‹ Deux mariages: un grand mariageChapitre 3 sur 7 · VON MARIAGE · texte numérisé non relu

VON MARIAGE

Et déjà ils sont cinq couchés dans la poussière! Ce soir, j'en suis sûre, c'est le tour d'un sixième candidat. Estrce enfin celuilà qui est destiné à devenir mon très humhle et très obéissant seigneur et maître?

Qu'il se prépare, en tout cas, à passer l'examen le plus sévère et le plus minutieux I

Je ne suis pas comme maman, moi ! Je ne perds pas la tète !

26 novembre, quatre heures.

Je ne me trompais pas... C'était bien le sixième!... Mais procédons par ordre, et notons par le menu les événements petits et grands de la soirée d'hier.

Après le dîner, nous montons nous babil-

1er, maman et moi. J'y mets du temps et du soin. Je m'applique enfin, je dois en convenir... Je ne redescends qu'au bout d'une heure et demie... Sur mon chemin, au retour, je trouve toutes les portes ouvertes, et pendant que, sans bruit, je m'approchais du petit salon, j'entends papa qui disait à maman :

— Alors vous croyez qu'il est nécessaire?...

— Absolument nécessaire... Songez-y donc. Votre présence est indispensable...

La tentation était trop forte. Je m'arrête... j'écoute... N'étais-je pas un peu dans mon droit? Y eut-il jamais indiscrétion plus légitime ?

— Pourquoi indispensable? réplique papa.

Je le connais, ce jeune homme... Je l'ai rencontré très souvent au club... J'ai même fait, un soir, le whist avec lui... 11 ne joue pas trop mal... Il a vu hier Irène à cheval, il la trouvée ravissante. C'est k merveille ;

qu'ai-je à faire dans tout cela? C'est vous que cela regarde... vous et Irène.

— Mon ami, je vous assure qu'il est de la plus stricte convenance...

— C'est bien... c'est bien... j'irai...

j'irai...

Et le silence... Plus rien... J'attendais le nom... Pas de nom! Le cœur me dansait un peu dans la poitrine... et, comme j'étais ' un peu serrée, très serrée même, je l'entendais distinctement faire tic, tac, tic, tac, contre mon corsage. Je reste là deux ou trois minutes. On ne voulait rien me dire ; je devais avoir l'air de ne rien savoir.

Je savais quelque chose cependant, et quelque chose de très important. 11 était du Jockey ! Ce à quoi je tiens par-dessus tout. Si j'attache à cela tant d'importance, c'est la faute de papa. Pour lui, quelqu'un qui n'est pas du Club n'existe pas. J'ai été élevée dans ces idées-là. Mon mari sera du Jockey !

Nous partons tous les. trois, dans le landau, papa morne, abattu, silencieux; maman toujours dans la même excitation...

Moi, en apparence impassible, mais intriguée cependant... Pourquoi ce mystère? Ce monsieur m'avait vue la veille à cheval...

Il était bien honnête de m'avoir trouvée ravissante ! Était-ce lui qui avait demandé à me revoir à la lumière et déco}letée?Tout cela me paraissait incorrect... Oii aurait dû le soumettre à mon examen, ce jeune homme, avant de lui faire avec une telle libéralité, à pied et à cheval, les honneurs de ma personne... Enfin!!!

A dix heures et demie, nous arrivons chez les Mercerey... Hélas! pauvre papa!

c'était bien une soirée musicale... et, en fait de soirée musicale, ce qu'il y a de plus dur pour quelqu'un qui n'est pas rompu à ces plaisirs-là... Un quatuor... et tout ce qu'il y a de plus classique.

Peu de monde... Une vingtaine de per-

sonnes. Une drôle de soirée qui sentait la hâte et rimprovisation, une petite fête de bric et de broc, qui n'avait ni corps ni ensemble ; on ne se conrîaissait pas ; on ne se tenait pas : le médecin des Mercerey,leur architecte, leur notaire, évidemment invités pour meubler, pour garnir, pour faire nombre.

C'est que c'estle diable d'organiser,au mois de novembre, quelque chose de convenable.

Il y a si peu de monde à Paris!... On est obligé desecontenter,pourles petits comités, de gens qui feraient à peine partie des grandes fêtes, en pleine saison, au mois de mai.

En arrivant, nous tombons sur Tandante d'une sonate, si bien que nous pouvons nous faufiler a la sourdine, en tapinois. Je vais me nicher dans un petit coin, et, de là, rapidement, d'un seul coup d'œil, j'examine le champ de bataille. Çà et là des vieux ou des demi-vieux, défraîchis et déplumés.

Rien pour moi ! ... Mais, dans l'angle opposé,

un petit tas de quatre petits jeunes gens, tous les quatre inédits. Pas d'hésitation possible ! Là est l'ennen^i !

Oui, mais lequel est-ce ? Je fais ce raisonnement qui me paraît admirable dans sa simplicité : « C'est celui qui va me regarder avec le plus d'acharnement. » Je baisse modestement les yeux et je prends l'attitude d'une petite demoiselle bien sage qui s'abandonne tout entière aux sévères jouissances d'une sonate d'Haydn.

Puis, tout d'un coup, je lève le nez, et mon regard va tomber droit sur le petit tas des petits jeunes. Mais je suis obligée de baisser le nez plus vite encore que je ne l'avais levé. Tous les quatre me regardaient avec une évidente curiosité et avec un évident plaisir. . . Je laisse un peu marcher la sonate et je renouvelle l'expérience... Même résultat!... Encore ces quatre paires d'yeux braqués sur moi..., et ainsi de môme à plusieurs reprises.

Je n'étais pas, je pense, indigne de cette attention. J'étais bien^ très bien. La campagne m'a réussi admirablement cette année... Elle m'a un peu engraissée, pas trop, juste à point... Virginie, ma femme de chambre, me le disait, hier soir, en m'habillant : « Ah! mademoiselle ne sait pas comme elle a gagné cet été. » En quoi Virginie se trompait. Mademoiselle le savait très bien... On est toujours la première à savoir ces choses-là.

Fin du quatuor... Petit méJi-mélo... Je n'y tiens plus. J'emmène maman un peu à l'écart, et là, je lui dis :

— Maman, je t'en supplie, montre-le-moi.

— Comment, petite masque, tu as deviné?

— Oui, oui, j'ai deviné... Mais montrele-moi, vite, vite... La musique va recommencer.

— Eh bien ! c'«st ce grand brun à gauche, sous le tableau de Meissonnier. Ne regarde pas.. . il te regarde.. .

18 UN GRAND M ARIAQB

— Il n'est pas le seul . Ils ne font que ça-, tous, tous, tous!

— Il ne regarde plus. , . Tiens. . . 11 s'approche de ton père... Il lui parle.

— Il n'est pas trop mal.

— Je crois bien qu'il n'est pas...

— La bouche un peu grande...

— Je ne trouve pas.

— Oh! si, maman!... Mais enfin TensembJe peut aller.

— Et si tu savais! Naissance, fortune, tout ce qu'on peut désirer ! C'est un hasard tellement extraordinaire...

— Et il s'appelle?

— Le comte de Martelle-Simieuse... Ne regarde plus. Il recommence à te regarder.

Oui, c'est un Martelle-Simieuse, et les Martelle-Simieuse sont cousins des Landry- Simieuse et des Martelle-Jonzac. . . Or, voistu, les Martelle-Simieuse...

Un des musiciens fait toc toc sur son petit pupitre... Voilà qui coupe court au

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torrent d'éloquence de maman... Nous nous asseyons... C'est du Mozart maintenant...

Je me reblottis dans mon petit coin et. je m'abîme en de profondes réflexions. Ça doit être un parti de derrière les fagots, car maman était dans un véritable état d'exaltation !...

Comtesse de Martelle-Simieuse !. . . Deux noms ! Mon rêve I Avoir deux noms I J'aurais préféré duchesse, naturellement; mais il y a si peu de ducs, de vrais ducs, de ducs incontestables — vingt-deux seulement, je crois — que c'est une chimère d'espérer...

Va donc pour comtesse I

Comtesse de Martelle-Simieuse... Le nom a de la tournure... Je mêle répète à moimême... Je n'écoute pas du tout le quatuor de Mozart... Est-ce bien du Mozart que jouent ces deux violons, cet alto et cette basse? Les quatre instruments me chantent une chanson dont voici le refrain :

Madame la comtesse de Martelle-Simieuse. . .

Le nom, c'est chose d^une telle importance ! Un nom qui s'arrange bien et qui sonne bien avec le titre. Car il en est du titre comme du club. Il me faut un titre...

M'embourgeoiser, jamais, fût-ce au prix d'une fortune des Mille et une Nuits! Plutôt épouser un de ces princes italiens qui foisonnent de l'autre côté des Alpes. On est princesse au moins ! Comtesse de Martelle- Simieiise! Oui, décidément le nom est acceptable I

Nouveau petit tohu-bohu après le quatuor ; papa se dirige vers maman, et moi aussi. A peine étais-je arrivée, que maman, de plus en plus exaltée, me dit :

— Les choses marchent avec une rapidité foudroyante... 11 demande à m'ôtre présenté, et ton père a remarqué que sa voix tremblait... N'est-ce pas, mon ami?

— Oui, répond papa, sa voix tremblait...

— Ton père va me l'amener. S'il te

déplaît, ne reste pas à côté de moi. S'il ne te déplaît pas, reste.

— Je veux bien rester, maman; mais il est bien entendu que tu me laisseras le temps de la réflexion... Tu m'as promis de ne pas me brusquer...

— Tu seras toujours entièrement libre ; mais écoute-moi bien : c'est un parti hors ligne... Si tu connaissais les parentés, les alliances... Sa mère était une Précigny- Laroche I Tu entends,une Précigny-Laroche !

— Oui, maman, j'entends.

— Il n'y a rien au-dessus des Précigny- Laroche ! Rien au-dessus 1

— Du calme, maman, du calme!...

Papa était allé le chercher... Il l'amène,

et alors, entre deux morceaux, nous avons eu, à nous quatre, un petit bout de conversation. Il était, en effet, visiblement troublé. Lui qui, de loin, avait tant de courage pour me regarder, de près n'en avait plus du tout. C'est moi qui l'ai dirigée, la conver-

sation, et avec une très remarquable habileté, car, à travers les banalités obligées d'une causerie mondaine, j'ai su apprendre en dix minutes ce qu'il m'importait de savoir, avant de laisser les choses aller plus avant. —

Il aime par-dessus tout Paris... Comme moi.^.. Il s'ennuie à la campagne... Gomme moi... Il s'amuse à Trouville... Comme moi... Il n^a aucun goût pour la chasse à tir.. . La chasse àtir ! le martyre desfemmes, la chasse à tir, qui nous prend nos maris et leurs amis, tout le long du jour, et nous les rend, le soir, anéantis, exténués, abrutis.

En revanche, il adore le cheval et la chasse à courre... Toujours comme moi...

Ah ! c'est que la chasse à courre, c'est une autre affaire... Nous pouvons en être!...

Que de fois je me suis dit : « Mon mari aura un équipage ! » Et il a un équipage, un vautrait... Il est locataire d'une forêt de l'État, à dix lieues de Paris. On part le

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matin, à huit heures et demie, par la plus conunode des gares, la gare du Nord ; à dix heures, on déjeune rapidement...

à dix heures et demie, à cheval!... Et, sauf le cas de chasses très dures et très longues, on est revenu à Paris pour le spectacle et pour le bal.

Ce n'est pas- tout; il est complètement libre de son temps, de sa personne, de sa fortune. Plus de père, plus de mère... Rien qu'un frère plus jeune que lui, volontaire d*un an dans un régiment d'artillerie, — et une tante très riche, fort âgée, sans enfants. Donc il est chef de famille. Martelle- Simieuse est à lui. C'est une terre, quelque part en Vendée. Il va de soi que je n'ai pas l'intention d'aller m'enfouir en Vendée, tous les ans, pendant six ou huit mois...

Mais enfin, il faut bien avoir une terre...

La Vendée ne me déplaît pas. Rien n'a meilleur air que la Vendée.

J'ai appris tout cela dans un court espace

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de dix piînutes, un quart d*heure peutrètre... parce que M"*® de Mercerey, nous voyant engagés tous les quatre dans une conversation sérieuse — tous les quatre, je pourrais dire : tous les trois... papa ne disait rien, — tous les trois... je pourrais dire:

tous les deux, maman ne disait pas grand*chose... Donc M™* de Mercerey (quelle phrase ! je n'en sortirai pas I) a su prolonger Tentr'acte entre les deux quatuors.

Tous ces renseignements, je les ai obtenus de la manière 'la, plus aisée, la plus naturelle, par un certain tour donné à la causerie, et sans faire une seule question.

Maman, ce matin, me disait que j'avais été hier soir eifrayante de calme et de précision. Ahl c'est que j*ai mon petit côté pratique I Je veux absolument placer ma vie dans certaines conditions inattaquables d'indépendance et de sécurité. Pas de bonheur sans cela, pas d'amour, rien enfin, rien I

Ainsi, par exemple, pas de belle-mère !

Je ne sais pas ce que je ne donnerais pas pour ne pafe avoir de belle-mère. Pas de tiraillement! Pas de lutte! On a chez soi tout à soi, à commencer par son mari.

C'est pour cela que je n'ai pas voulu, au printemps dernier, du petit marquis de Marillac, un des cinq! Et comme il était geatil, cependant, et drôle, et g^i! Et comme je l'aurais aimé de bon cœur I . . .

J'avais commencé... Mais j'ai vu sa mère !... et je me suis arrêtée.

Une jnère terrible, rigide, austère, tombée dans une dévotion féroce, et qui exigeait que sa belle-fille vînt s'ensevelir en sa compagnie, pendant huit mois, au fond de la Bretagne. C'est une économie, je le sais... mais quelle servitude! Dès le lendemain du mariage, à peine sortie de l'état de petite fille, y retomber!... Alors à quoi bon se marier?

Où en étais-je? Je ne sais plus du tout...

Ah! j'y suis... La musique recommence...

C'est le dernier morceau. Nous nous asseyons, en ligne, dans Tordre suivant :

moi... maman... papa... et lui... On a d'étranges pressentiments. Il y avait une heure à peine que je l'avais vu pour la première fois, et cependant nous avions déjà comme un petit air de famille, là, tous les quatre, bêtement à la file sur nos chaises.

On nous jouait une suite de petites valses de Beethoven, avec de courtes suspensions d'une minute entre chaque valse.

Première suspension. Maman me dit :

— £h bien ! maintenant que tu l'as vu, que tu lui as parlé... ton impression?

— La même, maman.

— Bonne?

— Pas mauvaise.

— Alors ton père peut l'inviter à diner?

- Oh I mam£^n, ce serait aller bien vite !

— Nous sommes obligés d'aller vite.

- Pourquoi, maman?

— Chut!... on recommence...

Me voilà fort intriguée... Pourquoi cette nécessité d'aller vite ?.. . Je suis choquée... Il me semhle qu on me jette à la tête de ce monsieur... J'ai hâte de savoir... Elle me paraît éternelle, la petite valse. Enfin, grâce au ciel, voici la seconde suspension. Je reprends :

— Maman, explique-moi...

— Je ne peux rien t'expliquer maintenant... Ce serait trop long.. A la maison, tout à l'heure, je te dirai... Mais il faut que l'invitation soit faite ce soir... Il n'y a pas une minute à perdre. Oui ou non, veux-tu?

— Tu vois, maman, tu me bouscules.

— Je ne te bouscule pas, tu pouitas toujours refuser...

— Eh bien, soit.

— Jeudi, le dîner?

— Va pour jeudi.

Entre la troisième et la quatrième valse, maman dit rapidement à papa :

28 UN ORAND MARIAOB

— Invitez-le à dîner...

— Quel jour?

— Jeudi.

— Bien.

Papa — je ne Tavais jamais vu dans un rôle de père sérieux, — papa a été admirable de docilité et de résignation. 11 est vrai qu'accablé sous le poids de la musique, papa ne paraissait plus trop avoir conscience de ce qu'il faisait. Tétais un peu inquiète, je me disais : « Il va se tromper et en inviter un autre. » Pas du tout. Il a fait très correctement sa petite invitation, qui a été acceptée avec enthousiasme.

 minuit, nous partions, et nous n'étions pas encore sortis de l'hôtel des Mercerey que je m'écriais :

— Maman, je vois que tu grilles de me faire faire ce mariage.

— Oh I quant à cela, oui !

— Eh bien, alors, dis-moi...

— Laisse- moi respirer un peu, je suis

UN GRAND MARIAQB 29 , » .

brisée... A la maison tu sauras tout.

Une heure après, je savais tout. C'est rhistoire la plus extraordinaire du monde !

Hier matin, à huit heures, on réveillait maman pour lui remettre ce petit billet très pressé de M"*® de Mercerey :

c( J'ai la migraine, je ne puis sortir.

Venez, venez tout de suile. Il y va du bonheur d'Irène ! »

Maman se lève et part.

Mais, la suite à demain,,. Sept heures, il faut dîner...

27 noyembre.

Donc maman court chez M™" de Mercerey, et voici ce qu'elle apprend :

Les deux Martelie -Simieuse, l'alné, Adrien, — c'est le mien, — et Tautre, Paul, le volontaire d'un an, ont perdu, il y a dix ans, leur grand'mëre paternelle, une excellente femme, très riche, un peu bizarre, et qui n'avait plus au monde qu'une pensée :

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