‹ Deux misères (volume 2)Chapitre 1 sur 37 · Deux misères · texte numérisé non relu

Deux misères

Panni tant d'honnêtes gens que notre société honore pour la peine qu'ils se donnent de ne rien faire, et que nos préjugés favorisent en proportion de leur inutilité, il est un oisif par excellence, dont l'inaction n'a été, ce nous semble, jusqu'à ce.jour, l'objet d'aucune récrimination ; nous voulons parler de l'aubergiste de petite ville.

L'aubergiste de petite ville peut être jeune ou vieux, beau ou laid, pauvre ou riche; mais avant tout, il est homme de loisir! Ses fonctions domestiques et sociales se réduisent en effet à veiller au perpétuement de sa race, à porter une casquette de loutre et à fumer sur le seuil de sa cuisine en été. Si parfois des besoins d'activité s'éveillent en lui, il bat le chien de la maison, gronde lé garçon d'écurie ou jure après sa femme; mais ce sont là des velléités passagères et il rentre bientôt dans son repos superbe.

Par compensation, sa femme n'a ni relâche ni trêve. Elle sert le repas qu'il mange, tire le vin qu'il boit, fait le lit où il dort! Se couchant tard, se levant tôt, travaillant vingt heures sur vingt-quatre, elle trouve encore

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moyen d'accoucher une fois par an, à ses moments perdus, Tout ressort de son activité et y retournô ; le temps ne lui manque pouf rien ; elle apprend à lire à ses enfants, tient un bureau de messageries el aide à essuyer la vaisselle. S'il y a héritage, c'est elle qui le dispute aux hommes de loi ; s'il y a procès, c'est elle qui va pleurer chez les jugesv Et quand vingt ans de ce rude méïier lui ont acquis de quoi vivre enfin en repos, une maladie d'épuisement l'enjèveà son mari qui fait coudre un crêpe à son chapeau, vend son auberge et achète, hors de Foctroi, quelque ancien manoir où il va vivre avec sa cuisinière.

On se tromperait pourtant, si l'on concluait de ce que nous venons de dire, que l'auberge fût possible sans l'aubergiste. Celui-ci ressemble aux rois constitutionnels; c'est une inutilité nécessaire pour l'ordre. Son oisiveté est comme la paix dont nous jouissons depuis dix ans, une oisiveté armée. ^C'est lui qui défend la pudeur des servantes contre les rouliers ivres, qui fait payer la carte aux voyageurs récalcitrants en la leur présentant les poings fermés, et qui met à la porte les hôtes insolvables.

Or à ce dernier égard, comme pour tout le reste, l'aubergiste du Lion-d'Or à Monlargis, eût pu servir de modèle. L'esquisse rapide que nous venons de tracer de ses confrères en général pourrait même paraître à ceux qui l'ont connu un portrait rigoureusement ressemblant, et maître Rigaud, s'il vivait encore, n'aurait point trop de peine, la loi aidant, à nous faire condamner comme coupable de lui avoir dit des vérités qu'il ne voulait pas entendre, ce qui, en terme delégisteé, s'appelle diffamer.

Qui mieux que lui en effet savait tuer le temps^ cet éternel ennemi de ceux qui n'en veulent rien faire? Quel art à varier les occupations de l'oisiveté 1 Que d'heures passées les soirsd'hiver, devant le grand foyer, à changer la jambe qu'il croisait sur l'autre et à regarder la chan-

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délie se consumer pour la moucher i Gomme stj > aS s'endormaient délicieusement dans les poches de sa jeste fourrée I Tandis que tous travailliaient autour de lui, avec quelle quiétude il regardait Tagitation des autres ; que de patience à voir leurs fatigues ; quelle sérénité au milieu de leurs soucis I La vie n'avait point de mouvemetit pour Rigaud ; elle ressemblait à la terre qui tourne sous nos pieds sans que nous nous en apercevions.

Mais en revanche, qu'il fallût appuyerune réclamation de paiement, ou éconduire un piéton qui se présentait sans autre bagage qu'un bâton de houx, toute l'activité du maître aubergiste se réveillait ; il y avait dans cet homme quelque chose du chien qui garde ; il ne semblait point né pour acquérir lui-même, mais pour défendre ce que les autres avaient acquis.

L'n pareil instinct trouvait nécessairement danssonétat de fréquentes occasions de se satisfaire, et peu de semaines se passaient sans que Taubergiste du Lion^d'Or n'eût à exercer sa force ou sa prudence contre de pauvres diables plus riches en appétit qu'en argent. Dans ces circonstances, son inflexibilité était proverbiale^ et lorsque les voituriers, les nmrchandsde bois ou les bateliers du LoireU voulaient donner idée d'une impossibilité absolue, ils avaient coutume de dire :

— Il serait plus facile de faire perdre cinq sous au père Rigaud.

Du reste^ comme on doit le penser, une surveillance aussi scrupuleuse de ses intérêts amenait fréquemment chez lui des débats bruyants dans lesquels Taubergiste s'inquiétait plus d'arithmétique que de philanthropie. Or," c'est précisément par une scène de ce genre que s'ouvre Thistoire dont nous voulons entretenir le lecteur.

Midi venait de sonner ; c'était un jour d'automne sombre et pluvieux ; un seul voyageur se tenait debout, devant le foyer, les bras pendants, la tête penchée, et présentant tour à tour avec distraction chacun de ses

pieds à la flamme de Tâtre. Mattre Rigaud avait allumé, pour la sixième fois, sa pipe d'écume de mer et recommençait à parcourir Timmense cuisine à pas égaux lorsque la porte qui conduisait à Tescalier s'ouvrit et une femme entra.

Son costume avait un luxe fané, qui sentait à la fois la pauvreté et le désordre. Une robe de soie devenue trop courte laissait voir les grossiers brodequins qui la chaussaient ; un faux cachemire dont la trame de coton avait été jaunie par Tusage, était jeté sur ses épaules, puis noué autour de sa taille avec une négligence déplaisante, et son bonnet de forme coquette mais à rubans flétris, semblait près de s envoler. Son visage ressemblait à sa toilette ; on y apercevait les traces d'une beauté évanouie et je ne sais quelle élégance souillée.

A son entrée, Rigaud l'arrêta .

— Eh bien 1 votre pays est-il enfin levé ? demanda-t-il.

— Levél répondit la jeune femme d'un accent criard, il a voulu s'asseoir dans son lit, il ne peut pas seulement soutenir sa tête.

L'aubergiste la regarda.

— Bah 1 reprit-il, il est malade ?

— Très-sérieusement.

— Diable 1 comment va-t-on faire alors ?

— Ne vous inquiétez pas, je le soignerai, moi; mais il commence à avoir du délire, il faut avertir un médecin.

— Un médecin ! répéta Rigaud en secouant la cendre de sa pipe, vous croyez qu'il faut un médecin?

— Quand je vous dis qu'il me reconnaissait à peine tout à l'heure ; il n'y a pas à attendre un jour ni une heure, envoyez de suite et chez celui qui demeure le plus près.

L'aubergiste ne bougea point.

— Vous ne voulez pas? demanda la jeune femme d'une

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— A quoi bon ? répondit tranquillement Rigaud, votre pays ne peut pas rester ici.

— Pourquoi ?

— Il jn'a dit lui-même hier soir en payant son souper et son coucher qu'il ne lui restait rien.

— Et vous voulez pour cela qu'il meure là-haut comme un chien ?

— Je ne veux pas au contraire qu'il meure là-haut.

— Que voulez -vous alors ?

— Qu'il s'en aille.

La jeune femme recula.

— Quoi ! s'écria-t-elle, vous auriez le cœur de le mettre sur le pavé à moitié mort comme il est 1 quelle espèce d'homme êtes-vous donc ?

— Je suis aubergiste, répondit sèchement Rigaud, je loue ma maison, je ne la donne fpas. S'il suffisait |d'être malade pour prendre mes lits, le Lion-d'Or serait bientôt un hôpital. Votre pays n'est ni mon parent ni mon compère, n'est-ce pas ? je ne lui dois rien, et lui me doit sa chambre ; qu'il la paie donc ou qu'il s'en aille.

A ces mots prononcés d'un ton qui n'admettait point de réplique, mattre Rigaud ralluma sa pipe tranquillement.

— Eh bien 1 puisque c'est comme cela, je paierai, moîn dit la jeune femme indignée.

Rigaud tendit la main avec un sourire narquois.

— Faut-il vous rendre la monnaie? demanda-t-il. Elle rougit légèrement.

— Vous savez bien que je n'ai point d'argent maintenant, gros tigre que vous êtes ; mais le premier que je gagnerai...

— Avec votre guitare et votre gosier?... Je ne fais point crédit sur pareille marchandise, d'autant que la saison est meilleure pour les marchands de parapluies que pour les chanteuses des rues ; nous aurons de l'eau jusqu'à la nouveUe lune. r^r^n]^

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•*<- Ainsi, TOUS refusez de nous garder?

— Je vous donne une heure à vou3 et à votre pay^ pour plier bagage.

— Eh bien 1 moi, s'écria la chanteuse, ja vous avertis 'que nous ne partirons pas...

L'aubergiste haussa les épaules.

— ... Que je vais chercher un médecin... Il secoua la tête avec indifférence.

— ... Qu'il faudra nous jeter dans la rue,.. Il fit un signe d&consentement.

— Et que je crierai partout que vous êtes un juif et un sans coaur^

Il sourit d'un air de mépris. La chanteuse s'élança dans la rue en frappant la porte avec violence.

L'étranger qui se tenait debout devant le foyer avait icouté tout ce débat en silence et sans faire le moindre mouvement ; mais quand la jeune femme fut sortie, il se tourna vers l'aubergiste.

— Vojis êtes dur, monsieur Rigaud, dit-il.

— Je défends mon bien, monsieur Antoine, répliqua l'aubergiste sans se déconcerter. Notre état est pénible, et ce que nous gagnons nous coûte assez de peine pour ne pas le laisser manger au premier venu.

— Quels sont ces gens ?

---* Je ne les connais point. La femme qui est à Mon* targis depuis deux jours joue de la guitare devant les portes, et vend des chansons. Je crois qu'elle à fait plus d'un métier avant celui-là, et si elle trouve place en paradis, ce ne sera t^oujours point parmi les onze mille vierges. Quant à l'homme, il est arrivé hier ici, comme un orage; je ne voulais point le loger, tant il avait l'air mi-» sérable et désespéré; mais il a vidé sa bourse pour me payer d'avance son lit et son souper. Quand la chanteuse est rentrée, il l'a reconnue^ elle lui a sauté au cou ; je crois même que ma femme a dit qu'ils avaient pleuré, ^Is sont restés ensemble ici une partie de h nuiU se ra*

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contant sans doute leurs aventures, puis Thomme s'est plaint d'avoir la fièvre ; il est allé se coucher, et ce matin nous avons su qu'il était malade.

— Vous n'êtes point monté chez lui ?

— Non, mais je vais y aller ; c'est demain marché, il nous arrivera des pratiques ce soir, il faut qu'il déguerpisse pour leur faire place.

— Ne le dérangez pas, dit l'étranger froidement; je solderai sa dépense.

— Vous I dit Rigaud en levant la tête stupéfait.

— N'accepterez-vous point ma caution ?

— Par exemple I toute la maison est à vos ordres, monsieur Antoine.

— Le malade est seul ?

— Oui, mais je vais envoyer savoir s'il a besoin de" quelque chose.

— C'est inutile ; j^irai moi-môme. Où loge-t-il ?

— Dans la petite mansarde au-dessus du hangar; on va vous la montrer; prenez garde seulement à l'escalier, car il manque des marches, Catherine, conduisez monsieur.

Antoine suivit la servante, qui le mena à une sorte de grenier dont la porte ne fermait point. Il entra doucement et aperçut le malade étendu sur un pliant sans oreiller. Les haillons qu'il avait ^quittés étaient entassés sur une chaise ; un de ses bras, qu'une chemise déchirée ne couvrait qu'à demi, pendait hors de la couche, tandis que l'autre, replié sur sa poitrine, s'agitait convulsivement. Au bruit que fit l'étranger en entrant, il tourna la tête, jeta sur lui des regards hagards, et murmura quelques mots inintelligibles.

— Cet homme ne peut demeurer ici, dit Antoine à la servante qui s'était arrêtée sur le seuil ; faites préparer une autre chambre.

— Il y a le cabinet jaune, Monsieur, répondit-eU^

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en ouvrant une seconde porte qui donnait sur le même palier.

L'étranger parcourut la chambre du regard.

— C'est bien ; allez chercher François.

Celui-ci monta, et le malade fut transporté dans la chambre voisine. Tout cela s'était fait sans qu'il donnât aucun signe de connaissance et comme s^'il n'eût rien compris à ce qui se passait.

On venait de le mettre au lit lorsque, la chanteuse rentra à l'auberge avec un médecin. On lui apprit en bas • quel protecteur inattendu son pays venait de trouver, et elle monta avec des exclamations de joie.

— A la bonne heure, s'écria-t-elle entrant dans la nouvelle chambre où le malade avait été porté; ici du moins il pourra respirer.

Et courant vers l'alcôve :

— Pauvre Louis, vous êtes mieux là, n'est-ce pas... Mon Dieu ! comme ses mains brûlent 1 Parlez-moi donc,

Louis..., me voilà revenue c'est moi..... Seigneur,

qu'a-t-il à me regarder les yeux si ouverts ?

— Il ne vous reconnaît pas, dit Antoine qui se tenait dans l'ombre aux pieds du lit.

La jeune femme se tourna de son côté.

— Ah ! c'est vous. Monsieur, qui l'avez fait porter ici, dit-elle en saluant avec une sorte de respect affectueux ; c'est une bonne œuvre et qui vous profitera, car il mérite qu'on ait pitié de lui, le pauvre abandonné. Mais Jésus! voyez comme ses lèvres tremblent et comme il a l'air oppressé.

Le médecin qui s'était approché, et qui depuis quelques instants l'examinait avec attention, secoua la tête.

— Vous le trouvez bien mal ? demanda la chanteuse à demi-voix.

— Fort mal.

— Et il y a du danger ?

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— Mais vous espérez le sauver, pourtant?

— Avec des soins...

— Pour ça, il n*en manquera pas ; dites seulement 6e qu'il faut faire.

— D'abord ne point le quitter.

Elle dénoua vivement son châle et l6 jeta sur une cbaise.

— Je ne bouge plus d'ici, dit-elle.

— Suivre rigoureusement les prescriptions.

— Je les suivrai, Monsieur.

— Et surtout éviter tout bruit près de lui.

— Je m'empêcherai de respirer, s'il le faut.

Le médecin écrivit son ordonnance, fit ses recommandations et avertit qu'il reviendrait dans la soirée.

Lorsqu'il fut sorti, Antoine s'approcha de la chanteuse,

— Demandez à madame Rigaud tout ce qui vous sera nécessaire, dit-il ; ne ménagez rien'pour soulager le malade, et si vous avez besoin de moi, ordonnez de m'avertir, je viendrai tout de suite.

— Merci, Monsieur, répondit la jeune femme avec un sourire auquel la reconnaissance donnait une sorte de grâce ; votre bonté portera bonheur à Louis, et, puisqu'il vous a trouvé, il guérira.

Malgré cette prédiction, l'état du malade s'était aggravé le lendemain, et le médecin annonça qu'à moins d'une réaction nouvelle, il était perdu.

Cette déclaration attrista la chanteuse, mais ne la découragea pas. Tant qu'il restait une chance de salut, il lui était permis d*espérer, et elle ne négligea rien de ce qui pouvait aider à la crise demandée. Les épreuves du * sort ont cela d'utile qu'elles nous rendent moins faciles à accepter l'affliction. Quand on a peu souffert, on se livr''

sans résistance aux craintes d'une'infortune, mais ceux qui ont rudement essayé la vie ne s'énervent point dans de douloureuses prévisions : loin d'anticiper sur le malheur, ils ajournent leur désespoir, et attendent le coup pour en souffrir. Pareils à ces vieux soldats qui, entouréç d'ennemis, combattent avec la même confiance et ne pensent à la mort qu'en la recevant.

Antoine était venu plusieurs fois et avait admiré la courageuse activité de la jeune femme. Forcé de s'absenter pour plusieurs jours, il craignait de ne plus trouver le malade au retour ; mais il apprit en arrivant que les soins de la chanteuse avaient triomphé et que Louis était convalescent : il monta pour le voir.

Là jeune femme qui reconnut sa voix dans l'escalier courut lui ouvrir.

— Entrez, dit-elle, entrez. Louis est bien maintenant^ ej il sera si heureux de votre visite.

Antoine entra. Le malade était assis sur son séant en** core pâle et bave, mais l'œil paisible. Il fit un effort pour se soulever.

— Je vous attendais, Monsieur, dit-il d'une voix émue, non pour vous remercier, les remerciements sont aussi difficiles à faire qu'à entendre; mais pour vous voir et me rappeler les traits d'un homme qui a été si boa pour moi.

— Ce que j'ai fait est peu de chose, et vous ne devez de reconnaissance qu'à Madame, c'est elle qui votis à sauvé.

— Je le sais, je le sais, reprit Louis avec un triste sourire ; mais il y a entre Rosalie et moi une vieille amitié ! N'est-ce pas le moins, d'ailleurs, que des misérables se secourent l'un l'autre ? Les chiens abandonnés de Jérusalem léchaient les ulcères de Job 1 mais que vous, bien portant et sans besoins, vous ayez pris pitié d'un mourant en haillons , voilà ce qui est rare et ce que ^us me permettrez d'admirer. AJoHj^ qggo^iP^ soit

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béni d'avoir changé votre sort; il a été juste une fois,

•- Croyez-vous donc qu'il ne le soit pas toujours?

Le malade secoua la tète d*un air rêveur.

— 11 ne faut point accuser Dieu devant un bienfaiteur, dit-il, car celui-ci semble prouver une providence ; mais si la justice éternelle n'est point un mensonge, c'est du moins une .cruelle énigme pour quelques-uns.

■^ Pour lui surtout! dit Rosalie en regardant le malade avec une amitié plaintive ; vous ne savez pas tout ce qu'il a soufiert, tout ce qu'il souffre encore.

Il lui imposa silence de la main.

— Ne parlez point de moi, Rosalie, dit-il doucement, ceux qui ont failli ne peuvent se plaindre d'avoir été éprouvés...

Et se tournant vers Antoine :

— Pardon, Monsieur. Je serai, je pense, complètement rétabli dans quelques jours, et je pourrar chercher du travail. Puis-je en espérer ici?

•- Que savez-vous faire?

— Hélas ! peu de chose...

— Votre langage prouve cependant des études.

— Tant d'autres en ont fait de plus sérieuses, que je dois-compter pour rien mon instruction incomplète; aussi, ce que je cherche, c'est une occupation pour mes bras, malheureusement faibles et inhabiles, mais que je forcerai du ùioins à la patience.

— Je tâcherai de vous la trouver.

— Oh ! merci, merci. Monsieur, s'écria Louis dont les yeux devinrent humides; que grâce à vous je puisse mettre fin à ma vie flottante ; peu m'importe le reste : que le travail soit dur, le salaire léger I... il faut- si peu pour vivre quand on a renoncé à être heureux. Ce que je demande, c'est de rester au même lieu, d'avoir une cabane pour moi seul, une pierre sur laquelle je vienne ïû'asseoir au soleil couchant ; c'est enfin que je puisse ïû'habituer aux rues, aux maisons, aux visages, qu'o

sache mon nom et que je sois quelque chose de ce tout au milieu duquel je vivrai. C'est là mon rêve, mon seul espoir désormais. Hélas! cette joie -m'est encore inconnuel jusqu'à présent j'ai traversé la vie en vagabond !..,

— C'est pourtant vrai, dit Rosalie en soupirant; moi aussi j'ai marché jusqu'à ce jour comme un cerf-volant, allant à droite ou à gauche, selon le vent 1 Mais qu'y faire? nous autres qui n'avons ni feu, ni lieu, nous ressemblons aux hirondelles; on nous prête un nid pour venir au monde, et nos plumes à peine poussées, il faut aller ailleurs chercher la pâture et le beau temps. Les pauvres diables naissent sans pays , on les reçoit où il y a place, et on leur donne à manger où il y en a trop.

Puis secouant cette rapide tristesse :

— Bah ! ajouta-t-elle, après tout, il vaut mieux qu'il en soit ainsi; changer de gêne délasse, et quand on ne doit jamais être bien, il est du moins heureux de ne pas être toujours mal de la même manière ; on se console de chaque mauvaise situation en pensantqu'elle cessera bientôt ; c'est comme les lits d'auberge dont on se plaint modérément, parce qu'on ne doit y coucher qu'une nuit.

En prononçant ces mots, Rosalie essuya à la dérobée une larme qui glissait sous sa paupière. • v

— Pauvre fille 1 dit Louis en lui tendant une main. Elle la prit, la secoua gaiement et se mit à tout ranger

dans la chambre en chantant.

Dans ce moment, on frappa à la porte ; la chanteuse alla ouvrir ; c'était un brigadier de gendarmerie.

Louis tressaillit.

— Qu'ya-t-il? que voulez-vous? demànda-t-il en se dressant sur son lit.

Le brigadier porta la main à son chapeau.

— Excusez la compagnie ; c'est ici qu'il y a. un voyageur malade?

-^ C'est moi.

DEtJX MISERES. i3

— Ah! c'est vous? boni reprit le' gendarme en s'approchant, et vous vous appelez Louis Foucaud?

— En effet.

— Ça doit être mon affaire alors; vos papiers? Le malade devint pâle.

— Pourquoi cela? demanda-t-iL

— Vous le saurez ; mais voyons d'abord votre feuille de route.

Louis sembla hésiter. • .

— Est-ce que vous ne l'avez pas? dit Rosalie inquiète.

— Je l'ai, murmura le malade.

— Alors, montrez-la, reprit le brigadier, aussi bien je ne m'en irai point sans l'avoir vue.

Louis chercha sous son oreiller, et prit dans un portefeuille de cuir déteint un papier qu'il présenta au gendarme avec un dépit honteux. Celui-ci le déplia, et Antoine reconnut la feuille de route sur papier jaune que reçoivent les libérés 1

Le malade avait appuyé son front sur ses deux poings fermés et semblait en proie à une rage désespérée.

— C'est bien cela, dit le brigadier après avoir lu; Louis Foucaud, comment vous trouvez-vous à Montargis?

Il ne répondit pas.

— Vous deviez rester au Mans, et je dois vous arrêter pour avoir rompu votre ban.

Rosalie poussa une exclamation.

— Vous arrêter, Louis, s'écria-t-elle ; pourquoi cela? que veut-il dire?

— Ce qui est, reprit le malade d'une voix sombre ; vous avez cru peut-être qu'une fois hors de.prison le condamné recouvrait sa liberté? Mais on ne fait qu'allonger «sa chaîne. On lui donne pour bagne une ville, on l'y retient sou^ la surveillance de tous, parqué dans l'infamie! et^si le besoin ou. la honte le forcent à fuir, s'il cherche un coin retiré où il lui soit permis de recommencer la vie sans que le passé flétrisse d'avance notre ave-

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14 DBtTX HISéRES.

nir, les gardiens de Tordre arrivent, ils le forcent à montrer son passe-port ou son épaule, posent le pied sur les pauvres espérances qu'il avait commencé à bâtir, et le ramènent à sa prison!

— Ainsi, il iaudra que vous retourniez au Mans?

— Je suis aux ordres de Monsieur, dit amèrement Louis en regardant le brigadier.

Celui-ci parut incertain de ce qu'il devait faire ; Antoine, qui avait tout écouté jusqu'alors en silence, demanda si le procureur du roi était au parquet, et sur la réponse affirmative du brigadier, il sortit.

Une demi-heure après, il était de retour avec un permis de séjour provisoire pour Louis Foucaud, Le gen*» darme se retira.

~ Je n'abuserai point de la liberté que vous m'avea obtenue, Monsieur^ dit le libéré; dans quelques jours je reprendrai la route de la Vendée. Pardonnez-moi d'avoir accepté votre bienveillance, sans vous dire à qui elle s'adressait! J'aurais dû, tout à l'heure, quand j'ai sollicité de vous du travail, vous avouer ce que j'étais, et ne point laisser au hasard le soin de vous éclairer : mais je désirais tant sortir de ce cercle de honte dans lequel je suis enfermé, retrouver l'estime de moi-même, en retrouvant celle des autres hommes ! Oh ! vous ne savez pas, Monsieur, quelle soif on peut avoir du bien, quand on est à demi sorti de cette fournaise, où tous les vices ont fait sentir leur brûlure ! Comme on appelle avec angoisse le dieu secourable qui pourrait nous dépouiller de notre passé. Ah! si j'avais pu secouer au vent cette odeur de bagne qui me reste, reti*ouver dans la pauvreté et le travail, le droit de marcher la tête haute, de sentir une main s'appuyer sur mon épaule sans tressaillir!... J'aurais, donné pour cela, non pas la moitié de mes jours, le sacrifice, hélas ! ne serait qu'à mon^avantage, mais la moitié de cô qui peut m'arriver de joies fugitives; la moitié ^e mes espérances, ce dernier trésor des abandonnés.

BBUX MISâRBS. 15

K ces mots, le libéré s'arrêta ; gagnée par ses larmes Rosalie s'approcha vivement vers lui, et lui prit les deux mains :

— Louis, Louis, au nom de Dieu, ne pleurei pas l Pourquoi se désespérer ainsi? les chances ne sont pas toujours contre nous 1 Ce qu'on a souiïert est autant de moins à payer au mauvais sort. Il se trouvera bien à la fin un homme qui verra ce que vous valez et qui vous aidera à sortir de peine. Ce serait si facile 1 Que vous eussiez du travail seulement pour vivre, et, le soir, quelques heures pour penser à de belles choses, cela suffirait à vous rendre heureux. Ahl si ce brigadier n'était pas venu vous demander vos papiers, monsieur n'eût rien appris, il vous eût occupé et, plus tard, en apprenant tout, il n'eût pas cessé pour cela de vous protéger.

— Non, non, dit vivement Louis, tout est bien ainsi : je retournerai en Vendée; il le faut, je subirai ma peine jusqu'au bout. Tant d'autres l'ont supportée avant moi, tant d'autres la supporteront après 1 Pourquoi me plaindrait-on plus qu'eux? Quand on n'a d'autres garanties à donner de ses bonnes intentions, qu'une première faute commise, vous croire serait folie.

«— À moins qu'on ne connaisse les circonstances de la faute^ observa Antoine.

•^ Ah! racontez tout à Monsieur, Louis, dit Rosalie avec expansion.

— A quoi bon?

— Vous m'avez bien tout raconté.

— ' Parce que mon cœur avait besoin de décharger sa douleur et qaie je la sentais là qui me tuait. En vous parlant, je me parlais, pour ainsi dire, à moi-même; vous aidiez mes souvenirs, vous donniez la réplique à mes colères et à mes désolations 1 Ce que je vous racontais d'ailleurs était une partie de votre propre existence, nous avions passé presque par les mêmes misères, nous pouvions mettre en commun nos sensations, nous compren

dre à demi-mots; j'étais sur de vous toucher, parce que vous trouviez votre histoire dans la mienne; mais quel intérêt ce triste récit pourrait-il avoir pour monsieur et que pourrait-il y apprendre ?

— A connaître les hommes par vous, fet à trouver le moyen de les servir, répliqua Antoine en s*approchant. Dites-moi comment une intelligence aussi droite, et aussi pénétrante que me paraît être la vôtre, a pu arriver à la corruption; racontez-moi tout sans crainte : je vous le demande conmie uneiavôur.

Il s'était assis prés du lit, Louis soupira.

— Vous le voulez; reprit-il d'un air pensif, je l'essaierai ; mais pardonnez-moi si je suis long et si je m'oublie en justifications ou en plaintes; le besoin d'excuses est, chez ceux qui ont faibli, une preuve qu'ils aîfnent encore le bien. Je serai sincère d'ailleurs, et je ne vous cacherai rien de mes pensées ni de mes actions. A tout autre, il m'eût été douloureux de renouveler de tels aveux; mais vous. Monsieur, je ne sais quelle confiance pieuse vous m'inspirez. Avant de vous voir, je vous ai connu comme on connaît Dieu, par le bien que vou§ no^aviez fait; votre seule présence ici me relève, et votre attention me console. Je sens en vous ce que le fidèle doit sentir dans le confesseur, le pouvoir de guérir mon âme.

— Dieu veuille que j'aie réellement ce pouvoir, dit Antoine doucemeat.

Et comme il vit que Louis se préparait à parler, il fit signe à Rosalie de fermer la porte afin d'éviter toute interruption, celle-ci obéit, puis baissant les rideaux pour amortir l'éclat du jour, elle vint s'asseoir en silence aux pieds du malade.

— Je suis né dans une vieille maison de la rue des Francs-Bourgeois, au Marais. J'étais encore en nourrice

dans la Brie, lorsque ma mère mourut, et ce fut seulement quelques mois après cette perte que Ton me ramena à Paris.

Mon père, garçon de bureau au ministère de Tintérieur, ne pouvant prendre soiil de moi, me confia à la portière. J'eus le bonheur de trouver dans celle-ci, à défaut d'affection, une paresse qui Tempécha de me tourmenter, et, à la condition de ne point ouvrir trop souvent la porte de la loge, de peur des vents coulis, de respecter son chat, et de ne jamais monter dans le grand escalier, je pus jouir d'une liberté complète.

Je ne voyais mon père que le soir, et encore me permettait-il rarement de rester près de la table sur laquelle il écrivait ; car toutes les heures qu'il ne passait point à son bureau, étaient employées à faire ou à copier des pétitions! C'était pour lui une préoccupation unique, constante ; il avait placé là son rêve de fortune, et toutes ses facultés avaient été mises au service de cette monomanie. Il découvrait dans chaque circonstance politique un motif inattendu pour ses demandes auxquelles il donnaitr chaque jour quelque forme nouvelle. Ce q\ie les autres hommes dépensent d'imagination en rêveries tendres, en vagues espoirs, en aspirations infinies, lui, il l'avait dépensé en pétitions; c'était le roman de sa vie.

Cette habitude singulière lui avait acquis une sorte de célébrité au ministère, où il n'était. connu que sous le DomdeSimon le pétitionnaire. Quelques plaisants avaient même cruellement entretenu ses illusions par une approbation railleuse, et avaient ainsi rendu sa folie incurable.

Je n'avais pas encore quatre ans lorsque l'idée lui vint de se servir de moi comme moyen nouveau de pétition; Le roi de Rome venait de naître, et mille voix s'étaient élevées chantant des hymnes de triomphe autour de son berceau. Napoléon avait répondu par d'immenses largesses. Mon père se demanda s'il ne pouvaiUpoint avoir

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part à cette mâne dorée. Sod imagination s'exalta, et il conçut la peusée d'opérer un miracle^en faveur du nouveau roi ; il ne s'agissaitde rien moinsque de me faire écrire une pétition dans laquelle, après avoir salué la bienvenue du roi naissant, je lui demandais que son apparition dans le monde fût pour moi le commencement d'une vie meilleure. Le moyen était bizarre, mais par cela même il pouvait réussir. Mon père s'enferma avec moi, et à force d'attention, de patience, de volonté, il réussit à me faire copier la pétition au roi de Rome au bout de huit jours. Certes le résultat était curieux, et l'on avait récompensé de moindres efforts ;' mais c'est surtout le nom de l'ouvrier qui donne à l'œuvre sa valeur ; celui de Foucaud suffisait pour rendre la nôtre ridicule. Cette pétition, sur laquelle mon père avait fondé tant d'espérances,, demeura sans réponse comme toutes les autres.

Cet échec parut l'abattre. Ses espérances avaient été proportionnées à ses efforts, «et il fut quelque temps à se remettre de son désappointement. Quant à moi, je gagnai à cet essai d'avoir appris à écrire en moins de temps qu'on n'en met d'habitude pour apprendre à tenir une plume. Quelques mois de leçons me suffirent également pour savoir lire. Là s'arrêtèrent les enseignemeûts de mon père; c'était à peu près tout ce qu'il savait luimême; puis le courage lui étant revenu, il retourna à ses pétitions 1

Xe grandis aonc sans autre éducation que celle de la rue, livré à ma paresse et à mes caprices, voyant pres^ que partout le mal et entendant applaudir à la corruption précoce des enfants- de mon âge, comme à une supériorité.

Cependant, quelque chose en moi résistait à ces mali% gnes influences, mon âme était blessée par le vice, comme mes sens par les odeurs fétides. Je sentais dans tout mon être une délicatesse native qui repoussait la corruption, et qui me rendait la pureté pour ainsi dire nécessaire.

DEUX HISÉRES,* 19

Peut-être, du reste, cette disposition que j'attribuais à ma nature, yenait-elle d'ailleurs» car le hasard avait placé au milieu de toutes les causes de démoralisation qui m'entouraient, une source féconde de bons sentiments, de douces habitudes; et si le mal m'était trop sourenl/ appris par l'exemple, un exemple continuel me faisait en revanche connaître et aimer le bien.

La maison ou nous demeurions était divisée en deux corps de bâtiments distincts et fort différents. Le plus petit, placé au fond d'une cour spmbre, était loué en chambres séparées. On n'y voyait point de rideaux aux fenêtres, point de lampe dans l'étroit escalier, etlesloca*» taires changeaient presque à chaque mois : c'était là que Dûus habitions.

L'autre corps de bâtiment, au contraire, donnait sur lame; des vases de fleurs rares garnissaient les balcons, et le porche, orné de statues, conduisait à ce grand escalier toujours ciré, lumineux, et que j'avais appris h respecter dès mon enfance.

Là, au second étage, demeurait la marquise de Clé* rembeau, grande femme maigre, triste et fiôre, qui ne vous entendait jamais quand on lui disait bonjour. Soit qu'elle n'eût point émigré, soit qu'une partie de ses bietis eût échappé à la confiscation nationale, elle avait conservé une fortune suffisante pour vivre dans une aisance qui, à nous, pauvres gens toujours privés, semblaient Textrôme opulence. Elle élevait une nièce que la révolution avait laissée sans autre parent et sans autres ressources; mais il était aisé de voir, au premier aspect, que c'était l'orgueil et non la tendresse qui avait présidé à cette adoption. Trop vaine pour abandonner une enfantqui portait le nom de Glérembeau, elle était en même temps trop égoïste pour ne point regretter le bien qu'elle lui faisait, et, ne veillant que par respect humain au sort de cette orpheline, elle lui en voulait de la forcer à être généreuse; elle la haïssait de vivre. ^ x

Or l'enfant sentait d'autant plus doulourensement le poids de cette protection reprochée, que c'était une âme délicate et fière. Cependant, après s'être affligée elle se soumit, car la soumission dominait tout le resle dans cet angëlique caractère. Elle accepta la dure bienfaisance de sa tante comme une nécessité, et la crut juste, puisque Dieu le voulait ainsi.

Cécile descendait assez souvent, à ses heures de récréation, dans la petite cour qui séparait les deux corps de bâtiment. Nous étions du môme âge, isolés tous deux et également privés d'affection. Nous dûmes bientôt nous rapprocher. Mes haillons me rendaient timide; elle fit les premiers pas et m'ftihardit à partager ses amusements.

J'avais eu, avant elle, des compagnons de jeux; mais je sentis bien vite la différence. Avec les autres, il fallait sans cesse défendre ses droits et choisir forcément entre le rôle d'esclave ou celui de tyran ; avec elle, tout était soumis à une justice terldre ; celui qui cédait était le plus heureux. Avant de connaître Cécile, aucun de mes sentiments n'avait encoije pu se manifester. Engourdi par la froide atmosphère qui m'entourait, j'avais vécu comme ces anîînaux des montagnes, qui passent de longs hivers dans une sorte de demi évanouissement, qui n'est ni la mort, ni la vie. Ce fut e]le qui me révéla à moi-même, qui m'apprit que j'avais des goûts et une intQlligence. Je savais lire, mais je n'avais jamais ouvert que l'Almanach. Elle m'apporta quelques livres, que nous lûmes ensemble, assis dans un coin de la sombre cour. J'ignore aujourd'hui quels étaient ces livres; mais je me rappelle encore l'étrange changement qu'ils opérèrent dans tout mon être. Je sentis mon intelligence sortir comme d'un brouillard, 11 me sembla qu'un soleil intérieur s'allumait en moi ; de longs jets de lumière descendirent de la tète au cœur; et je me détachai, pour ainsi dire, du monde qui m'entourait; je devins pour moi-même quelque '*.hose de distinct, je me sentis vivre. ^ .

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Cécile semblait elle-même se développer dans ce contact. Nos jeunes intelligences s'aidaient et se complétaient Tune* Tautre. Ce que la nature ne m'eût point révélé, Cécile me l'expliquait, et ce qu'elle avait peine à comprendre, je le devinais à mon tour. Moi, tout ce qui était grand et hardi m'entraînait, tandis qu'elle préférait, au contraire, ce qui était doux et affectueux. J'aniinais sa résignation silencieuse, elle modérait mon orgueil audacieux. Nous étions l'up pour l'autre un enseignement perpétuel. Oh 1 que de belles heures passées ensemble à discuter lequel des héros de nos livres valait le mieux 1 Comme nous aimions alors le bien, pauvres enfants, qui ne savions pas encore ce qu'il coûte à suivre ! Que de saintes promesses faites tacitement à Dieu, surtout par elle, dont tous les élans se tournaient en prières I Ah I les mauvaises passions ont vainement depuis répandu en moi leur venin, un coin de mon cœur est toujours resté parfumé de ce passé et gardant, comme une arche de salut, le souvenir de ces saintes promesses.

La présence de Cécile m'était devenue nécessaire ; je ne savais jouer qu'avec elle. J'attendais les heures de son arrivée comme un prisonnier attend le jeu» de sa délivrance. Quand je reconnaissais son pas sur le grand escalier, quand j'entendais son cri d'appel, la cour obscure semblait s'illuminer ; tout devenait gai et vivant.

Elle ne s'était jamais plainte à moi de sa tante ; mais les conversations de la loge et ce que j'avais pu observer m'avaient suffisamment appris qu'elle n'était point heureuse. Je crus remarquer, un jour, qu'elle avait pleuré; je lui en demandai la cause, mais elle prit un détour pour ne point me répondre. Je m'aperçus seulement, les jours suivants, qu'elle était embarrassée. Elle me parlait d'un air craintif, refusait déjouer et regardait sans cesse aux fenêtres de sa tante. Enfin, un soir, que je l'avais forcée de s'asseoir près de moi pour lire, une des fenêtres s'ouvrit, et madame de Clérembeau appela Cécile. L'enfant

22 DEUX MIséRfiS.

se leva toute tremblante, en laissant tomber le livre qu'elle avait sur ses genoux.

— Encore 1... s'écria la marquise d'une voix irritée.

— Ma tante balbutia Cécile suppliante.

— Remontez 1 dit la grande femme maigre avec un geste violent.

L'enfant me jeta un regard ïiumide, baissa la tête et disparut.

J'étais resté immobile de surprise et le cœur serré sans savoir p'burquoi. J'attendais avec angoisse le lendemain pour interroger Cécile; elle ne descendit ni le lendemain, ni les jours suivants. Une seule fois je l'aperçus collée aux vitres et regardant tristement dans la cour. Elle voulut môme me faire un signe, mais une main la retira brusquement de la croisée.

Quelques jours après j'entrais chez la portière pour y déposer la clef de notre logement, au moment môme où la vieille servante de la marquise en sortait; à ma vue elle s'arrêta :

— Ah 1 ah 1 dit-elle, c*est donc toi, vaurien, qui fais gronder mademoiselle Cécile?

— Moi? régondis-je stupéfait. *

— Qui donc I ne sais-tu pas que sa tante lui a défendu déjouer avec toi?

. — Pourquoi cela?

— Pourquoi ? en voilà une question t comme s'il était décent de voir une demoiselle bien élevée fréquenter un gamin 1 Madame est bien trop sur son quant à moi pour cela. Il y a huit jours qu'elle avait ordonné à sa nièce de ne plus te parler.

— Ah 1 voilà donc d'où venait son air embarrassé quand je voulais jouer avec elle ?

— Beau miracle 1 toutes, les fois qu'on la voyait elle était battue «

— Battue ?répétai-je.

— Oui, oui ; Madame a la main leste. Avant-hier en-

DEUX MISÂRES. 28

core elle lui a meurtri les bras en Tayertissant qu'elle ne descendrait plus dans la cour.

— Et mademoiselle Cécile ne m'avaitrien dit! m'écriai-je.

— Elle m'a avoué ça hier quand je l'ai grondée....

— Pourquoi n'avertissait-elle pas Louis ? demanda la portière.

— Une idée d'enfant, reprit la servante ; savez*vous ce qu'elle m'a dit quand je lui ai fait la môme question ? qu'elle avait eu peur de l'humilier. .... Voyez-vous, humilier ce gamin I

Les deux vieilles femmes partirent d'un éclat de rire, mais je l'entendis à peine. L'idée que Cécile avait souffert en silence les menaces, les reproches et les mauvais traitements plutôt que de m'affliger, me toucha au delà de tout ce'-que je puis dire. Je remontai dans notre chambre Je cœur gonflé, et à peine arrivé, je fondis en larmes. J'aurais voulu que Cécile fût là pour la serrer dans mes bras comme une sœur, et la remercier. Mais je ressentis en même temps une noble émulation de dévouement. Quelque nécessaire que me fût devenue son in tf mité, je résolus d'y renoncer, puisque c'était pour elle une source de tourments. Je me promis, en moi-même, de l'éviter avec autant de soins que j'en avais mis jusqu'alors à la rechercher, de ne point regarder quand elle passerait, de ne plus répondre à son bonjour, d'être pourelle, enfin, comme un inconnu.

Mais la première fois que je la rencontrai, toutes mes résolutions s'évanouirent devant le regard plaintif et doux qu'elle me jeta.

—Vous m'en voulez de ne plus jouer avec vous, Louis? me dit-elle à demi-voix.

— Oh 1 non, répondis-je tout ému; ne faites point attention à moi; ne me parlez plus, mademoiselle Cécile, votre tante vous battrait 1

— On ne me permet plus de descendre, repritrelle.

— De peur que vous ne me trouviez; mais dites à votre tante que je vous laisserai la cour ; je n'y paraîtrai plus ; je puis jouer ailleurs, moi

Dafis ce moment nous entendîmes la porte de la mar-^ quise s'ouvrir ; Cécile tressaillit.

— Adieu, lui dis-je; faites comme si j'étais mortl Et je m'élançai dans la rue.

Mon orgueil et ma probité étaient intéressés à l'accomplissement de ma promesse; je la remplis fidèlement en ne reparaissant plus dans la cour. Cécile Qut alors la permission d'y redescendre; mais elle y vint de moins en moins, et je finis par ne plus la voir.

Notre rupture forcée avait, du reste, jeté dans mon âme des levains tout nouveaux de jalousie et de haine. Il est rare que nos opinions aient le raisonnement pour cause, la plupart ont leur source dans une impression d'enfance que nous oublions nous-mêmes quand elle a porté ses fruits. Fouillez dans la vie des réformateurs, vous y trouverez toujours quelques froissements infligés à leurs premières années. Le point de départ de chacun est en lui-même, et la première expérience nous vient de nous et non d'ailleurs. Avant la défense faite à Cécile par sa tante, je n'avais remarqué l'inégalité des conditions humaines que comme un fait extérieur; la différence de fortune ne m'avait pas plus étonné que la différence de visage; mais cette inégalité me parut odieuse dès qu'elle me fut révélée par une douleur. Je sentis les points d'attache que le cœur pouvait avoir avec les positions sociales, et comment ces distinctions, qui m'intéressaient si peu auparavant, pouvaient constituer ou non le droit d'être heureux.

De là au mécontentement et à la révolte la pente était facile. Je la descendis lentement, sans m'en apercevoir moi-même. Trop jeune encore pour formuler etcomprendre mes propres désirs, il ne pouvait y avoir en moi que

DEUX HISÊBES. 2S

des penchants, mais ceux-ci devinrent plus distincts. L'aspect des riches me rendait déjà triste. Sansm'avouer que j'eusse voulu être dans leurs dépouilles, je commençais à le sentir.

■ Mes nouveaux compagnons de jeu aidaient peut-être à ce changement plus que tout le reste. C'étaient tous dé pauvres enfants abandonnés aux hasards de la rue, dès qu'ils avaient pu se tenir droit sur leurs deux pieds; endurcis aux coups à l'âge où d'autres n'ont encore reçu que des caresses ; éprouvés par le froid, les maladies, la faim, et ne connaissant les joies du monde que pour les avoir enviées chez ceux qui en jouissaient. La sduflFrance leur avait appris le mal, et comme il arrive toujours à cet âged'ardente volonté, ils s'y précipitaient avec une émulation funeste ; les plus faux, les plus affronteurs étaient aussi les plus admirés.

J'eus peine, d'abord, à me mêler à leurs amusements; mais l'isolement et l'oisiveté me les rendirent nécessaires. Repoussé d'une compagnie plus douce, j'acceptai la leur avec une sorte de dépit, et, comme j'avais en moi, dès lors, cet orgueil qui devait me perdre, je ne voulus rester inférieur à aucun en audace, ni en corruption.

Le travail seul eût pu m'arracher à cette dangereuse école ; je l'aurais accepté avec joie ; car je n'aimais point le mal. Je priai^ moi-môme mon père de me mettre en apprentissage, mais il s'y refusa.

— Le fils d'un employé au ministère de l'intérieur ne peut devenir ouvrier, s'écria-t-il d'un ton indigné.

— Que deviendrai-je alors ?

— Ne t'inquiète de rien, j'y pense ; j'ai déjà adressé plusieurs pétitions aux ministres et au roi ; j'en compose nne adressée à la duchesse d'Angoulême.

— Pour que j'aie une place ?

— Oui, au collège. Puisqu'on m'a toujours refusé sous l'empire, il faut bien m'accorder quelque chose sous.les Bourbons ; c'est un droit. Je veux que^tu fasses

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86 DZXJX MiSâRES.

tes études, et que tu deyieniies expéditiannaire après, ma mort.

Je sentais la folie d'une pareille espérance, mais mon père ressemblait à tous les hommes qui n'ont qu'une seule idée, il ne cédait jamais. Je le savais par expérience, aussi n'essayai-je point de le dissu'àder. Un vieux prêtre qui vint, vers cette époque, habiter une mansarde voisine de la nôtre, le confirma encore dans son projet, en proposant de me donner gratuitement des leçons qui devaient préparer mon entrée au collège. Mon père accepta avec empressement. L'abbé Bigon se mit immédiatement à l'œuvre. C'était un homme patient, aimable et fort savant, mais qu'une insurmontable timidité avait tenu pour ainsi dire à l'écart de la vie. Satisfait d'un revenu qui lui fournissait à peine de quoi satisfaire aux premiers besoins, il s'était réfugié dans les langues anciennes comme un ermite dans sa croyance, et passait le jour à relire ou à commenter ses auteurs latins, sans rien souhaiter au delà^ ni rien regretter.

Je fis sous sa direction des progrès rapides, mais qui furent malheureusement .interrompus, au bout de trois années, par la nomination inattendue do fabbé Bigon à la chaire de seconde dans un collège de province. Il partit^ regrettant de me laisser aux premières odes d'Horace^ et je retombai bientôt dans mon désœuvrement d'autre* fois. J'atteignis ainsi ma seizième année^

L'oisiveté me pesait chaque jour davantage; mes compagnons d'enfance s'élaient tous décidés, l'un après Tautrei à prendre des états ; seul j'étais sans carrière et sans avenir. Mon père qui voyait toutes ses pétitions repoussées, finit par craindre que la bourse demandée ne se fit attendre trop longtemps, et pensa qu'il serait pru*dent de me faire continuer des études qu'il avait espéré voir finir au collège: malheureusement l'argent lui manquait pour payer des maîtres, et il ne savait où trouver un second abbé Bigon. ^ r

BGux HisénES* 27

Un hasard inattendu vint le tirer d'embarras,

J'avais un oncle dont je ne vous ai point encore parlé, parce qu'il fut sans action sur ma première enfance. C'é-» lait un frère de ma mère, k la fois vigneron, maraîcher et entrepreneur de charrois à Viroflay. Cette triple industrie Tavait fait propriétaire de quelques arpents de teire, et d'une maison dont il louait une partie, chaque été, aux Parisiens amoureux d'air et d'ombrage.

Bien que Claude Minart n'eût point d'enfant, et qu'il trouvât moyen d'ajouter presque tous les ans quelques sillons à ses vignes, je l'avais toujours entendu se plaindre de la dureté des temps. Je crois le voir encore assis à notre foyer avec sa blouse usée*, ses souliers à semelle de bois, sa figure rougeaude, et racontant à mon père, d'une voix traînante, comment la gelée avait brûlé la vigne, le soleil gâté les fourrages, le vent endommagé sa maison. En passant par sa bouche, la plainte avait je ne sais quelle bonhomie qui vous persuadait, et vingt fois j'avaig regretté que notre propre misère nous empochât de venir au secours de notre oncle.

Nous ne le voyions, du reste, que de loin en .loin, lorsque ses affaires l'amenaient à Paris, et il ne manquait jamais alors d'arriver à l'heure du repas. Un jour, au moment où nous allions nous mettre à table, on frappe à la porte :

— Je parie que c'est Minart, dit mon père en allant ouvrir.

C'était lui.

— Bonjour, beau-frère, dit-il, bonjour, Louis.

— Tu viens dîner avec nous ? demanda mon père.

— Dîner I ça n'est donc pas encore fait ?

— Comme tu vois.

— Alors je ne veux pas vous déranger. Je^vais ,me '

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mettre là au bout de la table, seulement pour dire que je vous tiens compagnie, car je n'ai pas faim.

— Toi?

— Non, je n'ai pas le cœur à la nourriture, vois-tu, les affaires vont si doucement, si doucement... Plus de soupe que çà, Foucaud, c'est la seule chose dont je mange.

— Est-ce que tu as encore-fait quelque perte ? .

— Toujours, mon pauvre vieux 1 II n'y a plus de bonheul* dans ce monde-ci pour les honnêtes gens. La récolte de noix a manqué 1 . . . Moi qui comptais justement cette année vous en apporter un panier î

— Ah diable 1 et la vendange ?

— Une autre ruine, beau-frère.

— Il n'y aura donc pas de vin ?

— Au contraire.

— J'entends, il ne vaudra rien ?

— Ce n'est pas encore ça ; le piqueton sera de bonne qualité, mais on ne sait pas pe que nous coûtent nos vignes ; les vignerons, vois-tu, Foucaud, c'est les vraies victimes du gouvernement ; c'est eux qui devraient faire des révolutions. Si ça continue, mon pauvre bonhomme, il faudra vendre ce qu'on a et aller demander une médaille de mendiant à la préfecture de police.

— Pourquoi ne faites-vous pas une pétition au roi ou à la Chambre des députés ?

— C'est une idée que tu me donnes là, beau-frère: passe-moi le miroton.

Je passai le plat à Claude Minart qui le reçut en soupirant et le vida mélancoliquement dans son assiette.

— A propos, reprit mon père, jene t'ai point demandé des nouvelles de ta femme.

Le paysan sourit.

— Ma femme, reprit-il ; eh bien I c'est toujours une mangeuse de Père Éternel .

— Tu n'as donc pas pu la changer ? ^ ,

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— Plus souvent 1 Je lui ai dit tout ce qu'on peut dire; j*ai même employéle manche démon fouet pourla rendre raisonnable ; c'est comme si j'avais chanté. •

— Vous devez vous quereller, alors ?

— Oui, oui, quand je trouve des amis qui me paient à boire et que je reviens avec un coup de soleil, elle veut quelquefois bougonner et me parler de*son bon Dieu ; mais alors je lui renfonce sa mauvaise humeur dans l'estomac.

— Et elle ne se révolte pas?

— Ah bien ! oui, elle sent son infériorité, parce que comme je lui dis, vois-tu : Si tu avais apporté quelque chose dans la maison, tu aurais droit de parler, je respecterais ton opinion ; mais c'est moi qui ai gagné tout ce qui est ici, ainsi, motus ! Elle comprend ça, et elle file doux.

— El qu'est-ce qui t'a amené aujourd'hui à Paris î

— Oh 1 voilà, beau-frère ; j'avais à te parler. — ^ A moi ?

— Oui.

— Qu'est-ce que c'est?

Claude Minart fit un geste pour imposer silence ; il regarda autour de lui afin de s'assurer que nous étions seuls, appuya les deux coudes sur la table et approchant sa tête de celle de mon père :

— C'est un service que j'ai à te demander, dit-il à demi-voix ; j'avais auprès de chez moi, vois-tu, un tout petit verger qui appartenait à un avocat de Paris ; ça me gênait; ça donnait de l'humidité à la maison, puis tout le monde disait : — Pourquoi donc, père Minart, que vous n'achetez pas ce mouchoir de terre ? Ma foi, poussé à bout, je l'ai acheté, et je viens aujourd'hui pour le payer.

A ces mots, il poussa un gros soupir.

— On ne sait pas comme ça ruine de devenir propriétaire, reprit-il en secouant la tête ; la terre maintenant

vois-tu, Foucaud, se vend plus cher qne le Paradis ; il faut la couvrir de gros sous; il faut se saigner les quatre membres. J*ai tout vendu pour payer ce méchant lopin de verger ; mais j'ai eu beau, faire, il me manque une quarantaine de francs.

— Et tu viens me les emprunter ? demanda mon père; malheureusement je ne les ai pas. .

— Ah I tu ne les as pas, répéta le paysan d'une voix traînante; c'est-il avoir duguignon; cependant, il faut que je solde aujourd'huisi jene veux pas que les huissiers m' arrivent. Seigneur Dieu 1 comment donc que je vais faire ?

Il soupira encore et prit un air atterré ; puis comme s'il se fût ravisé :

— Peut-être bien, dit-il, que je trouverai quelque monnaie en fouillant toutes mes poches; et si tu pouvais seulement me donner trente francs ?

— Impossible 1

' — Vingt-cinq, alors?

Mon père alla à sa commode qu'il ouvrit et en tira quatre pièces de cent sous.

— Voilà ce qui me reste pour finir le mois, dit-il.

— Eh bien, partageons comme des frères, reprit vivemeiit Claude Minard.

— Soit, répondit mon père en lui jetant deux des pièces.

Minard les reçut et les fit sauter dans sa main.

— De bel argent tout neuf, dit-il en riant; merci, Foucaud.

Et passant le bras sous sa blouse, il en tira un sac de toile, défit le cordon qui le fermait, et y laissa glisser doucement les deux pièces.

. > — Tu me les rendras le plus tôt que tu pourras, observa mon père.

Le paysan sourit d'un air narqijois et faisant tourner ^e cordon autour du sac : gzedbyGoogk

DEUX MISâRES. 31

— Inutile, beau-frère, dit-il d'un ton câlin, ça ira pour la provision -de fèves et de haricots que je t'ai fournie Tan dernier.

Mofi père étonné leva la tête : le sac venait de disparaître sous la blouse, et Claude Minard avait repris son bâton.

. — Il faut partir tout de même, dit-il, Viroflay est loin de chez vous ; mais, ah çà, ce n'est pas tout, mes gars, je veux que vous nous rendiez visite ; j'étais venu pour vous inviter.

— Tu sais que je ne suis libre que le dimanche, observa mon père.

— C'est dimanche prochain aussi que je t'attends. Il y aura une espèce de fête chez nous, et un grand dîner,

— Que tu donnes ?

— Moi? est-ce que je donne jamais f les temps sont bien trop difficiles pour ça ; mais c'est un Parisien qui a demeuré à la maison l'été passé et qui m'a demandé à venir ce jour-là dîner sur l'herbe dans notre verger. C'est lui qui apportera tout ; aussi j'ai consenti. Il est convenu seulement qu'il nous donnerait à dîner. Comme vous êtes de la famille, vous mangére:; naturellement avec nous.

— Mais, si ce monsieur trouvait mauvais?....

— Par exemple ! est-ce que vous no, serez paâ chez moi? D'ailleurs, j'apporte ma part au dîner ; j'ai promis de leur prêter des assiettes et de leur vendre du raisin. II faut venir, beau-frère ; M. Figel est un bon vivant qui boit sec et chante des chansons comme tu n'en as jamais entendu. Puis, vous qui êtes instruits, vous causerez avec lui ; il sait tout, ce luron-tà ; du reste, c'est pasétonnant, le bâtard d'un pair de France!

— Est-ce vrai? demanda mon père.

— Comment si c'est vrai 1 . * . d'un fameux encore ; d'un dévot qui va à la messe tous les jours... J'ai oublié son nom, mais quand M. Figel sera lancé,' il vous la dira.

32 DEUX HISâRES.

Mon père parut réfléchir.

— Un pair de France ! répéta-t-il à demi-voix, s'il pouvait apostiller une de mes pétitions 1 ... Je veux faire la connaissance de ce monsieur Figel ; j4rai dimanche, beau-frère.

— Avec Louis ?

— Avec Louis.

— A la bonne heure, je compte sûr vous ; mais ie m'attarde, je m'attarde que c'est effrayant ; je suis sur que j'^irriverai après le souper.

Il avait avancé la mpiin vers la table pour prendre son chapeau; ses yeux tombèrent sur le reste du dîner :

— Au fait, dit-il , je vais toujours , par précaution , prendre un chiffon de pain... avec ce reste de fromage... si la faim me vient en marchant, ça me refera. Bonsoir, beau-frère ; adieu, Louis ; à dimanche ; venez de bonne heure pour n'avoir pas de soleil.

Il partit à ces mots en nous laissant, mon père et moi, dans une grande impatience de voir la semaine terminée.

Le jour convepu arriva enfin. Nous nous levâmes à la pointe du jour et nous nous mimes en route pour Viroflay. Nous ne trouvâmes au logis que ma tante' qui nous reçut assez froidement.

— Ah 1 vous venez pour manger le dîner du Parisien? dit-elle.

— C'estMinartquinousya invités, répondit mon.père.

— Oui, oui, murmura la vieille dévote en haussant les épaules, il ne trouve jamais qu'il y ait assez de monde quand c'est le bien des autres qu'on grapille ; ce sera une belle vie ici aujourd'hui 1 Mais n'importe , asseyezvous.

Nous nous assîmes un peu déconcertés, et ma tante continua à ranger le ménage sans nous adresser davantage la parole. Je commençais à regretter d'être venu , lorsque Claude Minart entra.

—Eh 1 bonjour les parents, s'écria-t-il en nous voyant;

comment I vous êtes là et on ne me dit rien ! Pourquoi que tu ne m'as pas averti, Françoise ?

— Je vous croyais au champ, répondit-elle d'un ton de mauvaise humeur.

— Et tu n'as pas seulement proposé au beau-frère de se rafraîchir ?

— C'est inutile, dit mon père.

— Par exemple! vous avez chaud, il faut que vous goûtiez Teaude notre puits; elle est bien meilleure depuis que nous avons une pompe... Veux-tu bien aller en tirer, vieille souris d'église 1

La paysanne prit le seau et sortit en grommelant.

— Tu vois comme je la fais marcher, reprit Minart en s'âdressant à mon père ; il faut ça avec elle, vois-tu, elle obéit parce que c'est moi qui ai le magot et qui lui donne sa pitance, mais c'est une vraie vipère : si je ne la tenais pas sous le talon, elle me mangerait les yeux. A propos, je ne vous demande pas si vous êtes à jeun ; personne D'est à jeun à cette heure.

Mon père répondit que nous avions mangé avant de partir.

— C'est dommage, dit Minart d'un air ravi ; je vais alors être obligé de déjeuner tout seul ; Françoise, donnemoi ma soupe.

Celle-ci lui apporta une écuelle immense remplie jusqu'au bord. Lorsqu'elle fut vide , Minart nous proposa de sortir avec lui. Nous fîmes le tour de sa propriété et nous arrivâmes au verger qu'il venait d'acquérir. Je lui demandai combien il l'avait payé. .

—Eh ! mon garçon, la terre n'a plus de prix, dit-il, on De retire point seulement l'intérêt de son pauvre argent.

— Pourquoi en achetez-vous alors ?

— Une folie, Louis, une vraie folie, mon fieu.

— Ce verger vous a donc coûté bien cher ?

— C'est à ne pas le croire, vois-tu, et pourtant le propriétaire qui m'a vendu ce demi arpent n'en fapit rien ;

il le louait comme ça, tantôt à l'un, tantôt à l'autre ; eh bien I quand il a fallu le vendre on eût dit qu'il avait enterré là tous ses parents,' on ne lui en offrait jau^ais assez.

-^ Et vous avez consenti à lui payer....

— Oui , oui , nous autres pauvres gens qui vivons de nos bras, nous irions en chemise pour avoir du terrain grand comme nos culottes»., une véritable manie , mon pauvre fieu, et une ruine... car l'argent que Ton donne ne paie rien à personne, il garde sa valeur ; il* ne craint ni la grêle, ni la pluie, ni le soleil ; au lieu que la terre, il faut la labourer , la fumer , la biner, la semer ; elle coûte sans cesse et ne rapporte pas toujours.

— Et vous avez payé beaucoup de cet argent que vous regrettez tant contre cette terre qui produit si peu ?

— Beaucoup trop, Louis.

— Mais encore ?

— Plus que je n'en trouverais si je voulais la vendre.

— Quelle somme enfin ?

— Mon Dieu I celle qu'on m'avait demandée , mpn pauvre fieu, car je n'ai pu obtenir aucune diminution, et maintenant il faut que je laboure tout ça sans savoir si rien poussera. Ah I on a bien raison de dire, va , qu'acheter un champ, c'est acheter de la fatigue et du souci.

La ruse paysanne avec laquelle mon oncle éludait ma question commençait à m'ami^ser, et j'allais lui demander encore le prix du verger, lorsqu'un jeune homme paruÇ tenant une femme par le bras.

— Eh I c'est M. Figel, s'écria Claude Minart; comment vous portez-vous, monsieur Figel ?

— Très-bien , père Minart.

— Et mademoiselle Rosalie, elle est toujours en bonne • santé?

— Comme vous voyez.

— Au fait, elle a pris du corps, mademoiselle Rosalie. . . est-ce que?.,, dites donc, monsieur FigeLî... ,

* • MgitizedbyLiOOgle

BEUX MI8ÉRES. . 85

Minart éclata dô rire.

— Ehl non, gros nigaud, s'écria la jeune femme; c'est le lait d'ânesse qui m'a fait engraisser.

Puis se penchant vers le vigneron en nous désignant du regard :

— Qu'est-ce que c'est que ce vieuxet ce jeune homme? demanda-t-elle à demi-voix.

— C'est mon beau-frère et mon neveu, dit Minart qui se retourna vers nous avec une sorte de solennité.... Ils sont venus me voir aujourd'hui... par hasard.

— Eh bien ! ils nous aideront à manger les provisions, interrompit Figel. Dites donc, père Minart, voyez si on les a retirées du fiacre I J'ai dit à votre femme d'y prendre garde ; mais elle nous a répondu avec la grâce d'un gendarme qui vous met les poucettes.

— Vraiment? eh bien I je vas lui donnemùe leçon de politesse!...

— C'est inutile ; faîtes seulement mettre le vin à rafraîchir, et envoyez ici le dîner.

Mon oncle sortit.

Nous éprouvâmes d'abord quelque embarras de noua trouver seuls avec M. Figel et sa compagne que nous voyions pour la première fois ; mais cet embarras ne dura qu'un instant. Mademoiselle Rosalie proposa une promenade dans les bois en attendant le dîner; nous acceptâmes, et tout en marchant nous eûmes bientôt fait connaissance. M. Figel apprit de mon père son nom, son état, quels projets il avait formés pour moi et quels obstacles rencontraient leur accomplissement. Je m'aperçus qu'il m'observait tout en écoutant. Lorsque mon père eut achevé, il m'adressa quelques questions indifférentes en apparence, mais qui m'amenèrent insensiblement, sans que je m'en aperçusse, à lui parler de mes préoccupalions habituelles et de mes désirs. Il devina facilement quels germes d'ambition couvaient en moi.

^— Ce n'est point un expéditionnaire (|u'^^

36 B^nX MISÈRES.

faire de vous, me dit-il, mais un po€te ou un capitaine de corsaires. Un esprit comme le vôtre a besoin de mouvement et d'espoir. Aux ^premier^ siècles, il eût suffi de vous mettre une épée à la main et de vous montrer le monde; vous aur ez bientôt été le chef d'une de ces bandes d'aventuriers qui, le sort aidant, devenaient un peuple; mais aujourd'hui, on ne fonde plus que des empires invisibles; la force du bras est passée dans l'intelligence, le tranchant du fer dans la parole; les puissants sont les habiles.

— Sans doute, répondis-je tristement; mais qui me tirera de mon ignorance? Oh 1 je voudrais. Monsieur, que Ton pût invoquer le démon comme on le croyait autrefois; je lui vendrais mon âme pour la science.

— Je suis tenté d'accepter au nom da diable, répondit M. Figel.

Je le regardai.

— Nous reparlerons de cela , dit-il en me mettant la main sur l'épaule ; mais nous voici revenus au verger et je vois votre oncle qui met le couvert ; songeons d'abord à dîner.

Les mets étaient nombreux et délicats; les vins excellents. La gaielé qui nous avait gagnés l'un après l'autre devint de plus en plus bruyante. Claude Minart ne parlait que des bons marchés qu'il avait faits; mon père récitait par cœur ses plus belles pétitions ; mademoiselle Rosalie chantait les chansons de Bëranger, et je racontais tout haut mes rêves de fortune.

M. Figel, qui avait seul gardé son sang-froid, nous observait d'un air railleur; mais c'était moi surtout dont il interrogeait l'ivresse, et je lui confiais peu à peu mes pensées les plus secrètes. Il parut s'y intéresser ; et lorsque nous nous levâmes, il s'approcha de mon père :

— Ne vous inquiétez plus d'une bourse au collège pour votre fils, monsieur Foucaud, dit-il, je me charge '^e son instruction.

Je jetai un ori d'étonnement.

— Voici mon adresse, continua-t-il, venez chez moi demain vers midi...

Mon père voulut se confondre en témoignages de reconnaissance, il rinterrompit.

— Ne me reinerciez pas, dit-il ; ce que j'en fais c'est pour ma propre satisfaction, et parce que votre fils me plaît. Je ne vous promets point de continuer si les leçons m'ennuient. Je vis pour moi avant tout, et comme je ne veux point qu'on me demande de dévouement, je n'attends pas non plus de reconnaissance. Dans ce moment, mes journées sont vides; je n'ai personne à qui parler, et j'ai formé le projet de repasser mes auteurs, c'est une occasion de les faire connaître à votre fils : qu'il vienne donc demain ; nous causerons.

J'étais le lendemain chez M. Figel à l'heure indiquée.

Je le trouvai dans un appartement richement meublé, mais dont le désordre me frappa. Tous les fauteuils étaient embarrassés de livres, de chats, de perroquets ou de vêtements de femme. Un violon avait été jeté sur le divan de soie à côté d'une broderie; un plateau de déjeuner encombrait encore la cheniinée, et le parquet était couvert de papillotes déchirées et de débris de cigares.

M. Figel débarrassa une chaise en jetant à terre un chapeau et un corset qui s'y trouvaient, l'approcha de son bureau et me dit de m'asseoir.

J'obéis d'un air timide. Le luxe de l'appartement et la figure sérieuse de mon nouveau maître m'avaient ôté toute mon assurance de la veille ; je me sentais là hors de ma sphère et tout à la discrétion de celui qui me recevait.

J'attendis avec une sorte d'anxiété quil m'adressât la parole. Il me fit d'abord quelques questions sur ce que j'avais appris et sur mes lectures; il provo(|uagp juge-

38 BBtJX MI»âR£S.

ments, parut s'en amuser et finit par me donner un Lucrèce, dont il me demanda quelques passages.

Je m'en tirai moins mal qu'il ne s'y attendait, sans doute, car il laissa là le texte et me demanda si j'avais jamais réfléchi aux doctrines' exposées par le poëte. J'avouai que l'abbé dont j'avais reçu les leçons ne s'était attaché qu*à me faire comprendre Y expression. Il commença alors une ^érie de questions qui m'amenèrent insensiblement à dégager les principes de l'auteur des nuages poétiques qui me les avaient cachés jusqu'alors. C'était la première fois qu'une des portes du monde philosophique s'ouvrait devant mes yeux; je demeurai comme ébloui des innombrables perspectives qui m'apparaissaienl et allaient se perdre dans l'infini. Mon émerveillement fit sourire M. Figel.

— Vous ne connaissez encore la vie que comme les Tuileries, me dit-il, pour avoir passé devant ; je vous y ferai entrer.

11 m'indiqua ensuite quelques lectures et me renvoya.

Je revins le lendemain et les jours suivants, pendant plusieurs mois. L'instruction de M. Figel était immense; mais son enseignement n'obéissait qu'au hasard ou au caprice. Il changeait chaque jour d'objet, passant à travers la morale, la science et l'art, avec l'insouciance du dédain. On eût dit le gardien ennuyé d'un palais de fée, qui, chargé de vous en montrer les beautés, ouvrait de loin en loin une porte, tirait un rideau, puis vous conduisait ailleurs, encore tout étourdi des magiques apparitions que vous n'aviez fait qu'entrevoir.

Du reste, ces leçons incomplètes et toujours interrompues éveillèrent en moi une prodigieuse avidité de connaître. J'essayais de remplir, à force d'études ou de réflexions, le vide que M. Figel laissait entre toutes choses ; je m'élançais avec une ouriosité effrénée dans les mille carrières qu'il m'ouvrait, je les explorais seul en tous sens, au risque de m' égarer. Jam''avançais âE

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DBUX MISliRB». 99

bord des aMmes pour regarder au-dessous^* je grarissais aux sommets les plus élevés, jetant de là un regard éperdu sur Tespaca t M. Figel semblait suivre avec une joie nonchalante toutes ces courses à travers les noondes invisibles. A mon insu, il dirigeait de loin ma marche ; ses enseignements, sans suite en apparence, s'inspiraient tous à la même source ; il me plantait, de loin en loin, on jalon qui me marquait ma voie et m'en traînait fatale ment vers son but.

Je ne tardai point à y arriver 1

Pour discuter impunément les règles établies, il faut avoir appris d'abord à les respecter. Une longue habi*' tnde de vénération enlève alors au doute son audace ; il $'observe lui-môme, il se contient, et s'il trii»mphe, c'est avec une dignité douloureuse. Mais la jeunesse est tëmé^ raire dans son incrédulité comme dans sa foi. Un rêve lui crée des dieux ; un soupçon les lui fait briser; Je n'avais trouvé qu'incertitude dans l'examen indiscret de toutes choses que je venais de hasarder ; ne pouvant justifier les principes, j'arrivai à les nier. Égaré au milieu de philosophies contradictoires, balloté entre des vérités qui se détruisaient Tune et l'autre, je les regardai toutes bientôt d'un œil indifférent. .

C'était là que M. Figel m'attendait.

Jene doutais encore que des idées ; les faits qui constituaient le monde réel m'étaient inconnus. Mon incrédulité eût pu rester à Télat de spéculation intellectuelle, tandis que l'habitude eût maintenu tous mes actes dans la ligne du devoir; mon maître voulut éviter ce résultat en achevant alors mon initiation. Il me peignit la ^)ciétà telle qu'il l'avait vue, et m'apprit que ces lois proclamées tout haut, par l'ensemble des hommes, étaient méprisées, tout bas, par chacuni Je sus par lui qu'il y avait une morale pour les livres, les professions de foi ou les réquisitoires de procureur du roi, et une autre morale pour la pratique J Enfin, il me fit comprendre qu'iLne devait

y avoir ici-bas d'autre règle, pour l'homme éclairé, que son intérêt ou son plaisir.

Par une bizarrerie que je ne m'étais jamais bien expliquée, M. Figel, qui ne voyait que des gens de peu d'importance et de réputation ëquivoque,connaissait tous les hommes puissants ou célèbres de Tépoque ; il semblait avoir vécu dans leur familiarité et avait à raconter sur chacun d*eux quelque anecdote honteuse ou ridicule. Je perdis, en l'écoutant, le respect instinctif que j'avais jusqu'alors éprouvé pour les grands noms, et j'arrivai à douter des dieux de la terre après avoir douté de ceux du ciel.

Le résultat de tous ces enseignements fut de me faire regarder la vie humaine comme une orgie masquée où les mêmes vices étaient seulement habillés de costumes différents. Ce qu'on appelait vertu ne me parut plus qu'une sorte de cérémonial adopté par certains hommes, comme l'habit noir ; une apparence hypocrite et inutile dont s'habillaient leurs passions.

M. Figel ne manquait point de féconder chez moi les germes de démoralisation en me donnant sans cesse de nouvelles preuves contre ce qu'il appelait la fiction humaine. Familiarisé avec tous les systèmes qui s'étaient produits, depuis quelques années,, pour une nouvelle organisation sociale, il n'en avait retenu que les critiques contre l'ordre établi ; il les développait avec une éloquence véhémente. De pareilles leçons ne pouvaient manquer de me conduire à la révolte contre la société que l'on me montrait ainsi inique et trompeuse ; Figel le savait et n'avait point d'autre but. J'ai, depuis, beaucoup réfléchi à cet homme ; je crois avoir compris son besoin dt corrompre tout ce qui l'approchait. Trop élevé pour avoir entièrement perdu l'instinct du vrai, Figel souffrait d'y être ramené. Le contact d'une nature droite et amoureuse du devoir, produisait sur lui le même effet que la vue d'un ange sur Satan ; c'était un souvenir du

DEUX HISÉRBg. 41

ciel qui lai faisait plus cruellement sentir les tortures de son enfer. Aussi s efforçait-il d'entraîner avec lui dans Tabime celui qui l'avait réveillô. On a déjà remarqué Tespèce d*impatience que cause à la femme perdue la pureté d'une autre femme, et la joie qu'elle trouve à préparer sa chute. Figel éprouvait quelque chose de semblable : la virginité des autres lui était odieuse. C'est ainsi seulement que je puis m'expliquer l'ardeur qu'il mit à éclairer mon esprit de toutes ces lueurs fausses, mais étincelantes, qui sont à la vérité ce que l'éclairage d'un lustre est au soleil, ârâce à lui, je dépouillai l'une après l'autre les heureuses crédulités, les confiances infinies, les saintes vénérations. Sa logique passa comme un fer tranchant à travers ces charmantes fleurs de l'adolescence ; mes illusions coupées au pied se fanèrent, et là où j'avais espéré un parterre plein de parfums, je ne vi$ plus qu'un aride champ de bataille.

Je n'ai pas besoin de vous dire. Monsieur, que mes éludes et mes nouvelles relations m'avaient insensiblement fait perdre de vue mon ancienne compagne d'enfance. Mademoiselle Cécile était d'ailleurs maintenant une jeune fille, et la différence de nos conditions, devenue plus sensible depuis que nous avions grandi, n'eût guère permis la continuation de nos rapports d'autrefois. Tout se bornait désormais à quelques saints échangés lorsqu'il nous arrivait de nous rencontrer par hasard. Cependant des indiscrétions de servantes m'avaient appris qne mademoiselle de Clérembeau continuait à s'informer de moi avec intérêt. Deux ou trois fois il me sembla même, quand je passais près d'elle sur l'escalier, qu'elle eût voulu me parler, et je crus surprendre dans ses regards une expression de reproche chagrin.

Ainsi que je vous l'ai déjà dit, Figel connaissait un grand nombre d'hommes h^iut placés par leur fortune, leurs emplois ou leurs talents. Il était mônae condisciple de plusieurs d'entre eux, et en parlait de manière à prou-

ââ OBUX iCISÉRBfl.

rer qu'il arait Tôoa dans leur familiarité ; mais, aott quil eût laissé volontairement ces relations se dénouer, soit que Taudace de ses principes et le cynisme de sa conduite eussent éloigné de lui ses anciens amis, tous araient cessé de le voir, et son cercle de connaissances habituelles ne se composait que d'hommes obscurs, vivant de professions pour lesquelles on n*a point de noms. Lesuns^ qui avaient leurs entrées dans les bureaux de certaines administrations, servaient d'intermédiaires pour des conventions tacites entre les chefs de service et certains Ittdustriels; d'autres brocantaient des créances ou des procès ; plusieurs servaient de compères à des entreprises hasardées. A ces amis exerçant une quasi-profession, il fallait ajouter les chevaliers d'industrie trouvant leurs ressources dans les bénéfices du jeu ou la générosité de femmes perdues, et quelques oisifs vivant d'une industrie invisible qui les tenait toujours flottant entre Topulence et la misère.

Parmi ces derniers, se trouvait un homme qui me frappa, dès lors, plus que tous les autres ; il se nommait Jacques Fourreau. Il avait été, à ce que me dit FigeU commissionnaire de roulage, puis marchand de bestiaux^ puis chef d'une entreprise de contrebande ; mais rien ne lui ayant réussi, il avait quitté le commerce et était venu à Paris pour chercher un emploi. Cette recherche durait depuis deux ans sans que Jacques Fourreau eût trouvé à s'occuper et sans qu'il parût s'en inquiéter, car, malgré son oisiveté, rien ne lui manquait. J'avais couvent de-» mandé à Figel le secret de cette aisance^ mais il se con-» tentait de me répondre : Jacques a des ressources^ et par* lait d'autre chose. Quant à interroger Fourreau, je n'y songeai même pas. C'était un homme brusque, sombre, et ne parlant que par monosyllabes. Son intelligence était médiocre, son instruction nulle, mais en revanche sa vigueur dépassait tout ce que j'ai connu dans ce genre. Petit et d'une apparence chétive, il pouvait supporter

DEUX HIsâRES. 43

sans fatigue la veille, les privations, les excès, et je Pavais vu, en se jouant, terrasser plusieurs de nous à la fois. Il semblait que la force et la vie resserrées chez lui dans un plus étroit espace, en eussent pris plus d'intensité. Facile à irriter, il avait une vioïence taciturne plus saisissante que tous les transports de colère. Aussi inspirait-il une sorte de crainte soupçonneuse. A le voir au milieu des amis de Figel, on eût dit une bête fauve que Ton ménageait de peur des morsures. Figel seul osait affronter ce caractère redoutable qui ne se montrait patient qu'avec lui. Tous deux avaient môme, quelquefois, des conférences secrètes d'où Jacques Fourreau sortait toujours plus respectueux et plus soumis.

Cependant, j'avais déjà dix-huit ans, et mon père continuait à ne s'occuper de mon avenir que dans les pétitions qu'il adressait sans relâche à tous les membres de la famille royale. Je m'étais, à la longue, accoutumé à cette vie de loisirs que remplissaient les leçons de Figel, les promenades dans Paris, et surtout les lectures.

Mon nouveau maître avait mis à ma disposition sa bibliothèque, composée presque exclusivement d'ouvrages contemporains. J'y trouvai les théories hasardeuses des socialistes modernes, mêlées aux rêveries des poètes et aux ardentes sensualités de nos romanciers. Ce ne serait point assez de dire que je dévorai ces livres, je les bus^ si j'ose le dire,non avec la prudence d'un dégustateur qui veut juger le breuvage, mais comme le malheureux dont la soif s'accroît avec l'ivresse et qui s'inquiète peu que la liqueur soit salutaire ou empoisonnée. Ces fiévreuses lectures faites coup sur coup sans défiance, sans ordre et sans chofx, me jetèrent dans un état singulier. Incapable d'associer tant d'éléments contraires, mon intelligence éprouvait une sorte de plénitude maladive qui s'exprimait tour à tour par l'exaltation ou l'abattement. Figel m'avait déjà été les croyances, mais pour y substituer la religion de Tégoïsme et du doute ; mon incrédulité même

était donc une sorte de foi ; ces nouveaux livres me la ravirent. Balloté entre tous ces révoltés qui jetaient contre Tordre social un cri différent, entraîné à leur suite dans des passions contraires, je me sentis pris de vertige, et je fermai les paupières, aimant mieux la nuit que les éclairs qui me brûlaient les yeux sans me rien montrer.

Parmi toutes les crises morales que j'ai subies, celleci a été non-seulement Uune des plus pénibles, mais l'une des plus longues. Je cqntinuai, en effet, malgré moi ces lectures qui me troublaient si profondément. Malheureux de les faire, je n'avais plus la force de les fuir; j'en étais arrivé à cet état du fumeur d'opium qui ne peut se passer d'une ivresse qu'il redoute, et sur qui l'habitude est plus puissante que la douleur ellemême.

Ces débauches intellectuelles achevèrent d'éteindre en moi toute clarté intérieure ; mon esprit obscurci et énervé s'accroupit dans une sorte de torpeur et tout mon être demeura livré à l'impulsion des sens qui venaien); de s'éveiller.

Un jour que je me trouvais seul dans la mansarde de mon père, occupé à parcourir une publication récente contre le mariage et la famille, je vis tout à coup entrer Minart et sa femme qui venaient, comme d'habitude, nous demander à dîner. Mon oncle me dit qu'ils s'étaient rendus à Paris pour débattre des prix de charrois, et qu'il avait amené Françoise parce que, dans un marché, la femme obtenait toujours quelque chose pour ses épingles.

— Ça n'est guère bon qu'à ça, ajouta-t-il ; encore faut-il toujours leur laisser une partie du cadeau.

— Ça n'est pas vous, toujours, qui me laisseriez quelque chose, dit ma tante aigrement.

— Moi, je sais comment conduire ma maison, interrompit Minart d'un ton dominateur; je ne suis pas uii homme qui beurre son pain des deux côtés. Tu aimerais

DEUX MISâRBS. 45

mieux peut-être avoir un mange-tout qui ne te laisserait pas un drap pour t'ensevelir?

Françoise grommela tout bas une réponse inintelligible ;mon oncle me regarda en clignant l'œil d'un air fin.

— Je lui clos le bec, à la bourgeoise, dit-il à demi- Yoix; c'est vrai qu'elle est trop heureuse d'avoir un homme rangé comme moi ; mais les femmes, vois-tu, ressemblent aux charrettes, plus on les charge, plus elles crient 1 ehl ehrehl... Mais, à propos, est-ce qu'il ne va pas venir bientôt, le père Foucaud ?

— A cinq heures, comme d'habitude.

— C'est que nous venions, sans façon, dîner avec vous. Je l'avais deviné dès leur entrée; mais j'affectai de

paraître étonné.

— Ah I quel malheur, m'écriai-je, vous tombez justement un jour de diète.

— Comment! demanda mon oncle avec inquiétude, vous ne dînez pas aujourd'hui î

— C'est-à-dire que depuis quelques jours mon père est au régime et ne boit que du lait.

— Du lait de la rue des Fnncs-Bourgeoisl merci t mais toi?

— Moi, je dîne chez M. Figel.

— Excusez, dit Minart avec un geste inimitable de convoitise; tu vas manger du fricandeau et boire du bouché... Mais tiens, si j'allais lui faire une visite aussi, moi, à M. Figel?

— Vous! repartit Françoise en jetant à son mari un regard dédaigneux.

— Tiens, et pourquoi donc pas? Il m'en a bien fait une, lui 1 ... D'ailleurs, ça ne te regarde pas, toi, la mère Sournoise; tu resteras à tenir compagnie au beau-frère pendant que j'irai là-bas avec le fieul pas vrai, Louis?

Je répondis assez froidement qu'il s'exposait à trouver M. Figel près de se mettre à table.

— Eh bienl tant mieux, s'écria Minart: skil.m'invite,

* iigitizea by VjV^ n

M DBUZ MI6âKH8»

il n'y a pasd'affirontl J'aime les bons momeanx tout

comme un autre ; eh I eh ! eh I II ne fera d'ailleurs qup me rendra ma politesse; il a dtnè chez moi...

— Avec ce qu'il apportait, obserrai-je.

•— Et je ne lui ai jamais rien demandé pour Teau et le couvert, continua Minart; ainsi, c'est lui qui m'en redoit, et je puis bien manger dans ses assiettes comme il « mange dans les miennes.

En parlant ainsi, Minart, qui avait remis son chapeau^ s'avançait vers la por(6; je pris congé de ma tante, et nous nous rendîmes chez Figel.

Celui-ci reçut mon oncle mieux que je ne l'aurais pensé. Il le retint à dîner, et le plaça entre JaG<i[ues Fourreau el Rosalie, à laquelle je l'entendis recommander de soigner le bonhomme. Rosalie suivit si bien la recommandation que, vers le milieu du repas, Minart était déjà gris, et se mit à nous raconter ses roueries paysannes.

Je fus stupéfait de tout ce que l'avarice pouvait ins* pirer à l'esprit le plus grossier. Ce rustre, avait quelquefois déployé plus de tact, d'artifice et de patience pour voler cent écus à un bourgeois que n'en déploie un ministre constitutionnel pour faire voter par les chambres une dotation de prince ou une loi d'impôt.

Vous devinez avec quels applaudissements les convives écoutèrent la confession de Minart; ils y trouvaient leur propre histoire ramenée à des formes grotesques et amoindries ; c'était leur drame mis en vaudeville. Le paysan le sentit au milieu de son ivresse, car après les applaudissements qui avaient accueilli sesavéux, il poussa un profond soupir.

— Oui, oui, dit-il avec une sorte d'amertume, on n'est pas plus sol qu'un autre, et on saurait tondre les moutons si on en avait; mais que peut faire un pauvre homme qui travaille dans un village et qui est obligé de s'y reprendre à cent fois pour gagner cent sous? Parlezlaoi de vous autres, icil quand vous voulea mettre un

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DEUX MISâRfiS. 47

bourgeois dedans, vos finesses sont comme les coups de' fosil à pk)mb ; ça écarte et vous en attrapez une dou*zaineà chaque décharge. Puis, quelle rie!... que de loisirs!... bonne table, bonne ca^, et des princesses à discrétion... au lieu de soupe aux choux, de piqueton et de vieilles dérotes, à qui on tordrait le cou si ce n'était le procureur du roi et les héritages. Ah 1 c'est que sous mon vieux cuir, je suis encore plus jeune que vous ne le croyez, allez I Oui, J6 sais faire la différence d'une peau jaune avec une peau blauche. Aussi quand je passe quelquefois, le soir, sur les boulevards et que je vois toutes ces belles femmes qui se promènent là, les épaules au vent, je me dis que c'est dommage que ce soit si cher t.. •

Tous les convives éclatèrent de rire et l'on se leva de table.

Cependant l'imagination cynique de Figel s'était éveillée aux aveux de Minart, Il nous emmena sous prétexte d'une promenade; mais dès que nous fûmes sortis, il s'écria qu'il voulait réaliser, à ses frais, les rêves de Claude et lui faire connaître les princesses dont il avait parlé avec tant d'admiration. Tout le monde applaudit, et mon oncle plus que tous les autres. Quant à moi, j'éprouvais une sorte de saisissement. J'aurais voulu ne point les suivre, et je n'osais l'avouer. Je me laissai emmener comme un homme ivre qui a perdu le pouvoir de 86 conduire.

L'aspect du lieu où nous arrivâmes et l'effronterie des femmes qui nous reçurent me causèrent d'abord une impression de dégoût; mais je sentis bientôt s'y mêler je ne sais quel trouble avide et curieux. Une sorte de verr tige s'empara de moi. Ce qui frappait mes yeux me faisait honte et allumait en môme temps mes désirs; tout mon sang refluait au cerveau ; j'avais un nuage sur les yeux ; mon corps tremblait 1... J'hésitais encore, pourtant; une raillerie de Figel, qui avait remarqué mon indécision, la termina; je ne voulus paraître ni plus novice^ ni moins

résolu que les autres, et je surmontai mes derniers scrupules.

Quant à mon oncle, il trompa toutes les prévisions de ses compagnons. Ceux-ci avaient espéré s'amuser de la gaucherie luxurieuse d'un paysan, et demeurèrent stupéfaits de l'énergie presque féroce avec laquelle Claude Minart se plongeait dans l'orgie. Condamné jusqu'alors à une vie régulière, non par choix mais par avarice, il y apportait la fougue du jeune homme jointe à la brutalité du rustre. Son cynisme naïf dépassa la corruption de i tous les autres, et loin d'avoir besoin de leçons, il eût pu en donner. Il fallut l'emmener presque de force et nous n'arrivâmes chez mon père que fort avant dans la nuit.

Minart n'était plus le môme homme; il portait la tête plus droite, marchait d'un pas plus délibéré et parlait plus haut. Il entra le premier, et en chantant, dans notre mansarde; mon père était couché : j'en fus bien aise, car je craignais ses questions ; mais Françoise avait attendu.

A la vue de Claude, la cravate dénouée, le gilet ouvert et le chapeau sur l'oreille, elle s'écria :

— Ah ! Jésus! dans quel état le voilà I

— De quoi, de quoi, vieille poule-dinde? reprit Minart en frappant le plancher du bâton qu'il avait à la main; pourquoi n'es-tu pas encore au chenil?

— Je voulais savoir à quelle heure vous alliez rentrer ?

— O'est-à-dife que tu m'espionnes, interrompit le paysan d'un air méchant; prends garde, Françoise, j'aime pas qu'on s'occupe de ce que je fais.

— Ce que vous faites, répéta la paysanne, ce n'est pas malin à savoir, vous vous perdez le corps et l'âme

— Assez 1 interrompit Minart en s'avançant brusquement vers elle, garde tes sermons pour la semaine de Pâques ou gare à la doublure de ta chemise.

Il avait pris 3on bâton par le milieu, et l'agitait d'un

DBUX MI8É&ES. 49

air de menace ; sa femme lui jeta nn regard de côté plein de peur et de haine.

— Oui, oui, saint Pierre ne veut pas entendre le coq chanter, dil-elle plus bas.

— Est-ce fini? demanda le paysan dont la main commençait à trembler de colère.

— Heureusement que nous serons tous jugés un jour, continua la dévole qui ne pouvait renoncer à avoir le dernier mot.

— Tu ne te tairas pas 1 s'écria Minart les yeux étincelants.

— Vieux scélérat 1 murmura Françoise.

Le mot n'était point achevé que le bâton du mari s'était abattu et relevé pour s'abattre de nouveau ; je voulus l'arrêter, mais Claude qu'animait le vin m'écarta brusqoement et poursuivit sa femme en répétant qu'il avait eu jusqu'alors trop de patience et qu'il aimait mieux être veuf! Il fallut que mon père, réveillé par le bruit, vînt m'aider à le retenir; enfin nos exhortations le calmèrent et il se coucha.

Ce voyage de mon oncle Minart me laissa de profonds souvenirs et ouvrit, pour ainsi dire, une nouvelle ère dans ma vie. Ce fut à partir de ce moment que je fis passerdansla pratique ce qui n'était auparavant qu'une théorie. Je n'avais eu jusqu'alors que de faux systèmes, je commençai à avoir des vices.

Figel y aida de toutes ses forces, en m'associant à ses orgies et y intéressant mon orgueil.

Comme je l'ai déjà dit, le désir d'être le premier avait toujours été ma plus dangereuse faiblesse. J'étais avide, non d'argent, de plaisir ou de pouvoir, mais de louanges. J'avais besoin d'être beaucoup pour ceux parmi lesquels je vivais, quels qu'ils fussent ; je voulais leur sympathie

W BHUX XISÉRBS.

et leur lidmirâticm à tovt prix. Cotte «motion qui eût pu me servir dans de meilleures circonstances devait me perdre et me perdit. Je voulus surpasser Figel et ses amis par ma corruption précoce* Ce fut d'abord une for-^ fanterie ; mais je la pris insensiblement au sérieux ; ce qui n'était qu'un rôle joué devint une habitode. J'entea* dais dire autour de moi :

— Il se forme ; il ira loin : il est pire que nous tousl

Et à défaut d'approbations honorables ces exéoraUes éloges m'encourageaient.

Je vous ai déjà parlé d'une jeune femme nommée Rosalie qui habitait avec Figel. Cette liaison durait depuis trois ans et avait perdu tout son charme pour ce dernier; mais il s était vainement efforcé de la rompre; le carao tére de Rosalie lui opposait un obstacle invincible. Elle souffrait toutes ses brusqueries sans se plaindre, attendait patiemment un retour de bonne humeur et l'accueillait comme un bienfait, ^fon qu'elle eût cette douceur qui repousse vos attaques comme une cuirasse impénétrable et qui semble moins une vertu qu'un défi ; elle sentait les coups, mais elle les oubliait ; sa douleur ne durait jamais plus que votre colère, et il suffisait que votre regard se reportât sur elle pour que son sourire reparût.

Figel se désolait de cette nature sans fiel qui le désar^ mait malgré lui et le forçait à garder une chaîne qui commençait à lui paraître pesante* Il m'avait souvent parlé de son embarras et du désir de trouver une issue par laquelle il pût échapper à ce qu'il appelait son ma" riage forcé; il crut enfin l'avoir trouvée. ^

Rosalie, seule parmi ses habitués, avait vu avec cba-f grin les désordres de ma conduite ; elle m'avait même denné quelques avertissements à cet égard et m'avait exhorté à ne point prendre celte route dangereuse. Je connaissais encore trop peu le cœur humain pour croire à la sinctoité de tels conseils venant d'une femuM qui

DEUX KISé&HS* Kt

ksayail 31 pea suiyis pour son propre compte] je n'y Tisqu*un lieu commuo bypocritei et j'en parlai dans CQ S6DS à Figel. Il ne me répondit rien dans le moment ; mais, quelques jours après, il y revint:

— J'ai réfléchi, dit-il, à ce que tu me racontais dernièrement du sermon de la Brebis (c'était le nom qu'il don-t sait à Rosalie) ; je crois ayoir deviné son motif.

— Et quel est-il ?

— Elle te prêche la sagesse dans son intérêt.

— Que voulez-vous dire?

— Qu'elle désirerait se charger seule de ton éduca-' tion.

Je m'écriai que c'était impossible,

— Pourquoi donc? reprit Figel; tu es jeune, la petite s'ennuie; rien de plus naturel.

— C'est-à-dire que c'est une supposition...

— Dont tu peux faire une réalité.

— Moi ?

— Et qui n'aura rien de bien pénible. Ne trouves-tu pas Rosalie charmante?

— Sans doute.

— Alors, mon petit, préte-toi à son caprice et faismoi le plaisir de m'en débarrasser^

*— Vous ne pouvez parler sérieusement.

— Si sérieusement, que si tu me rends ce service, je me déclare ton obligé jusqu'au jour du jugement.

J'avais pris d'abord les paroles de Figel pour une plaisanterie, et if^aliut toute son insistance pour me persuader du contraire. Je refusai pourtant d'abord de me prêter à son projet ; mais il y revint si souvent et réus* sit si bien à allumer mon imagination, à exciter mon orgueil, que je consentis enfin à sbn essai.

Les doctrines du maître avaient déjà assez fructifié en moi pour que je n'éprouvasse aucun remords de l'espèce de trahison méditée contre Rosalie. Les femmes étaient désormais pour moi hors de la loi commune;

la perfidie était de l'esprit de conduite, le mensonge un droit, Tégoïsme implacable une preuve de supériorité.

Je commençai donc à devenir plus assidu près de la jeune femme, et à me montrer empressé pour ses mpindres désirs. Figel me secondait de tout son pouvoir ; il était chaque jour plus maussade, afin de me donner Toccasion de jouer le rôle de consolateur. Notre complot marchait à souhait. Rosalie, qui était sans défiance, recevait mes soins avec plaisir, riait de mes déclarations et me permettait une familiarité qui semblait confirmer les soupçons de Figel. Celui-ci, que je tenais au courant de tout, me conseilla de brusquer le dénoûment et me ménagea lui-môme une occasion.

C'était un soir du mois d'août, l'air était tiède et embaumé par les caisses de réséda qui garnissaient la fenêtre ; les rideaux abaissés ne laissaient pénétrer qu'une lueur affaiblie, et Figel, qui avait passé une partie de la journée à tourmenter la Brebis^ venait de nous quitter, en annonçant qu'il ne pourrait revenir que fort tard. Rosalie, vêtue d'un peignoir qui, à chaque mouvement, laissait voir une de ses épaules, et renversée sur un canapé, d'où pendait Tun de ses pieds déchaussés, promenait ses yeux d'un air distrait sur les voluptueuses gravures qui garnissaient la chambre. Je vins m'asseoir près d'elle, et je passai hardiment mon bras autour de sa taille ; ^Ue ne parut point y prendre garde"". Je ne savais trop par où commencer. Enfin, après quelques secondes d'hésitation, j'ouvris brusquement l'entretien par une accusation contre la mauvaise humeur de Figel, que je reprochai à Rosalie de souffrir trop patiemment.

— Oui, il est bien changé, soupira-t-elle, comme si elle répondait moins à ce que j'avais dit qu'à sa propre, pensée.

— Il faut l'imiter, observai-je.

— En changeant aussi de caractère ?

— En changeant d'amant. .

BBUX MISÈRES. 53

Elle haussa les épaules.

— Je n'ai point le cœur à la plaisanterie, Louis.

— Aussi n'ai-je point Tintention de plaisanter. Votre roman n'est-il pas fini avec Figei ?

— Hëlast il y a longtemps.

— Eb bienl recommencez-le avec un autre... avec moi.

Elle me regarda.

— On croirait, à la fin, que vous parlez sérieusement, dit-elle.

— En doutez-vous encore ? m'écriai-je en posant mes lèvres sur son épaule nue.

— Comment t toutes ces déclarations que vous me faites depuis huit jours...

— Sont sincères.

— Ce n'était point pour me faire rire ?

— C'était pour me faire aimer. -

Elle se dégagea vivement et me regarda en face.

— Eh b'en I Henri a là un excellent ami, dit-elle.

— Un ami modèle, répliquai-je, et la preuve, c'est qu'il veut tout partager avec lui.

Elle ne put s'empêcher de sourire et reprit :

— Il faudrait au moins avoir sa permission.

— Je l'ai, répondis-je élourdîment.

Elle se dressa^

— Vrai ? demanda-t-elle d'un accent altéré. Henri est averti ?... Oh 1 ne me trompez pas, je vous en prie, Louis...

Je crus faire un coup de maître, et je répondis d'une manière affirmative. Rosalie voulut douter d'abord; mais je lui racontai en détail tout ce qui s'était passé entre Figel et moi,'persuadéque le dépit causé par cette révélation hâterait ledènoùment; à ma grande surprise, Rosalie ne montra nulle colère ; elle joignit seulement les mains sur ses genoux et se mit à pleurer.

Je m'attendais si peu à cette douleur résignée, que jer"

M DBux Miséuss.

fas tout saisi. Je voulus pourtant résister à ma propre émotion, et, cherchant à continuer le rôle que j'avais entrepris, j'engageai Rosalie à se venger de Figel au lieu âe le pleurer. Mais la pauvre fille me répondit, au milieu de ses sanglots, qu'elle ne lui en voulait pas.

— Tôt ou tard, nous devions en venir lu, ajouta-t-elle. Je cherchais à reculer cette séparation, mais sans espoir de l'éviter.

— Pourquoi tant de désolation, si vous étiez préparée? demandai-je.

— Pourquoi î Croyez-vous qu'un coup vous frappe moins douloureusement parce qu'il est inévitable ? Je m'étais accoutumée à vivre ici, et il y avait des instants où je me croyais dans mon ménage. Pauvre follet Gomme si je devais perdre de vue ce que j'étais, et oublier que pour nous autres la vie aboutit toujours à la morgue ou à l'hôpital 1

— Quelle idée 1 interrompis-je, troublé, malgré moi, de cette dopleur sans éclat.

— Oui, oui, reprit-elle du môme ton, c'est là que nous allons toutes... J'y ai pensé bien des fois, sans rien dire, pendant ces derniers temps... Et voilà pourquoi je vous engageais à ne point prendre le môme chemin que moi, Louis, à travailler, au lieu de ne songer qu'à votre plaisir; car, nous autres, il n'y a que le travail qui nous sauve. Ah I je voudrais être une pauvre ouvrière, comme celle qui est là, vis-à-vis, passant la journée à coudre dans ma mansarde, avec un pot de giroflée devant moi. C'est toujours la même chose ; mais du moins on n'a pas peur de penser. Quand on chante, c'est pour s'égayer, et non pour s'étourdir... Puis on peut se faire des contes i soi-même, espérer qu'on trouvera quelque honnête gar^ çon qui vous prendra pour femme, qu'on pourra embrasser ses enfants sans se cacher 1 Ces idées-là vous donnent de la patience ; et s'il ne vous arrive ni mari, ni famille, eh bien i on e^re du moins, et l'on se dit qu'on

DEUX XISÂRBg, * M

tk'a point Mérité son isolemetit. Tandis que moi, oh I moi, Louis, je n'ai rien à attoûdre ni à demander.

L'accent de Rosalie avait une expression de sincérité douloureuse, à laquelle il était impossible de résister. Cette explication de l'intérêt qa*»lle m'avait témoigné et la cmifiance qu'elle mettait à m'onvrir son cœar, sans rancune de ce qni venait de se passer, me touchèrent profondément. Malgré toute ma rouerie théorique» j'é^ tais trop jeiine pour ne pas être facile à émouvoir. Cuirassé contre les raisonnements, je ne Tétais pas contre les larmes ; et l'homme faisait mentir le prétendu philosophe. Remué par cette^afiliction sans phrases, je m'effor^ eai de consoler Rosalie et de lui montrer son avenir sous un jour moins sombre ; mais je fus étonné de la persis* tance de son désespoir, si l'on peut toutefois donner ee nom à la conviction résignée que toute espérance est à jamais perdue. Je pus reconnaître alors que la malheureuse fille avait réfléchi depuis longtemps à sa situation, qu'elle en avait prévu toutes les suites, et que la gaieté et la douceur que j'avais jusqu'alors admirées en elle, ne Tenaient point de l'ignorance d'un esprit imprévoyant, mais de l'invincible tendance d'une nature heureuse et charmante. Bien qu'elle vit l'abtme jusqu'au fond, elle continuait à sourire et à chanter : âme si jeune, que le goût de la joie avait eu sur elle plus de puissance que l'effroi de la chute 1

— Tant que je l'ai pu, j'ai éloigné de moi la pensée de ce moment, mo dit-elle ; j'ai fait comme les malades condamnés par les médecins, et qui veulent au moins profiter de ce qu'il leur reste de jours à vivre. Maintenant il faut prendre un parti. Il y a trop de douleur et d'humiliation dans ces chaqgements; je n'en veux plus. Je sais bien que nous autres malheureuses, on nous«regarde comme des meubles de hasard, qui passent de mains en mains: aujourd'hui à celui-ci, demain à un autre... Mais mol, je veux en finir. . .

S6 . DEUX MISÉRBS.

— * En finir! répétai-je... Que comptez-YOBsdonc faire?

— Voir Henri d'abord, lui parler à cœur ouvert.

— Et puis?...

— Et puis... Que Dieu ait pitié de moil s'écria-t-elle en cachant son visage dans ses deux mains.

Je ne pus obtenir aucune autre réponse, malgré toutes mes prières ; et il fallut la quitter sans savoir quel était son projet.

Je rencontrai au bas de l'escalier Henri, à qui je racontai rapidement et avec émotion tout ce qui s'était passé. Il m'écouta tranquillement et se contenta de me répondre:

— Nous verrons.

Je passai une nuit fort agitée, et je courus dès le lendemain matin chez Figel. Je le trouvai seul. Il m'apprit tranquillement qu'après TexpUcation qui avait eu lieu, Rosalie était partie.

— Et vous ne l'avez pas retenue? m'écriai-je.

— Inutile; elle reviendra d'elle-même.

Je ne répondis rien ; car je n'osais exprimer mon inquiétude. Cependant le jour s'écoula tout entier sans que Rosalie reparût; enfin, je laissai voir mes craintes. Figel, qui sortait, me promit de prendre des informations.

Il rentra deux heures après, l'air aussi calme.

— Eh bien? demandai-je.

— Ma foi, tu avais raison, dit-il en jetant son chapeau sur un fauteuil.

— Quoi! Rosalie I... m'écriai-je.

— Devine où elle allait en sortant d'ici?

— Ah 1 dites, je vous en prie!...

— Se jeter dans la Seine.

Je poussai un cri.

— Oh! rassure-toi, reprit Figel, qui s'était mis à charger une pipe d'écume de mer; on l'a sauvée.

— Comment l'a vez-vous su?...

— Par Jacques Fourreau, qui était là.

— Mais où est-elle?

— Je ne sais ; celui qui Ta repêchée était une de ses anciennes connaissances et Ta emmenée.

— Et vous ne vous êtes point informé où la trouver?

— A quoi bon ?

Je regardai Figel. Il y avait dans son œil, d'un bleu clair, une impassibilité féroce qui me fitfroid. Jepris brusquement mon chapeau.

— Où vas-tu? me demanda-t-il.

— La chercher.

— Ne t'en avise pas, reprit-il vivement, en me saisissant par la main ; elle croirait que je t'envoie, et ce serait m prétexte pour un raccommodement.

— - Mais vous nepouvez l'abandonner ainsi I m'écriai-je.

— Pourquoi donc ?

— Ce serait une barbarie.

Il attacha sur moi son regard scrutateur, fit un mouvement d'épaules et dit froidement :

— Tu es trop nerveux, mon cher; laisse-là ton chapeau et assieds-toi.

Jer^ésistai, en répétant que jç voulais voir Rosalie.

— Et où la chercheras-tu? reprit-il; Fourreau n'a pu me dire lui-même ce qu'elle était devenue. Attends au moins qu'il se soit informé... Rosalie n'a que faire de toi, d'ailleurs, puisqu'elle a refusé tes consolations. Encore une fois, laisse-là ton chapeau et écoute-moi.

Ilmepritpar la main, avec cetaird'autorilésùre d'ellemême, qui ne le quittait jamais, me conduisit au canapé et me força à y prendre place.

— Maintenant écoute-moi, reprit-il.

— A quoi bon ? que voulez-vous? demandai-je avec impatience.

— Te donner une leçon de philosophie.

— Eh I mon Dieu I je la devine d'avance, m'écriai-je; vous allez dire que tout ceci est une comédie jouée pour éviter une rupture, que Rosalie s'est jetée à l'eau avec la certitude d'être sauvée.

Sg BBH3t MISlàRES.

— La ruse serait trop dangereuse, en temps âe enie comme aujourd'hui.

— Alors TOUS croyez qu'elle a véritablement voulu mourir.

— Je le crois.

. — Et celte pensée ne vous inspire aucun e pitié ?

— Cette pensée me prouve le danger de mêler à da vie des femmes qui prennent les choses au sérieux. Si j*avais su Rosalie capable d'une telle résolution, notre liaison eût été rompue depuis longtemps.

— Pourquoi cela ?

— Parce qj^e la femme doit être un moyen de distraction, et non une inquiétude ; parce que chacun de nous a trop de trouble en lui pour y ajouter ; parce qu'il est enfin assez difficile de se contenter soi-même, sans être obligé de contenter une femme, dont la joie nous coûte toujours quelque chose de notre plaisir, de notre repos ou de notre liberté. Car, as-tu quelquefois fôflécîhi, Louis, à celte merveilleuse inconséquence des hommes ? Ils craignent d'engager leur travail à un maître, leur fdftune à un usurier, et ils engagent, sans balancer, à une femme, leurs passions; ils lui donnent leur âme en gage, et lorsqu'ils veulent la retirer, il suffit d'un élan de désespoir pour qu'ils se résignent à la lui abandonner éternellement ; esclaves que l'on retient dans la servitude avec des larmes comme on en retient d'autres avec le fouet. Et tu voudrais que j'imitasse une pareille folie ? Je connais trop bien la vie pour cela, mon petit. Je ne renouerai pas un lien, parce qu'en se rompant il a fait une blessure à celle dont je voulais me séparer. Il faut traiter les affections devenues importunes de la même manière que les membres morts, sans hésitation ni pitié. Si tu veux que les femmes ne soient pas dangereuses, habitue-toi à les regarder comme des papillons dont on admire la beauté, et sur lesquels on met les pieds quand on a flétri leurs ailes. Cela te paraît

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DEUX SCISâRSS. ^

cruel ; mais nous n'avons point fait la société, nous la subissons. Sonmets-toi donc à ses lois. Tout le secret da calme, de la force, du succès est dans Tinsensibilité. Pour le monde moral comme pour le monde matériel, c'est avec le fer seul que l'on brise les obstacles* On fait pardonner un vice, on se rachète d'un crime, mais rien ne peut vous sauver d'un attendrissement. Tu n'es qu'un «ftfant, Louis, il te reste encore, comme disent les Écossais, du lait de ta nourrice autow du cœur ; l'âge et l'ex* périence te raffermiront, j'es^père; tu comprends que pour éviter ces assassinats moraux qui enlèvent un homme à la vie d'action et le rangent par^^i les morts, il faut porter une cotte de mailles au dedans, comme les tyrans de l'Italie en portaient au dehors.

Figel avait une manière de soutenir ses opinions que je n'avais jamais vue qu'en lui : on sentait dans sa parole une autorité railleuse, assurée, qui ébranlait votre propre confiance et vous ôtait le courage de lui répondre. Avec lui, la discussion so transformait toujours en une sorte d'enseignement, où il prenait le rôle de professeur et TOUS donnait, malgré vous, celui d'écolier. Je m'étais souvent débattu contre cette domination, mais sans pouvoir jamais soutenir la lutte. Figel, qui sentait sa force, s'amusait d'abord de ma résistance, comme ces spadassins, qui laissent ferrailler quelques instants leurs adversaires inexpérimentés; mais dès que je devenais plus pressant, il se redressait avec un sourire, dégageait le fer et me frappait à mort, sans que je susse môme d'où le conp était venu. Aussi le quittais-je, toujours réduit au silence, sinon persuadé, et emportant, à mon insu, de la ^ discussion, quelque doute funeste qui devait grandir en moi sourdement.

Cette fois encore je sortis mécontent de la dureté de Figel, mais trouvant, comme malgré moi, dans ip'^

60 DEUX HISéRBS.

sauvenir, mille exemples qui lui donnaient raison. Je courus chez Jacques Fourreau espérant obtenir de lui des renseignements plus précis sur Rosalie; il était absent et je fus forcé de rentrer sans avoir rien appris. Plusieurs jours se succédèrent sans que je fusse plus heureux. Enfin un événement inattendu vint interrompre brusquement mes recherches.

Mon père, dont la santé était altérée depuis quelque temps, tomba tout à coup gravement malade. Les premiers soins parurent amener d'heureux résultats, et, pendant quelques jours, on le crut sauvé; mais la fièvre reparut bientôj^ et près d'un mois s'écoula en demi-guérisons et en rechutes. Enfin le mal prit une telle violence qu'il fallut renoncer à tout espoir.

Je soignais assidûment mon père dont les souffrances avaient éveillé chez moi, pour la première fois, un sentiment d'affection filiale. Figel venait rarement et ne restait jamais qu'un instant sous prétexte que la vue d'un malade lui agaçait les nerfs; mais mademoiselle de Glérembeau envoyait chaque jour demander des nouvelles du malade. Elle-même vint un soir pour m'offrir, de la part de sa tante, disait-elle, tous les services et tous les secours que l'on peut accepter entre voisins. Je fus profondément touché de cet intérêt, sur lequel je ne comptais plus. Malheureusement mon père n'eut point le temps d'en profiter ; il mourut le surlendemain.

Ses derniers moments furent pleins de calme et de sérénité. Sa confiance d'enfant lui resta jusqu'à la fin. Il me recommanda une pétition inachevée qui devait me procurer immanquablement une pension sur la cassette du roi, et rendit le dernier soupir en se félicitant de me laisser à l'abri du besoin t

Cette dernière illusion, persistant jusque dans l'agonie, donna à la mort de mon père quelque chose de touchant . qui rouvrit toutes les sources fermées de mon cœur. C'était d'ailleurs la première fois que j'assistais à une de ces

séparations suprêmes qui remuent si puissamment tout ce qu'il y a d'humain en nous. Je ne pouvais échapper à l'espèce de réaction qui manque rarement alors de s'opérer dans notre âme, en faveur de celui que nous avons perdu. Je me reprochai amèrement d'avoir témoigné à mon père si peu de tendresse pendant qu'il avait vécu; je me rappelai, avec indignation contre moi-même, l'espèce de dédain que j'avais toujours affecté pour son innocente manie; je m'accusai tout haut, prèsde ce cadavre qui ne pouvait plus m'en tendre, d'ingratitude et d'insensibilité. De quel secours, en effet, avais-je été pour mon père? Quelle joie avais-je apportée dans sa vie? Pourquoi était-ce lui, faible et déjà vieux, qui m'avait toujours nourri, moi, jeune et fort I CommenJ ne point rougir de cette longue oisiveté qui avait fait de ma présence une charge quand elle eût dû être une ressource?...

Pais passant de ces reproches à un retour sur moimême, je me demandai comment je pourrais désormais me diriger et me suffire, moi qui n'avais su me préparer aucune place dans le monde? Jusqu'alors mon père avait pourvu au pain de chaque jour; mais maintenant la vie allait être à ma charge ; avec l'indépendance venait la responsabilité I... A cette dernière pensée, mille doutes, mille terreurs se dressèrent en moi. Je me rappelais mes deux dernières années; je repassais les changements qu'elles avaient apportés à tout mon être; je me demandais ce que j'en devais craindre ou espérer, et occupé de cette espèce d'examen de conscience, je voyais, tour à tour, ma vie repasser devant moi comme les scènes confuses d'un drame. C'était d'abord les joies de mon premier âge, les lectures des livres saints, les prières devant le rameau béni, le souvenir de quelque faute d'enfant amèrement pleurée, dé quelque facile joie dont le parfnni me restait encore! Puis ces images s'effaçaient tout à coup pour faire place â d'autres plus récentes. J'entre- Toyaisle monde de plaisirs sans frein qui nx'aya^é oj^

H DEUX HI8éRE8«

yert, j'entendais la voix de Figel raillant les timidités de ma CDBsai^nce^ me montrant la prospérité du mal, proclamant sa nëcessilé... Et batloté entre ces deux influent ces, n'osant retourner aux traditions de mon passé, me défiant deis inspirations du présent, je demeurais incertain, troublé^ également incapable de prendre un parti et d'accepter Tindécision.

Tout entier à cette crise^ j'avais laissé la nuit venir sans m'en apercevoir. Assis aux pieds du lit où reposait mon pore, le froni; appuyé sur mes deux mains, j'assistais, pour ainsi dire, spectateur haletant^ à cette lutte de mon cœur et de ma raison, lorsqu'un pas léger se fit en* tendre derrière moi, je relevai la tête, et, malgré l'obscurité, je reconnus Cécile.

Elle regarda d'abord autour d'elle, comme si elle eût craint quelque témoin, puis, s'approchant du lit mortuaire qu'éclairait un seul cierge, elle s'agenouilla et se mit à prier tout bas.

Je ne puis dire la cause de ce que j'éprouvai à cette vue, mais le combat que se livraient en moi deux principes contraires s'arrêta tout à coup; il y eut comme un moment de suspension pendant lequel mon âme entière demeura saisie et absorbée par cette apparition inattendue. Il me sembla voir la personnification de tout ce passé que je venais de rappeler et auquel Cécile se trouvait liée par tant de bons souvenirs; c'était le gracieux fantôme de mon enfance venant pour terminer mes angoisses et éclairer mon âme t

Je demeurai fasciné à la môme place, contemplant cette vision dans un muet enchantement. Après avoir prié, la jeune fille se leva, prit d'une main timide de l'eau bénite qu'elle répandit sur le mort, regarda de nouveau autour d'elle, soupira et se dirigea vers la porte. J'étais tremblant d'émotion. Ce regard^ je n'en pouvais douter, c'était moi qu'il avait cherché ; ce soupir, c'était pour moi qu'il s'était fait entendre; c'était moi qu'elle plaignait ou qu'elle

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aecQsftît platôt, car elle m'avait cm abtent alors que le cadavre de moti père était encore là t... Je ne pus sap* porter cette idée, et je me levai vivement ; mademoiselle deCIérembeau tressaillit à mon aspect

— Monsieur Louis 1 dit-elle en rougissant; je ne vous avais point aperçu...

— Je vous ai vue, moi, répliquai*je attendri ; je vous ai vue vous agenouiller et prier pour mon père! Que Dieu vous récompense d'avoir songé à venir, Mademoiselle, et surtout d'être venue...

— Je serais montée plus tôt si jeVavais osé, reprit la jeune (ille timidement, mais je craignais, dans ce mpment de douleur, que ma présence ne fût importune...

— Oh 1 ne le croyez pas, m'écriai-je, elle m'honorô et me console t vous seule , depuis un mois , m'avez montré de la pitié...

— Parce que je pouvais mieuxqu'un autre m'associer à votre malheur... Ne suis-je pas aussi orpheline ?

— Oui , je le sais, et maintenant je comprends ce qu'il y a d'affliction dans ce mot... Hélas I c'est depuis quelques heures seulement que j'ai senti ce que mon père étaitpour moi, et combien je lui devais de reconnaissance. Tout ce que j'ai reçu de joie et de repos dans ce monde, je le lui dois t Emporté dans sa destinée comme dans un char ami que l'on n*a point à conduire, je vivais d'une part de son air et de son soleil I... Et maintenant me voilà seul, sans protecteur , sans avenir préparé , ne sachant où chercher ma route dans la vie.

— Le travail ne peut-il vous en ouvrir une? demandi^ timidement mademoiselle Cécile. '

— Et où en trouver ? m'écriai-je.

— N'avez-vousdonc aucun ami qui puisse vous aider?

— Un seul.... qu3 je crains.

— Aucun parent?...

— Un onole , mais uniquement dévoué à son intérêt.

— Faites qu'il le trouve à vous être utile. Ayoa le cor

64 BSUX MISÂHES.

rage d'accepter un apprentissage, quelque dur qu'il soit, pourvu que vous arriviez par lui à vivre de vos propres efforts...

Elle s'arrêta à ces mots, confuse de ce quelle venait de dire, et ajouta en rougissant et en souriant à la fois :

— Pardon de vous donner des conseils ; mais vous savez que c'était une habitude d'enfance...

— Ah I parlez, parlez, repris-je vivement ; je vous écoute comme la voix de ma conscience. Oui, vous avez raison ; le travail seul peut me sauver... le travail loin d'ici surtout.. . Oui, je suivrai vos conseils.

— Puissent-ils tourner au profit de votre bonheur, dit mademoiselle de Clérembeau d'une voix pénétrante... J'en emporterai du moins l'espérance en quittant Paris.

— Vous partez ? m'écriai-je.

— Dans quelques jours.

— Et votre tante consent...

— Ma tante a déjà beaucoup fait pour moi ; ses ressources sont bornées, et il y aurait de l'égoïsme à accepter de plus longs sacrifices... Mais pardon ; je m'oublie, et l'on me cherche peut-être.

Les questions qui se pressaient déjà sur mes Jèvres s'y arrêtèrent; je m'inclinai en silence, et mademoiselle Cécile sortit.

Mais cette courte entrevue avait mis fin à mes incertitudes et décidé la crise en faveur de mes souvenirs d'enfance. Tout l'échafaudage de sophismes élevé dans mon esprit s'écroula brusquement. Je secouai les mauvaises passions qui depuis trois années s'étaient enfoncées dans mon cœur comme autant de flèches empoisonnées, et revenant avec sincérité aux premières croyances de 19a vie, je résolus de suivre la route du bien, naïvement, par inclination et sans demander à Dieu de rendre sa justice visible dans le gouvernemeat de la terre.

Cette conversion vous semblera peut-être rapide. Monsieur ; mais les âmes jeunes ressemblent à ces mondes ré-

BEUX HISâKES. , 65

cemment créés, au centre desquels s'agitent mille forces contraires, dont l'explosion peut tout changer en un instant. La stabilité ne vient que plus tard, lorsque l'âme et le monde refroidis ont revêtu leur forme définitive et pris leur mouvement .régulier dans l'ensemble des choses.

Figel me trouva dans ces nouvelles dispositions. Je lui déclarai, dés les premiers mots, la révolution qui s'était opérée en moi. Il n'y vit d*abord que la jréaction de la crise que je venais de subir et chercha à me confondre par un de ses arguments habituels; mais la soudaineté même de mon changement donnait à mes nouvelles convictions une vivacité inaccoutumée. Je répondis avec assurance, opposant raisonnement à raisonnement, sarcasme à sarcasme,dédain à dédain. Fige],surpris d'abord, reprit bien vite son calme railleur, s'interrompit tout à coup et cessa de discuter. Je m'arrêtai, forcément désarmé par son silence.

lime regarda alors d'un airfroidementmoqueuretdit:

— Diable I mon cher , la perte de votre père vous a singulièrement profité... Non - seulement vous voilà redevenu excellent chrétien, mais encore vous avez reçu le don des langues, comme les apôtres.

— De grâce , épargnez-moi , interrompis-je brusquement ; la chambre d'un mort est un lieu mal choisi pour des railleries.

— Parlons donc sérieusement, dit-il avec indifférence ets'asseyant près du lit funèbre. . . La perte de votre père va vous laisser sans ressources.

— Ne suis-je point d'âge à vivre de mon travail? répliquai-je av£c un peu d'aigreur.

Figel laissa glisser sur moi un regard oblique d'une inexplicable ironie.

— Ah I vous avez raison , dit-il d'un ton grave ; votre travail f je l'avais oublié... Et dites-moi... à quoi comp* lez-vous travailler? d, zedbvGoogle

66 BEfyz liifiJiRSt».

Cette question si simple m^embarraifta. Il fi'éût point Tâîr d'y prendre garde.

— Jlgnoraig , reprit-îl en fixant les yeux sur awri , que votre père voïis eût enseigné une profession.

— ïl en est qui ne demaudeiit point d'apprentissage , observai-je.

— ' Celle de r0i constitutionnel , par exemple. Je fis un mouY^nent d'impatience.

— A moins que vous préfériez être soldat , continua Figel ; magnifique état, à ce que Ion assure à TOpéra* Comique.

— Peu m-importe le genre de travail, Pépliquai-»je^ pourvu que je sorte enfin de ma honteuse oisiveté» Avee de la jeunesse , de la force et une volonté ferme on défit trouver les moyens de vivre. Je quitterai Paris, s'il le faut.

— Pardieu I qui vous empêche de rejoindre votre excellent oncle Minart ? Il vous occupera.

— Je compte le lui demander, répliquai-je vivement. Figel fixa les yeux sur njoi, sourit, puis se levant :

— A la bonne heure, dit-il; vous prenez le parti le plus sage, mon cher. Avec le temps, vous pourrez dev^ nir premier charretier du père Minart, et quelque jour même, qui sait, vous aurez à vous un cheval borgne et un tombereau de rencontre. On ne saurait tropfairc pour se préparer un tel avenir. Bon courage, et que Dieu vous bénisse!

Il partit ; mais cette fois sa moquerie, au lieu d'ébran* 1er ma résolution, n'avait fait que m'y confirmer. Révolté contre son autorité, je mis mon orgueil à accomplir ce qui il 'avait été pour lui qu'un projet absurde et im^ possible. Outre ladifiScultéde trouver du travail à Paris, je craignais d'ailleurs, en y restant , de retomber sous l'influence de Figet ou de ses amis. Une terreur instinctive et secrète m'engageait à les fuir. Je n'avais point oublié les conseils de Rosalie, et je voulais en profiter.

DBi7X MiSâRfig* ffl

Quant wax âifficnltés à préyolr , elles étaient plutôt pour moi une cause d'excitation que de découragement. Tout parait facile à qui n'a rien essayé. Puis les résolutions de la jeunesse sont si ardentes, son léle si infatigable, ses abnégations si immensesl A chaque impossibilité d'action elle projette un effort plus impossible , comme si l'homme n'avait qu'à prendre davantage en lui-même pour combler tot^s les abîmes et franchir tous les espaces.

Bien que je connusse Tégoïsme rapace de l'oncle Mir nart, je résolus donc de lui demander à aller vivre chez lui , certain de le désarmer à force de zèle et de dévouement.

Cette prière parut le surprendre, et il hésita d'abord à y répondre nettement ; mais je fus si pressant, je me montrai si disposé à faire tout ce qu'il exigerait de moi qu'il finit 'par consentir.

vm

Après la cérémonie funèbre, mon oncle vint me reconduire à la maison avecFigel. Il m'avertit qu'il retournerait le soir même à ViroQay , d'où il devait revenir le ^ lendemain, avec sa plus grande charrette, pour rapporter le mobilier de mon père,

— Et qui fera l'inventaire ? demanda Figel.

-^ Un inventaire I répéta Minart de l'air le plus inno* cent ; Seigneur-Dieu 1 qui est-ee qui a jamais parlé de faire un inventaire entre parents ? le fieu se rappeUerei bien ce qui est à lui, et pour d'honnêtes gens la mémoire est plus sûre que le papier.

J'appuyai Topinion de mon oncle en déclarant que je me confiais entièrement à lui,

— Et tu as raison , interrompit-il. Pauvre fleul va ; ce n'est pas moi qui te ferais tort... bien IJJ^c^Çîg^^Wl*^

68 DEUX HISâEBS.

A quoi que ça me conduirait, d'ailleurs, puisque j'ai pas d'eafant?

— C'est juste, observa Figel d'un air sérieux, ça ne tournerait qu'à votre profit.

— Et j'en ai pas besoin, ajouta mon oncle, foi d'homme.

— Pardieul on sait que vous êtes un richard.

— Moi t s'écria le paysan ; ce sont mes ennemis qui disent ça, monsieur Figel ; je n'ai rien de rien..., si ce n'est quelques perches de terre qui me ruinent en impôts et en fumage!... mais nous autres, pauvres gens, nous vivons de si peu I . . .

— Ce qui ne vous empêchera pas de dlnçr avant de partir, demanda Figel.

Minart prit un air aimable.

— Dès que ça vous fait plaisir de m'inviter, je suis pas assez malhonnête pour refuser une politesse.

— En passant, j'ai donné des ordres chez le restaurateur, et l'on va nous apporter ce qu'il faut.

— Eh bien, c'est dit 1 s'écria Minart, que l'idée d'un bon repas mettait toujours de belle humeur, faudra demander des pieds de mouton à la poulette... ; c'est ma religion à moi, d'abord, les pieds de mouton. Et toi, fieu, ajouta-t-il, secoue un peu cet air de carême-prenant...; tu vas casser une croûte et boire un verre de vin avec nous... ; ça distrait toujours de manger.

Je m'excusai sur mon manque d'appétit.

— Ça te viendra en nousvoyant faire, reprit le paysan, qui s'occupait déjà d'avancer la table au milieu de la chambre et d'approcher des chaises ; d'ailleurs tu es un homme ou tu ne l'es pas !... si tu es un homme, il faut savoir résister aux désagréments de la vie... Donne-moi donc le linge et la vaisselle ?

J'ouvris le buffet où tout se trouvait enfermé, et passant brusquement dans la pièce voisine, j'allai m'asseoir au coin le plus obscur, le cœur douloureusement froiss^. J'entendis mon oncle qui disait :

DEUX HXs'àREg. 49

— Eh bien! eh bienl qu'a-t-il donc, le fieu ?...

— Il vous trouve bien indifférent à la perte qu'il vient de faire, répliqua Figel.

— Parce que je veux dîner, s'écria le paysan ; en voilà une bêtise, par exemple I est-ce que les morts empêchent les vivants de manger, donc ? faut qu'il ait quelque chose de toqué I ... et c'est pas étonnant du reste ; ça a vécu jusqu'à présent à ne rien faire; c'est encore capricieux et pleureur comme une demoiselle ; heureusement qu'il va seformer chez nous. On lui fera durcir la peau des mains et un tantinet celle du cœur... Eh 1 eh ! eh 1 c'est un vraiservice de parent que nous lui rendrons.

Comme il achevait ces mots, le garçon du restaurateur entra avec le dîner, et la conversation changea d'objet.

Pendant quelque temps je n'entendis que le bruit des assiettes et des verres, mêlé aux remarques de Minart sur chaque mets. J'avais enfin cessé d'écouter pour tomber dans une de ces rêveries sans but où l'esprit attristé s'égare, d'un souvenir à l'autre, sans s'arrêter à aucun, lorsque mon nom prononcé à haute voix par Figel rappela mon attention.

Il me sembla, d'après les derniers mots qui frappèrent mon oreille, qu'il louait mon oncle d'avoir consenti à me recevoir chez lui et à me servir de protecteur.

Minart qui, à en juger par un certain bredouillement que je connaissais, n'avait pasfait moins d'honneur au vin qu'à la cuisine du traiteur, se contenta de faire une réponse vague.

— Ce sera une charge po\ir vous, reprit Figel, car le fieu n'a su travailler jusqu'à présent que de la mâchoire. . .

— Chut! murmura Minart en baissant la voix, il peut nonsentendre.

— Il est sorti.

— Vous croyez?

— J'en suisstr.

t2 DEtJX m;[séres.

coaime une réponse ironiqne de la réalité à mes espérances, nnc' première leçon qui me révélait à la fois les difficultés de ma position et mon inexpérience!

J'avais éprouvé depuis quelques jours trop d'émotions énervantes pour pouvoir supporter ce nouveau désappointement. Ainsi menacé de voir tourner contre moi mes bonnes résolutions, il me sembla que Dieu lui-même me trahissait, et, pris d'un amer abattement, je me mis à pleurer.

Vous vous indignez peut-être, Monsieur, de tant de faiblesse ; vous ne pouvez comprendre la nécessité de cet appui que j'espérais trouver dans mon oncle; vous vous demandez si je ne pouvais à dix-neuf ans me protéger moi-même, et chercher une occupation qui me procurât le pain de chaque jour. Mais cette occupation, il fallait la trouver, et dans notre société sans lien, vivre de son travail n'est point un droit mais un privilège I il faut pour cela un long noviciat, de puissantes protections ou un heureux hasard. L'homme qui offre ses bras sans autre recommandation que sa force, inspire moins d'intérêt que de la défiance. Par cela seul qu'il n'est point occupé, on soupçonne qu'il n'est point digne de l'être. La clientèle est comme la réputation, comme la puissance, elle va chercher celui qui en regorge déjà. Puis, que pouvais-je faire sans apprentissage? quel travail solliciter? à qui m' adresser dans une grande ville? L'isolement de chacun empêche que l'on se communique l'un à l'autre ses besoins; celui qui cherche des bras et celui qui voudrait offrir les siens se coudoient sans se connaître. Pour qu'ils se rencontrent, il faut un centre ou un intermédiaire qui puisse les servir réciproquement.

Or, c'était cet intermédiaire qui me manquait. J'avais enfin besoin d'un maître qui m'exploitât 1 Je croyais l'avoir trouvé dans mon oncleMinart, et voilà qu'où j'avais espéré une protection, dure peut-être mais fructueuse, je

tronvaîsun complot contre ma liberté et la menace d'une tyrannie impossible à supporter f

Je TOUS Taiavouéy Monsieur, ce retour inattendu brisa mon courage et je ne pus retenir un gémissement.

Figel et son compagnon m'entendirent sans doute ; car ils quittèrent la table et entrèrent dans la chambre où je me trouvais. A ma vue le paysan recula comme s'il eût aperçu un aspic.

— Ahl le fieu était là ! s'écria-t-il. Figel éclata de rire.

— Et vous m'aviez dit qu'il était parti reprij ! vivement Minart ; saperlottel vous avez beau être un bourgeois, c'est le tour d'un coquin.

— Pourquoi donc ? répliqua Figel tranquillement, je parie qu'il n'aura rien entendu 1...

Je me levai en essuyant mes yeux.

— Pardonnez-moi, repris-je d'une voix émue par la douleur et la colère; je connais maintenant le projet de mon oncle, et je lui épargnerai la peine de le mettre à exécution.

— Que dis-tu là, fieu? interrompit Miilarten s'avançant vers moi; est-ce que tu aurais pris au sérieux mon bavardage de tout à l'heure ? Comment, toi qui es un garçon d'esprit, tu n'as pas vu que je voulais faire aller le bourgeois?... Histoire de rire, mon petit, foi de Minart ; viens manger notre soupe aux choux et tu n'en auras pas de regrets. Je te donnerai la soupente qui est audessus de l'entrée, il y a une lucarne, et nous y mettrons des meubles.

— Je préfère garder les miens.

— Mais tu ne peux pas rester ici; il faut que tu apprennes à travailler.

— C'est juste, répliquai-je ironiquement; à mon âge on a besoin d'exercice ; mais j'espère trouver à Paris un maître qui s'intéressera moins à ma santé.

Mon oncle dégrisé <levint pâle. Il se tourna vers Fijr^'

74 DEUX MISÉHES.

avec colère, murmura entre ses dente quelques jurements iûibtelligibles, puis, passant à son poignet la courroie du mètre qui lui serrait de bâton.

— C'est bon, reprit-il^ je comprends la chose, tu as peur de Tenir chez nous parce qu'on ne te laisserait pas faire le fainéant; tu yeux vivre les deux mains dans tes goussets comme le fils d'un député; mais faut savoir d'abord si tu en as les droits.

Je le regardai avec étonnement.

— Oui, oui, continua-t-il, je demanderai au tiotajre si on ne peut pas te faire nommer uii tuteur qui te passera la bride au cou.

— Et qui t'attèleta à son tombereau! ajouta Figel. Le paysan lui lança un regard vénéneux.

— Ça vaudrait encore mieux t[ue d'être soudé à un galérien, dit-il ; et, s'il suit les conseils de certains, ça ne peut pas lui manquer.

Figel haussa les épaules.

— Allons, vous tombez dans le mélodrame, père Minaît, répliqiia-t-il, croyez-moi, retournez à Viroflay et ne comptez plus sur le fieu pour domestique; c'est un douillet qui tient à sa peau, et veut vous laisser essayer vos rilanchesde fouet sur la mère Minartqui en a l'habitude.

La main de mon oncle se crispa sur le bâton qu'il tenait; mais il ouvrit la porte sans réponàre et partit.

Demeuré seul avec Figel, je crus qu'il allait tirer avantage de ce qui venait de se passer pour nie railler; à ma grande surprise il n'en dit pas un mot, et se mit au contraire de moitié dans mon indignation coiilre l'oncle Minatt. Notre entretien se prolongea sans qu'il parlât de l'explication qui avait eu lieu entre nous la veille et sans qu'il parût vouloir influer en rien sur tna décision. 11 m'engagea même, en me. quittant, à ne rien précipiter et à refléchir pendant quelques jours.

En donnant un conseil si sage en apparence, il ne savait qufe trop bien ce qu'il en pouvait espérer. La réao-

^ BKUX HISl^RES. 75

tioD qui s'était opérée en moi avait été trop sondainepour être durable ; chaque heure m'éloignant des causes qui l'avaient amenée devait l'attiédir, el, cette crise passée, la pente fatale de Tbabilude ne pouvait manquer de me repoi'tél' vérè l'abîmç dont je m'étais violemment écarté.

tes prévisions de Figel se seraient immanquablement accomplies si un secours inespéré n'était venu m'aider moinentanément et m'affermir dans mes bonnes résolutions.

J'étais eiicore soiis le poids de l'dbattement dans lequel m'avait jeté la scène avec mbn oncle, lorsque je reçus une petite boîte à laquelle était jointe lalettre suivante :

€ MonsieurLouis,

> Ëri vous quittant hier, j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit sur la difficulté de trouver du travail ; et je me siiis rappelé un parent de ma mère chez lequel je me sdis aussitôt rendue. M. Dufort, qui dirige une fabrique d'orfèvrerie rue des Francs-Bourgeois, n** 16, avait précisément besoin de quelqu'un pour l'emménagement des marchandises et le recouvrement des factures; j'ai pensé qiie la place pourrait vous convenir et je lui ai parlé de voiis. Veuillëî voils rendre chez lui avec le billet ci-joint, et je ne dodte pals que vous ne lui conveniez. Ce travail auquel vous n'êtes point accoutumé pourra d'abord vous paraître pénible ; mais j'espère quie Dieu bénira vos efforts. Quant à moi, je ne cesserai de le prier pour qu'il vous protège, car je n'ai rien oublié de notre vieille amitié, et je voudrais pouvoir aider à votre avenir autrement que parûmes bons désirs; mais je touche au moment où toutes Ifes choses de ce monde vont me devenir étrangères, et lorsque vous recevrez cette lettre je serai déjà en route pour la maison religieuse où je dois prononcer mes vœux.

> Au moment de partir et en mettant en ordre cergui

'^ ngitized byVjOOgle

76 DEUX MISÉREg.

in*appartient, j'ai trouvé dans un des coins de mon armoire de sapin une bourse renfermant mes épargnes de jeune fille. Quoique ce soit bien peu de chose, c'est trop pour moi, qui dès aujourd'hui dois accepter comme un devoir l'humilité et l'indigence. Ces quelqutîs pièces d'or seraient d'ailleurs inutiles entre les mains d'une religieuse délivrée de tout besoin ; je vous les envoie donc à vous qui demeurez exposé aux incertitudes de la vie ; c'est le legs d'une amie d'enfance qui avant de mourir au monde vous prie de les accepter cqmme un souvenir I € Adieu, monsieur Louis; quel que soit pour vous l'avenir, rappelez-vous qu'il y aura dans un coin du monde un cœur qui ne vous aura point oublié et qui priera Dieu pour vous.

» Cécile. »

La petite boîte, jointe à cette lettre, renfermait cinq pièces d'or!

Après avoii: relu la lettre et compté l'argent, je m'assis comme étourdi d'attendrissement, et malgré moi je fondis en larmes.

Un acte nous impressionne généralement bien moins en raison^de son importance que de son à-propos 1 aussf quelqu'utilequeme fut la recommandation de mademoiselle de Clérembeau pour son parent, quelque généreux que fût le don qui y était joint, je ne pris garde, pour ainsi dire, qu'au contraste de sa conduite avec celle de mon oncle. Aigri et découragé par la trahison de ce dernier, je me sentis tout à coup relevé par la preuve d'un intérêt aussi inattendu, je crus à la possibilité d'un avenir honnête et laborieux.

Ce qui m'avait effrayé, dans cet avenir, ce n'étaient ni les difficultés de la route, ni l'incertitude du succès ; c'était la pensée de l'isolement ! Or, désormais je n'étais plus seul 1 Désormais je pouvais compter surxette affection lointaine qui m'était jurée, sur ces prières dont je

DBUX HI8ÊBB8. ^ 77

serais protégé. Quelqu'nn s'occupait de moi, quelqu'un me désirerait heureux; c'était assez pour avoir la force de vouloir l'être I

J'embrassai la lettre de mademoiselle Cécile avec une reconnaissance passionnée ; je fis sauter dans ma main ces pièces d'or qu'elle avait touchées ; je les pressai sur ma poitrine ; je leur parlais comme si elles eussent pu m'entendre et répétera leur maîtresse mes expressionsde reconnaissance !

Je voulus d'abord les garder comme un souvenir de cette amitié généreuse et comme une défense contre toute mauvaise tentation ; mais cette dernière pensée s'emparant peu [à peu de mon imagination et se développant plus sérieusement, je résolus de vendre le vieux ménage de mon père et d'acheter avec les six louis-tout ce qui devait servir à meubler une mansarde d'ouvrier. De cette manière, mon œil ne pourrait rien rencontrer qui ne me rappelât un saint souvenir, et je multipliais pour ainsi dire le talisman qui devait me garder du mal , me conseiller le bien.

Cette idée, puérile peut-être, mais naïvement née d'un premier attendrissement, s'empara tellement de moi que le surlendemain j'avais quitté le Marais après avoir tout vendu, et que j'habitais, sous les combles dans la rue de Choiseul,un petit cabinet garni de meublés acquis avec l'or de mademoiselle Cécile.

Ce coup d« tête eut du moins l'avantage de me sér parer de Figel, à qui je laissai ignorer ma nouvelle demeure. Je connaissais trop bien ma faiblesse pour ne point comprendre que le seul moyen de me régénérer était de fuir cet homme dont l'irrésistible fascination me maîtrisait malgré moi. Je rompis donc avec tous ceux que j'avais connus jusqu'alors, évitant également de former aucune nouvelle liaison.

Mais la solitude n'est bonne qu'aux âmes saines. Les autres ressemblent à ces eaux troublées gui ^Igjç^ sf»

purifier dans le repos, y développent leurs germes de corruption. Une fois mordu par le vice, vous essayeriez en vain l'air pur, la vie paisible, les douces h2(bitijdes ; je mal est en vous et grandira toujours ; la rage np se prévient qu'en brûlant la morsure au fer rouge , elle ne se guérit pas I

Les premiers jours pourtant furent tranquilles ; j'essayais une nouvelle vie ! l'ordre et le travail avaient pour moi le charme de la nouveauté. J'éprouvais la même sensation que les patriciens blasés de Home lorsque, renonçant au luxe, à la bonne chère, aux courtisanes, ils venaient chercher, dans ce qu'ils appelaient la ckambre du pauvre^ les émotions nouvelles de l'abstinence et de la chasteté.

Mais ces changements d'habitude sans changements de cœur , loin d'amortir les passions , les retrempent ; ce sont des heures de repos données aux coursiers. La retraiterait oublier insensiblement les ennuis de la foule, le silence redonne la force d'aimer le bruit j et délassé du vice, on en reprend le désir ; car ce que l'on a fait n'est point un essai de régénération, mais une halte après laquelle on se retrouve plus fort et plus ardent.

Je ne lardai pas à l'éprouver. Bien que mon travail chez M. Dufort occupât toutes mes joui'nées , les tentations m'assaillirent bientôt. J'y résistai , mais avec effort et dépit, comme un homme mécontent des difficultés du devoir.

Ce fut surtout alors, Monsieur, que je sentis l'insuffisance de la sagesse pour soumettre les mauvais instincts. L'homme qui a une foi, n'a pas à discuter la loi morale à laquelle il obéit, il n'est point lui-même son maître. Une règle existe qui lui indique le vrai ou le faux , lui promet la récompense ou le châtiment. Mais pour celui qui doit se faire à lui-même sa loi, combien d'hésitations 1 que de dégoûts t quels dangers ! où sont ses éléments de certitude? Le bien, pour lui , n'est-ce pas ce qui rend

DEUX MISâRES* 79

benreiïx ? le mal, ce qui fait souffrir ? Au poiht de vue humain , la vertu n'est-elle point un préjugé honoré î

Malgré moi, je me fesais toutes ce^ questions $dn$ y trouver de réponse satisfaisa^nte. J'avais beau me dipel chaque effort :

— C'est le devoir I

La passion répondait aussitôt eu moi :

— Qui te l'a dit ?

Et lorsque j'ajoutais :

— Je veux le suivre, La logique reprenait :

— Qu'y gagneras-tu ?

Qu'y gagneras-tu I éternelle et terrible objection du raisonnement humain ^ la morale humaine I Car pour qui ne voit que la terre, à quoi ])on la vertu si elle ne rend ni plus puissant, ni plus respecté t A défaut de la récompense de Dieu il faut au moins celle des ))ommes. Si les sacrifices accomplis ne nous acquièrent point de créait dans le ciel, c'est au monde de nous les payer comptant t

Or je ne m'étais point aperçu que mon changement de vie m'eût valu la bienveillance et les encouragements auxquels je croyais avoir droit. On acceptait ma bonne conduite, mais on n'en tenait point compte, on ne la r«r marquait point; je ne lui devais aucune considération particulière. Si, en descendant de mon cinquième étage, je rencontrais la dame qui habitait le premier, elle recer vait mon salut sans me le rendre ; si une lettre m'arrivait, le portier s'évitait la fatigue de la porter à ma man^ sarde, et le propriétaire exigeait chaque mois mon paiement à l'avance. Tous me savaient pourts^nt un ouvrier tranquille, sobre, poli; mais un ouvrier; et aux yeux de tous mes qualités avaient moins d'importance que ma condition.

Or, plus nous trouvons le devoir difficile, plus nous exigeons l'estime pour l'avoir pratiqué. La vertu sans

croyance n'est jamais qu'un glorieux orgueil qui veut être dédommagé par du respect de ce qu'il a dépensé en efforts. Aussi ne pus-je supporter l'indifférence dédaigneuse avec laquelle les miens étaient accueillis. En voyant que la considération s'accordait, non aux actes mais à la classevje me révoltai contre ces inégalités nées .du hasard, et sur lesquelles on avait fondé une organisation sociale tout entière.

Les conversations de Figel, les lectures faites sous sa direction -m'avaient déjà préparé à cette révolte. On avait semé dans mon âme la vanité et l'aigreur ; je ne tardai p^s à recueillir une moisson Ae haine et d'envie. Tout ce qui était riche, célèbre, puissant, me devint ennemi. Je ne regardai plus les privilégiés du monde que comme des usurpateurs, jouissant injustementde ma part d'héritage ; je les suivais d'un œil ardent ; je m'indignais de leur prospérité ; j'accusais la folie des hommes ; je me raillai moi-même de persister dans uno vertu stérile t...

Le souvenir de Cécile venait bien, de loin en loin, coml?attre ces amertumes, mais je J'écartaisalors brusquement comme on écarte la main d'un ami au moment du désespoir; ou bien, tournant la coupe du côté de l'absinthe, je dherchais dans ce souvenir lui-même un nouveau motif de mépri3er les hommes. Je me demandais ce qu'elle avait gagné, elle aussi, 'à l'accomplissement du devoir ; comment elle avait été récompensée de tant de dévouement? quels coeurs s'étaient ouverts pour elle ? Et je trouvais dans cette fuite au fond d'un couvent une nouvelle accusation contré la société.

J'insiste longuement. Monsieur, sur tout ces détails, parce que cette époque décida du restedema vie. Les trois années qui s'écoulèrent ainsi me transformèrent insensiblement.^ Meurtri dans toutes mes vanités, aigri par la solitude, je me livrai à tous les sophismes que peut inventer un esprit malade ; en perdant le calme, j'avais perdu le sens moral et la raison. Tous mes sentiments

BBUX HISÊRES. 81

s'étaient tournés en haine contre les heureux ; moti cœur ressemblait à un nid de vipères, dressant contre le monde leurs gueules gonflées de venin.

0 Monsieur, j'ai bien souffert depuis, mais jamais mes souffrances n'ont eu cette âcreté dévorante. L'envie est pire que le malheur, pire que la honte ; c'est une arme à deux tranchants, qui blesse aussi profondément celui qui frappe que celui qui est frappé.

Je sentais d'ailleurs, dans cette crise haineuse, mes bonnes résolutions chanceler de plus en plus. Je cherchais à constater partout le mal triomphant, comme si j'eusse voulu me prouver à moi-môme sa nécessité et me préparer aux yeux des autres une justification. Mon amertume était déjà moins de l'indignation que du regret.

Je n*avais point revu Figel depuis la mort de mon père. Un jour que je revenais de l'atelier, je faillis être renversé par un élégant tilbury qui traversait le quai de TÉcole, je levai les yeux et je le reconnus.

11 était vêtu d'une riche polonaise garnie de fourrures précieuses et tenait lui-même les rênes. Il ne m'aperçut point ou affecta de ne point me reconnaitre, et je le vis bientôt disparaître au tournant du Louvre.

Cette apparition me frappa vivement. Figel avait donc fait fortune depuis notre séparation ? Mais de quelle manière ? J'en soupçonnai d'avance la nature, car je connaissais assez mon ancien mattre pour le savoir plus scrupuleux sur le résultat que sur les moyens. Trois années n'auraient pu, d'ailleurs, suffire pour acquérir légitimement l'opulence que son train semblait annoncer. Il avait donc évidemment mis en pratique les principes que je l'avais entendu professer si souvent, et la chance lui avait été favorable I r r»nai^

Je ne pus m'empêcher de penser qne j'aurais peutêtre partagé cette ôhance en demeuratt près àè liii, et que, dans ce cas, au lieu de suivre, à pied, les trottoir^ boueux, je parcourrais maintenant comme lui la grande ville au galop à^nn c^leval de race, éparpillant la boue des ruisseaux sur l'honnête homme en bourgeron f Cette pensée me causa un dépit poignant ; j'en éprouvai plus de dédain pour les scrupules qui m'avaient fait éViter Figel, et plus d'irritatiop contre les stériles avantages de ma bonne conduite.

Ces agitations de conscience étaient d'autant plus dangereuses que je n'avais rien pour m'en distraire. Depuis mon entrée chez M. Dufort, j'avais fui toutes les avance^ faites par les autres ouvriers. Je travaillais en silencQ avec une exactitude scrupuleuse mais; indifférente. Ces manières avaient éveillé contre moi une sorte d'aversion générale. Ma froideur était traitée de fierté, ma tristesse de mauvaise humeur. M. Dufort lui-môme, qui m'avait d'abor4 témoigné quelque bienveillance,» finit par pa^'tager ces préventions; esprit timide et inquiet, n\a taciturnité fe mettait mal à l'aise.

Je m'étais aperçu de cette impression, mais loin d'y voir un motif pour changer de conduite, j'y trouvais une puérile excitation. Ce rôle que j'avais adopté me donnait une physionomie, une attitude ! A défaut d'autre impor- ^ tance, j'avais celle de la bizarrerie; je ne ressemblais point aux autres ; j'étais quelque chose enfin 1

Je continuai donc à m'envelopper d'une apparence chaque jour plus sombre, plus muette, plus glacée, trouvant une sorte d'émotton dramatique dans la impulsion que j'inspirais, et me complaisant dans l'orgueilleuse douleur de me sentir méconnu.

Cet isolement absolu m'avait fait prendre Thabitude de longues promenades, et mes dimanches étaient le plus souvent consacrés à des excursions solitaires dans les environs de Paris.

DEUX HISâRES. 83

Un soir que je revenais d'une de ces courses à travers les bois de Versailles, je m'arrêtai dans le restaurant du Merle 'Blanc^ placé à Tenti'ée même du parc de Saint- Gloud. Voulant éviter la foule qui remplissait les bosquets de la guinguette, j -entrai dans yine de ses salles disertes et je demandai k dîner. Mais mon costume de piéton produisit son effet ordinaire. Peu soucieux de satisfaire un convive en casquette poudreuse et en blouse, tandis qu'une foule endimanchée les réclamait, les domestiques du restaurant m'oublièrent.

Je commençais à me lasser d'une attente dont je m'étais déjà plaint, lorsque plusieurs voix se firent entendre dans la salte voisine ; celle de Figel dominait toutes lea autres.

— Au diable le cabaret, s'écriait-il ; pas même un garçon à qui parler 1

— Allons dîner dans le parc, interrompit quelqu'un.

— Mais comment?

— Nous avons dans la voiture tout ce qu'il faut.

— Sauf le couvert.

— On s'en passera.

Les voix s'étaient rapprochées ; quelques dames, conduites par d'élégants cavaliers, venaient de paraître à la porte. En toute autre occasion, la rencontre de Figel n'eût été qu'embarrassante ; naafe ici, elle avait quelque chose d'humiliant pour moi. La pensée qu'il pourrait hésiter à me reconnaître sous mon costume sordide, ou que j'aurais à, supporter ses sarcasmes traversa mon esprit comme un éclair douloureux; je- saisis mon bâton de houx et m'élançant vers l'entrée opposée je m'éloignai d'un pas précipité.

Il était environ quatre heures : le soleil', déjà sur son déclin, enveloppait la forêt d'une lueur plus molle, et la brise gazouillait doucement au milieu des feuilles agitées 1 Je m'enfonçai dans les allées les plus ombreuses du parc, marchant vite et sans prendre garde à ce qui

84 DEUX MISÉRBS.

m'entourait ; la vue de Figel avait réveillé toutes mes agitations intérieures.

Je venais d'atteindre la grande allée qui réunit Sèvres à Saint-Gloud, et j'allais traverser la foule qui Tencombrait lorsque le cri : — Arrêtez 1 retentit derrière moi. Je mè détournai et me trouvai entouré d'une douzaine d'hommes parmi lesquek je recoijnus le propriétaire du Merle-Blanc.

— Mettez la main dessus, s'écria-t-il, c'est lui, c'est notre voleur.

— Voleur I répétai-je sans comprendre encore ce dont j'étais accusé.

— Oui, oui, fais l'innocent, interrompit le restaurateur; heureusement que j'avais remarqué ta blouse! Tenez-le bien, mes amis, il doit ayoir sur lui les couverts.

Il m'avait saisi au collet ; je le repoussai avec indignation, croyant qu'il y avait erreur ; mais tous les gens qui se trouvaient là lui prêtèrent main-forte sans vouloir m'écouter; je fus arrêté, abattu et fouillé malgré ma résistance.

Toutes les recherches furent nécessairement inutiles; on ne trouva rien.

— Il aura donné les couverts à quelque compère, observa un des garçons du Merle-Blanc.

— Où il les aura cachés dans le bois.

— Il faut qu'il soit interrogé.

— Conduisons-le à la mairie.

— Oui.

— On l'enverra de là à la préfecture de police.

— Et on le forcesa bien à avouer ce quîil a fait de l'argenterie.

— C'est cela 1

— Chez M. Laroche! chez M. Laroche!

La. résistance était inutile et ne pouvait que fortifier les soupçons ; je déclarai donc que j'étais prêt à suivre

DEUX HISàHBS. 85

mes accusateurs et nous nous dirigeâmes vers la mairie. La foule attirée par les cris du restaurateur, accourait partout sur notre passage. J'entendais répéter autour de moi ^

— On vient de l'arrêter... On l'a reconnu 1 c'est un voleur 1

Et je marchais, au milieu de ces murmures, pâle de saisissement, d'humiliation et de rage. Je cherchais en vain parmi tous ces visages une expression de doute ou d'inlérèt, lorsque je m'arrêtai tout à coup en poussant un cri; je venais de reconnaître parmi les spectateurs M. Dufort lui-même qui me regardait d'un air effaré.

Je fis un pas vers lui, en l'appelant par son nom; mais il se détourna brusquement avec un geste d'^effroi, et essaya de se dissimuler dans la foule. Ceux qui me conduisaient voyant ce mouvement, le prirent pour un complice, et s'élancèrent à sa poursuite. L'orfèvre voulut en . vain s'expliquer, on s'empara de lui, et on le força à nous suivre chez M. Laroche, maire de Saint-Cloud.

Celui-ci, qui était à table, arriva la serviette à la main, fort nîécontent d'avoir été dérangé.

— Qu'est-ce encore, monsieur Berot? demanda-t-il au restaurateur; de quoi est-il question?

M. Berot lui fit sa déclaration , et j'appris alors enfin sur quels indices j'étais accusé. Les couverts enlevés se trouvaient dans la salle où j'avais attendu seul; on s'était aperçu, en même temps, de leur disparition et de la mienne et mon départ subit ayant naturellement fait naître des soupçons, on s'était mis à ma poursuite.

Je voulus justifier la précipitation de ma sortie, par le désir d'éviter Figel; mais ce désir lui-même était difficile à expliquer, il s'agissait d'une sensation plutôt que d'une raison, et je m'aperçus que M. Laroche ajoutait peu de foi à mes paroles. Quant au traiteur il se récria sur ce qu'un va nu-pieds comme moi prétendît connaître des gens en équipage. ^ t

-r Je (demande qu'on les fasse venir I m'écriai-je.

— ï?arce que tu sais bien qu'ils sont partis, reprît Berot.

— Mais ne pourrait-on les retrouver, observa le maire.

— Pardieu! s'il les connaît réellement, rien de plus facile.

— Comment cela? i

— Qu'il nous donne leur adresse.

Je tressaillis et j'avouai en rougissant que je nô la conpaissais pas.

Un murmure s'éleva ps^rmi les spectateurs.

— Vous entendez, reprit Berot trionaphant ; yoilà qu'il se poupç déjà, mais c'est pas tout, fa^t savoir qui il çst.

Je déclarai qu'il y avait Ih, quelqu'un dont j|'étai$ connu, et je désignai M. Dufort que l'on fit amener.

IVJais ce qui venait ôe se passer Tava^^t hio^leversé^ dès 1^ première q^estion il s'écria q^'il ne pouvait rieci dire, qu'il ne savait rien.

— Vous ne savez p^s q^i je suis? m'écriai-je stupéfait.

— Je sais quç Tourna insulté, reprit l'orfèvre pâle et tremblant, que l'on m'a traîné ici malgré moi, et que je demande protection à l'autorité.

Je voulus l'interrompre.

— Ne me parlez pas, reprit-il avec une indignatbn effrayée; je n'ai rien à vous répondre, vous n'avez pas le droit de m'interroger.

Et se tournant vers le maire :

— On a dit que j'étais son complice. Monsieur, continua-t-il i moi I iin fabricant établi depuis trente ans! Mais ie poursuivrai les calomniateurs, je sortirai de mpn caractère, j'invoquerai la Charte; oui, Monsieur, la Charte constitutionnelle. Tous les Français sont égaux devant elle.. . Je saurai si on a droit d'attenter à la liberté individuelle d'un père de famille, électeur, patenté. Je prou-

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rem que je suis homme connu, un honnête honune L..

Il s'arrêta suffoqué ; il pleurait I . . .

Il y eutunmomentd'embarrasgénéral pendant lequel je demeurai comme étourdi. Le maire prit la parole pour rassurer le vieux bourgeois, et après avoir bfâmé l'espèce de violence dont on avait usé envers lui, il Tinterrogo;! de nouveau à mon égard.

Mais M. Dufort, encore sous la terreur des avanies qu'il venait d'éprouver, répondit qu'il ne me connaissait que pour m'avoir employé dans sa fabrique d'orfèvrerie.

— D'orfèvrerie! répéta le restaurateur, comme frappé d'un trait de lumière, et se tournant vers ceux qui l'avaient suivi; entendez-vous ça, vous autres; il travaille dans une fabrique d'orfèvrerie et il s'agit d'un vol de couverts!...

Tous parurent trouver dans ce rapprochement une grave présomption.

— Du reste, ajouta Berot, en se tournant vers le vieux fabricant, le bourgeois pourrait nous donner son avis.

. — Je. n'ai point d'avis!... inter.ompit vivement M. Dufort. '

— Vous savez au moins, observa le maire, quelle était la réputation de cet homme dans vos 2\teliers.

— G'est-à,-4ife...

— Qui fréquentait-il?...

— Personi^e.

— Ainsi, pn l'évitait, inte^rosjçnpit le rei^ts^urateur; c'est clair, ça, j'espère; les camarades connaissaient s^a couleur.

— Et ne vous ôtes-vous pas aperçu d'aucune infidélité? demanda de nouveau M. Laroche.

L'orfèvre parut hésiter.

— Je ne me rappelle pas l'avoir soupçonné, dit-il...

— Rien n'a jamais disparu?

^, Rien, si ce n'çst un couyejft...

— Un couvert! répéta Berot, et ce particulier là était déjà chez vous?

— Depuis un mois seulement.

Le traiteur se tourna vers moi.

^ — Eh bien! en voilà-t-il assez de preuves, dit-il en s'avançant d'un air menaçant, oseras-tu nier encore?... Il vit que je voulais l'interrompre.

— Rends-moi mes couverts, scélérat I s'écria-t il en s'avançant vers moi les poings serrés ; dix couverts de soixante francs pièce; rends-les moi sur-le-champ ou je te fais porter l'habit rouge pour le reste de ta vie...

Jusqu'alors je m'étais contenu avec peine ; mais cette dernière menace et le geste qui raccompagnait m'exaspérèrent. Je repoussai rudement le restaurateur qui alla tomber à quelques pas, en pqussant un cri. Ceux qui se trouvaient présents voulurent s'élancer sur moi ; je saisis une chî^ise, en menaçant de briser le crâne au premier qui m'approcherait.

Le maire effrayé courut à la porte pour appeler du secours, mais au môme moment, celle-ci s'ouvrit et un des garçons du Merle-Blanc entra suivi de Figel.

A la vue de ce dernier, je laissai tomber la chaise dont je m'étais armé ; il me reconnut aussitôt.

— Comment, c'est toi qui es arrêté? Louis, dit-il avec un mouvement de surprise.

— Ah I venez leur dire qui je suis 1 m'écriai-je.

.— Un moment, il faut d'abord que je trouve le Vatel du Merk'Blane.

Berot, qui s'était relevé, se présenta le bonnet à la main.

— On m'a dit que vous cherchiez votre argenterie^ mon maître, reprit Figel.

— Il est vrai, dit le traiteur tout étonné.

— Je vous la rapporte.

— Vous, Monsieur...

— Dixcouvertsembellisde votrechiffre; voyezplutôt.

— Ce sont eux I s'écria Berot en les examinant, mais comment se fait-il que le voleur...

— Le voleur, c'était moi, répliqua Figel tranquillement.

Une exclamation échappa à tous les assistants.

— Monsieur veut rire, balbutia Berot, qui était devenu aussi aimable qu'il s'était montré grossier un instant auparavant; Monsieur ne pense pas que je croie... ce ne peut être qu'une plaisanterie. . . ,

— Précisément, mon cher. Il n'y avait personne à votre comptoir, et comme nous avions besoin de couverts pour dîner dans le parc, nous avons trouvé plaisant de faire main-basse sur ceux du Merle-Blanc. Je venais les rapporter lorsque j'ai appris le mal-entendu qui avait eu lieu, et, bien que je ne me doutasse pas que la personne trrêtée fût de ma connaissance, j'ai voulu expliquer tout moi-même, et rapporter l'argenterie avec le prix de la location.

En parlant ainsi, il fouilla négligemment dans la poche de son gilet, et présenta un louis au traiteur qui se confondit en remerciements.

— Quant à M. le Maire, ajouta Figel, je lui dois des excuses pour l'erreur dont je suis cause et qui Ta forcé, je crois, à interrompre son dîner.

— En effet, dit M. Laroche.

— Ceci mérite une amende au profit des pauvres de la commune, reprit Figel qui porta de nouveau la main à son gilet, et déposa un second louis sur le bureau du maire.

Le visage de celui-ci s'éclaircit, et il s'inclina.

— J'ose espérer, continua Figel, que ces explications me feront pardonner une mauvaise plaisanterie...

— Dont personne, je pense, ne songera désormais à se plaindre, interrompit M. Laroche d'un air aimable.

Figel se tourna vers moi :

— Ge garçon a pourtant été accusé, observa-t-il.

— Et il faut dire qu'il est heureux que tout se soit éclairci, ajouta Berot, car il y avait assez de preuves pour le faire envoyer au pré, comme ils disent.

— Où l'avez- vous donc arrêté ?

— Dans le parc, et ça pas été sans peine, je tous en réponds. Le gaillard est solide... Mais quand les passants ont su de quoi il s*agissait, tous m'ont aonné un coup de main.

— De sorte qu'il a été traîné ici comme un voleur.

— Il est certain, observa M. Laroche en riant, que vous lui devez aussi une réparation.

— Vous pensez donc. Monsieur, que pour le dédommager du tort que je lui ai fait. . .

— Il faudrait quelques explications dans le genre de celles que vous avez déjà données...

Figel me lança un regard ironiquement interrogateur qui semblait me dire :

— Tu vois ce que l'on estime la réputation d'un psjuvre diable.

Je n'y pus tenir plus longtemps.

— Que ce monsieur, m'écriai-je en désignant le maire, se montre satisfait de l'aumône que vous venez de faire, il en est le maître ; mais je n'ai donné à personne le droit de mettre à prix mon honneur. On vient de m'arrôter publiquement, de m'insultcr, de me frapper ; * qe demande justice de ces mauvais traitements.

— Mais on vous rend justice, mon cher, dit M. Laroche, puisque l'on reconnaît qu'il y a eu erreur.

— Mais cette erreur, j'en ai été la victime. Monsieur! j'ai subi la honte d'une arrest|ition publique ! Tous ceux qui m'ont vu traîner ici comme un voleur, sauront-ils, que l'on s'est trompé ? Oterez-vous de l'esprit de la plupart, le doute que laisse même un acquittement ? Ne savez-vous pas qu'être soupçonné seulement, est une flétrissure? Comment réparerez-vous le mal que vous m'avez fait? Suffit-il donc, quand on a déshonoré un

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malheureux, de dire (|ue c'est par erreur ? Qu'ai-je fait pour mériter cette injure î'Poiirquoi cet homme m'a-t-îl accusé sans preuves ; pourouoi est-ce moi qu'il a poursuivi? ' . t .

— Tiens ! s'écria Berot, comme si c'était pas naturel ! je le demande à M. le Maire et à tout le monde ; il n'était entré dans la salle que des gens bien couverts, et ce garçon en blouse... qui pouvait-on soupçonner ?

— Ainsi, repris-je amèrement, outre tous ses autres malheurs, la pauvreté a celui de nous placer dans un état de suspicion permanente ? Ce que vous appelez les gens bien nés, ne sont accusés que lorsque l'on a la preuve de leur^ crimes ; nous le sommes, nous, jusqu'à ce que nous ayons fourni des témoignages de notre innor cence. L'improbité ne se prouve pas pour les ouvriers comme moi, elle se suppose ; c'est la présomption première, la règle générale 1

— Qui vous parle décela, interrompit M. Laroche, en haussant les épaules ; on estime tout autant un ouvrier qu'un millionnaire ; seulement, quand il s'agit d un vol ou soupçonne nécessairement le pr^emier. Qui diable eût cm que monsieur s'amusait à emporter l'argenterie de maître Berot ? Au fond, mon cher, vou^ voyez que touj cçci n'est qu'une pl*iisaptecie, ne faites donp p^sla( mçiuvaise tôte pour un malentendu.

' — D'autan^ qq'jl peut spyyir s) $on içis^t^îpption^ ajouta ironiquement Figel, en lui prouvant les i^co^YÔnients dp lî( casf3|uq^e et (}e \^ blçpse. Car yoi^s saurez, messieurs, que ce jeune homme est un de mes protégés 5 i\ n'a même tenu qu'à lui de faire son chemin sous ma direction.

-- ^\ il a refusé ?

— De peur de se corrompre dans le grand monde. Il tient aux vertus antiques et au tablier de toile verte.

— Jobard 1 murmura le restaurateur avec un ricanement dédaigneux.

92 DEUX MISÂHES.

— Peut-être se ravisera-t-il, observa le maire, qui se tourna vers moi en souriant. Il finira par accepter vos propositions... ne fût-ce qile pour éviter un quiproquo comme celui d'aujourd'hui.

— C'est ce que je vais tâcher de lui faire comprendre, ditFigel.

Et s'excusant de nouveau, il salua M. Laroche, me prit par le bras et me força à le suivre. ,

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