XI
En sortant de chez le maire, nous aperçûmes à une centaine de pas, deux calèches dans le^uelles se trouvait la compagnie de Figel. Celui-ci m'avertit qu'il y restait une place et qu'il voulait m'emmener à Paris. Je refusai.
— Il le faut, repril-îl, nous avons des femmes charmantes que tu seras bien aise de connaître.
Mais j'avais le cœur trop froissé pour désirer une pareille entrevue, je m'excusai sur mon costume.
— Ah ! tu as raison, dit Figel, il t'a déjà fait prendre pour un voleur par l'autorité, il pourrait te faire prendre, par ces dames, pour un manant.
— Et c'est ce que je puis éviter, en retournant à pied, répliquai-je.
— Non ! s'écria Figel, j'ai un moyen I...
— Lequel?
— Tu viens devoir ce que l'on gagnait à être un pauvre hère?...
— Oui.
— Eh bien I je veux te faire voir maintenant ce que Ton gagne à être lecontraire. On t'a traité, tout à l'heure, comme un misérable, on va te traiter comme un prince.. . et pour cela je n'aurai qu'un mot à prononcer.
— Que voulez-vous dire?
— Viens, tu vas le savoir.
n m'entraîna vers la première voiture dont il ouvrit la portière avec un empressement affecté.
— Je vous dis que nous vous ramènerons à Paris, s'écria-t-il en se tournant vers moi-
— C'est impossible, balbutiai-je, sans comprendre encore ce qu'il voulait faire ; songez que. . .
... Je songe que je ne vous laisserai point partir à pied
— Mais il n'y a plus de place, observa une dame blonde qui avait mis la tète à la portière.
— Vous voyez, repris-je vivement.
— On se serrera.
— Non, je vous gênerais... Puis je n'ai point Thonnenr d'être connu....
— N'est-ce que cela, reprit vivement Figel, en me prenant par la main : M. de La Rocca, mesdames, un de mes amis...
Et il ajouta à demi-voix en se penchant sur la portière.
— Un jeune Portugais, qui a sept cent mille francs de revenus.
J'entendis un ah ! d'admiration, et tout le monde se rangea dans la voitur^^.
— 11 y a place, il y a place 1 s'écria la dame blonde ; que Monsieur aie la bonté de monter.
J'étais confondu ; Henri voulut expliquer mon décontenancement.
— Ah ! vous esjpériez ne pas être reconnu sous ce déguisement, dit-il ; mais ce n'est pas moi que l'on trompe ainsi 1 Figurez-vous, mesdames, que M. de La Rocca a tant de goût pour les études de mœurs, qu'il parcourt toutes les fêtes champêtres de la banlieue avec le costnme'de Diogène et cherchant comme lui un homme... on une femme!....
Tout le monde se mit à rire.
— Malheureusement, reprit Figel, il y a eu aujour-
d'hui un maîenteniu, et l'équipage de M. de La Rocca ne s'est pas trouvé au rendez-vous, si bien que je l'ai rencontré cherchant en vain un coucou, et exposé à s'en retourner à pied.
— Nous serons trop heureux d'avoir monsieur pour compagnon de route, observa la jeune femme qui avait déjà parlé, en m'invitant du geste et du sourire.
Je voulus faire encore quelques objections ; je montrai mon costume poudreux et déchiré par les ronces ; mais ^out le monde se récria ; la dame blonde ramena à elle tes plis de^a robe de mousseline pour me montrer une place vide auprès d'elle et je me décidai enfin à francliir le marche-pied.
Figel se plaça vis-à-vis de moi et la calèche partit.
Son mensonge m'avait tellement pris au dépourvu que je n'avais osé ni le contredire ni l'appuyer. Je me trouvais, par suite, fort embarrassé de ma position dont je cherchais en vain le moyen de sortir. Figel qui s'en aperçut y mit d'ailleurs obstacle en tournant la conversation sur à\itre choâe et melorçant ainsi à confirmer, par mon silence, le,coute ^u'il venait de faire. Enfin lorsqu'il pensa qu'un démenti de ma part eét été trop tardif pour être possible, il recommença à me parler de mon hôtel, de mes chevaux, de moh cotirreur, avec une assurance qui,après m'avoir confondu, me parut plaisante el m'engagea à lui répondre sur le même ton.
Mais à mesure que je lui donnais la réplique, Figel étendait son thème et entrait dans dés détails plus audacieux. Il voulut savoir où en était ma galerie, pour, laquelle il assura que j'avais déjà dépensé six cent mille francs, demanda des nouvelles delà colonie que je comptais envoyer au texas, et s'informa des progrès de don Pèdre auquel il déclara que j'avais prêté un million pour conquérir le Portugal. Je tremblais à chaque instant, que ces bouffonnes exagérations ne fissent tout découvrir ; mais à ina grande surprise, la considération aue me t^
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BEUX HISâRES. 9S
moignaient ses compagnons semblait croître en propor tion. Madame Hortense Rivoi surtout (c'était le nom de la jolie blonde), paraissait dans Textase, elle poussait des exclamations de ravissement à tout ce que je disais ; elle avait tous mes goûts et ne cessait d'exprimer son adtniration pour le Portugal et seà habitants. Son seul regret était de ne point saA^oir îe portugais. i]igel lui demanda si elje désirait que je le lui apprisse : elle bais3a les yeux de Tair le plus charmant en réponaant : • — due c'était une mauvaise plaisanterie... que n'ayant pointThonneur dame connaître... elle n'oserait avoir l'indiscrétion., bref il fût convenu, toujours par Figel qui continuait à parler pour moi, (Jue je reverrais madame Rivoi. 11 promit même de ine conduire le soir même , au bal d'une de ses amies où je devais la rencontrer et continuer la connaissance commencée.
Nous étions précisément arrivés à la porte d'Hortense. Elle me quitta en me disant de sa voix la plus caressante qu'elle m'attendait.
Figel qui m'avait demandé tout bas mon adresse, se fil descendre rue de Choîseul et monta avec moi.
Arrivé dans ma mansarde, il me regarda en face, et nous éclatâmes de rire tous les deux.
— Eh bien ! monsieur de La Rocca , me dit-il , comment trouvez-vous cette petite blonde ?
— Ravisâante , une véritable vignette anglaise I
— Avez-vous remarqué cette peau ?
— Et quelle taille I
— Et leé mains ?
— Et le pied 1
— Eh bien, mon petit, reprit Figel , en me frappant sur l'épaule, tout cela serait à toi si tu avais seulement un tilbury !
— Oui, cela et tout le reste, repris-je, brusquement ramené au sentiment amer de la réalité,: ah I cette journée a été instructive pour moi; elle m'a appris^ que li-
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berté, plaisir, considération étaient le privilège delà forlune....
— Gomment, comment, dit Figel d'un ton moqueur, t'ennuierais-tu par hasard d'être vertueux à cinquante sous par jour ?... C'est pourtant un rôle, mon cher. Eq continuant encore une cinquantaine d* années tu peux espérer un prix Montyon... ou une place à l'hospice.
Je fis tm geste violent.
— Et après tout, continua Henri, en lorgnant autour de lui , tu es fort bien ici : un lit, une table , trois chaises.... avec cela, un pot de giroflée et le sentiment du devoir dans son cœur, un honnête homme doit être content.
— Pourvu qu'il se résigne à toutes les privations , à tous les mépris.
— Ah 1 ah 1 tu as donc remarqué?..,
— La leçon d'aujourd'hui a été assez claire. Pauvre, on me soupçonne, on m'arrête, je subis les injures de 'tous ; riche, je suis accueilli, flatté, applaudi.
— Eh bien, mon cher, dit Figel en ricanant, cela prouve que Béranger a dit une sottise quand il a vanté le bonheur des gueux ei que tu en as lait une plus grande de le croire.
— Oh ! je le sais t et si l'occasion de réparer ma faute se présentait jamais...
— Eh bien, si l'occasion se présentait 1
— Je ferais en sorte d'avoir aussi ma part de bonheur, m'écriai-je avec une sorte de rage ; oui, puisqu'on ne peut en acheter que pour de l'or, je chercherais de l'or, fallut-il pour cela entrer jusqu'au ventre dans la^ boue!..
Figel me regarda de côté.
— A la bonne heure! dit-il; te voilà enfin dans le vrai. Il est fâcheux que le diable se soit retiré des affaires et que Ton ne puisse plus lui vendre son âme pour quelques millions.
— Ah 1 je la vendrais pour huit jours d'opulence seu-
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lement , m'écrîai-je ; rîen que huit jours de vie pleine , de fantaisie satisfaite ; et peu m'importerait le reste I...
— Huit jours 1 répéta Figel ; pardieu ! ce n'est point trop demander et tu les auras.
— Que dites-vous?
— Que je veux accomplir ton rêve.
Et me prenant par la main.
— Debout , monsieur de La Rocca , continua-t-il gaiement; la fiction est devenue une histoire. Vous avez réellement 700,000 livres de revenu.., pendant huit jours.
11 avait tiré de sa poche un portefeuille dans lequel il prit quatre billets qu'il posa devant moi.
— Deux mille francs 1 m'écriai-je.. .
— Votre rente d'aujourd'hui, répéta-t-U en ramassant son portefeuille.
— C'est une plaisanterie ?...
— Payable à vue.
—Vous savez bien queje n'accepterai point de vous...
— Ce que vous eussiez accepté du diable.
— Le diable m'aurait pris mon âme en retour. ,
— Mettez que vous me l'avez vendue.
— Alors vous exigez de moi ?
— Que vous vous fassiez conduire à l'instant chez mon tailleur.
— Pourquoi cela ?
— Afin que M. de La Rocca puisse me suivre au bal de madame deRivoi.
— Vous vous jouez de moi, dis-je, en faisant un effort pour ne point prendre au sérieux les paroles de Figel ; mais je l'ai mérité par mes folles confidences; reprenez ces billets.
— - Au diable! interrompit-il avec impatience ; finissons-en. Cet argent est à toi , mon petite et, pour te prouver queje ne m'amuse point à tes dépens, voici la
rente des huit jours... seize mille francs... Ramasse ces
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chiffoils et vas te faire habiller $ans retard ; Je t'attendrai;
J'ëtaié béant et confondu! je tonlus balbntiéi* quelques objections, mais Figel më quitta ^ans vouloit fli'ôcoutèr, en me laissant son adresse et me donnant tèndezvous chez lui pour bnze heures.
Je demeurai, quelque temps après son départ^ iiiiinobile et étourdi, me demandant si je n'étais point le jouet d'up rêve. Il y avait dans l'action de Figel qdelquè chose de èi bixàrre que ma raison protestait contre ma seîisation elle-même. Je regardais les billets étalés devant ttioi; iahs pouvoir croire â leur réalité: Il mefdllut les toucher, les lire, les examiner; en appeler enfin à tots Inès sens pour me persuader mpi-mêine.
Mais à mesiirè que j'étais gagné par cette persuasion, un inexprimable changement s'opérait en moi; Où eût dit que quelque chose d'enifrant g' exhalait de Ces billets magiques et m'enlevait insensiblement la rsiîson. Je sentais ma têlô se troubler, mon cœur bdndir, nies mains trembler ; des cris invdlpntaires s'échappaient de mes lèvres ;. je comptais les billets^ en répétant totit hadt :
— Riche ! riche ! tout cela à moi. ... ; seize iiiillè francs pour huit jours!... huit jours pour tout épuiser!
Et pris, à cette pensée, d'une sorte dô délire, je renversais les meubles que je trouvais sur mon passage, je brisais avec une sorte de colère ces souvenirs de lîioti passé; je criais à la pauvreté :
— Enfin te voilà sous mes piedâ 1 je suis riche! je suis heureux I
Et je riais et je pleurais à la fois.