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Dans ce siècle où l’humanité est en quête de sa religion futurej c’est peut-être un devoir pour chaque homme de venir répéter à tous ce qu’il a eu occasion de penser sur cetimporlant sujet. Or, il ' m’est arrivé une fois dans ma vie de passer deux jours avec un ai’rêt de mori signifié. Toute âme, en pareille occurrence, refait, pour son usage particulier, le fameux monologue d’Hamlet : être ou n’être pas. Telle est bien, en effet, la question du moment. J’ai donc fait mon monologue aussi... mal?... je ne sais. Mais pour que ceux qui me liront n’ignorent rien de sa valeur, il convient, je crois, de mettre ici un récit complet de ces deux journées.
C’était le 12 juillet iSôg. La cour des Pairs, après quatre jours de délibération, venait de nous envoyer son arrêt. Suivant l’usage, c’était le greffier en chef qui nous l’avait apporté, et l’honorable M. Cauchy crut devoir ajouter à son message une petite réclame en faveur de la religion... catholique, apostolique et romaine. Ce ' discours fut interrompu par moi trois fois : — la première, pour m’informer du sort de mon bon et héroïque ami, Martin Bernard;— la seconde, en demandant des nouvelles do l’infortuné Mialon, de Delsade et de mes autres co-accusésla troisième (lorsque, rassuré sur le sort de tous, je pus mieux prêter attention aux paroles de M. Cauchy), en lui l'épondant que j’avais, en effet, une religion, que je croyais en Dieu, mais que ce n’était pas une raison pour que j’eusse quoi que ce soit à faire des exhortations d’un prêtre; qu’il voulût donc aller dire à ses'maîtres que j’étais prêt à mourir, et que je leur souhaitais d’avoir, à leur heure dernière, l’âme aussi tranquille que l’était la mienne en ce moment.
Laissé seul, c’est-à-dire avec le directeur de la prison et les surveillants et sergents de ville, qui me gardaient à vue, j’eus d’abord à subir une nouvelle perquisition de pied en cap. On m’enleva mes boucles de pantalon et de gilet, et Ton me prit, pour les déposer au greffe, une bague et deux ou trois objets insignifiants, que le directeur, par parenthèse, s’étonna de trouver sur ma personne.
car j’avais été, de son suj fouille déjà'bién des fois. La bague m’avait été envoyée, dans les derniers temps, par ma sœur, et je priai qu’on la lui remît de ma part, après l’exécution.— Cette fouille faite, le directeur sortit, et me rappelant, ^ car je m’étais fait raconter souvent, depuis mon arrestation, comment les choses se passaient pour les condamnés à mort,—me rappelant que l’on allait me mettre la camisole de force, et que j’aurais bientôt les bras liés, je me dis que c’était le cas de fumer une dernière pipe auparavant. Je chargeai donc ma pipe, et je me mis à fumer, en me promenant de long en large dans ma chambre. Pendant ce temps, mes gardiens, qui, à cause de notre longue cohabilalicn forcée, avaient pris, je crois bien, un certain attachement pour moi, ni’adressaient leurs compliments de condoléance, disant qu’ils étaient bien fâchés de cela, et qu’ils ne l’auraient jamais cru..., etc. Moi, je leur répondais que j’èn avais été toujours sûr, au contraire, et qu'aussi ils devaient voir que cela m’émouvait peu. Et vraiment, je n’éprouvais d’autre sensation, eh ce moment, qu’une légère surexcitation d’énergie, et comme une pointe d’orgueil de voir que j’étais appelé à donner mon sang pour ma cause.
Cependant, il était à peu près neuf heures du soir lorsqu’on était venu nous lire l’arrêt. Depuis, une demi-heure environ s’était écoulée dans ces causeries diverses; et, voyant qu’il se faisait tard, je pris le parti d’aller me coucher. Je croyais bien dormir; mais j’étais à peine dans mon lit que ma porte s’ouvrit de nouveau, et, cette fois, c’était pour la camisole. Un des gardiens qui entraient la tenait cachée derrière son dos, comme s’il eût désiré m’en dérober la vue; mais j’en voyais pendre un bout de corde, et je compris, comme on dit vulgairement, l’allusion. Puisqu’il fallait en passer parla, je me levai aussitôt que le gardien-chef m’en pria, faisant observer seulement que, si on ne prenait cette précaution envers les condamnés que pour les empêcher d’attenter à leur vie, on pouvait s’eû dispenser pour moi, car je n’avais nul désir d’épargner à ceux qui m’avaient condamné la peine de me faire tuer euxmêmes. Mais la camisole de force rentre indispensablement, à ce qu’il parait, dans les revenants-bons d’une condamnation à mort. Les gardiens arguèrent de leurs ordres, de ceux que leur directeur avait reçus, et, bref, j’allai avec eux près de la lampe pour qu’ils y vissent mieux à ina toilette. Le vêtement en question est, comme on sait, une grosse veste de forte toile, s’ouvrant au rebours des autres habits, c’est-à-diré ayant sa fente à l’endroit du dos, et
pourvue dè longues manches élroiles qui dépassent un peu le bout des mains. L’ouverture de derrière se ferme avec des courroies à boucles, et les manches ont, à leur extrémité, quelques-uns de ces trous dits, en termes de couture, des œillets, dans lesquels joue une corde qu’il suffit de tirer pour clore le bout de la manche comme un sac. Ceci fait, on vous lie les deux bras l’un sur l’autre, et on vous tourne et retourne les cordes autour du corps, jusqu’à ce qu’on vienne, après les avoir fait passer sous les épaules, les nouer définitivement entre les omoplates. Ainsi accommodé, unliommepeut tout juste mouvoir ses jambes. Mais ce qui est surtout désagréable, c’est qu’on ne peut pas trouver une position tolérable pour dormir. Si vous vous couchez sur le côté, le poids du corps sur les bras vous donne bientôt des crampes; et, si c’est sur le dos, le nœud de la corde au milieu des épaules et les boucles des courroies vous entrent dans la chair. Faute de mieux, je m’établis dans cette dernière position; mais la douleur était trop forte, je ne pus pas m’assoupir; et, a])rès un ou deux essais infructueux, je me dis qu’au fait le sommeil avait toujours passé pour une sorte de mort anticipée, et que, puisque je n’avais plus que quelques heures à vivre, il valait autant les employer a mettre mes idées en ordre.
Or, sauf un ancien temps fort court où, dans mes réactions d’écolicr contre le jésuitisme de la restauration, j’en étais venu à confondre Dieu avec les misérables choses que nous prêchaient les j)rêtres, et à détester, par conséquent à nier son existence par rapport aux mauvaises passions que lui prêtaient ses soi-disant ministres, j’avais eu toujours une foi certaine. Ainsi que cela est arrivé à beaucoup d’autres individus de notre époque, c’était Rousseau qui me l’avait donnée. Plus tard, elle s’était fortifiée au contact du spiritualisme des vrais grands hommes de notre Révolution. Et comment, en effet, être démocrate et ne pas partager la croyance qui avait inspiré à ses serviteurs tant d’actes de dévouement sublime? la croyance que le plus illustre de ses confesseurs, notre grand et incorruptible membre du Comité de salut public, traduisait, en la décrétant, par ce noble idéal de politique pratique : «Nous voulons absoudre la Providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que cetté 'Ffance, jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant’îa'gloire de tous les pays libres qui ont existé, devienne le modèle' des nations, l’eli'roi des oppresseurs, la consolation des opprimés, l’orneme'nt dé l’univers; et que, scellant enfin notre ouvrage dé notre sang, nous puissions voir au moins l’aurore de la
félicité universelle ! » —^^Je croyais donc, d’une foi profonde, à l’existence de Dieu et à l’inimortalité de Tâme. Mais où, corarpent. Dieu réndait-il sa justice ?. Dans quel lieu subissait-on les effe^ du dogpae fondamental des récompenses et des peines ? Où notre âjne immortelle allait-elle, en un mot, après la mort? C’étaient là des questions dont mes maîtres ne m’avaient pas appris la solution, et, sans leur solution, pourtant, il n’est pas, à vrai dire, de religion. Aussi, pour mon esprit qui cbercbait, avait-ce été comme une révélation, un jour, de lire dans Y Encyclopédie nouvelle le magnifique article Ciel, de Jean Reynaud. Sans parler des raisons péremptoires par lesquelles il détruit en passant l’enfer et le ciel des catholiques, sa capitale idée de faire découler de la loi du progrès Ja série infinie de nos vies, progressant continuellement et sans cesse dans les mondes, gravitant eux-mêmes de plus en plus près vers Dieu, me parut satisfaire à la fois toutes nos aspirations multiples. Sens moral, imagination, désirs, tout n’y trouve-t-il pas, en effet, sa place? Cependant emporté, lorsque je la lus, — c’était vers la fin de 1867, je crois, — par les préoccupations d’un républicanisme actif, j’en méditai peu les détails, et ne fis que la déposer, en quelque sorte, brute dans mon sein; mais depuis que, ramassé blessé dans la rue, jTiabitais, avec l’écbafaud en perspective, dans une chambre de prison, je l’avais retirée de la place où je la gardais eri réserve, et l’avais approchée souvent de la pierre de touche de mes autres 'principes, comme une dernière richesse dont il m’importait de connaître enfin toute la valeur. Et c’est elle qui vint naturellement se présenter àmoi, en ce moment où je veillais, butin déjà lié pour le bourreau, la solennelle veille de la mort. — Et, que l’éloquent encyclopédiste me pardonne si je changeai en un plomb vil, pour les besoins du moment, l’or pur de sa haute métaphysique; mais voici comment, après m’être confirmé par quelques raisonnements préliminaires ma croyance à l’immortalité de l’âme, il ine sembla voir se dérouler celte sublime échelle de Jacob, dont un bout s’appuie sur la terre pour monter, sans finir jamais, d’astre eq. astre et de sphère en sphère.
La terre, cette petite planète où je venais de passer trente ans, me parut un des lieux innombrables, sans aucun doute, dans Téspace où l’homme, c’est-à-dire, pour employer une appellation moins limitée, la créature sensation-sentiment-connaissance, - hit sa première étape dans la vie. Ici, comme sur tous les autres globes analogues à ce premier échelon ou rez-de-chaussée du monde, il
Gommende à mériter devant Dieu, el, iorsquè ce 25l‘énomène que nous appelons la înorf s’accomplit, il va, emporté par l’attractitm do progrès, renaître, avec un épanouissement de son être, dans un astre supérieur. Cependant, comme au lieu d’avoir également mérité tous devant Dieu, plusieurs, au contraire, ont transgressé ses lois, il s’ensuit que cet astre où vont habiter les bons a nécessairement son corrélatif dans un autre astre où sont entraînés les méchants. Et comme le dogme de la solidarité me parut vouloir m’arrêter ici et protester contre cctle séparation, je résolus de suite l’objection en me figurant les deux astres comme ayant entre eux des relations, pour ainsi parlei’, matérielles et sensibles é l’œil ; relations dont nous, habitants d’un étage inférieur du monde, ne pouvons pas pluè nous faire une idée précise, que nos ancêtres d’il y a seulement quelques centaines d’années n’auraient pu comprendre qu’il fût si aisé decommuniqueravec lespointsdeceglobe-ci que ncus nommons les Antipodes. D’ailleurs, ajoutai-je, il part de toutes les autres îles de funii ers des légions d’êtres semlilables à nous, et comme nous devons les retrouver de plus en idiis réunis à nous, à chacun des degrés' supérieurs de la vie que la mort nous fera franchir, le principe de la solidarité, bien loin de subir nulle infraction, ira, au contraire, agrandissant son cercle à chaque ascension, comme ■ nos facullés et notrivamour. Ce à quoi nous avons droit, me dis-jo, poifr lue mieux rendre compte de mon idée, c’est à être punis ou récompensés suivant nos œuvres, et, en même temps, à un progrès indéfini : or Dieu ne peut pas manquer de moyens pour traiter les méchants différemment des bons et les forcér à progresser par les effets de leur punition môme. Citoyens de l'univers, dans le vrai sens du mot,noussommcsparlisdela croyanceàlasolidaritédela famille ou delà caste, traversant celles delà solidarité desnations et de l’humanité terrestre, pour en arriver enfin à la pratiquedu dogme de lasolidarité dcl’hiimanilé universelle. Progresser sans cesse, et nous approcher, à cha,que promotion conférée par la mort, de Dieu, qui est tout entier, il est vrai, sur ce globe comme partout, mais qui peut être compris Cependant comme se révélant d’une manière de plus en plus apparente dans d’autres sphères, de même qu’au point de vue des dons de la nature, il se manifeste jilus confortablement, sil’on peut ainsi dire, d'ans nos climats tempérés du midi que dans les infécondes régions du pô]e, telle est noire loi. Et n’arriver cependant jamais à lui, ne le voir jamais face à face, pour me senir de cette locution biblique ; en demeurer, au contraire, toujours séparés par l’infime
distance de là substance finie à l’infini, telle est la condition de notre être :loi et condition sublimes, vraiment dignes d’être imposées par le maître souverain du monde à la créature qu’il a choisie entre toutes pour glorifier sa puissance!
Cependant, tandis que remontant ainsi la série de mes contemplations, je demeurais immobile dans mon lit, le temps avait marché. Nous n’étions plus qu’à une petite distance du jour, et l’un de mes gardiens ayant jeté un coup d’œil sur la fenêtre, où apparaissait une légère lueur blanchâtre, et un autre surmon visage paisible comme dans le sommeil, laissa échapper un soupir et dit à son camarade : « Ce .pauvre malheureux! il dort! 11 aurait mieux valu pour lui que la balle qui l’a frappé à la tête l’eût tué ! » — Ces mots, prononcés du ton d’une commisération profonde, me rappelèrent aux cirqonstances de ma position physique. Or, une fois dans mon enfance, il m’était arrivé, dans ma petite ville de province, de faire, avec quelques camarades de pension, la partie d’assister à une exécution. En "ce lemps-là, les condamnés étaient menés au supplice avec un solennel appareil, — en plein midi, — toutes les cloches de la ville sonnant en lugubres volées l'agonie, — et-la confrérie des pénitents marchant comme de pâles fantômes le long du cortège. Long aussi était le chemin à parcourir entre la prison et l’échafaud. Nous allâmes nous placer sur le passage, armés de toute notre palpitante curiosité d’enfants. Mais lorsque j’aperçus le livide aspect du patient, que deux hommes soutenaient, haletant la mort entre leurs bras, les traits ’nérissés par la terreur, et tout ce hideux ensemble d’yeux égarés dans leurs orbites, de bouche enlr’ouverte comme pour crier, de membres se raidissant dans leur faiblesse, je fus saisi d’un mouvement d’horreur, et oubliant dans mon effroi mes projets et les railleries futures de mes amis, je m’enfuis. G’est le souvenir de cet homme que la phrase de pitié du gardien évoqua soudain dans ma mémoire. Et, par une assez naturelle association d’idées, jé songea] aussi à une note insérée par les auteurs de VUistoirc parlementaire (Roux et Bûchez), au bas des paroles prononcées par le docteur GuiUotin, à propos de sa fameuse machine. Cette note dit qu’il n’est pas certain que la décollation soit un supplice aussi peu douloureux que le suppose l’inventeur de l’instrument, et elle cite des exemples qui s ..mbleraient démontrer que le sentiment et même la connaissance peuvent subsister quelques instants encore après que la tète a été coupée. Bénéfice de la bonté divine! Ces idées qui, en d’autres moments, m’auraient fait tressaillir peut-être.
passèrent.sur mon âine sans l’émouvoir. Bientôt même, réagissant .du haut,de mes convictions contre le désir exprimé par le gardien : «Non ! non ! me dis-je. Cette mort-ci sera plus utilé.pour maicause, donc elle est préférable. » Et rappelant à ma pensée toutes les magnificences du monde supérieur que j’entrevoyais tout à l’heure, j’essayai de.remonter dans ces régions heureuses. Maisle jour était proche, trois heures du matin venaient de sonner. .Une idée déjà apparue la veillé se présenta de nouveau à mon esprit. Qui pouvait m’assurer qu’on ne m’enverrait pas, avec le lever du soleil, le bourreau ? Car enfin, on me faisait l’honneur, je pense, d’être sûr que je ne demanderais pas grâce ! Et, puisque l’arrêt qui me frappait était exécutoire sans sursis, pourquoi n’userait-on pas de ce droit d’exécution immédiate, pour prévenir toute possibilité de rassemblement public, de même qu’on avait tant hâté, par une politique facile à comprendre, les préliminaires mêmes du procès? Et voyant que, dans ce cas, il me restait bien peu de temps à moi, je me mis à faire mes adieux à toutes mes affections terrestres : ina patrie, ma sœur, mon frère et tous mes amis:divers ; j’envoyai du fond de mon cœur un embrassement à chacun d’eux. La France, surtout, c’est la France sur qui mon âme resta le plus longtemps étreinte. Je lui disais dans mon transport d’amour que, bientôt sans doute, les obstacles opposés à sa marche disparaîtraient, qu’elle reviendrait le grand peuple, le peuple de l’Egalité, la nation libératrice du • genre humain, mais que, quand ce grand jour adviendrait, je ne pourrais point, moi, me lever pour la sainte cause. D’elle, je me relevai vers Dieu ; et comme je lui rendais grâces pour ces quatre grands bonheurs.d’avoir été, danscetle première période de ma vie, Français, républicain, .aimé des bons, proscrit par les méchants,— j’entendis un grand bruit d’hommes et de chevaux dans la prison. En même temps le jour commençait â se faire à ma fenêtre. G’était l’heure... et !’,homme aussi... je le crus. J’attendis un instant sa visite, écoutant le .bruit des pas qui approchaient. Lorsqu’ils retentirent, devant ma porte : « Saint-Just, m’écriai-je, dans un muet élan d’indicibleferveur,Robespierre, Couthon, Babœuf, etvous aussi, mon père, ma mère qui m’avez porté dans vos entrailles, prie/, pour moi; voici mon jour de gloire qui vient!» -rrMais ce jour de gloire n’arriva pas..GLétaitla garde seulement etla sentinelle qu’on relevait.
Lorsque la prison fut rentrée dans son silence accoutumé, un de 'mes gardiens, se.rappelant.que chaquematin je fumais aussitôt après mon réveil, vint m’offrir ses secours pour remplacer mes .mains
liées. J’àcceplai;etgrâcéàlni,Iedémocratîqueinstruinoflt,j^lacé-tout allumé dans;ma boucbfe, lança bientôt dans l’aîf ses épaisses fuméék
Alibaud aussi a fumé dans" cette même chambre et^dâns des Conditions semblables, me dit un: autre gardien ; et une fois la conversation misé sur ce sujet,’ elle se prolongea pendant longtemps, la cordiale doucé&r de cet énergique jeune hoinme elle câline stoïque avec lequel il attendait soü suppliceàÿant laissé de nombreux souvenirs et üné impression profonde dans l’esprit dé tous ceux qui ■l’avaient vu de près au Luxembourg.
A huit heures, le directeur vint dans ma chambre. Sa visite avait pour but, premièrement .de me faire délier les bras, et, en même temps, dit-il, de m’apprendre que M. Montés, l’aumônier des prisons; s’était déjà préseüté deux fois pour me voir.’ flccouvrer la liberté de mes membres’était un bonheur dont je ne croyais plus jouir dans cette vie. Ce premier épisode de la visite me fit donc l’effet d’un véritable ^plaisir: inespéré. Quant à la demande de M. Montès,'je répondis au directeur qu’il avait entendu la veille ma déclaration dé foi devant M. Cauchy, et que je lé priais, par conséquent, de dire à l’abbé que je'n’avais: aucunement-hesoin de ses services. O J’ai remarqué en effet vos paroles et j’en ai dit moi-même quelque chose à M. Montés, répondit’lé directeur, mais il persiste à vouloir vous voir; et comme il a ie droit de communiquer avec un condamné dans vôtre position, je crains'fôrt de né pouvoir pas rempêcher d’en faire à sa volonté. Toufce que je puis vous promètire,c’est dé lui exprimer votre Yefus et darisister pour qu’il ne vienne pas. D'Etil se retira après m’avoir accordé la permission de faire apporter, comme jele'lui'demandais, de quoi dîner ce dernier jour avec les quatre gardiens spécialement attachés à mon service.
A cette heure; j’étais sûr d’avoir au moins une journéè à moi; et, comme tout est relatif en ce monde, il me sembla, ' après avoir compté par minutés lé matin, que j’étais de nouveau riche de temps. Je me mis à le passer paisiblement, fumant de temps à aulre une pipe et relisant les poésies de lord Byron. Une chose seulement me tourmentait, c’était l’état de ma pauvre sœur. J'avais recommandé aux deux derniers aipis avec qüi j’avais pu communiquer librement, aux citoyens Emmanuel Arago etDupont, de veillerà lui cacher ma condamnation jusqu’à Ce’que tout Tût terminé; mais n’élaitril pas à craindre qu'ils n’eussent pu y i'éusâr? ’ .
A part Ces pensées, les autres incidents de là journéese bornèrent -à cecii - ' ; . '
Vers midi, je.yis entrer dans le çréau qui s’étendait spus rna fenêtre, ^quelques-uns de m.es co-ac,çusés, parmi lesquels je remarquai le malheure|ux Mialon et. le brave petit Martin: Noël. Mialon avait l’air fort triste; et, à.p.eine entré, il alla s’isoler dans un coin. Martin Noël, lui, paraissait c,onserver toute sa vivacité d’humeur d’Antrépicle gamin de Paris. .Quand jl m’aperçut.derrière mes barreaux;
« Cinq ans! me cria-Uil d’un, ton fort indifférent sur son sort; M. Barbés, ils m’ont condamné à cinq ans ! le savez-vous ? » Je lui lis signe que oui, etporlai ensuite la main à mon cou, pour lui désigner le genre de peine qui m’était dévolu à rnoi. Le brave jeune homme resta un moment, comme s’il ne me croyait pas ; mais, voyant ep|i.n sur mon buste la camisole de force que.je lui.montrais pour preuve : « Mon Dieu! s’écria-t-il, moi qui étais,sj content, parce qu’on m’avait dit que vous n’étiez condamné qu’à la déportation ! » Et, quittant le jeu qu’il avait commencé, il alla se jeter sur un banc, la tête enfoncée dans ses deux mains.
Quand ,c,e loyal enfant et les autres prisonniers de sa iortic.eurent été ramenés dans leurs çhambrçs, ce fut à mon tour d’aller, aussi prendre l’air sur le préau. J’y étais à peine que le directeur vint me joindre ;.il avait, ditril, à m’annoncer que M. Montés n’avait pas voulu s’arrêter devant ses objections, et qu’il était en ce moment dans la prison pour me voir. J’avais aperçu M. Montés à la Conciergerie, pendant un de mes précédents emprisonnements ; je savais que c’était un homme âgé, d’apparence respectable; et, désireux de lui épargner tout ce.qui pourrait'le blesser, dans ,i)Qon retard, j’insislâi une, nouvelle fojs auprès du directeur, pour qu’il l’empêchât , d’entrer ; mais, comme je faisais cette prière, je vis déboucher, par le bout opposé de la cour, M. Montés lui-même. Puisqu’il n’y avait pas d’autre moyen, je pris le parti de faire moimême aussi mà commission. Je m’avançai vers lui, et lui dis, avec toute l’hpnnêteté possible, que, dans toute autre. circonstance, je me tiendrais bpnoré de sa visite et que.je causerais volontiers avec lui comme avec le premier galant homme.venu que je rencontrerais daps un sdqn, mais qu,e là. position dans laquelle je me trouvais m’o.bligeait à ménager de mon temps et. à ne l’employer qu’à la. méditation des idées qui pouvaient m’être vraiment utiles. «Mais est-ce que vous, n’êtes pas patbolique ? » interrompit M. Montés. La question fapili|ait ma réponse. «Je suis catholique, lui dis-je, en ce sens que, dgns mon enfance, j,’ai été baptisé et que .j’ai fait rna première communion suivant les rites de cette religicm, mais voilà tout
ce qu’il y a de cômmuri entré elle èt moi. » Et, sans autre pourpar- 1er, nous nous saluâmes réciproquenient là-dessus, M.-Montés murmdrantj'en faisant sa retraite, qu’il'n’eri prierait pas moins Dieu polir moi. Revenu près du directeur, celui-ci me dit en-effet que M. Montés avaitle droit de m’accompagner au supplice et'qu’il le ferait sans doute, ce à quoi je répondis que je n’avais pas plus le pouvoir de l’empêcher que d’empêcher le bourreau lui-même d’y venir.
Après ceci, et un moinent après être remonté dans ma chambre, je fus, demandé au parloir. J’eus peur d’abord, croyant que c’était ma£œur;'mais Dieu m’épargna cette épreuve : c’était Emmanuel Arago. n ne lit qu’entrer et sortir. On avait refusé à Dupont et à lui la faculté de me voir seul à seul, suivant le privilège des avocats, et il venait me dire que, pour ne pas acquiescer à cette infraction du droit de leur ordre dans leurs personnes. Dupont, malgré son grand désir de me voir, ne venait pas, et que lui, Emmanuel Ai ago, se retirait .de suite, puisque nous n’étions pas seuls. «Et du reste, ajouta-t-il en me tendant, pour clore l’entrevue, sa main à travers les barreaux, je dois vous dire aussi que le cœur de tous vos amis est avec vous et qiie vous possédez pareillement l’estime de beaucoup d’autres personnes qui ne vous connaissent que par les circonstances actuelles. »
«Merci ! lui dis-je; vous me donnez là la meilleure des nouvelles que je puisse recevoir en ce moment. «
Peu de temps après son départ, je fus encore appelé au parloir. Cette fois, ce, fut mon frère que j’y trouvai et un de mes cousins, Berlhomien, dont moii cœur inscrit ici le nom, parce qu’il se comporta, pendant tous ces jours, pour moi, comme un autre frère. Cette entrevue est un des plus cruels moments quej’ai jamais passés dans ma vie. J’étais déjà un peu ému, même avant d’entrer dans le parloir, car je sentais que j’allais décidément avoir à faire à la douleur de mon frère ou de ma sœur. Heureusement ce n’était pas elle. Mais mon frère, qui est un des plus énergiques hommes que je connaisse et de ceux qui se doihinent le plus, m’apportait, à causé de cette énergie même, un non moins grand péril.d’émotion. Je songeai qu’arrivant récemment d’un long voyage', la première nouvelle qu’il avaitapprise sur les rives dé'France, à quelques lieues encore en mer, avait été lé coinpte-réndu de mon acte d’accusation. Depuis, il avait pris la posté, torturé par la crainte de ne pas me retrouver vivant son visage portait l’empreinte des plis creusés
dans son aine par chacune de ces incessantes heures d’angoisses.
Cependant il essaya de me rassurer sur le compte de ma sœur. Mais lorsque d’elle nous en arrivâmes à parler de ces deux jeunes créatures que nous nommons lui et moi nos neveux, et pour qui nous avions fait si souvent des projets d’avenir et de tendresse, l’image de la mort, fendue plus saillante par l’opposition de ces deux vies qui commençaient, passa comme un frisson entre nous deux. D’un brusque élan, il me tendit la main et s’enfuit. Et moi, resté seul, je me sentis troublé dans ma chair. Faiblesse humaine ! Hélas ! celui qui fut si fort et si grand, que l’humanité, l’admirant, l’a nommé pendant dix-huit cents ans le Fils de Dieu, ne s’écria-t-il pas, lui aussi, un instant : «Mon père, si c’est possible, détournez de mes lèvres ce.calice ! » Toutefois, puisque j’ai osé faire intervenir ici ce nom sublime, ma volonté, pas plus que la sienne, ne fut ébranlée, et m’assurant bientôt que c’étaient le sang et le corps seul qui avaient tremblé, je traversai la cour avec autant de confiance que jamais en mon âme immortelle, me répétant, pour achever de me relever l’esprit, ces mots de Byron que j’avais notés le matin et que j’ai retenus depuis : « Ils n’échouent jamais ceux qui
tombent pour une sainte cause. ils ne font qu’augmenter les
pensées profondes qui triomphent enfin et conduisent le monde à la liberté!»
J’étais complètement remis quand je rentrai dans ma chambre, et le reste de la soirée fut paisible. Je dînai avec mes gardiens, qui continuaient à me donner, de plus en plus, d’évidentes marques d’intérêt; et plus lard, avant de me coucher, j’échangeai encore quelques paroles avec le directeur. Instruit de la souffrance que les nœuds de la camisole de force m’avaient occasionnée dans la nuit, il ordonna dé ne pas faire tout cet amarrage de cordes pour celleci, et de me lier seulement les bras. « C’est uniquement pour me conformer à la lettre de mes ordres, dit-il; car, avec vous, je vois bien qu’il n’ést pas besoin de précautions. Mais, enfin, ne vous fâchez pas, ajouta-t-il avec un sourire, je vous traite comme j’ai traité Alibaud, et c’a été, comme vous savez, mon meilleur prisonnier et le plus calme. Etàpropos d’Alibaud, reprit-il après une petite pose et avec un second sourire, il faut queje vous montre un billetquimc reste de luh'Vôus verrèz qu’il ne partageait pas votre opinion sur certain sujet. Il a reçu plusieurs fois, même avant sa condamnation, les visites,de l’àbbé Grivel, et ses entretiens lui plaisaient fort. « En inoi-mêmé j’hésitais beaucoup à admettre la vérité de ce fait avancé,
à ce qu’il semblait, pour la circonstance; mais comme,,en somme, il importait peu à mes. convictions religieuses qu’Alibaud eût conféré ou non avec l’abbé Grivel, et que d’autre part la politesse ordinaire défend de dire en face des gens qu’on ne les croit pas : ï. D.âns l’anarcbie d’idées rebgieuses où noos sommes, répondis-je, 2 est rare de rencontrer deux bommes de suite qui voient de même sur ce sujet. Si Àlibaud a trouvé de la consolation ou du plaisir, cdmme vous, dites, dans les visites de M,. Grivel, il a bien fait de les recevoir ; .de même que moi je fais bien de prier les prêtres de me laisser tranquille, puisque leur présence.et leurs propos ne seraient qu’une perte de temps et un cruel ennui pour moi. v ^ Ce furent là les derniers mots que je prononçai pendant cette journée du i,5. juillet jCâg.
En m’étendant, les mains liées, dans mon lit, jp songeais que, cinquante ans juste auparavant, Paris avait senti gronder dans scs entrailles ce grand mouvement de liberté qui devait, le lendemain, prendre'la Bastille et inaugurer dans Tbistoire des opprimés cette nouvelle èré qui aboutira, quoi qu’on fasse, au triomphe definitif des peuples et de l’égalité. Je me représentai cette grande journée, le choc de deux idées qui se rencontraient enfin, la baïonnette an bout du fusil; et de la bouche des hommes du peuple qui tombaient il me sembla entendre sortir ces mêmes mots de lord Byron : « Non ! noa! ils n’échouent jamais ceux qui rneurenf pour une sainte cause. » — Et, si regardant dans l’avenir il m’eût été donné d’y vofr un tragique épisodé fort prochain, j’aurais ju me dire aussi : a Soldat de la démocratie, tu gis aujourd’hui cpipme un,malfaiteur dans ton cachot, et du cœur de ta famille et de tes amis il est monté plus d’un crivers le Seigneur, disant : n Mon Dieu, pourquoi cette affliction? Dans trois, ans, jour pour jour, une autre famille, celle-là même aux intérêts de qui, ta yje est en ce moment livrée, éprouvera une désolation pareille : elle verra, étendu sur un grabat d’auberge, la tète fracassée par un jiavé, uq jeune homme, également à la fleur de l’âge, celui en qui elle avait mis ses plus chères espérances et son orgueil, et, loin de moi la pensée d’insulter au malheur d’un ennemi quelconque, et, parce qù’un caillou rencontré sur. un chemin aura brisé un chaînon de cette hérédité pour l’établissement de laquelle la France ne sait que trpp qu’on n’épargne nul sacrifice, la peur fera tressaillir, comme un édifice qui s’écroule, tous les intérêts monarchiques. Qui doute, au contraire, dans la démocratie, que ton sang versé demain ne soit une
türcG de plus ei cotame une rosée féconde pour la cause? Ah ! c’est que chacun de nous porte en soi la conscience de l’humanité de son épo(Jue, et que roi et peuple, nous comprenons bien qu’impuissante contre le droit la mort détruit, au contraire, avec les hommes, tout ce qui n’a sa raison d’être que dans l’artifice et la ruse. » Voilé ce que j’aurais pu me dire, mais je me contenlaijde dormir. Les liens de la camisole de force relâchés me permettaient, malgré l’empêchement dés bras, do prendre à peu près ma position habituelle pour le sommeil, et je dormis, tout d’un Irait, jusqu’au matin. Il était grand jour lorsque je m’éveillai. Comme la veille, mon même gardioti (Gallet) vint me servir ma pipe tout 'allumée, et le bon jour donné par ses collègues. «Au moins, dit l’un d’eux, nous pouvons être tranquilles pour aujourd’hui; nous sommes sûrs que ce no sera pas de la journée. » Pourquoi, demandai-je? Mais me rappelant que nous étions au dimanche, je compris qu’en cilet le travail du boui rcau devait chômer ce jour-là comme tous les travaux publics.
Depuis la veillé, ou, pour mieux dire, depuis tantôt deux mois, car je puis me rendre la justice dé dire que, dès l’instant de mon arrestation, j’avais toujours parfaitement bien cru (jiie je serais guillotiné, je m’étais-habitué à vivre au joui’ la journée. J’accueillis donc celle annonce d’nn nouVéàu sursis sans aucune émotion intime clairement perçue, et après avoir clos la conversation par un: B Ën 6o cas, ce sera pour demain, » je me mis, saiis, pour ainsi dire, avoir la consciencé de nia pensée, à faire (me scirte de calcul du nombre d’heures ou de journées qito cet usage de ne pas exécuter le dimanche pouvait avoir ajouté à raddilioti générale de là vie de tous les membres de l’humanité jusqu’à nos jours. Je fis làdessus quelquesi’àisonnemeuts, tels que de me demander si c’était une ïrilèrdlctiori d’origine'uniquement cÜ'rétiennè, coinrhe la trêve de'liieu du moyèn-âgc, ou bien si les chrétiens ne l’àvàicnt pas pri'c oii.x-niêhies dans des'instltiitions plu.s 'àhcichnes. Et bref, de quésiibn en question, les rerls'oignemciits IHéforiqu'es ine manquant, car, bien enténdu, je n’avais jamais songé jusqu’à ce jour à les preridfe cô'mthè pouvant y avoir un intérêt pi’écis, je tn’ètaisà peu près pér'du dans ihc's supputations, lorsque le directeur entra.
Ainsi'que là veille, il commença par me faire délier les bras, et, céüé opération téfminée, «je vous avais parlé hier, dit-il, d’utlbilîét d’Alihâhd; tenant à vonS prouver que je ne vous ai pas trompé, ■le'vôiéi. » Et'il me présenta un papier contenant trois lignes d’une
magnifique écriture, que je reconnus de suite pour en avoir vu et possédé, longtemps, une imitation. C’était Lien une autographe d Alibaud. Rien qu’à voir la hardiesse des traits et la ferme expansion des caractères, on sentait que le cœur, pas plus que la main de 1 auteur, ne tremblait quand il les avait tracés. La date était du 10 juillet i8â6, la veille de l'exécution, et le billet disait: «Je remercie 31. Grivel de ses bontés, et je le prie de me laisser faire seul lè voyage à l’échafadd. » Je contemplai un moment cette dernière empreinte d’une main que le froid de la mort allait saisir, et, après avoir écarté des piensées d’un autre genre soulevées par le souvenir de 1 homme, je fis un rapide retour sur la question même du billet; que signifiait-il? A mon aris, qu’Alibaud avait reçu dans M. Grivel 1 homme, et non pas le prêtre; car c’est au dernier moment, ce semble, que ceux qui meurent dans la religion catholique ont surtout besoin de ses ministres, et Alibaud demandait, lui, qu’on le laissât seul pour ce moment. J’étais prêt à dire ces réllexions ; mais, pour ne pas engager une inutile coniroverse, je répétai simplement ma même réponse déjà faite; et, comme les idées s’engendrent par une filiation qui leur est propre, la vue du billet qu’on m’avait montré m ayant fait penser que je ferais bien, puisqu’il me restait encore du temps, de l’employer à écrire à ma famille, je demandai au directeur du papier à lettre pour le faire.
Ce papier venu, j’écrivis àmasœur, à mon frère, âmes deux défenseurs, Emmanuel Arago et Dupont, et à quelques amis (des lettres qu’ils n’ont pas reçues, car je les ai brûlées, le soir, immédiatement après avoir appris que je ne serais pas tué). Ma situation d’esprit était le calme d’une douce résignation. Les idées me venaient abondantes, nombreuses, empreintes d’une sorte de poésie mélancolique, mais non pas triste. Je développai surtout avec chaleur la recommandation de ne pas plaindre mon, sort, mais de considérer, au contraire, que je quittais cette terre dans les conditions les plus favorables possibles : honoré de la couronne du martyre, jeune, me possédant bien tout entier, et n’ayant souffert aucun de ces dépérissements moraux et physiques qui signalent la terminaison de l’existence par les maladies. Les heures s’écoulaient rite: aussi, était-il déjà plus de .midi, et j’étais toujours, si je puis ainsi dire, dans le charme de cette occupation, lorsque je vis entrer, de nouveau, le directeur. Il était suivi d’un monsieur complètement vêtu de noir, et ayant un air avenant et digne. Ce fut ce second pei-sonnage qui prit la parole. «Je suis l’abbé Grivel,» dit-il...
Et comme, à celte annonce, mon visage montra sans doute que je n’étais pas très-satisfait de Ja visite, il fit un geste de la ihain et me présentant un livre et une lettre : » Mais je ne viens pas pour mon compte. Je m’acquitte seulement, en vous remettant ces objets, d’une commission donnée par une dame pieuse. » J’ouvris la lettre et la parcourus du regard. C’était une espèce d’homélie ayant une couleur d’illuminisme. Le ciel et l’enfer y jouaient un très-grand rôle. Mais, comme elle finissait par ces mots un peu plus raisonnables, par l’expression du moins, que tout le reste : « Ne soyez pas de ceux, qui traitent de folie le sublime sacrifice de la croix, » je compris que j’avais là un moyen tout trouvé de faire savoir mon opinion à M. Grivel. Je lus la phrase à haute voix, et, relevant les yeux sur lui, j’y ajoutai ce commentaire ; « Vous pouvez répondre à celte dame que je n’ai jamais songé à traiter de folie l’acte dont elle me parle. Si je croyais que Jésus fût Dieu, comme je ne comprends pas qu’un Dieu puisse ni mourir ni souffrir, je ne saurais, il est vrai, de quel nom qualifier toute cette histoire de la croies. Mais sachant la victime homme comme moi, ma position actuelle, en m’assimilant en quelque sorte à ses souffrances, me fait apprécier, mieux que qui ce soit, les mérites de son dévouement. La conversation devait naturellement se borner là. M. Grivel, dont les traits, je dois le dire, portaient l’expression du plus noble sentiment, se leva, et après m’avoir prié de nouveau de vouloir bien être assuré qu’il n’y avait aucune intention cachée dans sa démarche, il me quitta avec un tact parfait. Je passai encore un moment, après sa sortie, à finir mes dernières lettres, et, quand j’eus tout mis sous bande pour être distribué après ma mort, je me repris, en voyant sur ma table le livre (une sorte de Manuel du chrétien) et la missive de Id dame pieuse, à songer à l’incident de cet envoi. Quelle était cette dame innommée? Où, dans quelle région se rencontrait-il une individualité féminine qui s’intéressât ainsi à moi? C’était, vu la spécialité de l’occupation, quelque vieille fille évidemment ! El s’être servie pour messager ordinaire de M. .Grivel, l’aumônier de la Chambre des Pairs, ceci indiquait, sans y mettre trop d’amour-propre, quelque habitante des aristocratiques parages. Et en cherchant, comme à propos de marques d’intérêt le mouvement naturel est de penser d’abord à ses amis, il me passa une assez facétieuse idée par la tête. Elle-me fit rire, et comme faire rire un condamné à mort n’appartient pas à la piernière idée venue, je dois en faire part au lecteur. Sa donnée originelle est que M. Pasquier possède, dit-on, dans la me d’Anjou,
une scBilr vieille fille ou venre, qui vit sous lé même toit que lui, et qui est, ajonte-t on, trèr-dévote. Or, l’intérèf lèntroignè, dans cës derniers temps, ê ma personne par riiériliér mâle dés Pasquier me parut pouvôir s’être communiqué, à la partie femell'e de la faitïiile, et de là, le frère s’étant occupé de ma destinée lemporelle et de.me caser en ce monde, la sœur’ avait roulu,'pour que rien ne périclitât, prendre soin de mon'soH ultérieur; Amê et corps, à ce -comj)te-là, ce digne couple mettrait sa griffe sur mon être entier, et dans leurs offrandes respectives aux deux majestés qu’ils courtisent, l’une me ferait figurer sur saliste de conversion,- comme l’autre m’avait placé sur lés tables de condamnation. Autreiuent dit,
; suivant le mot vulgaire, l’on m’ayant signé'ma feuille de route, l’autre m’envoyait mon billet de logement, la guillotine restant le point à franchir, bien entendu. Cette idée me parut aSsez drôle, je le répète, et j’en ris malgré.moi, sur l’heure. Mais, comme en fait ma supposition était fausse, car j’ai appris plus tard que madame était le même personnage qu’une dame de je ne sais qirel nom -pélitionnantàloütboutdechamp prèsdes chambres pour des sujets religieux, j’en demande à qui de^droit Irès-bumblenient pardon. D’ailleurs la gaîté produite par cette vision ne dura guère. L’heure de mcs'promenades étant arrivée, je descendis sur la cour. Suivant son halûlude, le directeur vint bientôt lu’y joindre.
Le temps était charge d’électricité, désagréable iin'jîeH pour les nerfs. C’est à cette circonstance que se rapporta la première pai ole qu’il prononça :L’atmosphère est bien lourde, dit-il, il doit y avoir un orage quelque pari, quoiqu’on ne voie pas de nuages sur l’horizon. B Cette assertion me fit un singulier plaisir. Depuis que j’étais sur le preau^ en effet, j’avais remarqué une sorle d’opacité . dans l’air; le soleil me semblait pâle et terni, et comme je n’apercevais pas de nuages cependant et que, d’un autre côté, ce n’était pas la saison des brouillards, je m’interrogeai anxieusement à part moi sur ce phénomène : «Serait-ce donc que j’y vois trouble, me O disaisrje, et mon état dé pondamné à mort a-t-il ainsi modifié B mon organisme? ’lais alore j’ai donc peiir!... » Et, quoique je ne me sentisse- aucun effroi perçu, la peur d’avoir pétir m’avait saisi. Le indt du directeurme t’rra donc de peine. Sans lui répondre autre chose, â mon tour, qu’un lien commun, je tressaillis, dans le fond de mon cœür, de satisfaction. La conversation fut ensuite amenée sur ma.position : « Vous voulez donc vous faite tuer? me dit mon inlerlocuteur. Je ne crains pas la mort plus que vous;
mais, à votre place, précisément parce que vous tenez, tant à votre Caus,e, je clierchcrais à me conserver p.o.ur elle. ? L’histoiite dis précédents, condamnés. à .naort par la, cour: des pairs m’avait appris qu’après j’aijêt, de liants persoiimages elliciels avaie.isfc fait auprès d’eux des démarcliesayant pour but de les pousser à demander leur grâce; et, malgré mon espoir ju-esque certain, qu'on.se dispenserait envers moi de tonte tentative dp cette .r,spèr;e, je m’étais cependant tenu prêt .à repousser l’homme et i'outi;aga, s’ils osaient venir, par ce seul mot : « Sorte/,! » Mais la personne qui me parlait n’avait aucune mission avouée. Elle se posait, au.contraire, comme faisant abstraction de sa qualité de directeur, ,ol obéissant seulement à ce senlimi nt qui porto toute créature Iniiruiino à désirer le. salut et le bien de son semblable. Je pus donc lui répondre froidement, comme quelqu’un qui fait abstraction aus.si : « Le seul moyen en ce moment do me conserver pour ma cause, c'est d’avoir la tête coupée pour elle. \ oilà le seul et véritable service que je puisse lui rendre de ma personne. Vivant, qu’étais-je,? un simple soldat susceptible de tirer un coup de fusil co.rnme mille autres. Mort, au contraire, je deviens une puissance, et c’est de,ce jour, pour ainsi dire, que mes eppetnis. commencent à avoir à faire à moi. Aussi, il faudrait que je fusse b’ien sot pour leur sauver ce danger-là ; et, quant à ces cinq pieds six, po.uces de chair qui se promènent à vos côtés. Dieu, soycz-en.sûr, n’est.jamais du. parfi des lâches. Si, pour vivre quelque,temps de plus avep eux, j,e commettais une bassesse,, il ne me laisserait pas bénéficier longtemps de mon opproln-e. Judas s'est pendu éprès avoir trahi son maître. Moi, .si dans un transpoit de folie, je tmlns..sais aujourcl’hui mon devoir, je mu couperais le cou demain, a,qssitôt.replré dans mon bon sens. „ Kons dîmes encore après cela quelques mots sur le sort do nies camarades condamnés à des peines de détention,, mais ce n’éfajt qu’une affaire de remplissage, et le, directeur m’aynrit bientôt quillé, je me replongeai en plein dans ma. situation d’homme,qui va mourir. «.C’est décidér ro,(înt pour d,emain, pie,dis-je.; ,et déjà le soleil baisse. 11 faut donc examiner encore si nous n’avons rien o.gblié jjour nos derniers moments. » Et, passant dp ma vie présente et future.cette longue revue qu.oj avais déjà pa.ssée tant de fois depuis que j’étais en prison, j en arriyai aux incidents spéciaux de la visite du bourreau pour la toilette, et de la petite station extrême sur l’écbafaud.
En ces deux circonstances, pensai-je, il est do règle de prononcer quelques mots. Que pourrai-je dire, moi, pour me conformer à
l’usage? «Tire la République! vive la France! j c’est bien pour le momentmême oùl’on vous abat sur la planche, et d’obligation indispensable d’ailleurs, comme le « César, morituri te salutant» pour les gladiateurs dans le cirque. Mais cela ne süflit pas, et avant ce dernier salut, il y aurait une petite allocution à faire, et tout en me promenant dans ma chambre, car j’y étais remonté vers les trois heures, je cherchai mes deux improvisations d’iii mamis. Du bourreau à ceux quvl a tués, il n’y a, c’est le cas de dire, que la main. Donc, songeant à l'un, je songeaibientôt aussi aux autres; et voyant parmi ceux-ci Pépin, Morey, Alibaud, «c’est cela, me dis-je, je demanderai au Samson qui va avoir l’honneur de me manier la tête demain si c’est lui qui a également eu l’honneur de couper celles de ces trois hommes-là ; et s’il me répond oui, comme c’est probable : « Eb bien ! lui répliquerai-je, voici un renseignement qui n’est pas sans intérêt pour vous. Du temps où l’on croyait à la supériorité du sang des nobles, il y avait de par le monde un pays où tout homme de votre profession qui avait exécuté pendant sa vie sept nobles se trouvait par ce fait-là noble lui-mêrné. Or, comme dans ce siècle, en France, quatre têtes de républicains valent, je l’espère, plus que, nulle part, n’ont jamais pu valoir sept nobles même tout entiers, vous pourrez, si cela vous convient, allerdemander tout-à-l'heure, non pas un honneur quelconque qui ait trait au républicanisme — c’est Dieu et la conscience seuls qui confèrent celte noblesse-là, — mais la croix à celui qui vous paie. » Telle, fut mon allocution préparée-pour l’instant dit la Toilette. 11 m’en fallait une autre à prononcerpendant la halte sur l’échafaud, et, par je ne sais quelle réminiscence 'ùistorique, j’évoquai pour ce moment le souvenir du jeune Conradin de Hohenstauffen jetant parmi la foule son gantelet avec le cri : o A qui me vengera! » Je n’avais pas de gantelet à faire relever par personne, pas plus que je ne souhaitais de vengeance pour moi-même, mais il y avait un contraste à présenter entre le sentiment qui avait poussé le fils des empereurs et des rois à résumer ainsi sa dernière pensée, et le principe au nom duquel moi, fils de la démocratie, et chevalier du meilleur des droits, je cherchais, par mon cri : «Vive la République! vive la France ! i à jeter, en mourant, mon amour dans l’esprit du peuple, îlalhedreusement, c’était un peu long, et je travaillais à renfermer mon idée dans une phrase assez courte p our que j’eusse le temps de - la dire, lorsqu’on vint me chercher pour le parloir. J’éprouvai, de nouveau, la crainte que cène fût ma sœur; mais le gardien, à qui
j’en fis la demande, me rassura en me disant que c’étaient des hommes, et à ce qu’il croyait, mes avocats. L’un de mes visiteurs était, en effet, Emmanuel Arago, et l’autre mon heau-frère. Ce tut Emmanuel; qui m’adressades premiers mots. Mon beau-frére était trop ému pour le faire. « Comment ailez-vous? me dit-il, et sur ce que je lui répondis: «Toujours bien, jusqu’à présent. Et sous-en- Icndant, par rapport à mon beau-frère, la fin de ma pensée : Pour un homme qu’on va tuer demain, » — Eh bien ! reprit-il, comme s’il répondait lui-môme à cette partie non exprimée de ma phrase, vous irez encore mieux maintenant; car vous ne serez pas tué. » En toute vérité, cette nouvelle me laissa froid. Etait-ce que je me trouvais incapable d’émotion, comme, après une longue maladie, l’crganisme est incapable de mouvement, quoique le malade ne se doute pas de sa faiblesse, tant qu’il gît couché dans son lit? Ou bien sentais-je que je ne gagnais guère au troc d’une mort rapidement reçue contre les lentes souffrances de celle qui devait venir me détruire pièce à pièce dans un cachot? Je ne sais : je ne cherchai pas à analyser ma situation. Mais sans joie aucune certainement, je demandai à Arago le nom de ma nodvelle peine. Il l’ignorait ainsi que mon beau-frère. Tout ce qu’ils pouvaient me dire, c’est qu’une dépêche, partie du conseil des ministres, venait de leur apprendre que la peine de mort était commuée. Cette réticence ne pouvait que me confirmer dans mes appréhensions secrètes. «Alors, vous verrez, m’écriai-je, que c’estpourles galères, et un an, six mois, un jour d’accouplement avec un scélérat me semblent pires que la mort. » Arago essaya de calmer mes craintes. « L’état de l’opinion, dit-il, ne permet pas qu’on vous envoie aux galères. Et vous y envoyât-on! hé bien ! mieux vaut le bagne que la mort; on revient de l’un, pas de l’autre. » Mon beau-frère était toujours trop ému pour pouvoir mêler un mot dans ce colloque. Mais le directeur, jetant les yeux sur lui, comprit, en quelque sorte, ce qui se passait dans son âme, et il fut saisi d’une bienfaisante idée. 11 donna l’ordre aux gardiens d’ouvrir les portos de doux compartiments du parloir, et mes deux visiteurs, courant à moi, me pressèrent pondant longtemps dans leurs bras...
Ce serait peut-être le cas de m’arrêter ici. Les impressions qui suivent ne peuvent plus être celles d’un condamné à mort; mais le lecteur, s’il a pris quelque intérêt à cette monographie peu gaie, ne sera pas fâché, je crois, d’y voir succéder enfin des sentiments plus doux. Ma sœur! c’est son nom cher et saint que nous prononçâmes
le premier. monLeau-frère et. moij tkns notre ineffaWe étreinte, a Eile va venir, ell&,aussi i Elle vient ! car elle sait que vous ne mourrez pas ! E Tels furent les seuls mois que j’entendis ; et, 'se sacrifiant à mon impatience, mes deux visiteurs partirent pour hâter celle venue retardée, je le sus après, par la crainte d’une trop vive émotion. En attendant, je dus remonter dans'ma chambre. En traversantle préau qui séparait ce corps de logis de celui oh je demeurais, j’entendis, vers le haut bâtiment, une voix qui s’adressait à moi : a Eh bien ! qu’est-ce ?» me disait-on avec cet accent de profond intérêt qui donne parfois à une simple monosyllabe plus d’action -sur l’âme que n’en sauraient avoir tous les traits de la plus sublime éloquence. Je levai la tête et reconnus derrière les Jrai-reauxla martiale llgur.e de Delsade. » Eh bien ! fit-il encore. — On m’annonce que je ne serai pas guillotiné, lui dis-je. — Vive la République! alors, » cria-t-il d’une voix retentissante; et, quittant la fenêtre, il courut donner ia nouvelle aux autres prisonniers do son étage.
Dans ma chambre, je reçus les félicitations de mes gardiens. On voyait que le cœur était vraiment en jeu dans leur satisfaclion. c Voilà une fameuse journée pour nous, disaient-ils, et dont nous nous souviendrons longtemps. îNous ne sommes pas riches, mais on pourraîlbien nous donner de l’or gros comme no(i-e corps, que cela ne nous ferait pas autant de plaisir. .Mon Dieu ! que serions-nous devenus si la chose avait tourné autrement? C’est qu’il ne pouvait plus y avoir de retard, à présent, et on serait venu vous prendre demain matin. » Et comme je leur disais d’aller apprendre l'a nouvelle à Martin Bernard : « C’est fait, me répondit un de mes hommes. Croyez-vous donc que nous ne sachions pas l’atlachement que vous avez l’un pour l’aulre? Aussitôt que nous avons entendu votre avocat vous annoncer que vous ne seriez pas tué, nous avons pensé qu’il fallait aller le dire bien vite à M. Bernard; et, ma foi, je suis sorti du parloir sans en,,demander la peruûssion à personne, et je suis allé faire la commission-. Maintenant c’est une véribible Ëte là-haut; M. Bernard est plus content que s’il s’était agi de sa vie à lui.
Je les écoutais parler ainsi, heureux de trouver cette délicatesse de sentiments dans des liommes condamnés, par position-, à de rigoureux devoirs, «Tout l’atteste, me disais-je, la nature humaine est bonne. Au milieu même des plus endurcissantes- professions, cette Lûnté originelle se fait jour comme un divin instinct vainement comprimé, et j’ai bien fait de me dévouer au principe qui, délivrant l’hu-
maiûté tlu servage de so.s mauvaises institutions actuelles, lui permettra de se manifester enfin telle qu'elle est. » Cependant, remise un peu de son émotion, ma sœur accourait près de moi. Ce fut le greffier de la prison qui vint m’annoncer son arrivée, et, comme il vit la camisole de force sur mon dos ; «Comment! vous portez encore cet odieux vêlement! s’écria-t-il; il ne faut pas que votre sœur vous voie ainsi, et je veux avoir le plaisir de vous l’ôter moi-même.» Et d’une main en quelque sorte empêchée à force d’empressement, il défit les h.oucles des courroies. '
Ma sœur était derrière la grille du parloir, lorsque j’entrai. Mais ledirecteur fit bientôt pour elle ce qu’il avait déjà fait pour mon beau-frère :il la laissa passer de mon côté. Je n’essaierai pas de dire un mot de sa personne. Si ce que je crois de la vie future est vraij si notre ànie, progressant de plus en plus vers Dieu, s’approprie, à chaque promotion de la mort, un organisme de plus en plus embelli par sa radiei se essence, telle elle sera un jour, après plusieurs renaissances dai s d’autres mondes, Mais laissons l’enveloppe. Au moral, comme toujours, elle était bonne, elle était tendre, elle était grande, elle était sainte ! Pourtant elle mentit, — mais pour la première fois de sa vie, je erois, — avec une inimitable assurance. Ce fut lorsque je lui demandai des détails sur la commutation, et si, au moins, elle n’avait rien fait pour l’obtenir. « .Non! non! » me répondit-elle, et si bien, que je fus complètement trompé. « Je savais trop que je t’offenserais cruellement en t'aisantla moindre démarche. C’est l’opinion publique qui a tout fait. Tout le monde s’eslintéressé à loi ; peuple, jeunes gens des écoles, journaux... 'i’u peux le dire que tu dois la vie à la volonté de la France entière, et cela doit te fiiire plaisir à loi qui aimes tant ton pays. » Puis, pour m’enlrainer bien vite loin de sâ dangereuse tromperie, ella se hâta do me raconter les marques d’attachement données de tous côtés par mes amis. « Au milieu de ces affections qui m’ont entourée tous ces jours-ci, il faut surtout, ajouta-t-elle, que je le signale, à cause du caractère do la personne, les sollicitudes de la mère de ton ami de Londres. Madame Cavaignac a été sans cosse aujirès de moi, me parlant avec cet accent du cœur que donne l’habitude des grandes infortunes, et confondant dans un même amour son bien-aimé fils exilé, .et loi notre pauvre prisonnier. » Et comme après ces épanchements elle faisait un retour sur ma position, le directeur étant intervenu dans notre conversation pour lui dire que j’avais été toujours fort calme et que je n’avais pas peur. « Oh ! s’écria t-elle avec
i’enthonsiasme d’une héroïque comiction, ce n’est pas cela qui m’inquiétaii; j’étais certaine qu’il était aussi tranquille que s’il se fûtagipourluldepartirpourFourtou.» Fourlou, amilecteur, pour que vous compreniez bien sa pensée, est un cher petit coin de terre où nous avons été élevés ensemble, qui garde empreint sur chacun des pieds de gazon et de bruns galets qu’il renferme, quelqu’un de de nos souvenirs d’enfance, et qui, pour parler suivant le mauvais droit d’aujourd’hui, est ànous jusqu’à ce que, l’État revendiquant là propriété de tous les instruments de travail, nous puissions, non pas le donner, à ce point de vue qu’il ne nous appartient pas, mais le rendre, comme de juste, à la communauté. Ainsi elle pariait, la noble femme au cœur sublime que Dieu m’a donnée pour sœur, me cachant dans son dévouement ses formidables souffrances à elle; car, en ces jours où on l’avait vue courir suppliante dans Iç palais des rois, elle avait, mère alaimée, à disputer ailleurs contre la mort la vie de l’un de ses enfants. Aussi, lorsque caressant la seule des deux chères petites personnes sorties de ses lianes qu’elle m’eût amenée pour la faire assister, comme le disait de son étendard Jeanne d’Arc, à la joie puhqu il avait etc à la peine, je lui demandai des nouvelles de l’autre. Un nuage se répandit sur ses traits, ot pour mieux garder son secret, elle me quitta : c’était tout à l’heure six heures du soir. Elle devait me revoir le lendemain ; mais, le lendemain, j’étais déjà loin d’elle, roulantsur la route de ce Mont-Saint- Michel qui devait être, lui aus.si. plus tard le théâtre de son incessant dévouement.
Un moment après cette entrevue, je bénéficiai encore d’un grand plaisir. En descendant une dernière fois de ma chambre pour aller prendre l’air dans la cour, je rencontrai sur le premier palier de l’escalier, Martin Bernard qui remontait. Nos gardiens respectifs nous avaient ménagé, je crois, cette rencontre. Nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre... nous n’avions pas le temps de parler; un mot seulement qui s’était présenté en même temps à nos doux cœurs sortit à la fois de nos deux bouches : « Le brave Quignotl il ne nous manque que lui ici pour être délivrés de toute crainte ! »
Mais ce fut là ma dernière sensation heureuse. Bientôt j’eus seulement devant les yeux la perspective de quelque atroce avenir. Sentir ma main liée à la chaine de quelque scélérat dépravé des bagnes, sentir son haleine, traîner partout avec moi les miasmes de sa corruption! oh! le supplice inventé par ce tyran célèbre qui se contentait d’attacher ses victimes vivantes à la putréfaction des cadavres
me semblait, en comparaison, un bien ! Je nassai la so‘ "ée dans une invincible tristesse. Mes gardiens s’aperçurent de mon état,
« Vous étiez bien moins chagrin tous ces jours-ci, me disaient-ils. C’est cette idée de galères qui vous tourmente. » El ils cliercliaient à me distraire de mes craintes en.m’assurant, dans leur naïf langage, qu’un pareil endroit ne pouvait sembler à personne fait pour moi. Mais eu.v-mûmes ne savaient comment s’expliquer qu’on ne vint pas me signifier oificicllcinent l’annonce de ma commutation. Depuis la nouvelle donnée par Arago, ils avaient régularisé leur tenue dans l’attente de quelque personnage ; mais voyant qu’ils en étaient pour leurs frais de toilette, ils se trouvaient, à mesure que nous avancions vers la nuit, de plus en plus dépotirvus d’arguments contre mon assertion : que personne ne paraîtrait, parce qu’on n’osait pas me dire en face qu’on avait fait de moi un forçat. J’allai me coucher pour la première fois depuis deu.x mois sans me considérer comme une proie prochaine pour le bourreau, mais plus affligé d’esprit que je ne l’avais élé jamais. Des liaoteurs du ciel glorieux décrit par la plume de Jean Reynaud, je tomiiais dans le plus immonde des réceptacles de toutes les plus viles souillures de cette terre, et je quittais la sociélé de nos plus vertueux héros de la .Montagne pour trouverai! bout de ma chaîne Conlrafatlo peut-être! Ainsi finit la journée du i 4 juillet. ^
Vers une heure à peu près du matin, le directeur vint me réveiller; deux voitures cellulaires attendaient dans la cour lous les condamnés. Je fis mes adieux à mes gardiens. «Aiu moins, disaient-ils, c’est une consolation pour nous de savoir que vous ne serez pas tué: vous êtes jeune, bien portant, vigoureux. Vous reviendrez encore do là, etnous vous reverrons peut-être. » Mais mes pressentiments inc portaient plutôt à croire que la vwi-t sèche, celle-là qui a l’avantage de ne laisser des taches de sang sur la main de personne, ferait certainement le travail dont on avait fait grâce au bourreau, et que j’étais ce qu’on nomme vulgairement un indicldu fini. C’est ce que je leur répondis, tout en disant aussi quelques mots dé l’éphémère durée des trônes; et après avoir obtenu du directeur la permission de leur faire accepter une petite ètrenne pour fêler leur première journée de liberté, car eux aussi ils avaient été captifs et n’avaient pas quitté la prison depuis qu’ils me gardaient au Luxembourg, je m’acheminai vers la voiture, '
C’était bientôt le commencement du jour. Los dernières étoiles, avant d’éteindre leurs feux, brillaient étincelantes sur Pari.s, Un si-
lence plein de mystères soi taitdes ruesdela capitale de la démocratie endormie. Je songeai à ces destinées que nous avions tâché naguère dé lui reconquérir, et ne voyant autour de moi que des files d’iiommes armés, malheureux enfants du peuple, condamnés à prêter main-forle contre tout ce qu’on tente pour le peuple, une larme me vint aux yeux, et je m’écriai dans un gémissement de tristesse : «Adieu, cher Paris, adieu, de longtemps je nete reverrai.» —Cependant, avant de quitter son sol sacré; j’avais encore undernier affront de vaincu à endurer.' Un agent supérieur de la haute-police du royaume assistait au départ des voitures et faisait fouiller les prisonnier. 11 fallut me résigner à celte nouvelle perquisition. Naturellement je n’avais rien sur mol. Je portais seulement à la main le livre de la Dame pieuse, unique richesse littéraire qui m’appartînt en propre au Luxembourg, et que j’emportais avec moi, comme après un combat le soldat emporte quelquefois avec lui l’arme dont on le voulut percer. « Qu’est-ce? » me demanda l’employé du ministère, en examinant le volume. « Un livre dont on a cru à tort que je pouvais avoir besoin, » répondis-je. Et ce furent là les dernières paroles que je prononçai avant d’être enfermé dans la voiture qui allait, sans que j’en susse rien encore, m’amener au Mont- Saint-ilichel.
Depuis, huit ans se sont écoulés, et le robuste jeune homme que j'étais... Ne craignez point d’injustes reproches, mon Dieu. Je crois plus que jamais à toutes les splendeurs de votre loi. Mais si l’épreuve imposée à notre France était, un de ces jours, près de finir, s’il vous plaisait d’ordonner à cette noble patrie du dévoûraent et de l’égalité de reprendre enfin sa mission. Seigneur, je vous prierais de jeter les yeux aussi sur moi. Mes bras sont décharnés, ma voix sans force, et ma pensée est comme une lampe qui tremble et s'éteint dans mon cerveau ; mais mon cœur et mon âme, vous le savez, sont toujours l’âme et le cœur d’un homme de bonne volonté, et, avant de quitter cette vie pour aller prendre une nouvelle formé et d’autres devoirs à remplir lâ-haut, je voudrais que vous me conduisissiez dans cette dernière grande bataille du mal et du bien sur la terre, et pouvoir frapper, au moins, un coup en votre saint nom, au nom de l’Egalité et de la France!
A Lâ PiSÉlOfRE SE iOSEFROY C&¥â!ÊKfiC.
Je l’avais promis ce récit. Acceptes-en l’hommage là où tu es.
Tu fus mon maître en démocratie, et dos régions meilleures que tu habites ton âme descend souvent me visiter. J’ai travaillé sous ton œil. Les sentiments que j’ai exprimés sont les tiens. Comme moi, tu ne séparais pas du culte de l’cgalilé Dieu, la pairie, la famille. Seulement, ayant à parler de ces grandes choses, tu l’aurais fait d’un autre style; mais l’indulgence était aussi une do tes vertus. Héros par l’intelligence comme par le cœur, tu n’en laissais pas moins venir à loi les petits. C’est par ce penchant que tu accueillis jadis ce que nous nommions en ces temps ma jeunesse, et que tu accueilleras sans dédain aujourd’hui, cher ami, l’œuvre informe que te dédie ton vieux frère d’armes.
Armaxd barbés.
PrijO
! Nîmes, le 20 mars iS47.
Paris, — Imprimerie E. Desoye et C' (ouvriers associés), 32, rue de Seine,