PETITES NOTES D UN JOURNAL DE JEUNE FILLE
io novembre 1882, quatre heures.
Ce malin, à dix heures, j'étais en train de m'escrimer coiitre la sonate 25 de Beethoven, lorsque la porte s'ouvre. C'était maman! Maman réveillée, maman levée à dix heures! Et non seulement réveillée, non seulement levée, mais habillée de pied en cap, avec un manteau sur les épaules et un chapeau sur la tête !
Je ne me souvenais pas d'avoir vu maman debout à pareille heure. Elle ne peut jamais arriver à Sainte-Clotilde, le dimanche, avant le milieu de la messe d'une heure, et, 1 autre soir, en riant, elle disait à cet excellent abbé Pontal :
« Notre chère religion, monsieur l'abbé, serait une véritable perfection, si vous nous donniez une messe à deux heures... On reculerait d'une heure les concerts du Conservatoire. Cela nous ferait, en hiver, des dimanches délicieux. »
A. cette apparition de maman, moi, stupéfaite, de m'écrier :
— Tu sors, maman ?
— Non, je rentre.
— Tu rentres !
— Oui, j'ai eu une course à faire ce matin... Des laines à rassortir pour ina tapisserie... Tu sais... ce bleu qui est introuvable.
— Et tu l'as trouvé?
— Non... non... mais on m'a promis de chercher... et j'espère bien... Demain ou après-demain au plus tard... on doit m'envoyer...
Voilà maman qui s'embrouille dans son discours, et qui, péniblement, après des détours laborieux et compliqués, finit par m^annoncer que nous allons le soir chez les Mercerey... On devait y faire un peu de musique... Maman savait fpla depuis trois jours... Elle avait oublié de m'en parler.
Je ne bronchais pas. J'écoutais maman, je l'examinais attentivement et je me disais :
— Qu'est-ce que c'est que tout ça? Cette sortie dès patron-minet, ce rassortiment de laine bleue, cette soirée de musique chez les Mercerey..., Elle barbote, maman, elle barbote !
Et je la laissais barboter, sans souffler mot. Son allocution terminée, maman fait une fausse sortie, comme au théâtre, puis
revient, et me dit avec un air d'indifférence :
— Quelle robe comptes-tu mettre ce soir?
— Ce soir, maman? Mais je ne sais pas...
ma robe grise... au ma robe bleue... ou ma robe rose...
— Non, nonj pas ta robe rose... Mets ta robe bleue... Tu étais très bien avant-hier, chez ta tante Clarisse, avec ta robe bleue... Et puis, ta robe rose, ton père ne Taime pas, et comme il doit venir ce soir avec nous chez les Mercerey...
— Papa chez les Mercerey !...
— Eh! bien, oui.
— Et il sait qu'on fera de la musique?
— Il le sait ; mais qu'y a-t-il d'étonnant à cela?
— Rien, maman, rien du tout.
Là-dessus maman s'en va, pour tout de j
bon, sans fausse sortie. Je reste seule. Alors, sans une minute d'hésitation, je me dis :
— 11 s'agit d'un mariage. C'est pour me
UN GRAND MARIAQB
montrer à quelqu'un, et c'est pour cela que papa est obligé de marcher.
Papa, ce pauvre papa se laissant traîner par maman à une soirée où Ton devait faire de la musique!..* C'était le monde renversé! Papa qui, le soir, ne peut supporter que trois choses : le club, TOpéra au moment du ballet, et les petits théâtres, les théâtres où Ton rit, les théâtres où l'on s'amuse ; les théâtres où nous ne pouvons pas aller, nous autres; les théâtres où je passerai ma vie, quand je serai mariée.
Oui, c'est pour une entrevue, j'en suis sûre. Et ça doit être quelque chose d'ébouriffant, car maman, depuis ce matin, est dans un état, dans un état, dans un état!...
Elle n'a pas déjeuné. Elle ne tient pas en place. Elle a écrit à M™* Loisel pour la prier de venir elle-même, ce soir, me coiffer. ElJe a passé minutieusement l'inspection de ma robe bleue., Elle me regarde et m'exa-
s UN GRAND MARIAGE
mine avec une attention toute particulière... Elle a laissé éclater un véritable désespoir, en découvrant qu'il y avait une légère avarie dans ma délicieuse personne.
— Qu'est-ce que tu as là? s'est-elie écriée.
— Où ça, maman?
— Sur le bout du nez.
— J'ai quelque chose sur le bout du nez?
— Oui, une affreuse estafilade.
Un peu effrayée, je cours à une glace. Je respire... Ce n'était rien du tout. Un coup de patte de Bob et une toute petite marque rose, déjà presque effacée. 11 n'en restera rien ce soir. Cette petite marque rose' prend aux yeux de maman les proportions d'une hideuse blessure. Jamais le bout de mon nez n'avait été l'objet d'une aussi touchante sollicitude. Mamâm m'a obligée à passer la moitié de la journée, immobile dans un fauteuil, avec des compresses d'eau fraîche, plantées comme une paire de lunettes sur ledit bout dudit nez.
UN ORAND MARIAGE 9
Pauvre chère maman, elle a un tel désir de me voir mariée I Et cela est si naturel!
Elle a été très belle, maman; elle fait encore beaucoup d'effet, le soir, et ça ne Tamuse pas d'avoir à trimbaler dans le monde une grande bécasse de fille à marier.
J'en suis moi-même toute chagrine, je sens que je la vieillis, et dès que nous arrivons quelque part ensemble, le soir, crac, tout de suite je la lâche et je m'arrange pour la rencontrer le moins souvent possible. Nous faisons nos petites affaires, sans nous gêner, chacune de notre côté.
Pauvre chère maman ! Elle est si bonne I 11 y a de mauvaises mères qui bousculent leurs filles et les condamnent à se marier, en cinq minutes, à l'aveuglette. Telle n'est pas maman.
Elle sait que je suis résolue à ne pas me décider à la légère. Ce n'est pas une petite affaire que le mariage ! Si l'on se trompe, c'est pour la vie! Cela vaut la peine
qu'on y pense. Je veux faire un mariage sérieux. Il ne s'agit pas de s'amouracher à première vue d'un monsieur blond ou brun et de dire à sa mère, le soir, en rentrant :
« Maman, voilà celui que j'aime ! Maman, voilà celui que je veux ! » Non, il ne faut pas s'emballer*.. Et je ne m'emballerai pas!
J'ai déjà refusé, au printemps dernier, cinq prétendants fort acceptables, mais qui ne m'oflfraient pas cependant tous les avantages de naissance, de fortune et de situation dans le monde, auxquels il me parait que j'ai droit de prétendre. Dans ma campagne de cet hiver, je montrerai le même calme et la même prudence. Je n'ai pas encQre vingt ans. Je puis attendre.
Depuis ce matin, d'ailleurs, je suis contente, très contente de moi. Je n'ai pas été gagnée par l'agitation de maman, et aujourd'hui, comme à l'ordinaire, tranquillement^ froidement, je mets au courant mes petites écritures.
UN GRAND MARIAOB 11
Le jour où j'ai eu dix-huit ans, sur la première page de ce cahier, strictement fermé à clef, j'ai écrit ces simples mots :