‹ Deux misères (volume 2)Chapitre 15 sur 37 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

« Le 15 août de l'an 1971 , des plaintes de femme retentissaient dans une des plus humbles maisons du foubourg des marchands à Sans-Pair. Ces plaintes, d'abord sourdes, puis plus vives, plus douloureuses, furent tout à coup interrompues par un cri frêle et clair, un cri d'enfant! Cet enfant, c'était moi ; cette fenmie , c'était ma mère.

« Je venais de naître, il ne me restait plus qu'à vivre.

« Vivre! que de choses dans ce mot! Vivre! c'est-àdire aspirer éternellement à l'inconnu, attendre l'impossible , poursuivre l'infini , faire longuement et péniblement sa voie!.. •

Je commençai par faire mes dents I Les dents faites , vinrent les classes. J'y surpassai ipart de mes condisciples, et chaque année j'étais coude couronnes; mais un rival, que la fatalité avait ) près de moi , effaçait complètement ma gloire; ce était Claude Mirmidon. A peine haut de trois pieds, [u'il paraissait , tous les regards se tournaient vers )n admirait sa gentillesse, on s'émerveillait de son igence. Chaque couronne paraissait deux fois plus le sur son petit front ; moi , j'avais la taille de e monde , et l'on se contentait de dire : — C'est

.u sortir du collège , je voulus obtenir une place l'administration ; je me résignai à solliciter. Tous iirs je me présentais à l'audience des gens en cré- )ur que ma présence leur rappelât ce que j'attenmais rien n'arrêtait sur moi le regard , je demeu- 3nfondu avec la foule. Mirmidon vint à son tour; premier moment il fut remarqué; on voulut conson aflFaire, on s'y intéressa , et , quelques jours il avait obtenu l'emploi que je sollicitais depuis nnées.

3poussé par le pouvoir, je me tournai vers les lel- 'écrivis un glossaire usuel, dans lequel je dévelop- 5US les diôérents signes de l'alphabet, une série ; philosophiques , littéraires et poUtiques. Mon lierait me placer, du premier coup, au rang des puîs d'élite; malheureusement tous les libraires ent de le Ure , en objectant que c'était mon pre- •uvrage. A leur avis , il eût fallu débuter par le f

« Encore si vous étiez connu à quelque autre titre, « objecta le plus a&ble; connu seulement comme « M. Mirmidon, à qui je viens d'acheter un volume « d'élégies ! Tout le monde voudra savoir quels vers « compose un si petit poète; mais quelle curiosité exci- « terait uù livre écrit par un homme de votre taille? »

« Je me retirai désespéré I

tt La seule consolation qui me restât, au milieu de tous ces malheurs, était mon amour pour une jeune parente que je devais épouser. En y réfléchissant, je tremblai que mon rival liliputien ne m'enlevât encore ce bonheur. Il était reçu comme moi chez Blondinette, qu'il amusait par mille tours. Il se cachait dans le tuyau du calorifère pour chanter des romances, dansait la polonaise sur les barreaux des fauteuils , et courait , les yeux bandés, à travers un labyrinthe de coques d'œuDs. Je commençai par railler la puérilité de ces passe-temps; mais Blondinette, qui y prenait plaisir, se montra ofiensée de mes remarques. Je me plaignis alors des libertés qu'elle laissait prendre à Mirmidon ; elle allégua sa taille, qui ne permettait point de le traiter comme un autre. Je me lâchai enfin, et je lui déclarai qu'elle devait choisir entre le petit homme et moi; elle répondit aussitôt que son choix était fait, et m'ouvrit la porte. Je sortis, suffoqué de colère.

« Ce dernier échec avait mis à bout mon courage. Las dejpréiendre en vain à la renonunée, aux places et à l'amour, je me décidai à en finir avec la vie ; j'achetai ce qu'il fallait pour cela de poison, et, après l'avoir bu, j'attendis tranquillement, comme Socrate, l'apparition de ce jour qui n'a ni veille ni lendemain.

TEL QUIL SERA. Hl

ais j'avais compté sans mon droguiste. Le poison

par lui était frelaté et ne put me tuer qu'à moitié;

lai un mois entier entre la vie et la mort , appe-

une tout haut , et regrettant peut-être l'autre tout

ependant mon essai produisit sur-le-champ queliniit. Une foule d'amis, qui m'avaient négligé vivant, rent me voir dès qu'ils me surent empoisonné , et lenèrent successivement tous les toxicologistes de •Pair. Le traitement dura une année entière. Enfin, s me lever; mais l'effet du poison avait été terrible, transformation complète s'était opérée en moi , et s devenu. . . ce que je suis.

Lorsque je m'aperçus dans mon miroir, je demeurai .fiel Mon premier sentiment fut du désespoir, le nd fut de la honte. Je me demandais en quel abîme z profond et assez obscur je pourrais cacher désori ma laideur, et je déplorai de n'avoir pas sucibé.

M. Blaguefort me trouva livré à cet abattement. Il menait, disait-il, que dans l'intention de me voir et 3'assurerde ma guérison. Cependant, après m'avoir miné avec une attention singulière , il me proposa isquement cent mille écus pour l'exploitation de la ne que je portais! Je crus qu'il voulait railler, et je ordonnai de sortir ; mais il revint dès le soir même, offrit le double; je le chassai de nouveau. Il m'écrivit ar me proposer huit cent mille francs; puis un llionl

« Ma douleur commença à se changer en étonnement, esque en joie ! Ce que j'avais cru une honte devenait

il2 LE MONDE

pour moi une source inattendue de richesses ! Je regardai de nouveau, dans le miroir, Tomement qui chargeait mon front; il me sembla moins étrange que d'abord. Évidemment, le préjugé avait eu beaucoup de part dans ma première sensation. Les peuplades primitives de l'Amérique n'avaient-elles point regardé autrefois les armes de l'élan et du bison comme le plus gracieux ornement d'un guerrier? Les chevaliers du moyen âge ne surmontaient-ils point leurs casques de croissants d'acier, et les cornes lumineuses de Moïse n'étaient-elles point le signe distinctif de la puissance surhumaine? Chez les sages peuples de la Grèce, comme chez les nations belliqueuses du Nord , la corne avait toujours été le symbole de la force et de l'abondance. Une grossière plaisanterie des siècles barbares avait réussi à la rendre ridicule; mais le jour de sa réhabilitation était venu.

« Après ces raisonnements, et beaucoup d'autres non moins concluants, mes idées se trouvèrent tellement modifiées que, loin de me plaindre d'avoir une corne, je me mis à regretter de n'en avoir qu'une. Deux cornes eussent évidemment ofiert un aspect plus complet et plus gracieux; pour deux cornes, on eût pu exiger deux millions!

« Je me contentai provisoirement de celui qui m'était ofiert.

<c ^^n exhibition eut un succès prodigieux. On accourait de toutes parts pour voir le roi Extra (c'était ainsi que m'avait baptisé Blaguefort). Les plus hauts personnages de la république me reçurent à leurs soirées; je devins le divertissement à la mode , on voulut m'en^

tendre , me parler, et le monstre fit remarquer l'homme d'esprit.

« Quelques femmes aimables m'écrivirent par curiosité. Je leur répondis des vers galants qui firent fortune, et ce fut dès lors à qui m'en demanderait. Chaque ma-, tin mon bureau était couvert d'albums suç^ lesquels il fallait écrire , et de lettres auxquelles je devais répondre. Je répondis et j'écrivis sans relâche, ce qui rendit bientôt ma réputation universelle. Toutes les femmes qui avaient de ipoi un maSrigal ne tarissaient point sur l'étendue de mes connaissances , sur la profondeur de mes jugements , sur la richesse de mon imagination. Les anciens libraires qui avaient refusé mon manuscrit philosophique accoururent pour acheter mes madrigaux.

« Leur publication fut un véritable événement; le sultan des critiques, lui-même , daigna faire retentir en leur faveur toutes les cymbales du feuilleton. Après avoir donné une longue analyse de mon livre sans en parler, il s'écria :

« Enfin nous avons un second honnête-homme de « style, et quel style 1 Oh! la belle forme cornue , pour « nous autres, les jeunes écrivains, qui aimons l'attaque • brave; l'heureux et charmant monstre de génie, dont « le génie même est une monstruosité ! »

« Cette importante approbation déterminales chefs du gouvernement à utiliser mes hautes facultés. Je m'étais occupé de littérature et de beaux-arts ; on me plaça, en conséquence, dans les haras. Je fus nommé grand conservateur des étalons de la république.

« Ces nouvelles Tonctions me donnaient une position sociale dont je profitai pour me produire dans les assemblées politiques, les sociétés de tempérance et les clubs philanthropiques. Partout où je devais prendre la parole, la foule accourait. Ma corne recommandait mon éloquence.

« Enfin, le jour des élections arriva. Le quartier des droguistes s'était toujours distingué par le choix de ses députés à rassemblée nationale. 11 y avait successivement envoyé le géant Pelion, qui s'était un jour retiré en emportant la tribune sur ses épaules ; le mime Perruchot, habile à prendre toutes les voix et à imiter toutes les physionomies ; enfin le prestidigitateur Souplet, qui faisait les majorités en escamotant , dans Tume, les boules du scrutin. Pour succéder à de tels hommes, il fallait un candidat non moins extraordinaire ; Thonnenr de l'arrondissement électoral y était intéressé. Quelqu'un prononça mon nom, on le couvrit aussitôt d'applaudissements, et je fus nommé représentant des droguistes à l'assemblée nationale des Intérêts-Unis.

« Ce ne furent pas, du reste , mes seuls succès ; j'en obtenais ailleurs, de moins bruyants peut-être, mais de plus aimables. La curiosité des femmes ne s'était point ralentie. Après avoir vu comment je savais écrire, les plus aventureuses voulurent savoir comment je saurais aimer. Le monstre est aussi rare que l'Antinotis, et l'expérience valait la peine d'être tentée. J'en sortis probablement sans trop de désavantages, car ma réputation ne fit que s'accroître.

« Cependant ces conc[uêtes faciles ne pouvaient me faire oublier ma cousine Blondinette. C'était la seule

I qui m'eût repoussé, honni, et, par conséquent, Le dont le souvenir me fût précieux : car il y a tourne part de contradiction dans l'amour.

Ue-même regrettait une rupture imprudente. J'aésormais trop d'avantage sur Mirmidon pour le re- T comme un rival sérieux. Je me présentai hardi- , on me reçut avec émotion, et, au bout de queljours, Blondinette s'était complètement habituée à louvelle forme. A mesure que je lui faisais le calcul les lentes, mes jambes lui semblaient plus égales, îorne moins apparente. Au premier million elle me va passable, au second elle me déclara charmant. Notre mariage fut célébré avec toute la pompe que amait un pareil événement, et l'archevêque de Sansr voulut lui-même nous bénir.

: Depuis, mon bonheur n'a éprouvé ni interruption ni lange, et la constance de la bonne fortune a fait subuer au nom de roi Extra celui d'heureux monstre ! :< Quant aux lecteurs qui me demanderaient pouroi j'ai raconté longuement, en tête de ce volume, istoire de ma vie, je leur répondrai que je l'ai fait ur donner à tous un enseignement; et cet enseigneent le voici : c'est qu'on réussit moins par ce qu'on kUt que par ce qu'on montre, et que la première condi- )n du succès n'est point de faire, mais d'attacher un îriteau à ce que l'on fait ! Or, pour cela le génie peut ;re utile, un ridicule sert quelquefois , un vice suffit mvent; mais rien ne remplace une monstruosité. »

Un empoisonneiur de bonne société. — Palais de jostice de Sans-Pair. — Carte routière de la probité légale. — Procédés de fabrication poor Téloqneoea des aTocats. — Tarif des sept péchés capitaux. — Le Tieux mendiant et son chien.

Maurice venait d'achever sa lecture, lorsque son hôte et M. Le Doux ressortirent de chez le banquier. Le philanthrope les avertit qu'il était forcé de les quitter pour se rendre au palais de justice.

« Y a-t-il (quelque grande affaire? demanda M. Atout.

— Gomment! s'écria M. Le Doux, mais vous ne savez donc pas ? c'est après-demain qu'on juge ce fameux empoisonnement...

— Du docteur Papaver?

— Précisément. L'accusé a envoyé des lettres d'invitation à tout le monde , et il m'a oublié ! Comprenezvous cela? moi, un ancien collègue !... car nous avons été ensemble vice-présidents de la Société humaine. Mais je veux réclamer! D'autant qu'une vingtaine de dames qui me savaient ami du docteur m'ont demandé des places. Ce sera, dit-on, magnifique; six cents témoins et soixante avocats! Le président a fait prendre des mesures pour que l'on distribue, pendant les débâts, de la limonade et des petits gâteaux; dans les suspensions d'audiences, on pourra même déjeuner à la fourchette.

— Et ce docteur Papaver est accusé d'avoir empoisonné quelqu'un? demanda Maurice.

— Toute une famille, répliqua le philanthrope; sept

personnes... dont on exposera les restes, parfaitement conservés. On doit essayer le poison sur les témoins, lire des lettres qui compromettent une très grande dame ; enfin la fille du docteur, qui a six. ans , déposera contre son père. Ce sera la cause la plus intéressante dont on ait parlé depuis dix ans 1 Aussi les billets d'enceinte se vendent^ils déjà deux' cents francs.»

M. Atout déclara qu'il voulait en avoir absolument, et il suivit le philanthrope au palais.

La porte d'entrée était décorée par la statue colossale de la Justice. Elle avait les yeux couverts d'un bandeau, afin que Ton ne pût douter de sa clairvoyance; sa main gauche portait une balance , et sa main droite une épée, comme pour exprimer qu'elle tenait moins à bien peser qu'à bien frapper.

Au fronton qu'elle surmontait on avait gravé ces mots :

l'administration de la justice est gratuite.

Et au-dessous étaient affichés les tarifs des différents actes sans lesquels on ne pouvait se faire juger. Tant pour l'enregistrement, tant pour le greflFe, tant pour le timbre, tant pour les experts, tant pour l'avoué, tant pour l'avocat! Le tout produisait une somme qui ne permettait qu'aux riches de faire valoir leurs droits.

Heureusement que les pauvres avaient pour dédommagement la maxime imprimée sur chaque porte :

tous les citoyens sont égaux devant la loi.

Maurice traversa d'abord une salle oti les avoués sop-

mettaient leurs états de frais à la vérification d'un juge chargé d'auner les procédures; l'étendue de chacune était fixée d'avance.

' Trente mètres de rôles pour les affaires sommaires, cent pour les affaires graves, mille pour les affaires OMnpliquées. Quant au moyen de remplir toutes les pages, les gens de loi en avaient trouvé un fort simple : il consistait à faire suivre chaque mot de tous ceux qui pouvaient avoir avec lui quelque rapport de signification ; ce qui leur permettait de passer en revue une partie du dictionnaire à propos d'une phrase.

Qu'ils eussent, par exemple, à annoncer l'assignation d'un témoin à huitaine, ils ne manquaient pas d'écrire :

« En conséquence desquels motifs ci-dessus donnés, et de tous autres qui pourraient l'avoir été ailleurs, ou que nous trouverions convenable d'émettre plus tard;

« Faisant toutes réserves que de raison , tant implicitement qu'explicitement :

« Avons désigné, appelé, sommé, assigné par les voies pour ce fixées, tant par Tusage ou coutume que par les décrets, ordonnances et lois, le sieur...

«A venir se présenter et comparaître, sans qu'il puisse opposer aucune objection, aucun récusement ni aucune fin de non-recevoir;

« Afin de répondre sincèrement, librement, catégoriquement et clairement, soit sur ce qu'il peut savoir par lui-même relativement à l'affaire, soit sur ce qu'il en aura entendu dire, soit sur ce qu'il aura induit à Taide du raisonnement ou de la comparaison ;

« Lesquelles assignation et sommation lui sont faites

TEL ftUlL SERA. 119

aitaine, c'estpÂ-dire pour le huitième jour à partir Jii-ci ; ou autrement dit, afin de ne laisser lieu à doute ni fausse interprétation, pour le... février

•equel jour reste bien et dûment fixé', sauf erreur La date ou supputation des jours. »

tte ingénieuse amplification était écrite sur papier ré, en caractères de huit millimètres , avec interliet alinéa ! Le tout dans le but de mieux éclairer la ce. . . et de faire monter le prix des charges ! îudant que M. Atout et le philanthrope se rendaient larquet pour obtenir les billets désirés, Maurice enians la salle des Pas-Perdus, où il trouva une foule rocats en robes, livrés à différentes occupations. l y avait d'abord les stagiaires qui entouraient de iix praticiens chargés de leur enseigner les limites dureuses de la loi. La démonstration était facilitée • un immense tableau synoptique, renfermant la légision entière de la république des Intérêts-Unis. Des lies coloriées, semblables à celles qui marquent , sur >s cartes géographiques, les conquêtes d'Alexandre ou Dvasion des barbares, indiquaient la marche de la proilé. On voyait figurer les routes de traverse au moyen esqueUes on tournait les articles trop formidables, les assages mal gardés qui permettaiefnt d'échapper à la poursuite, les gorges peu fréquentées oîi Ton pouvait iltendre un adversaire et l'assassiner légalement.!

Une autre carte réglait l'honneur de l'avocat par numéro d'ordre. Il y apprenait comment il pouvait injune et qui injurier ; quand il pouvait mentir et pour qui men-

tir ; à quel prix il devait s'échauffer, à quel plus haut prix s'irriter, à quel plus haut prix s'attendrir !

ïl y avait ensuite les formules de défense.

S'agissait-il d'un cas de médecine légale, on parlait de l'incertitude des sciences I Fallait-il justifier un voleur, on le présentait comme une victime de la police! Voulait-on sauver un assassin, on le proclamait atteint de folie!

Quant aux mouvements d'éloquence, ils étaient invariables.

Si la cause exigeait de l'onction, on s'écriait :

a Mon client n'a rien à craindre, Messieurs, car il est entré ici enveloppé de son innocence comme d'une auréole. »

(Un geste indiquait la tête de l'accusé, qui croyait qu'on lui reprochait son bonnet et se découvrait.)

a II a franchi le sanctuaire de, la loi, gardé par l'humanité et la justice. »

(La main de l'avocat montrait les deux gendarmes placés à la porte.)

« Il a enfin devant lui la croix du Dieu de vérité, mort pour sauver tous les hommes. »

(L'avocat général s'inclinait avec respect.)

Cherchait-on , au contraire , le dramatique :

i( Oui, mon client peut braver toutes les preuves !... S'il est vrai que sa main ait frappé, que le mort se lève pour l'accuser! »

(Ici une pose : le moYt ne paraissait pas.)'

« Qu'il se lève et qu'il crie : — Voilà mon assassin.» (L'avocat se rasseyait, et les bonnes d'enfants se regardaient, convaincues de l'innocence du prévenu.)

Faliait-il de l'audace :

ce Que si, malgré tant de preuves, la calomnie et la haine persistaient à poursuivre mon client , il ne résisterait point davantage ! Sûr du jugement de la postérité , il présenterait tranquillement sa tête à ses ennemis I »

(Les écoliers qui faisaient partie de l'auditoire approuvaient par un geste.)

Voulait-on enfin du pathétique :

« Et après avoir convaincu vos esprits. Messieurs, j'en appellerai à vos cœurs. Songez au père de l'accusé, noble vieillard dont vous ne voudrez pas souiller les cheveux blancs!... »

(Tous les jurés chauves s'attendrissaient.)

« Â sa mère , qui a veillé si longtemps sur son berceau! »

(Les pères de famille se mouchaient.)

« A ses enfants surtout , innocentes créatures auxquelles vous ne laisserez point pour seul héritage le déshonneur! »

(Émotion générale; les portières qui se trouvaient dans l'auditoire applaudissaient.)

Après les avocats stagiaires , occupés à recevoir cette instruction , venaient les avocats dont la réputation était

déjà faite et la fortune en train de se faire, toujours parlant, toujours plaidant, même dans la conversation, mêlés aux grandes comme aux petites choses, indispensables partout et ne servant à rien nulle part. Us avaient pour chefs de file ces vieux praticiens gorgés de places, d'honneurs et de richesses , vautours aux serres fatiguées qui ne pouvaient suffire aux proies qu'on leur offrait, et qui faisaient faire antichambre au plaideur avant de daigner le manger.

Les procureurs, mêlés à tous ces groupes, allaient de l'un à l'autre comme des pourvoyeurs chargés de leur fournir la nourriture ; puis venaient les huissiers, rongeurs subalternes mangeant les miettes laissées par les maîtres.

Maurice se promena quelque temps au milieu de cette foule gaiement sinistre c[ui vivait de troubles, de crimes, de ruines', comme les médecins vivent de fièvres et d'ulcères : tristes docteurs de l'âme, toujours la main dans quelque plaie morale, et nourris par les malheureux on par les fripons.

Il s'était insensiblement approché d'une salle oti Ton rendait la justice, et, trouvant la porte ouverte, il entra.

Les murs étaient tapissés d'inscriptions empruntées aux articles du Code, et destinées à faire conndtre les peines infligées à chaque faute. On pouvait aller étudier là le tarif de consommation de ses mauvais instincts; les sept péchés capitaux avaient leurs prix marqués en chiffres, comme les marchandises des magasins de nouveautés.

L'image du Christ, conservée par la tradition, apparaissait au milieu de ces sentences légales, le front

meurtri et tristement penché. Près de ce flanc dont le sang avait coulé pour Yég^ié des hommes, on lisait :

Les prévenus trop pauvres pour donner caution seront emprisonnés.

Et au-dessous de cette bouche qui avait proclamé la fraternité et la solidarité humaines étaient gravés ces mots :

Nous ne devons d'aliments qu'à nos ascendants et descetulants directs jusqu'à la seconde génération!

Les juges avaient pour sièges des lits de repos garnis de coussins moelleux; la plume en était entretenue par les accusés , qui savaient devoir être jugés d'autant plus doucement que le tribunal se trouverait plus à l'aise. L'avocat général, au contraire, était assis sur un fauteuil dont les angles aigus excitaient chez lui une inquiétude et une irritation qui entretenaient son humeur agressive. Quant aux avocats, on avait suspendu devant leur banc un tarif de plaidoirie dont la vue les tenait en haleine.

Lorsque Maurice entra, la sellette des prévenus était occupée par un vieillard. C'était un paysan que l'âge avait courbé et dont les cheveux blancs tombaient sur une cape de coton écru en lambeaux. Le menton appuyé à ses deux mains , que soutenait un bâton de bambou , et les lèvres entr'ouvertes par ce vague sourire des vieillards, il tenait les yeux baissés vers un chien

roulé à ses pieds , et qui , la tête à demi soulevée, le contemplait en agitant la queue. Il se faisait évidemment entre eux un de ces échanges d'amitié et de souvenir qui n'ont besoin, pour se poursuivre , que du regardât du sourire. Le vieux madtre et le vieux serviteur s'entendaient.

Cette intimité était même l'objet des débats.

Trop faible et trop vieux pour vivre encore de son travail, le paysan avait dû recourir à la charité légale. Après cinquante années de fatigues, de probité et de patience , la société eût pu le laisser mourir au revers de quelque fossé , comme une bête de somme hors de service ; mais la philanthropie était venue à son secours ; elle lui avait ouvert un de ces asiles où l'on accorde gratuitement aux invalides du travail ce qu'il faut de paille et de pain noir pour faire attendre la mort.

Malheureusement le vieillard avait essayé de partager avec son chien, et l'administration s'y était opposée. On avait voulu enlever au paysan son compagnon, il avait résisté, et cette résistance l'amenait devant les juges.

L'avocat général prit la parole pour l'administration.

Il fit d'abord l'énumération des services rendus par la Société humaine, dont il avait l'honneur d'être membre. Après avoir signalé le nombre toujours croissant de ses asiles comme un indice incontestable de la prospérité nationale, il annonça avec une haute satisfaction que la dépense occasionnée par leurs pensionnaires venait d'être réduite de moitié, grâce à un moyen aussi simple qu'ingénieux. Il avait suffi, pour cela, de leur retrancher une partie de la nourriture , de substituer

liasses aux matelas ^ et de rempla)cer le calicot la grosse toile 1

ces améliorations devenaient inutiles si elles combattues par la prodigalité de quelques privi- ... Et, se servant de cette transition pour arriver 3n du paysan , il s'écria que ce chien était un le humanitaire ! Il calcula ce qu'il pouvait con- ;r en os rongés , en écuelles léchées , en miettes îs , et trouva que le tout eût pu nourrir les trois ^.mes cCun vieillard !

5, voyant les juges frappés de cet argument, il seule, puisque Fadministration avait pris la charge iteUe du vieux paysan , elle avait droit de vendre lien; que c'était une faible compensation de tant ;rifices,un exemple indispensable pour la moralité ir la dignité humaines. Il termina, enfin, en ad- . le tribunal de ne point encourager chez le pauvre :e d'un compagnon inutile , et de l'accoutumer à er seul la soupe économique de l'asile, assaisonu* la sympathie des philanthropes, ses bienfaiteurs, rès ce réquisitoire, que les magistrats avaient écouîc une faveur visible, le président invita le vieillard e valoir ses moyens de défense; mais celui-ci ne point l'entendre et ne répondit rien. Les regards lés sur le vieil ami qui se reposait à ses pieds , il lait s'oublier dans une contemplation mélanco-

chien comprit sans doute l'émotion de ce silence, . se redressa lentement , regarda son maître de plus et fit entendre un de ces soupirs plaintifs qui sem- ; interroger.

Le paysan abaissa sa main ridée et la posa sur la tête joyeuse de ranimai.

« Tu as entendu, dit-il avec une tristesse tendre et sans regarder les juges ; tu as entendu , n'est-ce pas ? Il faut nous séparer. La république se ruinerait à te nourrir! Quelle raison donnerais-je , d'ailleurs, de te garder ? Est-ce parce que depuis quinze années tu partages mon pain, mon eau et mon rayon de soleil? parce que je suis habitué à entendre à mes pieds le bruit de ton haleine ? parce que tu es le dernier être vivant qui ait besoin de moi et qui m'aime ? Ce qui ne sert qu'à nous aimer est inutile , ami 1 on vient de te le dire. Ah ! si nous vivions dans un pays barbare, j'irais avec toi par les campagnes ; je m'arrêterais aux portes des cabanes; et, en voyant mes cheveux blancs, les hommes se découvriraient, les enfants viendraient te caresser, les femmes nous donneraient le pain et le sel ! Nous boirions tous deux aux fontaines courantes ; nous dormirions à l'ombre des rochers, réchauffés l'un par l'autre; nous marcherions sur les fleurettes des sentiers , à travers les parfums des bois, les chansons des oiseaux et les gazouillements des sources!... Mais nous sommes sur une terre civilisée, et toutes les routes nous sont fermées. Attendrir les heureux est défendu , dormir sous le ciel est un crime. On nous a ôté les chances de la compassion avec les embarras de la liberté , et la bonté des hommes nous a ouvert une prison oti Ton mesure à chacun de nous le pain , l'air et le jour. Toi , seulement, ami, il n'y a point de place pour toi I On peut manger, dormir ; mais aimer ! à quoi bon ? Les règlements su|qposent-ils jamais que l'homme ait, entre la goi^e et l'esto-

3lque chose qui s'appelle le cœur ? Va , ami , je

3 garder j^rès de moi pour sentir qu'il m'en res-

'e un; mais on te l'a dit : le règlemenl n'en passe

rche donc un nouveau maître , et puisse-t-il te

lier l'ancien ! »

liard saisit , à ces mots , la tète du chien dans

mains tremblantes, il la souleva sur sa poitrine,

les lèvres et resta quelques instants immobile.

il se leva, une petite larme roulait sur chaque

ivers ses rides.

:e ne put retenir une exclamation d'attendrisse-

laissez-lui son chien pour l'aimer ! » s'écria-t-il

lirement.

)s juges s'étaient consultés pendant cet adieu

vieillard, et l'arrêt de séparation venait d'être

rappistes. — Moralisation des condamnés par l'idiotisme; première ù Maurice. — Les Pantagniéiistes ; avantages de la profession de seconde diatribe de Maurice. — M. Le Doux ne répond rien et garde ns.

tant, Maurice rencontra M. Philadelphe Le Doux herchait. li venait de se rappeler que c'était e sa visite aux prisons , et voulut y conduire le mme.

ison de détention de Sans-Pair, bâtie derrière de justice, était composée de deux établissestincts, et soumis à des systèmes contraires.

Le premier dans lequel M. Le Doux entra portait le nom de Logis des Trappistes , et la tristesse de son aspect justifiait complètement ce nom.

On n'y apercevait aucune fenêtre, tous les jours ayant été ménagés sur les cours intérieures. Le pavage de bois qui Tentourait assourdissait les moindres rumeurs, et l'enveloppait , pour ainsi dire , d'un silence sinistre. La porte d'entrée, elle-même, glissait sans bruit sur des rails polis , et lès tapis épais des corridors éteignaient le retentissement des pas. Les murs étaient matelassés de manière à intercepter tous les sons , les portes garnies de triples nattes, et une inscription, qui reparaissait à chaque détour, avertissait les visiteurs de parler bas.

Le jour n'avait pas été moins ménagé que le bruit. Partout régnait une sorte de lueur crépusculaire qui agrandissait les formes et éteignait les contours. Enfin, l'air lui-même arrivait imperceptiblement sans rafale et sans murmure.

A mesure que Maurice avançait dans ces longs couloirs muets et sombres, il se sentait gagné par un malaise croissant. Cette atmosphère, que ne traversait aucun bruit , aucune lueur, l'oppressait : une atonie glacée coulait dans ses veines. Le jeune homme frissonna malgré lui !

« Ce calme fait peur, ditpil , on se croirait dans un sépulcre.

— Et cependant dix mille prisonniers vous entourent, fit observer M. Le Doux. Voyez plutôt! »

Il avait tiré un rideau , et Maurice se trouva au milieu d'une lanterne vitrée , formant le centre d'un immense cercle de loges qui renfermaient les condanmés. A voir

es de cellules superposées, tournant comme une sque spirale , et allant se perdre dans les comî Védifice, on eût dit Tenfer du Dante renversé. lent, pas de cris, aucun gémissement, nulle prière ! nce glacé planait sur cette étrange ruche de pierre. yait chaque prisonnier s'agiter sans bruit , dans ivéole grillé , comme un mort que le galvanisme serait dans sa tombe. Tous avaient le visage pale , ouvements inquiets, le regard hébété ou hagard. ; et mornes, ils faisaient mouvoir les bras de mas dont ils ne connaissaient même pas l'action. Telle la disposition des cellules que chaque prisonnier ouvait apercevoir celle qui l'entourait. Les gardiens ppaient également à ses yeux. Entouré d'une surance mystérieuse , il se savait toujours vu sans poujamais voir.

[. Le Doux expliqua à Maurice tous les avantages 3e système perfectionné de confinement solitaire. Par son moyen , dit-il, nous faisons fléchir les plus îrgiques natures. Muré dans l'obscurité et le silence , captif résiste d'abord , mais il se raidit en vain ; l'eni , comme une eau souterraine et croupissante , mine sensiblement sa volonté. Il sent ses muscles se détene , son sang se refroidir. L'inmiobilité de ce qui l'enronne finit par se communiquer à tout son être ; il s'éouvante du vide qui s'est fait autour de lui ; il regarde, t ne voit que les murs de sa prison; il appelle, et n'enend que sa propre voix ! Quelques-uns ne peuvent remisier à cette épreuve , et deviennent fous ; mais c'est le petit nombre; la plupart s'assoupissent dans une espèce de torpeur. Sûrs que leurs moindres actions seront

i^isoiinement, armé de Fépée à double tranchant; la mémoire , tenant à la main la chsdne d'or qui lie le présent au passé.

i< Enfin, il toucha le cœur, qui s'entr'ouvrit ausatôl pour donner passage à la nuée des désirs enflammés , des amours changeants , des illusions aux ailes d'azur, troupe folle et charmante, qui s'enfuit avec un cri plaintif.

((Lorsque le jeune homme se réveilla peu après, U était complètement transformé! Toutes les idées que 8a mère avait combattues , tous les goûts dont elle s'était afiBigée, avaient disparu ; il n'avait plus de volonté que la sienne , plus de goûts que ceux qu'elle lui inspirait. Cet esprit était devenu semblable à la nacelle qui va où le flot l'emporte, oii le vent pousse, oti la main conduit. Sa mère disait de marcher, et il marchait ; de prier, et il priait ! Les tentations passaient en vain près de lui , il les regardait passer comme des inconnues auxqueUes il ne doit ni un regard ni un salut!

(( Les trois cents jours s'écoulèrent ainsi pour lui dans une sorte de sommeil éveillé , et , qaand la châtelaine aperçut l'archange Michel, elle s'écria :

(( — La condition imposée a été remplie, il a gagné sa place dans le ciel ; venez donc, mcdtre , et , sans plus de retard , emportez son âme. »

. (( Mais l'archange secoua tristement la tête , et dit:

n -— Hélas! pauvre mère, il n'y en a plus. On n'enlève point les pierres qui composent une maison sans que la maison croule. Ce que le docteur arabe a enleyé à votre fils formait l'âme elle même , dont il a fait don à Satan; il ne vous a laissé que le corps! »

3 légende est Thistoire de ceux qui ont élevé •ison. Sous prétexte de racheter le coujAble, avez frauduleusement soutiré son ânae ! Depuis 'amélioration de Thomme peut-elle venir de la Lion de ses instincts? Si ces malheureux ont est que la sociabilité n'était point assez dévelopz eux , et vous les condamnez à la solitude; c'est ^ bonnes passions étaient plus faibles que les ses, et vous les égorgez indifféremment toutes; je leur raison n'avait pas assez mûri au soleil de ience , et vous la condanmez à l'inaction ! Dans miers siècles , on réduisait un ennemi à l'impuisen coupant les muscles de ses membres avec le )us avez perfectionné le moyen : vous coupez aumi les muscles de l'âme avec l'ennui, et, parce ïs énervés ne bougent plus , vous les déclarez guéais qu'en ferez-vous après une pareille guérison ? A peuvent servir des hommes qui ont perdu leur finalité, qui ont oublié de vouloir, que vous avez ts à l'état d'animaux domestiques vivant sous l'œil aître? Oîi vous aviez des ignorants, des coupables être , il ne vous reste plus que des fous, des idiots es hypocrites!

^s doute la solitude pouvait être employée pour séria première effervescence d'un cœur révolté ; • lit une douche glacée sous laquelle le furieux se secalroé; mais vous ayez voulu faire un régime de ce ne devait être qu'un remède; vous avez imité ces •es anglaises , qui , pour se débarrasser des cris d'un mt, l'abreuvent d'opium ! Et ne dites pas que vous ez fait dans l'intérêt des coupables, pour leurra-

iU LE MONDE

chat î Non, vous l'avez fait dans l'intérêt de vous-mêmes, pou? votre repos ! En respectant chezThomme les puissances extérieures qui font sa vie, la tâche était difficile: il fallait discipliner des esprits sans règle , apprivoiser des cœurs endurcis , remettre l'ordre enfin dans un intérieur bouleversé. Vous avez mieux aimé en murer les portes pour en faire un tombeau. De notre temps, on enchaînait les corps en laissant les âmes libres; le moyen était brutal ; vous avez dit : « A quoi bon ces chaînes qui meurtrissent, qui tintent aux oreilles! délivrez-en le corps et tuez tout doucement l'âme : cela ne ,se voit pas, et, l'âme morte, le corps ne bougera plus ! » 0 pharisiens ! qui feignez d'ignorer que l'abrutissement n'est point une régénération I Hommes de peu de foi, qui ne savez point ce que l'amour et la patience peuvent obtenir des plus criminels! Cherchez le cœur le i plus endurci , frappez au point voulu , et il en sortira I une source vive. Tant qu'un homme vit, tant qu'il aime quelque chose de la création. Dieu ne s'est point com- i plétement retiré de lui, et son âme n'est point perdue 1 sans retour. »

M. Philadelphe Le Doux avait profité de cette longue improvisation de Maurice pour remettre à M. Atout son rapport annuel, constatant les excellents résultats obtenus par le système cellulaire, et pour écrire au crayon quelques notes sur la nécessité de supprimer les numéros des loges, qui pouvaient distraire encore le condamné. Lorsqu'il eut achevé, il releva la tête et r^aida le jeune homme avec ce vague sourire des gens qui veulent avoir entendu sans avoir écouté.

«Ah! fort bien, dit-il, je vois que vous avez étudié

>n . . . Mais , aujourd'hui encore, deux systèmes ;ent les esprits et les prisonniers. Nous avoils vu des Trappistes , il nous reste à visiter celui des lélistes. Allez devant vous, de grâce, puis prenez à gauche , nous arriverons justement pour les Ler. »

ice, ayant suivi les indications données, se trouva le cour, qu'il traversa; puis à l'entrée d'un bâticolonnade de marbre, entouré de jets d'eau et nenades : c'était la seconde prison de San&-Pair, nent fondée pour les scélérats réputés incorri-

n'y entendait que musique', chants et éclats de ja première salle était un parloir, oti les condam- Bcëvaient les visites. 11 y avait là de charmantes es dames attirées par le désir de causer avec des rats d'élite, ou de les faire écrire sur leurs albums; artistes occupés à peindre les plus célèbres crimi- , des hommes de lettres rédigeant , pour l'instrucdu public, les mémoires intimes des faussaires et meurtriers. Les prisonniers faisaient les honneurs hez eux avec la politesse fière de gens qui comprenb leur importance.

but à côté se trouvait la salle de concerts , dans la- Ue retentissaient les chansons d'argot, avec accom- ;nement de clarinettes et de vielles organisées. Puis laient l'estaminet, dont les habitués fumaient le narillé à bec d'ambre, étendus sur des divans de velours ; billard garni de queues à procédés, et la galerie de nsommation, oîi l'on servait, d'heure en heure, aux

condamnés , des sorbets y du vin chaud ou des punchs à la fomaine.

Le soir il y avait spectacle, puis bal masqué sans gardes municipaux.

Ainsi que M. Le Doux l'avait annoncé, les visiteurs trouvèrent les Pantagruélistes à table. Ils dînaient, à trois services, de petits pieds et de primeurs, avec dessert, café et liqueurs fines.

« Vous le voyez, dit le philanthrope en souriant, le système de moralisation est ici tout contraire. Là-bas nous améliorons le coupable en lui ôtant le nécessaire, ici nous atteignons le même but en lui prodiguant le superflu. Chaque méthode a son avantage, et les résultats sont, des deux côtés, également satisfaisants. Chez les Trappistes, nous obtenons la soumission en atténuant rhomme; chez les Pantagruélistes, en le comblant. Celui-là perd Ténergie nécessaire pour échapper à la captivité, celui-ci y est retenu par le lien du plaisir. 11 n'y a point encore d'exemple d'un Pantagruéliste qui ait essayé de fuir sa prison , et la plupart ne la quittent qu'en pleurant. Aussi a-t-on soin de compter à chaque libéré, pour adoucir ses regrets, une somme proportionnée au temps qu'il a passé en prison , de sorte que les grands bandits sortent d'ici électeurs et souvent éligibles. Quelques esprits chagrins ont blâmé cette générosité envers des condanmés; mais, ainsi que je l'ai fait observer dans mon dernier rapport , ces scélérats n'en sont pas moins nos semblables : Homo sum, et nihil humani a me alienum puto. Philanthropique maxime, que la Société humaine a écrite dans le cœur de tous ses membres et

5 de toutes ses circulaires. Ah! que n'est-elle com-

ie tous \ Homo sum! c'est-à-dire je pourrais être

Leur, un incendiaire , un assassin ; nihil humani a

enum puto : donc, je dois regarder comme des frè-

us ceux qui assassinent, volent et incendient.

Soit, dit Maurice; mais conunent regardez-vous

ceux qui édifient, travaillent et font vivre? Si indul-

pour les pauvres criminels, serez-vous impitoyable

les pauvres honnêtes gens? La philanthropie s'oc-

5 beaucoup de ceux qui ont succombé au mal; elle

ouvre des asiles , elle leur fournit des ressources,

leur oflre des patronages ; et ceux qui ont résisté

tentations, ou qui les combattent, restent abandon-

! Pour obtenir votre protection , il faut le certificat

m crime, comme il fallait autrefois un certificat de

isme. Ah ! soyez bons pour les coupables, : le Christ a

rdonné à la femme adultère et relevé la Madeleine ;

iis pensez aussi un peu aux innocents ! Faites que le

voir ne leur devienne pas trop difficile. Pour leur ten-

e la main, n'attendez pas qu'ils soient tombés; ne les

tposez point à trouver que la société fait plus d'eflbrts

; de sacrifices pour ses fils ingrats que pour ses fils

ieux; ne tuez pas, enfin, tous les veaux gras au profit

e l'enfant prodigue, et gardez-en quelques-uns pour

es frères, qui ne vous ont ni dépouillés ni flétris. Ce

[ui m'étonne, ce n'est pas que vos Pantagruélistes accep-

ent le bonheur que vous leur faites ; mais que vos tra-

i^ailleurs se résignent à la misère oti vous les laissez. Ah !

pour accomplir le devoir si difficilement et avec si peu

d'aide, il faut, quoi qu'on en dise, que le bien ait aussi

sa saveur. Combien de malheureux peuvent envier le

imin quotidien , Thabit de drap , la salle chaufiée du bagne, et s'acharnent pourtant à leur douloureuse probité?

— Vos souhaits ont été prévus, dit M. Le Doux, notre bienfaisante tutelle s'est également étendue sur le travailleur. Puisque nous sommes en cours d'études philanthropiques , je veux vous montrer la colonie industrielle de notre vice-président , l'honorable Isaac Banqman. Ce n'est point seulement un grand capitaliste et un homme politique influent, la république n'a pas de membre plus zélé pour le perfectionnement des machines et des classes laborieuses. Nous allons prendre le chemin de fer du quartier, qui nous conduira, en trois secondes, à la porte de son établissement.

Usine de M. Isaao Banqman ; gnpériorité des machines sur les hommes. — SouTenirs de Maurice ; le soldat Mathias. — Pupilles de la Société humaine ; hommes perfectionnés d'après la méthode anglaise pour les croisements. — Une femme dépravée par les instincts de maternité et de déTOoement.

L'usine d'Isaac Banqman occupait le revers d'une montagne percée en tous sens de voûtes souterraines où mugissaient les locomotives et que traversaient sans cesse les wagons rapides. Cent cheminées vomissaient des torrents de fumée qui se réunissaient plus haut , se condensaient, et formaient, au-dessus de la colline, une sorte de dôme flottant. Des roues immenses tournaient lentement à la hauteur des toits, tandis que des retentissements sourds et réguliers ébranlaient la montagne.

Tout ce bruit, tous ces mouvtaieDts et toute cette fumée étaient employés à la confection de moules de bouton ! C'était là la spécialité à laquelle M. Banqman devait sa fortune et son importance politique.

A la vérité, le célèbre industriel avait apporté à cette fabrication des perfectionnements qui ne pouvaient n^anquer d'en rehausser Timportance. D'abord, il avait ruiné tons les fabricants moins riches qui s'étaient hasardés à soutenir la concurrence; ensuite, ime fois seul, il avait augmenté de cinquante pour cent le prix de vente de ses produits; enfin, grâce à son influence politique, il venait d'obtenir du ministre une ordonnance qui obligeait tous les fonctionnaires publics à ajouter trois boutons à leurs caleçons.

Il avait , du reste , mérité cette faveur en annonçant qu'il fournirait gratuitement aux hôpitaux de Sans-Pair tous les moules de bouton dont pourraient avoir besoin les malades , les morts ou les enfants au maillot.

U s'était, de plus, décidé à établir dans son usine ' même cette colonie de travailleurs dont M. Philadelphe Le Doux avait parlé à Marthe et à Maurice.

En arrivant à la fabrique, le philanthrope fit avertir l'honorable M. Banqman, qui se trouvait alors dans son cabinet , occupé à regarder des poissons rouges dans un bocal.

M. Banqman continua son intéressant examen tout le temps qu'un homme important doit faire attendre pour paraître occupé. Il ne descendit qu'au bout d'une demiheure, et s'excusa sur les innombrables affaires qui Taccablaient. Le Gouvernement avait recours à lui pour toutes les questions difficiles ; il était victime de sa ré-

putation d'homme prati^e. On avait compris le danger de consulter des théoriciens, des penseurs; on ne voulait plus écouter qye ceux qui avaient étudié, comme lui, les grands principes d'économie poUtique en fabriquant des moules de bouton. Aussi n'avait-il plus un seul instant ; tout son temps appartenait à l'État et à l'humanité !

M. Le Doux l'arrêta à ce mot, pour lui faire connsdtre le but de leur visite. M. Banqman, flatté, déclara qu'il était prêt à leur montrer la colonie modèle , dont l'organisation généralisée devait un jour réaliser l'âge d'or pour tout le monde.

11 leur fit, en conséquence, traverser l'usine, dont il leur expliqua, en passant, les différents travaux exécutés par des machines de toutes grandeurs et de toutes formes.

On voyait leurs immenses bras s'avancer lentement et soulever les fardeaux , leurs engrenages saisir les objets comme des doigts gigantesques, leurs mille roues tourner, courir, se croiser ! A regarder la précision de chacun de ces mouvements , à entendre ces murmures haletants de la vapeur et de la flamme, on eût dit que l'art infernal d'un magicien avait soufQé une âme dans ces squelettes d'acier. Us ne ressemblaient plus à des assemblages de matière, mais à je ne sais quels monstres aveugles , travaillant avec de sourds rugissements. De loin en loin, quelques hommes noircis apparaissaient au milieu des tourbillons de fumée : c'étaient les cornacs de ces mammouths de cuivre et d'acier, les valets chargés d'apporter leur nourriture d'eau et de feu, d'étancher la sueur de leur corps, de le frotter d'huile, comme

utrefois celui des athlètes, de diriger leurs forces bruales, au risque de périr, tôt ou tard, broyés sous un de eurs eflForts , ou dévorés par la flamme de leur haleine ! Maurice suivait d'un regard attristé ces victimes de la nécanique perfectionnée. Il comparaît instinctivement îes merveilleuses machines dont il voyait les membres )olis, luisants, bien nourris, à ces hommes flétris et lagards qui s'agitaient à l'entour. En entendant le concert terrible de vapeur sifflante , de fer froissé contre le fer, de grondements de flammes , de bouillonnements d'onde, de vents attisant la fournaise comme un orage, il se sentait saisi d'une sorte de terreur. 11 cherchait en vain la vie au milieu de cette tempête de la matière en travail ; il en entendait bien le bruit , il en voyait bien le mouvement, mais tout cela était comme une imitation artificielle; cette activité n'avait point d'élans contagieux. Loin qu'elle excitât, vous vous sentiez devant elle saisi de torpeur. Le mouvement uniforme de ces machines ne vous parlait pas ; il n'y avait rien de commun entre elles et vous ; c'étaient des monstres aveugles et sourds, dont la force vous épouvantait.

Maurice se rappela alors , tout à coup,' la petite fabrique placée autrefois près de la maison de son oncle ; le bruit des métiers conduits par des mains d'enfants ou de jeunes filles , les rires prolongés qui couvraient le croassement des navettes; les chansons qui couraient d'un banc à l'autre, les joyeuses malices et les confidences faites tout bas! Il se rappela surtout Mathias, le vieux soldat! — doux et joyeux souvenir, qui faisait revivre pour lui les impressions de son adolescence !

Mathias s'était promené quinze ans à travers l'Europe,

souffrant la faim, vivant dans la mitraille, conquérant chaqne matin à la baïonnette la place oti il dormait le soir; et tout cela, Matbias l'avait fait pour un mot qu'il n'était pas bien sûr de comprendre, mais qu'il sentait: la France 1 11 l'avait fait jusqu'au jour oti son pays, vaincu par le nombre, avait dû accepter la paix ; et ce jour-là Matbias T le cœur gonflé de douleur et de colère, avait détacbé, avec une larme, la cocarde qui le condamnait depuis quinze ans à combattre et à souffrir!

Rentré en France , il se rappela une sœur, seule parente qui lui restât, et prit la route du vQlage qu'elle habitait.

Là, il apprit que sa sœur était morte, laissant un garçon et une fille que le fermier voisin avait recueillis par charité.

Mais la charité, sans cœur, est un prêt à usure; il n'enrichit que celui qui donne. Quand Matbias arriva à la ferme, il trouva, sur le seuil, les deux orphelins qui se disputaient un morceau de pain, tandis que le paysan s'indignait de leur débat et criait :

« Ces enfants ne peuvent se souffrir î

— Dites qu'ils ne peuvent souffrir la faim » , répliqua Matbias.

Et, prenant par la main les deux affamés, il les emmena.

La charge était lourde pour le vieux soldat, mais il ne s'en effraya point. U se rappelait la maxime de son lieutenant, que pour faire la plus longue route il suffisait de remettre sans cesse un pied devant l'autre , et il l'avait appliquée à toutes les choses de la vie.

Arrivé à Paris avec les enfants , il les nourrit de son

ravail, jusqu'au moment où ils purent s'atteler avec lui i cette roue qui broyait le pain de chaque journée. Mahias les avait placés tous deux dans la même fabrique. V Fheure où les métiers s'arrêtaient , on ne manquait jamais de le voir arriver, portant à la main le panier couvert qui renfermait leur repas. En l'apercevant, les petits garçons se plaçaient au port d'armes et battaient la charge, tandis que les jeunes filles répétaient en souriant :

« C'est le père Mathias! bonjour, monsieur Hathias ! »

Car jeunes filles et jeunes garçons aiment également ces vieux lions qui ne rugissent que contre les forts.

Après avoir répondu à tous par un signe, par un mot, par un sourire , le vieillard allait s'asseoir dans quelque coin abrité avec Georgette et Julien; puis l'on découvrait le panier. Mais non tout d'un coup ! il fallait d'abord deviner ce que Mathias apportait! et Dieu sait quels efforts pour ne point rencontrer juste et lui laisser la joie de la surprise. Enfin, quand les enfants déclaraient avoir épuisé la liste de leurs suppositions , le vieux soldat soulevait le couvercle d'osier, tirait lentement le mets inconnu et le présentait aux regards de ses convives !

« Ahl ah ! vous ne vous attendiez pas à ça! s'écriaitil ! c'est aujourd'hui fête à la cantine ; nous avons mis des nœuds de rubans à la marmite. »

Et il étalait avec complaisance , sur le panier transformé en guéridon, ce pauvre dîner dont la bonne volonté de tous faisait un festin.

Puis, en mangeant, on causait! Les enfants racontaient les nouvelles de l'atelier, et Mathias y trouvait

toujours l'occasion de quelques bons conseils. Car pendant les longues nuits de bivouac, quand la faim ou le froid le tenaient éveillé , le vieux soldat avait réfléchi pour se distraire, et il s'était fait une philosophie formulée en quelques axiomes, qu'il appelait la charge en douze temps de la vie. Parmi ces axiomes , il y en avait quatre surtout qu'il répétait sans cesse, comme comprenant tous les autres :

1® Tu seras fidèle à ton drapeau jusqu'à la mort ; 2<> Tu tiendras moins à ta peau qu'au triomphe de ton régiment;

3<> Tu ne feras point la guerre à ceux qui n'ont point de cartouches ;

-4® En temps de pluie, tu ne demanderas pas de soleil.

Et, afin que les orphelins pussent comprendre ces maximes, il leur expliquait comment le drapeau, pour eux, c'était l'hoilneur; comment leur régiment comprenait tous les hommes; comment les cartouches manquaient aux pauvres et aux faibles, et comment la pluie et le soleil étaient la destinée rude ou facile que Dieu nous avait faite.

Il ajoutait encore beaucoup de. précieux enseignements sur la. persévérance, sur l'orgueil, sur les liaisons, et finissait toujours par encourager au travail Georgette et Julien.

« La semaine, disaitril, est un caisson de vivres traîné par sept chevaux : si vous en détachez un, le caisson marchera encore ; deux, il n'avancera que diflBcilement ; trois, il demeurera dans l'ornière et laissera l'armée sans pain.»

infants écoutaient religieusement les leçons du soldat et les retenaient. Pendant trois années e les avait vus revenir tous -les jours à la même

aussi soumis, aussi joyeux ! Mathias était leur ence , et ils étaient l'avenir de Mathias. Tandis ige courbait son épaule et dépouillait son front, les enfants grandissaient à ses côtés, jeunes et vi-

comme des rejetons vigoureux jaillissant d'un à demi desséché.

ivent aussi les autres enfants de la fabrique vet s'asseoir autour du soldat, en lui demandant de lier une de ses batailles, et ils assistaient alors aux is' du vieillard, qui, avant de quitter la terre, leur lit ainsi les semences de soff âme ! Perpétuelle 3 ouverte pour le peuple près du foyer ou sur le^ Is, et dans laquelle celui qui s'en allait initiait douent ceux qui venaient d'arriver à cette vie de couî, de patience et de sacrifice, lélasî Maurice cherchait vainement quelque chose qui lui rappeler la petite fabrique d'autrefois. Ici plus de sures sombres , plus de métiers imparfaits ; mais aussi s de rires, ni de chants! Il s'efforçait en vain de déivrir un père Mathias, une Georgette, un Julien!... l'apercevait que des machines parfaites et des ouvriers rutis! ^

Après avoir tout montré et tout expliqué à ses hôtes, . Banqman arriva enfin , avec eux , au quartier des ipVles de la Société humaine.

C'était une série de logés, dont chacune renfermait m ménage, sans enfants: car ceux-ci étaient séparés le leurs parents dès la naissance , et élevés à forfait.

Ainsi dégagée des soins de mère , la femme Tétait également des soins d'épouse. Elle n'avait à préparer ni la nourriture, ni les vêtements, ni le logis : tout cela se faisait à l'entreprise. Elle n'était point non plus chargée d'épargner les gains du mari : il y avait un économe qui l'églait les dépenses et les salaires ; de veiller à sa santé : il y avait un médecin qui faisait chaque matin sa visite; d'entretenir en lui les bonnes pensées: il y avait un aumônier qui prêchait toutes les semaines! De son côté, le mari était exempté de prévoyance, de protection, de courage.

« De cette manière, dit M. Banqman, le travaHleor reste sous notre tutelle, bien logé, bien nourri, bien vêtu, forcé d'être sage, et recevant le bonheur tout fait. Non-seulement nous réglons ses actions, mais nous arrangeons son avenir, nous l'approprions de longue main à ce qu'il doit faire. Les Anglais avaient autrefois perfectionné les animaux domestiques , dans le sens de leur destination ; nous avons appliqué ce système à la race humaine, en la perfectionnant. Des croisements bien entendus nous ont produit une race de forgerons dont la force s'est concentrée dans les bras , une race de porteurs qui n'ont de développés que leurs reins, une race de coureurs auxquels les jambes seules ont grandi» une race de crieurs publics uniquement formés de bouche et de poumons ; vous pouvez voir dans ces loges des échantillons de ces différentes espèces de prolétaires, auxquels nous avons donné le nom de métis induslrieit* — Et l'on n'a pas apporté moins de soins à leur instruction, ajouta M. Le Doux, qui se fatiguait d'écouter des explications au lieu d'en donner. Nous avons écarté

geignement populaire tout ce qui n'avait point ation pratique et immédiate. Autrefois on pertemps précieux à lire Thistoire des grandes ac- L apprendre des vers qui remuaient le cœur, à des mciximes de morale et de religion ; nous ubstitué à tout cela Tarithmétique et le code ! Tous [lies apprennent à lire et à écrire, mais seuleoient re les prix-courants et écrire les mémoires de frais. It ils se soumettent patiemment à ce régime? dei Maurice.

Quelques natures dépravées résistent seules à notre lelle direction , répliqua Banqman ; vous en avez rant vous un exemple.

Quoi 1 demanda Maurice , cette jeune femme , dont çard est si fier et si caressant?

Rien ne peut la dompter, reprit le fabricant ; elle înd que nous lui avons ôté le repos en la déchart des soins pénibles qu'exigeait son enfant, et que j Vavons dépouillée de ses plus douces joies en ne aissant aucune des charges du ménage ! » laurice tourna les yeux vers la jeune femme. La voix de Dieu n'est donc pas étouffée dans tous cœurs? pensa-t-il ; il en est encore qui ont conservé stinct des grandes lois ! Oui, résiste toujours, coueuse femme, contre la tranquillité et l'aisance qu'on faites , car tu les payes de tes plus saintes jouissances. peUvent-ils donc comprendre que ces veilles et ces ns de la mère, ces labeurs et ces économies de pouse, sont les plus précieux anneaux dont se forme chaÂne domestique? Ne regardent-ils donc l'union de lomme et de la femme que conmie une association

iAS LE MONDE

commerciale, dont le premier but est le gain? Le fonds social , ici , ne se compose point seulement d'ai^ent , mais de patience, de bonne volonté, d'affection; c'est là surtout le capital qu'il faut accroître , pour que l'association prospère. Ah ! laissez à la femme son utilité de chaque instant, pour que Thomme la sente à chaque instant plus précieuse ! Laissez-la faire le travail même qu'un étranger ferait mieux, afin d'obtenir le salaire sans lequel elle ne saurait vivre, la reconnaissance de ceux qu'elle aime ! Pourquoi vouloir régénérer le pauvre en l'affranchissant des devoirs de famille? Ne sentezvous pas que ces devoirs sont la source d'oîi découle tout bien ? Loin de les amoindrir, rendez-les plus saints à ses yeux, en lui facilitant leur accomplissement; ne vous substituez pas à sa conscience, mais éclairez-la; n'achetez pas, enfin, ces âmes à fonds perdus, mais donnez-leur au contraire pliis de volonté, plus de vie! Le peuple n'est point un prodigue qu'il faut interdire , c'est un enfant qu'il faut diriger et aider à grandir 1 1>

Banqman et Le Doux continuèreqt leur explication en montrant aux deu!!i: visiteurs la maison* de retraite des travailleurs, oti l'on utilisait les restes de leur force jusqu'au moment de l'agonie , et l'amphithéâtre, oîi leurs corps étaient livrés au scalpel des élèves-médecins pour un prix convenu : car, les pères ne s'étant point occupés du berceau des enfants, les enfants ne s'occupaient point de leurs tombes ! ,

Mais Maurice regardait sans voir, écoutait sans entendre! Une sourde tristesse s'était glissée dans son cœur, et il rentra chez M. Atout découragé.

Marthe, de son côté, avait aperçu de plus près que le

jour précédent la sécheresse et les misères de la vie domestique; quand Maurice lui eut raconté ce qu'il avait \ru, elle se jeta dans ses bras les yeux mouillés de larmes. « Ah I qu'avons-nous fait ? s'écria-t-elle. Dans le inonde où nous vivions, tous n'avaient point encore abandonné le Dieu des âmes pour le veau d'or; les chaînes de la famille n'étaient point partout brisées ; les inspirations du cœur n'étaient pas complètement éteintes; quoique riant du mal, on connaissait encore le bien; mais ici, Maurice, tout est perdu sans retour !

— Pourquoi cela ? demanda le jeune homme, qui eût voulu douter.

— Hélas! répliqua Marthe, parce qu'on ne sait plus aimer. »

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