Deux mères
M. Sosthène de Perny est chez lui, me Richepanse. II est agité et il arpente sa chambre d'un pas impatient, fiévreux. De temps à autre, machinalement, il jette les yeuxsur une pendule, dont les aiguilles marquent invariablement onze heures dix minutes depuis plus d'un an peut-être qu'elle s'est arrêtée.
Mais si la pendule de M. de Perny ne marche plus, les beùres s'écoulent quand même et les années aussi ; il n'a qu'à se regarder dans une glace pour le reconnaître, car il a beaucoup vieilli. Sur les tempes, ses cheveux noirs commencent à grisonner. Il est toujours élégant, vêtu à la dernière mode ; il a toujours son regard hautain, son front audacieux ; mais dans son regard il y a quelque chose d'inquiet, de troublé, et des plis se sont creusés sur son front. Le rictus de ses II. ï
3 DBDX HËBBS
lèvres est amer, des rides précoces se monlreDt au coin de ses yeux sombres.
C'est le stigmate ineffaçable d'une mauvaise vie, d'une vie de fièvre coatinuelle, tourmentée par des difficultés et des soucis sans eesse fenaissant^, par des appréhensions et des terreurs quilg poursuivent jusque dans sod semmeil.
Pourtant, Il lie connaît pas 1^ remords ; le remords peut ramener au bien et il ne vit que pour le mal. Esclave de ses passions, celles-ci ont depuis longtemps étouffé en lui tous les bons sentiments, et c'est le vice dans tout ce qu'il a de plus hideux qui s'est incarné en lui. Mais, comme tous les criminels, il est l&che et il a peur du cbâtimentquesasœurtient suspendu sur sa tgte.
Que de fois déjà il s'est dit :
— Si elle pouvait mourir I
Oui, le misérable a eu cette pensée. La mauvaise santé de la marquise lui faisait espérer qu'elle succomberait. Et il se disait :
— Elle morte, je serais délivré, je n'aurais plus rien à redouter, je rentrerais dans la maison la tête haute et j'y serais bienlfit le maître comme autrefois.
Mais la santé de la marquise s*étai|, subitement améliorée.
Alors il eut une autre pensée plus monstrueuse. 11 conçut le projet de tuer sa sœur. Etait-ce un égarement de sa raison? C'est possible. 11 chercha cependant comment il pourrait mettre son projet à exécution, 11 vit le poison, versé à petites doses, laissant peu ou pas detrace. Disons, toutefois, qu'il s'arrêta en présence des difficultés qui se dressèrent devant lui, et que les terribles conséquences d'un pareil crime l'effrayèrent. Il tenait l garder sa tête sur ses épaules,
— C'est bien, se dît-il, J'attendrai ; mais, un peu plus I6t ou UD peu plus tard, l'tiélirb de ma vengeance Son- Bera.
De quoi voulait-il se vengerTDecequesa sœurl'avail chassé, lui ihfligëant elté-iUeme Une punitibn trop douce. Le misérable né lui tenait aucun compte du '■ silence qu'elle avait gardé, qu'elle gardait encore, quand elle n'avait qu'un mot à dire pour l'envoyer au bagne. Un jour, il apprit queift femme de chambre de la marquise était sur le poiiit de la quitter pour se marier. Aussitôt il manœuvra pour donner à sa sœur une. nouvelle femme de chambre. Juliette était la femme qui lui convenait sous tous les rapports. Il l'avait précédemment t)lacée chez une femme du monde Interlope, qui était alors sa maîtresse.
Grflce aux anciennes relations de sa m6re, il put se procurer, pour Juliette, plusieurs lettres de récommandalions avec lesquelles celle-ci se présenta à l'bAtel de Coulange. La marquise t'accepta sans déflance. Il va sans dire que les noms de madame de Perny et de son lils ne figuraient pas dans le nombre de ses références. Juliette était une grande et belle fille d.e vingt-huit ans. Hais les personnes qui la recommandaient, en attestant ses bons antécédents, avaient été singulléremant trompées. La conduite de Juliette était'loin d'dtre irréprochable.
Deux ans auparavant, elle avait commis un infanti* cide. N'ayant pas eu connaissance de son crime, la justice ne l'avait pas poursuivie. Pourtant, ce crime n'était pas complètement ignoré. Sostbëne l'avait découvert, il en avait été pour ainsi dire le témoin. Alors Juliette avait eu la maladresse de lui écrire pour le suppltSr 6e ne pBs la diéaoncer et d'avoir pitié d'elle. Il pos-
L,.,.... Cookie
4 DBDX HÈRES
sédait ainsi des lettres de la malheureuse fille, qui contenaient les preuves du crime.
Juliette était donc complètement à la discrétion de Sosthène. II la dominait, il lui imposait ses volontés ; elle tremblait sous son regard, elle n'osait rien lui refuser, elle était sa servante, son esclave, et pouvait devenir, dans ses mains, à uu moment donné, un instrument terrible.
Pour l'instant, placée près de la marquise parce que' son véritable m^tre l'avait voulu, son rôle se bornait à tout voir et à tout entendre.
Juliette était l'espionne de Sosthène.
Fatigué sans doute de sa promenade autour de sa chambre, M. de Perny s'arrêta tout h coup devant une petite table qui était littéralement couverte de feuilles de papier timbré, sortant des études de plusieurs huissiers. Cesfeuilles noircies, à l'aspect peu agréable, attestaient que le brillant Sosthène de Perny avait un certain nombre de créanciers qu'il ne payait pas.
Il prit une poignée de ces papiers et les froissa dans sa main en faisant une affreuse grimace.
— Ma parole d'honneur, grommela-t-il d'une voix creuse, on dirait que tous ces gens sont enragés 1 Que veulent-ils ? Que je leur donne de l'argent. Oh I les fous !... Bit bien, oui, j'ai des dettes et je ne peux pas les payer. Après? Je ne suis pas le seul. Qu'ils attendent.
Ah çàl s'écria-t-il en frappant le parquet du pied, elle ne viendra donc pas I Il regarda sa montre.
— Elle devait être ici à deux heures et demie et il va Être trois heures.
11 tira de sa poche un billet chiffonné et lut tout haut : «J'ai quelque chose que je crois très-important à
DBUX MèkKS 5
« TOUS dire ; ce serait trop long à écrire ; attendez-moi « chez vous demain à deux heures et demie, n
— Et depuis une heure je l'attends, reprit-il les sourcils froncés. C'est moi qui suis à ses ordres I Que peutelle avoir à me dire?
Croyant ainsi tromper son impatience, il alluma un cigare. Un instant après, le bruit d'une sonnette se fit entendre.
Sosthène s'élança hors de sa chambre, et courut ouvrir. Juliette entra. Il referma vivement la porte.
— Sais-tu quelle heure il est 7 lui dit-il d'un ton rude. Tu devrais te souvenir que je n'aime pas & attendre.
— Je suis en retard, c'est vrai, mais ce n'est pas ma faute ; j'ai dû attendre que madame soit sortie. Regardez, je suis en sueur et tout essoufflée ; j'ai couru tout le long du chemin.
— Est-ce qu'il n'y a pas des omnibus ?
— Je n'y ai pas trouvé de place.
— Il fallait prendre une autre voiture,
— J'aurais pu le faire ; seulement...
— Je comprends. Tu es trop économe, ma chère. Une autre fois, prepds mieux tes précautions et ne me fais pas attendre.
Juliette baissa humblement la tête.
— Maintenant tu peux parler, reprit-il ; quelles sont les choses importantes que tu as à me dire T
— Voici : D'abord, il faut que vous sachiez que presque tous les soirs, quand M. le marquis était sorti, madame la marquise s'enfermait dans sa chambre pour écrire.
— Des lettres ?
— Non. Je TOUS assure que j'étais trës-intriguée. Je savais qu'elle écrivait, quelquefois pendant plus de
g PfipX HÈHES
fje^x heures ; luais qii'écrÎTait-elle 1 Impossible de le savoir. Il m'était absolument défeadti d'entrer dans sa ct(aiQbre, et vous savez ce qu'où peut voir par le trou d'uue serrure. Quand ellE) avait fini d'écrire elle cftcbaît son cahier. Je n'ai pas besoin de vous dire que je 1'^^ couvent cherché dans la journée. J'ignorais qu'il y eût, dans un petit meuble de sa chambre, un tiroir secret. Du reste, quand même je l'aurais su, je n'aurais pas ^té plus avancée, puisque je ne sais pas comment s'ouvre le tiroir. Ëb bien, c'est dans ce tiroir secret que madame la marquise, après avoir écrit, enfermait son manuscrit.
— Enfln, dit Sosthëne, il existe un manuscrit que ma sœur a écrit de sa main ; mais tu ignores ce qu'il contient?
— Assurément jen'ai pas pu le lire; mats jesais que c'est une confession que madame la marquise fait à son mari, dans le cas où elle viendraità mourir.
Sosthène tressaillit.
— Ahl fit-il, comment peux-tu savoir cela?
— Je vais vous le dire : Il y a quatre jours, madame la marquise sortit de sa chambre pour aller embrasser et consoler la petite Maximilienne qui pleurait. Elle laissa sur la table le manuscrit et & c6té une lettre ouverte qu'elle venait d'écrire.
— Alors?
— Je n'étais pas loin...
:— Perrière une porte. '
— Oui, Je l'ouvris sanabr^it, et, aurisque d'être surprise et de me faire chasser immédiatement, j'entrai j dans la chambre.
— C'était bardi.
— : Vous ètps mon (naître, c'est & voits que j'obéis.
peux HÈRES 7
— Par)Q-[poi du jnannscrit,
— D'ua seul coup d'ceilje vis qu'il était terminé. Il se trouvait fermé ; tnais un instant auparavant madame la marquise avait écrit sur la couverture, car l'encre
I n'Était pas s&cbe encore.
— Éttuasju?
— J'ai lu, en t^te, ces mots: « A mon mari. » Et ati-dessous, en lettres plus grosses :
« Ceci est ipa coqfession. »
Puis, plus bas, d'une écriture moyenne :
« Révélation du secret qui empoisonne ma vie. »
Sps|bèPe ^tajt dftyenu très-pâle.
j — Est-ce tout ce que tu as lu i demanda-t-îl d'une
I Voix frémissante.
I Et voyant qu'elle bésitait à répondre :
— Parle 1 lui ordonna-t-il d'un ton impérieux, tu ne dois rien me cacber.
— Eb bien, il y avait encore sur la couverture du manuscrit...
Elle s'arrêta brusquement.
— Parle, mais parle donc 1 s'écria-t-il.
— Je n ose pas^
— Je le veux !
— Eb bjen ! it y avait encore ces mots :
(( Le crime H» mon frère et de ma mère, n Un borrfble sourire crispa les lèvres de Sosthèue. Mais, dçïapt Julifit^e, il crut lî^voir wrder bonne contenance,
— Ab I ab I fit-il en prenant le toq sardonique, tu as lucelfi;,eb bien, c'est la preuve que la marquise de Goutaiige ïj'a pas toute sa raison. Il peut se faire qu'elle ait quelque pécbé i «e reprocher et qu'elle éprouve le besoin ^ç se confesser ai son mari ; mais ce n'est pas
m pour accuser les autres. C'est dr6Ie tout de
cela fait rire.
, en effet, mais son rire ressemblait k uo grio-
le dents.
nporte, continua-t-il, je ne suis pas fftchéde
existence de ce précieux manuscrit. Madame
■ a voulu écrire aussi son petit roman ; c'est
&s-dr61e... La marquise de Coulauge devenue
! On apprend tous les jours des choses éton-
un moment de silence, il reprit :
m'as-tu pas dit qu'il y avait à c6té du manus-
iettre?
1 était ouverte. Tu l'as lue ?
'ai lue, mais rapidement.
est-ce qu'elle disait cette lettre?
ame le manuscrit, elle est adressée à M. le mar-
n'en doutais, murmura Sosthëne.
ant que je puis me rappeler, voici ce que j'ai } sœur dit à son mari qu'elle a gardé tonte a secret terrible ; mais qu'ayant de sombres ments, la crainte de mourir subitement, elle tas emporter sou secret dans la tombe. '
^ssentimenls de la marquise semblaient répon- i pensées criminelles de Sostbène. Il frissonna iiî, et un éclair livide passa dans son regard, B continua :
st pourquoi elle s'est décidée & le confier au à écrire un manuscrit qui est la révélation de s souffrances. Elle ajoute que son mari trouvera, int le tiroir secret de son meuble Louis XIII,
DEUX HëBES 9
un petit coffre de cuivre dans lequel le manascrit sera enfermé avec d'autres objets.
— Oh I oli I fit Sosthène, voilà bien des précautions.
— Et ce n'est pas tout.
— Hein ! Qu'y a^t-il donc encore ï
— Gomme si elle craignait qu'on ne lui dérob&t son manuscrit, ou que M. le marquis ne le lAt avant sa mort, madame la marquise a pris une autre précaution.
— Ah ! qu'a-t-elle fait ?
L'espionne répondit :
— Avant-hier soir, un homme se présenta à l'hôtel. Le portier, qui avait probablement reçu des ordres, le fit monter par un des escaliers de service, et il fut reçu d'abord très-mystérieusement par la gouvernante de la petite &Ue qui l'attendait.
L'homme portait sur son épaule un paquet assez lourd.
— Attendez un instant, lui dit la gouvernante, je vais prévenir madame la marquise.
Elle laissa l'homme au milieu du corridor, qui conduit à l'escalier de service, et pour entrer dans la chambre de madame elle traversa son cabinet de toilette, en ouvrant une petite porte, dont je n'avais pas encore soupçonné l'existence.
Pourquoi, dans cette circonstance, madame la marquise a-t-elle eu recours à la gouvernante de sa fille au
.Cookie
10 aVTT^ KâBBS
Meu <)9 s'^flreççer ^ ïfloi ' P*ir<^e tWP îfi »'** P^ wcore lui inspirer une confiance e[)tièrâ>
G'fl?t ce que j>i pqmpiis.
Qu'aliait-il se passer entre l'bpf^f ifie et inad^me ?
Je voulus le savoir, pçps^nt giip cela pouvait tous îittéresser. Sur les talons de la gouveriiante, je me glissai dans lo ^alùnet de ^fltlett^ e^ rap cfichai derrière une tapisserie.
— Très-bien, approuva Sosthène.
— Un instant après, la gouvernante introduisit l'homme dans la chambre de madame la marquise, en le faisantpasser naturellement par le cabinet.
— Quel était cet homme ?
— Un ouvrier serrurier, je crois.
— Je comprends : une réparation à faire au tiroir secret.
— Non, l'ouvrier n'était pas appelé pour cela.
— Alors, continue, je t'écoute.
— La gouvernante prit l'eQfaat, que tenait sa mère, et l'emporta. Madame la marquise poussa les targettes des portes, à l'exception pourtant de celle de la porte du cabinet, qui resta entr' ouverte.
— De sorte que tu as pu tout voir ?
— A peu près tout.
— Eh bien 2
— L'ouvrier commença par placer dans Iç foyer de la cheminée un réchaud qu'il avait apporté ; il le remplit de braise, qui devint bientôt unibrasier ardent sur lequel il fit rougir un instrument de fer. Pendant que le fer chauffait, il plaça sur uaejChaise un petit coffre de cuivre.
— Ah I ab ! Ql Sosthèpe, voilà ce fameux coffret,
— Oui. Alors madame la marquise s'approcha du
DBIIX HtoPS il
m^Bble Jifii ap ^emi-? en f^pq |}e ^ofi 1^, ^^ flSQ Tous devez connaître.
— Je le connais. Continue.
rr-r Ell« 9|iyrit le tiro^f ^^Pfet ^^ fille reyint n^^ |Ie. la cheminée, tenant dans ses mains i^it pahî^r...
— Oui, et ^utr^ chosç ; jaxm ne deyjpt^r^z j^ajs qaoi.
— 4e n'ai pas à derinar. pui^guç \a vi^a ^e le flire.
— Uiie petite chemisa, un |>etii bonffef f\ fes àittr^9 objets divers liont on se seit pour emmaillQtter ut^ çqrai)t pouyea^-ne.
Soslhène fit un mpuyemeitt brusque, ses traits se coDtraçtërent, et les. plis de ^oq front parurent se creuser encore.
— Tq es bien sûre d'avoir tu cela ? deraE(iida-l^il.
— Oui, je voyais parfaitement. Vous pouvçz croire. que je n'ai pas moins été étonnée que vous ne TStes. J'ai fait alors toutes sortes de réflexions, nia demandant qael pouvait bien être le secret de madame la marquise.
-r Ahl vraiment, fit Sosthëne railleur.
Puis attachant sur elle son regard dur :
— Ma chère, lui dit-il d'un ton sévère, tu es à l'hôtel de Coulange pour voir et entendre, et tu u'^s pas à réOéchir sur ce que tu entends et sur ce que tq vois. Si la marquise de Coulange a un secret, tu n'as pas à chercher à le connaître. Cela ne te regarde point. Tu dois rester strictement dans ton rAle et ne pas aller ^t; delà de ce que je t'ordonqe de faire.
L'espionne rougit et baissa les yeux.
— Ensuite^ que s'est-il passé ? demanda Sosthène.
— Madame la mari^uise a mis elle-mèine dans le
12 DBUK MÈflES
coffre do cuivre les langes d'enfant, d'abord, et ensuite son manuscrit.
— Après ?
— L'ouvrier afermé le coffre, puis, avec son fer rouge, il a soudé le couvercle.
— En effet, murmura Soathène rflveur, c'est encore une précaution. Seulement, je ne vois pas qu'elle soit bien nécessaire.
— Quand tout fut terminé, reprit Juliette, l'homme enveloppa ses outils, madame le paya et le fit sortir, en l'accompagnant elle-même jusqu'à la petite porte du cabinet de toilette. Heureusement, j'avais eu le temps de me remettre derriËre la tapisserie. L'homme parti, | madame la marquise prit le coffret et l'enferma dans le tiroir secret. |
— Où il restera jusqu'au jour où j'irai le prendre, pensa Sostbëne.
Et un mauvais sourire fit grimacer ses lèvres.
— Est-ce tout ? demanda-t-il après un moment de silence.
— Oui.
— Et la lettre adressée au marquis et que tu as lue, sais-tu où la marquise l'a placée?
— Non. '
— C'est fAcheux I Voilà une chose qu'il faut que tu saches.
— Je saurai.
— Très-bien. Tu eaune flUe intelligente et adroite, je suis content de toi. Ce que tu viens de m'apprendre n'a pas pour moi l'importance que tu supposais ; n'importe, tu as bien fait de me donner ces renseignements. Je tiens à te le répéter, je veux savoir tout ce qui se passe à l'hAtel de Goulange, même les choses qui te pa-
DEUX HÈBKS , 13
raitraient insignifiantes. Je n'd pas besoin de te recommander de nouveau de n'agir qu'avec une extrême prudence. Il faut que tu parviennes à obtenir la conflauce de la marquise.
— Je fais pour cela tout ce qui dépend de moi.
— Gela viendra. En attendant, continne à me servir fidèlement.
— Vous savez que je vous suis toute dévouée.
— Oui, je sais que lu n'oserais pas me Irabir. Leurs regards se croisèrent,
— Je vous assure, dit-elle d'une voix hésitante, que c'est par reconnaissance et non par crainte que jevous sers.
—Comment donc, fit-il d'un ton légèrement ironique, mais j'en suis tout à fait convaincu.
— Monsieur de Pemy, vous pourriez, dès aujourd'Iiui, me rendre mes lettres.
— Jeté les rendrai, c'est convenu.
— Quand?
Il se mit à rire.
— Jevous en prie, reprit-elle les mains jointes, rendezles moi I
— Ab çà, est-cft que tu n'as pins confiance en moi ?
— Si, mais...
— Achève.
— Je suis poursuivie par des terreurs continuelles. La nuit j'ai des cauchemars égayants ; tant que ces lettres ne seront pas détruites, je serai comme sur des charbons ardents.
-Eh bien, ma chère, c'est précisément pour cela que je les garde.
— Pourtant, vous m'avez promis de me les rendre.
— Je te le promets encore,
14 ï^^i WÈB^is
— Quan^, ^^opsienrd^. Perny? dites-lf) moi.
Sostlièit« se leva.
— T.n jou^ où je n'^uraf plu^ besoin dâ toi, répotidit-
ra la récompense des services quei tu m'auras
te soupira et se courba l^uiiiblpn^ent ^eyant
Ire.
ioe avait sur les lèvres son mauvais so)iri|-e.
is n'avez plus rien à me dire ? demanda-t^elle.
m rien aujourd'hui, répondit-il ; mais sois tran-
tvant peu je mettrai ton dévouemeat à Yé-
:s mots, Soslbëne cougêdia son espionne.
Ira dans sa cbambre, se laissa toniber sur un
et, prenant sa tète dans ses mains :
isi, murmura-t-il, elle a peur de mourir, elle a
^sentiments comme si elle avait deviné mes
de vengeance. Et c'est pour cela qu'elle a écrit iiscrit, enfermé maintenant dans un coffret de a fond d'un tiroir, qui s'ouvre au moyen d'un secret. Tout cela est bon à savoir. C'est uoe
qu'elle tient en réserve pour le marquis. Eh I n'est pas mal imaginé I Heureusement, je sois innais le meuble et je saurai bien trouver le a tiroir.
fait souder le couvercle ; c'est parfait. J'enlève t, je l'ouvre, — il y a des moyens pour cela. — ■pare de ce qu'il contient, je le referme, je le L sa place et le tour est joué. El si quelque iprès elle meurt... A la bonne heure, ce sera marquis une véritable surprise. Un coffret de lont le couvercle est soudé, et rien dedans I tit rire sec et nerveux éclata entre ses lèvres.
— Uaia quelle siag^ilière jdéç file ^, continua-tri^ de vouloir faire connaître au marquis, après ^a mprtt ce qu'elle ne yeu^ ou plutôt n'çap p^^ jui ^i'çe de so;i nTau|l... Je comprends ; c'est Dpoi, c'est toujours moi qu'elje poursuit de ;a ctJlè.re, Ah ! qu'elle ju'enne, (;ardç, qu'elle prenne C^rdej
Il resta un moment silencieux.
' —Qui, reiprit-il sourdement, il faut que je m'empare de ce que contient le coffret et que je l'anéantisse; le marquis ne sait rieu, il ce doit rien savoir. Ah I elle reut me perdre, eh hiep, je me défendrai !
Il promena autour de lui son regard plein de lueurs fauves.
I — Vousqeme eonnaUsez pag eqcore, madame ma ' sœur, poursuivit-il ; vous ne savez pas quels peuvent être les effets de la colère, de la rage que vous avez allumée en moi et qui unira par éclater comme un coup de tonnerre, Ifous m'avez menacé et vous me croyez vaiDCu, écrasé.... Tu te (rompes, marquise de Coulange, je suis toujours debout I
Il bondit sur ses jambes, se dressa de toute sa hauteur, et un éclair sombre jaillit de ses yeux.
— Elle me méprise, elle me hait, reprit-il d'une voix ranque, saccadée, soit ; mais à sa haine répondra ma iiaine. Oui, et la lutte sera terrible, inexorable. Non, non, je ne suis pas vaincu! C'est par elle que le lien de la famille a été brisé le jour où ellem'a chassé comme un laquais!
Aht ahl ahl continua-t-il avec un rire de démon.elle a le droit d'être satisfaite: ce qu'elle a voulu que je sois, jelesuis. Mes créanciers me poursuivent, je n'ai plus d'argent, je n'ai plus de crédit. Oui, je suis à bout, à bout ! Us ont cru faire beaucoup pour moi en me jetant
..Cookie
16 DBCX HÈRES I
deux cent mille francs comme une aumôue oa comme un os qu'on doDue à rongera un chien! Deux ceat mille I ftancs quand ils ont des millions ! J'ai beau me tourner à droite ou à gauche, regarder eu arrière ou en avant, je ne vois rien ; si, je vois le gouffre sous mes pieds, qui se creuse, se creuse sans cesse. Pour lui échapper, je me heurte à toutes les difficultés qui m'étreignent, qui me i serrent,qui m'étranglent. Oh! je sortirai de cette terrible situation; à tout prix, il le faut!
Et ^oidement, sans pitié, oubliant ce qu'elle me devait : son mariage, sa richesse, c'est ma sœur qui m'a plongé dans cette vie infernale... Et j'aurais, moi, de la pitié pour elle I Allons donc, jamais I
Comme on le voit, Sosthène de Pemy se montrait peu reconnaissant envers son beau-frère. Mais chez certains individus, la reconnaissance est un sentiment inconnu. Sosthène considérait le don que le généreux marquis lai avait fait comme une aumftne ou un os qu'on lui avait jeté à ronger. Il est probable qu'il ne pensait pas ^insi le jour où M. de Coulange lui avait mis dans la main cette somme avec laquelle, s'il l'eût voulu, il aurait pu se créer une position indépendante.
Nous avons dit que cette somme de deux cent mille francs avait été donnée à Sosthène sur le conseil de ta marquise, au lieu d'une rente annuelle de dix mille francs que son mari voulait lui servir.
Pourquoi madame de Coulange n'avait-elle pas été du même avis que son mari ?
Avait-elle agi sous l'empire d'une pensée secrète, ou bien avait-elle eu réellement l'intention de fournir à son ft^re cette force première, si nécessaire à tout homme qui veut employer utilement son savoir et son activité : un capital? Nous ne saurions le dire. Mais
DBÔX HÈRES 17
si elle avait eu Vidée que son A^re ne, ferait pas un emploi convenable du don du marquis, elle ne s'était point trompée.
Avec sa petite fortune, Sosthëne pouvait faire quelque chose, il pouvait même faire beaucoup ; car il est toujours facile, quand on le veut, de tirer un excellent produit du capital. Hais il ne fit rien ; il ne chercha ' mSme pas à s'occuper. En cela, il n'eut pas honte de tromper le marquis avec lequel il tenait h conserver de bons rapports.
Il ne vit qu'une chose : la satisfaction à donner à ses passions, à ses appétits sensuels, le moyen de se procurer des jouissances. Â tout, il préférait sa vie oisive, sa vie de viveur, de débauché : le jeu, les soupers fins et les femmes. Et quelles femmes !
Il se lança de nouveau et avec fureur, comme pris de vertige, à la recherche des plaisirs dont il était insatiable. Ou aurait dit qu'il voulait s'étourdir, oublier, dans l'ivresse de l'orgie, son crime et la malédiction dont sa sœur l'avait frappé.
Il avait toujours eu les deux pieds dans la fange, il s'y eufonça jusqu'au cou.
Eu moins de trois ans, la somme qu'il avait reçue du marquis était tombée dans le gouffre où il avait déjà jelé follement sa fortune, la fortune de sa mère et la dot de sa sœur
Sa ruine ne le dégrisa point. D'ailleurs, pour conliûner à vivre de sa déplorable vie, il avait sa mère, toujours trop faible pour lui, et le marquis de Goulange, par lequel il se fit donner, sous divers prétextes, plusieurs sommes assez importantes.
Mais un jour le marquis eut connaissance de la vie étrange que menait s'on beau-frère, de. ses folies, que
|8 &ËDX HÈBItS
son &ge rendait inexcusables, et, à partir de ce moment, jl lui ferma impitoyablement sa bourse.
Soslbène cessa de voir le marquis, et, supposant à tort que sa sœur n'était pas étrangère à la nouvelle attitude de M. de Coulange, il eut contre elle un autre grief.
Pour lui, madame de Peray se privait même des choses les plus nécessaires. Mais l'argent qu'elle fui donnait ne faisait que passer dans ses mains. Les premières fois qu'il lui avait dit, d'un ton impérieux : u Je n'ai plus d'argent, il m'eu faut, donne-moi celui que tu as, » elle avait essayé, en lui rappelant le passé, de le gronder, de lui faire de sages remontrances; mais, d'un regard dur et tranchant comme une lame, il lui avait imposé silence. La malheureuse en était arrivée à ne plus oser lui parier et à trembler devant lui comme un enfant qu'on menace d'une verge.
Du reste, l'effroi qu'il lui inspirait était justifié. Un soir qu'elle refusait de lui donner les derniers mille francs dont elle avait besoin pour attendre le irimeslre de sa pension, le misérable avait osé la frapper. Il est vrai que, ce soir-là, ivre d'absinthe, il pouvait ne pas avoir conscience de ses actes.
Déjà, les étourdi ssements du plaisir ne lui suffisaient plus, il lui fallait les excitations de l'ivresse produite par l'abus des liqueurs fortes. Il rentrait «ouvent, au milieu de la nuit, dans un état d'ivresse complet, les jambes chancelantes, titubant, la langue épaisse, les yeux hébétés, bredouillant des* paroles obscènes, dernier écho de la fin d'une orgie sans nom. Plus d'une fois sa mère avait été obligée de se lever pour l'aider à' se déshabiller et à se mettre au lit.
Si madame de Perny ne se repentait pas encore d'a-
.. Cookie
DEDX HÈRES 19
voir trop aima son (lis, elle commençait k a^oir le pressentiment de la punition qui lui était réservée.
Pour conserver la triste réputation qu'il s'était faite, pour coptiouer à faire bonne figure dans le monde singulier 'qu'il fréquentait, et pour pe pas déchoir dans FestiofiB des femmes galantes, Sostbéne fut obligé d'avoir recours à toutes sortes d'expédients.
D'abord, en faisant sonner fort le nom du marquis de Coulange, sou beau-frère, plus de dix fois millionnaire, il rencontra des prêteurs d'argent qui lui ouvrirent leur caisse sans se faire trop longtemps prier. Mais quand ceux-ci trouvèrent qu'ils avaient suffisamment prêté, les caisses restèrent fermées.
Sosthène était criblé de dettes et il n'avait plus de crédit. One faire?
Il connaissait une femme qui tenait une maison de jeu, un tripot, rue de Provence. Il devint l'associé, le chevalier galant de cette femme. Joueur effréné, il se trouvait là dans son milieu. Il avait p^rdu au jeu des sommes considérables. Il résolut de reprendre au jeu ce que le jeu lui avait enlevé. Il n'était pas homme à avoir des scrupules. Autrefois il était naïf, maintenant il avait de l'expérience. U savait ce que c'est qu'une carte bisaulée, il avait appris ^ faire sauter la coupe et il connaissait plusieiirs autres subtilités à l'usage de certains joueurs qui né perdent jamais.
II joua et il gagna, il gagna SQifyei^t, presque toujours.
Sostbèpe de perny, l'indigne fr^r^ de la marquise de Coulange, devint pn grec émérite.
Mais on ne trouve pas (ous les jours à dépopiller des Sis de fopiUle et de ricb^s étrangers. Malgré la science qu'il aT»i( Qcgaise, )e jeq était loia de procurer b. Sqs-
thène des ressources suffisantes. U n'avait pas même la satisfaction de pouvoir se dire qu'il s'était jeté dans ce bourbier pour se retirer d'an autre.
Ayant un jour les poobes pleines d'or, mais le plus souvent vides, traqué par ses créanciers, ne pouvant presque plus compter sur sa mëre, qui s'était aussi endettée pour lui, repoussé par le marquis de Coulange, obligé de vivre d'expédients, de voler au jeu, voilà où en était Sosthëne de Perny.
Ce n'était donc pas sans raison qu'il s'était écrié : (I Je suis à bout, à bout 1 ii
HORLOT CHERCHE
Apres la vision étrange que Gabrielle avait eue dans son sommeil somnambulique, Morlot s'était dit :
— Il faut que je connaisse le secret de la marquise de Coulange.
Assurément, il y avait autre cbose en lui qu'une cnriosité vulgaire et indiscrète. j
En disant que la marquise avait un secret qu'elle te- ' nait caché au plus profond de son coeur, Gabrielle avait parlé d'un maillot d'enfant.
Un maillot d'enfant! Ces mots avaient frappé l'oreille de Morlot comme le son retentissant d'une cloche.
Un soupçon avait rapidement traversé son esprit, et cette pensée, que l'enfant qui portait le nom d'Eugène de Coulange pouvait être le âls de Gabrielle, s'était \a~ crustée dans son cerveau. Ce n'était qu'un soupçon, un
DEtX UARBS 21
doute ; mais, après tant de recherches vaines, o'était-ce pas beaucoup?
Or, il fallait acquérir la certitude oa détruire le doute. Voilà pourquoi l'agent de police voulait conuattre le secret de la marquise.
Voilà aussi pourquoi, avant sept heures du matin, pendant que sa femme et Gabrielle sont encore couchées, il se promène, ayant l'air de fl&ner, sur un des trottoirs de la rue de Babylone.
Les deu2 mains dans les poches de son paletot, la tête inclinée sur sa poitrine, il force sa mémoire à lui relracer dans tous ses détails l'étonnante révélation.
Il lui semble qu'il se trouve dans la chambre de la marquise, devant ce coffret de métal, dont le couvercle vient d'être soudé, et que, doué aussi de la vue miracaleuse, il voit, dans la botte fermée, le mystérieux manuscrit et les langes d'un enfant.
Et il retrouve en lui le doute qui réclame et la pensée qui le pousse en avant.
Il entend bien une voix intérieure qui lui dit : « C'est impossible 1 >> Mais une autre voix réplique aussitôt : u Voilà ce qui explique l'affection extraordinaire de Gabrielle pour l'enfant de la ma^uise de Coulange 1 »
Alors, l'agent de police murmure tout bas ce qu'il a écrit autrefois sur son carnet ; « Une voiture de maître, attelée de deux chevaux superbes, attendait la dame Trélat au bord de la Seine. L'enfant a été volé par des gens riches. »
Arrivé devant l'hôtel de Coulange, Horlot s'arrêta. Il releva la tête, ses yeux devinrent étincelants et il jeta sur l'aristocratiquç demeure un regard superbe, qui contenait une sorte de déS.
Mais aussitôt, secouant la tête :
â2 DBnk 11ËRB3
— Ce que je cherche est là, se dit-il, et je ne peux pas y entrer.
De nouveau sa tSle s'inclina et H miirctiiir :
— llmefautdesrenseîgneinentS,ll fautquejeâacde... Un vieillard, assez bien vêtu, passa près de luî. 11 le
vit s'arrêter devant la porte d'enitiè Ab l'hôtel, et tirer le bouton de cuivre d'one petite clofchè dont Ife bruit se fll entendre aussitôt.
■ — Celui-là est plus bëuréut que moi, pensa l'agent.
La porte de l'hôtei s'ouvrit. Avant d'étitrer, lô vieillard se retourna. De ta hiâih et par uù nlouveinènt de tète amii^al il envoya ud Ëâlut â une feinnie, tjiit se tenait sur le seuil île \à porte d'ilne petite boutique ^itnée eu face de l'hôlel.
Lafennnë répondit au ëàlut du vieillard, eu criant:
— Bonjour, mchsieur Pastour.
Etelleajouta:
— Je vais vous préparer une bonne tasse dËtiafS.
— Oui, à tout à l'heure, répondit le vieillard. Et il disparut.
~- Qui donc est cet hoiilme? se demanda Morlot ; un ancien serviteur du marquis de Coulange, sans doute. Si je pouvais le faire parler et obtenir de lui les renseignements dont j'ai besoin I
Il jeta les yeux sur le devant de la boutique, qui avait pour enseigne Ce taot : Crémerie. Puis, traversant rapidement la rue, il entra chez la crémière, qui le reçut fort gracieusement, et s'empressa de le faire entrer dans une arrière-boutique meublée d'une demi-douzaine de tables de marbre sur lesquelles étaient placés des bols de faïence qui attendaient les oonsommateurs. En raison, sans doute, de l'heure matinale, il n'y aVait encore que deux personnes dans la petite salle.
DEUX iiÊRËs 23
— Ësl-ce du café, du cbocolat ou du riz que vous voulez? demanda la femme.
— le prendrai du café, répondit Horlot ; dii boâ| dfe TOlre meilleur, de celui que vous allez préparer pbut- 16 vieux monsieur qui vient d'entrer à l'bâtel de Ooulange, ajoùta-i-il en souriaQl.
— Ah I vous avez entendu ? Bt-elle.
— Oui. Mais ne vous pressez pas, je pebx attendre.
— Vous pouvez toujouri vbUs asseoir.
— dfertalnement... Dites-moi, le vieux monsIfeUt- i l'air d'Être Irès-bien avec vous?
— C'est un vieil ami. C'est sur son conseil que je ttlè sbià ^iabtle ici il y a une dizaine d'années, après avoir eu te malbeUt dé pei-dre iuoh inarl.
— Eles-vous salisfaite ?
— Mon Dieu oui, j'ai une bonne petite clienlèle, H coÀtne je ûe suis pas exigeante, je ne me plains pas.
— Votre vieil ami appartient sans doute à la maisbn deCqulange?
— Plus itiainienant. Après quarante-deuX ans de sernce, il a pris sa retraite il y a deux ans. M. PastoUr et sa femme étaient les concierges de l'hôtel. Ils n'ont pas d'eufant ; mais, comme ils sont très-bons, ils donnaient à peu près tout ce qu'ils gagnaient à des neveux, à des nièces; si bien que, devenus vieux et ne pouvant plus faire leur service, ils se trouvèrent à peu près sans ressources le jour où M. de Coulauge se vit obligé de prendre d'autres concierges. Heureusement, la bonne marquise apprit cela par Pirmin, le valet de chambre. Elle fit venir Paslour.
« On a pris d'autres concierges, lui dit-elle, parce que, pour vous et votre femme, le moment du repos est venu. Vous avez toujours éf é un honnête serviteur, mon
, et jesais que tous avez fait beaucoup de imille ; je sais aussi que vous n'avez pas que vous êtes pauvre. Mais ou ne se sédigne serviteur tel que vous sans assurer de ses vieux jours. Connue par le passé, î vos cent vingt-cinq rrancs de gages tous une petite pension que mon mari et moi
iieur, comment le vieux Pastour et sa 1 aujourd'hui de leurs rentes. Pastour est i ce matin pour toucher le mois de sapen- j i-bien, dit Horlot, la Jeune marquise de raiment une très-bonne dame !
is bien qu'elle est bonne 1 11 n'y a guère aes qui lui ressemblent, allez I Quand ses arlent d'elle, c'est toujours avec admiraut les entendre... Du reste, tous se jette- 'eupour elle.
le va pas tarder à arriver, reprit-elle ; et îublie...
1 ? fit Morlot.
: aussi, monsieur. Excusez-moi, je cours j.
iprës, l'ancien conciei^e entra dans la
}Iice se leva aussitôt, et, saluant le vieilmonsieur Pastour, nous allons prendre e.
is me connaissez donc? fit Pastour uxt
'ancien conciergede l'bOtel de Coulange ?
DBDX KÈRES SS
— C'est vrai.
— J'ai souvent entendu parler de vous autrefois.
— Par qui ?
— Par les domestiques du marquis de Goulange, qui venaient tous les ans au ch&teau de Coulange, dans Seine-et-Marne. Il faut vous dire que je suis du pays.
— Je comprends, répliqua le vieillard en s'asseyant sur la chaise que Morlot lui présentait. Ainsi, reprit-il, les domestiques de M. le marquis vous parlaient de moi?
— Oui, et tous faisaient votre éloge et celui de votre excellente femme. « Pastour n'a rien à lui, disaient-ils, il donne tout ce qu'il a et ce qu'il gagne à ses parents pauvres ; c'est le plus brave homme qu'il y ait au monde. »
— Ah! ils disaient cela, fit le vieillard trës-ému.
Et, du revers de sa main, il essuya deux grosses larmes.
— Oui, et beaucoup d'autres choses encore, répondit Morlot. Aussi ai-je appris avec une grande satisfaction que la jeune et belle marquise de Coulange vous avait fait une pension, lorsque vous avez dû prendre votre retraite il y a deux ans.'
— Oui, monsieur, la bonne marquise, — c'est ainsi que nous l'appelons tous, — nous a fait une pension, à ma vieille femme et à moi,
— A Paris, aussi bien qu'à Coulange, la bonne marquise, comme vous l'appelez, est la providence des malheureux.
— Elst-ce que vous la connaissez?
— Je n'ai pas eu encore le bonheur de la voir ; mais i bien souvent on a parlé d'elle devant moi.
I — Tout ce qu'on a pu vous dire de la bonne marquise,
..Cookie
se DBOt itÈBBS
je le sais. Partout elle est aimée et bénie. Tous les ans, elle passe l'été & Coulante avec M. lè marquis et les enfants ; comment se fait-il que vous ne l'ayez jamais rencontrée ?
— C'est bieù Simple ; il y a dix ans qub j'ai qnitté le pays, et quand j'y vais pour voir la famille je n'y reste jamais plus de deux ou trois jours.
— 11 y a dix ans, M. le marquis n'était pas encore marié. Mais TOUS avez dâ eonnattre la mère dft M. le marquis.
— Je crois bien ; je l'ai Viië souvent, la Vieille marquise, celle que les gens de Goulange appelaient la.mbre des malheureux.
— Âujourd'htli, monsieur, les gens de Coulante donnent encore ce nom k la bonne marquise.
— Je ne lé savais pas. Quand on est éloigné^ il y a bien des cbosesqu'on ignore. Ainsi, je ne sais pas encore comment et en quelle année M. le marquis de Coulange s'est marié.
— M. le marquis s'est marié en 1850, quelque temps après son retour d'un long voyage qu'il a fait à l'étranger. Il n'a pas suivi l'exemple de tant d'autres qui cherchent une grosse dot ; il a épousé mademoiselle Mathilde de Perny qui n'avait pas de fortune. Seulement, elle possédait ce qui vaut mieux : la bonté du cœur. Et puis^ elle était, comme elle l'est toujours, admirablement belle.
— Naturellement, devant tout àson mari, la marquise l'aime beaucoup?
— Elle l'adore 1 D'ailleurs, elle n'a pas affaire à un ingrat ; je ne crois pas qu'on puisse aimer sa femme plus que M. le marquis n'aime madame la marquise. Ce sont de vpals tourt^^aux. 11 est vrai qu'ils sont jeunes. Et
puis, c'âst si bon de s'aimer 1 Ab I ils n'ont pas toujours été heureux comme ils le sont aujourd'hui.
— Comment, ils ont été malheureux?
— Vous ne savez donc pas que, pendant plus de deux ans, M. le marquis a été malade, très-malade I
— On ne m'a point parlé de cela.
— Aussi bien que les pauvres, monsieur, les riches ont leurs épreuves h. subir, leurs bons et leurs mauvais jours.
A ce moment, la crémière vint verser dans les bols placés devant eux le café brûlant.
— Voiis me ferez des reproches s'il n'est pas bon, ditelle.
— Est-ce que vous n'allez pas le prendre avec nous, madame Philippe ? demanda Pastour.
— Impossible en ce moment, répondit-elle, regardez.
ËQ effet, depuis uq instant, les clients commençùent à arriver.
— Vous permettez? dit Morlot, prenant le sucrier.
— Certainement.
— L'aimez-vous bien sucré ?
— Pas trop ; trois petits morceaux, c'est cela, merci. Après avoir également sucré son café, Morlot reprit :
— Vous disiez donc que le marquis a été très-malade.
— Oui, et on croyait bien qu'il n'en reviendrait pas, les plus grands médecins l'avaient condamné.
.— Quelle était sa maladie ? " — Je crois bien que les médecins eux-mêmes ne l'ont jamais su. Les uns disaient : c'est une anémie ; les autres prétendaient que M. le marquis était atteint d'une phtisie pulmonaire; enfin ils le déclaraient perdu.
— Quand le marquis a-t-il eucette maladie?
L ii<.,,Guo^Ic
28 DEUX h&heb'
— Moins de deux ans après son mariage, en pleine lune de miel.
— Et vous dites qu'il a été deux ans malade ?
— Et six mois avec, en comptant les longs jours de convalescence.
— ^.La bonne marquise devait être désolée 1
— Désespérée, monsieur ! Ah 1 on ne saura jamais ce que la pauvre femme a souffert. H. le marquis lui-même ne s'en doute pas. Pour le guérir, on l'emmena dans le Midi, très-loin, dans l'Ile de Madère.
— La marquise l'accompagna.
— La marquise resta à Paris, au lieu de suivre son mari, comme c'était son devoir. Elle le désirait ; mais sa mère et son frère, qui demeuraient à cette époque à l'hMel de Coulange, s'y opposèrent. Ils prétendirent qu'elle ne pouvait pas faire ce long voyage, attendu qu'elle était enceinte de denxmois. Madame la marquise était enceinte, en effet, ce qui prouve que M. le marquis n'était pas aussi malade que le disaient les médecins.
— Du petit Eugène? interrogea vivement Morlot.
— Oni, de M. Eugène. M. le marquis fut à peine parti, que madame de Pemy renvoya tous les domestiques pour en prendre d'autres. Elle et son fils devinrent absolumentles maîtres à l'hôtel de Coulange. Rien ne se faisait que par leurs ordres et on n'entendait pas plus parler de madame la marquise que si elle n'eût jamais existé. On ne la voyait plus, sa mère l'empôcbait de sortir, il était défendu aux domestiques de lui adresser la parole, elle n'avait plus le droit de recevoir personne. J'ai appris depuis que sa mère la tenait enfermée dans sa chambre comme dans une prison.
— Mais ce que vous me dites là est incroyable t s'écria Morlot,
' DEUX HËRES 29
— Et, pourtant, c'est la vérité.
— Pourquoi cette odieuse tyraonie ?
— Pourquoi ? Je n'en sais rien. Mais ce que je sais, c'est que madame de Perny est une méchante femme, el que soq fils ne vaut pas mieux qu'elle. Certainement, madame la marquise était trës-arfligée d'être séparée de son mari, de le savoir malade, mourant; mais c'est surtout sa mère et son Mre qui l'ont fait cruellement souffrir.
— Et la marquise a supporté tout cela sans rien dire, sans se révolter? exclama Morlot indigné.
Le vieillard secoua la tète.
— Je ne sais pas ce qui se passait entre elle et madame de Pemy, réponditril ; mais elle était encore une enfant alors, et elle avait peur de sa mère et de son frère. Et puis, H. le marqnis n'était pas là, elle n'avait personne pour l'encourager, lui donner des conseils et la protéger.
— Mais, pour agir ainsi, madame dePerny et son fils avaient une raison.
— Ils voulaient être les maîtres. Ah I les gueux, ils croyaient bien que M. le marquis ne reviendrait plus. Ils le disaient tout haut. Oui, monsieur, ils comptaient sur la mort de M. de Goulange pour rester les maîtres de sa fortune.
Approchant le plus possible sa t&te de celle de Morlot, le vieillard ajouta, en baissant la voix :
— Oui, monsieur, pour mettre la main sur les millions de H. le marquis, je crois. Dieu me pardonne, qu'ils auraient été capables de l'aider £k mourir!