HUIT ANS PLUS TAHD
Elles s'étaient écoulées rapidement et dans tranquillité apparente, ces huit années.
— La marquise et Gabrielle, les deux mères, viv l'une près de l'autre, s'encourageaat, se soutenant, mant, donnant également et sans choix toute leur dresse aux deux enfants.
Dans l'inlimité, lorsqu'elles échangeaient leurs sées et parlaient de leurs espérances, on aurait di dfUK sœurs.
Secondée et aidée par la marquise, Gabrielle f; l'Éducation de Maximilienne, qui grandissait, se t loppait, s'instruisait, devenait gracieuse, belle et b( surtout, sous le charme mystérieux d'une double dresse maternelle.
Eugène faisait ses études au lycée Louis-le-Gi Ses progrès rapides et son intelligence extraordi annonçaient déjà qu'il serait plus tard un homm marquable.
„Cuo^le
396 DBUX HÈRES
Un jour, revenaot de Chesnel, h marquis avait di sa femme :
— Morlot est le modèle des intendants. Il n'y a p d'homme plus honnête et plus probe. 11 s'est mis très-peu de temps à la hauteur de sa nouvelle positio car, en plus de son intelligence, il a une merveilleu' faculté intuitive, qui, suppléant à ce qu'il n'a pas appri lui fait comprendre toutes les choses. II eA deveo agriculteur, forestier el un peu ingénieur. Avec si fermiers il raisonne, discute et leur donne souven d'excellents conseils ; il expertise la valeur d'une couf de bots comme pourrait le faire un inspecteur de forêts, et sou influence se fait sentir jusque dans l'ei ploitation des carrières de marbre duMontoir. Il es poli et courtois avec les étrangers qui ont affaire à lui Pour ceux qui travaillent sous ses ordres il est jusU équitable et plein de bienveillance ; aussi sont-ils toc heureux de lui obéir.
Tout cela était vrai. Kt le marquis de Coulange devai être d'autant plus satisfait et émerveillé des services d l'ex-agent de police, qu'en moins de trois années i avait augmenté d'un quart les revenus du domaine d Chesnel.
Le marquis avait voulu alors porter à quinze mill francs les honoraires de l'intendant.
Morlot lui répondit :
— Je trouve que vous me donnez déjà trop, monsieu le marquis; je ne suis pas ambitieux; si j'avais de enfants, je le serais peut-être pour eux, car je voudrai: leur donner l'instruction qui me manque. Mélanie n'i pas changé ; elle est toujours la même femme, éconoœ( et bonne ménagère. En ne nous refusant rien et même en donnant beaucoup h nos parents pauvres, nous n'ar
Kkdx mèbi^S à'jl
rivons pas à dépenser plus de quatre mille francs cliaque année. Comme vous ie voyez, monsieur le marquis, nous ne pouvons pas faire autrement que de devenir riches.
M.deCoulange avaii donc raison de dire : « Morlot est le modèle des intendants. »
Gabrielle et Mélanie s'écrivaient souvent. De plus, elles se voyaient trois ou quatre fois dans l'année, lorsque Morlot et Mélanie venaient passer quinze jours à Paris ou une semaine à Coulante.
Donc, huit années s'étaient écoulées.
Morlot, transformé, pour ainsi dire, gardait toujours, cependant, le souvenii' de son ancien métier. Il y avait toujours en lui quelque chose de l'agent de police. Souvent il pensait à ses anciens camarades, et sod cœur tressaillait de joie chaque fois qu'il avait connaissance de quelques-unes de leurs prouesses.
Quand il allaita Paris, il était heureux de les revoir, de le.ur serrer la main, de les complimenter.
Mouillon et Jardel étaient restés ses meilleurs amis. Ceux-ci, devenus deux personnages importants, n'oubliaient pas qu'ils devaient leur position à Morlot. Et ils lui disaient :
— Si un jour vous aviez besoin de nous, vous n'auries qu'à nous faire signe. Nous sommes à vous, nous sommes vos hommes I
Pendant des années, les Cames célèbres avaient été la lecture favorite de Morlot, et maintenant encore, il éprouvait un grand plaisir à lire les procès criminels, le compte rendu de certaines séances des cours d'assises. Il ne lisait guère que cela et les nouvelles diverses dans les deux ou trois journaux qu'il recevait à Chesnel ; car Morlot ne coiDprenait pas grand'chose aux f^aves .11 23
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questions de la politique. Plus qae Jamais, il restait l'homme de la nature, et il répétait ce qu'il avait toujours dit :
« Les sciences, la politique, c'est trop élevé pourmoi. »
Or, un jour, dans le journal la Presse, auquel il était abonné, il lut le compte rendu d'un procès criminel qui venait de se dérouler devant la cour d'assises de la Seine, et qui lui causa une très-grande émotion.
Voici le résumé de cette curieuse affaire (1) ;
« Une jeune fille, du nom deClaireLanglois, employée en qualité de lingère, chez un médecin aliéniste de Montreuil, avaitdisparn mystérieusement de la maison du docteur, pendant nue nuit d'orage.
« S'était-elle enfuie ou avait-elle été audacieusement ■ enlevée? On ne pouvait faire que des suppositions.
" Une grille de fer, qui ferme les cours intérieures, et la porte d'entrée sur la rue avaient été ouvertes. Comment? Le concierge et sa femme ne purent l'expliquer. La jeune fille avait disparu pendant qu'ils étaient plongés dans un profond sommeil, qu'ils attribuèrent d'abord à la lourdeur de l'atmosphère, mais qui était l'effet d'un narcotique, comme on le découvrit plus tard.
(1 La police avertie lança dans toutes les directions ses plus fins limiers. Mais, malgré l'activité des agents et les recherches auxquelles se livraient de leur côté la mère et les amis de la jeune fille, plusieurs jours se passèrent sans qu'on pût obtenir aucun renseignement sur le sort de lajeune et jolie lingëre.
« On fut mis sur ses traces par un Fait-Paris du Pelit Journal.
(i) Voir le roman inlilulé VEnfant du PauÈourjj, par Emile RU chebourg.
DEUX irÂRES 399
" Ce Fait-Paria, qui parlait de la disparition de la lingère, fut lu par un ouvrier ébéniste du faubouri; Saint- Antoine, lequel était l'ami du âancê de Claire Laaglois.
« Dans la nuit où la jeune fllle avait disparu, l'ouvrier et deux de ses camarades se trouvaient à Joinville-le- Pont. Il se souvint que, passant vers minuit dans une ruelle déserte, ils avaient vu iin fiacre s'arrêter une porte de jardin. Deux hommes avaient mis terre, puis tiré de la voiture quelque chose dt ayant la forme d'un corps bumain. Un instant aj deux hommes étant entrés dans le jardin avec le deau, ils avaient entendu deux ou trois cris é poussés par une voix de femme.
a Ce que lés ouvriers avaient vu et entendu à Ji coïncidait si exactement avec la disparition de gère de Montreuil, qu'ils furent persuadés qu'el été enlevée.
<t Ils ne se trompaient point.
i( En effet, pour empêcher certaines révélations jurer un danger qui menaçait la fortune et la lihi plusieurs individus, Glaire Langlois avait été enl séquestrée dans une maison de Joinville, Cela, vriers le devinèrent. Us ne songèrent point à préi commissaire de police. Résolus àjouer eux -même cette circonstance, le r61e d'agents de police, ils dirent à Joinville, accompagnés de la mère de 1; fille, bien décidés à entrer dans la maison et àd la prisonnière.
K ;En un instant, ils avaient conçu un plan qu'i entèrent non moins rapidement. Ils pénétrèrent c dans le jardin, puis dans la maison où ils trouve la jeune fille, qui fut rendue à sa mère.
« Depuis quelque temps, cette maison et ceux
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fréquentaient étaient sarveillés par la police. Au moment ob les ouvriers allaient se retirer, deux agents de la sfireté înterrinrent tout à coup.
« Une dame du nom de Solange, qui habitait la maison, fut arrêtée. Mais, avant l'arrivée des agents, un homme qui était avec elle, son complice, avait eu le temps de prendre la fuite.
« Oui était cet homme ?
« On ne l'aurait peut-être jamais su, s'il n'avait eu un complice dans la maison même du docteur de Mon treuil- Cet autre misérable, qui l'avait aidé dans l'enlèvement, livra à la police le nom de Blaireau, demeurant à Paris, rue du Roi-de-Sicile.
« C'est dans la nuit, — nous avons oublié de le dire, — que les ouvriers du faubourg avaient délivré la jeune
« Le lendemain matin, plusieurs agents de la sûreté, ayant à leur t£te un commissaire de police, se présentèrent au domicile de Blaireau pour l'arrêter.
« Le misérable eut le temps de s'enfermer et de se barricader dans sa chambre. Mais voyant qu'il lui était inipossible de s'échapper et comprenant que, cette fois, il était perdu, il fut saisi d'épouvante en pensant aux comptes terribles qu'il avait à rendre àla justice. Alors, à moitié fou de terreur, il s'arma de deux pistolets chargés jusqu'à la gueule et se tira les deux coups dans la tête.
'( Le hideux scélérat avait eu le courage de fie faire justice lui-même.
« Quand, après avoir enfoncé la porte, le commissaire de police et les agents pénétrèrent dans la chambre, Us se trouvèrent en présence d'un cadavre ayant de chaque côLé de la tête deux trous par lesquels le sang coulait comme de deux sources.
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DUUX MÈBES 401
« Tous les papiers qui se trouvaient chez le suicidé furent saisis, et on eut par eux d'étranges révélations.
« Ainsi, on découvrit que Blaireau avait été le véritablft chef de cette bande de malfaiteurs, di tous les associés avaient été jugés et condi ans auparavaa! , par la cour d'assises de la i
a Chose singulière et inesplicable : bien < preuve que Blaireau avait entre trois et quatn fortune, on ne trouva aucune valeur dans son
<( Entre autres papiers importants, saisis cb et qui fixèrent l'attention des magistrats du la Seine, il y avait un reçu portant cette dat( 2 mai 1853.
« Ce reçu, de quinze cents francs, donnaiti madame Félicie Trélat, du prix de six mois d'une maison sise à Asnières, rue Vieille-d' Or, cette quittance établissait clairement q avait été le complice, sinon l'auteur lui-mèi lèvement de l'enfant nouveau-né volé à Asnii nuit du i9 au 20 août 1853.
H Dès lors, le juge d'instruction fut conva dame Solange, ou plutôt Joséphine Cbarbo on était parvenu à connaitre son nom vérita même femme que cette Félicie Trélat, qui s la rue Vieille-d' Argenteuil,
a Interrogée sur le fait du vol de l'enfant, parut très-étonnée ; elle répondit que jamais pprté ce nom de Félicie Trélat et qu'elle ne absolument rien à ce qu'on lui disait.
« Le magistrat la mit en présence de la sag de l'agent d'affaires d' Asnières. Ceux-ci r pas à la reconnaître. Mais elle prétendit qu'i paient et nia tout effrontément.
403 t>mx HÈRES
a Ce chef d'accusation fut écarté; mais cela n'empêcha point Joséphine Charboaneau, dite Solange, d'être condamnée à dix ans de réclusion et à quinze ans de surveillance. »
Voilà ce que Morlol venait de tire dans le journal la Presse.
Il s'était levé. Le visage animé, les yeux étincelants , . ayant sur les lèvres un sourire qui exprimait la plus vive satisfaction, il se promenait de long en large dans la chambre.
Au bout d'un instant, il s'approcha d'une fenêtre ouverte devant laquelle il resta debout, immobile, le regard perdu dans l'inRni.
Morlof réfléchissait. Soudain, son front s'assombrit, ses lèvres se crispèrent légèrement, et un éclair livide sillonna son regard. Il était évidemment sous l'empire de quelque sombre pensée.
Mélanie entra dans la-chambro et put s'approcher de lui sans qu'il l'entendit.
— Que regardes-tu donc ainsi dans l'espace 7 lui demanda-t-elle.
— Ce que je regarde?
— Oui.
— .Rien. Je cherche à plonger mon regard dans l'ave-
— Dans l'avenir I fi[-elle étonnée.
— Mélanie, tout à l'heure, par la pensée, je m'étais transpoi-té en Amérique. J'y voyais Sosthëne de Perny.
— Ah!
— Oui, et je retrouvais le même homme; l'indulgence et la bonté de sa sœur n'ont point étoulTé sa haine. Pour voler l'enfant de Gabrielle, ils étaient quatre complices. Madame de Pemy est morte il y a huit ans. Félicie Tré-
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lat vieDt d'être condamBée.à dix ans de réclusion; enfin; l'autre complice, un individu appelé Blaireau, s'est fait justice lui-même, il y a deux mois, en se brûlant la cervelle. Seul, Sosthëue de Perny, le plus a '^'" ^ " q,uat['e, n'a pas reçu le châtiment qu'il a m*
— S'il ne se repent pas, c'est Dieu qui de le châtier.
— La punition qui vient de Dieu se fait s longtemps attendre. Mélanie, la haine es d'hydre monstrueuse à plusieurs tètes. On h tète, il en repousse une autre. Cette hydre ( dans le cœur de Sosthène de Perny. La i Goulange n'a pas vu la fin de ses tourment son fl-ère qu'elle a souffert , c'est par lui qu'f encore.
— Ainsi, mon ami, tu crois...
— Je crois que la paix dontjouit aujourd'i marquise n'est qu'une trêve. Je regarde vers il m'apparalt très-sombre.
Sosthène de Perny est un maudit. Il n'a poi à ses projets de vengeance !
— Loin de la France, il ne peut plus rien.
— Mélanie, Sosthène de Perny n'a pas d toujours; je suis sûr qu'il reviendra,
FIN DE DEUX hAbES
Le lectear retrouvera les personnages de Deux i roman ayant ponr titre le Cornu de Cottlange, Ce sei qui contient l'bisloire du fils de Oabrielle, complë Deux Uèret.
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