Deux livres de comptes du Cardinal Fesch, archevêque de Lyon [microform]
«ES notes de comptabilité personnelle, mises au jour grâce à l'hospitalité du BuMui de notre histoire diocésaine, comprennent deux registres, petit in-quarto, rédigés soit à Ajaccio, soit à Paris, soit à Rome, par Joseph Fesch depuis 1791 jusqu'à la fin d'octobre 1804.
Le premier de ces cahiers, à tranches rouges, solidement relié en peau, formé de 420 pages, mais dont beaucoup sont restées blanches, énumère les dépenses qui ont absorbé la pension civile de l'ex-archidiacre de la cathédrale et le traitement du vicaire épiscopal ; ce relevé est précédé par quelques courtes mentions autobiographiques, ignorées jusqu'ici des historiens qui en auraient tiré beaucoup de lumière ; signalons en particulier les dates des séjours à Aix-en-' Provence, celles des ordinations et des examens de théologie devant TUniversité ; interrompu en juin 1793, lorsque la famille Bonaparte est forcée de quitter l'île et de se réfugier en France, le manuscrit ne paraît avoir été repris que cinq ans après, en vendémiaire an VII, fin septembre 1 798. Soucieux alors d'établir l'état exact de son patrimoine, Fesch prend soin de dresser la liste de toutes ses acquisitions foncières et de recueillir toutes ses créances assez nombreuses, quoique médiocres, permettant ainsi de juger que la campagne d'Italie, si glorieuse pour son neveu Napoléon, n'a pas été sans quelque bénéfice pour l'humble garde-magasin des entrepôts militaires du siège de Toulon.
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Plus important encore et plus varié sera le second recueil de ces documents d'économie domestique, dont l'étendue comprend de vendémiaire an VII au mois de juillet 1803. Fesch l'avait commencé dans sa ville natale, au retour d'une longue demeure à Gènes, et lorsqu'il s'arrêta d'inscrire et d'additionner ses débours presque journaliers, il avait été promu archevêque de Lyon et, arrivé à Rome en qualité d'ambassadeur près du Saint-Siège, il venait de recevoir le chapeau des mains de Pie VII. C'est la période de sa fortune la plus rapide et de ses ascensions éblouissantes ; l'ancien séminariste d'Aix-en-Provence est rentré dans sa vocation primitive ; le jureur absous a rompu avec le schisme et il est monté sur le premier siège de la jeune église concordataire. Il serait sans doute déraisonnable et sottement prétentieux d'imaginer d'après des indications banales de comptes-courants, des colonnes et des reports de chiffres, établir une étude psychologique sur le caractère de leur auteur, sur sa mentalité et ses goûts, sur ses dispositions morales et religieuses ; tout au plus découvrirait-on, au cours de cette lecture, un homme rangé, soigneux, attentif à mesurer ses dépenses sur ses ressources, veillant à tenir un rang honorable, ne témoignant pas, comme on l'a dit, une tendance excessive à thésauriser et ne fermant pas sa bourse à ceux qui imploraient sa pitié. Ses aumônes, sans être considérables, sont assez fréquentes ; il s'intéresse au sort de quelques-uns de ses compatriotes, les secourt et facilite l'éducation de plusieurs ; il prend part aux réunions et aux fêtes de famille ; il séjourne au Plessis-Chamant; chez Joseph ; il se rend à Morfontaine pour le mariage de M»^^ Murât ; il surprend par des cadeaux ses nièces Caroline et Paulette ; Jérôme lui est redevable du louage de son cheval et de son cabriolet ; volontiers, il s'asseoit à une table de jeu, tente la chance des loteries, fréquente les cafés à la mode, prend des glaces et des sor-
bets à Frascati, loue un fauteuil à l'Opéra, au théâtre de la République ou à Feydeau ; client des fournisseurs en vogue, il s'accommode aux exigences d'une élégante et sobre toilette ; toute l'allure d'un respectable citoyen, mi-bourgeois, mi-aristocrate, usant de ses capitaux avec ménagement et à propos ; mœurs laïques et courtoisie mondaine d'un célibataire frisant la quarantaine, désireux de ne prendre de la vie que la fleur et de ne demander au plaisir que les distractions passagères et obligatoires.
Mais bientôt acquéreur d'un hôtel à la Chaussée d'Antin, après avoir organisé son intérieur et son ménage commun avec sa sœur, Mme Lœtizia Bonaparte, on le vit accorder un plein essor à sa passion de collectionneur de peinture, dont l'éveil s'était annoncé chez lui, pendant ses voyages en Italie, avec les premières toiles que Ferdinand, le duc de Toscane, lui avait abandonnées ; dans ses appartements restaurés du n^ I de la rue du Mont-Blanc, la meilleure et la plus large place sera réservée à la galerie qu'il rêve de posséder et qu'il prépare ; il mettra un incroyable amour-propre à l'étendre et à l'enrichir. II réunit aussitôt les tableaux qui lui appartenaient déjà et qu'il avait placés en dépôt un peu partout, à Gênes, à Marseille, dans l'atelier de Sublet, dont il était un assidu client et qui le conseillait pour ses choix.
Pendant la durée de cette seconde résidence dans la capitale, il ne passera pas, pour ainsi dire, une seule journée qui ne soit marquée par une emplette plus ou moins importante, signalée par une découverte plus ou moins tentatrice. Emporté par un zèle qui n'est peut-être pas encore très expérimenté, que les difficultés toutefois enflamment, loin de l'éteindre, l'amateur débutant est assidu aux enchères publiques, aux grandes ventes privées ; il rend visite aux antiquaires ; il noue des relations avec la plupart des marchands ; ses préférences ne paraissent pas l'avoir porté
vers une école plutôt que vers une autre, vers les primitifs, les Espagnols ou les Flamands, la variété lui plaît, la quantité l'attire ; il rassemble tous les genres, il rapproche les talents les plus opposés et la sélection n'est pas à ses yeux la loi essentielle d'un musée privé. La fidélité et le soin avec lesquels il note, au retour de ses courses aux expositions, de ses séances chez le commissaire-priseur, les œuvres qui ont eu ses préférences sont l'indice de cette activité, de cet enthousiasme, de cette prodigalité consacrés à augmenter ses collections, et à / réunir les maîtres les plus réputés et les plus originaux. Toute préoccupation étrangère s'efface devant celle-là ; la politique même, si impérative, si mouvementée à l'aurore du siècle, est descendue à la seconde place dans son imagination, captive de la couleur et de l'image.
On ne sortirait qu'insensiblement, je le présume, du plan des choses positives, en se figurant notre inlassable client de la palette de retour de ses excursions chez le brocanteur achalandé, de ses inspections auprès du courtier patenté, de l'erirepositaire de quelque émigré liquidant ses meubles, assis dans son cabinet et relevant avec autant d'ordre que de contentement la liste des marchés qu'il a conclus, le genre des compositions et des cadres qu'il a décrochés de leur cimaise ; sa plume n'omet rien dans les lignes longues et serrées qu'elle trace ; elle commet desfantaisies orthographiques bizarres ; elle entremêle au français des emprunts de patois corse; elle estropie les noms propres de la façon la plus incorrecte ; mais très régulièrement, avec la somme que le tableau a été payé, nous apprenons le sujet du dessin, quel en a été l'auteur, le grand seigneur ou la corporation qui le lui a commandé, ses possesseurs antérieurs, quelquefois un mot est jeté sur la réputation dont il jouit dans l'opinion. Ces références variées ne seront peut-être pas indifférentes aux critiques d'art, à ceux qui se plaisent à
comparer le présent au passé, à reconstituer l'échelle des valeurs, les évolutions de la mode, les métamorphoses du goût et des théories dans le domaine du beau. A ce point de vue, une monographie de la galerie du cardinal offrirait à la curiosité une sérieuse et instructive importance.
Il est trop vraisemblable que la même déception, que nous avons éprouvée, ne serapas épargnée à noslecteurs, en constatant dans notre édition, comme elle existe dans le manuscrit, une lacune s'étendant sur les six derniers mois de l'année 1802, du 3 floréal an X au 9 frimaire an XI, 23 avril -30 novembre Cette période se présente en effet comme une des plus importantes de la biographie du futur prince de l'Eglise, la plus décisive à coup sûr, la plus enveloppée de mystère ; c'est pendant ce semestre que l'on voit se succéder les événements les plus graves comme les moins prévus ; la conversion du prêtre sécularisé, pour employer une épithète adoucie, sa rupture avec le schisme, sa confession du serment d'Ajaccio et la levée des censures encourues; après réhabilitation plus ou moins secrète, mais canonique, la nomination à l'archevêché de Lyon, la consécration à Notre-Dame par le légat Caprara dans la solennité de l'Assomption, le message à Pie VII, la réception du pallium, les conférences avec quelques prêtres de son diocèse, enfin, sur un avis formel de Bonaparte, le départ pour prendre possession de son siège, au début de décembre.
Nul doute que, dans ces circonstances, le silence de l'intéressé fut volontaire et réfléchi. Faut-il beaucoup le regretter ? Sous quelques références de chronologie utilisables, quelles contributions précises auraient fournies ces éphémérides financières, quittances de fournisseurs, bordereaux de frais de chancellerie, de sacristie ou de maîtres de cérémonies, pour sonder et analyser une âme subjuguée par la grâce, liée par les réminiscences et les serments sacrés de son premier état, réveillée par la méditation et la retraite
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d'une trop longue léthargie, rêvant de restauration religieuse, de réconciliation plus complète entre la République et le catholicisme, l'opinion et la loi ecclésiastique, les mœurs et les maximes de l'Evangile, entrevoyant déjà dans les temples purifiés les foules accourant et émerveillées par les pompes de la liturgie ressuscitée? Les voies de Dieu ne sont-elles pas insondables et sa volonté souveraine? Les individus ne sont jamais que les instruments de ses desseins secrets et miséricordieux ; il serait injuste, quand une conscience droite se rend témoignage à elle-même et au dehors d'avoir obéi à un appel intérieur, d'élever un doute contre sa sincérité et son honnêteté, d'attribuer aux calculs de l'intérêt, au mirage de l'égoïste ambition, à la pression irrésistible d'une parenté, avide d'honneurs et de charges, une décision légitime et correcte, si favorisée soit-elle par le plus capricieux des sorts.
A peine descendu au palais de ses prédécesseurs, riverain de la Saône, le prélat ressaisit son carnet et il souligne : Comptes à dater de mon départ de Paris, le 9 frimaire an X/, premier décembre 1802, pour me rendre à mon archevêché, pour la première fois. Mais avant de coucher sur la page blanche la litanie de ses dépenses quotidiennes, celles de son ameublement, de la cuisine et de l'office, les gages de la domesticité, la nourriture des chevaux, etc., en censeur scrupuleux, il s'impose de tirer au clair l'état de sa caisse personnelle et il en inscrit le sommaire. Il débute par la déclaration de ses dettes et par la série de ses créanciers ; il a été obligé d'emprunter 150.000 francs à son neveu Lucien Bonaparte, 100.000 au général Murât, 50.000 au premier consul et à sa sœur M°»e Lœtizia 27.000 ; en outre, le montant des traites des négociants qui lui ont vendu lingerie, porcelaine, argenterie, garnitures de salon et de bureau, bibliothèque, ornements sacerdotaux, s'élève à 26.720 francs. Le total de son passif dépasse donc 350.000 francs.
L'actif disponible est représenté par une cassette qui contient 887 louis d'or et en argent blanc 3.712 francs, soit près de 25.000 francs. Sa promotion au cardinalat, postérieure de trois semaines à son intronisation, aurait encore sensiblement grevé ce budget déficitaire, si le gouvernement ne lui avait offert 45.000 francs pour frais d'établissement et par surcroît alloué un traitement de 30.000 francs, le double de ses appointements de métropolitain.
Aussi Fesch s'est-il acquitté au mieux — toujours d'après les révélations de son cahier autographe — des libéralités imposées en pareille circonstance ; Mgr Doria l'ablégat reçut 6.000 francs, le camérier Giustiniani 4.000; il fut remis entre les mains de S. E. Cambacérès, pour les transmettre à la curie romaine, la taxe des bulles, soit 13.672 francs ; les gens du premier consul furent gratifiés, comme étrennes, de 600 francs Les présents particuliers ne furent pas inférieurs ; relevons les indications les plus intéressantes : « A mes nièces et à ma sœur, 2.000 francs ; à M.^^ de Marbeuf, 3.000 francs ; à MM. les abbés Lucotte, Bonnevie et Tournefort, 900 francs ; avances au petit séminaire 1 200 francs ». Mais voici, avant de tourner le feuillet, un écho de salle à manger, capable de faire cligner de l'œil à plus d'une maîtresse de maison par cette crise de vie chère que nous subissons ; peu de jours après l'audience des Tuileries, l'archevêque de Lyon réunit à sa table ses trois collègues de Paris, de Tours et Rouen, créés dans le même consistoire que lui, en janvier, et qui avaient reçu dans la même cérémonie les insignes de leur dignité, la barrette et le manteau rouge ; le gala, selon les habitudes d'élégance de la maison de la Chaussée d'Antin, fut des plus fastueux ; le menu n'a pas été conservé, ni la liste des convives ; mais la carte des frais nous est parvenue ; l'amphytrion griffonnait, le lendemain, sur son agenda : « Dîner donné aux cardinaux, 570 francs » ; en vérité, pour ces six modiques
billets de banque, on aurait à peine, aujourd'hui, les fleurs nécessaires à orner la nappe et à remplir les surtouts.
Cependant, la fortune ne cesse pas de prodiguer grâces et dons à son favoVi ; la chance des dignités allonge ses anneaux ; la pluie d'or est intarissable. Le 3 mai, un décret, contresigné par Maurice de Talleyrand, ministre des relations extérieures, le nomme ambassadeur de France près du Saint-Siège ; il jouira d'un traitement annuel de 150 000 francs et une indemnité d'entrée en fonctions de 100 000 francs lui est attribuée. Après une station de huit jours dans sa métropole, il arriva à Rome le vendredi soir 1er juillet . dès ce moment, il suspend son journal, délaissé probablement à l'abbé Lucotte, emmené comme secrétaire particulier, qui aura soin de la comptabilité intérieure de la légation ; il ne l'ouvrira plus que seize mois après pour le clore définitivement sur ces trois lignes : « Je pars de Rome le 1er novembre 1804 ; Sa Sainteté partira demain le 2 ; je me réunirai à lui à Florence le 5 novembre ». C'est le voyage pour le sacre impérial à Notre-Dame, le plus beau triomphe de la carrière du diplomate, le remerciement le plus parfait de l'oncle au neveu couronné.
Deux mots avant de terminer cet avant-propos, afin de marquer de quelle façon nous avons essayé de remplir notre mission d'éditetsr. Cette tâche a dû être précédée par celle de traducteur ; en effet, des deux livres de compte que nous publions, le plus ancien est rédigé en italien, dans l'autre, composé en partie en français, l'écrivain revient momentanément à sa langue maternelle; notre pensée avait été d'abord d'imprimer le texte original tel quel et de renvoyer la traduction au bas des pages, mais, réflexion faite, nous y avons renoncé par crainte de grossir sans profit appréciable notre modeste ouvrage ; nous nous sommes appliqué, en revanche, à rendre avec le plus de fidélité le mot à mot littéral, poussant l'exactitude jusqu'au scrupule
et au sacrifice de l'élégance dont on conviendra que la place n'était pas ici.
Ce que nous avons eu surtout à cœur d'assurer, c'est la publication absolument conforme de l'imprimé et du texte original ; nous le donnons dans toute son intégrité, avec ses répétitions, ses longueurs, ses minuties, ses obscurités, ses verrues ; sans doute, plus d'un paragraphe paraîtra superflu à force d'être banal, plus d'une page bonne à retrancher, à dédaigner, parce qu'elle ne touche à rien de curieux, de pittoresque, mais notre main a copié tout ce qui tombait sous nos yeux et le typographe n'a rien raturé ; nous ne voulions pas oublier que nous donnions au public un document véridique, utile, précieux, même pour la biographie du cardinal Fesch dont les calomnies des uns, comme les hyperboles des autres, ont altéré et obscurci la physionomie. La première condition d'authenticité externe d'un document est qu'il soit reproduit dans sa totalité intrinsèque, sans suppression et sans arrangement, sans ornements ni commentaires
L'Abbé J.-B.Vanel.
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