‹ Deux incidents de la question catholique en AngleterreChapitre 3 sur 5 · DES FEMMES · texte numérisé non relu

DES FEMMES

On ne demeure pas longtemps dans les bornes de la vérité lorsqu'on n'est plus dans celles de la charité.

(Massillon.)

La vie religieuse, c'est-à-dire l'abandon complet du monde et de tous ses biens, pour servir Dieu seul, cause parfois de la surprise, même aux catholiques, accoutumés cependant à l'ordre d'idées qui y conduit et familiarisés avec les effets qu'il peut produire ; il n'est donc pas surprenant que dans cette Angleterre, matériellement et polili-

qucment si intelligente et si grande, mais où le sens de certaines choses spirituelles est si singulièrement alTaibli, cette manière de vivre soit jugée déraison et folie, et que pas même le respect ne soit accordé à ceux qui versent ainsi leur vie tout entière, comme Madeleine versait son parfum, aux pieds du Sauveur.

Cette parole, « Â quoi bon, » est sur toutes les lèvres, et en vérité il est étrange que, la Bible à la main, on ne soit pas un peu effrayé en songeant quel est celui qui les prononça le premier! Mais personne n'y pense, et à chaque occasion qui s'offre d'en faire usage, ces paroles reviennent promptes et familières.

Si nous parons nos églises de fleurs, si nous embellissons tout ce qui nous parle de Dieu, si nous aimons à donner pour orner sa maison, ce que nous pourrions garder pour nous parer nousmêmes, c'est la même parole : « Wherefore tins waste? » (( A quoi bon? »

Si nous quittons le monde et allons servir Dieu seul, dans la retraite, c'est encore la même parole ! A quoi bon ?

Si nous cherchons à mortifier un peu notre corps en réalisant ce mot de pénitence (qu'ils pro-

noncent comme nous, mais sans y attacher aucune idée, à ce qu'il semble), c'est encore la même parole.

Si nous expliquons que c'est notre esprit que nous voulons plier par l'obéissance à cette loi; plus que jamais alors ces paroles retentissent.... ces paroles sorlies de la bouche du seul enfant des hommes dont il ait été dit qu'il eût mieux valu pour lui qu'il ne fût jamais né!

Il n'est pas étonnant que, doutant de l'utilité de tant de choses spirituelles, et jugeant blâmable ou absurde tout ce qui leur semble inutile, il n'est pas étonnant, dis-je, que les protestants d'Angleterre regardent avec une grande surprise et un certain mépris la pauvreté, le dénûment et le détachement de la vie religieuse. Lorsqu'ils la critiquent, la raillent, la déclarent insensée et absurde, ils ne font que ce qui est inéviiable du point de vue où ils se sont placés. Ils peuvent de la meilleure

foi du monde mépriser ces pauvres serviteurs et servantes de Dieu qui ne leur demandent nulle estime, et prient pour eux sans s'inquiéter de ce qu'ils pensent d'eux; je ne leur reproche pas plus de juger ainsi, que je n'en veux à ceux qui ont la vue basse de ne pouvoir lire sans lunettes. Mais après avoir accepté en silence et compris, jusqu'à un certain point, la surprise, les railleiies elle dédain, le cœur se serre et l'esprit se révolte en rencontrant tout d'un coup l'insulte, le soupçon infâme, l'insinuation perfide, et en voyant enfin le mensonge dans toute sa laideur vous environner de toutes parts, et frapper, plus que tout, cette vie religieuse, sommet de la perfection catholique, qui semble attirer une haine spéciale, comme la partie la plus pure et la plus haute des montagnes attire, plus qu'aucun lieu, la foudre.

Hier au soir, au parlement d'Angleterre, dans cette assemblée de gentilshommes et de chrétiens

OÙ tant de tradilions d'honneur sont conservées, où tant de paroles glorieuses ont été prononcées, — dans celle assemblée que l'on peut nommer la plus considérable et la plus honorable du monde, l'insulte la plus grossière, la calomnie la plus insensée, et la plus infâme, a été proférée contre les femmes chrétiennes, et catholiques, qui sont réunies dans ce pays pour vivre ensemble, en servant Dieu!

Dans ce pays qui ne repousse personne, où tous les exilés (même ceux du crime) ont droit d'asile, il se trouve des femmes, non point étrangères, mais Anglaises, non point gênantes ou troublant qui que ce soit de leur présence, mais retirées, cachées, inoffensives au dernier point, et dont l'innocente vie avait obtenu, jusqu'à présent, au moins le respect du silence.

Ce sont ces femmes qui ont été hier publiquement insultées, et cette réunion d'hommes et d'Anglais ne s'est pas unanimement levée pour protester contre une telle lâcheté ! et aucun mouvement de réprobation générale ne s'est élevé! et, à l'appel indigné des cathoUques présents, le speaker a répondu « qu'il n'y avait pas lieu de rappeler à l'ordre. » Sauf quelques voix généreu-

ses (dont les paroles seront gardées dans des mémoires reconnaissantes et fidèles), cet indigne outrage a passé sans que la même séance qui en consacre le souvenir conserve en même temps celui d'une unanime réprobation et d'un acte qui sépare la chambre de toute complicité avec le calomniateur !

La Fontaine nous apprend (en nous disant qu'il n'est pas de leur nombre) qu'il y a des gens qui disent : Ce nest rien, c'est une femme qui se noie. Il y a des hommes qui disent mieux que cela — il y a des hommes (et ils siègent au parlenient d'Angleterre) qui disent : « Ce sont des femmes qu'on insulte; mais ce n'est rien : elles sont religieuses et catholiques! » et qui se taisent et se croisent les bras, et attendent en silence que l'indignation de ceux que cela regarde soit calmée. Peureux, les champions de tous les opprimés de la terre, les défenseurs de tous les faibles — pour eux, cette cause ne les regaide pas!

Où était donc ce manliness anglais, cette vertu généreuse, si estimée par eux à bon droit ; car, dans le sens qu'ils lui donnent, ce mot veut dire courage contre la force et respect pour la faiblesse? Où était en ce moment cette qualité honorable et honorée de tous en ce pays? cette qualité, mélange de pitié et de force qui caractérise ce noble peuple, qui fait que même de pauvres chiens, ou des animaux plus vils encore, ont ici des protecteurs, des défenseurs, et qu'une sollicitude touchante pour tout ce qui souffre, les préserve de la cruauté dont ils ne pourraient ni se défendre ni se plaindre ! Il est triste, il est dur et douloureux de sentir que toutes ces lois généreuses, que toutes ces nobles habitudes du caractère national sont suspendues quand il s'agit de ceux qui appartiennent, ou de ceux qui reviennent à cette Église, seule exceptée des règles universelles de la justice et de l'équité !

Mais je dis que voilà la limite qu'on ne peut voir ses adversaires franchir sans émotion.... On peut leur "permettre de railler, de critiquer, de blâmer, de mépriser même, si l'on veut, ces femmes réunies hors du n>onde dans un cloître, mais les diffamer ! cela dépasse , sinon ce

qu'elles doivent accepter avec humilité dans l'imitation parfaite qu'elles se proposent de Celui qui a été plus outragé qu'aucune créature ne pourra jamais l'être, mais cela dépasse ce que nous pouvons humblement accepter pour elles ! Gela rend impossible de ne pas crier grâce! Cela rend nécessaire une solennelle et haute profession d'amour et de respect, pour celles qu'on veut flétrir; cela donne le besoin de leur rendre un témoignage qui, bien que faible, a du moins le prix de la vérité, et l'autorité d'une longue et habituelle intimité avec un grand nombre de ces âmes saintes et choisies, et une connaissance personnelle et familière des couven'.s qui les renferment; connaissance que ne possède pas, j'ose le dire, un seul de ceux qui les jugent en ce moment, et prononcent contre elles avec tant d'assurance de si cruels arrêts.

Je suis certes bien éloignée de penser cependant que l'opinion générale (même agitée plus que d^ordinaire, comme elle l'est en ce moment) accorde le moindre crédit aux extravagantes paroles qui donnent lieu à ces réflexions. Sans avoir excilé une indignation unanime dans l'assemblée où elles ont été proférées, elles ont été généralement blâmées. Les uns, par cet honnête et pur sentiment de justice qui ce jour-là même s'est exprimé par une bouche éloquente^; les autres, par respect pour le parlement, où il n'est pas ordinaire d'entendre un tel langage; d'autres par égard pour leurs amis ou leurs collègues catholiques; d'autres enfin, je le crains, prêts à être d'accord sur l'opinion émise, mais en blâmant l'expression, en vertu du principe que « toute vérité n'est pas bonne à dire. » En somme, le dégoût et le regret ont cependant préNalu^ et il n'est

^ Sir James Graham.

personne qui n'eût préféré que cette parole n'eût point été dite. Mais rien ne peut faire comprendre, même aux plus bienveillants, retendue de l'injustice commise; car, pour la mesurer, il faudrait examiner et connaître les institutions dont on parle, et personne ne s'en donne la peine. Il en résulte que si une parole grossière, et évidemment mensongère, révolte quelque peu les gens raisonnables et modérés, ce seront ceux-là mêmes qui le lendemain accepteront une insinuation tout aussi fausse, quoique moins révoltante , et seront prêts à prendre en suspicion toutes ces maisons de prière et de retraite, et à proposer de les assimiler, dans une inquisition bumiliante, à des maisons de détention ou à des asiles d'aliénés!

Assurément rien ne serait plus désirable que de telles visites, faites dans un but d'information, et personne plus que ceux qui les connaissent bien ne peut désirer qu'elles soient ainsi connues de tous.

Que tous donc aillent dans toutes les maisons religieuses, qu'ils examinent, qu'ils écoutent, qu'ils regardent; qu'ils apprennent à les connaître, comme ils apprennent à connaître tout en ce monde, par un examen sincère, et des infor-

mations détaillées qu'ils recevront là comme ailleurs, pourvu que, comme ailleurs, ils veuillent bien, là aussi, accorder un certain crédit à ceux qui leur parlent, et qu'ils n'y entrent pas déterminés à tout mettre en doule.

Oh ! certes, de telles visiles seraient les bienvenues! mais de là à une soite d'inspection fondée sur des soujiçons entièrement gratuils, il y a loin; et de même qu'en cerlaines occasions où les catholiques sont mis en cause, la générosité des Anglais est mise de côté, dans celle-ci, c'est leur respect profond pour l'inviolabilité du home (autre cachet qui les caractérise) qu'ils déposent, parce que ce home est celui de quelques femmes qui ont pris Dieu pour unique époux, et les pauvres pour seule lamille.

Dans ce choix, je le répète, on a le droit de les trouver bizarres, mais non celui do les supposer coupables ou suspectes et de les traiter comme telles.

Mettant maintenant de côté les sentiments des ennemis acharnés, ainsi que ceux des amis modérés, j'en viens à Jioiis, à nous qui portons la môme bannière que toutes ces pauvres sœurs, mais qui la portons d'une manière moins héroïque et par des chemins moins escarpés qu'elles ; à nous qui marchons dans l'obscurité de la plaine, tandis que, des hauteurs qu'elles atteignent dès ce monde, elles aperçoivent et saluent d'avance les lueurs de la patrie vers laquelle nous nous acheminons tous : nous par notre voie où Dieii nous mène, elles par la leur où II les conduit ; à nous qui leur sommes unies par la même foi et par la charité, et par une commune espérance, qui les aimons et les vénérons, qui les regardons a la fois comme des amies, comme des sœurs et commodes mères; à nous enfin qui savons quel bien font à nos âmes, ces âmes solitaires et éclairées, humbles et sages, qu'on ne peut approcher sans que la paix qui les environne répande sur

nous une influence bienfaisante et bénie ! Quelqu'un veut-il bien songer à ce que doivent nous faire éprouver les cruelles paroles qui attristent chaque jour nos yeux et blessent nos oreilles? et sera-t-on surpris d'apprendre que ces paroles font saigner plus d'un cœur, et que celles qu'on veut frapper ne sont pas les seules alteintes?

Il est vrai de dire toutefois qu'après un premier moment d'indignation et de douleur, il nous est difficile de ne pas sourire en comparant la réalité de nos souvenirs avec les fantasques descriptions que nous lisons et entendons de toutes parts, et, par occasion, on se demande à qui s'adressent ces récits imaginaires : aux jeunes filles protestantes? mais il me semble que le danger d'entrer au couvent n'est pas au nombre de ceux qui les menacent; aux catholiques? mais on oublie que beaucoup d'entre elles ont passé plusieurs années dans l'intérieur de ces couvents dont on parle^ que toutes ont plus ou moins l'habitude de les visiter, et qu'il est donc certain qu'elles en savent là-dessus beaucoup plus que le plus savant des journalistes.

Qui donc veut-on préserver ou instruire par ces

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moyens? cela est difficile à dire; el s'il faut un puissant mol if pour flétrir et condamner une dusse nombreuse de femmes respectées, et chercher à leur ravir l'estime publique, il faut dire que ce molif ne semble pas en ceci bien facile à spécifier. Enlin n'importe ; oublions pour un instant toutes ces paroles déraisonnables, et reposons un peu notre mémoire, en la reporlant vers ces lieux si décriés, et en examinant s'il en est un parmi ceux que nous connaissons qui justifie, au moins en apparence, ces imputations variées.

Sans parler de celles qui sont absurdes à force d'être infâmes, voyons donc un peu les accusations qui sont à peu près généralement admises : inutilité, oisiveté, cupidité, esclavage, nous devrions ojouler, stupidité et imbécillité, si à ces qualités on n'adjoignait pas celle d'une telle astuce et d'une habitude si délibérée du mensonge qu'il faut reconnaître qu'il y a un certain esprit, l'esprit de malice, qu'on ne leur refuse pas!

Voilà donc le portrait, répandu et accepté comme ressemblant, de ces femmes qui s'appellent religieuses; c'est-à-dire spécialement el uniquement vouées à l'accomplissement des préceptes d'une religion à laquelle le nom de chrétienne

n'a pas encore élé refusé ! Il faut donc joindre à toutes les qualilés ci-dessus énumérées, celles d'une hypocrisie monstrueuse !

Et maintenant où faut- il tourner les yeux? A quelle maison religieuse faul-il penser? Sous quel habit faut-il chercher la ressemblance de ce portrait?

Cet examen ne sera pas très-long; car, malgré le grand nonr)bre de femmes qui servent Dieu de cette manière, il n'y a guère pour elles que trois espèces d'ordres : — ceux qui ont pour but l'éducation des classes moyennes et élevées — ceux qui sont voués à l'exercice de la charité dans toutes ses innombrables branches — ceux enfin (pardonnez- moi, vous tous qui croyez la chose impossible) qui ont pour but la seule contemplation des perfeclions de Dieu.

Voilà en quelles classes se rangent ces grandes coupables; à laquelle des trois jeltera-t-on la pierre qui doit les anéantir?

Sera-ce aux premières?... et celles qu'il faut frapper sont-ce ces femmes la plupart bien nées, bien élevées, qui quittent le monde pour aller remplir auprès des jeunes filles, leurs égales, le rôle d'institutrices et de mères?

Mais nous sommes dans un temps où l'éducalion est regardée comme le premier des biens! Il semblerait que la chose la plus désirable fût de trouver des personnes capables de s'y vouer et disposées à le faire, le plus, le mieux; et si pour cela il se trouve des maîtresses qui remplissent ce devoir sans salaire, par amour pour ce devoir même ; qui estiment si précieuses les âmes qui leur sont confiées qu'elles attachent le salut de leur propre âme à la tâche de développer le plus possible la vertu dans les leurs, et rendre au monde des femmes instruites et chrétiennes ; serait-ce là une vocation si inutile, si déplorable? Et si c'est une illusion que de croire servir Dieu ainsi, n'est-ce pas du moins une illusion que la société peut respecter, et dont elle n'a pas à se plaindre?

Il y a un autre genre d'utilité, moins évident mais non moins véritable, auquel nous devons aussi rendre témoignage, car il n'en est guère entre nous, qui n'aient eu occasion d'en faire l'expérience, et pour qui quelque doux souvenir ne soit attaché à l'une ou à l'autre de ces maisons ; soit que celles qui les habitent portent l'habit de la Visitation, et aient pour fondateur ce grand

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homme et ce grand saint, François de Sales, ou l'antique habit des ursulines ou des bénédictines, ou bien celui de l'ordre du Sacré-Cœur, fondé de nos jours, ou tout autre du même genre, il y en a peu parmi nous qui ne leur doivent quelque bien. C'est là que se passent, pour un grand nombre, ces jours précieux et fervents de préparation à la première communion, jours tels qu'aucun sur terre ne leur ressemble, et qu'après de longues années, quand on a un peu compris ce que c'est que la vie, la vie ordinaire avec ses lourdes peines et ses rares joies, ou la vie privilégiée de ceux que la douleur épargne, à quelque moment qu'on en .soit, on ne peut jeter les yeux en arrière et se reporter aux jours dont je parle sans sentir que l'on a touché la limite du bonheur qu'il nous est possible de goûter ici-bas, et qu'aucune des joies qui occupent le cœur plus tard ne le remplit à ce point tout entier. Et s'il se trouve ensuite pour quelques-unes que les difficultés de la vie, les agitations, les épreuves (qui se rencontrent, on me l'accordera, même hors des murs d'un couvent) ont troublé leur âme au point de ne plus savoir comment retrouver la paix, il n'est pas rare de les voir retourner dans ces lieux dont

U m MOT DE VERITE

le seul aspect renouvelle les impressions de l'enfance, et y chercher dans une retraite de quelques jours de salutaires et calmantes influences. Elles y trouvent presque les mêmes. visages; cette vie calme et cet immobile costume rendant presque insensible le changement de l'âge. La vie n'a pas toujours ménagé de même les traits de celle qui revient, xMais à tout âge et en toute circonstance, elle est toijours reçue comme un enfant cher et aimé. Que de paroles sages et foitiOantes lui sont dites en ces rencontres ! quel courage rendu pour de dilficiles devoirs ! (juel calme pour de cuisantes douleurs! quelle fermeté pour de pénibles résolutions! et comme on renvoie au monde fortitié et guéri cet esprit ou ce cœur malade pour lequel le monde n'avait nul remède ! Il se passe pour l'âme dans ces retraites ce qui arrive au corps affaibli, qui, pour sa gnérison, s'impose un régime, après lequel il retrouve sa force. L'homme guéri s'attache souvent à ce régime et le conseille aux autres. On peut ne pas suivre ce conseil, mais on excuse celui qui le donne en se disant qu'il est p;iyé par son expérience pour bien parler de son traiiement.

Qu'on veuille donc croire à l'expérience de ceux

qui parlent du traitement de leur âme, et, si on rejette ou méprise la pensée d'en user pour soimême, qu'on daigne épargner du moins les refuges où peuvent aller le chercher ceux qui le désirent, et qu'on ne trouve pas trop inutiles ou Irop nuisibles, les femmes que d'autres femmes trouvent si secourahles.

Si on épargne celles-là, puis-je croire que ce sera vous qu'on frappera, glorieuse armée à laquelle on ne peut donner un nom plus beau que le vôtre, courageuses et humbles sœurs de la charité! vous qui avez porté la dignité de votre sexe si haut qu'il n'y a pas une femme qui ne se sente honorée et ennoblie par vous; vous qui, à l'inépuisable charité qui est votre but et votre lien, savez joindre un mâle courage que rien n'épouvante, et qui, dans votre humilité, dans votre simplicité et dans votre douceur, ne reculez pas plus que des soldats devant le danger, et faites

tout simplement des actes journaliers d'héroïsme que vous appelez votre vocation... sera-ce \ous qu'on frappera?

Mais lesquelles?... lesquelles choisira-t-on dans ces nombreuses phalanges? les ordres voués à l'éducation sont nombreux ; mais ceux voués à la charité sont innombrables. Lequel faudra-t-il sacrifier à cette opinion qui voudrait interdire la vie religieuse — lequel?

Seront-ce ces pauvres sœurs cV école qui vont dans chaque village enseignant les petits enfanis et gardant, pendant que leurs mères sont aux champs, ceux qui ne peuvent encore ni parler ni marcher?

Seront-ce celles qui se font garde-malades et vont porter dans chaque maison des soins si intelligents et des consolations si surprenantes que les incrédules et les impies eux-mêmes les appellent de préférence à toutes autres, et que leur suave présence ramène la foi et la prière à des chevets où nulle autre influence ne peut les faire venir?

Seront-ce celles qui ont saint Charles Borromée pour patron et pour modèle? Seront-ce celles qu'on nomme en Angleterre sœurs de la Miséri-

corde [Sisters of Mercy), et dont le nom seul indique la vocation ?

Seront-ce enfin celles que je nomme les dernières comme les plus vénérées et les plus chères de tontes, celles qui sont entrées les premières dans cette sainte carrière où tant d'autres les ont suivies? Seront-ce les filles de saint Vincent de Paul, les sœurs de charité par excellence, les sœurs aînées de toutes les autres? Est-ce à elles qu'on peut reprocher une vie inutile ! à elles qui remplissent les hôpitaux, qui sont auprès des pauvres, malades dans leurs réduits ou souffrants de leur seule pauvreté; auprès des enfants dans les écoles, auprès de tous dans toutes les misères; ne reculant devant aucun spectacle, devant aucune contagion; véritables anges gardiens de nos grandes villes, où seules et sans défense elles peuvent toujours cheminer, car jamais, ni dans la démence de l'insurrection, ni dans l'abrutissement du mal, le peuple égaré n'a perdu son respect pour celles que revêt ce saint habit. C'est par elles, et par elles seules, que tiennent encore à l'humanité une foule d'àmcs pour lesquelles il n'y a plus ni frein ni loi, et contre lesquelles la société ne sait plus comment se défendre. Mais Dieu, qui se sert des

plus faibles insirumenis, a souvent béni lo zèle de ces humbles apôlres, et leur a permis de réussir là où avaient échoué tous les moyens, el de ramener, convertis et repentants, reprendre une place utile parmi leurs conciloyens, ceux qu'aucune autre voix n'avait pu convaincre, qu'aucun aulre dévouement n'avait pu touctier.

Sans doute il y a à leur sujet une espèce de consentement universel auquel les protestants eux-mêmes prennent souvent part ; mais pour les bien apprécier il faut les bien connaître, vivre avec elles, étudier de près cette simplicité sublime, cette humilité véritable, et profonde, ce mélange de douceur et d'énergie qui rendiait la rencontre d'une seule créature de cette espèce merveilleuse. Uue faut-il donc penser d'une armée entière de pareilles femmes? leur nombre, pour la France seulement, va au delà de 50,000 et 5 s'il m'est permis de le dire en passant, que faut-il penser de l'arbre qui produit de tels fruits? que faut-il penser de la corruption de la seule Eglise qui ait de tels enfants?

Lorsque, pour retremper leur courage et se détacher un peu des vanités qui les environnent,

les femmes du monde se mêlent aux sœurs de la charité et les suivent à pas timides dans quelques-unes de leurs œuvres, quelle est celle qui n'a pas senti à ce contact une force nouvelle s'emparer d'elle, un plus grand amour de Dieu lui inspirer un plus grand amour pour les pauvres, un plus grand désir de les secourir et de les servir!... et quels doux liens que ceux qui unissent ensemble ces âmes dont les vocations sont si différentes! quelle douceur, quelle gaieté dans ces rapports que ne peuvent se figurer ceux qui jugent toutes ces choses du dehors ! On marche avec elles dans ces longues et tristes salles, tremblant un peu à la vue de tant de souffrances ; on se sent presque honteuse du bruit de la soie de ses vêtements, à côté de leur bure; et si on leur fait cette réflfixion, elles sourient et semblent trouver plus de courage à notre visite passagère qu'à leur perpétuel séjour au milieu de ces misères, et jamais elles ne semblent croire qu'elles puissent être autres qu'elles ne sont, ou que nous puissions être autres que nous ne sommes. Elles savent et vous répètent souvent cet enseignement de l'Église : que le salut ne tient point à une vocation quelconque, mais à la fidélité de chacun à celle

que Dieu lui a donnée. Elles pensent que la leur est la vie que nous venons de décrire et ne s'enorgueillissent pas d'y être fidèles; et quand nous les quittons, bien contentes, et pressées souvent d'aller respirer l'air frais, et de retrouver des fleurs et des parfums, elles nous accompagnent jusqu'au seuil, avec mille bénédictions et promesses de prier pour nous, et elles rentrent ensuite reprendre joyeusement les devoirs qui leur semblent plus faciles que les nôtres, et plus doux que tous nos plaisirs.

Je ne crois pas, non, je ne crois pas, que, même en Angleterre, on puisse refuser à celles-là (quelque religieuses qu'elles soient) un certain tribut d'approbation, et pourtant, hélas ! triste souvenir de ces derniers mois, triste surtout pour ceux qui aiment et admirent ce grand pays... dans l'une de CCS processions dérisoires, où tout ce qui est cher et vénérable aux yeux des catholiques était exposé aux insultes et à la risée publiques, à Groydon, au mois de décembre dernier, l'effigie d'une sœur de la charité, après avoir été promenée ignominieusement sur un âne, a été brûlée sur un bûcher aux acclamations d'une foule immense, à laquelle on pouvait tristement appliquer la parole

de notre Sauveur mourant : « Pardonnez-leur, mon Dieu, ils ne savent ce qu'ils font ! »

Eh bien! à la bonne heure — me dira-t-on peut-être, passe encore pour celles-là : il y a en effet quelque chose à dire en faveur des religieuses dont la vocation a pour but soit l'éducation, soit la charité — mais de quelle sorte d'utilité sont celles qui se vouent à la contemplation? qu'y a-t-il, que peut-il y avoir à dire en leur faveur?

Certes, je le comprends, voici une grande difficulté: car la langue qu'il faut parler pour répondre, est une langue absolument inconnue, ou du moins oubliée sur cette terre chrétienne où naguère elle fut si bien comprise, mais où nul aujourd'hui n'en sait plus la signification.

Il faut donc dire sur-le-champ qu'il n'y a aucun moyen de faire concevoir à qui que ce soit, hors des croyances catholiques, le genre d'utilité que

nous reconnaissons aux ordres contemplatifs, car c'est une utilité qui ne peut être saisie que par le sens spirituel, et (tel que nous le comprenons) il n'existe plus hors de ses croyances.

Tous ceux qui les nient ont donc le droit de nier entièrement l'utilité de la contemplation, et ils sont parfaitement conséquents lorsqu'ils usent de ce droit.

Vis-à-vis d'eux on ne peut plaider en faveur de cette classe d'ordres religieux que d'une manière; c'est en leur faisant remarquer que si leur but a, pour ceux qui le comprennent, une signification haute et sublime, pour ceux qui ne le comprennent pas, ces femmes cloîtrées rentrent dans la catégorie des femmes qui perdent leur temps ; pour lesquelles, par conséquent, nous ne demandons que l'indulgence qu'on accorde à celles qui en font autant dans le monde, où il ne semble pas qu'il soit question de les poursuivre par aucune loi.

Nous ne leur demandons que de les oublier, de les ignorer; nous ne leur demandons pas de les comprendre, comment le pouriions-nous?...

L'idée que l'amour de Dieu puisse devenir la seule passion du cœur, et qu'il puisse être aussi doux de vivre pour lui sans parlage que de vivre

pour la créature la plus aimée de ce monde, cette idée (qui devrait paraître simple) a cessé d'exister dans le christianisme protestant.

L'idée que ce Dieu qui s'est fait homme et qui est mort pour nous s'est aussi donné à nous dans un sacrement mystérieux et divin, et que pendant que tous y participent, quelques-uns se vouent plus spécialement que les autres, à vénérer, à bénir, et à adorer sans cesse l'auteur de ce don précieux dans ce don lui-même; autre idée incompréhensible et qui doit l'êlre, pour tout ce qui ne croit

plus à la PRÉSENCE RÉELLE.

L'idée que dans ce déluge de crimes, d'impiétés et de blasphèmes qui inondent la terre, la miséricorde de Dieu puisse être implorée, et son courroux désarmé par les prières et les sacrifices de quelques âmes fidèles et ferventes, sans cesse prosternées pour demander grâce, et pour détourner les fléaux de la tête des coupables, cette idée, (que réveillent plus que jamais des temps comme les nôtres) est une troisièmeidée incomprise et rejelée de ceux qui ont limité leur croyance, à la puissance de l'intercession.

Et à ceux qui nient la valeur des actes de souffrances et de mortifications volontaires, à ceux qui

disent : « Pourquoi souffrir? il n'y a pas de plus haute vertu que de jouir raisonnablement des biens de la vie? » comment faire comprendre cette réponse de quelques âmes, qui est une qua- Irième idée de la vie contemplalive : « Parce que Celui qui nous a aimés plus qu'aucune créature ne nous aimera jamais, à vouloir souffrir et mourir pour nous, et qu'en retour nous voulons l'aimer uniquement, et souffrir pour Lui et avec Lui pour nos frères. »

Enfin le souvenir de Madeleine, premier modèle de contemplation et d'amour parfait! Madeleine immobile aux pieds du Sauveur et protégée par Lui contre le saint empressement de sa sœur par ces douces paroles : « Marie a choisi la meilleure parts » l'Église, attentive aux moindres paroles de son Maître, tout en secondant et bénissant la vie active et dans le monde et dans le cloître, garde donc une place pour un petit nombre de ses enfants, que le même amour retient, comme Madeleine aux pieds de Jésus-Christ et nous dit comme Lui : « Laissez-les, elles ont choisi la meilleure part! »

1 Saint Luc, x, i2.

SUR LA YIE RELIGIhUSE DES FEMMES. 55

Voilà en quelques mots bien faibles et incomplets pourquoi nous respectons la haute et rare vocation des âmes contemplatives, et pourquoi il nous est impossible d'espérer que personne hors de l'Église catholique partage ce respect. Mais en même temps il nous semble que dans cet exposé, s'il n'y a rien qui ait pour ceux-là une utilité visible^ il n'y a rien non plus qui doive leur inspirer un sentiment plus hostile que Vouhli^ et c'est tout ce que nous réclamons d'eux. Oubliez-les, ces âmes, laissez-les dans leur repos et leur silence, et ne pensez pas à elles, même pour les plaindre, car il se pourrait que votre pitié tombât sur les créatures de ce monde les plus dignes d'envie.

Ceci sans doute paraîtra une exagération ou une énigme; et nous-mêmes, qui avons le cœur et l'esprit remplis de toutes les affections et de toutes les pensées de la terre, et qui y sommes enchaînés par mille liens que nous ne songeons pas à rompre, nous nous étonnons souvent de cette inconcevable félicité des âmes séparées de tout; mais nous y croyons^ et en voyant ce que peut pour le bonheur le seul amour de Dieu, même en ce monde, nous avons senti nos désirs se détacher un peu des choses visibles et s'élever vers les invisibles, qui

sont en définitive la vraie destination de tous! Ce n'est pas là la moindre des leçons qu'on reçoit à travers ces grilles, dont on ap[)roche souvent avec effroi, mais qu'il arrive parfois de quitter avec la pensée que l'esclavage et la douleur sont du côté où nous nous trouvons, et que nous laissons de Faulre la liberté et le bonheur !

Or le bonheur n'est pas dans ce monde chose si commune à posséder, o.u si facile à donner aux autres, qu'on ait le droit do le disputer à ceux qui le trouvent sans nuire à personne; il est donc bon que tout le monde sache que, du fond de ce qu'on a appelé des prisons^ il s'élève des chants de triomphe et d'allégresse tels qu'aucun lieu de la terre n'en entend de semblables. Gela est étrange peut-être, mais cela est ainsi, et, chose plus surprenante encore, pour le monde qui croit au moins avoir le monopole de l'esprit, et qui regarde comme insensés ceux qui vivent absolument hors de lui et sans lui, c'est qu'il est sorti de ces retraites des écrits merveilleux, qui ont manifesté à tous que l'intelligence s'y développe et s'y élève autant que l'âme. La seule diflérence entre ceux qui cultivent ces dons au milieu du monde, et ceux qui les possèdent dans le cloître, c'est que Vhumi-

/îYe (sanslaquelle il n'existe aucune vertu religieuse) est inséparable de ceux-ci, et s'y trouve aussi intimement unie au génie de sainte Tliéièse, qu'aux œuvres héroïques d'une sœur de charité.

Et maintenant, sans discuter davantage ces faits ou ce qui les produit, reconnaissons du moins avec un écrivain du dix-septième siècle (bien versé luimême dans les profonds mystères de la vie contemplative), « qu'il n'appartient qu'aux insensés « et aux impies de rejeter comme fausses les « choses élevées et secrètes, parce qu'elles ne leur « sont pas connues, et de ne pas ajouter foi aux « plus honnêtes gens du monde, lorsqu'ils parlent « des choses de Dieu sur ce que leur propre expca rience leur en a appris ^ »

Sans doute je ne veux pas conclure de tout ceci que les ordres religieux aient échappé aux misères ou aux imperfections inhérentes à toutes les choses humaines ; mais je dis (et tous ceux qui les ont le mieux connus l'ont dit comme moi) qu'il n'y a nulle proportion entre ces taches partielles et le poids immense des vertus qui ont été pratiquées et

1 Card. Bona.

des bienfaits qui ont élé répandus par eux ; je dis qu'ils ont porlé l'âme humaine à un degré de hauteur inconnue auparavant, el qu'en ce sens ils ont honoré l'humanité tout entière. Je dis que les femmes en particulier doivent une reconnaissance et un amour spécial, à celles qui ont glorifié leur sexe par de tels exemples d'angélique purelé et d'énergique courage ; je dis enfin que s'il faut les frapper, parce que dans la durée des siècles il s'est trouvé quelques exemples d'infidélité à une si haute vocation, il n'est aucune institution humaine qui doive être épargnée. Les meilleures ont plus ou moins failli en mille circonstances, et s'il fallait être sans reproche pour jeter la première pierre aux ordres religieux, nous ne voyons pas trop dans quelle réunion d'hommes en ce monde, pourrait se trouver la main qui les frapperait.

Quant à ceux qui, sans accepter aucune imputation contre la vie religieuse, lui sont opposés par les principes d'un christianisme qu'ils croient plus pur que celui-là, nous rappellerons ces paroles sorties de la bouche divine :

« Si vous \o\]LEï ÊTRE parfaits, allez, vendez ce que

VOUSrOSSÉDEZ ET LE DONNEZ AUX PAUVRES, VOUS AUREZ UN TRÉSOR AU CIEL. »

Et celles-ci :

(^ Quiconque aura quitté sa imaison, ou si:s frères,

ou SES SŒURS, ou SON PÈRE, OU SA MÈRE, OU SA FEMME, OU SES TERRES POUR MON NOM, RECEVRA LE CENTUPLE ET POSSÉDERA LA VIE ÉTERNELLE *. ))

Et nous leur demanderons OU, dans toute la chrétienté, ces paroles auraient aujourd'hui une application, si l'Église catholique, par ses conseils de perfection qui sont la règle de la vie religieuse, ne destinait pas un certain nombre de ses enfanis à les réaliser?

1 Saint Matth., xi.v, 21-20.

Depuis le conflit que nous venous de rappeler, vingtquatre années de paix religieuse ont abondamment prouvé que le rélablissement de la hiérarchie catholique n'était point une agression contre l'Église anglicane, ni contre la Conslitution anglaise.

Pendant leur durée, un grand nombre d'anglicans sont cependant rentrés au sein du catholicisme. Mais il n'est venu à l'esprit de personne de regarder ce mouvement comme le résultat de la mesure dont on s'était montré si irrité en 1850, et contre laquelle on avait alors invoqué l'appui de la loi. Tous ont reconnu que ces conversions ou ces désertions tenaient à des causes que toute législation humaine est impuissante à combattre, à moins d'entrer dans une voie de persécutions, heureusement abandonnée sans retour, en Angleterre, voie où d'ailleurs on ne réussit qu'en la poursuivant jusqu'à l'extermination totale de ses adversaires, ce qui n'a jamais été facile nulle part, et ce qui, aujourd'hui, est devenu impossible partout.

62 PREFACK

Cependant, malgré le souvenir de ces vaines terreurs et la preuve fournie par l'expérience de leur inanité, une circonstance du même genre, c'est-à dire un acte de suprême autorité spirituelle, s'adressant uniquement à la foi des catholiques et n'altérant en aucune façon leur situation comme citoyens d'aucun pays ou sujets d'aucun prince, asoulevé, en Angleterre, dans l'automne dernier (de 1874;), une tempête semblable à celle dont nous fûmes les témoins en 1851. Ceux qui, de loin, en entendirent le retentissement ne purent, d'abord, en comprendre la cause. C'est alors que je me hasardai à faire la narration suivante des faits qui venaient de se passer. Je m'abstins toutefois de toucher au fond de la controverse, que des plumes bien autrement compétentes et exercées que la mienne étaient occupées à soutenir. Je me permis seulement de faire quelques réflexions à propos des doutes que l'on prétendait élever sur la fidélité civile, et sur le patriotisme des catholiques anglais; et de rappeler des faits historiques très^ connus, et pourtant mis en oubli chez quelques-uns, qui me semblaient de nature à dissiper ces doutes et à convaincre leur nouvel adversaire d'injustice et même d'ingratitude envers une classe nombreuse de ses con-

citoyens.

25 janvier 1875

Les pensées de fous ont été si absorbées en France par les soucis divers qui, à bon droit, préoccupent les esprits, que les détails du petit mouvement anti-papal qui vient de se produire en Angleterre ont peut-être passé inaperçus. Nous croyons donc qu'il ne sera pas inutile de les rassembler, et de chercher à faire ici un récit un peu suivi des circonstances qui ont précédé et accompagné cet orage imprévu et inexplicable. La paix sociale et religieuse régnait en effet de l'autre côlc du détroit, et rien dans l'atmosphère ne favorisait l'embrasement d'une controverse religieuse qu'aucun incident nouveau n'était venu, d'ailleurs, pro-

voquer du dehors. Mais le fait le plus étrange, ce fut de voir lancer ce brandon par la main de cet éminent homme d'État dont la carrière politique s'est illustrée, pendant trente ans, par une équité envers les catholiques presque sans exemple jusqu'alors, et par de généreux et incessants efforts en faveur de la revendication de leurs droits. 11 y avait donc, à tous égards, lieu d'être surpris d'un si brusque changement d'altitude. D'où naissait-il? Que se passait-il dans la tête de M. Gladstone? Quelle mouche l'avait piqué?... Était-il las de se montrer libéral, à la façon anglaise, et aspirait-il à le devenir à la façon pratiquée en ce moment en Allemagne, et que préconise aussi la France radicale? L'altitude des évêques et des catholiques d'Irlande vis-à-vis de son projet de loi sur l'éducation, et la part qui leur revenait de l'échec infligé à ce projet, avait-elle éveillé dans son cœur une telle rancune, qu'il voulût la satisfaire au risque certain de perdre à jamais leurs suffrages, quelque indispensables qu'ils fussent à sa majorité! Voulait-il ensuite s'aiTranchir pour l'avenir de la nécessité de ce concours, et regagner, par sa violence envers les catholiques, les voix qu'il avait perdues en leur étant trop favora-

ble? En un mot, ceci élait-il une simple manœuvre électorale destinée à arracher des mains de son rival une arme dont celui-ci s'était fort bien servi contre lui dans les élections dernières?

Lequel de tous ces motifs a influencé M. Gladstone? Il est dilficile de le dire, et peut-être l'ignore-t-il lui-même. Car, on Ta souvent remarqué, cet homme, si lucide et si clair, lorsqu'il expose un plan financier, et dont l'incomparable éloquence sait prêter du charme aux détails les plus arides d'un budget, et les rendre intelligibles pour les esprits les moins exercés, ce même homme devient subtil, nuageux, difficile à comprendre, dès qu'il traite des sujets auxquels il ne peut plus appliquer le génie pratique dont il est doué, et Ton finit par se demander si la pensée qui semble tout d'un coup devenir si confuse, est bien claire dans l'esprit même de celui qui la formule ainsi.

Quoi qu'il en soit, la flamme de la présente dispute jaillit de quelques lignes de sa main insérées dans un article de la Revue contemporaine (Contemporarij Review) publié le i^^ octobre 1874. Cet article, fort intéressant, du reste, était intitulé : Ritualisme et Rituel^ et débutait sur un ton qui, non-seulement n'avait rien d'agressif, mais qui

semblait même promettre des conclusions favorables au catholicisme. On en jugera par la seule phrase suivante, qui résume assez bien, en substance, le sujet de l'article tout entier :

« Aucun rite extérieur du culte n'est exagéré s'il seconde le culte intérieur et véritable de l'âme. Tout rit extérieur est de trop, s'il dépasse ce but. »

Le ritualisme anglican revêtant des formes qui notoirement ne répondent pas au fond, tandis que les rits catholiques ne sont que l'expression exacte de l'idée qu'ils expriment, n'aurait-on pas pu penser qu'il s'agissait de prouver aux rituahstes qu'ils ne pouvaient être conséquents qu'en devenant catholiques. Mais M. Gladstone avait déjà interdit à ses lecteurs cette conclusion logique, par une page où il conteste que les ritualistes aient le désir et le pouvoir « de romaiiiser l'Église et le peuple d'Angleterre; » page qui se termine par le paragraphe suivant, cause première du conflit, et que nous allons citer en entier :

« Jamais, dit M. Gladstone, depuis le règne sanglant de Marie, une telle entreprise n'a été possible. Mais, lors même qu'elle l'eût été au dixseptième ou au dix-huitième siècle, elle serait devenue impossible au dix-neuvième, lorsque

Rome a substitué à sa fière devise : Semper eadem, une polilique de violence et de changement de croyance; lorsqu'elle a fourbi de nouveau et repris des armes rouillées que Ton aimait à se persuader qu'elle avait déposées à jamais ; lorsq^i'on ne peut aujourd'hui embrasser sa foi sans renoncer à toute liberté intellectuelle et morale ; lorsqu' enfin elle a répudié tout ensemble l'histoire ancienne et la pensée moderne. »

Ces lignes amenèrent, on le conçoit, une protestation indignée ; mais M. Gladstone, au lieu de les rétracter, fit paraître le 7 novembre une brochure intitulée comme il suit : Des décrets du Vatican et de leurs effets relativement à V allégeance civile des catholiques. Remonti^ance politique \ Et dans cette brochure, après avoir renouvelé les imputations contenues dans le paragraphe que nous venons de citer, il se livre à une interprétation du décret de l'infaillibilité et des articles du Syllabus, de laquelle il ressort, selon lui, que les catholiques anglais ne peuvent plus être désormais de fidèles sujets de la reine et de la constitution, à

1 On the Vatican decrees and their hearing on the civil allégeance ofcalholics. Apolitical expostiuation.

moins qu'ils ne cessent d'être les fils obéissants de l'Église!

Cette brochure rendit le soulèvement général ; prêtres el laïques, pasteurs et fidèles, protestants et catholiques, amis et ennemis, tous prirent la parole ou la plume, et la lutte devint d'autant plus retentissante, qu'au lieu de s'adresser, comme cela a lieu en France, chacun à ceux de son parti (de sorte que les attaques et les répliques ne tombent presque jamais sous les yeux des mêmes lecteurs), le Times ouvrit ses colonnes à tous, et le combat fut cette fois aussi loyal que sérieux.

Il serait impossible de transcrire ici, ou seulement d'indiquer sommairement toutes les lettres et documents divers qui, à l'heure qu'il est, sont déjà nés de cette controverse; mais on jugera toutefois de son ensemble par les écrits ou discours que je citerai, soit en entier, soit par extraits, et non-seulement ceux des catholiques, mais aussi ceux de plusieurs protestants qui ont fait preuve en celte circonstance d'autant de bon sens que de bonne foi.

Le premier de tous ces documents, par ordre d'importance et de date, est la lettre suivante, adressée le 7 novembre (c'est-à-dire dès le soir

même de l'appaiition de la brochure) au rédacteur du Times par Mgr Manning, archevêque de Westminster :

« Monsieur,

« La gravité d'un sujet qui intéresse tous les calholiques de l'empire britannique me fait espérer de votre courtoisie la publication de cette lettre.

« Il m'est parvenu ce matin une brochure intitulée : Des décrets du Vatican, et de leurs rapports avec V allégeance civile des catholiques. Dans cette brochure je trouve un appel qui m'est directement adressé, tant en raison de ma charge que des écrits dont je suis l'auteur. J'accepte volontiers, à ce double titre, le devoir qui m'incombe : la charge que j'occupe ne me permet pas, en effet, de laisser planer un seul jour, le plus léger doute sur l'allégeance civile des catholiques; et quant à mes écrits, et aux enseignements qu'ils contiennent, je prouverai sans peine qu'il n'en est pas un seul auquel on puisse adresser une imputation semblable.

« Je reconnais que M. Gladstone, à la page 57 de sa brochure , exprime la conviction « qu'un grand nombre de ses compatriotes et amis catho-

liques sont, pour dire le moins, d'aussi bons citoyens que lui ; » mais comme la brochure tout entière a pour unique but de prouver laborieusement que les décrets du concile du Vatican rendent impossible qu'ils demeurent tels, je ne puis nullement accepter un éloge de cette sorte, auquel on ajoute en même temps l'insinuation que « les catholiques ne sont de bons citoyens qu'à la condition de se soustraire aux enseignements de l'Église.

a Je manquerais à tous mes devoirs envers les catholiques de ce pays et envers moi-même, si je n'opposais pas un démenti prompt et formel à une telle assertion, et si je n'affirmais pas immédiatement que la fidélité de notre allégeance civile existe, non pas en raison de notre désobéissance, mais au contraire en raison de noire soumission parfaite aux enseignements de l'Église.

« Le résumé des arguments de la brochure qui vient d'être livrée au public est, en somme, que, par suite des décrets du Vatican, il s'est opéré un tel changement dans la situation des catholiques vis-à-vis du pouvoir civil des États, qu'il ne leur est plus possible d'être d'aussi fidèles sujets, de-

puis la promulgation de ces décrets, qu'ils l'étaient auparavant.

« En réponse, qu'il me suffise en ce moment d'affirmer :

« 1° Que les décrets du Vatican n'ont absolument rien changé ni aux conditions, ni aux obligations de notre allégeance civile ;

c( 2*^ Que l'allégeance civile des catholiques n'admet pas plus de partage que celle de tous ceux qui, parmi les chrétiens, reconnaissent une loi morale, soit naturelle, soit divine;

c( 3° Qu'il n'est pas d'homme au monde dont l'allégeance civile soit sans limites. Que, par conséquent, et en ce sens, l'allégeance civile de tout homme qui croit en Dieu et obéit à sa conscience est partagée;

(( 4° Que c'est uniquement dans ce sens, et dans aucun autre, qu'il est permis de dire avec, vérité que l'allégeance civile des catholiques est partagée. L'allégeance de tout chrétien anglais est limitée par sa conscience et la loi de Dieu. C'est de la même manière, et pas autrement, qu'est limitée celle des catholiques, ni plus ni moins.

« La paix publique a été assurée, depuis un demi-siècle, dans l'empire britannique, par l'éli-

mination des inégalités qui existaient dans nos lois et par l'apaisement de nos conflits religieux. Celte stabilité serait encore le partage de l'empire d'Allemagne, si ses hommes d'État , dans une heure fatale, n'eussent réveillé les feux éteints de la discorde et de la discussion religieuse. Il est un homme dont la main a jeté ce brandon au milieu de la nation allemande, et l'histoire enregistrera le nom d'Ignace de DoUinger, comme celui de l'auteur de cette calamité nationale ! C'est avec douleur que, dans la brochure que j'ai entre les mains, je trouve, non-seulement son nom, mais je reconnais aussi ses arguments. Que Dieu daigne préserver ce royaume des calamités publiques et particulières qui se préparent pour l'Allemagne ! L'auteur de cette brochure nous dit, il est vrai, dans ses premières lignes, « que soii intention est ^pacifique, et quil ne désire soulever aucune polémique. » Jeregrelte qu'une intention aussi excellente se soit si étrangement trompée dans le choix de ses moyens. Mais je ne veux ici ni critiquer ni discuter : mon seul désir aujourd'hui et mon devoir comme Anglais , comme catholique et comme pasteur, est d'affirmer publiquement que l'allégeance civile du troupeau confié à mes soins,

ainsi que la mienne, est aussi pure, aussi sincère, aussi loyale que celle de l'éminent auteur de la brochure, ou de tout autre sujet de l'empire britannique.

c( Je suis, monsieur, etc.

« Henri-Édouard, archevêque de Westminster. »

Après que l'archevêque eut adressé cette première et immédiate protestation, les catholiques laïques trouvèrent à leur tour d'autant plus néces. saire de faire une manifestation publique, que trois d'entre eux (appartenant, nous le disons à regret, aux familles catholiques les plus anciennes et les plus fidèles à la foi) s'étaient séparés d'eux en cette circonstance. Les membres de l'Union catholique de la Grande-Bretagne convoquèrent donc une réunion, qui eut lieu le 14 novembre, et fut la plus nombreuse qu'on eût jamais vue. En l'absence du duc de Norfolk, en ce moment à Rome, ce fut lord Petre, chef de l'ancienne famille à laquelle appartient l'un des trois dissidents, qui présida la séance, où étaient présents, avec une foule immense, tous ceux dont le nom est illustre soit parmi les catholiques anciens, soit parmi ceux

qui, plus ou moins récemment, sont rentrés dans le sein de l'Église.

Le président commença par signaler leur nombre croissant, et constata que, depuisleur dernière réunion, cent cinquante membres déplus s'étaient joints à leur association; puisilexposabrièvement le but de la réunion de ce jour, après, quoi, lord Denbigh proposa la motion suivante :

« L'Union catholique, réunie en assemblée générale, ayant été informée de certaines assertions émises en dernier lieu, et tendant à mettre en doute la foi et la fidélité des catholiques, déclare :

c( Premièrement , que les catholiques de la Grande-Bretagne acceptent cordialement, et avec une soumission entière, les décrets du concile du Vatican.

« Secondement, que leurs devoirs et leur position vis-a-vis du pouvoir civil, n'ont subi^ par l'effet de ces décrets, aucune altération. »

Lord Denbigh ajoute : « Nous ne pouvons, ce me semble, passer sous silence l'attitude prise par deux nobles lords, qui paraissent mal-

heureusement refuser leur obéissance aux décrets du concile du Vatican, et nous devons affirmer ici publiquement que ces nobles lords seraien l regardés à tort comme des représentants fidèles des catholiques anglais. »

Sir George Bowyer appuya la première motion, qui passa à i'unanimilé et fut suivie de celle-ci, qui fut acceptée de même :

« L'Union catholique saisit cette occasion pour protester publiquement contre la supposition que lord Camoys, lord Acton ou M. Henri Petre représentent en aucune façon l'opinion des catholiques laïques anglais. »

Ce fut peu après que Mgr Capel, présid an ( un grand dîner annuel qui réunit, à Londres, les membres d'une association charilable, eut l'occasion, en proposant, à la fin du repas, la santé de la reine, dédire les paroles suivantes : « .... Loin de moi la pensée d'apporter ici la discussion d'aucune question politique ou personnelle; mais aujourd'hui il me semble que je \ous ferais injure si j'évitais de vous parler du sujet qui est présent à l'esprit de tous... Messieurs, il nous conviendrait mal de nous placer au-dessus de nos concitoyens et de nous représenter comme de plus fidèles sujets de Sa Majesté que d'autres. Toutefois, nous le dirons en toute humilité , regardant l'autorité humaine comme émanant de celle de Dieu même, il est cer»

tain que plus que personne nous aimons et nous respectons celle qui nous gouverne, et que nous serions prêts à donner noire vie pour défendre ses droits. Au surplus, les faits parlent suffisamment et jen'ai rien à y ajouter. Dans toutesles possessions britanniques se rencontrent des juges, des magistrats, des officiers et des soldats catholiques ; il n'est pas d'emplois publics dont ils ne s'acquittent partout honorablement. Or, parmi tous ces catholiques, en est-il un seul qui, dès l'enfance, n'ait appris que son devoir élait de donner sa vie pour son pays et pour l'autorité qui le gouverne. En vérité, messieurs, c'est une insulte, une insolence gratuite que d'en faire seulement une question. Un catholique ainsi interrogé sur sa fidélité envers sa souveraine et son pays peut en éprouver le même ressentiment que si on lui demandait d'affirmer lavertu de sa mère, desa femme ou de sa soeur! Quel droit a-t-on d'en douter? Nos soldats ne sontils pas morts près des vôtres? Les Irlandais et les Anglais catholiques n'ont-ils pas bravement versé leur sang pour l'honneur de notre patrie commune? Et, n'est-ce point pour un gouvernement souvent ennemi de notre foi, que nous avons ainsi combattu?... L'Église n'a-t-elle pas

mille fois élevé sa voix puissante pour nous recommander la soumission et robèissance civile?... Messieurs, nous qui avons reçu en naissant la foi catholique, nous qui descendons de ceux qui ont souffert pour elle, et qui nous-mêmes n'avons pas toujours été épargnes, nous qui sommes soumis à l'autorité du pape et qui la défendrons jusqu'à la mort, nous déclarons avec la même sincérité que nous sommes décidés à défendre de même, l'autorité souveraine de S. M. la reine. Ce n'est pas de nos rangs que sortiront jamais ceux qui chercheront à amoindrir le prestige de la couronne. Ce n'est pas nous qui apprendrons aux pauvres l'insubordination et la révolte ; mais c'est nous qui la désarmerons, comme par le passé, si jamais d'injustes préjugés les provoquent... Messieurs, nous avons tout à l'heure porté , en l'honneur de la charité qui nous rassemble, la santé du pape Pie IX; maintenant, au nom de notre allégeance civile, levons-nous tous et portons ensemble la santé de la souveraine qui règne sur nous en affirmant devant le pays tout entier que nous sommes prêts à la défendre et à lui prouver notre fidélité en toute occasion et jusqu'à la mort. »

Ceux qui de foutes parts vinrent affirmer les mêmes sentimenis sont trop nombreux pour pouvoir les rappeler ici. Nous dirons seulement que leurs lettres, signées de tous les noms connus et illustres parmi les catholiques, remplirent les colonnes du Times ^ et que chacun vint répéter individuellement ce qui avait été proclamé au nom de tous. Mais un document dont à regret nous ne citons rien, parce qu'il faudrait tout citer, c'est l'admirable pastorale adressée à ses diocésains, le 25 novembre, par Tévêque de Clifton (Mgr Clifford) . Tout ce que nous pouvons en dire, c'est que personne dans cette lutte ne s'est servi d'armes plus incisives et en même temps plus courtoises que lui.

Le moment dont nous parlons était aussi précisément celui, où les dames irlandaises et anglaises préparaient une adresse destinée aux dames de AVesIphalie mises en jugement pour avoir témoigné publiquement leur sympathie et leur dévouement à leur évêque et au clergé catholique persécuté.

Cette adresse, signée de plus de cinq cents noms, fut portée à Munster, le 1'' décembre 1874, par la marquise de Lotiiian et lady Herbert of Lea (bien dignes assurément l'une et l'autre,

par leur zèle infatigable et leur indomptable courage, de servir en celte occasion d'interprètes à celles dont elles étaient les représentantes), nous citerons ici les touchantes et éloquentes paroles qui la terminent, car elles contiennent aussi l'expression du double sentiment qui était alors dans tous les cœurs et sur toutes les lèvres.

« Que le souvenir de nos ancêtres catholiques, nobles dames et amies, vous serve de consolation et d'exemple ! Ils souffrirent les mêmes persécutions, cl furent accusés du même délit que vous. On les appela traîtres et rebelles, parce qu'ils refusaient do se soumettre à des lois qui interdisaient comme un crime la profession de la foi et l'accomplissement des pratiques de l'Église.... Une seule parole d'acquiescement à la suprématie royale, en matière religieuse, eût alors suffi pour les arraclier à la torture et à l'échafaud, mais

cette parole ne fut point dite Us choisirent la

voie par laquelle ont marché les saints, les martyrs, les confessseurs de tous les siècles et de tous les pays, depuis le temps de Daniel jusqu'à celui QÙ vos héroïques prélats acceptent la prison et la ruine plutôt que de se soumettre aux décrets de l'État, là où ils ne le peuvent sans manquer aux

devoirs de leur épiscopat.... Et vous aussi, nobles dames, vous auriez sans doute échappé par le silence à la condamnation de vos juges; mais vous auriez aussi perdu l'occasion de mériter la bénédiction promise à ceux qui souffrent persécution pour la justice. Vous en serez récompensées, croyez-le, même dès ce monde. En tout cas, si l'expression de notre sympathie peut consoler vos cœurs, nous vous l'offrons dans toute l'effusion des nôtres, et nous vous souhaitons ardemment cette liberté religieuse dont nous jouissons dans notre pays, sous le règne de notre bien-aimée reine Victoria, qui, si elle exige de ses sujets catholiques que le « tribut dû à César soit rendu à César, » veut et entend aussi, qu'ils soient entièrement libres de ne donner qu'à Dieu seul « les choses qui sont de Dieu. »

82 M. GUDSTONE

Nous n'ajouleronspas au delà du nécessaire à ces témoignages déjà surabondants des sentiments unanimes des catholiques. Il nous semble d'ailleurs plus intéressant encore de signaler ceux de quelques prolestants qui obéirent en celte circonstance, non point à leur sympathie pour les catholiques, mais aux simples lois de la justice, de la loyauté et du bon sens.

Le plusimporlant de tous est, à nos yeux, celui de sir William Yernon Harcourt, représentant d'Oxford dans la Chambre des communes. Membre du dernier ministère, et fort connu par ses opinions contraires au catholicisme, sir W. Harcourt est aussi très-ardemment opposé aux angli-

cans catholicisants, qu'il a vigoureusement combattus en toute rencontre. Il y a peu de mois entre autres, à propos du ritualisme, il a victorieusement prouvé aux membres de ce parti (chose facile, pensera-t-on, sans doute) que l'Église anglicane, dans toutes ses parties aussi bien que dans son ensemble, est une Église essenliellement et uniquement protestante, entièrement dépendante du Parlement; et que c'est de sa part une insoutenable prétention que celle de chercher ailleurs la source de son autorité spirituelle. Ajoutons que ce système n'a rien qui blesse l'opinion personnelle de sir William Harcourt, et maintenant voyons en quels termes cet impartial témoin s'est exprimé relativement à la brochure de M. Gladstone, en s'adressant tout récemment à ses électeurs :

« Les questions ecclésiastiques abondent en ce moment en Angleterre non moins que sur le continent ; elles nous tombent comme des tuiles sur la tête au milieu d'une tempêle, et on a peine à circuler dans les rues sans danger. Et cependant, de toutes les questions que les hommes politiques puissent avoir à toucher, celles-là sont assurément les plus dangereuses. Elles contiennent une

sorte de dynamite qui éclate au moment où on s'y attend le moins, et lorsque l'on permet à la flamme de se développer, nul ne peut dire où et quand elle s'arrêtera. Nous pensons donc qu'aucun homme sage et pénétré de la responsabilité qu'il assume ne mettra lui-même le feu à une pareille matière, à moins d'y être contraint par une nécessité absolue; et lorsque cette nécessité se produit, il cherchera évidemment à circonscrire le feu, de manière à ce qu'il ne puisse sortir des limites les plus étroites de la politique. Rien n'est plus dangereux que de confondre le terrain prati(iue, qui est celui de l'homme d'État, avec celui des controverses théologiques; mais aucun libéral éclairé n'aura dfr peine à déterminer la route à suivre au milieu de ces difficultés, car, à travers toutes les controverses, deux systèmes fort clairs quoique opposés, régissent les opinions. Le premier est celui des Églises indépendantes de l'État, dans lequel cas on n'a à demander à ceux qui en font partie aucun compte de leurs opinions religieuses. L'autre est celui des Églises dépendantes de l'État, et qui, en acceptant des avantages et des privilèges, sont dès lors obligées d'en accepter aussi les conditions et les lois... Vous pouvez, si

cela vous convient, me demander lequel de ces deux principes je préfère, mais vous ne pouvez nier que ce ne soient des principes reconnus, et je puis affirmer que ce sont ceux que j'ai toujours eus en vue. J*adhère pour ma part au premier, et y adhérant, vous ne pouvez vous attendre à me voir prendre la moindre part à une attaque contre nos concitoyens catholiques. Vous ne pouvez assurément me soupçonner d'aucune sympathie pour leurs opinions ou pour leur système religieux ; mais je ne me reconnais point le droit, comme homme politique, de prendre le rôle de théologien et d'entrer en controverse avec eux. Je n'aperçois pas la moindre nécessité (assurément, en tout cas, aucune nécessité nouvelle), qui justifie une attaque telle que celle qui vient d'avoir lieu, et s'il n'y a point do nécessité, il y a tort et dommage réel. Lorsque nous considérons que les catholiques forment le cinquième de la totalité dos sujets de la reine, nous nous rappellerons les sages paroles de Burke, « qui ignorait, » disait-il, « le moyen de dresser un acte d'accusation contre tout un peuple. » Or les catholiques du Royaume- Uni sont, de nos jours, beaucoup plus nombreux encore qu'ils ne l'étaient au temps de Burke. Je

puis désapprouver leur système religieux, mais il m'est impossible de mettre en accusation une partie si notable de cet empire, il m'est impossible de transformer en une classe suspecte cinq ou six millions de ses habitants! Je le demande encore, quelle nécessité pour un acte semblable? Et s'il n'élait point nécessaire, comment peut-il être justifié? Mais on nous dit qu'il s'est passé quelque chose en 1870 qui a changé la situation. Si cela était, pourquoi n'en a-t-on rien dit jusqu'à présent? Mais le fait est qu'il n'en est rien. Rien n'est changé. Lord Acton qui, là-dessus, en sait autant que nous, l'affirme, et cela nous suffit.

c( S'il y avait le moindre fondement à ce qu'on prétend alléguer aujourd'hui contre les catholiques, alors nous nous trompons depuis un demisiècle, et la politique traditionnelle du parti libéral doit être condamnée comme imprudente et erronée. Alors les lois pénales et toutes les incapacités civiles dont les catholiques étaient frappés, sous prétexte qu'ils élaient de mauvais citoyens, avaient leur raison d'être, et cette politique, que nous avons combattue comme injuste et cruelle, était nécessaire, et par conséquent sage et sensée? Mais c'est précisément cette nécessité qu'ont niée

Burke et Fox, Grenville et Grey, et c'est conlreles mesures auxquelles elle servait d'excuse, qu'ils ont opposé une résistance inébranlable, une résistance à laquelle, pendant de longues années, ils ont sacrifié le pouvoir. Me glorifiant d'être leur disciple et de professer les mômes principes qu'eux, jamais je n'accepterai une doctrine qu'ils abhorraient..... Si vous croyez tout de bon que les catholiques conspirent contre le gouvernement, alors agissez comme vous le faites lorsque, pour la sécurité de l'État, vous déclarez que, dans un lieu donné, les lois ordinaires sont suspendues. Mais si vous n'en croyez rien, dites-moi s'il y a rien au monde de plus puéril et de plus imprudent, à la fois, que de dénoncer ainsi des millions de concitoyens contre lesquels vous n'avez pas plus le droit que vous n'avez l'intention de sévir! » Ces considérations sont, à coup sûr, loyales et sérieuses. Voici maintenant un protestant qui signe Un hérétique, et qui adresse ses réflexions à lord Denbigh, sur un ton moins grave que celui du représentant d'Oxford ; mais qui, cependant, ne laisse pas, à notre avis, les rieurs du côté de M. Gladstone :

« MilorJ

« Après avoir la avec attention les explications fort claires par lesquelles l'archevêque de Westminster démontre un point sur lequel il ne peut exister aucun doute, soit dans l'esprit d'un catholique, soit dans celui d'un protestant, à savoir que : il n'est pas un homme au monde qui puisse promettre une obéissance illimitée, à une autorité humaine quelconque, je commence à m'clonner de ne pas voir les catholiques présenter le point sur lequel on cherche à les attaquer, par son côté pratique. Il s'agit, en effet, de la question suivante : L'allégeance civile des sujets d'un souverain, et par conséquent la paix du monde, est-elle plus menacée par un fiât possible du pape que par la conscience plus oumoins bien dirigée d'un homme d'État ou même d'un simple particulier quelconque? En examinant la chose ainsi, il faut bien reconnaître que, de nos jours, les faits sont tous en faveur du pape. Nous n'avons pas connaissance qu'il ait relevé les sujets d'aucun souverain de leurs serments de fidélité, pas même ceux de Victor-Emmanuel ou ceux de l'empereur Guil-

laume. Tandis que, d'autre part, Victor-Emmanuel a relevé sans scrupule du leur, les sujets du paperoi, et l'empereur Guillaume n'a pas hésité à en faire autant pour les sujets du roi de Hanovre. Et ce ne sont pas les souverains seulement qui ont usurpé ce pouvoir ecclésiastique de la déposition des rois. Lorsque Garibaldi l'exerça, pour dispenser de leur obéissance, les sujets du roi de Naples ; à la seule exception de M. Disraeli, tout le monde en Angleterre (y compris l'archevêque de Canterbury et M. Gladstone lui-même) fut d'accord pour le trouver bon. Nous demanderons ensuite : par qui les Grecs ont-ils été relevés de leur allégeance au sultan, et les habitants du Holslein de leur obéissance vis-à-vis du Danemark? et tant d'autres encore? Il n'est possible, dans aucun de ces cas, de répondre : « C'est le pape. »

« Que le pape ait ou non, en certaines circonstances, le pouvoir qu'on lui attribue, c'est une question qui peut être différemment jugée, selon l'opinion de chacun; mais ce qui est un fait, et ne peut être contesté, c'est : l"* qu'il n'y a pas eu de nos jours un seul exemple de l'exercice de ce pouvoir de la part du pape ; 2° que lorsque ce même pouvoir a été exercé par Garibaldi, cela a été

avec la pleine approbation de M. Gladstone et de beaucoup d'autres. Je suis intimement convaincu, cependant, que ni M. Gladstone ni aucun do ses amis n'ont la pins légère intention de susciter un soulèvement contre la reine Victoria ; mais s'ils s'en avisaient et s'ils réussissaient, je puis leur promettre d'avance les applaudissements de tous les révolutionnaires du monde, auxquels ils ne cesseraient pas d'avoir droit, lors même qu'ils nous apporteraient les trois bienfaits de la Liberté, de l'Égalité, de la Fraternité, sous la forme de la conscription, du déficit financier et de l'état de siège. Je ne suppose pas, milord, que vous abandonnerez à un hérétique le soin de vous défendra sur ce terrain, et que vous ne profilerez pas de la circonstance pour démontrer qu'un pair d'Angleterre peut être catholique cVabord^ sans cesser pour cela d'être ensuite un aussi bon Anglais que ceux qui se vantent un peu légèrement de leur allégeance sans partage.

« J'ai l'honneur d'être votre obéissant serviteur,

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