‹ Deux incidents de la question catholique en AngleterreChapitre 4 sur 5 · HÉRÉTIQUE · texte numérisé non relu

HÉRÉTIQUE

1 Allusion à ces mots de lord Denbigh souvent cités par amis et ennemis : « Je suis catholique d'abord el Anglais ensuite.

Si nous ne craignions de trop nous étendre, nous pourrions ciler encore un grand nombre de lettres et d'articles de journaux, émanant d'adversaires religieux, et où se retrouve la même justice et le même bon sens. Mais parmi tous ces documents, nous en trouvons un si cuiieux et si original que nous ne pouvons résister à l'ajouter ici.

Cette fois c'est un positiviste, le docteur Beesly, qui lient la plume, et il s'adresse au rédacteur du journal américan le New-York Herald :

« Vous serez fort étonné d'apprendre, j'imagine, que je n'ai pas lu la brochure de M. Gladstone. C'est un grand orateur, assurément ; mais il n'a jamais rien écrit qui ne fût ennuyeux et sans valeur. D'ailleurs, quoique nous autres, positivistes, soyons affligés qu'il y ait tant d'Anglais dont la conscience est influencée par le pape, nous n'avons aucune envie de nous joindre à la clameur que l'on élève à propos de cette soi-disant « Allégeance partagée. » L'existence d'un pouvoir spirituel indépendant, placé à côté de la puissance temporelle des gouvernements, est, selon nous, essentielle au progrès humain : Nous avons nous-mêmes Vespérance de fonder un jour une nouvelle Eglise uni-

verselle^ laquelle probablement ne sera pas toujours d'accord, soit avec les gouvernements, soit avec le sentiment national d'un pays ou d'un autre. Mais nous considérons comme fort désirable que l'égoïsme national et les préjugés étroits qui en résultent, soient corrigés ^av T influence spirituelle de r Occident tout entier concentré dans une forte organisation hiérarchique. Sans doute, les hommes d'État regarderont parfois avec jalousie cet autre pouvoir, et il aura des batailles à livrer, quoique l'une des objections (fort déraisonnables, du reste, selon nous) que l'on oppose à l'autorité de l'Église catholique, ne pût s'élever contre le clergé positiviste, car celui-ci ne chercherait à influencer les consciences par aucune crainte surnaturelle, mais seulement par la raison, la persuasion et la pression de l'opinion publique parmi leurs adhérents.

« Vous avez remarqué peut-être que la « PallMall Gazette, » qui, dans sa haine contre tout pouvoir spirituel , avait commencé par applaudir à la politique ecclésiastique de Bismark, a fini enfin par s'apercevoir que c'est une politique qui, si elle était généralement en vigueur, mettrait fin partout à toute liberté de parole. Or ce qu'une Église est ab-

solument en droit d'exiger de l'État, c'est la liberté de la parole, c'est-à-dire la possibilité de blâmer hautement, d'approuver et de conseiller librement. Comment ces Allemands peuvent-ils se laisser asservir ainsi!... Ils seraient vraiment dignes de la pitié de l'Europe, si cette servitude, ils ne l'avaient acceptée volontairement pour se donner le grossier plaisir de tourmenter leur prochain!!... Pour en revenir à Gladstone, les libéraux auront de la peine à se passer de lui, parce qu'il est sans comparaison le plus grand orateur et le premier financier du pays. Mais, malgré tout cela, il leur pèse. Un vieux païen comme Palmerston était beaucoup plus que lui du goût des Anglais. »

Le projet des posilivisfes se fonde assurément sur d'excellentes raisons, mais nous ne savions pas jusqu'à ce jour quelle élait leur modesie ambition. En attendant qu'elle se réalise, elle n'est pas faite, on l'avouera, pour diminuer le nombre des adhérents de l'Église, ancienne, présente et future, qui, par une forte organisation hiérarchique, a étendu son influence sur VOccident (et même sur l'Orient) tout entier.

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Après avoir tant parlé « cVallégeance^ » nous vous voudrions faire ici quelques réflexions sur ce senliment, que les Anglais désignent sous le nom de Loijaltij\ et qui, naguères, si vivant dans la nalion française, est aujourd'iiui affaibli parmi nous au point d'être presque devenu une curiosité historique 1 II nous semble qu'après avoir vu avec quelle vivacité les Anglais savent encore aujourd'hui affirmer et proclamer leur fidélité au trône, il n'est pas sans intérêt de retourner un peu en arrière pour suivre d'âge en âge, les témoignages de sa persistance chez ce peuple, de tous notoirement,

* On sdit qu'en anglais ce mot ii'a point le sens étendu du mot français Loyauté, mais qu'il signifie exclusivement fidélité au Roii

d'autre pari, le plus jaloux de ses liberlés. Les Anglais n'ont cependant point élé privilégiés en fait de souverains, et il faudrait remonter loin dans leur histoire pour y Irouver le trône occupé avec autant de moralité et de dignité qu'il l'est de nos jours. La tache du régicide il est vrai souille les pages de cette histoire comme celles de la noire. Mais, malgré ce crime, malgré un changement de dynastie, suivi d'une lignée de fort tristes souverains, cette fidélité obstinée a subsisté, et dure encore. Peut-être bien a-t-elle pour objet la royauté plus encore que le roi; mais, lelle qu'elle est, elle demeure, chez les Anglais, aussi ferme et aussi constante que cette autre fidélité qui les rend de si vigilants gardiens de leurs vieilles libertés nationales, et l'une^ assurément autant que l'autre, a contribué à produire cette stabilité, que toutes nos secousses contemporaines n'ont pu ébranler, et contre laquelle, jusqu'à ce jour, les effort de la révolution anarchique et destructive ont élé impuissants*

Mais, pour maintenir cette loyale allégeance, il fallut aux Anglais catholiques^ au seizième siècle et depuis, un héroïsme auquel ne peuvent assurément prétendre ceux de leurs compatriotes, qui, dépassant sans scrupule les limites imposées

par la conscience, portèrent alors leur soumission au roi jusqu'à l'apostasie ! Les catholiques, plutôt que de franchir cette limite, acceptèrent la torture et la mort, et Ycrsèrent aussi généreusement leur sang pour demeurer libres dans ce domaine où l'âme ne souffre ni partage ni contrainte, qu'ils en furent prodigues hors de là pour la défense de leur pays et le maintien du trône. Cela est certes digne de remarque et d'admiration , pour nous surtout, qui vivons en France, dans un temps où la moindre faute du pouvoir menace son existence, la moindre injustice soulève contre lui la révolte, le moindre revers amène sa chute, et où la durée elle-même (chose sans exemple ailleurs), loin d'affermir les édifices politiques élevés sur notre sol mouvant, semble, au contraire, les affaiblir, les ébranler, et donner au moindre souffle la force de les renverser !

Assurément, cependant, les justes griefs et les justes prétextes de révolte, ne manquaient pas aux sujets catholiques de la reine Elisabeth, et il suffit de réfléchir un instant pour reconnaître que ja* mais fidélité ne fut mise à une épreuve semblable ! En effet, à l'époque où la flotle et les armées de Philippe II menaçaient l'Angleterre, la religion de

leurs ancêtres était proscrite, ses dogmes bafoués, ses sanctuaires détruits, ses autels profanés. Tout ce que la persécution a de plus inique et de plus dur était infligé à ceux qui lui demeuraient fidèles. Ils avaient vu leurs prêtres et leurs évoques soumis à la torture et envoyés à l'échafaud ou au gibet, et ils savaient que les mêmes supplices les attendaient eux-mêmes. Ils avaient vu tomber la tête de l'héritière du trône, de l'héroïque et catholique reine d'Ecosse, et ils n'ignoraient pas (ce qui lui avait été déclaré à elle-même par lord Buckhurst) qu'elle n'était mise à mort que parce que la religion nouvellement établie ne pourrait jamais être en sûreté tant qu elle vivrait. D'un autre côté, ces énormités soulevaient en Europe une réprobation universelle. Philippe II, le plus puissant souverain de son temps, venait à la tête de forces formidables envahir ce pays où ils souffraient persécution, et renverser leur impitoyable souveraine. Elisabeth avait été excommuniée et déposée par le pape, et les catholiques, s'ils se révoltaient, pouvaient donc s'attendre à êlre absous et même approuvés. Leur fidélité était ainsi tentée de toutes les manières, et pour l'Angleterre l'heure était suprême : la défection des catholiques la livrait à

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son ennemi et leur rendait, à eux, la liberté de leur foi. Que se passa-t-il cependant?. . Quelle fut la conduite des catholiques de la Grande-Bretagne ? Non-seulement pas un seul d'entre eux ne devint traître et ne viola la loyauté de son serment, mais on les vit s'indigner que l'on hésitât à leur confier la défense des côtes menacées, et tous vinrent offrir leurs biens et leur sang pour la défense de leur pays et de la souveraineté de la reine conh^e tout ennemi étranger^ leur fût-il envoyé par le pape /wi-7^ieme/ Quelques uns même, pour dissiper les soupçons injustes qu'inspirait à leurs persécuteurs la conscience de la haine qu'ils avaient méritée, demandèrent « à aller se placer au premier rang des combattants, en chemise et désarmés! »

Par le fait, le commandement de la flotte anglaise envoyée au-devant de la redoutable Armada^ fut confié au catholique lord Howard of Effmgham, et le vieux lord Montagu, le seul des pairs laïques qui, dans la première année du règne d'Elisabeth, s'était hardiment opposé à l'acte de suprématie^ et qui avait alors poussé la résistance jusqu'au bout, Wsqu'il vit s'approcher ces vaisseaux qui devaient jeter l'armée des envahisseurs sur les côtes, rassembla un corps de cavaliers à

la tête duquel il se plaça lui-même, ainû que son fils et son petit-fils, et il vint apporter ainsi à la défense de sa nation et de sa souveraine sa fortune, sa vie et celle de tous les siens !

« Les annales du monde, dit un historien, ne présentent pas de spectacle plus glorieux et plus émouvant que celui de la généreuse et inviolable fidélité des pauvres catholiques persécutés, et de la loyauté et de l'honneur dont ils firent preuve dans ce danger public. »

Ce témoignage ne leur a été refusé par aucun historien ; mais ce qui suivit, porte l'héroïsme des catholiques plus haut encore, car ils demeurèrent lidèles plus tard, lorsque, le péril passé, la reine refusa durement de faire modifier les lois oppressives et cruelles dont ils étaient l'objet et rejeta l'humble supplique qu'ils lui avaient adressée pour oblenir cette grâce de sa clémence ! En récompense de tant de dévouement et de sacrifices, dans les années qui s'écoulèrent entre la dispersion de r Armada et la mort d'Elisabeth, on pendit au delà de cent catholiques, et on leur arracha les entrailles ^î ...

1 Butler, Historial memoirs ofthe English, Irish and Scotlish cathoHcs silice the Reformation.

L^fC,

Il semble toutefois que, \ers la fin de sa vie, Élisabelh éprouva quelque remords de celte longue effusion de sang, et elle avait même promis une certaine mitigalion des lois en vigueur contre les catholiques. Mais elle mourut sans avoir eu le temps de Taccomplir. Encouragés, toutefois, par cette promesse, dès les premiers jours qui suivirent l'avènement de son successeur, les catholiques envoyèrent une adresse à Jacques P% dans laquelle ils protestèrent de nouveau : « Qu'ils se regardaient « comme obligés à accomplir vis-à-vis de lui tous les devoirs que les sujets doivent à leurs princes, selon la loi humaine et la parole de Dieu, et tels que leurs ancêtres les avaient accomplis, vis-à-vis de tous les prédécesseurs catholiques, de Sa Majesté. » Mais la seule réponse qu'ils obtinrent du fils de Marie Stuart, ce fut une loi nouvelle plus rigoureuse contre eux que toutes les autres et destinée à anéantir plus complètement leur foi !

Peu après, en 1606, soit exaspération de quelques-uns, produite par le désespoir, soit (comme les catholiques l'ont toujours affirmé) par l'effet d'une noire machination de Cecil* pour les perdre,

* Comte de Salisbury.

la Conspiralion des Poudres procura à la haine publique le prétexte qu'elle cherchait, et cette haine bientôt ne connut plus de bornes. Le crime de huit misérables, justement expié par leur supplice, fut imputé à tous les catholiques, malgré leurs protestations unanimes, et bien que lord Monteagle qui avait découvert à temps, et dénoncé le complot, fût un des leurs. En vain, les chefs du clergé exprimèrent-ils, d'abord spontanément, ensuite par l'ordre du pape (Paul Y), leur répro' bation pour tout acte semblable. En vain enjoignirent-ils à tous, la soumission et le respect, en vain rappelèrent-ils tant d'actes publics et récents de fidélité et de dévouement. Rien ne put apaiser la fanatique fureur dont ils étaient l'objet. Jacques lui-même en était possédé plus que les autres, et il s'y ajoutait pour lui, cette terreur maladive du danger qu'il avait apporté en naissant, et qui le rendait impitoyable contre ceux qui la faisaient naître, quelque innocents qu'ils fussent. De plus, il se croyait grand théologien, aussi avec l'aide de l'archevêque Bancroft et d'un jésuite apostat nommé Perkins, il se mit à composer une forme nouvelle de déclaration qu'il fit approuver par le Parlement. Celte déclaration (Test) était rédigée .

de manière à ce que les catholiques pussent en signer sans scrupule plusieurs articles, mais elle en introduisait d'autres dont les termes ambigus semblaient être choisis à dessein pour leur tendre un piège. Quelques-uns y furent pris. Mais, sauf ces rares exceptions, les catholiques en masse refusèrent de signer. Ce refus devint un crime et il servit à justifier toutes les mesures qui se succédèrent contre eux tant que dura le règne sans miséricorde du premier des Stuarts.

A la mort de Jacques, on eût pu s'attendre à trouver la fidélité des catholiques quelque peu lassée et que la guerre civile qui suivit de près l'avènement au trône de Charles P"" leur offrirait l'occasion d'une vengeance facile. Pas un d'eux néanmoins n'abandonna la cause royale, tous vinrent comme naguères offrir au roi leurs biens et leur sang, et ce ne furent point de vaines paroles, car « sur 500 officiers qui périrent dans l'armée royale, 194 étaient catholiques. » Quant à leurs biens, ils les sacrifièrent non moins généreusement et aux dépens même de FEglise. Ses membres les plus importants furent ruinés, et tous demeurèrent appauvris pour toujours.

Après la captivité et l'exécution du roi, on ne

pouvait s'attendre à ce que ses partisans fussent ménagés, aussi la rage de leurs adversaires se déchaina-t-elle contre eux avec une telle violence qu'elle semblait ne pouvoir alors se satisfaire que par leur extermination totale, lorsque enfin, en 1660, la restauration de Charles II permit aux catholiques de respirer pendant un court instant. Le nouveau roi, dans sa déclaration de Breda, avait promis que « nul ne serait plus inquiété pour des différences d'opinion, en matières religieuses. » Ceux de ses sujets que celte promesse concernait le plus reprirent espoir : ces serments d'allégeance fidèle tant de fois prêtés et si glorieusement maintenus, ils les renouvelèrent collectivement et séparément, et de toutes parts l'expression de leur fidélité parvint jusqu'au trône.^ On tarda cependant à leur répondre ; on recommença à rédiger des déclarations, comme si aucune de leurs paroles ou aucun de leurs actes ne pouvaient être acceptés comme des garanties suffisantes, on traîna en longueur, enfin on était à peu près tombé d'accord et la paix allait se conclure, lorsque éclata (en 1666) le mémorable et formidable incendie de Londres. La cathédrale de Saint-Paul fut détruite ainsi que 89 autres

églises ; le feu dévora une foule de bâtiments publics; 15,200 habitations particulières; il anéantit toute la parlie nord-est de la ville et après, avoir continué ses ravages pendant trois jours et trois nuits, sans que rien pût les arrêter, il s'éteignit enfin presque soudainement, lorsque la ville entière semblait destinée à devenir la proie des flammes. *

Alors un nouvel accès de démence s'empara de l'esprit public. Sans l'ombre d'un prétexte, sans une raison imaginable qui pût servir de fondement à cette calomnie insensée, les catholiques furent déclarés les auteurs du désastre, et la rage populaire se déchaîna contre eux avec tant de furie qu'aucune des rigueurs du passé ne sembla ,plus suffisante. De clémence, de justice ou de raison il ne put plus en être question, toutes les iniquités des lois semblèrent justifiés, le mensonge passa de bouche en bouche, et il fut répété et consacré dans l'inscription placée sur le monument qu'on éleva en mémoire de cette calamité publique. Ce préjugé cruel fut si tenace, que ce mensonge effacé de l'inscription sous Jacques II y fut rétabli sous Guillaume III, à une époque où il n'était plus un seul homme au monde qui crût encore fondée

raccusation dont on cherchait ainsi à perpétuer la mémoire !

Ce fut néanmoins au milieu de celte tempête qu'un touchant et courageux appel fut adressé par lord Casllemain à tous les royalistes siégeant au Parlement qui ont souffert pour la cause de Sa Majesté et à tout le peuple cV Angleterre . » Quoique ce document soit fort long, nous croyons devoir le traduire presque en entier, d'abord parce que nous ne pensons pas qu'il soit, en général, fort connu des lecteurs français, ensuite parce que, plus qu'aucun autre, il démontre la fidélité comme sujets, et la constance comme catholiques, de ceux dont il contient le plaidoyer :

« Milords et messieurs! les seules armes que puissent employer des chrétiens contre les pouvoirs légitimes, ce sont les prières et les larmes.

« Nous aurions parlé plus lot, si, d'un côté, nous n'avions été consternés de votre colère et si, de l'autre, nous n'avions voulu vous montrer notre patience et notre soumission, n'ayant d'ailleurs jamais cherché à profiter, comme nous l'aurions pu, de notre grand nombre pour venir troubler vos séances. Mais, en vérité, il siérait mal

aux catholiques de venir troubler le Parlement qui tient d'eux tous ses privilèges, comme il tient d'eux aussi la Grande Charte elle-même (bien qu'obtenue jadis, nous le reconnaissons, d'une manière moins humble et moins soumise qu'elle n'aurait dû l'êlre).

« Lorsqu'en dernier lieu les catholiques virent leur roi remonté sur son trône, et vous, milords, reprenant au Parlement voire autorité et vos sièges, ils chantèrent leur « Niinc dimitlis! » Certes ils ne pouvaient alors s'attendre à la douleur de voir aujourd'hui leur fidélité mise en doute et cela, non pas seulement par leurs ennemis, mais aussi par vous !

. . ^ Soyez alors du moins nos juges, et non pas eux! Car il est trop dur pour des gens d'honneur (J'avoir pour juges leurs accusateurs euxmêmes. Votre dessein, nous le croyons, est juste, mais le leur est mauvais. Ils ont assassiné leur roi, et vous ont frappés vous-mêmes. Que l'his-

1 Après la restauration de Charles II, il faut se rappeler que es catholiques eurent pour ennemis non-seulement leurs adversaires ralliés alors à la cause royale, mais les royalistes protes- £nts, avec lesquels ils avaient combattu.

toire ne dise pas un jour que vous avez violé vos promesses envers nous pour vous unir à ceux qui ont causé à la nation ces grandes calamités !

« Entre toutes les calomnies dont les catholiques sont l'objet, il n'en est pas de plus surprenante que celle qui déclare que leurs principes sont dangereux pour le gouvernement et qu'euxmêmes sont des sujets enclins à la révolte !

c( Milords et messieurs ! si nous appartenions à une secte nouvelle et inconnue jusqu'à cejour, on pourrait peut-être comprendre un pareil doute. Mais l'élever contre ceux qui ont civilisé le monde c'est en vérité, pour nous, le miracle des miracles !

« Est-cequeRichardCœurde Lion, ou Edouard F' se méfiaient de leurs catholiques, lorsque avec eux, en Palestine, ils rendaient notre pays fameux pour tous les âges à venir? ou bien lorsqu'ils les laissaient en toute confiance dans le royaume, pendant leurs longues et périlleuses absences? Edouard lll regardait-il comme des traîtres ceux dont la doctrine était, que la moindre pensée d'un complot contre le roi méritait la mort? Et Henri V, ce roi qui ûl des merveilles dont le monde retentit encore, l'histoire n'attestera-t^elle pas que celui

qu'il redoutait c'était Oldcaslle S et non point assurément ceux qui croient queTévêque deRome est le chef de l'Église 1 ....... .

« Qui l'eût dit, messieurs, lorsque ensemble nous rendions grâce à Dieu d'avoir béni la cause du roi que nous verrions le jour où Carlos Gifford, Whitgrave, et d'autres, seraient punis, avec votre consentement, pour cette religion qui leur avait appris à se dévouer à leur prince !... Qui surtout eût pu prévoir que Huddleston, qui sauva le roi, serait envoyé au gibet et que d'autres, naguère assis parmi les juges, par qui fut envoyé au supplice ce prince de bienheureuse mémoire, demeureraient libres, et en pleine jouissance de toutes leurs dignités !

... Nous n'ignorons pas que, vous et le roi, vous êtes pressés d'agir ainsi par une nécessité qu'on vous impose. Cependant, il faut que vous nous permettiez de vous dire que vous n'avez pas le droit de mettre en doute notre fidélité. Ne suftit-ii pas, en vérité, pour cela, de vous rappeler que pendant

^ Sir John Oldcastle (lord Cobham), chef des Lollards, condamné à mort par les Pairs, comme hérétique et traître, et brûlé Londres en 1417.

la rébellion les mots de papiste et cavalier étaient synonymes, et que partout on regardait un catholique comme un cavalier, et on supposait d'avance que tous les cavaliers étaient des catholiques? Nous différons en religion, cela est vrai (au dernier jour on verra qui de nous a raison), mais du reste nos inclinations nous rapprochent de vous* Nous sommes eu tout, des vôtres, le meilleur sang dont l'Angleterre puisse se vanter, coule dans nos veines, et lors même que nous n'eussions pas souffert ensemble pour la même cause, nos cœurs devraient être naturellement unis I

« Si vous nous croyez dans l'erreur, plaigneznous si vous voulez, mais souvenez-vous de nos grands ancêtres et ne nous confondez pas (nous qui avons deux fois arraché l'Angleterre au paganisme) avec ces autres sectes qui ne peuvent appuyer leur autorité que sur leur audace !

« Mais on dit quelles papistes ne peuvent exister sans persécuter les autres religions.

« Nous l'avouons, là où le nom àe protestant est inconnu, les magistrats catholiques (croyant fermement qu'ils sont dans l'erreur), font, en effet, ce qui est en leur pouvoir, pour empêcher cotte erreur de pénétrer... Mais là où la liberté existe,

celle qui est accordée aux protestants par les catholiques, dépasse de beaucoup celle que nous obtenons en retour d'aucun souverain protestant. Pour être bref, nous ne vous parlerons ici que de la France, où les protestants ont des églises, font des prosélytes s'ils le peuvent, et où aucune loi ne les empêche de prétendre dans l'Étal à tous les emplois et à toutes les charges.

. . . Comme j'ai nommé la France, on va sans doute nous reprocher ici le massacre ^ ; mais le monde entier sait bien que ce massacre a été l'effet d'un complot du gouvernement royal condamné par les écrivains de ce pays et de beaucoup d'autres. On sait bien aussi qu'ils n'ont point été massacrés parce qu'ils étaient protestants ; mais parce que, quel que fût leur religion, ils appartenaient au parti d'une très-puissante rébellion, ce qui amena pour eux cette destruction funeste. On pourrait dire avec autant de vérité que, sous le règne suivant (celui d'un roi non moins catholique que l'autre), le duc et le cardinal de Guise, chefs de la ligue, furent tués à cause de leur religion, et non

* La Saint-Bartiiélemy.

point parce que leur autorité factieuse avait inspiré à ce roi jaloux, la volonté de les mettre à mort, comme il le fit par d'indignes moyens.

« Et maintenant, justes juges! considérez la position qui est la nôtre en Angleterre, où, non-seulement une forte amende est in)posée à quiconcjue entend la messe, mais où le maître de la maison qui reçoit un prêtre est puni de mort, et où la loi ne nous permet pas d'approcher de Londres déplus près que dix milles, quoique souvent votre clémence permette que cette loi ne s'applique pas rigoureusement.

« Mais notre crime, nous dit-on, c'est notre conduite au commencement du règne de la reine Elisabeth, et c'est là la juste cause des peines qu'on nous inflige encore aujourd'hui ! Nous vous représentons que la question était encore plus difficile à juger pour nous alors que pour ceux qui, jadis, combattirent si longtemps de bonne foi pour l'une ou l'autre Rose de York ou de Lancastre, dans cette guerre si longue et où périrent tant de princes. — Comment pouvions-nous savoir laquelle, d'Elisabeth ou de Marie Stuart était la véritable reine, puisque le royaume tout entier avait couronné et prêté serment d'allégeance à la reine Marie (d'An-

gleterre), et l'avait reconnue par là comme fille légitime de Henri VIII? Il semblait évident, d'après cela, au plus grand nombre, qu'en ce cas Elisabeth était sa fdie illégitime, et que, par conséquent, elle devait s'incliner devant le droit de la trois fois noble reine d'Ecosse l

« C'est à la royale maison d'Ecosse qu'ils se dévouèrent alors, et c'est pour cette même illustre famille qu'aujourd'hui encore nous sommes prêts à sacrifier tout, en toute rencontre.

« Et maintenant, quant au 5 novembre*, les mains levées au ciel, nous déclarons que nous abominons et détestons l'attentat de ce jour!

« Et que, du fond de nos âmes, nous regardons comme voués à la perdition éternelle ceux qui osent songer à propager cette foi, qui repose sur la vérité et la douceur, en versant le sang des rois !

« Mais laissez-nous vous parler comme à des hommes à des frères et à des pères, et ne vous irritez pas contre nous, lorsque nous osons vous demander si vous ne connaissez pas Ulysse^? Si vous avez oublié les complots formés naguère dans

1 La conspiration des Poudres.

2 II désigne ainsi Cecil, lord Salisbury.

son cabinet avec Cromwell, dans le but, non-seulement de perdre un grand nombre de fidèles Cavaliers, mais aussi dans celui de se montrer si pénétrant et si habile, que rien ne pouvait lui échapper. C'est ainsi que ce même homme, devenu un grand ministre, a su composer une conjuration avec quelques misérables de manière à la découvrir ensuite lout d'un coup, comme par miracle !

« Peut-on douter de l'ignorance dans laquelle les catholiques, en général, étaient de ce dessein, lorsque après tant d'industries mises en œuvre par les Lords, les Communes et le Conseil privé tout entier pour trouver partout des coupables, on n'a pas même pu parvenir à en incriminer une vingtaine.

d Mais, milords, quand même (ce que je n'accorderai jamais) tous les catholiques de cette époque eussent été coupables, continuerez-vousdonc longtemps à punir les fils pour les crimes de leurs pères ? et des fils qui, avec tant d'unanimité, se sont réunis à vous dans cette glorieuse querelle où vous et nous, avons enduré ensemble tant de souffrances, que nous y aurions succombé les uns et les autres, si notre affection mutuelle ne nous eût soutenus.

« Qu'avons-nous donc fait maintenant qui mérite votre colère ? Est-ce l'imprudence de quelques-uns? Il est vrai, tous ne sont pas toujours assez circonspects; mais, milords, nous nous permettrons de le demander : si on invitait publiquement à faire des dénonciations contre un parli quelconque, quel est, je vous le demande, l'individu (fût-il môme du nombre des révérends évoques), qui ne trouverait pas qu'un dénonciateur a découvert dans sa vie quelque chose qu'il lui serait avantageux de cacher ?

« Eh bien, par un manifeste public, affiché sur les portes des maisons, tous sont invités à nous accuser, et, sans faire prêter aux délateurs aucun serment, vos ennemis et les nôtres ajoutent foi à ce qu'ils rapportent contre nous !

« On ne peut s'étonner que, dans un si grand nombre d'hommes jeunes ardents (et, ajoutons, ivres encore, de la joie de la restauration de leur roi), se souvenant peut-êlre de l'insolence de plusieurs grands seigneurs, il s'en trouve quelquesuns qui ne se conduisent pas toujours avec la prudence nécessaire. Mais, en vérité, nous remercions Dieu, comme d'une bénédiction spéciale, que la vanité ou la faiblesse n'en ait entraîné aucun

dans des fautes plus graves que celles dont (d'après ce que j'ai appris) on les accuse jusqu'à présent!

« Comment donc ne pas nous émouvoir lorsque, toute accusation grave manquant contre nous, on cherche alors à nous imputer des crimes extravagants ?

« C'est nous maintenant, dit-on, qui avons mis le feu à la ville! ce feu dont nous avons été les premières victimes ! et qui n'est l'effet d'aucun complot quelconque, malgré les assertions conraires de notre ennemi, un huguenot, puni par un juste supplice de sa confession mensongère!

« Nous croyons pouvoir nous plaindre un peu, milords ; car, en nous abandonnant, vous encouragez la rage du peuple, et cette rage même vous sert ensuite de prétexte pour nous abandonner encore davantage!

« Nous savons et nous croyons, milords et messieurs, qu'au fond de vos cœurs notre situation vous afflige ; mais permettez-nous de vous dire que votre courage doit vous inspirer autre chose encore que delà pitié. Vous ne pouvez demeurer en place et inactifs ; mais chacun doit venir en aide

aux malheureux autant qu'il le peut. Quel'un aille imploier pour nous notre gracieux souverain; que d'autres cherchent à détromper la multitude égalée ; que tous se souviennent de quel côté sont ceux qui, les premiers, ont soulevé cette tempête; qu'on reconnaisse qu'en nous frappant ils cherchent à blesser le roi et vous-mêmes, et que leur haine •pour nous, quelque grande qu'elle soit, est accrue de beaucoup par ce fait que nous avons toujours été des vôtres, et que nous le demeurerons toujours, même aux jours des plus redoutables épreuves.

(( Protégez-nous! nous vous en supplions, au nom de tontes vos promesses ! Si cela ne suffit pas, au nom de ceux qui ne sont plus, mais qui avaient tout sacrifié avec vous. Et si cela mêtne i.e suffit pas encore, nous vous adjurons par la vue de cette liste sanglante ou sont inscrits les noms de nos frères et de nos parents massacrés, dont plus d'un, dans les combats que nous avons livrés ensemble, donna joyeusement sa vie pour vous défendre ^ »

Ce noble et touchant langage ne semble point

* Lord Castlemains apology for the cathoUcs, published in

avoir été tenu en vain. Les catholiques obtinrent en effet quelques années de répit. Mais la haine publique inassouvie, continua son travail souterrain et amena contre eux en 1678, une des explosions les plus terribles dont ils eussent été les objets depuis le règne d'Elisabeth. Sur la déposition d'un misérable (Titus Oates), et au moyen d'une trame infâme, que l'histoire, et l'histoire protestante, a jugée, le fameux complot papiste {popish plot) vit la lumière et le sang recommença à couler.

« En repassant sur les détails de cette affaire véritablement odieuse, dit Charles Fox, le célèbre orateur, on cherche à accepter l'alternative la plus favorable et à regarder le plus grand nombre de ceux qui y prirent part, plutôt comme des gens entraînés à un point extraordinaire par la plus aveugle crédulité, que coupables de ratrocité d'avoir préparé de propos délibéré , une série de meurtres judiciaires. Néanmoins, il faudra toujours considérer les faits qui se rapportent au Popish Plot^ comme une honte éternelle pour l'Angleterre. Ce fut une affaire dans laquelle, le roi, le Parlement, les juges, les jurés, les témoins, furent

tous coupables, quoique pas tous au même degré. Des individus d'une telle espèce qu'on n'eût point accepté leur témoignage, sur le fait le plus futile, vinrent rapporter des choses si incroyables, disons mieux si impossibles, qu'on n'y eût point ajouté foi, lors même que Caton en personne fût venu les affirmer, et de telles choses, affirmées par de telles gens furent admises et suffirent pour envoyer à la mort, une foule d'hommes innocents ! Tous ceux qui furent engagés dans cette procédure agirent avec une égale iurie, les jurés comme de raison partageaient l'exaspération populaire. Les juges, dont le devoir eût été de chercher à les préserver de ce genre d'influence, travaillèrent au contraire d'une façon scandaleuse, à confirmer leurs préjugés et à enflammer leur passion. Et le roi qui, dit-on, ne croyait pas un mot du complot, ne chercha pas néanmoins à exercer une seule fois son glorieux droit de grâce. »

Lorsqu'on se souvient que ce roi était un petitfils de Marie Stuart, que ces accusés c'étaient les descendants de ceux qui avaient, comme eux, tout sacrifié pour sa cause, on conviendra que nous avons pu dire à bon droit que jamais sujets

n'eurent, en demeurant fidèles, un mérite égal au leur î

Un écrivain rapporte que le procureur général (Vattorney gênerai) qui fonctionna dans ce fameux procès avait l'habitude de dire, lorsqu'il avait à juger un homme accusé de meurtre : « Si c'est un papiste, il est certainement coupable, car les papistes ont intérêt à nous assassiner tous! » On peut juger d'après cela du calme et de l'équité qu'il dut apporter dans l'exercice de cette charge, et on ne s'étonnera ni du nombre, ni de la qualité des victimes. L'une des plus illustres fut lord Stafford, qui, à cause de son âge, de ses infirmités et de quelque difficulté à s'exprimer, était regardé comme incapable de se défendre publiquement. Il parut cependant devant la cour, avec tant de dignité, il parla avec tant de simplicité et de douceur, il regarda avec si peu de colère, et tant de surprise et de dédain, les témoins que l'on osait faire comparaître contre lui, que ceux des juges chez lesquels tout sentiment d'humanité n'était point éteint, en furent émus. Mais Stafford n'en fut pas moins condamné par une majorité de 26 voix.

120 M. GLiDSTONE

« Il se prépara à la mort, » dit Hume, « avec l'intrépidilé qui convenait à son sang et à son rang, et surtout à l'intégrité sans taclie de sa longue vie... En approchant de Féchafaud, la rigueur de la saison se faisant sentir, il demanda un manteau pour se couvrir. « Le froid, » dit-il, « fait trembler mes membres ; mais, par lagrâce de Dieu, ce n'est point la crainte. »

« Arrivé au lieu de son supplice, il renouvela l'affirmation solennelle de son innocence; il parla avec charité des témoins parjures qui l'envoyaient à la mort; il protesta encore une fois de sa fidélité au roi, et repoussa avec indignation les mensonges par lesquels on représentait comme immorales les doctrines de l'Eglise de Rome. Il termina en disant que l'erreur présente se dissiperait un jour et que tôt ou tard l'injure faite aujourd'hui à son honneur serait réparée.

« La populace avait acclamé sa condamnation, mais en entendant ces paroles, en voyant le mélange de patience, de douceur et d'indomptable courage que manifestait ce noble vieillard, il y eut un moment d'attendrissement général, on entendit des pleurs et des cris et ces mots : « Nous vous croyons, imjlord!.,. Que Dieu vous bénisse, mij-

lord^ » retentirent dans la foule. Le bourreau luimême hésita... Deux fois il leva la hache sans pouvoir exécuter son horrible mandat, et ce fut enfin en poussant un gémissement qu'il porta le coup fatal qui termina la vie de lord Stafford... Tous les spectateurs semblèrent avoir été frappés comme lui, et quand la tête fut montrée au peuple avec la formule habituelle : « Voici la tête d'un traîty^e^ » aucune voix ne s'éleva, personne ne répondit. La surprise, la pitié et. le remords s'étaient emparés de tous les cœurs et s'exprimaient sur tous les visages ^ »

Nous n'avons pu résister à citer ici ce beau passage de Hume comme le témoignage à la fois le plus éloquent et le moins suspect que l'on puisse invoquer à ce sujet. Ce récit expose d'ailleurs d'une manière trop saisissante ce que furent ces royalistes et ces catholiques anglais, du dix septième siècle, pour être ici hors de sa place. Nous emprunterons encore au même historien les paroles suivantes :

* William Howard, vicomte Stafford, était le fils cadet de Thomas, comte d'Arun el, et oncle du duc de Norfolk; il épousa Marie, seule héritière de Henri, lord Stafford, dont il prit le titre ayant été lui-même créé pair en 16 iO par Charles I". 11 fut exécuté en 1680.

« Le sang de lord Stafford fut le dernier que l'on versa à l'occasion du complot papiste. — Incident funeste que l'on voudrait, pour l'honneur de la nation, ensevelir dans un éternel oubli, mais dont il faut, au contraire, perpétuer la mémoire, tant pour maintenir la vérité de l'histoire, que pour chercher à préserver, s'il se peut, la postérité et l'humanité tout entière du danger de retomber jamais dans de si honteuses et de si barbares erreurs. »

La période sanglante des persécutions s'acheva, en effet, peu après la mort de Stafford; mais la grande imposture dont il fut la victime étendit néanmoins son ombre néfaste sur les règnes suivants : « Comme un serpent dont le venin est épuisé, demeure cependant un objet d'épouvante, et enveloppe encore de ses replis ceux auxquels il ne peut plus nuire; ainsi le complot papiste continua à être l'effroi du peuple, et à servir de pâture à la crédulité publique longtemps après que cette chimère eut été entièrement détruite et anéantie. »

Ces paroles sont de Walter Scott, et elles ont eu

une réalisation affligeante, on peut le dire, pour le bon sens humain. Le souvenir du complot papiste, comme celui de la conspiration des poudres, se retrouve, en effet, au fond de toutes les agitations religieuses de l'Angleterre, et n'avons-nous pas vu encore se continuer jusqu'à nos jours, ces processions dérisoires, par lesquelles on laissait le peuple, chaque année, célébrer la mémoire du danger imaginaire auquel il avait échappé et mêler aux témoignages d'une joie sans motif, les expressions d'une haine sans excuse?

La persécution violente était terminée, mais les lois oppressives lui survécurent et, sauf durant la trêve du règne de Jacques II, rien ne vint les mitiger. Elles furent même non-seulement maintenues, mais aggravées, et, si on cessa de punir de mort les catholiques, autant que possible on les retrancha de la vie commune, aussi bien que de la vie publique. Cependant, sous le règne de Guillaume III, ils profilèrent en quelque mesure delà nouvelle liberté religieuse, et ils goûtèrent une paix relative pendant ce règne et celui de la reine Anne, bien qu'à cette époque ils eussent à lutter à la fois contre la double prévention qu'inspiraient alors contre eux et leur religion et la

fidélité que (en dépit des traitements qu'ils en avaient reçus), la plupart d'entre eux gardaient aux Stuarts. Mais, en 1715, la rébellion écossaise réveilla la haine mal éteinte, et, bien qu'il se trouvât plus de protestants que de catholiques dans l'armée du prétendant, on chercha comme toujours à incriminer ces derniers en masse.

Un écrit répandu alors en Europe et à Rome, dans lequel on affirmait le droit du fils de Jacques II et l'impossibilité de prêter en conscience serment de fidélité à Georges V\ vint encore compliquer leur situation. En vain représentèrent-ils qu'ils n'étaient point responsables des opinions d'un seul. La vieille accusation de ne point garder la foi jurée aux hérétiques, produite contre eux naguère, se reproduisit de nouveau. Alors ils en appelèrent au pape (Clément XI), et la réponse qu'ils reçurent, adressée à l'un des évèques catholiques (le docteur Stonor) par l'entremise de l'inlernonce de Bruxelles, fût la suivante :

« En tant que la formule proposée, ou tout autre, contient la promesse, sous serment, d'une obéissance et d'une fidélité entière, ainsi que la déclaration de ne rien tenter directement ou in-

directement contre la constitution actuelle du royaume, j'ai Tordre de vous informer que nonseulement il est permis et légitime de la signer, mais il me semble même que yous devez comprendre que ceux à qui on la propose y sont obligés ; car sur ce sujet on vous rappelle les passages de saint Pierre et de saint Paul qui prescrivent l'obéissance aux souverains. »

^ Quoi qu'en dise M. Gladstone, la royauté anglaise n'a donc pas eu trop à se plaindre de ces « armes rouillées » dont il prétend voir renaître l'usage avec tant d'effroi ; et, en vérité, après le rapide exposé qu'on vient de parcourir, les griefs du passé, ainsi que les inquiétudes pour l'avenir, sembleraient être plus à leur place du côté de la papauté que du sien... Mais achevons.

Il est inutile de dire que tout fut infructueux. Les lois subsistèrent et sévirent, parfois mitigées, mais souvent aussi aggravées par quelque événement fortuit. Parmi ceux-ci, il faut mentionner les émeutes fameuses de 1780, connues sous le nom de Gordon Riots, qui furent assurément l'une des manifestations les plus étranges de la démence si souvent signalée; mais en même temps,

comme consolation du cœur fatigué de tant d'acharnement, à ce souvenir à la fois lugubre et grotesque, se mêle le nom glorieux, gage d'espérance et de justice future, le grand et immortel nom de Burke!

Rappelons ici à ceux qui l'auraient oublié, qu'au début du règne de Georges III, grâce à Burke dans la Chambre des Communes, à lord Manstield et à lord Cambden dans celle des Pairs, une opinion favorable aux catholiques commença à prévaloir. Des lois plus humaines étaient en discussion, et quelques-unes étaient déjà votées lorsque lord George Gordon, chef de l'association protestante d'Ecosse, adressa au Parlement une pétition dont le but était de s'opposer à cet acte de justice et d'obtenir le maintien rigoureux de la légalité en vigueur contre les catholiques, et cette pétition, il imagina — disons tout de suite qu'il avait le cerveau malade — de la faire accompagner, lorsqu'il la porterait au Parlement, par ses signataires, au nombre quarante mille hommes, qu'il invita à se rassembler, à jour dit, dans le vaste emplacement de Saint-George'sfields, et là, pour animer leur zèle, il leur expliqua qu'ils étaient tous menacés, par les papistes, d'un grand et im-

minent danger dont leur active intervention pouvait seule les préserver, et sauver le pays tout entier.

Le gouvernement semble avoir traité ce personnage plutôt comme un maniaque que comme un homme dangereux. C'est ainsi seulement qu'on peut expliquer la négligence qui ne sut point prévenir la catastrophe. Quoi qu'il en soit, ce qui devait advenir advint. Le plus effrayant tumulte se produisit, et pendant plusieurs jours la ville de Londres fut livrée, au cri de « No popery ! » à tous les excès d'une émeute triomphante, où la populace ne distingua plus personne, où protestants et catholiques coururent un danger presque égal, et où la ville elle-même fut menacée de périr dans les flammes... 0n s'assura, enfin, de la personne de lord George, et on l'envoya à la Tour, où il fut jugé et acquitté, en raison probablement de son insanité. Mais le pays tout entier demeura sous le poids de cette calamité comme sous celui d'une grande humiliation nationale.

L'opinion publique ne se transforma pas cependant, puisque avant la fin de cette même année nous trouvons le grand Burke ayant à défendre devant ses électeurs la politique équitable et gé-

néreuse qui avait toujours guidé ses actes et inspiré son éloquente parole. Le témoignage rendu à l'attitude héroïque et presque inouïe des catholiques pendant ces émeutes dans cet incomparable discours, est tellement frappant, le langage de l'orateur porte l'âme si haut et dilate si fort le cœur, que nous n'en priverons pas ici nos lecteurs. ' Il parle de la loi de mitigation (des peines infligées aux catholiques) qui avait été proposée et acceptée au moment de la brutale interruption dont nous venons de parler, et il poursuit :

« Je ne veux point retracer ici la scène horrible qui suivit. Plût au ciel qu'elle pût être effacée à jamais de annales de notre pays! Mais puisque ce souvenir doit y demeurer pour notre honte, qu'il y demeure aussi pour notre instruclion. Dans cette année 1780, il s'est trouvé dans notre nation des hommes assez aveuglés (car je veux tout attribuer au seul aveuglement), des hommes, dis-je, qui, sous prétexte de zèle religieux et de piété, sans aucune provocation réelle ou même prétendue, ont, par une tentative désespérée, cherché à anéantir dans les flammes de Londres toute la gloire et la puissance de leur pays, et à ensevelir

SOUS les ruines de la métropole du monde protestant, la religion, les lois et l'ordre tout entier! Que le mai accompli ou projetée fût la suite d'un plan prémédité, c'est ce que je ne saurais dire. J'espère le contraire; mais telles eussent été cependant les résultats inévitables de leurs actes, si on n'était point parvenu à éteindre dans leur sang, les flammes qu'ils avaient allumées dans leur fureur!

« Mais il est une circonstance que la justice ne me permet pas de passer sous silence, et qui, à elle seule, suffirait pour justifier amplement la loi dé mitigation*, et pour rendre tout rappel de cette loi, inhumain et impossible. Je veux parler de la conduite des catholiques persécutés, pendant la durée même des actes de violence et de brutale insolence auxquels ils ont été en butte.

« Ils étaient nombreux à Londres, et ils y habitent les quartiers qui furent les théâtres principaux de la furie d'une multitude fanatique. La vigueur de leurs bras est connue, ainsi que la vivacité de leurs sentiments, et on sait, en général, qu'ils ont plus de hardiesse dans leurs réso-

1 Relief Ad.

lutions que de clarté dans leurs idées ou de prudence daus leurs actes. Eli bien, quoique provoqués par tout ce qui peut stimuler le sang des hommes, en présence de leurs maisons et de leurs chapelles en flammes, et de la profanation de tout ce qui, à leurs yeux, est le plus sacré, pas une main ne s'est levée pour une représaille, non ! pas même une main pour se défendre ! Sil en eût été autrement, si l'attaque se fût transformée en conflit, la rage de leurs persécuteurs s'en serait accrue, et alors on eût brûlé maison pour maison, église pour église, et je suis convaincu qu'aucune puissance sous le ciel, n'eût pu, en ce cas, empêcher l'incendie général. La ville de Londres serait aujourd'hui rangée au nombre des choses du passé. Mais j'ai été informé, et les faits le disent assez clairement, que leur clergé a exercé toute son influence pour maintenir leur peuple dans cette attitude calme et modérée à laquelle je ne puis penser sans éprouver la plus profonde surprise. Et ce n'est pas delà surprise seulement que j'éprouve, laissez-moi vous le dire : le souvenir du mérite qu'ils eurent ce jour-là ne doit jamais s'effacer, et les Anglais le sentiront, lorsqu'ils seront rendus à eux-mêmes. 11 serait plus oppor-

tun, en vérité, de les appeler aujourd'hui pour recevoir les remercîments publics des deux chambres du Purlement, que de souffrir à l'heure qu'il est, que l'on poursuive ces dignes prêtres, ces excellents citoyens, jusque dans leurs refuges, pour y compter leur nombre, avant de permettre l'exécution des lois en leur faveur, comme si nous ne devions jamais exercer notre tolérance que lorsque nous serions bien sûrs de n'en faire profiter que le plus petit nombre possible ! iMais je veux croire que la terreur trouble encore nos sens, que la sécurité nous rendra la raison, et qu'enfin notre humeur injuste s'apaisera comme des nuages qui se dissipent ^ ! »

i Mr. Burke's speech at the Guildliall, in Bristol, 1780.

Nous avons fini ; car, tandis que s'élevait celte noble et généreuse voix, et à l'insu de celui qui parlait, l'aube commençait à blanchir, Faube du jour de justice dont, après trois siècles, notre génération a enfin vu luire la lumière! La Révolution française, dont Burke devait bientôt flétrir, en d'immortels accents, les abominables forfaits, allait jeter sur le sol anglais une foule de proscrits, et parmi eux des prêtres appartenant à cette élite du clergé de France que se partageaient alors l'écliafaud et l'exil. Ces mêmes Anglais, si cruels encore en 1780, pour leurs propres concitoyens catholiques, reçurent ces étrangers avec générosité, et ce fut l'hospitalité et le respect qui ouvrirent,

chez eux, les voies à la justice. Le reste est l'histoire de nos jours, et elle est présente à la mémoire de tous. Cette lumière de liberté et de justice, elle luit aujourd'hui pour les catholiques anglais, parfois vacillante encore et menacée, mais tendant néanmoins à croître et à briller toujours davantage, et destinée, nous en avons l'assurance, à ne jamais s'éteindre. Pour n'en pas douter, il suffit d'en appeler au jugement des protestants eux-mêmes, en les cherchant parmi les plus grands du temps passé, ou les meilleurs et les plus intelligents de celui-ci; et nous n'exceptons point de cet appel, celui-là même qui, en démentant, pour un jour, ses meilleurs souvenirs du passé, a réveillé dans notre mémoire les faits que nous venons de reti acer. Malgré tout, nous ne craignons point, et noire confiance se fonde sur quelques considérations aussi rassurantes qu'elles sont incontestables.

Quoi que puisse en dire M. Gladstone, l'Église catholique n'a point répudié sa fière devise; elle est aujourd'hui ce qu'elle était hier, ce qu'elle sera toujours : semper eadem. C'est l'Angleterre, au contraire, qui, grâce au ciel, n'est plus et ne sera plus jamais la même. Le vœu du plus grand de ses citoyens est accompli : la raison

est revenue, l'humeur injuste est apaisée, les nuages sont dissipés. C'est là l'honneur de ce siècle, et c'est un honneur que l'on sait défendre, lorsque l'on a su l'acquérir. Les Anglais ne se le laisseront plus ravir. Quelles que soient les vapeurs qui parfois montent vers le ciel, et tentent de l'obscurcir, les nuages ne peuvent plus se former, ou, s'iL se forment, ils se dissipent bientôt. Quels que soient même les orages qui, de temps à autre, peuvent, comme en ce moment, assombrir l'horizon, leur durée est courte et leur issue est certaine. Aussi, malgré tant de citations, ne puis-je mieux finir qu'en en ajoutant une de plus, toute moderne, celle-là, et extraite de la lettre datée d'hier, d'un catholique anglais éminent dans le monde, et dans les lettres. Il donne à notre opinion l'autorité de la sienne, et repasse, sans le savoir, sur les traces que nous venons de parcourir. Voici ses paroles :

« J'espère que la nouvelle explosion antipapale à laquelle nous assistons vous parait plutôt singulière qu'affligeante. C'est un écho affaibli de celle que provoqua en 1851 le rétablissement de la hiérarchie catholique, explosion qui elle-même

n'élait rien en comparaison des fameux Gordon Riots, lesquels, quelle que fût leur violence passagère, étaient de peu d'importance comparés à ceux du temps de Titus Oates et du Popish plot. C'est un son qui s'évanouit de plus en plus, comme ces notes aiguës qui se répètent dans les montagnes toujours plus faiblement, jusqu'à ce que le silence leur succède.

a Un immense malentendu couvre en ce moment, comme d'un voile, l'esprit public, et la main des anges ne parviendrait pas aujourd'hui à le déchirer, mais ce voiie tombera sous peu de lui-même, et s'il en succède d'autres à celui-ci, ils tomberont de même.

« Le catholicisme subira bien d'autres tempêtes en Angleterre avant d'y avoir terminé sa mission, qui est celle de reconquérir toute la partie du peuple anglais demeurée encore chrétienne, c'està-dire le tiers de sa population. Le vent souffle, mais le vaisseau n'en avance que plus vite; et si quelques vagues l'envahissent de temps en temps, c'est précisément à cause de la rapidité de sa marche. Heureux ceux qui traversent ces jours d'orage! Plus heureux ceux qui vivront assez pour assister à celui du triomphe ! »

Les pages précédentes furent insérées dans le Correspondant, le 25 janvier de cette année, le jour même où un document très-important venait de s'ajouter à ceux que nous avions énumérés : Nous voulons parler de la lettre adressée au duc de Norfolk, par le R. P. Newr man. L'effet de cette lettre fut tel, que l'on put croire, un instant, la controverse terminée. Un journal protestant, témoin très-impartial de la lutte, tout en regrettant qu'un illustre homme d'Etat anglais et protestant fût vaincu par un religieux catholique, constatait la victoire et déclarait que la question était épuisée et la cause jugée.

Nous eûmes un instant la même espérance, sachant quelle était, il y a trente ans, l'opinion de M. Gladstone, sur cet adversaire

138 POST-SGRIPTUM.

nouveau, et nous souvenant en particulier de lui avoir entendu dire à cette époque : « Que la convernon de Newman était la "plus grande conquête que l'Église catholique eût faite sur le protestantisme, depuis la Réforme. » Nous pensions que peut-être cette voix, douce, calme et imposante, ne se ferait point entendre en vain.

Mais, M. Gladstone était encore possédé de l'ardeur du combat. Il ne voulut point se tenir pour battu, et il répliqua par une nouvelle brochure, non moins violente et plus volumineuse encore que la première, qu'il intitula : Vaticanisme. .

Nous n'avons rien à en dire ici, non plus que de celle qui y donna lieu, et nous ne parlerons pas davantage d'une autre brochure non moins importante, publiée au même moment par M^^ Manning^ Nous laissons à

* The Vatican Decrees in their bearing on the civil allegiance by Henry Edward Archbishop of Westminster.

ceux qui, seuls, en ont le droit, le soin de soutenir la controverse, proprement dite, soulevée par M. Gladstone, ou même de résumer les arguments qui se rapportent au fond de la question. Mais quant au seul point que nous nous soyons permis d'aborder, celui de la fidélité civile et du patriotisme des catholiques, nous sommes heureux de pouvoir dire que M. Gladstone se déclare convaincu par les réponses de ses adversaires.

c( Considérant, dit-il (dans ce langage, dénué de simplicité et de clarté, qui lui est propre), que le docteur Newman est semblable au soleil dans l'hémisphère de l'anglo-romanisme, et que, en dehors des adhérents aux décrets (du Vatican), qui écrivent dans le même sens que lui, plusieurs catholiques romains, connus pour en représenter beaucoup d'autres, ont tenu non moins hautement et peut-être plus logiquement le même langage, je ne puis nier que le but immédiat

de l'appel que je leur ai adressé, n'ait été atteint, en ce sens que la fidélité (loyalty) de nos concitoyens catholiques, est évidemment prouvée, et demeure intacte et inébranlable. « Je serais injuste envers l'archevêque Manning.... si je n'ajoutais pas que ses déclarations ont puissamment contribué à m'amener à cette conclusion. Et c'est un aveu auquel je me crois d'autant plus obligé que si j'acceptais moi-même ses prémisses j'aurais grand'peine, pour mon compte, à garantir qu'en toute occasion, je remplirais les devoirs d'un sujet fidèle ^ »

- Malgré le trait ironique et malveillant qui termine ce passage, l'aveu qu'il contient subsiste, et il suffit pour prouver que la conséquence que j'ai tirée des faits rappelés cir dessus, -est aussi certaine pour le présent et pour le passé, que ces faits eux-mêmes sont incontestables. Je n'en dirais pas plus long,

* Vaticanisme, p. 14.

si, ayant parlé plus haut des paroles que j'entendis proférer à M. Gladstone, au sujet de la conversion de Newraan, il ne me semblait pas intéressant de citer un passage de cette récente brochure, qui prouve qu'au bout de trente années et malgré la divergence profonde et croissante de leurs convictions, l'opinion qu'il conserve de cet homme illustre n'a pas changé. Il n'est point d'ailleurs indifférent pour nous de connaître les regrets de ceux dont la perte a été notre gain, et la place qu'occupe le R. P. Newman dans l'Église qu'il a embrassée, nous semble devenir plus grande et plus haute encore, lorsqu'on la mesure avec le vide irréparable qu'il a laissé dans celle qu'il a quittée.

« Selon mon opinion », dit M. Gladstone au début de son introduction, a la sécession « de Newman de l'Église anglicane, n'^ ja- « mais été appréciée parmi nous dans toute « rétendue de sa calamiteuse importance. On

« a dit que le monde connaissait rarement ses « plus grands hommes. J'ajouterai de plus, « qu'il mesure rarement avec exactitude le « poids et la puissance des paroles et des actes « de ceux de ses grands hommes qu'il connaît. « Un jour viendra où l'historien ecclésiastique « jugera peut-être que cette sécession a été un « plus grand événement que la semi-sécession « de John Wesley, dont la perte est la seule « parmi celles que l'Église d'Angleterre a suce bies depuis la Réforme qui puisse, par son « importance, être comparée à celle de Newce man. Et je ne parle pas ici seulement de ce l'effet produit par cet événement, dans la c( position relative, des écoles et des partis ce dans notre Église. C'est là une considéraee tion secondaire; je parle de son effet sur ce l'état de la foi positive, sur l'attitude et la ce capacité tout entière de l'esprit religieux ce en Angleterre. Nev^man, il y a trente ans, ce en était le chef et le maître, il occupait

« une position et possédait une puissance, « que nul ne pouvait lui enlever que lui seul.

ce II eut la destinée rare, et peut-être sans « exemple, de donner d'abord à la pensée « religieuse de son temps et de son pays la « plus puissante impulsion qu'elle eût reçue « depuis longtemps d'aucun homme, et ence suite d'être la cause involontaire de sa désce organisation à un point non moins remar- « quable, et du brisement de cette force reli- « gieuse, en une multitude de groupes, nonce seulement divisés mais hostilesl'un à l'autre,

ce Mon devoir m'oblige à répondre aujource d'hui à sa lettre au duc de Norfolk.... Mais ce tout en m'en acquittant je ne puis perdre ce le souvenir de la grandeur, peut-être mairece connue, de sa vie et de ses œuvres passées, ce Je ne veux point chercher à pénétrer aujource d^ui dans le sanctuaire de ses pensées..., eé mais il nous semble que sans présomption e( nous pouvons réclamer comme nôtre, la

« meilleure partie de lui-même.... Tout ce c(q u'il produit est, à coup sûr, et sera tou- « jours remarquable. Mais a-t-il jamais déc( passé, a-t-il même jamais atteint la gran- « deur de ses premiers écrits, de ces œuvres « indestructibles et classiques de la théologie « anglaise?.... »

Dans ce mélange presque pathéthique d'éloges et de regrets, celui auquel s'adressait ce langage n'entendit pour ainsi dire qu'un seul son, et il ne releva qu'une seule ligne. Un doute plutôt insinué qu'exprimé, se mêlait à ce vif tém.oignage d'admiration. Ce fut uniquement à ce doute que voulut répondre celui qui en était l'objet, et il le fit par la profession de foi solennelle et sincère que Ton va lire :

« Je devrais être excessivement flatté des pages qui, au début de cet écrit, me sont personnellement adressées par M. Gladstone... mais je ne puis me livrer à ce sentiment,

POSl-SCHIPTUM. 145

parce que, au delà de ses paroles, j'aperçois l'intention, qu'il ne s'est peut-être pas avouée à lui-même, dem'adresser une si grave question, qu'elle domine absolument le plaisir ou l'honneur que pourraient me faire ses louanges. Ces paroles, en effet, impliquent la grave et solennelle question de savoir, si, aujour* d'tîui où je suis parvenu au terme de ma vie, je puis me rendre le témoignage d'avoir employé les talents, quels qu'ils soient, que Dieu m'avait confiés, à la construction de l'édifice de la vérité religieuse, et non point à sa destruction?

« Tout ce que j'ai à dire en réponse : c'est que depuis le jour, il y a aujourd'hui près de trente ans, où je suis devenu catholique jamais, pour un seul instant, le moindre doute n'a effleuré chez moi la conviction, que l'Église de Rome est l'Église fondée par les apôtres à la Pentecôte; l'Église qui seule possède « l'adoption des enfants, et la gloire, et

« le traité d'alliance, et la loi révélée, et le c( service de Dieu, » et les « promesses » auxquelles l'Église anglaise, quels que soient ses mérites ou ses défaillances, quelle que soil aussi la vertu individuelle de ses membres, n'a, en tant qu'Eglise, aucune part. Jamais, depuis 1845, la conviction que le devoir le plus clair et le plus positif m'enjoignait de rentrer dans le sein de cette Église, reconnue par ma conscience comme divine, jamais, dis-je, cette conviction ne s'est affaiblie pour un seul instant. Le souvenir des personnes et des lieux, des événements et des circonstances qui se rattachent aux quarantequatre premières années de ma vie, est demeuré sans doute profondément gravé dans ma mémoire et dans mon cœur, et je reconnais même, que j'ai été sQiUmis à des épreuves et à des afflictions plus grandes depuis que je suis catholique, que lorsque j'étais encore anglican. Mais, toutefois, ja-

mais la tentalion de retourner en arrière ne s'est offerte à ma pensée. Jamais je n'ai cessé de bénir mon Créateur, de m'avoir donné la force d'opérer ce grand changement; jamais je n'ai craint de n'être point soutenu par Lui, jamais je n'ai éprouvé ni la moindre inquiétude, ni le plus léger trouble religieux. » Il y a, ce nous semble, quelque chose d'inusité dans ce langage, de part et d'autre, et l'on se demande si ce sont réellement là des esprits séparés par un abîme, des âmes que rien en cette vie ou en l'autre ne peut réunir ? Le voile qui en ce moment cache aux yeux de l'un la vérité divine, si manifeste aux yeux de l'autre, ne se déchirera-t-il donc point un jour ? Un jour ne viendra-t-il point où les paroles solennelles que l'on vient délire deviendront la profession de foi. commune^ nonseulement de ces deux grands esprits, mais de tant d'autres que séparent uniquement ces faiblesses du langage et des actes hu-

448 POST-SCPJPTUM.

mains, à travers lesquels la force manque au regard de leur âme, pour discerner la lumière. Que cette force soit accordée à tous! ou plutôt, que la lumière éclate et dissipe ces obstacles comme une vaine fumée, et puisse l'union, non l'union chimérique de tous les hommes et de toutes les croyances, mais l'union possible et raisonnable entre les âmes qui possèdent la Vérité .catholique, et celles qui, à leur insu, la cherchent encore, et la désirent, s'accomplir enfin ici-bas !

En présence de l'incrédulité et de l'impiété régnantes et croissantes, cette prière qui sort du cœur de tous les enfants de l'Église, ne pourrait et ne devrait-elle pas être répétée aujourd'hui par tous ceux qui, hors de son sein, sont pieux, sincères, courageux et chrétiens?

l'AKlS. — IMl'. SIMO^ KAÇON ET COMP., ItUK u'ëHFURTH, i.

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