l'impression qu'ils ont fait naître.
Nous n'avons point voulu étudier ici, en parlant de Gustave Moreau, ni sa formation, ni ses origines, ni sa technique. C'est un sujet qui a déjà été traité plusieurs fois avec talent, notamment, dans cette revue, dans les brillants articles de M. Paul Fiat*, mais, puisque nous avons entrepris de
* Voir les numéros des 10 janvier et 10 mars 1898, p. 39 et 231.
caractériser la nature de son idéalisme et d'observer le fonctionnement de son intelligence, il ne sera peut-être pas superflu de l'examiner un instant en face de la nature et devant les maîtres.
La Madone et l'Enfant
Ici, un contraste très intéressant s'impose entre les deux maîtres qui ont dirigé dans le domaine de Tartla pensée contemporaine.
Issus de Funion des deux grands courants qui se sont disputé Tinspiration du siècle, par l'intermédiaire de cette originale et vraiment séduisante figure de Théodore Chasscriau qui voulut réunir les deux idéals contradictoires d'Ingres et de Delacroix, Puvis de Chavannes et Gustave Moreau, marchèrent quelque temps de concert à la tôle d'un petit groupe de grands pen-
seurs et d'exquis dilcUanles lois que Dolaunay, Ricard ou Fromentin. Mais ces deux grands songeurs ne tardèrent pas à se séparer et, bientôt, à ne plus se comprendre, entraînés chacun par la logique do son tempérament qui
Le Poète persan (Aquarelle)
devait faire de Tun un décorateur monumental, de lautre un émailleur et un miniaturiste.
Alors, tout en sacrifiant, chacun de son côté, au grand culte des belles formes et des nobles idées, ils s'éloignent de plus en plus dans l'expression de leur idéal primitif.
Lun veut persuader par le vraisemblable, laulre veut frapper par Texceptionnel. Puvis, tout on se tenant dans les hauteurs d'une contemplation très
GUSTAVE MOREAU ET E. BlUNE-JONES 35
élevée, garde un culte étroit à la nature ; son paysage, si généralise qu'il soit, n'y perd jamais, dans ses tableaux d'histoire, son caractère local; c'est un des agents les plus actifs de charme et de persuasion de ses visions les plus
Poète parmi les Satyres
irréelles. Moreau ne dédaigne pas la nature, et même dans d'innombrables études, il lui témoigne un scrupuleux respect ; mais devant son rôve, il se hâte de Toublier; il ne garde de la contemplation des spectacles extérieurs que les résonances qu'ils éveillent en lui.
Lassé du beau geste perpétué chez nous par l'exemple des grands décorateurs du xvi° siècle, Puvis tente de réagir en remontant aux plus ingénus ; il
cherche la justesse de l'altitude, rcxaclitudc du geste, jamais ni forcé, ni à côté, toujours mesure; de là son dessin austère, un peu fruste, mais si simplement éloquent. Gustave Moreau, concevant son art comme une écriture symbolique, exactement adaptée à sa pensée, se sert de son dessin comme d'un des termes les plus énergiques de son langage figuré. Dans le geste, il ne cherche guère que la valeur expressive et Tarabesque, et bien qu'il retourne souvent à la nature, elle le gène tellement, ou du moins, la hantise de son sujet, l'obsède à un tel point qu'il la force à entrer dans un étroit corset de lignes dont les courbes, les sinuosités, les arrêts, calculés suivant un rythme musical ou mathématique, ont par eux-mômes une signification pour son esprit. Tel de ses personnages, comme cette onduleusc et perfide Salomé, cette « fleur vénéneuse » est écrit en s'écartant, sans aucun égard de la nature, avec Taspect d'une sorte d'hiéroglyphe expressif.
Puvis de Chavannes avait un souci permanent, celui de se dégager entièrement de tous les souvenirs importuns des maîtres, d'échapper à la persécution de la mémoire qui nous fait les esclaves de la pensée et de la forme de ceux qui nous ont précédés. 11 en était arrivé à ne plus oser ouvrir un carton ni examiner une gravure. Les musées lui faisaient peur. Moreau, au contraire, se plaît dans la fréquentation assidue des maîtres. Ce n'est point qu'il ait pour eux un respect académique, qu'il veuille se rattacher étroitement à la tradition, qu'il ait même la pensée de les imiter fidèlement. Certes, il les admirait de toute son ame enthousiaste, tous ces grands esprits qui ont à travers les siècles consolé l'humanité et qui font encore son orgueil et sa joie. Mais il pensait hautement — et ses élèves ne l'auront pas oublié — qu'ils avaient fait leur temps et que nous n'avions pas à les recommencer ; que s'ils avaient mérité la gratitude des hommes, c'est justement parce qu'ils avaient été le miroir fidèle de leur époque et que nous devions, en cela, faire comme eux. Moreau voulait donc être essentiellement moderne et, comme l'âme contemporaine lui paraissait s'être enrichie de toute la connaissance du passé et de toutes les conquêtes du présent, il cherchait autour de lui tous les éléments qui lui permissent d'en exprimer l'extrême complexité.
Aussi, loin de fuir l'œuvre des maîtres, loin de redouter la persistance de leur souvenir, il faisait appel constamment à cette érudition profonde qui mêlait dans sa pensée les noms des plus beaux Italiens épris de formes et de couleur; le divin Léonard, le fier et âpre Mantegna, l'élégant et hautain
BRTHSARÉE
Kfv if ci'- ! art anmen el moderne
Signorelli, et parmi les Vénitiens, ce rare et savoureux Carpaccio qui fit une telle impression sur lui, et Titien avec ses bleus éclatants et ses rouges profonds. Et en môme temps se rencontrent avec eux, dans de singuliers et piquants rapprochements, Albert Durer et Cranach et Rembrandt et Poussin et Delacroix et les Persans et les Indiens et les préraphaélites modernes : il s'empare résolument de leurs formes, les môle à son vocabulaire, leur trouve souvent un sens nouveau et inattendu et nous procure cette sensation déconcertante que nous trouvons un certain plaisir à ces transpositions ; que ces souvenirs, loin de nous rebuter ou de nous indisposer, nous font TelTet d'une citation heureuse ou, mieux, de l'application imprévue d'un texte déjà connu et qu'on n'avait pas suffisamment retourné dans tous les sens.
On pourrait longtemps continuer ce parallèle entre ces deux grands visionnaires dont Tun tend chaque jour à la plus intense impression d'art par la plus extrême simplicité, tandis que l'autre, préoccupé d'aller jusqu'aux dernières limites de la complexité de son rôve, se complique à plaisir chaque jour, accumulant les détails, multipliant les accessoires, exagérant la fantasmagorie du décor, pour nous transporter dans le monde luxuriant et prodigieux de cette pensée en éruption continuelle.
Quoi qu'il en soit de son tempérament particulier, Gustave Moreau, nous semble-t-il, a montré qu'il avait très bien su mener de front le difficile attelage, qu'il employait tous ses efforts à conduire. Son art logique, équilibré, son idéalisme très élevé, profondément moral ne procèdent, comme on le voit, ni des sciences occultes, ni d'aucune déliquescence morbide de romantisme. Il appartient bien, comme son émule Puvis de Chavannes, quoique dans un autre sens, par la méthode, par le jugement, par la mesure qui disciplinent constamment les mouvements de son imagination, à la race de Poussin, de La Fontaine et de Descaries. Sans doute il a trop présumé des forces humaines et il a voulu trop embrasser dans l'espace borné de notre courte vie. La plupart de ses plus beaux rôves resteront inachevés. Gagneront-ils à cet état d'ébauche, le charme d'austère mélancolie qui s'exhale des marbres incomplets du grand Florentin? — Nous ne pouvons juger encore. Nous possédons, d'ailleurs, heureusement de quoi connaître ce maître par un ensemble d'œuvres, où le précieux de Texéculion est venu ajouter au merveilleux du songe. Mais, telle qu'elle est, avec ses tentatives inégales, ses essais parfois téméraires et parfois timides, l'incohérence forcée de cet amoncellement sur-
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humain do travaux, la maison de Gustave Moroau est un sanctuaire où l'on viendra se recueillir avec émotion el respect. On y entre comme dans l'intérieur d'une ûme, et Ton y reçoit les muettes et lonj^ues confidences d'un des esprits les plus noblement inquiets, les plus gravement anxieux, qui ont voulu pénétrer au plus profond de notre être et donner, avec leur génie fait de nos propres tourments, une forme précise à Tidéal incertain qui s'agite en nous.
tiicbé iiolhcr.