SIR EDWARD BURNE-JONES
E nVsl gwbre qu'à partir do 1893 que Sir Edward Burno-Joncs a 6X6 connu en France. Jusque-là son nom, si populaire dans son pays, n'était arrivé de ce côté du détroit, — et pour un public assez restreint d'artistes et d'amateurs — que comme un écho lointain de ce mouvement d'art particulier qui nous intriguait quelque peu sous son vocable de préraphaôlimne. Peutêtre bien devait-on même au Salon de la Rose-f-Croix cet intérêt de curiosité sympathique, assez nouveau chez nous, pour ces manifestations d'Outre-Manche. Mais, sûrement, c'est par l'entremise des poètes anglais, Dante-Gabriel Rossctti et Algernon-Charles Swinburne, et grâce à la propagande de leurs adeptes français, dont Je plus célèbre fut Stéphane Mallarmé, que le préraphaélisme s'insinua dans notre
milieu, p^^s de quarante ans après qu*il s'y était manifesté une première fois en 1853.
C'est en vain qu'à toutes nos expositions universelles, le groupe d'artistes auquel Burne-Jones appartenait, sVtait présenté, suivi de ses principaux chefs-d'œuvre . C'est en vain qu'il envoyait lui-même en 1889 le Roi Cophelua, que Puvis de Chavannes n'oublia point, pour lequel Gustave Moreau avait réclamé l'attribution d'une médaille d'honneur. Burne-Jones n'était jusqu'à ce jour pour nous qu'un nom sans signification précise.
En 1802, sur l'invitation du président de la Société, il s'était décidé à exposer au Champ de Mars une dizaine de ses plus beaux dessins, accompagnés d'un cadre de lettres ornées pour le manuscrit de Virgile, qu'il entreprenait d'illustrer en collaboration avec William Morris et Fairfax Murray. Ces délicats ouvrages apportaient dans nos Salons un charme plein de candeur un peu maniérée et de nouveauté ; ils passèrent pour ainsi dire inaperçus. Grâce à la bienveillante générosité du maître, le Luxembourg, qui attendait mieux encore de sa bonne volonté, dont les effets furent interrompus par la mort, a hérité, du moins, de trois de ces études ; elles gardent son souvenir dans notre petite collection étrangère. En 1803, sur les instances de quelques amis français, il se décida à se faire connaître à Paris par certains de ses tableaux, qui venaient de lui acquérir, à son exposition récente de la New Gallery, un succès général et enthousiaste.
Nous étions ouverts aux courants britanniques. Cet enthousiasme fut partagé chez nous. On découvrit tout d'un coup la peinture anglaise et Burne-Jones fut sacré grand peintre. Ilélas ! cet engouement immodéré ne dura pas longtemps.
Dès que fut éventé son premier attrait de saveur exotique, cette peinture, qui reparut encore pendant deux Salons, ne nous frappa plus que par les côtés par oîi elle différait essentiellement de nos habitudes pittoresques. On se montra bientôt sévère envers elle et on oublia Burne-Jones aussi rapidement qu'on l'avait acclamé.
Il est très fâcheux qu'on n'ait pas eu l'occasion à Paris, de le juger, à l'heure qui semblait le plus propice pour l'étude attentive de son œuvre, par un ensemble plus varié et plus significatif. On aurait sûrement montré à son égard moins de légèreté et moins d'injustice et l'on eût appris à l'aimer comme un esprit hautement désintéressé, vraiment épris de beaux rêves et de nobles images.
GUSTAVE MOREAU ET E. BlUNE-JONES 41
Ce qui caractoriso spécialement le talent de Burnc-Jones, c'est que sa personnalité artistique est formée à la fois d'un poMe et d'un décorateur. Tous deux sont si étroitement mêlés qu'il est difficile de les disjoindre, c'est-
Chché llollNcr.
Bunxf-JONES, iiar U.-F. Watts.
à-dire que lorsqu'il semble exclusivement obsédé par ses sujets les plus émouvants, il ne peut s'empêcher de se laisser aller inconsciemment au caprice ingénieux de son esprit inventif et que, par contre, dans les moindres travaux d'ornement où son ami William Morris lenlraîne en son apostolat pour la propagande du beau à travers toutes les formes de la vie, il poursuit doucement, sans s'éveiller, le fil d'or de son rêve enchanté.
Cependant la balance n'est pas constamment égale dans l'équilibre de ces
deux facultés directrices. C'est ainsi que la première partie de son œuvre est plus fortement imprégnée d'une chaude coloration poétique, tandis que la deuxième, qui embrasse la plus grande étendue du cours de sa vie, est de plus en plus absorbée chaque jour par des préoccupations d'élégances décoratives.
On sait aujourd'hui chez nous, grâce à la série d'études instructives qui sont nées de ce tardif retour de faveur pour l'art anglais dans notre pays, ce que c'est exactement que le groupe des frères préraphaélites. On sait ce qu'était le préraphaélisme de Rossetti, sorte de romantisme très ardent, qui se rattachait bien plus aux grands Italiens du commencement du xvi® siècle et notamment aux Vénitiens, qu'aux précurseurs de Raphaël. On sait aussi ce que fut Rurne-Jones à Rossetti. Elève de l'Université d'Oxford, destiné à l'élat ecclésiastique, il se sentit une vocation irrésistible à l'apparition des premiers ouvrages de Rossetti qui enthousiasmait l'élite de la jeunesse autant comme peintre que comme poète. Il entra chez lui avec une admiration sans bornes et marcha résolument dans la voie qu'il trouva tracée, au point qu'à ce moment on peut confondre certains ouvrages du maître et de l'élève.
Le caractère de cette première partie de son œuvre est donc qu'elle est conçue sous une inspiration très romantique. « La plus noble peinture est un poème peint, » disait Rossetti, et il considérait, écrit M. Comyns Carr*, qu'il n'y avait pas dans l'histoire de l'art un peintre plus richement doué de ces hautes qualités que Rurne-Jones. Il a certainement montré alors, à l'exemple de son maître, une faculté expressive de sentiment qu'on ne pourra dépasser.
Dès ce moment, il vit dans la fréquentation assidue des conteurs et des poètes, ceux d'aujourd'hui et ceux d'autrefois : Rossetti, son maître, et Morris, son ami, Allingham et Tennyson, puis Chaucer et Spenser, et pour remonter plus haut encore, vers les sources qui les inspirèrent eux-mêmes, les vieux bardes bretons, les troubadours et les jongleurs, créateurs de ce peuple de héros surhumains et fantastiques, auxquels s'attacha étroitement l'imagination naïve et exaltée des foules, avide de grossissement et de merveilleux, comme les enfants, et inlassable comme eux devant l'éternelle répétition de ces exploits démesurés.
* Préface de l'exposilion de sir Edward Burne-Jones, à la New-GaUery.
Au début, ce sont souvent de simples rôvcs extatiques, mystiques adorations de religiosité ou d amour. Tantôt, des Annoncialions^ où il essaie, à Tirai-
Clichi^ llolher.
SiDONIA VON BORK
talion de Rossetti, d'exprimer à nouveau Témotion d'attente mystérieuse, d'angoisse divine et de soumission résignée qui trouble cotte pure et chaste figure de femme, dont s'était épris, à son tour, ce protestant d'Angleterre après les primitifs florentins ; tantôt d'ardentes scènes d'amour, pleines de passion
41 r.rSTAVE MOHKAr ET E. BIBNE-JONES
contenue, de chaleur méridionale, de sensualisme catholique et païen : de jeunes femmes qui sonjî^ent longuement en baignant leurs pieds dans Teau ; d'interminables baisers dans la solitude d'un parc, à Theure triste où le soleil se couche; déjeunes beautés, devisant et lisant, qui sont assises sur la verdure d'une prairie, au bord d'un étang, en leurs robes vertes, sur le fond vert de la forêt, dans une sorte de paradis vert intense et frais; des amants jouant aux échecs sur la terrasse d'un jardin, sous une lumière singulière, en un paysage singulier, d'une mélancolie aiguë et douce, qui éveille dans la pensée d'inexprimables nostalgies.
Aux poètes, aux conteurs, il emprunte, pour leur donner une nouvelle vie, ces figures obsédantes de femmes qui poursuivent Timagination : les unes tendres, inquiètes et songeuses, à la bouche charnue et voluptueuse, aux yeux bleu pale un peu humides; les autres, à la lourde chevelure de vieil or ou d'ébène, une rose sur l'oreille, l'œil sombre et fatal, qui s'avancent avec une allure hautaine, mystérieuse et tragique. C'est le délicieux visage de femme qu'il appelle YEspérancCy et Cendrillon, et Viridis de Milan, et la procession des (lood Women, et Fatima^ et surtout ces deux inséparables petites figures de Clara et de Sidonia von Bork qui, bien qu'appartenant aux premiers jours mômes de ses débuts, sont de celles que, pour leur force expressive de sentiment et de coloration, les artistes n'oublieront pas.
Tous ces personnages passent, silencieusement éloquents, dans un monde irréel et pourtant deviné ou reconnu, entrevu déjà à travers Rossetti, chez Titien et surtout chez Giorgione, une sorte de Décaméron ardent et passionné, langoureux et triste; une Venise des rêves romantiques comme celle où Musset écrivait ses comédies ironiques et douloureuses, mais ici sans trace d'humour ni de fantaisie, sans échos carnavalesques, un monde embrasé par une fièvre de passion sourde et profonde, dramatique et fatale, une Venise shakespearienne et byronienne, où flottent, sur la cité, de lourds et chauds effluves d'amour.
C'est à cette heure que de courtes lignes de légende donnent le jour à la création la plus émouvante de cette première période (1863), qui restera comme un des principaux chefs-d'œuvre du maître : le Chevalier miséricordieux, agenouillé devant l'image du Christ qui se penche pour le baiser au front.
C'est, Ti peine quelques années plus tard, que le conte de la Belle au Bois
OrSTAVE MOHKAr Kï E. lUîHNE-JONES 45
Le Chevalier Mist:j{iconi)iELx
dormant lui sllJl:g^rc l'idée do celle petite série de la Brlar Rosp où, affranchi doucenuMit des souvenirs de son premier maître, il déploie tout le caprice de son imagination et de sa fantaisie pour suivre avec une émotion attendrie et discrète les divers actes de cette délicieuse féerie.
Vaillants et courtois chevaliers, princesses enchantées, cours galantes,
magiciens perfides charmés par de bonnes fées, ne sont-ce point les fables de nos aïeux, les récits merveilleux de notre enfance? C'est donc le réveil de la légende et des romans de chevalerie, la résurrection des Renaud et des Amadis, des Lancelot et des Roland, dos Tristan et des Parceval, et de tous ces autres beaux paladins courant le monde au nom du Christ ou bataillant pour l'honneur de leurs dames, compagnons de Charlemagne ou d'Arthur, que Cervantes croyait si bien avoir occis avec la lance de don Quichotte et qui se sont échappés, tandis que le pauvre chevalier de la Triste Figure se battait contre les moulins.
Tous ces illustres héros d'incroyables épopées, qui semblent revenir en conquérants dans notre art, n'étaient, d'ailleurs, endormis que d'un sommeil intermittent pendant ces quelques siècles. A diverses reprises, ils étaient venus raviver notre inspiration. Au xvu° siècle, en passant sournoisement, à la suite de TArioste et du Tasse, dans notre théâtre, nos ballets et nos opéras, ils se glissèrent dans la peinture où ils firent vis-à-vis aux héros et aux demi-dieux de l'antiquité.
Vers la fin du xvni" siècle, la publication des fabliaux de Legrand d'Aussy, aidée par l'exaltation contemplative qu'avait créée le naturalisme de Jean- Jacques, occasionna une petite reprise, éclosion précoce de romantisme, arrêtée par la Révolution. Plus tard, ce courant populaire se développa, à la suite du grand mouvement des études historiques et philologiques, et aussi, peut-être, en raison d'un certain accès de particularisme national qui porta les peuples à se tourner vers leurs origines. Il s'est répandu plus activement chez nous, en nous revenant par TAllemagne, où il serait oiseux de rappeler l'action du wagnérisme en faveur du réveil des vieilles légendes germaniques ou celtiques, dont il faisait saillir, avec une singulière énergie, le caractère représentatif et symbolique*.
En Angleterre, le môme intérêt de curiosité pour les vieilles légendes n'avait cessé de se montrer aux différentes époques de l'histoire littéraire, par l'intermédiaire des conteurs et des poètes italiens qu'on imitait. Mais les études de folk-lore, nées dans ce pays et très développées depuis cent ans, l'excitèrent d'une façon plus vive et, lorsque apparurent les préraphaélites,
* Nous avons déjà montré dans la Uevue de l'art ancien et moderne (n» du 10 janvier 1899) que c*esl à celte inspiration que nous devions, dès 1861, une des formes du talent d'un de nos peintres les plus estimes : M. Fanlin-Latour.
Cliché llollycr.
Merlin et Viviane
48 r.USTAVE MOREAU ET E. BURXE-JOXES
avec rambilion de créer en art une réaction poétique, ils trouvèrent dans la littérature des éléments d'inspiration tout prêts à élrc recueillis. Ne demeuraient ils point d'ailleurs, eux aussi, en contact perpétuel avec ces maîtres
Cliché Ilulher, La Lr^ondu de I'yomalion. — L'ÉVEII. DE I.'aME
italiens du xiv*^ et du x\*^ siècle, contemporains des conteurs ou des chantres immortels du Dt'caméron, de VOrlcmdo ou de la Jérmalem ([(''livrée^ ces combattants qui choisissaient comme sujet, pour entrer en lice, un poème de Kcats, emprunté à un conte de Boccace et, parmi eux, le fils de ce proscrit italien
^•lavc Moreau pinx . LAvalley. a(
i->^« KLISABETH DE HONGRIE ,'..<■ .i'- : Alt .Jiicicnet tiiodriiie Inip, Porc ^vh^iif. Pr.
qui vivait en communion inlimo ot constante avec les exquis ou terribles songeurs de sa première patrie?
Burne-Jones, imprégné de bonne heure de toute cette littérature, vécut toule sa vie à peu près sur le même fonds, ne se lassant pas plus que les enfants et que les foules de se répéter les mômes histoires.
Le charme de la légende, c'est qu'elle crée un monde imaginaire au gré de no3 désirs secrets; c'est qu'elle réalise en arrière, dans le lointain recul d'un passé indéterminé, toutes les chimères éternelles dont se repaît Tûme humaine. Burne-Jones s'est, toule sa vie, égaré comme un somnambule, dans ce qu'il appelait « un beau rêve romantique de choses qui n'ont jamais été et qui ne seront jamais, en un pays qu'on ne peut définir, dont on ne se souvient pas et qu'on a seulement désiré ».
De tous ces fabliaux, de tous ces romans, de toutes ces histoires de la Bibliothèque bleue, c'est le grand cycle breton du roi Arthur qui a eu le don de le charmer chaque jour. Comme rhonnèle hidalgo de la Manche, il se délecte de ces merveilleuses et extravagantes aventures pour lesquelles il montre un goût dont il se raille finement lui-môme, avec l'humour et la gaîlé du vieux Cervantes, dans les dessins qu'il traçait, le soir, sur l'album de sa petite fille, ouvrant de grands yeux effrayés ou amusés devant les Uorrew*s de la montagne ou les Plaisirs de la plaine, les Sept merveilles du monde, VEcole des petits dragons, etc.
Il fîiut à tout Anglais, à toule heure, en tout lieu, une Bible. Les romans de la Table Ronde furent la bible de Burne-Jones. C'est le premier livre, dans lequel, avec Rossetli pour guide, il avait appris à lire et celui qui resta ouvert à son chevet jusqu'au dernier jour. Alys la belle pèlerine, le Mariage de Tris/an, la Folie de Tristan^ Merlin et Nimue, X^Queste du Graaly Sir Galahad, V Enchantement de Merlin^ toutes les aventures, tous les personnages de cette épopée ou, mieux, de cette féerie batailleuse et galante se relient à travers tous les autres sujets empruntés aux légendes germaniques, aux fabliaux français, aux souvenirs antiques, les entraînant dans une longue théorie qui va de la Mort d^ Arthur à laquelle il collaborait avec Rossetli, en 1838 (au cercle de l'Union Club d'Oxford) à Arthur à Avalon, sa dernière toile restée inachevée.
Un grand esprit légendaire plane donc sur son œuvre. Plus tard, dans son plein développement, lorsque l'élude du nu et de l'allégorie l'entraîne vers
ranliquitcS il ne peut s'empôcher do la travestir entièremont avec un caractère de légende septentrionale. Les aventures de Persce et d'Orphée se déroulent, sans souci de leurs aspects mythiques, de leur signification symbolique, comme dans les cartons doux et tranquilles d'une sorte de tapisserie, ainsi que les avenlures d'Alexandre, d'Enée ou de Jules César dans ces romans épiques des xu*" etxin*^ siècles ou que celles de Thésée, duc d'Athènes, dans Boccace ; les histoires louchantes de Pygmalion et de Psyché prennent des airs de contes de fées comme la Belle au Bois dormant, et c'est môme ce qui leur conserve un certain charme de songerie voilée.
Dans cette même période déjà avancée, quand il semble avoir perdu, par la recherche du style et de qualités académiques, ses premières vertus de coloriste chaud et persuasif, c'est un vieux refrain breton, ce sont quelques vers d'une vieille ballade qui donnent encore à Burne-Jones cet élan généreux, cette flamme contenue pour créer le Chant (Taniour, éclatant et doux comme un ancien vitrail, sonore et chantant comme une musique et son œuvre la plus accomplie : le Boi Cophetua et la Petite Afendianle, ces deux êtres qui se contemplent, muets et éloquents, l'un embrasé d'une invincible passion, l'autre souriante et sans surprise dans le rayonnement de sa beauté qui illumine ses haillons, au milieu d'une atmosphère d'adoration, exprimée si magnifiquement par l'accompagnement d'une harmonie mordorée, riche et profonde.
A ce goût tout particulier pour la légende bretonne se mêlait, du moins au début, un sentiment d'un autre ordre, un souci plus large, le désir de renouveler l'inspiration de l'Ecole en puisant dans les richesses du fonds populaire, de constituer un art plus moderne, plus proche du peuple, de créer, sinon un art national proprement dil, du moins un art fondé sur des traditions ethniques. Cette préoccupation s'associait, naturellement, au sentiment d'esprit combatif de la petite secte révolutionnaire et aussi aux ambitions plus hautes manifestées par le grand apôtre du préraphaélisme J. Ruskin, et son missionnaire infatigable, W. Morris, qui avaient tous deux conçu pour l'art un vaste rôle de mission sociale.
Pour nous autres. Français, qui avons vu naître et grandir cet art fortement démocratique, qui a essayé de fixer la mystique contemplation que rumine l'âme pensive du paysan ou les aspirations de fraternité universelle
qui sillonnent d'un brusque éclair le cerveau de Touvrier, nous qui avons vu surgir et monter à Thorizon de notre vie celte grande àme sympathique et
Cliché Ilolltcr.;! U légende de Puimalion. — Le FeC DIVIN
humaine de Millet et pousser, en une floraison toufl'ue et vivace, Tàpre et forte végétation de Tœuvre réaliste de Courbet, nous avons peine à nous figurer que cet art fermé, distingué, d'une morbidessc élégante, éminemment aristocratique, pour ne pas dire même un peu mondain, pût porter en lui
52 Gl'SÏAVE MOREAU ET E. BURNE-JONES
une révolution qui lui ouvrît le cœur de la foule. Il est vrai, cependant, que tel fut le rêve qui hanta J. Ruskin et que W. Morris, avec lii collaboration de Burne-Jones, essaya de réaliser.
C'est de l'atelier de Rosselti que les deux anciens condisciples d'Exeter Collège commencèrent cette étroite collaboration où Morris revètanlt, comme Protée, toutes sortes de formes, se faisait tour à tour peintre-verrier, tapissier, architecte, ébéniste, imprimeur sur étoffes, éditeur de livres, fondeur de caractères, fabricant de papiers peints, aspirant à bouleverser et à renouveler Tart de la maison p:ïr l'application des lois rigoureuses d'une logique esthétique et à appeler en même temps tous les citoyens aux jouissances élevées exclusivement réservées aux riches. Burne-Jones fut l'infatigable décorateur de la maison Morris and C\
Verrières pour les églises de Birmingham, d'Edimbourg ou d'Oxford, mosaïques pour l'église américaine de Rome, tapisseries, enluminures, dessins typographiques, carreaux de faïence, dessus de pianos, panneaux de coffrets, Burne-Jones* suivit Morris dans tous les arts, à l'imitation de ces quattrocentisli llorentins qu'ils avaient pris pour modèles et vers lesquels le portait souvent son rêve.
« Si je pouvais remonter dans le passé, écrit-il vers l'âge de quarante ans à M. Comyns Carr, dans une petite note autobiographique, le désir de mon cœur serait de vivre à Florence, au temps de Botticelli. »
Un des privilèges de l'art, c'est qu'on y peut adopter son père. Après avoir hésité quelque temps pourGiorgione, Burne-Jones adopta Botticelli. 11 se créa, à la vérité, toute une famille d'ancôtres qu'il avait appris à connaître, en 1862, en voyageant en Italie avec Ruskin. Après les Vénitiens, qu'il avait d'abord exclusivement aimés à travers la vision de son maître, les Ombriens, les Padouans, les Florentins, le troublèrent simultanément. C'est alors que, insensiblement, sous ces nouveaux règnes, il se modifie, il se détache de son passé et se développe de plus en plus, au détriment de ses anciennes facultés de lyrisme concentré et fortement expressif, dans le sens de cette formule, plus exclusivement préoccupée de l'écriture que de la pensée, des rythmes décoratifs que de l'intérêt poétique, qui est devenu sa manière la plus populaire.
• Voir il ce sujet : Paul Lcprieur : Burnc Jones décotaleur el ornemaniale (Gazelle des Dcaiw-Arls), t. Vlll, 3" période.
Gl'STAVE MOHEAi: KT E. BUUNE-JONES 53
Sans (loule, à ce moment, son inspiralion tlevienl-elle plus varii^e ; il élenJ, nous l'avons vu, le cercle Je sa compréhension léj^endaire jusciu'aux héros do ranli(]uilé et il doit à ce mélan{::e, d'un dilellanlismc très raffiné, de paganisme et d'esprit chevaleresque, quelques beaux morceaux comme celte tragique C//yv', dans sa robe d'or bruni, préparant ses incantations, ou celle cliar-
Clichu liollycr.
Lk Ciiaxt d'amoi'r
mante et poétique composition de Laus Voneris^ sorte de rêverie giorgionesque, dont la conception appartient à ses premières années, qui exhale, comme le Chant cfcmiour, en son harmonie très sonore, une fleur de volupté mysti(|ue. Mais ses nouveaux guides Tentraînent à leur suite sur les chemins périlleux de la terre classique. Avec Botticelli, Pérugin, Mantegna et Michel-Ange, il s'aventure chaque jour plus loin sur ces rochers glissants où il perd pied quelquefois. Il est hanté par l'idée fixe du style, l'obsession du grand art, le désir -d'aborder les sujets généraux. Ce qui domine alors dans son inspiration, ce sont les sujets allégoriques, les abstractions décoratives. Au début, il com-
prend ces allégories, empruntées d'allloiirs le plus souvent à la Mascarade de l'Amour de Spcnser ou au Roman de la Rose ^ comme de véritables « moralités ». Puis il s'adresse aux vieux motifs d'école, aux abstractions latines : \di Justice, la Tempérance^ la Foi, la Charité^ qui font des pendants indifférents kV Aurore et au Crépusculcy à \Eté et à VHiver^ à V Automne et au Printemps, Pourtant, il est vrai, à celte heure môme, avec une préciosité très délicate, un esprit de fine invention d où se dégage le charme d'une subtile poésie, il imagine y Escalier d'or et, prenant pour thème le nom glorieux d'une petite fleurette bleu d'outremer, qui s'ouvre au bord des eaux, il crée cette gracieuse allégorie du Miroir de Vénus qui réunit autour d'une flaque d'eau claire la déesse et ses suivantes dans un paysage péruginesque.
Parfois, aussi, il atteint une certaine éloquence, avec des compositions symboli(|ues graves et même austères, où le souvenir de Michel-Ange le soutient et lui donne quelque souffle. La Roue de la Fortune, le C/iar de l'Amour (resté inachevé), les Profondeurs de la mer^ qui le firent connaître à Paris en 1893, dans leur arrangement très sobre, leur camaïeu en deux tons, leur volonté de rester dans le sujel, gardent une réelle force expressive. Mais bientôt, dans VAmour dans les ruines, dont le sentimentalisme facile et convenu devait assurer le succès, et, bien plus, dans le Pèlerin et l'Amour, la dureté du ton, la raideur du dessin, le manque d'atmosphère réelle et surtout d'atmosphère morale, la disproportion entre l'intérêt qu'il accorde dans sa manie décorative aux témoins inanimés et celui que lui inspirent les vrais auteurs de la scène, font perdre à ces images toute la hauteur de leur signification. (Comparez avec VAmour et la Vie, VAmour et la Mort de Watts et vous sentirez toute la différence qui sépare le lyrisme véhément de ce moraliste viril, convaincu et résolu, et le dilettantisme délicat et savant de ce grand enlumineur, qui savoure les petites combinaisons de son décor et de ses accessoires.
Car l'ingéniosité, c'est maintenant son charme et son travers. Tout subit désormais l'influence de cette préoccupation exclusive de l'arrangement décoratif. Comme Merlin enchanté par Viviane, il est possédé par le décor.
Ce n'est pas que Burne-Jones n'ait eu à certains moments la velléité de se renouveler et de s'étendre en s'adressant à la nature, mais il n'a jamais pensé h la chercher direclemenl ; il Ta toujours vue à travers les maîtres. Cela semble étrange si l'on considère que le grand mot d'ordre qui avait
groupe les premiers préraphaélites autour de leur précurseur et de leur apôtre, Ruskin, avait été justement la soumission étroite, fidèle, exclusive à la nature et que Ton peut définir le préraphaélisme comme le résultat d'une association, telle qu'il s'en produisit en Toscane , au xv*" siècle, entre le naturalisme le plus aigu et l'esprit poétique le plus exalté. Mais Rossetti échappa toujours aux intluences de son milieu pour rester franchement un poêle, uniquement préoccupé de son rêve. Burne-Jones le suivit exactement dans sa voie. « Il m'avait dit de me laisser aller à mon imagination sans crainte, » écrit-il et il ajoute avec sa finesse habituelle :
« Cela me fut bon et cela me fut mauvais. » Et par là, sans doute, entendait-il manifester le regret de n'avoir pas assez regardé au dehors, autour de lui.
Quand il abandonne les grands fonds vénitiens de forêt montante, qui font des repoussoirs si harmoniques à ses ciiché iioUycr.
,. r ^i 1 f L'Escalier d'où
personnages, cette toret toui-
fue de Brocéliande, fermant la vue, cachant le ciel, dont il comprend si bien
56 (aSÏAVE MOUE.Vr irr E. ni H NE-JONES
les myslorieuses piofondours, c'est pour ouvrir des horizons de paysages ombriens aux arbres grêles, aux pcliles collines ondulées, au ciel teinté de dégradations pàl(*s.
Il avait bien, au début, une sorte de sens instinctif des harmonies naturelles, des relations des figures avec le fond, du mystère de l'enveloppe. II perd trop tôt celte compréhension des grands spectacles universels, et aux époques où il s'attache à une vérité plus littérale, il se contente le plus souvent d'associer la nature à son omvre par ses côtés les plus petits. 11 s'amusera ici àcmmOler les inextricables lianes d'une ronce, là à faire papilloter les mille petites flammes roses des aubépines, comme dans ce tableau de VEnchantnnenl de Merlin ; car cette griserie du décor l'envahit même dans ses sujets de prédilection, et il lui sacrifie ici encore la chaude éloquence de ses premières colorations généreuses, l'intensité expressive de ses physionomies. Entre les deux extrêmes limites de sa carrière artistique son art a changé du tout au tout. Au début, il ne voit que son sujet; il va jusqu*au bout de ses moyens, sans hésitation, sans timidité pour exprimer fortement la pensée qui l'obsède. Il n'oublie point ce précepte que lui avait répété tant de fois son maîlrc : « qu'il ne faut jamais se laisser arrêter dans l'expression de son rêve par les difficultés de l'exéculion ». il crée ainsi un art tendu, intense, profond et expressif, qui ajoute cependant un charme attendri de colorations plus musicales à ITipreté maladive et inquiète de Rossetti.
Puis, après une période transitionnelle très étendue et insensiblement dégradée, pendant laquelle s'épanouissent ses œuvres pour ainsi dire classiques, il poursuit une longue carrière d'un art conventionnel, fortement teinté d'académisme, pénible, gauche et embarrassé dans le dessin, se refroidissant et s'appauvrissanl dans les colorations, d'une science d'arrangement et d'arabesque, d'une ingéniosité d'invention tout à fait rares, d'un dilettantisme maniéré, d'une élégance aristocratique, qui souvent ne sont pas dépourvues d'un vrai charme poétique, mais manquent toujours un peu d'humanité et de vie.
Durnc-Jones, comme ses autres confrères préraphaélites, aura-t-il dans ce milieu britannique qui a toujours vécu d'apports continentaux, établi les bases solides d'un véritable art national, d'un art qui dépassera le milieu aristocratique dans lequel il s'est formé, pour aller, plus près du cœur et de l'esprit
GUSTAVE MORKAi: KT E. Hl-UNK-JONKS In
des foules, remplacer par de nobles images et de hauts enscignemenls le genre imbécile, le sujet banal et lanecdotc vulgaire dont ell(»s font leur pain quotidien? Burne-Jones el Morris, dans leur louable tentative, démocratique et sociale d'élever le niveau moral du peuple par l'expansion universelle de Tart sur toutes les manifestations de la vie domesticjue, auront -ils jeté les germes féconds d'un mouvement décoratif vraiment populaire qui puisse régénérer les industries? Devant les résultats laissés par l'activité de leur existence, certes, bien remplie, au lendemain de leur mort, on est obligé de constater que leurs premi^M-es ambitions, si elles ne s'étaient d'elles-mêmes singulièrement restreintes le long de la route, seraient aujourd'hui fortement déçues. Tout au plus ont- ils apporté un stimulant momentané à l'activité de quelques chercheurs.
Tout ce mouvement est donc resté très artiliciel et n'est pas sorti du cercle aristocratique au milieu duquel il est né et qui était seul, par son éducation, à même de le comprendre.
Mais qu'importe! ce qui est mieux, Burne-Jones a laissé un rùve vivant d'où se dégage, par une action d'une
portée tout autre, une morale aussi
^^ 1 4 . . 1 . • La Chéation : le simème jour
consolante et aussi humaine.
C'est dans ses compositions allégoriques, d'un esprit inventif très ingénieux
58 01 STAVE MOREAT ET E. BURNE-JOxNES
et pcut-ôtre niC'tnc trop subtil, qu'il n cru donner ses plus hautes leçons. A la vérité, elles ne nous inléressent, la plupart du temps, que comme de grands rébus, séduisants seulement par leur charme décoralif. Il n'a ni l'esprit des mythes ni le sens des symboles. C'est un rêveur, qui n'a de phiisir qu'à rêver.
Mais, dans le rêve permanent de ce monde imaginaire au milieu duquel il marche tout éveillé, Burne-Jones a donné la plus haute expression de sa conception de la vie morale. Au début, dans toute l'ardeur de sa jeunesse, il se plonge sans rélléchir dans une chaude et sensuelle émanation d'amour. Peu à peu, cependant, dans la fréquentation de ces héros familiers dont il suit les entreprises téméraires et chimériques contre lesquelles se dressent d'éternels obstacles, de perpétuelles embûches, se dégage pour lui et pour nous, d'une façon de plus en plus distincte, dans l'atmosphère d'humanité supérieure où ils se meuvent, un sentiment d'aspiration profonde vers l'idéal à accomplir.
Ici, Saint Georges, vainqueur du dragon pour sauver la princesse de Cappadoce, Persée venant au secours d'Andromède enchaînée, le chevalier rompant tous les maléfices et les enchantements pour délivrer la belle endormie expriment, comme Ilcrciile ou Thésée dans le symbolisme de Gustave Moreau, l'effort désintéressé, Tesprit de dévouement, de sacrifice, de natures supérieures et bienfaisantes ne discutant pas les ordres impérieux de la conscience.
Ailleurs, les Chevaliers de la Table Ronde dispersés « En qiteste du Graal » semblent poursuivre l'idéal insaisissable : de même Orphée, à la recherche d'Eurydice, la perdant à tout jamais lorsque, près de l'atteindre, il se retourne pour la voir.
Le Chevalier miséricordieux nous parle de l'oubli des offenses, le Roi Cophetua assis, devant l'humble mendiante, son épée entre ses jambes, sa couronne inutile entre ses mains, nous dil, aveé l'accent d'un verset du Cantique des Cantiques, combien les pauvres grandeurs de ce monde sont peu de chose ù côté de l'amour.
Et de partout, de tout son œuvre, c'est un hymne perpétuel, unanime, à l'Amour et à la Beauté. Du commencement à la fin, c'est un hommage incessant envers la Femme. Amoureuse et passionnée au début, plus tard chaste, souriante, d'une mélancolie un peu mièvre, d'une réserve un peu maniérée, la femme est reine de ce monde sur lequel, suivant une conception, certes,
(U'STAVE MOHEAU ET E. BUUNE-JONES 59
moins pessimiste que celle de son confrère de France, elle n^pand le rayonnement bienfaisant de sa grâce et de sa bonté.
Le cœur des poMes et des artistes ira sans doute plus volontiers vers ses
Cliclu' llolljrr.
L'Amour kt Psyché
premières images. Tel qu'il est, néanmoins, avec son charme et ses défauts, ses entraînements poétiques et ses excès d'exécuUmt et de virtuose, à toutes les périodes de sa vie, Tart de Burne-Jones est un art très volontaire et très personnel.
Art d'imagination dans la pensée ou dans l'écrilure, art de rùve ou art de décor, quel qu'il soit, nous pouvons protester, avec les habitudes de notre éducation plastique contre ses insuffisances, ses partis pris et ses lacunes, nous pouvons résister en vertu des principes de notre esthétique, réclamer au nom de la nature et de la vérilé. Dès que nous nous approchons, cependant, de ces êtres mystérieux et tendres, nous sommes vaincus, à notre tour, par les sortilèges de ce majçicien ; nous sommes prisonniers, nous aussi, de cetle forêt onchanléc dont les fleurs de pâle églanline nous enlacent à notre insu et nous nous hiissons bercer au charme insinuant de ces légendes, contées si doucement, h mi-voix, d'un ton un peu monotone, dont le rythme égal comme une longue mélopée nous endort dans le mensonge divin d'un monde supérieur où tout n'est qu'amour, qu'héroïsme et que beauté.
CuBtave Moreau pinx'
hcl.oÇi>i^ ..'.rai.
J.K3 ML'SFS ÇJ}\': lANT/i'-'l.l ON rOLV ia'lA!-'r\ \.V M"N :K
^^^ ^ T maintenant quelle conclusion se dégage du rapprochement de ces deux grandes figures de Gustave Moreau et de Burnc-Jones? Quelle moralité oserions-nous en tirer?
Elles nous apparaissent bien, chacune dans son pays respectif, comme des génies exceptionnels dans lesquels leurs contemporains ont cru trouver l'expression la plus exacte des aspirations secrètes de leur àme. Quelle que soit, en effet, la clairvoyance de notre esprit critique qui ne se dissimule ni leurs exagérations ni leurs défauts, ils nous attirent et nous retiennent tous deux par la haute portée de leur esprit, l'étendue de leurs idées générales, leur profonde culture, leur personnalité volontaire et tenace, Tunion étroite de leur intelligence et de leur imagination, l'unité de leur conception artistique, l'harmonie admirable de leur a»uvre et de leur vie.
62 (USTAVE MOKEAi: ET E. BIRNE-JONES
Tous deux, (échappant à rélroilo contingence des faits, se dégageant librement de la réalité, ont créé un monde imaginaire d'humanité surnaturelle par lequel ils affirment sous des formes diverses un môme idéal de splendeur morale.
L'un, dans une sorte de culte anthropômorpliiqiie, célèbre les hautes vertus de l'espèce sous celte forme antique de Vhrroïsmp qui semble résumer tout ce qu'il y a dcMlivin dans l'humanité ; Tautre accuse certains caractères humains à travers un grossissement merveilleux, sous c(»t aspect de l'esprit chevaleresque (jui montre l'àme des temps modernes dans un état particulier d'exaltation. L'un (»st plus près de l'esprit antique, l'autre plus soumis à l'influence de l'esprit chrétien. Le premier est un philosophe, hanté par le besoin de traduire, au moyen de mythes, de symboles, avec l'appareil d'un laiîgHge exlraordinairement riche et expressif, toutes les modalités de sa conception du monde intérieur. L'autre est un rêveur et un poète, un contemplateur doux et tranquille qui se laisse enivrer dans la molle griserie de ses images de légendes au milieu du monde familier de ses fictions aimées. G. Moreau est donc une hautaine et virile intelligence en perpétuel enfantement, repliée sur ellemême et dédaigneuse des suffrages d'autrui; son art est essentiellement un art d'idées. Burnc-Jones est une ame charmante et songeuse, à demi égarée dans son extase tendre et sereine, à demi animée de certaines coquetteries à l'égard de ses admirateurs ; son art est surtout un art de sentiment et de goût.
Dans l'expression de leur idéal, l'un procède par accumulation, l'autre par simplification. Plus il avance dans la vie, plus Moreau s'exagère, si l'on peut dire, exaspérant ses harmonies, enrichissant ses colorations de tons nouveaux, sonores et vibrants, stridents et aigus : des violets, des verts, des roses, des lilas, qui peu à peu s'ajoutent à la gamme des bleus et des rouges vénitiens qui jadis formaient la dominante de sa palette. Burne-Jones, au contraire, s'apaise et se refroidit à mesure qu'il se développe; il perd insensiblement les chaleurs giorgionesques de ses premiers temps, ces bleus et ces rouges, qu'il affectionnait, lui aussi, profonds et veloutés, dans l'enveloppe générale.
Uun est une nature fortement synthétique ; Tautre plutôt un esprit narratif. Tandis que chaque œuvre de (J. Moreau, quelle que soit la catégorie où on la prenne, présente une absolue unité, portant en elle-même tout son enseignement esthétique et moral, Burne-Jones, lui, se plaît à développer longuement les diverses péripéties de ses sujets en diptyques, triptyques, com-
Le Poète persan Tableau de Guslave Mobeau (Collrclion de M. Bcssonncnn).
6t r.rSTAVE MOREAr ET E. BlUNE-JONES
positions de quatre ou six panneaux, ou même séries de toiles, comme ces cycles de saini Georges^ de Pygmalion ou de Persée qui sVlendent souvent davantage. Parfois, même, tel que les maîtres d'autrefois, il se plaît à placer comme un second tableau incident au fond de sa composition.
Tous deux, également, par leur nature exceptionnelle, sont destinés à former un art exclusif et sans lignée. Ils ne devraient point avoir dVdèves. Burne-Jones n'en aura, pour ainsi dire, point laissé, k la suite de son presque contemporain, Walter Crâne, rien ne restera plus de cet art qui eût voulu constituer le premier chaînon d'une nouvelle tradition britannique, que les pales élucubra lions, à peine remarquées, bientôt oubliées, de quelques derniers imitateurs. Quant à G. Moreau, de quel œil verrait-il aujourd'hui la dispersion de ses meilleurs disciples, à peu près tous entraînés dans la contemplation de la vie de leur temps? Le plus bel hommage qu'ils aient pu rendre, cependant, à son enseignement, c'est de ne pas s'obstiner à continuer une œuvre qu'il était seul à pouvoir enfanter comme il était seul à pouvoir la concevoir. On l'a bien vu, il y a quelques années, lorsque partit de son atelier tout un petit renouveau romantique qui voulait perpétuer les traditions du maître. Les plus intelligents n'aboutirent guère qu'à réaliser des sortes de pastiches moroses qui commencèrent à porter pn^judice, comme toutes les parodies, à l'œuvre de Moreau lui-mOme, encore à peu près inconnu.
Ce qu'il faut savoir recueillir précieusement chez ces maîtres, c'est leur esprit môme, leur méthode réfléchie, leur forte discipline. Bien stylés par leur guide, les élèves de Moreau l'ont rapidement compris.
A ce titre, son enseignement est digne d'admiration, comme ayant créé, à la fois, un des plus ardents foyers d'idéalisme et une des plus savantes et des plus intelligentes académies de praticiens, attentifs devant les formes et devant leur expression. L'étude assidue des maîtres, non point pour les imiter servilement, mais pour apprendre d'eux le secret d'interroger sincèrement la nature, l'effort nécessaire de pénétration intégrale du sujet, le sentiment de l'unité dans la conception comme dans l'exécution, l'emploi sobre mais judicieux du langage expressif des harmonies, toutes ces fortes qualités traditionnelles de nos grands classiques, les élèves de Moreau, nous nous en assurons chaque jour, les ont retrouvées dans l'enseignement de leur maître, lorsqu'ils ont voulu, comprenant enfin leur vraie voie, les porter dans l'observation de notre vie.
GUSTAVE MOREAU ET E. BURNE-JONES ôi
Knfin, avec leurs dissemblances el leurs analogies, Gustave Moreau et
Burne-Jones nous intéressent et nous attachent surtout parce que nous les
Saint Sébastien Dessin de Guslavc MunxAu (Musée Gustavc-Morcau).
sentons bien nôtres, parce qu'ils sont tous deux essentiellement modernes. Sans doute, n'ont-ils point cherche le prétexte de leur développement poé-
tique dans la n'alilé do noire propre vie, dont ils ont volonlairemenl m(?connu soit le charme, soit la grandeur. D'autres ont accepté cette tache. Pour eux, ils ont voulu s abstraire et voir plus haut, dans le plus secret de noire âme
contemi)oraine. Toutes les turbulentes audaces de notre pensée, toutes ses inquiétudes maladives, toutes ses ardentes soifs de beauté, d'amour, de justice et de vérité, tous ces orgueilleux elTorts tentés pour l'alTranchissemenl de l'espace que raniment les premières révoltes de Prométhée contre la Nature et les dieux, nous en retrouvons Técho sonore ou voilé à travers les images parlantes de ces mythologies antiques ou de ces légendes chrétiennes. Celte foi de l'humanité en elle-même, cette confiance dans sa haute mission, dans ses destinées dont elle se sent responsable, cette sorte de religion idéale d'ordre, de devoir, de progrès, de fraternité qui réunit en elle la parole de Socrate et le verbe de Jésus, ce rêve enfin d'humanité meilleure , supérieure, définitive, ils l'ont exalté forte- . . ment en nous en éveillant les pi us
Aquarelle «te GuslaveM.jaEA. Mu.V (m.lavc-Moreau}. UoblcS facultés dc l'ÛmC hu-
maine.
Ils n'ont pas voulu un art indifférent et inutile. Tous deux, avec leur éloquence plus ou moins puissante, leur voix plus ou moins étendue, ils ont voulu rajeunir l'héritage traditionnel des vieilles croyances dénaturées par les cultes littéraux et h^s dogmes étriqués et reprenant, chacun, les
(irSTAVK MOREAi: ET E. lU'RNE-JONES 67
Moïse sauvé des eaux
thèmes élcrncls dont s'esl repue l'hunianilé, dépassanlla porlée de leur sujet, ils ont donné à leurs contemporains, à coté des penseurs qui poursuivaient les mômes ambitions élevées avec d'autres moyens d'expression, une haute direction désintéressée, un ijioubliable enseignement moral.
GUSTAVE MOUEAi: ET E. BUUNE-JONES
Ainsi, d'une part, un penseur, un philosophe; de lautre, un rôveur, un poêle. Est-ce à dire que ces deux formes de la pensée caraclérisenl spécialement Tidéalisme dans chacun des deux pays? — Non, certes, nous le savons
bien, puisque des deux cotés de la Manche, d'autres noms au moins tout aussi grands se trouvent accolés à ceux de Gustave Morcau et de Burne- Jones pour fournir la représentation complète de Fidéalisme dans les deux nations ; puisque, en Angleterre, Tart prophétique de Watts peut contre-balancer les créations de Gustave Moreau et que, en France, Puvis de Chavannes personnifie avec un incomparable éclat l'esprit légendaire et la rêverie contemplative.
Les mêmes formes de l'idéalisme se rencontrent donc dans les deux milieux. I^i particularité qui les distingue lun de l'autre réside dans l'expression de cet idéalisme, dans son caractère, et provient soit des habitudes locales de la pensée, soit des circonstances dans lesquelles s'est développé l'art dans les deux pays.
Ce que nous remarquons déjà, c'est que Gustave Moreau, dans son orgueilleuse tour d'ivoire, Puvis de Chavannes, au milieu de la foule dont les applaudissements aussi bien que les sarcasmes le laissèrent intact, restent deux solitaires indépendants du milieu qui les environne, uniquement préoccupés de la réalisation de leur rêve intéiieur. Si leur génération se reconnaît en eux, c'est qu'ils en sont une manifestation nécessaire et inconsciente. Watts
Tête de jeune femme
Élude à la raille de plomb pour la Bouc de la Fortune^ [>ar HunNic -Jones (Musée du Luicrabourg).
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et Burne-Joncs, au contraire, ne se désintéressent point du milieu dans lequel ils travaillent. C'est pour lui qu'ils travaillent. Tous deux veulent le moraliser, Tun par de virulentes paraboles, Tautre par d'aimables séductions. Watts, môme dans ses portraits, est convaincu de produire, par leur choix, une action moralisante. C'est là un petit travers britannique. Chacun veut prêcher, en tout lieu et à tout instant ; on en prend l'habitude, le dimanche, aux coins des rues, sur les terrasses des promenades. Aussi une particularité de huir art, c'est de penser toujours à une leçon directe, à un enseignement immédiat pour un public déterminé.
Burne-Jones s'est pris sérieusement pour un socialiste militant. Dans tous les cas, il a surtout subi l'influence du milieu aristocratique pour lequel il a exécuté presque toute son œuvre. Peut-être trouvera-t-on que Moreau ne fut point assez mêlé à la vie des hommes, A coup sur, Burne-Jones ne fut pas assez isolé du contact de ses contemporains.
En France, à la suite des grandes luttes des classiques et des romantiques, comme protestation à l'abâtardissement de Térole, à l'aveulissement général de l'art dans un éclectisme indifférent, se forma de l'idéal en apparence contradictoire de Ingres et de Delacroix, par l'intermédiaire de Chassériau qui en avait tenté l'indissoluble union, un petit groupe d'idéalistes reprenant avec un ardent amour les belles traditions des grands maîtres d'autrefois. En face d'eux, s'insurgeait en même temps la phalange réaliste, plus turbulente, dont nous avons résumé la fornuilion dans la Hcrur de C Art ancien et moderne, il y a quelques mois*, qui tentait, de son coté, un effort encore plus vigoureux pour relever la peinture en s'adressant, dans une voie différente, aux chefs-d'œuvre du passé et en suivant la nature de plus près. 11 s'ensuit donc que ce mouvement idéaliste reçut
" son contrepoids naturel. De même le romantisme vil naître à la même
h(»ure, parallèlement à Delacroix, Ingres ou Meissonier, en face de Rous-
[ seau, Corot. De même Dupré et Diaz furent immédiatement suivis des
naturalistes Troyon et Daubigny ; de même l'un de nos idéalistes les plus puissants et les plus originaux, Millet, fut aussi l'analyste le plus subtil,
} le plus hardi et le plus sur dans l'observation. Notre école a donc vécu
I dans un constant équilibre qui a fait sa mesure et sa force.
* Fantiu-Lalour, 10 janvier IS'.i'J.
GUSTAVE MOHEAT ET E. DUHNE-JONES
En Angleterre, nous nous trouvons chez un peuple particulièrement doué au point de vue lyrique, dans un pays de littérature, de poésie, d'imagination
TAte de jelxe femme Kludo au fusain par Blhme-Jo.ne» (Mu^éc du Luxembourg).
jusque dans Tobservation, de fantaisie et de caprice, où s'épanouit même souvent la fleur bizarre de Texcentricité.
Sans vouloir reprendre le mot excessif d un de nos plus brillante artistes contemporains devant un portrait de Reynolds de la National Gallery et qualifier Tari anglais « un beau mensonge », on peut dire, cependant, que leurs plus grands maîtres, à de rares exceptions, s'ils ont pour eux la chaleur, Téclat
r.rSTAVE MOREAT K T E. BIRNE-JONES
Femme chassant des Satviies Aquarelle de Gustave iMoHEAt (Musre Guslavc-Morcau).
et le charnio, ce qui est sans doute un apanage fort enviable, ne gardent pas toujours le sens de la mesure et le sentiment des réalités exaetes.
Leur art, h la vorité, a pour ainsi diro toujours été un art d'importation. Il n'y a pas do tradition nationale proprement dite. Beaucoup de leurs maîtres aujourd'hui encore — ceux entre autres qui dirigent leur enseignement — viennent de Hollande, de Bavière ou de France. Cela crée un défaut d'éducation plastique, d'instruction professionnelle qui les embarrasse souvent dans Texpression de leur rôve, les laissant dans une sorte d'impuissance devant la nature et abandonnés aux dérèglements de l'imagination. C'est ce qui arriva à Bu rne- Jones.
Leur art est donc un peu ce qu'on appellerait un art d'amateur ; ce sont parfois même exactement des amateurs qui l'ont le plus brillamment cultivé.
Aussi, dans un pays sans forte tradition locale pour l'étude de la nature et la pratique du métier, ce qu'on appelle l'école ou plutôt l'ensemble de la production artistique fut facilement dévoyé pour satisfaire le mauvais goût public. Il y avait besoin d'un fort courant d'air naturaliste pour retremper l'art dans la nature et dans la vie. Ce fut l'ambition première du préraphaélisme. Mais ce préraphaélisme fut l'œuvre personnelle de F. Madox Brown et de J. Buskin. Groupement fort arbitraire et mouvement très artificiel, il dévia rapidement et retomba dans les excès qu'il s'était donné mission de redresser.
Naturalisme, réalisme, impressionnisme, plein-airisme, toutes ces formules qui correspondent chez nous à l'étude variée de la nature, semblent donc donner à notre art une allure un peu terre à terre. Nous voudrions, parfois, qu'il montrât plus d'envolée, nous aspirons à ces beaux mouvements d'imagination et de lyrisme de nos voisins d'Outre-Manche. Leur indépendance à l'égard de la nature leur permet, semble-t-il, d'être plus près de la traduction exacte de leur pensée. Mais dès que nous sommes depuis quelque temps de l'autre côté du détroit, après nous être nourris avec enthousiasme de cette pensée ardente ou de cette rêverie délicate, de cette éloquence ou de cette sentimentalité, de ces inventions et de ces intentions, à travers tout ce monde très expressif et souvent très élevé, mais aussi parfois irréel, artificiel, factice et chimérique, nous perdons pied et nous avons hâte de rentrer chez nous.
Nos voisins, cependant, forment une race remarquablement intelligente et pratique. Jadis, à peine les voyait-on figurer dans nos expositions. Aujourd'hui
GUSTAVE MOUEAl' ET E. BU UNE-JONES *3
parmi les arlislos olrangors qui peuplent nos académies et nos salons, ils arrivent immédiatement en seconde ligne, juste après les Américains. Ils ont trouvé chez nous bien des vérités à apprendre; leurs jeunes artistes en ont
Cliché llolljcr.
La Tl-TE FATALE
(PcTscc montrant à Androinède la lôlc de Méduse.) Tableau «le Ijir>k-Jones {(lollcclion de Ihc Kl Hoii. Arlhur-J. Halfour, M. P.}-
fait leur profit ; déjà leurs nouvelles générations d'Kcosse ou de Cornouailles en |)orlent des traces fécondes. Nous sommes d'excellents éducateurs; ils no manqueront plus de venir chez nous pour nous prendre, sans amour-propre, comme guides. N'avons-nous pas, de notre coté, à les imiter
d'une autre façon et à prendre quelque chose chez eux. Plusieurs de nos grands maîtres, du moins, pensèrent ainsi. Paul Huet, Géricault, Delacroix, Monet n'ont rien perdu pour aller à Londres.
Nos deux plus grands idéalistes contemporains, Puvis de Chavannes et Gustave ^Moreau, restèrent toujours en contact avec leurs confrères hritanniques et ne leur ménagèrent pas leur admiration. C'est par leurs analogies avec les maîtres de ce pays qu'ils ont dépassé la mesure des talents qui les entouraient. Inspirons-nous donc de ces grands exemples et, sans laisser s'alTaihlir nos fortes traditions d'école qui nous attachent étroitement à la nature et à la vie, regardons de temps en temps un peu plus loin et un peu plus haut, vers ces grandes et nobles figures qui veillent à la porte du monde merveilleux des vérités invisibles.
ÉVREUX, lUPRIMKRIE DE Cil A RI. ES HÉRISSE Y