GRAND COLLÈGE DE SANS-PAIR
programme pour le baccalauréat es lettres
Pour le thibétain :
1» Les trente livres de l'Histoire de la Tortue verte de Rapput, par Shah-Rah-Pah-Shah;
S"» Les douze livres de l'Histoire de TÉléphant noir, de Rouf-Tapouf ;
3<* Les six chants des Citernes du Désert, de Felraadi ;
4<* Le traité sur le Bonheur des Borgnes, du même ;
5<> Les Discours de Bal-Poul-Child contre Child-PouK Bal.
Pour l'histoire :
1» Donner la succession des rois du Congo, de la Patagonie et de la baie d'Hudson, depuis Noé ;
2» Expliquer l'inscription de la grande pyramide d'Egypte, qui n'existe plus;
3° Raconter l'expédition de lord Ellenbourgh dans l'Inde, avec le chiffre des bœufs, moutons, légumes, détroits par l'armée anglaise , et les campagnes du maréchal Bugeaud en Algérie, avec les discour»^ toasts, proclamations , ordres du jour, au nombre de douze mille six cent quarante-trois ;
4° Énumérer ce que l'Allemagne a fourni de princesses nubiles aux autres États de TEurope.
Pour la géographie :
i^ Nommer les différents États des quatre parties du monde avant le déluge, en désignant leurs capitales ;
2" Citer tous les fleuves, lacs, mers, montagnes, en leur donnant les noms qu'ils ne portent plus ;
3» Indiquer au juste les délimitations de l'ancienne république d'Andorre et de la célèbre principauté de Monaco ;
4° Dire la population des régions encore inconnues qui s'étendent du 40« au 60® degré de latitude.
Pour la littérature :
Le candidat devra donner la recette des différentes formes de style, avec le moyen de s'en servir; expliquer les procédés du sublime, du fleuri, du gracieux, et faire rhistoire de tous les honunes de lettres connus , depuis Salomon jusqu'à nos jours.
Pour la PHiLesoPHiE :
Démontrer Fidentité du tout avec l'universel par le rapport de l'ensemble à la somme des parties. Chercher en quoi le moi difière dû non-moi , et fei le moi efficient peut être confondu avec le moi correctif. Établir la liberté du causal plastique sous la dépendance du phénoménal concret.
Mathématiques :
Connaître tous les théorèmes sans application que peut fournir l'algèbre, la géométrie, la trigonométrie, et résoudre tous les problèmes inutiles qui pourront être proposés.
Physique :
Donner les théories de toutes les grandes lois que l'on continue à chercher.
Chimie :
Expliquer, d'après les formules de la Cuisinière bourgeoise, tous les ingrédients qui composent chacun des ragoûts scientifiques connus sous le nom de corps.
Maurice demeura d'abord épouvanté des connaissan-
ces demandées aux candidats; mais il se rappela heureusement que , même de son temps, les programmes n'étaient point toujours des vérités. Pour cet examen, comme pour tout le reste, sans doute, on ne voulait que la forme , cette loi suprême des Brid'Oison de tous les temps : car quiconque demande l'impossible s'engage d'avance à ne rien exiger.
M. Atout lui expliqua ensuite par quelle série d'ingénieuses méthodes l'élude de ces connaissances était faciUtée aux élèves du grand collège.
Il lui montra d'abord la classe destinée au cours d'histoire , 011 chaque pan de mur représentait une race, chaque banc une succession de rois, chaque poutre une théogonie. Là tous les objets portaient une date ou rappelaient un événement. On ne pouvait suspendre son chapeau à une patère sans se rappeler un homme illustra, essuyer ses pieds à la natte sans marcher sur une révolution. Grâce à ce système mnémotechnique , aussi expéditif que profond, l'histoire universelle était ramenée à une question d'ameublement ; l'élève l'apprenait malgré lui et rien qu'en regardant. Qu'on lui demandât, par exemple , le nom du premier roi de France , il se rappelait la vis intérieure de la serrure, et répondait : « Clo-vis. » Qu'on voulût connaître la date de la découverte de l'Amérique , il pensait aux quatre pieds de la chaire , dont chacun représentait un chifire différent , et répondait: 1492. Qu'on s'informât, enfin, de l'événement le plus important qui suivit la naissance du christianisme , il voyait les deux barres d'appui qui s'avançaient sur l'amphithéâtre, et répondait hardiment : « L'invasion des bar-bares ! »
M. Atout ne manqua point de faire remarquer à Maurice les avantages de cette méthode débarrassée de toute donnée philosophique , et grâce à laquelle il suffisait de penser à deux choses pour s'en rappeler une.
Il le conduisit ensuite au cours de géographie, oti la terre avait été figurée en relief, afin que les élèves pussent se faire une idée plus exacte de sa beauté et de sa grandeur. Les montagnes y étaient représentées par des taupinières, les fleuVes par des tubes de baromètre, et les forêts vierges par des semis de cresson étiquetés. On y voyait la représentation des villes en carton , et de petits volcans de fer-blanc , au fond desquels fumaient des veilleuses sans mèches.
Une salle voisine contenait tout le système planétaire, en tafietas gommé , et mis en mouvement par ime machine à vapeur de la force de deux ânes. Il avait seulement été impossible de conserver aux différents corps célestes leur dimension proportionnelle , leurs distances respectives et leurs mouvements réels; mais les élèves, avertis de ces légères imperfections , n'en étaient pas moins aidés à comprendre ce qui était, par la représentation de ce qui n'était pas.
Un musée général complétait ces moyens d'instruction du grand collège de Sans-Pair. On y savait réuni des échantillons de toutes les productions naturelles et de toutes les industries humaines. Ce que Tenfant n'apprenait autrefois qu'en vivant et par l'usage lui était ainsi artificiellement enseigné ; il avait sous la main la création entière par cases numérotées. On lui montrait un échantillon de rOcéàn dans une carafe, la chute du Niagara dans un fragment de rocher, les mines d'or de l'Améri-
que du Sud au fond d'un cornet de sable jaunâtre. Il étudiait Tagriculture dans une armoire vitrée ,.les différentes industries sur les rayons d'un casier, et les machines d'après de petits 'modèles exposés sous des cloches à fromage. Le monde entier avait été réduit, pour sa commodité, à une trousse d'échantillons; il l'apprenait en jouant au petit ménage , et sans en connaître les réalités.
Tels étaient les principes d'instruction adoptés par l'université de Sans-Pair; quant à l'éducation, elle reposait sur une idée encore plus ingénieuse.
Son unique but étant de préparer des citoyens honorables, c'est-à-dire habiles à s'enrichir, on lui avait sagement donné pour unique base le dévouement à soi- même. Chaque enfant s'accoutumait de bonne heure à tenir un compte de profits et pertes pour chacune de ses actions. Il calculait tous les soirs ce que lui avait rapporté sa conduite de la journée : c'était ce qu'on appelait l'examen de conscience. Il y avait un tarif gradué pour les mérites et pour les fautes : tant à la patience, tant à l'amabilité, tant au bon caractère ! Les vertus se résumaient en rentes ou en privilèges, pourvu que ce fussent des vertus comprises dans le programme : car Tuniversité des Intérêts-Unis montrait, à cet égard, une sage prudence : elle n'encourageait que les qualités qui pouvaient tourner un jour au profit de leur possesseur. Les vertus coûteuses étaient traitées comme des vices.
Or, pour mieux encourager les enfants à s'enrichir, on les initiait de bonne heure au culte du confort , on leur en faisait une habitude, on les trempait dans ce fleuve des jouissances matérielles qui rend les conscien-
ces plus souples. Leur collège était un palais , pour lequel Tindustrie avait épuisé ses merveilles. Il y avait des manèges, des billards, un casino pour la lecture et une salle de spectacle adossée à la chapelle. On donnait à chaque élève un appartement complet et un tilbury , avec un groom pour les promenades.
M. Atout ayant voulu faire voir à Maurice un de ces logements de garçon , îls le trouvèrent occupé par un élève de sixième , déjà complètement initié à la vie d'étudiant.
Du reste , l'agréable n'avait point fait négliger l'utile. Au milieu de la principale cour s'élevait une Bourse, oti tous les élèves se réunissaient chaque matin. On y négociait sur les fruits de la saison , sur les lapins blancs et sur les plumes métalliques. Il y avait là, comme à la grande Bourse de Sans-Pair, des opérations habiles ou hasardeuses, des ruines et des opulences subites. On y jouait aussi à la baisse au moyen de fausses nouvelles , et à la hausse par des accaparements combinés, de sorte que les élèves se formaient dès Tenfance au mensonge légal et prenaient l'importante habitude de ne se fier à personne.
Ils s'exerçaient également à l'emploi de la presse périodique, en rédigeant quatre journaux d'opinions contraires , dans lesquels ils tâchaient de se calomnier et de se nuire , aussi bien que des hommes faits.
Après le collège de Sans-Pair venait le grand Athénée national , dont les cours étaient fréquentés par des auditeurs de tout sexe et de tout âge.
Le professeur de numismatique , que Maurice voulut entendre, faisait ce jour-là une leçon sur la cuisine du
dix-neuvième siècle, tandis que le professeur d'économie politique traitait la question des antiquités mexicaines. Quant au professeur de philosophie , il se renfermait plus rigoureusement dans la matière de son cours, et ne s'occupait guère que d'injurier ses adversaires.
En ressortant , M. Atout montra à ses hôtes les Écoles de droit, de médecine, d'industrie, de beaux-arts, mais sans y entrer. Leur organisation diflérait peu de celle du grand collège, et l'examen des doctrines qui y étaient enseignées eût demandé trop de temps. Maurice devait d'ailleurs retrouver plus tard ces doctrines mises en pratique dans le monde par les commerçants , les artistes , les avocats et les docteurs.
Ils ne s'arrêtèrent donc que devant l'édifice construit pour les examens.
Chaque Faculté avait une salle tellement disposée que les candidats subissaient les épreuves sans l'intervention d'aucun examinateur. C'était une sorte de labyrinthe fermé de cent petites portes, sur chacune desquelles se trouvait inscrite une question du programme, avec une vingtaine de mauvaises réponses mêlées à la bonne. Si le candidat mettait le doigt sur celle-ci , la porte s'ouvrait d'elle-même, et il passait outre ; sinon , il demeurait enfermé comme un rat pris au piège ! Par ce moyen, toute erreur et toute injustice devenaient impossibles; l'examinateur avait atteint la perfection d'indifférence et d'impassibilité si longtemps poursuivie : ce n'était plus uu homme avec ses ardeurs, ses inclinations , ses répugnances, mais une machine immuable comme la vérité. On ne choisissait pas les aspirants, on les blutait -, ici la
, fleur de froment, là le son grossier. Les professeurs n'avaient désormais à s'occuper des examens que pour toucher le prix du travail qu'ils ne faisaient plus.
Gomme ils franchissaient la dernière porte du quartier universitaire, M. Atout montra un second établissement, d'une étendue presque égale, et destiné à l'instruction des jeunes filles. L'organisation était k peu près la même que dans celui des garçons ; mais les connaissances acquises y différaient essentiellement. La principale étude était celle de l'orgue expressif appliqué aux danses de caractère. Les élèves y consacraient sept heures par jour. Le reste du temps était employé aux leçons de minéralogie, d'architecture et d'anatomie. Il y avait , en outre , un cours d'orthographe une fois par semaine, et l'on cousait tous les mois.
Quant à la morale, elle était formulée dans un catéchisme qui devait servir de règle de conduite aux jeunes filles , et qu'on leur faisait apprendre par cœur. Il y avait un chapitre pour la toilette , un chapitre pour les bals et les visites , un chapitre pour le mariage.
Demande. Une femme doit-elle désirer le mariage?
Réponse. Oui , si elle peut être bien mariée.
Demande. Qu'est-ce qu'une femme bien mariée?
Réponse. C'est celle qui , ayant épousé un homme honorable , profite et jouit de sa position.
Demande. Qu'entendez-vous par un homme honorable?
Réponse. J'entends un homme qui paye le cens d'éligibilité.
Demande. Gomment la femme doit-elle aimer son mari?
Réponse. Proportionnellement à la pension qu'il lui accorde.
Demande, Pouvez-vous réciter votre acte d'espérance matrimoniale?
Réponse. « Mon Dieu, je compte sur votre infinie bonté pour obtenir l'époux selon mon cœur; qu'il soit assez riche pour me donner un équipage, un hôtel, des loges au grand théâtre de Sans-Pair, et puisse-t-il , ô mon Dieu ! montrer autant de courage à agrandir sa fortune que j'aurai de plaisir à la dépenser! »
Maurice n'en lut point davantage, et demanda à l'académicien si les deux grandes institutions universitai- ' res qu'il venait de lui montrer étaient les seuls établissements d'instruction publique existant à Sans-Pair.
«11 y a, de plus, les institutions exploitées par l'industrie particulière, répliqua M. Atout: écoles, pensionnats, lycées, professant toutes les sciences connues par toutes les méthodes inventées. Mais le plus célèbre de ces établissements est celui de M. Hâtif, qui a trouvé le moyen d'appliquer à l'instruction des enfants le système des serres chaudes , et qui obtient des savants forcés, comme les jardiniers obtenaient autrefois des melons de primeur. 11 lui suffit de placer ses élèves sur uue couche propre à hâter la sève intellectuelle , et de veiller au thermomètre qui indique le degré de chaleur nécessaire pour la maturation de leurs cerveaux. Il a toujours ainsi , sous verrine , plusieurs centaines d'écoliers , qui sont de grands hommes à dix ans et des enfants à vingt.
Du reste, sa fabrique de prodiges prospère. C'est de chez lui que sortent tous ces virtuoses qui impro-
visent des symphonies au maillot , ces grands mathématiciens calculant la circonférence de la terre avant de savoir parler, et ces poètes prématurés qui font leurs premières élégies avant leurs premières dents. »
Agrandissement des magasins de nouveautés. — Histoire de mademoiselle Romain. — Aspect pittoresque de la ville de Sans-Pair. — Maladie de milftdy Ennui , traitée par quatorze médecins spécialistes , et guérie par Maurice. — Société d'assurance pour empêcher les viTauts de regretter les morts. — Rencontre du grand philanthrope M. Philadelphe Le Doux.
Tout en donnant ces détails, l'académicien avait regagné sa calèche , et il allait y remonter, lorsque milady Ennui déclara qu'elle voulait conduire Marthe aux nouvelles galeries du Bon-Pasteur.
C'était un magasin oîi se trouvaient réunies pour l'acheteur toutes les productions du monde connu. Il couvrait une surface de deux cents hectares et occupait douze mille commis. Outre la ligne d'omnibus desservant l'intérieur, on avait ménagé un avançage de voitures à la tête de chaque comptoir. Les étoffes , roulées et déroulées par d'immenses cylindres, passaient devant les yeux de la foule, comme ces toiles mobiles qui représentent les cascades à l'Opéra; des montres gigantesques , garnies de bijoux et d'orfèvreries , tournaient partout sur elles-mêmes; des tablettes couvertes de cristaux, d'ivoires sculptés, de fantaisies précieuses, allaient et venaient sans cesse sur leurs rails de cuivre, et semblaient appeler les acheteurs; enBn , au milieu de
tout cet éclat , des valets en livrée circulaient chargés de plateaux, et offraient des rafraîchissements.
«Vous le voyez, dit M. Atout, le commerce s'est agrandi comme tout le reste ; ce n'est plus qu'une banque perfectionnée. Les profits , qui autrefois faisaient vivre médiocrement cent mille familles , ont créé dix existences royales auxquelles tout est possible. Votre temps était encore celui des petits marchands. En sortant d'apprentissage on se mariait, on ouvrait boutique avec son amour et son courage I Mais , de nos jours, la bonne volonté ne tient plus lieu de capital , et la première condition, pour exercer un commerce, n'est point de le connaître : c'est d'avoir un million î »
A ces mots, l'académicien se mit à calculer tout haut, pour Maurice, la valeur des marchandises entassées dans les galeries qu'ils parcouraient , tandis que milady Ennui faisait remarquer à Marthe leur prodigieuse variété.
Mais Maurice et Marthe n'écoutaient plus , car ils venaient d'apercevoir l'enseigne du magasin-monstre : Le Bon-Pasteur ! Leurs regards s'étaient aussitôt cherchés , leurs lèvres avaient murmuré en même temps le nom de mademoiselle Romain , et tous deux étaient devenus subitement rêveurs i
C'est que ce nom avait réveillé chez eux le souvenir de tout un autre monde ; un de ces souvenirs qui vous attendrissent comme la vue du vieux foyer sur lequel vous écoutiez les histoires de la nourrice , du petit jardin oti vous plantiez des rameaux d'aubépine, de la borne qui servait de siège au mendiant avec lequel vous partagiez votre pain de l'école ! Et cependant mademoi-
selle Romain n'avait été ni une parente, ni une compagne de jeux; mademoiselle Romain n'était qu'une vieille voisine, mercière à l'enseigne du Bon^asteurl
Hais aussi quelle voisine ! et comment l'oublier? Qui pouvait l'avoir vue au fond de sa petite boutique obscure sans se rappeler sa haute chaise à patins, sa chaufferette de terre, ses grandes aiguilles à tricot, et son visage souriant soûs les rides de la laideur.
Car Dieu, qui avait été sévère pour mademoiselle Romain, l'avait fait naître pauvre, maladive et disgraciée! Elle eût pu se plaindre de la part qui lui avait été faite ; elle aima mieux y chercher le peu de bien qui s'y trouvait caché ! Son indigence lui interdisait les plaisirs, elle l'accepta comme une sauvegarde contre les excès ; ses souffrances étaient sans trêve , elle y trouva un utile enseignement de patience ; sa laideur lui ôtail l'espoir d'être aimée, elle s'en dédommagea en aimant les autres !
Puis, Dieu n'avait point été pour elle sans pitié ! A défaut de bonheur, il lui donna un grand devoir à remplir.
Mademoiselle Romain avait un père paralytique, dont elle devint le seul appui ! Le corps du vieillard n'était plus qu'un cadayre insensible, mais la tête continuait à penser, le cœur battait toujours î Incapable de se faire à lui-même l'aisance ou la misère , il était encore capable de les recevoir et de les sentir.
Sa fille le comprit, et résolut de lui conquérir tout ce qu'il pouvait espérer de joie. Elle réunit ses dernières ressources , acheta quelques marchandises , et vint s'établir au Bon-Pasteur !
La boutique était petite , et bien des rayons restaient vides; mais la sainte fille avait la foi des grands cœurs !
Prôte à tous les sacrifices pour celui qu'elle s'était promis de rendre heureux, elle ne pouvait croire que la Providence la trahit. Le moyen, en effet, de supposer Dieu moins bon que nous-mêmes ? Toujours le tricot à la main , près du comptoir, elle n'interrompait son travail qu'àl'entrée d'une acheteur, et, s'il se faisait trop attendre, si l'inquiétude ou le découragement ralentissait le mouvement de ses longues aiguilles de buis , elle regardait vers i'arrière-boutique le vieux paralytique doucement confiant dans son courage, et les aiguilles recommençaient à s'agiter plus rapides.
Les gains étaient faibles sans doute; mais qui peut dire les miracles de l'économie et du dévouement ? Tout ce que mademoiselle Romain se retranchait était ajouté au bien-être du vieillard ; celui-ci , trompé , la croyait plus riche à chaque nouvelle privation , et jouissait de ses sacrifices sans avoir la douleur de les soupçonner. La fille remerciait le ciel de cette erreur, qu'elle appelait une grâce, et, pour s'en rendre digne, elle s'imposait de nouveaux devoirs.
Une pauvre femme qu'elle avait employée quelquefois vint à mourir, laisant un fils presque idiot. Mademoiselle Romain Faccueillit d'abord, pour qu'il ne vît point clouer le cercueil de sa mère; mais, le lendemain, quand elle pensa qu'il fallait le conduire à l'hospice, le cœur lui manqua. L'enfant avait déjà choisi sa place près du foyer, il tenait sa tête appuyée sur les genoux du paralytique, et souriait en regardant celle qui l'avait recueilli.
« Il eût pu être mon frère! » pensa-t-elle , attendrie.
Et , regardiAfit encore ces deux infortunés , que Dieu
semblait lui offrir réunis à dessein , elle ajouta dans sa pensée :
« C'est mon frère ! »
Et Tenfant ne la quitta plus.
Quand Marthe et Maurice la connurent, le vieillard et Fidiot vivaien! encore près d'elle , heureux par son travail et sa tendresse. La boutique était toujours aussi petite, les rayons à peine mieux garnis; mais tout le monde connaissait mademoiselle Romain et lui achetait. Les vieillards se découvraient les premiers à sa vue, les jeunes gens la saluaient comme si elle eût été belle, et les mères apprenaient à leurs enfants à ]a reconnaître. Que de fois Maurice et Marthe avaient passé devant l'étroit vitrage de sa boutique en se tenant par la main, et rien que pour la voir î
<( C'est la bonne demoiselle! disaient-ils à demi-voix, celle à laquelle il faut ressembler. »
Et ils la saluaient par son nom, et, quand elle leur avait répondu, ils continuaient leur route, fiers et attendris , en se promettant tout bas de limiter.
Ah î qu'étaient toutes les richesses entassées dans les galeries de Sans- Pair auprès de cette humble boutique, dont la vue formait un enseignement? Qu'étaient ces milliers de commis auprès de la pauvre femme qui, rien qu'avec son courage, avait soutenu deux existences et sauvé deux âmes ? Hélas î que Dieu l'eût fait naître plus tard, au milieu d'une société plus éclairée, elle eût en vain travaillé et espéré ! La bonne volonté ne tenait plus lieu de capital !
Avant de ramener chez lui ses deux hôtes, l'académicien voulut leur donner une idée de h magnificence de
Sans-Pair, et les conduisit au grand carrefour de la Réunion.
(l'était une place à laquelle venaient aboutir toutes les rues de la capitale ; elle était ornée de cinquante bornesfontaines et de deux cents becs de gaz épuré. Le musée, la bibliothèque , le théâtre national et la chambre des représentants Tencadraient de leurs façades , magnifiquement décorées d'affiches peintes à Fhuile. Tout autour rayonnaient les rues, formant une ligne droite de plusieurs lieues , et composées de maisons qu^drangulaires, tellement semblables que les numéros seuls pouvaient les faire distinguer. Une forêt de tuyaux fumants couronnait cette charmante perspective, que Ton saisissait d'un seul coup d'oeil.
Le» vingt-quatre divisions qui formaient la ville entière étaient désignées par les vingt-quatre signes de l'alphabet, et chaque citoyen devait habiter le quartier qui correspondait à la première lettre de sa profession. Cette disposition avait le léger désavantage de placer votre bottier à soixante-huit kilomètres de votre tailleur; mais elle donnait à la ville une régularité qui eût fait envie à une table d'échecs, et, si les relations de la vie en souffraient , la raison pure était du moins satisfaite.
Cependant cette organisation venait d'être vivement attaquée par un savant astronome, M. del'Empyrée, comme relevant de la numération duodécimale , depuis longtemps abandonnée pour tout le reste. Il avait proposé , en conséquence , dans l'intérêt de l'unité mathématique , la démolition de Sans- Pair, qui eût été reconstruit en dix quartiers , correspondant aux dix chiffres de la table numérale, et oîi chacun eût été rangé selon
son raérile, c'est-à-dire selon la quantité de ses impôts. Cette profonde conception avait assez vivement ému les esprits pour détourner l'attention publique des découvertes lunaires dues , conune nous l'avons déjà dit, au même savant.
Maurice remarqua que les maisons, construites en fer, pouvaient se démonter comme un meuble. Si le propriétaire changeait d'état, il n'avait qu'à s'adresser à la compagnie des déménagements, qui lui transportait son domicile dans le nouveau quartier qu'il devait habiter.
Les logements de garçon étaient encore plus simples : ils consistaient en une malle mécanique, dont on emportait la clef. Le soir venu , la malle se développait et formait une chambre à coucher, avec alcôve et cabinet de •toilette. Quanta la cuisine, elle était devenue inutile depuis l'invention des fourneaux-caporal, qui permettaient à chaque fumeur de préparer trois plats à la chaleur de sa pipe, et des briquets autoclaves, cuisant un potage et deux biftecks au feu d'une allumette.
En repassant près du port, les deux époux y virent une île couverte de bosquets et de villas, qu'ils n'avaient point aperçue quelques instants auparavant. Ils apprirent de leur conducteur que c'était le grand village flottant , le Cosmopolite, qui arrivait de sa promenade autour du monde.
L'étendue de ce bateau-phénomène était de plusieurs kilomètres. Chaque passager y][avait son cottage , avec parterre, basse-cour et jardin potager. Au milieu du village s'élevaitl'église, et à l'une des extrémités la salle de concerts. Cent cinquante machines, de la force de quatre cents chevaux, mettaient en mouvement le Cos-
mopolite^ qui fendait les flots avec la rapidité du Léviathan. Son voyage de circumnavigation durait huit jours. Jl touchait à la Nouvelle-Guinée , franchissait le canal creusé dans l'isthme de Panama , traversait l'océan Atlantique, remontait jusqu'à la Méditerranée, entrait dans la mer Rouge par le détroit de Suez, et regagnait le point de départ à travers la mer des Indes.
Les passagers que la navigation fatiguait se faisaient débarquer au Caire, où ils prenaient le grand chemin de fer d'Asie , qui les conduisait jusqu'à Malaca en wagonshouses. Ces wagons-houses étaient des maisons roulantes; oîi l'on trouvait des chambres à coucher, un restaurant , des billards, un estaminet et des bains russes.
Près du Cosmopolite flottaient une foule d'autres bateaux, dont les diflérentes destinations se trouvaient indiquées par des affiches en banderoles. Les uns formaient des théâtres flottants , qui , traversant les mers et remontant les fleuves, portaient aux peuplades les plus reculées les bienfaits du vaudeville ou les enseignements de l'opéra-comique ; d'autres , disposés en salles de bal , allaient apprendre aux cinq parties du monde . les quadrilles des Musardssans-pairiens; les plus petits, enfin , consacrés à des dioramas , à des ménageries ou à des cabinets de lecture , jetaient successivement l'ancre dans toutes les criques de la terre habitée pour populariser les beautés de la nature , les bêtes savantes et les romans de M. César Robinet.
Un peu plus loin , nos promeneurs rencontrèrent le grand dock, oîi arrivaient les produits de toutes les mines connues. Un système de canaux souterrains, alimentés par les eaux des mines elles-mêmes, reliait celles-
ci l'une à Tautre, et permettait aux exploitations de se prêter un secours mutuel On voyait arriver dans le bassin de Sans-Pair, par mille voûtes sombres, des barques chargées des différenls minéraux arrachés à la terre, et conduites par des hommes de toutes races et de tous costumes. Ici c'étaient les Chinois avec du plomb et de rétain , là des Espagnols avec le mercure , plus loin les Siciliens transportant le soufre de leurs volcans, les Américains riches en or, les Anglais noirs de bouille, les Africains chargés de bitume, et les peuples du Nord amenant le cuivre , le fer et le platine. La facilité et la fréquence des communications avaient ainsi mêlé toutes les nations, sans qu'une association fraternelle fût venue les confondre. Chacune avait perdu son caractère , et n'avait point adopté celui des autres. Ces physionomies efiacées ressemblaient aux monnaies usées par le frottement, qui, bien que dépouillées de leur empreinte, restent différentes par le métal. A force de regarder le monde comme une grande route , chacun avait perdu le sentiment de la nationalité; on n'avait plus de ville, plus de foyer, partant plus de patrie ! Les lieux n'étaient que des points d'appui , auxquels on abritait sa vie un instant , comme on accroche une montre au mur d'une hôtellerie.
Maurice commençait à communiquer ces réflexions à son conducteur, lorsqu'il fut interrompu par milady Ennui , qui se trouvait lasse et voulait rentrer. Ils remon* tèrent, en conséquence, dans la calèche volante , et regagnèrent l'hôtel de l'académicien.
Mais, quelque rapide qu'eût été le voyage, il avait suffi pour augmenter l'indisposition de madame Atout.
A peine arrivée, elle déclara qu'elle se trouvait plus mal et voulait voir un médecin.
L'embarras était de savoir lequel, car les progrès des lumières avaient introduit la division de la main-d'œuvre jusque dans les sciences. Les médecins s'étaient partagé le corps humain, comme un héritage conservé jusqu'alors en indivis. Chacun avait eu son domaine, au delà duquel il ne prétendait rien. A l'un la tête, à l'autre l'estomac; à celui-ci le foie, à celui-là le cœur. Si plusieurs organes étaient attaqués à la fois, on prenait plusieurs médecins; s'ils l'étaient tous, on en prenait davantage. Chacun traitait de son côté son morceau de maladie, et le patient guérissait par fragments, s'il ne mourait tout d'une pièce.
Comme milady Ennui souffrait surtout de spasmes , on crut devoir appeler le docteur Hypertrophe.
Celui-ci expliqua d'abord que, la vie étant entretenue par le sang, et le sang mis en mouvement par le cœur, toute maladie avait nécessairement pour cause un défaut d'équilibre dans les fonctions de ce muscle creux et charnu. Il déclara donc, après avoir examiné la malade , que son malaise provenait d'un afflux pléthorique dans l'oreillette gauche, et lui ordonna un sirop antiphlogistique dont il était l'inventeur.
Mais à peine fîit-il parti que les douleurs de la malade se déplacèrent; M. Atout fit aussitôt demander M. le docteur Jecur, spécialement connu pour ses travaux sur les viscères bilio-dispensateurs.
Après avoir examiné milady Ennui, il déclara que le siège de son mal était évidemment dans le foie, viscère glanduleux, destiné à séparer la bile du sang, et qui,
étant le principe même de la vie, décidait nécessairement seul de la santé ou de la maladie. Mais ses prescriptions ne furent point plus heureuses que celles de son confrère, et, après son départ, la douleur gagna les membres.
L'académicien s'adressa cette fois au docteur Névretique, qui avait pour spécialité les maladies sans causes.
Il arriva d'un saut, en criant :
« Les nerfs! les nerfs î organe de la volonté... de la sensation... tout est là... il n'y a que les nerfs! »
Il tourna trois fois autour du lit de la malade, ordonna les bals et les spectacles, avec une infusion de feuilles d'oranger, puis repartit.
Cependant les suffocations de milady Ennui ne cessaient point, et M. Atout continuait à épuiser inutilement la science des spécialistes , lorsque Maurice se rappela l'espèce d'armure ouatée qui enveloppait milady ; il lui fit transmettre timidement le conseil d'en sortir. Le résultat fut immédiat; madame Atout, rendue à la liberté de ses mouvements, se trouva subitement guérie. Sa maladie n'était qu'une suffocation ; et, faute de s'être adressée au docteur des poumons, elle avait failli mourir étouffée.
Tout en donnant les soins nécessaires, l'académicien avait mandé un notaire et des témoins, afin de faire constater lamaladie de madame Atout. Dès qu'elle fut guérie, il prit l'acte dressé par eux, et emmena Maurice aux bureaux de la Compagnie des Centenaires,
On y assurait non-seulement la vie, mais la santé , et l'on y recevait un dédommagement pour les moindres indispositions, comme on en eût reçu autrefois de la
TEL QU'IL SERA. iOl
Compagnie du Phénix pour un incendie partieL Par ce moyen, la maladie de vos parents vous faisait vivre, en attendant que leur mort vous enrichit. L'intérêt tenait en échec l'affection ; on se consolait de les voir souflrir, en calculant ce que rapportait chacune de leurs souffrances ; leur fin, entrevue à travers la prime suprême, paraissait moins cruelle, et l'arithmétique appliquait ses chiffres bienfaisants sur les blessures du cœur.
Ainsi, l'arithmétique avait brisé les aiguillons de la mort... du moins pour les survivants.
En ressortant, l'académicien vit un assuré qui quittait le bureau mortuaire, et reconnut M. Philadelphe Le Doux, président de la Société humaine de Sans-Pair, et membre de tous les clubs philanthropiques du monde habité.
n était couvert de nœuds de crêpe noir, attestant le nombre des pertes cruelles qu'il venait d'éprouver, et suivi d'un commissionnaire chaîné de sacs d'argent qui constataient la quotité des consolations payées par la compagnie.
Lorsque M. Atout l'aperçut, il avait sur les lèvres ce sourire joyeusement modeste du sage dans la prospérité ; mais à peine son regard eut-il rencontré Maurice et son compagnon qu'il changea dévisage : une expression douloureuse enveloppa son front, comme un nuage subit. M. Atout l'accosta, et s'informa avec empressement de ce qui lui était arrivé.
« Hélas ! vous le voyez, dit le philanthrope, dont le regard mélancolique glissa de ses nœuds de deuil jusqu'au commissionnaire; la Providence m'a éprouvé cruellement ! Mon frère... mon oncle... mon cousin I...»
lOÎ LE MONDE
Il s'arrêta avec an gémissement, et porta à ses yeux le groupe de billets de banque qu'il tenait à la main.
i< Ah ! vous me le rappelez, ditracadémicien, chez qui un souvenir sembla se réveiller ; tous trois étaient embarqués sur la flottille des ballons incendiés.
— Dites tous quatre, reprit M. Le Doux, car mon neveu s'y trouvait aussi I . . . C'est surtout sa perte que je pleure!... Périr à vingt ans!... et les directeurs de la compagnie refusent de payer cette précieuse existence! ... Ils veulent que je fournisse les preuves authentiques de sa mort!... Comprenez-vous? moi, récueillir les preuves!... Ces malheureux n'ont point d'âme!... d'autant que j'ai fait déjà inutilement toutes les recherches. Mais je les forcerai à tenir leurs engagements... dans l'intérêt de la morale publique ! J'accepterai tout entier le poids de mon malheur !...»
Ici, les regards du philanthrope se détournèrent de nouveau, conmie s'il eût voulu supputer ce que ce douloureux fardeau pourrait ajouter à celui du commissionnaire. L'académicien en profita pour lui offrir les consolations habiluelles. Après lui avoir refait l'ode de Malherbe à Duperrier, avec plusieurs citations en langues mortes (ce qui a toujours une grande autorité près de ceux qui ne connaissent que les vivantes) , il fit an relevé statistique de tous les maux auxquels les quatre défunts avaient échappé en trépassant, et arriva a la conclusion, que le seul à plaindre était leur héritier survivant.
M. Le Doux parut un peu consolé par cette démonstration de son malheur, et remercia M . Atout. Quels que fussent d'ailleurs ses chagrins, il espérait les adou-
cir par le noble exercice de la bienraisance. Le genre humain lui tiendrait lieu de famille, il voulait s'adonner désormais tout entier à la propagation de la société AidC' toi! le ciel ne V aidera pas.
Il rappela , à cette occasion , à l'académicien , qu'il avait promis de souscrire à l'œuvre, et le pria d'assister le lendemain a l'exhibition des pupilles de la société.
Promenades de Sans-Pair embellies de légnmes monstres. — Maison de placoment matrimonial patentée da çoaTemement (sans garantie). — Une pastorale arithmétique. — Un heureux monstre. — Mémoires philosophiques dn roi Extra.
Tous deux étaient arrivés, en causant ainsi, à la porte d'un jardin public où les promeneurs se portaient en foule. Ils y entrèrent avec Maurice, afin de leur en faire admirer les plantations. ^
Celles-ci difieraient complètement de tout ce que le jeune homme avait vu jusqu'alors. Pour les grandes avenues, le chou colossal tenait lieu de marronniers fleuris, et des quinconces de laitues arborescentes remplaçaient les bosquete d'acacias et de tilleuls parfumés. Quant aux fleurs, on y avait substitué des cultures de tabac , de riz et d'indigo.
M. Le Doux fit remarquer à Maurice cet heureux changement.
« Vous le voyez, dit-il, grâce aux efibrts des économistes et des philanthropes, le monde a tellement changé de face que Dieu lui-même aurait peine aie reconnaître.
Tout ce qui n'était pour la terre qu'une vaine parure a disparu : les légumineux perfectionnés et agrandis forment aujourd'hui la base de notre système forestier. A vos chênes ridicules , qui ne produisaient que des glands, on a substitué la betterave-monstre; à vos rosiers , dont le parfumeur seul tirait parti, le bois de réglisse et les radis améliorés. Tout s'est ainsi trouvé ramené aux besoins de l'homme, qui a réduit la créa» don aux proportions de son estomac. »
Maurice ne répondit rien; son attention, d'abord absorbée par les plantations , venait de se tourner sûr certaines femmes qui suivaient une allée d'artichauts' gigantesques , à l'entrée de laquelle se lisait cette inscription : Avenue du Mariage.
Chaque promeneuse était enveloppée d'une écharpe portant son adresse et le chiffre de sa dot.
L'allée aboutissait à une vaste rotonde, incessamment assiégée par la foule. C'était la grande agence matrimoniale de Sans-Pair. On y trouvait toujours un assortiment complet de cœurs à placer, avec tous les renseignements désirables sur leur âge, leur caractère, leur fortune et la couleur de leurs cheveux. Les murs étaient couverts d'afiBches servant aux annonces de rétablissement, et la plupart ornées de gravures explicatives, dont Maurice admira l'adresse ingénieuse.
La première sur laquelle ses regards s'arrêtèrent représentait un immense portefeuille gonflé de billets de banque montant à la somme de 3.millions ; on lisait audessous ces seuls mots : Un Monsieur à marier.
Sur une autre affiche apparaissait une dame vue dt* dos, avec cette annonce :
TEL OUIL SERA. i05
Une Verne qui a déjà fait le bonheur de cinq Maris
désirerait faire celui d'un sixième. Elle lui apportera
en dot de la tournure et un cœur tendre. — On pourra
traiter par correspondance. — Affranchir.
Un peu plus loin se montraient quatre profils de femmes réunis par le cordon d'une bourse , et au-dessous :
Un Père de famille, qui se trouvée la tête de plusieurs Filles^ désirerait s'en défaire pour cause de déménagement. H y en a une brune ^ une blonde^ une rottëse et une mélangée. Chacune recevra ^ en se mor riant , une somme de soixante mille francs.
Observation importante. — On n'acceptera que les prétendants qui auront été vaccinés trois fois.
Pendant que Maurice continuait à parcourir ces curieuses annonces , arriva une parente de M. Le Doux, qm venait d'arranger le mariage de son fils avec la fille d'un riche avocat de Sans-Pair. Elle montra les deux jeunes gens assis à l'écart et causant tout bas, dans un des bosquets les plus solitaires, tandis que les familles achevaient de discuter l'époque et les préparatifs de la , noce. Le philanthrope et l'académicien furent appelés au conseil.
Quant à Maurice, ses regards une fois tournés vers les fiancés n'avaient pu s'en détacher. Il interprétait chaque geste, il expliquait chaque sourire ; il les comprenait sans les entendre, et rien qu'en se rappelant!
C'est que lui aussi avait traversé ces heures enchantées qui précèdent la possession ! Suaves épanchements dans lesquels la jeune fille , timide encore , mais sans honte, commence, en balbutiant, ce poème charmant, toujours refait et toujours à refaire. Elle dit quand elles douté ! pourquoi elle a craint ! comment elle a espéré ! Puis, après les tourments ce sont les projets ! Tout un avenir à inventer, à peupler de visions, de souffrances peut-être, mais supportées à deux ; des dangers bravés de front, les mains enlacées et les cœurs confondus pour recevoir chaque coup 1 Ah ! qui peut avoir connu ces premiers mirages de la jeunesse, et les oublier? Alors même qu'ils ont disparu, on tressaille en les entendant nommer, et, comme Taveugle plongé dans la nuit , on veut voir encore par Tœil des autres !
Sans s'en apercevçir, Maurice avait cédé à ce désir, et, pendant que ses compagnons continuaient leur entretien, il s'était approché des deux fiancés , qui , tout à leur lôte-à-tête, n'y prirent point garde.
Le jeune homme était amoureusement penché vers la jeune fille, qui, les yeux baissés, roulait avec distraction le ruban de sa ceinture.
« Oui, murmurait -il d'une voix fascinante, oui, vous étiez le souhait de mon adolescence et de ma jeunesse I ou plutôt, mon espoir n'osait aller si loin !
— Et cependant vous pouviez prétendre à bien
d'autres ! répliquait modestement la jeune fille !
— Quelle autre eût réuni tant de mérite , s'écriait le fiancé avec chaleur : quinze cent mille francs de dot !
— Outre quelques espérances.
— Je le sais, vous avez un oncle goutteux.
/^vec une cousine hydropique.
Sans enfants?
Ni collatéraux !
Et dont vous héritez sous peu?
Tous deux sont condamnés par les médecins, àh I vous êtes un ange ! » s'écria Tépouseur, qui saimain de Thérilière en perspective et la baisa avec lort.
irice ne voulut point en entendre davantage, et se le rejoindre son conducteur, nme ils traversaient la dernière avenue, M. Atout ta brusquement, et lui montra du doigt un couple inait à leur rencontre.
B composait d'une jeune femme charmante et d'un lomme tellement hideux que le regard, en le renmt, hésitait à s'arrêter. Mais la disgrâce de toute rsonne était, pour ainsi dire, effacée par une de onstruosités dont les annales de la science ellene citent que de rares exemples. Une corne de LU s'élevait au milieu de son front, et donnait à sa )nomie quelque chose de grotesque et de terrible >is!
iirice poussa une première exclamation d'horreur ; ine seconde de pitié.
ele plaignez pas, dit M. Atout, qui venait de le •, il doit à sa corne le repos , la fortune , la gloire ; nfin, jusqu'à cette jolie femme qui est la sienne, » irice parut stupéfait.
e roi Extra a été longtemps semblable aux autres les, reprit Tacadémicien, e^il ne se rappelle ce i qu'avec épouvante. Vous pourrez, du reste, lire
ses mémoires qu'il a publiés en tête de ses œuvres complètes.
— D'autant plus facilement que je viens de les acheter, » fit observer M. Le Doux en présentant à Maurice un volume magnifiquement illustré.
Le jeune homme Touvrit avec empressement, et comme ses deux conducteurs avaient affaire chez leur banquier, il demanda la permission de les attendre dans la petite allée de céleri qui terminait la promenade.
Le livre du roi Extra contenait, outre ses discours à la chambra des envoyés , plusieurs traités philosophiques , et des poésies élégiaques adressées par lui aux plus jolies femmes des quatre parties du monde. Le tout était précédé de la préface biographique, à laquelle H. Atout avait donné le nom de Mémoires y et dont Maurice commença immédiatement la lecture.