‹ Deux misères (volume 2)Chapitre 5 sur 37 · Eh bien t · texte numérisé non relu

Eh bien t

— Eh bien, Joséphine a été trouvée au fond de la rivière, une pierre au cou, et l'Alsacienne dans, un des chantiers de l'île Lonviers, avec douze coups de couteau dans le corps.

Rosalie poussa un léger cri.

— Et leur assassin? demanda-t-elle.

— On ne le connaît pas, ma chère ; seulement le Maigrot les avait prévenues que si elles le quittaient, il leur arriverait malheur.

-^ Mais moi aussi, il m'a prévenue ! dit Rosalie qui était devenue pâle.

— Eh bien, tâche de te rappeler l'avertissement, répliqua Mariette d'un ton expressif, à moins que tu ne tiennes à paraître sur les tables de la Morgue.

Cette révélation augmenta encore la terreur que le Maigrot inspirait à Rosalie, et la fit balancer à fuir.

Ce que Mariette lui avait annoncé ne tarda pas d'ailleurs à se réaliser. Tombée si bas, elle se prit elle-même en indifférence, et une sorte d'apathie s'empara de tout son être. Elle se promettait de saisir la première occasion

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de rompre la chaîne honteuse qu'elle portait^ et, Foccar sion venue, elle manquait de décision pour en profiter. Les jours s'écoulèrent ainsi, chaque retard rendant la rupture plus difiScile. Une position subie quelque temps est presque une position acceptée. On s'y arrange, on trouve l'attitude nécessaire pour en éviter les plus cruels aiguillons, et, une fois établi ainsi dans son malheur, on ne peut se résoudre à l'effort nécessaire pour en sortir.

Puis le premier désespoir était adouci ; l'habitude tressait sourdement autour de Rosalie ses invisibles liens. Entrée dans ce gouffre de honte, elle en descendait chaque jour un degré sans remarquer que les ténèbres devenaient plus profondes; ou, si elle s'en apercevait, elle ne voulait point y prendre garde. Livrée à cet engourdissement que nous prenons souvent pour la résignation, elle se déclarait à elle-même*le retour impossible, pour n'être point obligée de l'essayer, et elle se laissait emporter à la pente des événements qui l'entraînaient.

On ne soupçonne point généralement. Monsieur, jusqu'à quel point peut conduire cette inerte soumission de l'être qui a abdiqué toute dignité et toute volonté d'être heureux. Une fois plié à l'esclavage, il s'y acclimate progressivement, et arrive bientôt, sans s'en apercevoir, aux dernières limites de la servilité. Celui qui a consenti à se mettre aux genoux d'un maître ne tarde pointa baiser la poussière de ses pieds. L'âme humaine est comme ces ressorts qui, trop plies, perdent leur élasticité et ne se redressent plus.

Rosalie , qui n'avait d'abord accepté le tyrannique amour d'Adrien que provisoirement et de force, finit par s'y accoutumer. Sa soumission, quelque temps contrainte, devint volontaire; elle se résigna enfin à l'espèce d'union qui lui avait été imposée, comme à une de ces infirmités que l'on se décide à garder plutôt que de recourir au dangereux remède qui pourrait la guérir.

Cependant, I9 crainte que lui inspirait le Maigret n'a-

vait fait que grandir. Outre les instincts violents qu'elle lui connaissait, et dont elle découvrait chaque jour de nouvelles preuves, ses habitudes avaient quelque chose d'équivoque dont elle fut surprise d'abord, puis effrayée. Il s'absentait souvent, et presque toujours la nuit, sans expliquer la cause de ses absences. Rosalie, qui ignorait ses moyens d'existence , s'était plusieurs fois étonnée, de ses opulences passagères, et lui en avait demandé la cause; mais le Maigrot lui avait toujours durement imposé silence. Madame Lampon, interrogée avec adresse, avait également refusé de répondre, et Mariette elle-même s'était contentée de secouer la tête d'un air sinistre.

Un tel mystère suffisait sans doute pour lui faire comprendre qu'Adrien vivait d'une de ces professions honteuses qu'on n'ose nommer,* mais elle ignorait laquelle. Était-il soudoyé par la police, comme semblait l'indiquer l'autorité dont il jouissait chez la mère Lampon, ou bien exerçait-il une industrie plus coupable et plus dangereuse ? Rosalie allait de l'un à l'autre soupçon sans décider entre eux. Elle avait entendu plusieurs fois Adrien prononcer le nom de Fourreau, sans comprendre quelles relations pouvaient exister entre lui et l'ancien ami de Figel ; ses questions à cet égard avaient été rudement interrompues, comme d'habitude, par l'ordre de s'occuper de ses chiffons et de laisser les hommes faire leurs aflàires. Une circonstance inattendue vint enfin jeter» au milieu de ces doutes, une affreuse lumière.

Une nuit qu'elle s'était endormie plus tard qu'à l'ordinaire, après avoir longtemps attendu Adrien, elle fui réveillée dans son premier sommeil, par un bruit confus de voix ; il lui sembla que plusieurs personnes étaient arrêtées sur le palier, près de sa chambre, et causaient vi-

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vement. Une clef tourna enfin dans la serrure, la porte s'ouvrit et Adrien entra.

Il portait un costume que Rosalie ne lui avait jamais vo. C'était un grand chapeau de roulier à cuve ronde, une blouse bleue, un pantalon de velours olive et de larges chaussons de lisière souillés de boue. D'une main il tenait un paquet enveloppé dans un foulard élégant, de l'autre, un chandelier de fer-blanc à abat-jour.

Il's'approcha d'abord avec précaution tlu lit où se trouvait Rosalie; celle-ci ferma instinctivement les yeux. Il passa la chandelle devant stîs paupières pour s'assurer qu'elle dormait, puis, rassuré sans doute, il se hâta de dépouiller le déguisement qui cachait son costume habituel, s'avança vers l'armoire d'attache placée à l'autre bout de la chambre, ouvrit un compartiment caché dans le mur, dont Rosalie ne soupçonnait point l'existence, y déposa les vêtements qu'il venait de quitter et referma la cachette.

Revenant alors au paquet qu'il avait précédemment déposé sur une table, il se mit à en faire l'inventaire. Bien qu'il tourna le dos à Rosalie, celle-ci pouvait suivre tousses mouvements dans un miroir accroché au-dessus de la table. Ellelevittirejr d'abord du paquet desdentelles, une timbale d'argent, des couverts, et quelques menus bijoux. Il sépara de ceux-ci une' chaîne d'or émaillé et des bracelets qu'il mit à part ; puis, après avoir examiné le reste en détail, comme s'il eût voulu en estimer la valeur, il l'enveloppa de nouveau dans le foulard et sortit en emportant le tout.

Rosalie avait suivi cette scène muette avec un inexprimable saisissement; ce qu'elle venait de voir mettait fin à toutes ses incertitudes .sur le Maigret : c'était un voleur!

Elle n'eut pointle temps, du reste, de réfléchira cette découverte, car il entra presque aussitôt, mais sans précaution cette fois et en homme qui veut que l'on s'aper-

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çoive de son arrivée. Rosalie fat obligé d'ouvrir les yeux comme si elle s'éveillait,

—Ah I ah 1 on dort donc déjà ? dit Adrien. Pardieu 1 il faut que tu sois une vraie marmotte... il est à peine minuit.

— Minait, répéta Rosalie qui avait entendu sonner trois heures un instant auparavant.

— Tout au plus, tu vois que je rentre de bonne heure, je me moque de ce qui se passe aujourd'hui dans Paris après minuit

Malgré l'indifférence avec laquelle ces mots étaient prononcés, Rosalie comprit qu'ils avaient pour but de lui donner le change sur l'heure véritable du retour d'Adrien.

Celui-ci s'était approché du lit <outen parlant, et elle remarqua alors, pour la première fois, l'altération de ses traits. Sa pâleur habituelle était devenue de la lividité; son œil plus dilaté avait une expression d'égarement, et des tressaillements convulsifs agitaient par instants tous les muscles de son visage : ses pas même semblaient mal assurés, comme si le vin les eût rendus chancelants ; mais sa voix, loin d'avoir le bégaiement embarrassé de celle d'un homme ivre, était brève, rauque, saccadée. Cependant cette animation avait quelque chose de distrait ; on eût dit qu'il parlait haut et vite, sans en éprouver le besoin et seulement pour s'étourdir.

Frappée de ce trouble, Rosalie demeura sur son séant, contemplant le Maigret avec une curiosité mêlée de frayeur; il s'aperçut sans doute de cet examen, car il s'écria tout à coup avec une demi-colère :.

— Qu'y sr-t-il? que veux-tu? est-ce que j'ai changé de figure depuis hier ? .

— Je n'ai point dit cela 1 murmura Rosalie.

— Alors pourquoi me regardes-tu comme la colonne Vendôme? Voyons, réveille-toi tout à fait.

— Je sub réveillée.

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Le Maigrot lui jeta an regard oblique.

— Tu sais bien que je n'aime pas ces airs de mater do* hrosa^ dit-il d'un ton sourd; je veux qu'on soit gaie, moi.

—Je suis gaie, dit précipitamment Rosalie, effrayée. Pourquoi ne serais-je pas gaie?

— C'est ce que je me demande ; d'autant qu'à partir de demain nous allons nous donner du bon temps.

— Gomment ?

— Oui, ma princesse, je suis en fonds, j'ai des monarques au moins pour huit jours 1 Nous irons au spectacle, nous roulerons en fiacre^ et nous ferons des parties champêtres comme des gens établis.

Rosalie le regarda à la dérobée.

— Ah I ça te fait lever la tête pourtant, reprit le Maigrot trompé par ce mouvement; ça te va de vivre en millionnaire? Eh bien I à la bonne heure. S'il ne faut que de la dépense pour te mettre de belle humeur, on en fera. J'ai déjà commencé.

— Vous?

— Tu te plaignais l'autre jour de n'avoir pas de cordon de montre. Eh bien, regarde.

Il avait porté la main à la poche de son gilet, et en tira la chaîne émaillée. Rosalie ne put s'empêcher de tressaillir.

— Ne va pas croire que c'est du faux, au moins, continua-t-il en la déroulant; vois, le contrôle y est.

— Oui... je vois...

— Et rien n'y manque.

— Sans doute; mais je n'oserai porter...

— Allons donc I as-tu peur qu'on ne te prenne pour une marquise?

— Songez...

— Je te dis de l'essayer.

— Il avait jeté la chaîne sur le lit, Rosalie la prit avec répugnance, et sentant les anneaux humides, elle voulut

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l'essuyer à l'oreiller; mais tout à coup elle la laissa retomber en poussant un cri.

— Qu'y a-t-il ? demanda Adrien.

Rosalie, éperdue, montra l'oreiller rougi.

— Du sang, balbutia-t-elle.

— .Du sangl s'écria le Maigret qui devint pâle, c'est impossible !..

— Là, voyez.

— Non ce n'est point, ce ne peut être la chaîne....

— Reprenez-la, reprenez-la I s'écria la jeune femme avec horreur, je n'en veux point; je ne veux ni chaîne ni bracelets!...

— Qui t'a dit que j'avais des bracelets? s'écria Adrien en reculant.

Rosalie voulut répondre et ne put que balbutier ; le Maigret se frappa le front.

— Ah 1 tu m'as vu, reprit-il, tu ne dormais pas! Là tout à l'heure, tu m'espionnais; tu sais d'où vient cette chaîne, d'où vient ce sang

— Non.

— Malheureuse !... ,

Il s'élança vers le lit ,les bras levés. Rosalie, qui était à genoux et les mains jointes, plia la tête en criant grâce.

— Avoue ce que tu sais, reprit Adrien qui la releva violemment. Qu'as-tu vu ?

— J'ai vu, bégaya Rosalie, que vous changiez de vêtements, que vous examiniez de l'argenterie, des bijoux.

— Après?

— Je n'ai rien vu de plus.

— Mais tu as devinéd'où je venais et ce qui s'était passé? Rosalie frissonna et garda le silence; il y eut une pause de quelques secondes.

— Eh bien! soit, reprit tout à coup le Maigret, comme s'il eût pris son parti, il fallait après tout en finir par là. Tu sais maintenant de quoi je vis ; reste à s'assurer que tu te tairas.

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La jeune fille voulut protester de sa discrétion.

— Bah ! des promesses, interrompit le voleur, j'en fais cas comme de l'honneur d'un mouchard. Ce ne sont pas des paroles qu'il me faut, mais des assurances ; et j'ai heureusement pris mes précautions d'avance.

Elle le regarda.

— Oui, ma princesse, continua le Maigrot tranquillement, si tu me dénonces désormais, je déclare que tu étais de la boutique, et tu auras ton affaire en même temps que nous.

— Que dites-vous? s'écria Rosalie; mais c'est un mensonge.

— Dont les juges feront une vérité; les faits d'ailleurs sont contre toi.

— Contre moi :

— Pardieu I qui a profité jusqu'ici de la meilleure part du butin ? Qui a porté les bagues, les dentelles, les châles enlevés aux bourgeois? Par qui la montre de cet Anglais, du mois dernier, a-t-elle été déposée au Mont-de-Piété ? Ta vois, ma belle, que toutes les présomptions t'accusent» el tu sais que deux présomptions valent une preuve. L'intérêt de ta propre sûreté te commande donc le silence, et voilà pourquoi j'y compte.

Rosalie demeura atterrée. II était évident qu'associée à son insu aux crimes d'Adrien, elle en partagerait désormais la solidarité devant les hommes. Celui-ci s'aperçut de rimpression que ses paroles avaient produite, et continua :

— C'est donc une chose bien entendue, ma chère, nous partagerons le même sort, quel qu'il soit, et comme aujourd'hui la chance a été bonne, je veux que tu prennes celte chaîne pour ta part, et que tu la portes.

Rosalie voulut refuser.

— Allons, ne fais pas la bégueule, dit le Maigrot en la lui jetant autour du cou.

Et comme il vit qu'elle allait la retirer avec un mou-

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vement d'horreur, il ajouta de ce ton bref qu'elle n'entendait jamais sans un tressaillement : *

— Je veux que tu la gardes, comprends-tu? je le veux ! et ne me force pas à le dire trop de fois, car j'ai les nerfs agacés ce soir.

Rosalie se laissa retomber sur son oreiller sans oser porter les mains à la chaîne, mais frissonnant sous la froideur des anneaux d'or, comme si elle les eût encore sentis humides de sang.

Malgré l'assurance que le Maigret avait témoignée, Rosalie s'aperçut dès le lendemain qu'elle était plus soigneusement surveillée que par le passé. Mariette le lui fit remarquer et l'avertit de prendre garde JM^i^ Rosalie n'avait pas besoin de cette recommandation. Sa dernière scène avec Adrien l'avait tellement effrayée, qu'elle n'osait plus sortir, de peur d'éveiller ses soupçons.

Cependant, au bout de quelques jours, la défiance de celui-ci parut se dissiper, et un matin, il vint annoncera Rosalie qu'il l'emmenait pour passer la journée à la canh pagne avec quelques amis. ^

Jacques Fourreau se trouvait du nombre. Il revit Rosalie comme une vieille connaissance, mais sans lui parler du -passé. Après quelques pourparlers, sur le choix de la promenade , ce fut lui qui décida que Ton irait à Saint-Germain.

La journée entière fut employée à parcourir la forêt, et se passa sans autre incident, qu'une assez longue absence d'Adrien que Jacques emmena potir voir de plus près quelques maisons de campagne de belle apparence.

Revenus de cette excursion, ils proposèrent de retourner à Paris par Rougival, où ils laissèrent encore Rosalie au restaurant avec un des leurs, pendant qu'ils poussaient de nouvelles reconnaissances dans les environs.

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Lorsqu'ils reriDrent, le jour était déjà tombé , et ils trouvèrent leur compagnon attable "avec un gros homme qu'il était facile de reconnaître, à son costume, pour un de ces demi-manants, auxquels la fortune donne, à défaut d'aisance, l'effronterie des manières. Il avait forcé Rosalie à s'asseoir près de lui , et au moment où Adrien entra, il essayait quelques agaceries qu'elle repoussait.

— Doucement I ne vous échauffez pas tant, dit le Maigret qui s'était arrêté sur le seuil en fronçant le sourcil.

— Ah I ah I il paraît que c'est le bourgeois, dit le gros homme en riant.

— Lui-même.

— Eh bien I tonnerre 1 qu'il soit le bien venu ; un autre bol de punch, garçon I Voici des particuliers dont je veux faire la connaissance.

Adrien examina rapidement l'étranger.

— Reste à savoir si ça leur convient, dit-il d'un ton bourru.

— Et pourquoi ça ne leur conviendrait-il pas ?

— Parce que nous ne buvons pas avec le premier venu. ^— C'est-à-dire que vous voulez savoir mon nom ?

— Que nous importe ?

— Je m'appelle Perollet, mes gars : François Perollet, marchand de farine, propriétaire de trois moulins à Juziers, et pouvant faire la galanterie d'un bol de punch sans se gêner.

En prononçant ces derniers mots, le meunier avait frappé sur les poches de sa veste grise , qui firent entendre un cliquetis d'argent. Adrien et ses compagnons échangèrent un regard.

— Alors nous acceptons la politesse, dit le premier.

— A la bonne heure ; mais où est donc madame Rosalie ? reprit Perollet en cherchant la jeune feçame, qui était allée s'asseoir près de la fenêtre, à l'autre bout de la salle ; il faut que ce soit elle qui fasse les honneurs.

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—A condiHon que vous lui parlerez de moins près, observa le Maigrot.

— Fi 1 Est-ce qu'il y a des jaloux, ici ? A bas les jaloux! Si vous me poussez à bout, d'abord, mon cher, je vous l'enlève.

— Rosalie?

— Oui.

— Je ne vous conseille pas d'essayer.

— Bah 1 bah ! quand on a de la persévérance et de la finance... dit le meunier en prenant un air fin,

— Et vous en avez ?

— De la persévérance ? c'est mon fort.

— Et de la finance ?

— Ce n'est pas mon faible , répliqua Perollet avec un gros rire, et au moment où je vous parle, on pourrait appuyer sa déclaration de quelques billets de cinq cents francs!...

— Qu'on irait chercher à Juziers...

— Non, Monsieur; qu'on a dans son portefeuille. Mais appelez donc madame Rosalie ; voici le punch.

Adrien fit signe à la jeune femme qui vint s'asseoir près du meunier pour remplir les verres. Le Maigrot s'était éloigné de quelques pas et causait à voix basse avec deux de ses compagnons ; Perollet n'y prit point garde ; il était tout occupé de sa voisine, à laquelle il adressait tout bas des galanteries entremêlées de propositions équivoques.

Enfin tout le monde s'assit, et Ton commença à causer en vidant le bol de punch. Le me^inier déjà échauffé par de nombreuses libations , arriva bientôt à toutes les indiscrétions de l'ivresse. Sans cesser ses agaceries à Rosalie, il raconta en détail ses affaires ; parla des recouvrements achevés à Saint-Germain, et de ceux qui lui restaient à effectuer à Paris. Le Maigrot écoutait avec attention et continuait à faire boire Perollet, tout en se ménageant lui et ses compagnons.

Enfin pourtant , le g[ros homme parât se rappeler qu'il devait se rendre à Paris ; il demanda son charà-bancs , et alla sur le seuil pour le voir préparer.

Onze heures venaient de sonner. La nuit était chaude, mais sans étoiles ; et quelques gouttes de pluie annonçant un orage, tombaient lourdement sur le pavé poudreux. Rosalie, qui était demeurée assise, le front appuyé sur sa main et à demi endormie de fatigue, entendit tout à coup un chuchotement de voix au milieu duquel son nom la- frappa. Elle entr'ouvrit les yeux, aperçut, à quelques pas, ses compagnons de promenade qui semblaient discuter à voix basse, et prêta Toreille.

— Je te dis qu'il vaut mieux s'en débarrasser , répétait Jacques Fourreau.

— Et moi, je tiens au contraire à ce qu'elle nous aide, répliqua Adrien.

— Mais si elle nous livre ?

— Le moyen quand elle sera compromise avec nous. Ici plusieurs voix s'élevèrent à la fois, les paroles se

confondirent et Rosalie fut quelque temps sans pouvoir rien distinguer. Enfin Adrien reprit.

— C'est le plus sûr, croyez-moi ; nous prendrons par le raidillon.

— Oui.

— Et nous attendrons au Buttard.

— Convenu.

L'entrée du meunier qui venait boire le coup de Tétrier, les empêcha d'en dire davantage ; tous s'approchèrent de la table ; les verres furent remplis une dernière fois et l'on trinqua.

François Perollet se tourna vers Rosalie.

— A la santé des brunes, dit-il d'une voix ivre ; j'ai toujours aimé les brunes, moi..., et quand madame voudra une place dans mon moulin...

— Il vaudrait mieux qu'elle eût une place dans votre char-à-bancs, observa le Maigrot.

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— Pourquoi cela?

— Parce qu'elle ne serait pas obligée de retourner à pied à Versailles.

— Nous allons à Versailles? dit Rosalie étonnée.

— Et la voiture sur laquelle nous comptions nous a manqué, continua Adrien ; moi, je m'en moque, en prenant par les bois de la Selle, ce sera une promenade, mais Rosalie n'est point marcheuse.

— Vrai I dit le meunier; eh bien I donnez- la moi, et je l'emmène.

— Mais vous allez à Paris.

— Je prendrai la route de la Selle, et je passerai par Versailles.

— Pardieu I ça fera l'affaire, s'écria Fourreau.

— Minute I minute 1 interrompit Adrien, le camarade Perollet est un peu vif, et il a des manières avec les femmes...

— Qu'e§t-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? s'écria Perollet, me crois-tu capable de manquer au sexe, par hasard ?

— Je crois ce que j'ai vu.

— Parce qu'on est galant, qu'on sait entretenir la conversation ; mais pour ce qui est des égards, vois-tu, Parisien, les meuniers de Juziers pourraient t'en remontrer.

— Vous croyez ?

— Un peu, mon vieux, on la connaît la société, et Ton a un certain genre!...

— Si j'étais sûrl...

— Laisse-moi conduire madame Rosalie, je te dis, et tu n'auras pas à t'en repentir.

Les compagnons d'Adrien appuyèrent ces assurances, et le firent consentir à ce que proposait le meunier. Quant à Rosalie, ses objections ne furent point écoutées; le Maigrot la fit monter, presque de force, dans le charà-bancs, et, après avoir indiqué à Perollet l'auberge oi|

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elle devait descendre à Versailles, il prit les devants avec ses compagnons.

Le gros homme régla son compte, monta à côté de Rosalie, et laissant la route de Paris à sa 'gauche, il suivit celle qui montait les coteaux, en se dirigeant vers les bois de la Selle Saint-Cloud.

Cependant ce brusque changement d'itinéraire, joint à quelques mots entendus à Bougival, avaient éveillé les soupçons de la jeune fille. Sans connaître le plan du Maigret, et bien qu'elle ne pût comprendre la facilité avec laquelle il l'avait confiée à un étranger, elle pressentait quelque complot dont son. conducteur'et elle-même pouvaient être victimes. Elle voulut, en conséquence, l'avertir de se trouver sur ses gardes ; mais le grand air avait achevé d'étourdir le meunier qui fut bientôt hors d'état de rien entendre. Bercé par le mouvement du char-à-bancs, il était tombé dans ce demi sommeil des ivrognes qu'entrecoupaient des éclairs de lucidité aussitôt évanouis. De temps en temps il se tournait vers Rosalie pour revenir à ses propositions galantes, ou il relevait les guides, et jetait au cheval un cri d'encouragement, puis, presque aussitôt, ses mains retombaient sur ses genoux, sa voix s'éteignait en un bégaiement confus, et sa tête flottante s'abaissait sur sa poitrine, comme celle d'un homme qui lutte contre le sommeil.

Cependant le char-à-bancs avait franchi la montée et dépassé le village de la Selle. Il venait d'entrer sous de sombres allées où ne pénétraient aucunes des fugitives lueurs de la nuit. Rosalie regarda autour d'elle et sentit son sang se glacer.

La route était déserte : aucune lumière d'habitation ne brillait au loin ; on n'entendait autpur de soi que le frissonnement des feuilles, mêlé au gémissement monotone des eaux sous les ponceaux du chemin. Des deux côtés s'étendaient de sombres taillis où l'œil ne pouvait pénétrer, enfin l'orage qui se préparait depuis long-

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temps commençait à gronder sourdement, et de pâles éclairs pénétrant à travers les voûtes de fenillage, éclairaient, par instants, cette Ingabre solitude qai retombait aussitôt après dahs le silence et les ténèbres.

Exaltée par les circonstances, Theureet le lieu, la terreur de Rosalie allait toujours croissant. Enfin, apercevant un obscur ravin au fond duquel la route s'enfonçait subitement, elle saisit les guides et arrêta court le cheval.

L'interruption du mouvement réveilla le meunier en sursaut.

— En route donc, cocotte ! bégaya-t-il en faisant claquer sa langue contre son palais.

— Au nom de Dieu t ne suivez pas ce chemin. Monsieur, dit Rosalie qui retint de nouveau le cheval.

— • Hein î qu'y a-t-il ? demanda PeroUet.

— Cette route me fait peur.

— Peur 1 pourquoi peur?... ahl c'est à cause de la nuit... Les femmes sont timides la nuit t... Ah ! aht aht

— Monsieur, de grâce I retournons.

— Le fait est, reprit le gros homme qui suivait sa pensée sans entendre Rosalie, le fait est que si Ton voulait profiter de la circonstance, eh 1 eh! eh 1 Qu'en ditesvous, la jolie brune? Je ne suis pas un va-nu-pieds,

ma chère, j'ai trois moulins à Juziers, et un portefeuille bien garni.

— Oh I c'est ce qui m'épouvante I interrompit Rosalie.

— Comment, balbutia le meunier, vous êtes épouvantée 4'un portefeuille. Ehl oui, je comprends, parce que ça tente, n'est-ce pas? On est faible contre les billets de banque.

Il avait passé un bras autour de la taille de Rosalie ; elle se dégagea vivement.

— On sait que vous portez sur vous cet argent, repritelle précipitamment, comme si elle se parlait à ellemême, vous avez eu l'imprudence de le dire à Bougival,

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et cette route isolée que ron vous a fait prendre au lieu de celle de Paris... Ah ! rebroussez chemin.

— Comment! s'écria Perollet, quand je suis à moitié route ! Nous voilà arrivés au Buttard.

— Au Buttard I répéta Rosalie qui se rappela tout à coup Tespèce de rendez-vous qu'Adrien et ses compagnons s'étaient donné dans ce lieu ; ah ! Monsieur, ne faites pas un pas de plus.

— Oubliez-vous que j'ai promis de vous conduire à Versailles.

— J'irai seule, répliqua Rosalie en écartant vivement le tablier de cuir du char-à-bancs, et sautant à terre.

— Seule I mais du tout, du tout, je ne veux pas, dit Perollet qui chercha le marchepied et descendit lourdement ; vous ne m'échapperez pas ainsi, ma belle.

— Je vous en conjure.

— Allons, pas d'enfantillage.

n avait repris Rosalie par le bras, et s'efforçait de la faire remonter dans le char-à-bancs ; tout à coup celleci recula éperdue.

Plusieurs ombres venaient de se détacher des taillis qui bordaient la route t

Elle voulut jeter un cri, mais il était trop tard; le Maigret avec ses complices s'était déjà élancé et les 'entourait. Le meunier fut terrassé tandis qu'elle était saisie, bâillonnée et entraînée de force à l'écart où elle s'évanouit.

Lorsqu'elle reprit ses sens, elle se trouva assise sur un tertre, le dos appuyé à un arbre. A quelques pas, était étendu le cadavre du meunier, la tête broyée sous la roue du char-à-bancs, qui avait servtà donner à un assassinat l'apparence d'un accident involontaire.

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Rosalie passa la journée du lendemain enfermée et sans voir personne : enfin, vers six heures du soir, Adrien rentra.

A sa vue elle se leva.

— Je viens te chercher, dit rapidement le Maigrot; nous quittons Paris ce soir.

— Ah 1 s'écria Rosalie, qui devint pâle, on a donc découvert...

— Découvert, quoi ?

— Le meunier I...

Adrien Vinterrompit brusquement :

— Qui te parle de cela? Le meunier est un ivrogne qui s'est fait écraser par son char-à-bancs, et dans les poches duquel on a trouvé assez d'argent et de billets à ordre pour qu'on ne puisse soupçonner personne d'avoir voulu le dépouiller. Il s'agit d'autre chose...

— Qu'est-ce donc 1

— Presque rien 1 un déménagement fait dans une maison de campagne, à Passy, sans l'autorisation du propriétaire. C'est de là que venait l'écharpe que tu portais l'autre jour.

~ Dieu I

— Tu vois que la chose te regarde autant que moi, et bien qu'il s'agisse d'une misère, je désire éviter les ex* plications; une recherche en amène une autre.

— Mais comment partir sans être reconnus et arrêtés?

— J'espère qu'on va nous en fournir les moyens ; tn n'as qu'à me suivre.

Elle obéit en tremblant, et tous deux se rendirent à la barrière des Amandiers, chez un marchand de vin où ils rencontrèrent leurs compagnons de la veille, attablés avec un homme et une femme que Rosalie n'avait jamais vus.

DEUX KisâREg. 279

L'homme, dont la figure basanée, le regard sombre et les traits anguleux annonçaient une qfîgine méridionale, était vêtu d'uti costume complet de drap brun dont les parties les plus exposées au frottement, étaient garnies de pièces de cuir ôraillé. Il avait à côté de lui le bâton ferré, le flageolet et le tambourin des montreurs d'ours. Quant à la femme, maigre, noire, déguenillée, elle était assise vis-à-vis , accoudée sur une guitare , et promenant au tour d'elle un regard distrait , mais hardi.

A la vue de ce couple, le Maigret avait laissé échapper un signe de satisfaction; Fourreau se leva et vint à M.

— Ce sont eux, dit-il à voix basse.

— Leur as-tu parlé? demanda Adrien.

— Oui.

— Et tu crois qu'ils consentiront ?

— Ils désirent rester à Paris.

— Bien.

Le montreur d'ours s'était détourné; Fourreau ;lui présenta Adrien comme l'ami dont il lui avait déjà parlé. Tous deux s'examinèrent sans se saluer.

— C'est donc lui qui a un marché à me proposer ? demanda enfin le cornac avec un accent étranger.

— C'est lui, répondit Fourreau.

— Et j'espère que nous nous entendrons, ajouta Adrien en prenant place vis-à-vis.

— Peut-être.

— C'est toi qu'on appelle Bory ?

— Et toi le Maigret ?

— Oui.

— Fais tes propositions.

— Tout à rheure, dit Adrien qui avait fait demander une bouteille de vin bouché; il faut que nous trinquions d'abord ; ton verre, Bory. '

Celui-ci demeura immobile. ^ y

280 DEUX MisâaES.

— On n'a point besoin de boire pour s'entendre, dit-il sèchement.

— Tiens I es-tu au régime, par hasard?

— Non.

— Tu as peur que je ne te grise, alors?

— Oui.

— Au diable le butor !

— Est-ce là tout ce que ta as à me dire ? demanda Bory en avançant la main vers son bâton ferré.

— Eh I non, sauvage I s'écria le Maigret, tu sais bien que je veux causer avec toi.

— Causons, alors.

— Eh bien I voilà la chose. J'ai besoin de faire un voyage d'agrément en province avec la brunette que tu vois là...

Lé regard de Bory effleura Rosalie.

— Et pour cela, il te faut mon ours et mes papiers?

— Oui ; ce serait un moyen d'éviter tous les ennuis.

Le cornac prit silencieusement dans sa poche un portefeuille dont il tira quelques papiersjtimbrés et crasseux qu'il jeta sur la table.

' — Voici les papiers, dit-il.

— Et la hôte? demanda Adrien.

— Elle est derrière toi.

Le Maigret se détourna brusquement, et aperçut, en effet, dans le coin le plus obscur de la salle, un ours énorme attaché par une chaîne au poteau qui soutenait la rampe de l'escalier;

— Ah ! c'est là ton pensionnaire, dit-il ; il est muselé, au moins?

— Tu le vois.

Pour toute réponse, Bory se retourna.

— Debout, Rustaut, s*écria-t-il.

L'ours tressaillit, poussa un grondement étouffé et se releva. .

— Aumurl

DEUX MISÉAES. 281

L'ours s'appuya contre le mur et se dressa sur ses pattes de derrière.

— ^Immobile!

L'ours prît l'attitude d'un factionnaire allemand qui voit passer son général.

— Pardieu I je voudrais avoir une femme aussi bien élevée que cet animal là, s'écria le Maigret ; il obéit au premier mot.

-^ Parce que le coup arrive avant le second.

— Et combien veux-tu le vendre ?

— Avec les papiers?

— Oui.

— Trente louis.

— Un ours et trois chiffons trente louis ? répéta le Maigret; allons, tu es un farceur.

— Je t'ai dit le prix, répliqua froidement Bory; tu n'es point forcé d'acheter.

— Je te donnerai dix louis?

— Non.

— Douze?

— Non.

— Eh bien I quinze, et va-t'en au diable 1

Le montreur d'ours ne répondit rien; mais il regarda la femme à la guitare. Celle-ci, qui avait jusqu'alors tout écouté avec une apparente indifférence, se leva. Bory en fit autant,

— Eh bieni vous vous en allez? s'écria le Maigret.

— Oui, répliqua la femme.

— Mais vous n'avez donc pas entendu, ma chère, que j'offrais quinze louis ?

— J'ai entendu que lui, il avait dit trente.

— Et vous ne voulez rien diminuer .

— Rien.

Adrien regarda Fourreau, qui se mit à lui parler à voix basse. Pendant ce temps, Bory s'occupait de ramasser ses papiers et de dëtacl^er Rustaut. La femmQ ^ 16.

2dd BBUX MISBRBS.

jaune reprit sa gnilare : tous deux se dirigeaient vers la porte, lorsqu'Adrien parut se décider.

— Attends I s'écria-t-il; tu es un vrai juif, Bory ; tu abuses du besoin que j'ai de ta marchandise; mais cela se retrouvera. Ramène ici Tours et rapporte tes papiers.

Le cornac se rapprocha de la table sur laquelle il vida de nouveau son portefeuille.

— Voilà tes trente louis, reprit Adrien en comptant l'argent pièce à pièce ; seulement, je veux que tous les accessoires soient du marché : le flageolet, le tambour et la guitare.

— La voilà ! dit la compagne de Bory qui tendit l'instrument à Rosalie.

— Et maintenant, ajouta le Maigret, en regardant fixement le montreur à'ours, rappelle-toi que tout ceci doit rester entre nous.

— Je sais.

— Si tu parles, j'ai de quoi bavarder aussi de mon côté.

— C'est? bon, dit Bory d'un air sombre.

Et reprenant son bâton, il sortit avec sa femme sans adresser d'adieux à personne.

Deux heures après, Rosalie et Adrien, revêtus de cosr tûmes appropriés à leur nouvelle situation et suivis de Rustaud, prenaient, malgré la nuit, la route de la Pi* cardie.

Vous connaissez trop bien la vie, Monsieur, pour ne point savoir qu'il en est de l'âme comme du corps; le voisinage de la corruption lui est toujours funeste. A force de voir le mal, on s'accoutume à le prendre pour la loi générale; à force d'e^n souSrir, on se résigne à le -aindreetàlerespécter. o, .ed^vGoogle

DBUX UISÉRBSé' 283

L'existence de bohémien dans laquelle Rosalie venait d'être entraînée , acheva sa dégradation involontaire. Je ne voudrais point prolonger ce récit, en vous racontant la série d'épreuves (jui brisa une à une ses forces morales, et la livra enfin, désarmée de volonté, à la terrible domination du Maigret. Ce fut une longue agonie, pendant laquelle la fatigue, la misère et les mauvais traitements usant successivement sa résistance, l'amenèrent à cette soumission abrutie qui est le dernier malheur de la servitude.

En se décidant à quitter Paris, où l'éveil était donné sur son compte et où il voulait se laisser oublier, le Maigret n'avait point renoncé à sa terrible profession. Grâce à l'espèce de franc-maçonnerie établie entre ses pareils, il put trouver des complices dans la plupart des Villes qu'il traversa, et former avec eux des entreprises dont son audace et son expérience lui donnaient toujours la direction. Mais le succès ne répondit point à son attente. Iln'avaitplusaffaire ici au public parisien; c'étaientd'autres habitudes à connaître, une nouvelle stratégie à étudier; il échoua presque partout. Cependant, l'arrestation de Fourreau et sa condamnation pour un assassinat dans lequel il se trouvait compromis, rendait son retour à Paris impossible ; malgré l'insuccès, il fallut donc continuer à parcourir la province, vivant misérablement de maraudages et de rapines.

Cette constance de mauvaise fortune aigrit Adrien; il devint sombre et brutal. L'espèce de passion grossière qu'il avait éprouvée pour Rosalie ètaitd'ailleurs assouvie; celle-ci n'était plus pour lui une femme désirée, mais une complice dont il redoutait les indiscrétions; aussi passa-t'il insensiblement de la tyrannie à la cruauté. Aux duretés succédèrent les injures et aux injures les coups 1

Rosalie s'habitua à tout. La continuité de la souffrance, en lui Otant leeourage, lui avait ôté la dignité, qui est

284 BSUX MI8ÉRBS*

encore une résistance. Accroupie dans son malheur, elle n'essayait plus aucun effort pour en sortir, et n'attendait la délivrance que d'un heureux hasard.,

Un soir, Adrien et elle arrivèrent à Pithiviers, après une tournée de marche, sous la pluie et le vent, par des chemins d'où ils avaient craint de ne pouvoir sortir. Il devait y avoir foire le lendemain, et toutes les auberges étaient déjà pleines de paysans qui venaient pour vendre ou acheter. Aussi, lorsqu'ils entrèrent dans la salle basse du Soleil d'Or^ qui servait en même temps de cuisine et de salle à manger, eurent-ils quelque peine à se faire place entre les tables pressées et garnies de gens qui soupaient bruyamment. Le Maigrotne trouva d'autre moyen que de crier debout à Rustaut et de le faire marcher en avant pour qu'on les laissât passer.

Étant ainsi parvenu à l'extrémité de Tinmiense salle où une tablé était yide, il ordonna à Rustaut de se coucher à terre, s'empara du seul tabouret qui fût resté libre et demanda à souper d'un ton bourru. Quant à Rosalie, elle s'assit à quelques pas, sur la pierre de l'âtre, et appuya sa tête contre le chambranle du foyer d'un air accablé.

Outre la fatigue de la route, elle avait eu à subir ce jour-là plus de mauvais traitements qu'elle n'en avait encore endurés jusqu'alors. Aussi, pour la première fois depuis longtemps, sa patience était-elle à bout et sentaitelle, au fond de sa peur, un levain de haine contre le Maigret. De temps en temps, son regard se tournait vers lui à la dérobée et un éclair de douloureuse colère traversait ses traits ; mais au moindre mouvement du montreur d'ours, cet éclair s'effaçait pour faire place à une expression de soumission mécontente.

Adrien, de son côté, semblait lui garderrancune des torts qu'il avait eus avec elle, et il s'était mis à souper sans l'engager à venir le rejoindre. Elle le laissa faire en silence, ranima le feu qui commençait à s'éteindre, s'ô^

tablit dans le coin le plus reculé du vaste foyer, et ne tarda pas à tomber dans cette somnolence rêveuse à laquelle invitent le repos et la chaleur.

Cependant la plupart des paysans avaient achevé leur repas et ils se retiraient l'un après l'autre. Le bruit confus quifaisait retentir la salle du Soleil d*Or s'éteignit peu à peu, et Rosalie, arrachée à son demi sommeil par ce changement, rouvrit les yeux.

Toutes les tables étaient vides, sauf celle occupée par le Maigret, et une autre, plus éloignée, à laquelle étaient assis un gendarme et un paysan. Tout à coup celui-ci, qui était debout et qui achevait de bourrer une de ces courtes pipes de terre appelées brûle-gueule^ s'avança vers le foyer pour l'allumer, et Rosalie le reconnut.

— Claude MinartI s'écria-t-elle.

Le paysan s'arrêta.

— Tiens, vous savez mon nom ? dit-il avec surprise. Et la regardant plus attentivement :

— Que Dieu me sauve 1 continua*-t-il d'un accent d'hésitation, on croirait... oui... on dirait que c'est mademoiselle Rosalie.

— Ahl vous me reconnaissez pourtant! reprit-elle les larmes aux yeux.

— C*est-il bien possible que ce soit vous, mademoiselle Rosalie ? Vous ici, et. . .

U s'arrêta, son regard parcourut la toilette fanée de la jeune femme. Elle le comprit et continua en rougissant :

— Et avec ce costume I voilà ce qui vous étonne, n'est-ce pas ?

— Chacun s'habille selon son goût ou ses moyens, dit Minart d'un ton sentencieux, et l'habit qu'on ne doit pas est toujours assez bon ; mais il est de fait que je vous ai vue plus sur votre trente-et-un quand vous étiez amie avec M. Figel... A propos, vous savez le malheur qui lui est arrivé, à M. Figel ?

S86 , DEUX MIBâRBS.

— Un malheur?

— Pour faux et par jugement de cour d'assises!

— Dieul

— Vingt ans de fer; il a été condamné avec Louis, vous vous rappelez bien le petit Louis?

— Votre neveu ?

— Oui, malheureusement; c'est une terrible croix pour d'honnêtes gens comme nous... mais, après tout, les fautes sont personnelles ; pas vrai, brigadier ?

— C'est logique^ répondit le gendarme d'un ton doctoral.

— Est-ce bien possible? reprit Rosalie, à qui cette nouvelle annoncée avait remué le cœur; vous»étes sûr de la condamnation de votre neveu et. . .

Elle hésita.

— Et de M. Figel, acheva Minart; pardieu f j'étais témoin au jugement! même que j'ai manqué d'être compromis. Car c'est toujours dangereux d'être lié à des hommes qui ne marchent pas droit; leurs connaissances passent pour leurs complices! pas vrai, brigadier?

— C'est légal, répliqua le gendarme du même ton de fonctionnaire public.

Rosalie tourna involontairement les yeux vers la table où snupait Adrien ; mais celui-ci n'y était plus ; elle regarda autour d'elle avec inquiétude : Minart s'en aperçut.

— Vous cherchez le grand maigre qui était là tout à l'heure? demanda-t-il; l'aubergiste vient de l'emmener.

— Et le voici qui revient, ajouta le gendarme en montrant du doigt la porte d'entrée.

Le Maigret venait en effet d'y reparaître, son bâton ferré à la main et semblant disputelr avec l'hôtelier.

— Je ne puis disposer d'autre chose, disait celui-ci d'un ton poli.

— Alors que îe ciel vous confonde, répliqua brusquement Adrien, j'irai ailleurs. Le Soleil d'Or n'est point la seule gargote du pays.

DEUX KISâRBfl. 287

— Jiè Soleil d'Or est un hôtel, Monsieur^ répliqua l'aubergiste d'un tou piqué.

— Oui, où Ton propose aux voyageurs, pour chambre & coucher, une écurie en ruines.

— Parce que. le reste de la maison est occupé; il y a foule partout aujourd'hui; tous pouvez voir les autres auberges.

— C'est ce que je vais faire.

— Vous ne trouverez rien de mieux.

— Alors, je pousserai plus loin, dit le Maigret. J'aime autant coucher sur le grand chemin que dans une ville de sauvages comme la vôtre.

— La pluie continue, observa Rosalie qui craignait qu'il ne s'arrêtât à cette idée de poursuivre sa route.

, — Madame fera venir un fiacre, répondit le Maigret d'un ton ironique.

— Nous avons déjà fait huit lieues aujourd'hui.

•^ Eh bien, nous en ferons huit autres cette nuit, s'il le faut.

— Mais qui nous oblige?...

— Allons, la paixl s'écria Adrien en frappant le seuil de son bâton ferré ; tu feras ce qu'on te dira de faire. Pour le moment, veille sur les bagages et sur Rustaut ; je vais voir les autres bouchons.

A ces mots il sortit. Minart regarda la porte par laquelle il venait de disparaître, puis Rosalie, puis le gendarme qui avait tout écouté d'un air majestueusement stupide.

— En voilà un homme ! s'écria-t-il d'un ton d'étonnement auquel se mêlait une sorte d'admiration ; tonnerre 1 comme ça commande! et mademoiselle Rosalie ne se regimbe pas?

— Comment le pourrais-je?... répliqua-t-elle sourdement.

— Il a donc des droits sur vous ?

— Le droit que les forts ont toujours sur ler^faibles,

igitizedbyCOOgle

— Cependant, àites donc, s'il n'est pas votre mari, vous êtes toujours libre de le laisser là 1 . . . pas vrai, brigadier?

— C'est un fait, répondit le laconique agent de la force publique.

— Et qui me mettra à l'abri de sa vengeance ? observa Rosalie avec une frayeur qui ne cherchait point à se cacher.

— Comment? es^ce que ce serait un homme à craindre?...

— Il me tuerait!

— Vous I bah 1 ça se dit pour effrayer les femmes.

— Et ça se fait.

— Laissez donc.

— Je ne serais pas la première.

— Hein ? reprit vivement Minart en baissant la voix, vous dites qu'il a déjà...

— Rien, je ne dis rien I interrompit Rosalie qui regarda vers la porte en pâlissant; ne. m' interrogez pas, je ne puis répondre, je ne sais rien, vous dis-je.

Elle s*était brusquement retournée du côté du foyer, et appuya sa tête sur ses deux mains comme si elle eût voulu rompre l'entretien. Le paysan l'observa quelques instants, puis attirant son compagnon à part, il reprit tout bas :

— Avez-vous entendu, brigadier?

— Sans doute, répondit le gendarme.

— Il paraît que c'est un particulier dangereux.

— Vous croyez?

— Justement vous cherchez des échappés du bagne, si c'en était un.

— Ah I diable.

— Dans ce cas il y aurait une prime pour celui qui mettrait la main dessus*

— Comme vous dites.

DEUX hisêhes. 289

— M'en donnez-vous la moitié si je découvre ce qu'il en est?

— Comment pourriez-vous?

— Ça me regarde, mais c'est-il convenu ?

— Convenu.

— Alors tope 1 nous allons voir.

Minart frappa dans la main du brigadier comme pour la conclusion du marché,' puis se retourna vers Rosalie qui n'avait rien entendu de cette courte conversation.

— Ça ne peut pas être vrai que vous repartiez ce soir, diUI.

— Si on m'y oblige, répliqua la jeune femme.

— Mais il est donc sans miséricorde, votre montreur d'ours?

— Sans miséricorde I répéta Rosalie amèrement.

— lime semble qu'il ne voua a pas fait souper avec, lui?...

— Non.

— Sur mon salut f vous ne partirez pas ainsi sans prendre quelque chose*

— La fatigue m'a ôté la faim.

— Quand ça ne serait qu'un verre de vin ? on ne refuse pas de trinquer avec une vieille connaissance , pas vrai, brigadier?

— Jamais.

— Voyons, mademoiselle Rosalie, ça sera comme à Viroflay ; vous vous rappelez le repas sur l'herbe ? Nom de nom ! le bon vin qu'il avait ce M. Figel 1 quel dommage qu'il ait voulu contrefaire des images... Voilà un tabouret et un verre... Allons, à votre santé.

Rosalie céda. t

La vue de Minart lui avait rappelé trop de souvenirs pour qu'elle n'arrivât pas à faire entre le passé et le présent une comparaison, qui devait lui rendre ce dernier plus odieux. Ne pouvant demander protection à des étrangers qui eussent refusé de la croire, elle avait ac-

feepté jusqu'alors son esclavage comme une nécessité cruelle ; l'embarras de la réclamation l'avait amenée au désespoir et^à la soumission silencieuse; înais la rencontre de Claude réveilla en elle une sorte de vague espérance. C'était la seule figure connue qu'elle eût revue depuis longtemps, le seul être qui pût prendre quelque intérêt à ses misères I Aussi le hasard qui l'avait conduite à Pithiviers lui sembla-t-il un coup du ciel. L'occasion de délivrance qu'elle attendait, sur laquelle elle ne comptait presque plus, était enfin trouvée ; il ne s'agissait que de savoir en user. #

Minart et elle semblaient donc se rencontrer dans une commune intention, et, tandis que l'un désirait tout savoir, l'autre ne cherchait qu'à tout confier.

Ils ne tardèrent pas à s'entendre. De questions en questions,, Claude l'amena à lui raconter, à peu près, de quelle manière elle était devenue l'esclave du Maigrol, et comment elle n'osait le fuir.

— Je comprends, dit le paysan quand il eut achevé, vous restez de peur des coups de couteau... d'autant que ce ne serait pas son coup d'essai, â ce qu'il paraît ?

Rosalie ne répondit pas.

— Peut-être bien même qu'il est connu pour avoir refroidi plus d'un chrétien? ajouta Minart, l'œil fixé sur la jeune femme.

Elle continua à gatder le silence.

— Et qu'il a déjà une brûlure sur l'épaule ?

— Qui vous a dit ?... s'écria Rosalie, à qui ce soupçon n'était point encore venu.

— C'est donc la vérité ? interrompit le paysan.

— Je l'ignore.

Il la regarda en secouant la tête, puis appuya ses deux coudes sur la table.

— Voyons, dit-il d'un accent précautionneux, le tout est de s'entendre, vous avez envi« de vous débarrasser du montreur d'ours, pas vrai ? ^ t

Dtetrx MiSÊfeBà. 291

Rosalie ât un geslé expresisif.

*- Et TOUS en savei assei sûr son compté pôUr le

Elle baissa la tête.

— Eh biétt , faites votre àètlmiion, et lorsqu'il ra réveiiit', le brigadier lui mettra là main m collet.

Rosalie tressaillit. Bien soùrént elle aVait songé à ce moyen de salut » et elle atait été autant arrêtée par lâ répngûance d'une dénonciation, que par là crainte dé se perdre avec le Maigret ; mais cette fois , comme ûôUà Tavonsdil, sa patience était épuisée; roccasion ne pouvait s6 présenter meilleure \ elle fut tentée.

Minart s'aperçut qu'elle balançait.

— Cr6yez-môi, C'est là. ééulé inâtiîèré d'eu fiiiir, repriWl d'un ton persuasif. Lé grand maigre emballé, vous reèetiendrei libre comme l'oiseau I plus dé fatigue^ plus de mauVaié traitcmenlè , plus de péur f T;Êindis que si vous restez à sa merci, ça finira quelque jout par une boncherie.

^ Ah ! je le sais^ je le sais !

— Alors il n'y a pas à attendre. Mieux Vaudrait mourir que de rester ainsi sous le couteau. Voyons, mam'zelle Rosalie, dites tout au brigadier. Votre pariîiçulierdoit ivoir porté l'habit de cardinal...

Un sourd groguement de l'ours riûterrt)mpit ; Rosaie qui allait répondre se détourna vivement et aperçut i gnelqucà pas, dans l'obscurité, une ombré qui sembla ont à coup glisser vers la porte et s'évanouir.

Elle se leva avec un cri.

— Qu'y a-t-il ? deniandèrént en même teâ^s Minart * le brigadier.

— N'âvez-vous pas vu quelqu'un, là, de ce côté? bâlrtilia Rosalie.

— Personne.

— J'ai cru distinguer une ombre.

— C'est la frayeur, 4il Claude êfi riant; fflia féflàmç)gie

elle, croit toujours voir le diable, et quand je dis qu'il n'y a rien, elle me traite de mécréant... Aussi je réponds le plus souvent que j'ai aperçu quelque chose; c'est un petit mensonge qui ne peut pas faire de mal au bon Dieu, et qui, à moi, peut me faire du bien quand la bour geoise dictera son testament. Mais revenons à nos moutons , comme on dit : mam'zelle Rosalie ne nous a p:: encore appris le nom de son compagnon.

' La vue du montreur d'ours qui p'arut à la porte de h salle, l'arrêta court; Rosalie devint pâle.

.•7- Ah I ah I dit le Maigret en s'approchant , et sans porter la main à son. chapeau , il paraît qu'on a trouve d'anciens amis.

— C'est la vérité, répondit Minart avec un sourire obséquieux, je viens de reconnattlre mam'zelle Rosalie, et je l'ai invitée sans façons à se rafraîchir avec nous...

— Désolé de voiis déranger^ interrompit le Maigret.

— Il n'y a pas d'affront. On peut trouver une place au bout de la table.

— Merci.

— Pourquoi donc ? nous causerons en trinquant.

— Je n'ai rien à dire.

— Une seule bouteille de vin, c'est le brigadier quij paie. j

Adrien ne daigna même pas répliquer, et ordonna i Rosalie de le suivre. Elle obéit en jetant sur Minart ul coup d'œil désolé. Le paysan se pencha vers le gendarm6|

— Faudrait pourtant savoir ce que c'est que ce mauî vais gars, dit-il à voix basse.

— Attendez, répondit le brigadier.

Et se levant avec l'imperturbable sang-froid qui sem

blaitnc jamais l'abandonner, il appuya la poignée de so sabre sur son bras gauche, porta la main droite à so chapeau, et dit d'un ton de gravité officielle :

— Vos papiers.

, Adrien tira son portefeuille et^ j çr[^ jajgasse-portd

Pierre Bory qu'il présenta. Le brigadier le déploya lentement, le lut avec attention depuis le titre imprimô jusqu'à la dernière sigriature, le replia soigneusement dans les mêmes plis et le rendit au Maigrot avec un mouvement particulier du poignet qui semblait dire: — Tout est bien.

— Ainsi vous savez ce que vous vouliez savoir? dit le montreur d'ours en ramassant son portefeuille.

— Vous êtes en règle, répondit le brigadier. Minart haussa les épaules, et voulut faire un signe an

gendarme.

— Le planteur de choux a quelqu'ohservation à présenter? demanda brusquement Adrien.

— Moi ? pas du tout, se hûta de répondre Minart. Le Maigrot se tourna vers Rosalie.

— Alors, en routet reprit-il d'un accent bref.

— Nous repartons? demanda-t-elle inquiète.

— Non.

— Et où passerons-nous la nuit?

— Ici, dans le vieil appentis.

— Ah I vous l'acceptez donc ? interrompit l'aubergiste qoi était survenu ; je vous l'avais bien dit, que vous ne pourriez trouver mieux.

— C'est bon ; montre-nous le chemin, interrompit idrien ; une nuit est bientôt passée.

En achevant ces moLs, il tira brusquement la chaîne de Rustaut, qui sn réveilla en sursaut.

— Allons, debout! dit-il en le frappant de son bâton ferré.

L'animal se redressa brusquement et saisit le bâton entre ses griffes. Mais Adrien tira la chaîne avec une telle violence, que la tête de l'ours alla heurter le mur.

— Vous allez le rendre furieux, observa Rosalie.

— D'autant qu'il n'a point soupe, ajouta l'aubergiste.

— A bas ! cria Adrien, en continuant à frapper l'animal irrité qui cherchait à se redresser, à basl drôle,

204 DEUX HISâRBS.

OU je te orèye tou dernier œil, comme je i% d(jiorevè l'autre !...

On eût dit que Tours poroprcnait cette mçHaçe, car à la vue de la pointe de fer qui le menaçait, il recula la tète en grondant, se laissa retomber à terre, et suivit Adrien et Taubergiste avec un reste de résistance.

Rosalie obligée de sortir avec eux, n'eut que le temps d'indiquer ^ut bas un rendez-vous à Minart pour le leademain.

Ils traversèrent d'abord une cour, puis une ruelle solitaire, et entrè^rent enfin dans une friche au bout de laquelle se trouvait un édifice de peu d'importance, dont le délabrement prouvait un abandon déjà ancien. Le toit affaissé dans plusieurs endroits, était entouré d'une frange de chaume noirci par la pluie. Les murs crevassés laissaient échapper, çàet là, de larges toufîes d'herbes, tandis que les orties et les ronces embarrassaient le seuil.

L'intêi^ieur n'était nimoins triste ni moins dévasté. On n'y voyait que quelques râteliers vermoulus, indiquant laderniëredestinalionde cette ruine, une échelle àdemibrisée conduisante un grenier à foin, et un vaste coffre à avoine dont le couvercle avait disparu. C'était de ce de;*9ier et unique meuble que le propriétaire du Soleil dOr avait prétendu faireun lit, en y placent une paillasse^ un sac de balles en guise d'oreiller, et deux couvertures trouées. Une escabelleet une cruche d'eau complétaient ce mobilier sommaire, et transformaient la vieille élable en chambre à coucher. '

En y entrant, l'aubergiste éleva sa lanterne à la bautenr de la tête, et en promena les rayons lumineux autour de lui comme $'il eût voulu réjouir les yeux de ses hôtes, par l'aspect de. tout le confortable qui leur était destiné.

— Vous ^erez ici comme des millionnaires, dit-il a

'^Bux HisâaES. 295

Adrien ; voyez^le plancher da grenier emptohe la pluie de tomber du côté du lit.

Au lieu de répondre, le Maigrot promena un regard rapide autour de i'ét^ble.

— La porte ne ferme pas! dit-il.

— La serrure a été enlevée, mais voici une barre que Ton peut mettre.

— Bien.

— Du reste, ajouta Taubergiste avec une expression d'ironie voilée, je ne pense pas que vous ayez à craindre les voleurs.

— Heureusement, répliqua le Maigrot; car si on nous égorgeait ici, les voisins n'en sauraient rien.

— Par la raison qu'il n'y en a pas ! c'est la vérité; mais je réponds de vous corps pour corps... Vous avez toutes qft'il vous faut?

— Oui.

— Bonne nuit, dope t

— Adieu.

L'hôtelier sortit; Adrien barra la porte après lui.

Rosalie qui s'était assise sur Tescabelle, le regarda faire, sans oser lui demander la cause de cette précaution. Soit que ce fût l'effet des diverses émotions qui venaient de l'agiter, de l'aspect lugubre de cette croche en ruines, ou d'une de ces intuitions rapides auxquelles on a donné le nom de pressentiment, elle éprouvait une épouvante qu elle ne pouvait s'expliquer. Immobile et muette comme si elle eût voulu faire oublier sa présence, elle suivait d'un œil^ inquiet les mouvotoenls du Maigrot qnisemblaientavoir quelquechosed'étrange. Aussine putelle s'empêcher de tressaillir, lorsqu'il lui ordonna de se coucher. Elle obéit pourtant, et commença à se déshabiller lentement, en continuant à observer Adrien à la dérobée.

Celui-ci paraissait en proie à une agitation impatiente.

Il s'assura de nouveau que la porte était assez solide-

296 DEUX HIsâBES.

n^ent barrée pour ne pouvoir être ouverte, même du dedans, qu'a vea effort ; il rangea le bagage près du coffre transformé en lit, but le rested une gourde à demi pleine d'cau-de-vie, et finit par s'approcher de Tours qu'il avait attaché contre un étançon qui servait à soutenir le toit en ruine.

L'animal fit entendre à son approche un grondement de faim et de colère.

— Au nom de Dieu, ne tourmentez point Rustaut, dit Rosalie en pâlissant, il méfait peur.

Adrien'se détourna.

— C'est donc pour cela que tu veux te séparer de lui? réplîqua-t-il avec un sourire sardonique.

— Moi! s'écria Rosalie.

— Et que tu cherchais tout à l'heure, avec ces deux compagnons, le moyen de te débarrasser de moi ?

— Quoi vous savez ?

— Que tu allais me dénoncer.

— Je n'airien dit! s'écria la jeune femme.

— Parce que je suis rentré à temps ; mais tu as donné rendez-vous à ce paysan.

Rosalie ne put retenir une exclamation de surprise et d'épouvante.

— Tu vois que j'ai tout entendu, reprit le Maîgrot, et que je ne suis pas si facile à livrer.

— Ah 1 je ne voulais pas, reprit Rosalie éperdue. Non... je ne demandais qu'à sortir d'une, position que je ne pois plus supporter....

-^ A la bonne heure, mais comme je ne veux pas que ce soit à mes dépens, je t'en ferai sortir moi-môme. . — Et de quelle manière?

— De manière à t'empêcher de me trahir jamais.

— Ah! je ne vous trahirai point, reprit Rosalie qui tremblait de tous ses membres, je vous le promets, je vous le jure...

— Tu as déjà promis et juré sans tenir, je n^ ^ trois

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plus, reprit le montreur d'ours, en détachant une des lanières de cuir qui liaient son sac de voyage : on ne m'a jamais fait peur impunémen t, vois-tu. Il y a déjà longtemps d'ailleurs, que je suis ennuyé d'êlre à ta merci, l'occasion ne sera jamais plus favorable, et il faut en finir.

Il avait saisi les mains de la jeune fenmie et se mit à les lier avec la courroie.

— Que voulez- vous faire? laissez-moi t.. . s'écria-t-elle • en cherchant à se débattre.

— Je t'avais avertie I reprit le Maigret dont l'œil était sanglant; tu n'as point voulu me croire 1... Tu iras rejoindre les deux autres.

Rosalie jeta un cri, et fit un effort pour se relever ; mais il la rejeta en arrière, la tint immobile sous ses genoux, et lui lia les pieds.

— Grâce!., par pitié 1 ne me tuez pas, dit la malheureuse d'un accent étouffé.

— La paix I répondit-il durement; tout est préparé. Je ne veux pas en être pour mes frais. ^

Rosalie essaya d'appeler au secours.

— Oui, crie, crie, murmura le Maigret; nous sommes trop loin pour que personne vienne I Oh ! toutes mes précautions sont prises, la belle t tu n'as pas affaire à un conscrit 1

— Au nom de Dieu! laissez-moi, Adrien I Ah 1 j'ai eu tort de parler tout à l'heure; mais c'est la première fois. • Battez-moi et ne me tuez pas. Adrien, vous disiez que TOUS m'aimiez...

— C'est bon , dit le Maigret en se relevant ; mais si tu crois aux bêtises de l'autre monde, je t'engage à recommander ton âme à Dieu.

— Non... Ohl vous voulez m'effrayer... Vous n'aurez pas le cœur... Au lieu de vous sauver, d'ailleurs , ce serait vous perdre ; car si demain on me trouve morte , tout le monde saura que c'est vous qui m'avez tuée ; il n'y a que vous ici.

388 DEtT3f ^|[ISéR^$.

— Qqa vouje^-vpus dire ?

— Tu vas le voir.

Il courut à Tours qui continuait ôe gronder çpurdement, ouvrit Iç c^de^a$ de son coUjer, ç'^^nç^ ver$ Téclielle qui conduisait au grenier, et la retira rapidêjûaent après lui.

L'animal, étonné sans doute de se sentir plus à l'aise, secoua la tête et la muselière tomba. À ce moment Rosalie, qui avait ^put Vft et tQut compris, poussa un çri terrible.

— Au secours ! . . Adrien... tuez-nptoi plutôt! balb^^tiat-ell^ égarée.

JMais Adrien , couc^iô sur le ventre i^ l'ouve^n^e du grenier, regardait d'un œil avide et ne répondii pas.

La jeui^e fepamp $e tordit quelques ipstants k |erre> en poussant des cris à peine articulés.

Cependant l'ours s'était redressé lentemeu^ avec un grondement sourd, et î^vait fait quelques pas vers Rosalie. En entendant de plus près sa respiration brqyaute, çlle fit un nquyel effort ; pdais tout ^ cpup, une haleine liupiîde efpeura sou yisage; elle retopb^ eu arrière avec un léger cri, puis d'efueura muette et immobile : elle avait perdu tout sentiment.

L'ours s'arrêta un iustant devant t^ cqrps sap» mouvement ; il tourna autour comme indécis. J^el^aigrot, impatient, lui jeta une nxenacp en l'efileuraut 4e son bâton pour l'irriter.

A cette atteinte et à cçtte voi:^, l'aulmal releva brusquenient la tête, aperçut spu tyran et lit pnteindre un rugissement de rage. Ses yeux s'allum^re^nt ; il se redressa debout en montrant les dents et étendant vers Àdrieu ses griffes sans ongles; celui-ci était l^orçde sa portée. Après plusieurs essais infructueux, il sembla cherchetr autour de lui, parcourut deux ou trois fois l'ëtable, çts'arrétout enfin à Tétançon, il se mit à le gravir résolûnaent.

Rosalie, qui venait de se ranimer et qui le cherchait autour d'elle, l'aperçut au moment où il atteignait le grenier. Par un mouvement involontaire, elle poussa un cri d'avertissement vers Adrien, qui se releva d'un bond ; mais il était déjà trop tard. Rustaut l'avait atteint. Elle entendit quelques cris de douleur étouffés par les rugissements furieux de l'ours, la chute d'un corps pesant qui ébranla le grenier, un sourd craquement d'os brisés ou de chairs rongées, mêlé aux grondements mourants d'une faim qui s'apaisç, enfin, le bruit d'une respiration pleine, forte et paisible, annonçant que Rustaut, satisfait, s*était endormi*

Une rosée de sang tombait à travers le plancher vermoulu t

Minart n'ayant point trouvé le lendemain la chanteuse au rendez-vous convenu, alla prévenir l'aubergiste du Soleil (TÙr^ qui vint avec lui frapper à l'étable.

Rosalie n'avait pu se débarrasser de ses liens; elle leur cria d'enfoncer la porte, ce qui fut exécuté. Ils apprirent alors tout ce qui s'était passé. La justice fut aus^ sitôt avertie, et le procureur du roi arriva peu après sur les lieux avec le brigadier et ses gendarmes. L'ours, qu^ n'avait point quitté le grenier, y fut tué à coups de fusib, près du cadavre à demi rongé du Maigret.

Quant à Rosalie, d'abord retenue pour être interrogée, elle fut, quelques heures plus tard, rendue à la liberté, et put quitter Pithiviers.

Enfin, quinze jours après, elle arrivait à Montargis, où je la rencontrai.

Vous savez le reste. Monsieur, notre entrevue, ma maladie, ses soins dévoués, puis enfin les circopstances qui nous ont amenés tous deux à vous raconter notre passé. Vous le connaissez maintenant tout entier. Ces aveux auront pu nuire à l'intérêt que vous éprouviez pour deux malheureux, dont les fautes justifient peut-

être, à vos yeux, les misères; mais j'avais promis d'être sincère, je ne vous ai rien caché. J'aurais pu invoquer comme excuse la misère, la surprise, l'ignorance; c'eût été mentir 1 Non, Monsieur ; quand nous avons pris la mauvaise route, c'était de notre consentement et en sachant où nous allions; mais ne croyez point pour cela que tout bon sentiment soit éteint chez nous. Souvent on choisit la corruption moijis parce qu'on l'aime que parce qu'on ne la connaît pas 1 On se figure que l'on pourra s'y accoutumer, que Ton y trouvera du bonheur; et puis, quand on s'y est donné, on est pris d'un invincible dé^ goût; on sent une espèce d'impossibilité de continuer; on a beau vouloir s'y enfonéer, il y a en nous de bons instincts qui résistent toujours; on est enfin comme un homme qui a ^u nager et qui essaie en vain de se noyer ; l'habitude l'emporte sur la volonté, et dans l'exercice même du mal on ne peut oublier le bien. Mon histoire et celle de Rosalie en fournissent la preuve.

— Elles prouvent encore autre chose, dit Larry, qui avait écouté le libéré avec une attention sympathique et sérieuse; c'est que l'on a tort de croire que pour les enfants du peuple la misère soit h seule cause de corruption. Ce qui a perdu Rosalie, ^us et tant d'autres, ce n'est point la soif du corps, mais celle de l'âme; c'est ce besoin de connaître et de jouir, qu'aucun pripcipe ne combattait; c'est cet entourage de vicefs provocateurs, cette absence de toute croyance morale 1... Voilà ce qu'on ne saurait trop répéter. Les amis du peuple ont droit, sans doute, de demander pour lui un partage plus égal des biens ; mais il faut surtout qu'ils réclament une culture plus délicate de ses sentiments. Qu'importerait de le rendre plus riche en jouissances, s'il demeurait aussi pauvre en raison et en vertus. Non 1 la plus grande accusation contre la société n'est point dans la mi^ôre du pauvre, mais dans ses fautes ; et la question d'avenir est bien moins une question de salaire que d'éducation. Ce qu'il

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DEUX MISâRES. 301

faut surtout, et à tout prix, c'est l'arracher aux hasards de la tentation ; c'est le défendre contre les vices des classes privilégiées; c'est lui ôter l'avidité brutale des jouissances, en lui enseignant le culte des affections; c'est le guérir, à la fois, de la servilité, de la haine et de Tonne par la conscience de sa dignité. Là, est notre véritable tâche à tous et l'espérance d'un avenir meilleur. La régénération humaine ne relève point de l'économie politique, mais de la morale ; Car derrière le monde apparent des intérêts est le monde invisible des sentiments qui le domine et le gouverne, et c'est de lui que nous dépendons. Vous-même en avez fait l'expérience; deux démons, la sensualité et l'orgueil, vous avaient entraîné dans l'abîme, et vous n'avez pu en être retiré que par l'amour.

— Comme Rosalie l'a été par la pitié, ajouta Louis; car une véritable révolution semble s'être opérée chez elle...

— Est-il vrai?

— Lorsque je l'ai rencontrée, en arrivant à Montargîs, elle avait perdu Thabitude de l'ordre, de la fixité, du devoir; elle était décidée à continuer sa vie errante tant qu'il resterait une note dans sa yoix et une corde à sa guitare; mais cette semaine passée près de moi en soins et en veilles, la considération que vous lui avez témoignée et dont elle avait perdu l'habitude, les loisirs de ces derniers jours qui lui ont permis de songer à sqn passé et d'en tirer des enseignements, tout s'est réuni pour éveiller en elle des désirs de régénération que je ne lui avais jamais vus, et, ce matin, elle me parlait sérieusement d'entrer dans un couvent.

— Se peut-il?

— C'est la vérité. Monsieur, dit Rosalie qui venait d'entrer et avait entendu les derniers mots prononcés par Louis.

Antoine se leva.

302 DEUX Ml se RE s.

— De sorte» dit-il sérieusement, que vous aussi vous comprenez maintenant la sainteté du devoir, quoi qu'il puisse coûter à accomplir; vous aussi vous seriez heureuse d'une vie retirée, calme et sainte; conmie Louis, vous accepteriez le travail et le dévouement dans la solitude?

— Oh 1 ce serait nous ouvrir le paradis après l'enfer! s'écrièrent à la fois le forçat et la chanteuse.

Larry tendit une main à chacun d'eux.

— Eh bien, je vous l'ouvrirai, dil-il d'un accent attendri, car je repars aujourd'hui même pour la Bretape et je vous emmène.

— Où cela?

— À Kergarautès.

jnx.

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