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Deux jours de condamnation à mort

, Mon.chei'Bavbès, ô le plus généreux des amis et le meilleur des hommes ! te voilà donc replongé dans les cachots,, au nom de cette m.ême. République ; que servirent toujours si vaillacnment ton âme altérée de justice-.et Ion indomptable esprit! Hélas! en songeant à ce qpe tu: vas,soulTi'ir.encore après avoir déjà tant souffert, quelrépu-r blicain, digne de ce, nom, ne se sentirait le cœur plein de sanglots?

Je ne veux point parler ici de la cour de Bourges : elle t’a condamné pour la journée de mai; aux yeux de tous les royalistes, ton crime clest ta vie. entière.

Parce que tu as marché d’un air méprisant devant leurs idoles de.boue.et leurs oracles menteurs ; parce que, dans ton spiritualisme généreux, tu n’as point pensé, à l’exemple d’un sombre pbllosojrhe, que ces millions d’êtres humains dussent être sacrifiés à la prospérité de quelques-uns, comme des millions de glands le sont à la beauté des grands chênes; parce que, avec Pascal, disant:

« L’humanité est un homme qui vit toujours et qui apprend sans cesse, 1) tu as admis le dogme de la solidarité des existences et des races; parce que, attribuant à la vérité seulement et à la justice le don d’immortalité, tu as cru, d’une foi fervente et sublime, à l’instabilllé des.choses injustes et à la possibilité de bannir l’ignorance, de détrôner le mensonge, de détruire la misère, de vaincre le'mal; parce qu’au Peuple, que tu aimes et pour qui tu demandes une place au bonheur ainsi qu’au soleil, tu as offert en holocauste, tout ; ta jeunesse, ta fortune, ta liberté, ta vie, et que, chrétien au miliec; d’une société restée païenne, tu. t’es montré le plus pieux disciple de .Jésus, notre maître... ils t’ont maudit, ils t’ont frappé.

Mais, grâce au. ciel, les hommes prédestinés apportent, en nais- .sant ce qui est nécessaire à l’accomplissement de leur mission. Dieu, quLt’o assignéde rôle sacré du dévouement, t’a donné la force, la sérénité et la constance. Il a mis en toi le principe d’dn enthousiasme . dojit il n’appartenait pas à nos ennemis de glacer les joies suprêmes.

T’émouvoir en le calomniant, t’humilier en l’infligeant la peine des voleurs et des assassins, t'irriter ou même t’attrister en mettant contre toi de leur parti le garde-chiourme et le bourreau, voilà ce qui est au-dessus.de leur pouvoir. Sous leur domination, combien n’es-tu pas plus,puissant qu’eus, toi qu’ils pourraient tuer, mais non troubler!

Lorsqu’au mois de juin i85g l’on te traîna devant la cour des pairs, ton attitude était'bien celle que tu viens de garder devant la haute cour! A l’homme qui l’interrogeait tu répondis : o Quand rin&n est vaincu, quand le sort de la guerre l’a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne songe point à se défendre, il n’a pas recours à des paroles vaines : il se résigne, il donne sa tête à scalper. « Et, le lendemain, M. Pasquier n’ayant pas rougi de dire que tu avais eu raison de te comparer à un sauvage, tu repris : n Le sauvage impitoyable n’est pas celui qui donne sa tête à scalper, mais ■celui.qui scalpe. »

Le i5 juillet, vers le milieu du jour, on vit arriver sur la place Vendôme, se dirigeant vers la Chancellerie, près de trois mille étudiants. Ils s’avancaient d’un pas grave, en silence, la tête nue, dans l’ordre lugubre et avec le recueillement qui préside à la solennité des funérailles. C’était pour toi qu’ils venaient, mon cher Barbés, -car on t’avait condamné à mort. Non, non, jamais consternation ne lut semblable à celle dont Paris, ce joür-là, fournit le spectacle. Les ateliers furent abandonnés, les barrières devinrent désertes, les places pub’iiques et les rues se remplirent de silence ; le Peuple était tombé dans une amère tristesse !

Toi, cependant, à la veille de monter sur l’échafaud, lu étais tout -entier, parla pensée, à tes amis, à Ion parti, à la France, et tu écrivais à Godefroy Cavaignac cette lettre que j’ai retrouvée entre les .mains d’un des nôtres et qu’il m'est impossible de ne pas transcrire ;

a Mon cher Godefroy,

a Je ne veux point laisser passer ces moments suprêmes sans « m’acquitter d’un devoir envers vous; car, grâce au système de di- « vision adopté par nos ennemis, peut-être ne savez-vous pas com- * bien j’honore votre dévouement. Vous pouvez en croire la parole a d’un homme qui va mourir pour la cause dontvous êtes comme e lui le soldat. J’ai toujours professé pour vous le plus grand respect t et la plus vive amitié; je puis même dire que j’ai ressenti pour « votre caractère une de ces sympathies spontanées qui font aimer

B sans connaître. Conservez donc, je vous en prie, quelque altaclie- 0 ment pour ma mémoire! Bientôt, sans cloute, les obstacles qui « s’opposent à la marche de noire chère France vers le hutsouve- 0 rain assigné à sa nationalité disparaîtront, et le jour de larégéné- 0 ration liiira pour elle. Puissiez-vous être un de ceux qui dirigeront « ses destinées futures! »

Ainsi, tandis qu’à cent pas de la prison, des mains sanglantes clouaient l’éc’uafaïul où tu étais attendu, c’était vers la France libre, régénérée et glorieuse, que montait ton âme immortelle! Mais, comme il le restait encore de nobles exemples à donner sur la terre, et que le Peuple n’avait pas encore suffisamment sans doute bénéficié de tes douleurs, la mort ne voulut pas de toi; une commutation de peine fut accordée à Paris en deuil : les cachots de la monarchie te gardèrent, et, depuis, dans ce même palais du Luxembourg où l’on t’avait jugé et d’où la Providence vengeresse venait de chasser tes juges, il nous fut donné, à Albert et à moi, de te voir revenir, la figure altérée par dix années de soulfrance, mais le front rayonnant, l’œil plein de llamme, aux acclamations du Peuple vainqueur,

Il luira de nouveau, le soleil de ces grandes journées I

Va, laisse nos ennemis traiter de démence ta magnanime sagesse. L’injustice, l’oppression, le mensonge, le mal, voilà la folie! Et ils'l’auraient compris déjà, si le propre de la folie n’était pas de s’ignorer. Car enfin, quelle misère est comparable àlavôire, malheureuxqui avez pour vous une armée et contre vous votre conscience? Est-ce qu’en effet les soulèvements possibles de la misère ne les tiennent pas dans une perpétuelle anxiété? Est ce que, parmi les fantômes . évoqués par leur épouvante, il n’y en a pas un qu’ils entrevoient toujours, toujours, toujours, cherchant du pain et ne trouvant qu’un fusil? Est-ce que — demain, — ce mot de nos espérances, n’est pasle mot de leurs terreurs? C’est bien en vain qu’ils essaieraient do s’étourdir au bruit de leurs fanfares; il faut qu’ils écoutent avec arwgoissc le silence des complots ! C’est bien en vain qu’ils s’étudieraient à se faire un rempart de leur propre agitation, semblables à ces animaux qui, menacés, font autour d’eux de la poussière et s’y cachent: l’inapaisable sentiment du péril est un supplice qui ne se supporte pas.

A l’exaltation de leurs colères je mesure leur détresse, et par le nombre des baïonnettes dont ils s’entourent je compte leurs tourments! Oh! oui, insensés mille fois, ces hommes qui ne peuvent

même pas., cornme les convives fie la. citadelle de Thèbes, se co.uronnerde fleurs, parce quai n’y a plus à leur portée que des cou-r fonnes ramassées dans la guerre civile, et que, s’ils venaient à se les poser sur,la tête, lé sang leur coulerait sur le visage ! Insensés mille fois, ces nommes qui,,avec un désespoir farouche, combattent le triomphe d’une doctrine qui les condamnerait... ^à être heureux ! Barbés, Albert, vos persécuteurs sont vos vengeurs !

Quant aux idées qu’on frappe en vous, l’heure approche qui leur doit livrer l’empire du monde. Elles n’ont'point commencé avec notre siècle, ces idées p.uissantes. Fondées sur la notion de la juslico, qui, par essence, est immuable, elles.spnt contemporaines de l’esprit humain. C’est pourquoi elles ont eu, à toutes les époques de l’histoire, des apôtres, des soida.Is ou des prophètes. Platon, saint Paul, saint G'urvsostôme, saint Basile, Munzer, Cainpanella, Thomas Morns, MoreUy, Jean Jacques Piousseau, les vaincus de Thermidor, et, , au-dessus d’eux tous, le crucifié, ont marqué leur passage à travers les sociétés humaines par une trace ardente, lumineuse (jue rien n’a pu faire disparaître, et qui toujours s’est retrouvée sous les cadavres des victimes dont on a jonché le.s roules de riuimanité en marche.

Mais ce qui distingue de ceux qui l’ont précédé le siècle où nous sommes, ce qui constitue son originalité historique, c’est le caractère de force et de généralité qu’ont revêtu des doctrines qui, jusqu’ici, n’avaient été soutenues que par des penseurs solitaires, de mélancoliques philosophes, des tribuns méconnus, ou des sectes rapidement étouffées, comme le fut celle des preniiérs chrétiens, c’est-à-dire des seuls vrais chrétiens. Le penseur, le philosophe, le tribun par qui a été reprise l’impérissable tradition de l’égaiilé l'raterneîie, s’appelle aujourd'hui en France le Peuple. Or, pour le contenir, leurs cachots sont trop petits. îNous vaincrons.

O mon cher Barbés, si tu savais combien l’aU'ection que je t’ai vouée me rend celle certitude plus précieuse encore et plus douce 1 Je n’ignora pas que la foi, professée dans ton sublime discours devant le tribunal de Bourges, est pour toi la source d’ineffables consolations; que c’est là ce qui t’élève si fort au-dessus de la plupart des homihes; que c’est là ce qui te rentrinviiicible à la souiïrance. Car Dieu te fit de la nature des héros, de la nature des martyrs, et je connais ton cœur.

Londres, 7 avril ISi?-

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