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28 DEUX INTENDANTS DU CANADA ont aujourd'hui un gouvernement parlementaire sur les rives du Saint-Laurent.
Combien de fois n’a-t-on pas dit que la race anglo-saxonne seule pouvait supporter des institutions libres, que la race française en était incapable ; le Canada donne à ces assertions un éclatant démenti. Il est vrai que nos frères les Canadiens ont été préservés des révolutions et de leurs causes.
Ils ont même les agitations de la liberté sans avoir jusqu’à présent, plus heureux que nous, la crainte d’un bouleversement social. Une des questions qui remuent dans ce moment le parlement canadien ect les esprits, c’est la suppression projetée de l’informe régime féoda: établi au Canada, et dans les discussions on invoque à chaque instant les lettres et les Mémoires des intendants Raudot. Tout le monde, dans l’ancienne Nouvelle-France, connaît le nom de ces deux Bourguignons, dans leur pays natal personne ne sait qu'ils ont existé.
Cette politique généreuse, ou si l'on veut sagement égoïste de l'Angleterre, lui a conservé le Canada et empêche son annexion aux États-Unis ; elle affaiblit même les regrets des Canadiens de n'être plus Français; égaux de leurs conquérants qui les respectent, ils ont une patrie et sont libres sous la loi, ils apprécient et veulent conserver ces biens parce qu'ils en sont dignes. ‘
C’est ce sentiment qui a frappé M. Ampère, le célèbre académicien, dans une excursion qu’il vient de faire en Amérique et dont la relation instructive et spirituelle captive dans ce moment les lecteurs de la Revue des Deux-Mondes.
Ce régime de garanties et de liberté n’a pas été inutile au développement rapide de la race française; les descendants des soixante mille Français conquis par l’armée de Wolfe sont aujourd'hui plus de six cent mille.
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Et cependant le Canada, qui avait vu avec regret les plus riches, les plus distingués de ses enfants partir après la conquête pour ne pas cesser d'être Français, n’a point reçu depuis d'émigrants de la France; c'est que la sécurité, la paix, le travail et l'intelligence ont multiplié les hommes avec les produits et les richesses.
Pour accroître la population, on n’a pas eu besoin de renouveler ce singulier arrêt du conseil de 4670, signé de Colbert, qui assurait une pension aux Canadiens, pères de dix enfants vivants, non prêtres ou religieux, donnait une prime aux garçons et aux filles qui se mariaient à vingt et seize ans ou plus tôt, et condamnait à l'amende le père qui n'avait pas marié ses enfants à cet âge.
Nos frères du Canada ont suivi d'eux-mêmes et mieux que nous le précepte divin : Croissez et multipliez. M. Ampère rappelle ce mot d’un bon Canadien : « Oh! monsieur, nous sommes terribles pour les enfants. »
Le développement intellectuel de cette population n’est pas moins remarquable. Il se forme au Canada des auteurs, des savants, des orateurs, des hommes d’État.
En voyant cette belle population, française par le cœur, qui s'est même sous certains rapports conservée plus française que nous, car il faudrait peut-être aller jusque sur les rives du Saint- Laurent pour retrouver la vieille gaîté française, comment ne pas éprouver des regrets mêlés d'orgueil? |
Mais si nous reportons nos regards autour d'elle, quel sujet d'étonnement et de tristesse pour un cœur français ! La race des conquérants qui n'avait pas un seul des siens au Canada, avant 1759, dépasse aujourd’hui douze cent mille âmes; elle grandit chaque jour avec rapidité.
Les Français du Canada ne se montrent pas cependant infé-
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rieurs aux Anglais, loin de là; chose remarquable, sous un gouverneur anglais, dans un pays libre où les Anglais sont en
majorité, le chef du ministère canadien était dernièrement un rançais.
Mais les flots des émigrants de la métropole anglaise montent sans cesse, enveloppent, pénètrent la race française ; notre langue elle-même s’altère, s’impreigne d’anglicisme, au grand scandale d'un académicien comme M. Ampère, et on sent que les émigrants anglais sont des conquérants pacifiques, il est vrai, mais plus dangereux, du Canada français que l’armée de Wolfe elle-même. Fasse le ciel qu'il n'arrive pas un jour au Canada ce que l’on voit maintenant à la Louisiane, ce dernier et magnifique débris de la grandeur espérée de la France en Amérique vendu aux États-Unis par le premier consul, des Français perdus au milieu de la multitude croissante d'une race rivale, oubliant leur langue, leurs ancêtres et se transformant en Anglo-Saxons.
Les Français, d’ailleurs, restent confinés dans le Bas- Canada, ils ne fondent pas d'établissements au loin dans le désert, ne peuvent se résoud:e à quitter leur clocher, se multiplient sans s'étendre, l'espace leur manquera bientôt ; les Anglais au contraire sondent, défrichent et peuplent le désert, ils disent aussi comme leurs voisins des États-Unis : En avant, en avant! Et, dans un siècle ou deux, ces solitudes immenses, parcourues naguère avec mille dangers par quelques centaines de nos coureurs des bois, seront la patrie de millions d’Anglais fiers de leurs travaux, de leur richesse, de leur nom et de leur langue parlée alors par plus de cent millions d'hommes. Pourquoi donc cette ace anglo-saxoné a-t-elle une telle puissance d'expansion? Pourquoi notre race française si brillante cependant, si forte sur les champs de bataille, est-elle si peu féconde? Grande question!
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L'Amérique, cet immense et merveilleux continent, égalera sans doute un jour et surpassera même en richesse, en population, en influence, notre petite et vieille Europe ; les Américains qui, dans quelques siècles, domineront peut-être le monde, parleront anglais, espagnol, portugais, car la petite nation portugaise a fondé dans le Brésil un vaste empire qui peut devenir aussi peuplé que la moitié de l'Europe; et nous qui avons possédé presque tout le nord de l'Amérique et cette immense vallée du Mississipi, aujourd'hui la plus étendue et la plus fertile partie des États-Unis, nous, la grande nation, qui aurions pu enfanter le peuple le plus puissant de l'Amérique, nous n'avons rien créé, rien qu'un souvenir; conservons-le du moins avec respect.
Mais je m'arrête, Messieurs, il ne faut point d'idées sombres dans ce jour heureux qui nous rassemble.