XXI
Je suivis d'abord Etienne chez le commissaire qui devait décider de mon sort ; mais il était absent, et il fallut me reconduire au bagne jusqu'au lendemain.
Dès que je parus à la porte de la grande salle, je m'aperçus que la nouvelle de ce qui venait de se passer m'y avait précédé. 11 y eut, à ma vue, une longue rumeur, mon nom passa de bouche en bouche, et les forçats se soulevèrent sur leurs bancs en criant :
— Le voilà !
La honte fit monter à mon front tout le sang de mon cœur. Je sentis le sol se dérober sous mes pieds, et je voulus reculer.
— Eh bien ! eh bien ! s'écria Etienne qui me poussa en avant, vas-tu pas te donner des airs de Pucelle d'Orléans ? Scélérat de séducteur, va ; plus loin, plus loin ; tout au bout. Il reste une place à ton ancien banc.
Je traversai la salle entre un double rang de galériens qui m'accueillaient au passage par,des applaudissements ou des questions cyniques; mais je n'écoutais rien; je ne me sentais point marcher, et je ne voyais autour de moi qu'un nuage rouge!..... Seulement j'avais le cœur près d'éclater, car ces questions, ces applaudissements,
il me semblait que Cécile devait les entendre ; c'était autant d'insultes qui la frappaient en moi; autant de boue jetée à ce pur et saint amour 1
J'arrivai ainsi au dernier banc, chancelant, éperdu ; je m'y assis la tête appuyée sur mes genoux, et j'éclatai en sanglots. Mon désespoir était si profond, que j'avais oublié le lieu où je me trouvais et l'espèce de pudeur qui nous fait habituellement cacher nos larmes.
Je demeurai longtemps comme enveloppé dans ce nuage de douleur, ne sachant rien de ce qui se passait autour de moi. Enfin, pourtant, mes pleurs épuisés se tarirent, et je relevai la tête à demi. La salle, faiblement éclairée, était rentrée dans le repos, et mes compagnons de chaîne eux-mêmes, étendus sur les serpentins^ semblaient dormir. Un seul s'était levé sur son séant et me r^ardait l'es bras croisés. Je reconnus Jacques Fourreau.
Il posa une main sur mon épaule, et me dit à voix
— Est-ce fini?... Peux-tu m'écouterî
— Que veux-tu ? demandai-je avec abattement.
— Tu souffres donc bien ?
Je pressai mes deux poings sur ma poitrine sans pouvoir répondre; il garda un moment le silence, puis reprit :
— Alors, c'est vrai que tu l'aimes?
Je baissai la tête.
— Et tout a été découvert ?
— Par Etienne.
— C'est lui qui vous a dénoncés?
— Oui,
Fourreau serra les lèvres.
-^ C'est bon, ' murmura-t-il ; voilà assez longtemps qu'il nous tient le pied sur le cou, faut que ça finisse.
Il se retourna à ces mots, et s'étendit à côté de nos compagnons de banc, comme s'il eût voulu s'endormir. Il me sembla bien deux ou trois ioh les entendre causer
164 DEUX MISâRBS.
à voix basse; mais, absorbé par ma doulear, j*y pris à peine garde.
. Toute la nuit se passa pour moi en crises successives de désespoir et d'abattement. Enfin, au point du jour, mes yeux fatigués se fermèrent, et je commençais à m'endormir lorsque Fourreau m'éveilla.
— Debout ! mon vieux, dit-il, il faut que tu passes à l'autre bout du banc.
— Pourquoi cela ?
— Tu le sauras tout à l'heure.
Je fus frappé de l'altération de sa voix et de. l'éclat sombre de ses regards.
— Qu'y a-t-ildonc? demandai-je en le regardant avec inquiétude.
— Il y a, me répondit-il très-bas, que ça m'a vexé de te voir comme tu étais hier. Qu'une femme pleure, je n'en fumerais pas une pipe de moins; c'est son état; mais un homme 1... ça me fait toujours quelque chose... surtout quand il a du cœur au ventre comme toi... Aussi j'ai eu une idée.
— Laquelle?
— Ce gueux d'argousin qui vous a fait arrêter est un vrai choléra pour le bagne : il n'y a aucun de nous qui n'ait eu à s'en plaindre; mais l'affaire qu'il vient d'avoir avec toi m'a décidé. J'ai fait passer la parole cette nuit, et nous l'avons condamné.
— Condamné ?
— A aller se reposer de ses fonctions pour l'éternité.
— Tu ne parles pas sérieusement? m'écriai-je épouvanté.
— Si sérieusement que tout est prêt, dit Fourreau... Seulement, comme on pourrait te soupçonner du coup, après le tour qu'il vient de te jouer, il faut que tu sois loin de lui quand il sera frappé, et c'est pourquoi je t'ai éveillé.
— Non, non, repris-je, c'est impossible; tous ne trouverez personne pour accepter ce meurtre.
— C'est trouvé, répondit Jacques tranquillement.
— Comment?
— Ils m'ont chargé de la chose.
— Toi?
— Et je suis sûr de ne pas le manquer, ajouta-t-il, en entr'ouvrant sa chemise rousse et me montrant un long clou affilé en poignard; trois pouces de ceci dans le côté gauche et tout sera dit.
— Tu ne feras pas cela \ m'écriai-je en saisissant sa main.
— Pourquoi donc?
— Parce que tu ne voudras pas tuer ainsi de sang-froid un homme sans défense.
Jacques haussa les épaules.
— J'en ai bien saigné trois pour de l'argent, dit-il, j'en saignerai bien un quatrième pour rendre service aux amis...
Jefrissonnai etje laissai retomber la main que je tenais.
— Éloigne-toi seulement, reprit-il, car Etienne va venir pour te chercher, et je ne veux pas manquer mon affaire.
Je voulus répliquer, mais nos compagnons de banc, qui s'étaient approchés, me prirent par le bras et me forcèrent à passer de l'autre côté.
J'étais dans un état impossible à rendre. Bien que ma haine pour Etienne se fût accrue de tout ce qu'il avait fait souffrir à Cécile, l'annonce du péril dont il était menacé suspendit subitement, mes désirs de vengeance. L'idée que j'étais le prétexte du crime qui allait se commettre me donna une sorte de vertige. Je cherchais vainement le moyen d'en prévenir l'exécution ; tout semblait le favoriser. La salle entière était livrée à ce premier tumulte qui suit le réveil; les forçats, descendus de leurs
On me fit entrer au parloir, où la vieille religieuse parut presque aussitôt. En me reconnaissant, elle recula avec exclamation et voulut appeler.
— Ah ! ne craignez rien, ma sœur, m'écriai-je, je viens vous revoir en suppliant...
— Que demandez-vous? demanda-t-elle étonnée. Je la regardai.
— Ne le devinez-vous pas? Sœur Cécile... Elle fit un nouveau pas pour se retirer.
— Ahl vous ne soriirez pas sans m'entendre, repriâje impétueusement... Au nom de Dieu ! écoutez-moi, ma sœur, je ne fais point de menaces, vous le voyez, j'ai les mains jointes; je parlerai à genoux si vous le voulez, je baiserai la terre s'il le faut; mais ne soyez pas implacable et écoutez-moi.
— Que demandez-vous enfin? dit la supérieure d'une voix radoucie.
— Je demande, répliquai-je timidement, le seul bonheur qui me soit désormais permis 1 Mademoiselle de Clérembeau va partir?
— Il est vrai.
— Aujourd'hui?
— Tout à l'heure.
— Je veux la voir encore une fois.
— Vous! dit la supérieure en faisant un mouvement.
— Ah 1 ne me refusez pas, ma sœur, m'écriai-je avec un éclat douloureux; si j'étais là, près de mourir, vous m'accorderiez cette grâce! Eh bien, la séparation qui se prépare ressemble à la mort ; je ne verrai plus sœur Cécile sur la terre; cet adieu que je demande à lui faire sera le dernier! Ne vous montrez donc pas inflexible; laissez-moi lui parler une seule fois encore! Que crai-
gnez-vous de cet entretien ? vous serez là, ma sœur, vous nous verrez, vous nous entendrez ; si vous trouvez l'entrevue trop longue vous direz : — Assez, et je me retirerai à l'instant, sans objection, sans plainte, sans résistance !.... Oh ! ne me refusez pas et je vous bénirai, ma sœur I ma sœur ! par pitié I . . .
Je tendais vers la vieille religieuse mes mains tremblantes ; elle avait d'abord secoué la tête avec une sorte de mépris indigné; mais à la proposition de l'avoir pour témoin de nos adieux, je vis changer l'expression de son visage, elle parut réfléchir, puis prenant une résolution subite.
— Soit, dit-elle, vous allez la voir.
Je n'eus point le temps de la remercier, car elle sortit précipitamment et reparut presque aussitôt avec mademoiselle deClérembeau.
A la vue de celle-ci, je ne pus retenir un cri de joie; elle fit un mouvement comme si elle eût voulu s'élancer vers moi, puis s'arrêta confuse.
— Je vous remercie d'être venu avant de partir, ditelle saps me regarder; car vous êtes libre, je viens de l'apprendre.
— Je suis libre^ répétai-je sourdement, mais vous... Elle m'interrompit.
— Ne pensez point à moi... Ce que Dieu permet est toujours ce qui doit être ; je ne regrette rien, si notre rencontre peut vous profiter; si vous retournez dans le monde meilleur et plus fort !
— Ah I je l'ignore, répondis-je d'un accent entrecoupé; mais votre souvenir, je l'espère, me servira de défense.
Elle retourna vivement la tête.
— Oui, pensez à moi, dit-elle, pensez à moi, Louis ! L'idée que ce souvenir vous garde, me sera une consolation, une joie... Mais pensez à Dieu surtout; car tout autre point d'attache est fragile t qui ne songe qu'à la terre, en recherche les jouissances à tout prix; pour lui
le but de la vie est \k\ Placez-le plus loin et plus haut! Faites-Tous en vous-même un bonheur hors de toute at^ teinie. Si votre cœur souffre, appuyez-le sur la foi; Dieu vous consolera des hommes I Vous allez rentrer dans le monde chargé du poids de votre passé!., ne vous laissez point décourager par les obstacles ou les humiliations, à chaque injustice, à chaque dureté, à chaque ingratitude, pardonnez tout bas comme l^hrist, en vous disant qu'ik ne savent ce qu'ils font. Pour celui qui se résigne la douleur est une victoire, et la patience brise, l'un après l'autre, tous les aiguillons de la couronne d'épines. Songez que je vous vois pour la dernière fois, Louis. Ah! faites du moins que je vous quitte rassurée; faites, que perdus l'un pour l'autre, nous puissions continuer à nous entendre par les aspirations, que nos cœurs se donnent rendez-vous dans la même foi, dans les mêmes prières! Dites, Louis, me le promettez-vous?
À mesure que sœur Cécile parlait, sa timidité se dissipait; une sérénité céleste illuminait son front tandis qu'un demi-sourire d'une ineffable mélancolie, effleurait ses lèvres; on eût dit cette vierge des douleurs résignée, que l'art chrétien nous a représentée les mains jointes» les yeux au ciel et les sept épées dans le cœur.
Je la regardais fasciné, écoutant sa voix comme une musique lointaine à laquelle on prête encore l'oreille quand elle a cessé.
Elle attendit lin instant, puis répéta sa question.
— Je vous le promets, répondis-je avec la ferveur pieuse d'un enfant ; oui, la prière nous servira de lien ! Je retrouverai de la soumission, des croyances, car sans elles, je le sais maintenant, la vertu humaine ressemble à un navire ancré sur le sable; le premier orage l'emporte!
— Que Dieu vous garde ces bonnes résolutions, ditelle, je ne cesserai point de l'implorer pour vous, de demander qu'il vous adoucisse les épreuves, qu'il vous en-
D;BUX MIBâRBS. 171
voie les eoDsoIatioûs qui sontienDent!... etniaintenant... adieu t
Sa voix faiblit en prononçant ce dernier mot, et je m'écriai:
— Ah I ne me quittez pas encore, ne me quittez pas ainsi.
— Il le faut, dit la supérieure qui avait jusqu'alors écouté avec une attention serutatrice.
Je joignis les mains.
— Il le faut, répéta-t-elle d'un accent plus doux; j'ai permis* cette entrevue, et je ne m'en repens point, car, ainsi que je l'espérais elle m'a éclairée; mais songez à votre promesse.
— Eh bien 1 un mot, un seul mot encore, m'écriai-je éperdu ; le père bénit son fils avant de le quitter, la sœur et h mère le recommandent à Dieu ; moi je n'ai plus de, famille, plus un seul être au monde qui s'intéresse à moi, excepté vous I Souvenirs d'enfance, joies sans remords, courageux espoir, tout ce qu'il y a eu dans ma vie, de doux et de bon, me vient de vous! Bénissez-moi donc, vous qui avez été mon seul guide, bénissez-moi, ô vous, qui seule m'avez aimé 1 . . .
J'étais prosterné aux pieds de sœur Cécile que je tenais embrassés en pleurant; j'entendis ses sanglots répoodre aux miens.
— Soyez béni, balbutia-t*elle, béni maintenant et toujours.
Ses deux mains s'appuyèrent sur ma tête ; elle poussa un cri étouffé; puis, se dégageant par un effort suprême, elle cria deux ou trois fors adieu 1 et s'élança hors du parloir.
Mademoiselle de Glérembeau partit quelques heures après.
Je suivis la voiture qui l'emmenait jusqu'aux portes de la ville; je la vis, du haut des remparts, s'éloigner et
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disparaître dans les détours du chemin. Quelque temps encore, j'aperçus le nuage de. poussière qui indiquait de loin sa dirébtion, puis tout s'évanouit.
Cécile était partie; elle était morte pour moi 1
Je me couchai sur l'herbe des glacis, la iace contre terre, et je pleurai longtemps.
Quand je me relevai enfin, le soleil descendait à Thorizon ; les coteaux qui encadrent la rade commençaient à se percfre dans les brumes du soir. Je promenai un douloureux regard sur la ville qui s'étendait à mes pieds, et cherchant, parmi cet amas confus de demeures, celle que j'avais habitée avec elle, je reconnus au loin son frêle clocher et ses longs toits brodés de vitres qui scintillaient joyeusement au soleil couchant/ J'étendis les bras vers ce paradis perdu ; tout mon être lui cria un long adieu, puis descendant le glacis verdoyant, je franchis le pont-levis d'un pas rapide.
Le monde dont on m'avait rejeté cinq années auparavant, m'était ouvert de nouveau, et j'y rentrais régénéré par l'amour, mais seul et déshonoré.
Ici l'émotion empêcha Louis Foucaud de continuer ; il appuya sa tête sur ses genoux et se tut. La chanteuse, assise aux pieds du lit, essuyait furtivement des larmes, et Larry lui-même semblait profondément remué.
Tous trois gardèrent longtemps le silence, diversement préoccupés par le récit qui venait de s'achever; Antoine fut le premier à le rompre.
— Pardonnez-moi de, vous avoir ramené à d'aussi douloureux souvenirs, dit-il, en appuyant affectueusement une de ses mains sur celles du malade : mais je ne puis regretter une indiscrétion qui m'a appris à vous connaître tout entier. Bientôt vous saurez, je l'espère, que je n'ai point cédé à une curiosité égoïste ou désœuvrée. En attendant, songez à prendre du repos et à retrouver vos forces: je crains de les avoir trop éprouvées
DBUX MIS:èR£S. 173
par la fatigue de ce long récit, et nous en remettrons la fin à un autre jour.
— Ce qui me reste à tous dire. Monsieur, est peu de chose, reprit Foucaud, et quelques mots suffisent.
En quittant Brest, je me dirigeai vers le Mans qui m'avait été assigné pour séjour. Mais j'y cherchai inutilement du travail : la défiance avait remplacé la captivité : libre, je n'en restais pas moins séparé du reste des hommes et frappé de réprobation 1
Deux mois s'écoulèrent en vaines tentatives. Mes ressources s'épuisaient, la misère commençait à menacer : je pensai enfin à mon oncle Minart.
Quelle que fût son insensibilité, elle le cédait à son avarice. En lui oifrant mes bras sans demander d'autre salaire que le droit de prendre place à la table de ses valets, j'avais la certitude de l'attendrir et de lever ses scrupules. C'était acc(3p ter, il est vrai, le plus dur esclavage; mais j'avais renoncé à toute joie et à tout orgueil. Je partis donc pour Ferrière.
Je trouvai Claude Minart occupé à faire lui-môme ses préparatifs de départ I Ma tante était morte depuis trois jours, laissant un testament qui la vengeait, d'un seul coup, de tout le passé, en livrant son héritage à l'Eglise !
Tels étaient lé désappointement et la rage de Minart, que je ne pus môme réussir à lui parler.
— Tout à la fabrique 1 répétait-il à chaque question que j'essayais^de lui adresser; elle a tout donné, mon pauvre fieu 1 Moi qui depuis cinq ans métaisfeit son esclave; moi qui pour lui faire plaisir avais recommencé à être bon chrétien et à tirer mon chapeau aux prêtres! Scélérats de calotinsl... Et ce sont eux qui m'ont dépouillé I Oh I maintenant, je voudrais me faire huguenot I Je voterais pour changer toutes les églises en greniers à foin I Gueuse de défante 1 Me voler du bien qui m'était dû 1 Ah ! si du moins elle pouvait brûler pour l'éternité ! . . .
Je ne pus en tirer aiitre chose. Son départ, d'ailleurs,
174 DEUX^MISÈRBS.
mettait mon projet à néant ; je reyins à Montargis, découragé, et ne sachant que devenir. . .
Ce fut là qu'un heureux hasard me fit rencontrer Rosalie, que Je n'avais point revue depuis sa séparation d'atec Figel.
Ainsi que vous le savez déjà, je tombai malade le lendemain même de cette rencontre, et je n'ai dû la vie qu'à ses soins secondés de votre généreuse intervention.
A ces mots Louis se tut, et Larry se leva. Il s'excusa de nouveau d'avoir permis ce long récit, remercia le jeune homme, et, rengageant à prendre un repos dont il devait avoir besoin, il se retira.
Le lendemain, le convalescent était assis près de la fenêtre ouverte, et Rosalie s'occupait à ranger la chambré en chantant, lorsque Antoine entra.
Louis voulut se lèvera sa vue, mais il le força à se rasseoir et s'informa de sa santé avec intérêt.
— Vous le voyez. Monsieur, dit le jeune homme, la guérison est complète, et quand vous êtes entré j'étais là, regardant la cîme des peupliers qui se balancent, et écoutant avec une sorte d'enivrement les oiseaux gazouiller* sur les toits. Je ne sens plus que cette faiblesse de la convalescence, qui est presque une volupté.
— Aussi votre gardienne a-t-eile retrouvé sa voix, observa Larry en souriant.
Louis tourna les yeux vers la chanteuse.
— Bonne Rosalie, dit-il; on la croirait convalescente comme moi. /
— C'est la vérité, répondit la chanteuse; il me seiùble queje suis guérie de votre mail J'ai eu tant de peur quand je vous ai vu dans ce délire... et tant de chagrin de ne pouvoir rien pour vous soulager... Heureusement que tout est fini, et je remercie doublement Dieu de notre rencontre, puisqu'elle vous aura servi à quelque chose.
— Dites qu'elle m'a sauvé, Rosalie ; je vous dois tout, même la bienveillance de Monsieur.
— Ah I ce service là voqs pouvez m'en remercier, répondi^elle avec une gaieté amicale, car je vous ai trouvé m protecteur comme on en voit peul Aussi vous quitterai-je maintenant sans inquiétude...
— Comptez-vous donc partir si tôt ? demanda Larry.
— Louis peut se passer de moi.»
— Et quels sont vos projets ?
— Mon Dieu I je n'en ai pas, répondit la chanteuse ; j'ai seulement rencontré hier de braves gens qui montrent des figures de cire et qui vont à la foire de Gien ; ils m'ont proposé de les suivre pour chanter à la porte de leur spectacle, et comme j'aurai une place dans leur fourgon, je tiens à profiter de l'occasion... ^
— Ainsi vous êtes décidée à continuer votre vie errante?
— N'est-ce point la seule qui me soit possible désormais?
— Peut-être, dit Antoine en la regardant; j'ai vu votre dévouement pour Louis ; je sens ce qu'il y a en vous de tendre et de courageux ; je voudrais vous être utile...
— A moi I interrompit Rosalie ; ah 1 ie reconnais votre bon cœur. Monsieur ; mais on peut regretter plus tard la protection accordée à ceux qu'on ne connaît pas...
— Ce que Louis m'a raconté hier...
— Louis ne vous a pas tout dit , reprit vivement Rosalie; son récit ne m'a présentée à vous que comme une pauvre fille trompée... Si vous saviez la vérité tout entière I
Elle s'arrêta en rougissant ; des larmes roulaient dans ses yeux.
--r La vérité entière révélerait encore plus de souffrances que de fautes, observa Foucaud.
— Eh bien I dites-lui tout, interrompit brusquement la chanteuse ; je ne vous ai rien caché, Louis, ne cachez rien vous-même. Que Monsieur sache d'où je suis partie^
etfluelle route j'ai suivie pour arriver où il me voit... Moi, je ne pourrais mettre en ordre mes souvenirs... je m'arrêterais à chaque instant pour songer au passé ou pour pleurer ; il vaut mieux que ma confession passe par votre bouche.
Et comme Louis voulait faire quelques objections.
— Il le faut , dit-elle, je ne reviendrai que lorsque vous aurea fini.
Et elle sortit. *
Resté seul avec Larry, ]e jeune homme garda quelque temps le silence; puis se détournant vers ce dernier:
— Puisqu'elle le veut, dit-fl, je vous apprendrai tout ce que je sais ; non tel que je l'ai su d'elle, car je ne pourrais reproduire son récit sans ordre, entrecoupé à châ-
' que instant par les expressions de sa douleur ou par mes encouragements et mes demandes ; mais je vous dirai ce qui est demeuré dans mon souvenir. Peut-être oublieraije beaucoup de détails, peut-être ajouterai-je des réflexions qu'elle n'a point faites, mais qui s'éveillèrent alors en moi, et qui sont restées liées, dans ma mémoire, à quelques circonstances de la narration ; je ne promets point de vous répéter exactement ce qu'elle m'a dit ; je vous raconterai seulement les impressions que m'ont laissées ses aveux.
xxm
Rosalie Buret n'avait jamais connu sa mère ni son père. Orpheline dès le berceau, elle fut recueillie par une tante qui vivait au Marais du prix de son iTdLVdiil pour quelques bonnes maisons ou elle était appréciée ! c'étaient ses propres expressions. Madame Noirou avait, en effet, de grandes prétentions à la considération ! Elle avait longtemps servi comme femme de chambre au faubourg Saint-Germain , et l'on eût dit, qu'à ses yeux , cette domesticité ressemblait à certaines charges du moyen âge,
l DEUX MISÈRES. 177
6DOoblissant ceux qui les avaient exercées. Elle ne parlait des gens da peuple qne d'un ton de dédain , avait chez elle tous les portraits de la famille royale, et recevait, de septième main , un journal absolutiste qu'elle mettait trois jours à lire.
Par un contraste bizarre, cet amour pour le pieux gOQYemement de la Restauration s'alliait chez elle à un mépris décidé pour la religion. A cet égard, elle en était encore à l'incrédulité voltairienne de la vieille noblesse. Elle savait une foule d'anecdotes scandaleuses sur le clergé, et répétait, en les estropiant , des couplets impies que lui avait appris dans sa jeunesse un des derniers abbés du noble faubourg. Car la jeunesse de madame Noirou avait été, non pas orageuse , les orages supposent de la passion , mais semée d'aventures auxquelles elle faisait allusion *à motscouverts, età Za troisième personne^ dans ses jours de gaillardise. Les méchantes langues du voisinage lui contestaient même son nom, et prétendaient que M. Noirou ressemblait à ces évéchés in partibus infidelium que les titulaires eux-mêmes n'ont jamais vus. Cependant, lorsque la ravaudeuse vint s'établir au Marais, elle était accompagnée d'une fille qu'elle présentait comme preuve du mari défunt. Mais plus tard, cette fille étant morte, elle avait adopté Rosalie pour la remplacer.
L'enfance de celle-ci fut pénible. Madame Noirou qui, en sa qualité d'incrédule, ne voulait point laisser à Dieu le soin de récompenser son bienfait , tâchait d'en tirer elle-même tout le profit possible, et fit de sa nièce une servante destinée à l'exempter ^e ce qu'il y avait de plus pénible ou de plus repoussant dans les soins du ménage.
Rosalie se soumit à tout avec cette heureuse gaîeté qui fait la force de son caractère. Sa tante, ayant besoin de son travail, ne lui donna point de maître ; mais une vieille voisine infirme, qui avait autrefois tenu la comp-
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tabilitè d'une maison de lingerie, lui en servit. Rosalie lui montait son pain et son bois, balayait sa chambre , Taidait à faire son lit ; et, en retour, la bonne femme lui donnait quelques leçons.
La jeune fille apprit la lecture , récriture, le français, comme elle faisait tout, sans résistance et sans effort. Sa tante avait commencé par traiter ces études de temps perdu ; mais lorsqu'elle vit le résultat, elle s'apaisa et déclara à Rosalie qu'en récompense de ses progrès, elle lui permettait de lui lire haut son journal. Seulement, à partir de ce moment, elle ne parla plus de ce que lui devait sa nièce, sans ajouter à Ténumératign habituelle : Us sacrifices faits pour son éducation.
Vers cette époque, la vieille voisine de Rosalie fut atteinte d'une maladie de laugueur qui-ne lui permit plus de quitter sa chambre, et força le parent»chez qui elle touchait sa pension de venir l'apporter lui-même.
M. Lonnier était un homme fort connu par ses travaux philanthropiques, auxquels il devait uno dizaine de décorations et le titre de membre de l'iDstitut. Il avait fait décerner, depuis peu d'années, à sa vieille parente, un prix de vertu, gagné par une vie entière de dévouement» et dont la rente l'aidait aujourd'hui à mourir plus doucement. >
Malgré sa profession de philanthrope, le digne académicien était le meilleur homme du monde , indulgent , serviable, aimant le bien. Il fut frappé des soins que Rosalie donnait à sa parente, et lui adressa à ce sujet, devant madame Noirou , des félicitations que celle-ci prit pour son compte. Il engagea de plus la nièce et la tante à s'adresser à lui si elles a valent jamais besoin dequelque conseil ou de quelque appui, et se mit au nombre des pratiques de cette dernière.
Cette circonstance recommanda Rosalie aux yeux de madame Noirou. La vieille femme commençait d'ailleurs à s'apercevoir que sa nièce grandissait et devenait de jour
DEUX MISÉRB8. 179
en jour plus jolie. Elle la regardait sourent arec une sorte de complaisance en murmurant :
— Une belle brune I... comme cette pauvre Maria (c'était sa fille). Il y a beaucoup de gens qui aiment les brunes! Oh t si Maria eût vécu t
Et poussant un soupir, elle tombait dans la rèrerie.
Parmi le petit nombre de personnes qui visitaient madame Noirou, il en était une plus avant que toutes les autres dans son intimité. C'était un vieux valet de chambre du baron Renol , qui l'avait sans doute. connue dans sa jeunesse, et qui savait ce que les autres ne pouvaient que supposer. Il venait rarement, mais s^s visites se prolongeaient toujours en entretiens particuliers avec madame Noirou qui ne parlait jamais de monsieur Brassard qu'avec une considération sérieuse. Rosalie, sachant que sa tante n'aimait point à être dérangée dans ces entrevues, évitait de se présenter lorsque le vieux domestique se trouvait avec elle, de sorte que celui-ci la connaissait à peine.
Cependant, un matin qu'elle ne le savait point là, elle entra dans la chambre de madame Noirou, sans corset, et tenant à la main la robe qu'elle voulait mettre. A la vue de M. Brossard, elle croisa sur sa poitrine ses deux bras nus avec une exclamation de surprise.
— Eh bien 1 eh bieni s'écria la tante ; à quoi pensezvous, petite sotte, d'entrer ici en costume de chérubin? Allez mettre votre robe 1
— Laissez , Âglaé, interrompît le vieux valet ( c'était la seule personne qui appelait madame Noirou par son petit i>om); ne la grondez point, il n'y a pasdemall... Mais je n'en reviens pas que ce soit là celte petite que j'ai vue haute comme un tabouret... savez-vous que c'est presque une femme.
— Vous trouvez, dit madame Noirou qui échangea un regard avec M. Brossard.
— Et vous n'avez plus à regretter votre fille, ajouta le vieux valet ; approchez, petite.
180 DEUX MISÉRBS.
Rosalie confuse, hésita.
— Eh bien ! entendez-Yous ce qu'on vous dit, s'écria la tante.
— Doucement , douclement , Aglaé, reprit Brossard, qui semblait aussi caressant que madame Noirou était acariâtre; il ne faut point l'effaroucher. Venez donc, ma petite... c'est Rosalie, je crois qu'on vous appelle.... Venez.
La jeune fille s'approcha avec répugnance en se voilant à demi de sa robe.
— Un brasflui sera charmant I observa Brossard, les hanchesbien placées et la jambe fine... mais il faut prendre garde à cette chaussure, Aglaé ; vous lui' déformez le pied»., et ces mains, voyez, toutes rouges, toutes gercées... ne permettez point cela; ne lui laissez faire aucun ouvrage trop rude ; c'est très-important, ma chère.
— Je le sais, dit madame Noirou, mais ce sont des dépenses...
Brossard fit un mouvement d'épaules.
— Allons donc , dit-il ; quand le hasard vous envoie un diamant, regretterez-vous l'avance nécessaire pour le polir ? Il faut voir les choses plus en grand.
Rosalie, qui n'avait rien compris à cet entretien , fut étrangement étonnée le lendemain lorsque sa tante lui annonça qu'elle allait prendre une femme de ménage, et qu'elle ne lui permettrait plus que de coudre et broder. Elle exigea également que sa nièce demeurât désormais toujours gantée, la fit chausser en maroquin, acheta pour elle d'élégantes toilettes et l'habitua à toutes ces recherches qui ajoutent l'élégance à la beauté.
Elle commença en même temps à Y éclairer , en lui présentant la fortune et les plaisirs qu'elle procure comme le seul but de là vie , et lui citant l'exemple de filles pauvres comme elle, qui, pour avoir plu à de grands seigneurs, avaient aujourd'hui des hôtels, des laquais, des
DEUX MIséUES. iSi
équipages t Le tout était de savoir mettre à propt Tinslant et d'avoir de la conduite.
Par bonheur, Rosalie écoutait ces enseignements sans y prendre garde. Longtemps soumise aux mauvais traitements de sa tante, elle s'était accoutumée â ne point Téïîouter. Dès que madame Noirou prenait la parole , la jeune fille envoyait son esprit ailleurs, se défendant contre la corruption, comme elle s'était autrefois défendue contre la dureté, par la distraction.
Madame Noirou qui n'était point dans le secret de cette habitude, prit l'immobilité de sa nièce pour de l'attention, son silence pour une approbation, et se montra de plus en plus confiante dans l'avenir doré qu'elle rêvait.
Quant à Rosalie, toutes ses coquetteries de jeune fille étaient satisfaites. Passant le jour à arranger ses cheveux, et à soigner son héliotrope , libre de se livrer aux paresses rêveuses qui sont la joie de cet âge, elle fut* longtemps sans rien désirer. Enfin quelques vieux romans loués par sa tante et qu'elle eut Fidée de lire , un soir qu'elle était seule, éveillèrent en elle des pensées qui ne lui étaient point encore venues. Elle commença à trouver triste d'être seule, à rester des heures entières à la fenêtre, regardant les jeunes gens qui passaient , et se demandant lequel elle aimerait mieux pour mari.
Une jeune ouvrière qui vint habiter une mansarde voisine et dont elle fit la connaissance l'entretint dans ces nouvelles préoccupations.
Mariette était une vraiefille de Paris, jolie, gaie, résolueetne connaissant d'autre Dieu que l'indépendance et le plaisir. Elle parla à Rosalie des fêtes champêtres auxquelles la conduisait Adrien, des promenades à Sceaux et à Montmorency, des bals déguisés, des parties sur l'eau, des spectacles, enfin de toutes les habitudes agitées qui sont, à Paris, le privilège exclusif de l'aristocratie ou du peuple.
Rosalie avait été trop bien préparée par les conversa-
lions 4? madame Noiroii, pour que de pareilles révélations pussent la surprendre ni la repousser. Dépouillée, gi^tce k ^ tante, de cette pudeur ignorante qui défend mieux par la répugnance, que 1^ raison par tous ses efforts, elle n'éprouva qu'un désir curieux de connaître la yîe étourdie que lui vantait Mariette. Celle-ci ne lui avait 4? reste parlé dans ses aveux, que des plaisirs que Ton pouvait avouer; aussi en souhaitant vivre comme sa nouvelle amie, Rosalie ne crut-elle aspirer qu'à plus de li- ])erté,de mouvement et de distractions. Mais ces nouveaux plaisirs suffisaieçt pour lui rendre insupportable la solitude dans laquelle sa tante la retenait. Elle se mit à comparer rindépendance des autres jeunes filles de son âge à son ei^clavage monotone, et se fit à elle-même l'effet d'un oiseau qui de sa cage regarde passer les libres oiseaux de l'air.
Mariette arriva Je soir jcbez Rosalie en toilette de ville ^t un bouqi^et de violettes à la mfain.
-^Ah 1 vous voilà ? dit-elle en apercevant la jeune fille; j'avais peur de ne pas vous trouver ; mais, au fait, vous M sortez jamais, vousl... Je venais vous prier de donner cette broderie si, par hasard, on l'envoyait demander, ^ -^Yous passer donc la soirée dehors ? demanda Rosalie.
— Au Cirque-Olympique, ma chère, on y joue maintenant une pièce grecque que tout le monde veut voir ; une vraie merveille 1 il y a combat sur mer, des chameaux, des odalisques portées en palanquin et un éléphantl...
— Vous allez bien vous amuser !
«^ Avec ça que nous n'auron? pas besoin de faire queue à la porte ; Adrien a un de ses amis qui nous gardera des places... En sortant nous irons souper chez le traiteur et il me ramènera e^ fiacre.
— Et cela ne vous empêchera pas d'aller demain à Versailles*
—Du tout ! demain c'est dimanche, et il faut bien qu'on s*amuse le dimanche... sans compter que s'il restede Targept à Adrien, nous irons lundi voir la girafe qui est arrivée au Jardin desPlantes... J'adore le Jardin des Plantes, n^i, à cause des crêpes qu'on vend à la Chaumière. . . .
— Ahl vous êtes bien heureuse! soupira Rosalie, que la perspective de tant de plaisir promis à Mariette rendait jalouse.
— Qu'est-ce qui vous empêche de faire comme moi? demanda la jeune ouvrière.
— Vous savez bien que je ne suis point libre, observa Rosalie.
— Eh bieni on se révolutionne donc, répliqua Mariette en riant; oh ! si j'étais à votre place, ça ne serait pas long ; c'est pas moi qui me résignerais à vivre ici renfermée comme un serin. Quand on a dix-huit ans et une figure de premier choix, comme dit Adrien, on a le droit d'aunerla société!..
— Sans doute ; mais ma tante ?
— Eh bien! à votre place, je ferais entendre raison à la mère Noirou.
— Elle ne m'écouterait pas.
•— Alors, je lui demanderais mon entrait de naissance et sa bénédiction pour aller loger ailleurs.
— Quoi! vous oseriez?...
— Ah! moi, jesuiscomme cela, ma chère; jedis ce que je veux, et veux ce que jedis. Si vous aviez un peu plus de caractère, votre tante serait plus raisonnable I Pourquoi ne viendriez-vous pas avec nous, ce soir, par exemple?
— Au Cirque?
—Vousdisiez l'autre jour que vous aimiez lespectacle? r- Certainement; mais on ne me permettrait pas... je n'oserais même en parler...
184 DEUX HISâRBS.
— Voulez-Tous que je le demande à la mère Noiron?
— Vous ?... ohl non... Ce serait inutile...
— Laissez-moi faire, dit Mariette en tirant son chftle d'un air capable ; on sait comment il faut parler à de grands parents qui tous ont donne de l'éducation et des souliers. Je yais lui adresser une tirade sentimentale dans le goût de Mimi Dupuis de la Gatté, et il faudra bien qu'elle vous laisse venir.
— C'est ce qui vous trompe ! interrompit madame Noirou qui venait d'entrer à la sourdine.
Rosalie parut confuse; Mariette se contenta d'un geste de surprise.
— Tiens I vous étiez là ? dit-elle tranquillement.
— Et j'ai entendu les bons conseils que vous donnez à ma nièce, ajouta la vieille femme en prenant un air blessé; mais Rosalie est, j'espère, trop bien éduquée pour y prendre garde.
— Qu'est-ce que j'ai donc dit î demanda Mariette d'an air de parfaite innocence ; je lui ai conseillé de prendre le plus de plaisir qu'elle pourrait.
— Avec des çuvriers ?
— Tiens I faudrait peut-être que ce fût avec des ducs et pairs?...
— Pourquoi cas. Mademoiselle ? répliqua madame Noirou d'un ton de dignité sérieuse; on en a vu de plus laides qu'elle faire leur chemin I
Mariette la regarda.,
— Ah I vous avez donc des projets ? dit-elle...
— Chacun connaît ses affaires, interrompit sèchement madame Noirou ; mais je ne veux point que l'on voie Rosalie au Cirque; c'est un théâtre où il ne va que du peuple...
— C'est juste, observa l'ouvrière; votre nièce est trop grande dame .1...
— De grâce, Mariette, interrompit Rosalie que blessait cette ironie. ' n }
DEUX MISÂRES. 185
— Laissez-la dire» reprit aigrement la vieille femme; on ne doit pas faire plus attention à ses moqueries qu'à ses conseils.
— Diable I dit Mariette piquée, du mépris !
— Je ne cache jamais mes sentiments.
— Et quand mademoiselle Rosalie devient-elle duchesse?
— Le plus tôt possible,
— Elle aura sans doute un salon?
— Je Tespère.
— Des bals où vous présiderez, madame Noirou?
— Et où vous ne viendrez pas, ma chère.
— Je m'en moque pas mal ! s'écria la grisette qui s'efforça de rire pour cacher sa colère ; je voudrais qu'elle fût déjà en place, votre nièce. Ah 1 ah I ah I Et elle vous fera un sort, j'espère; elle vous doit bien cela; vous ne la quitterez plus; elle vous donnera un tabouret dans sa loge...
— Au Grand-Opéra ?
— Non 1 à la porte de son hôtel.
— Insolente I s'écria la vieille femme. Mariette éclata de rire et sortit.
Mais madame Noirou avait été blessée au vif. Ne pouyant décharger sa colère contre la coupable, elle s'en prit à Rosalie, l'accusant d'être cause de tout ce qui s'était passé. Celle-ci chercha à se défendre, et il en résulta une querelle que madame Noirou voulut terminer en exigeant impérieusement de sa nièce la promesse de rompre toute relation avec Mariette; Rosalie refusa de prendre aucun engagement.
— Eh bien I s'écria la tante, c'est moi qui te surveillerai alors; et pour commencer, tu ne sortiras plus seule!
Elle tint rigoureusement parole.
Rosalie s'irrita d'abord de cette espèce d'esclavage, puis tenta d'y échapper. Elle était à cet âge où l'âme, nou- Telle à la vie, cherche des criseçpour s'essayer elle-même
186 DBUX MISERES.
et ou tout lui devient sujet de débat, il s'engagea ainsi entre la tante et la nièce une sorte de lutte qiil, en se prolongeant, s'aggrava chaque jour. Rosalie, qui y trouvait une source d'émotion et de mouvement, s'y complaisait à son insu. C'était une distraction pour son ennui. Elle saisissait toutes les occasions d^e s'échapper et de parler à Mariette, moins pour le plaisir qu'elle y trouvait que pour l'émotion que lui donnait sa désobéissatice.
Le résultat de ses conversations clandestifies fut nécessairement de lui rendre sa retraite forcée de plus en plus odieuse. Exaltée par les confidences dé sa voisine, qui lui vantait sans cesse la vie joyeuse qu'elle menait avec Adrien, Rosalie ne tarda pas â se regarder comme une victime sevrée de tous les plaisirs que permettait son âge; elle se mit à s'apitoyer sur elle-même et â accuser madame Noirou I
Or, de l'accusation â la révolte la pente est fatale! JA jeune fille qui n'avait d'abord résisté à sa tante que par humeur et caprice, en vint bientôt à prendre sa désobéissance au sérieux, à s'y confirmer, à l'agrandir. Les maladroits reproches de madame Noirou dévelo.ppèrent encore ces dispositions; on s*aigrît des deux côtés; enfin, unjour, àlasuited'unequerelleviolente, la vieille femme, qui devait passer la journée à Saint-Germaiù avec Rosalie, partit seule, emportant la clef de l'appartement et laissant sa nièce prisonnière.
Le premier mouvement de celle-ci fut de s'échappet; puis réfléchissant qu'elle ne saurait que faire de sa liberté conquise, elle se résigna à demeurer; seulement elle se promit de saisir la première occasion de désobéit ouvertement, né fût-ce que pour braver sa tante.
Provisoirement, elle tâcha de se persuader qu'elle était bien aise de ne l'avoir point accompagnée, et elle se mil à parcourir l'appartement en chantant d'iin air indifférent. Mais le soleil étincelait joyeusement à travers la fenêtre ouverte, un air frais agitait les. rideaux, et les
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BEUZ iftSÉRfiâ. I9t
moineaux gazouillaient sur les toits j Rosalie pensa malgré elle aux beaux arbres de Saint-Germain, aui fleurs caeillies le long des haies, et elle soupira 1
Cependant, ne voulant poilit s'avouer son t'egret, éllô ouvrit le livre qu'elle avait commencé la veille, et essaya délire; mais il avait perdu tout son intérêt 1 Elle le rejett avec impatience pour prendre sa broderie. Tout alla bien pendant quelque temps. L'aiguille semblait voltiger sur le métier ; seulement les yeux de Rosalie se levaient de plus en plus fréquemment, et se tournaient vers la porte fermée. Bien qu'elle n'eût aucun besoin de l'ouvrir, la pensée seule qu'elle ne pouvait le faire lui causait un malaise et une ii^ritation nerveuse. Enfin, àu bout d'une demi-heure, la broderie eut le même sort que le litre J Rosalie se leva avec un geste d'iîupatîence et vint s'aocouder à la fenêtre.
Celle-ci setrouvaitplacée au-dessus d'un corps de logîi beaucoup moins élevé, et dont le toit venait la rejoindre de manière à former devant elle une sorte de terrasse inclinée. La fenêtre de la mansardé habitée par Mariette se trouvait précisément sur ce toit, de sorte que Rosalie pouvait voir tout ce qui se passait chez sa voisine. Elle Taperçut deVaiit son miroir, occupée à se coiffer, tandis qu'Adrien Garnot fumait à la croisée.
Ce dernier reconnut la jeune fille qu'il aVâit rencontrée quelquefois dans les escaliers, et lui souhaita le bon* jour.
Mariette se détourna.
— Tiens, c'est Rosalie, dit-elle; votre tante tous à donc permis aujourd'hui de pteiidré l*air?
— Elle est absente, répondit la jetine fille.
— Alors, vous êtes seule.
— Jusqu'à ce soir.
— Eh bien! qu'est-ce que vous allez faire comme ça de votre journée? demanda Adrien.
— Je ne sais I répliqua Rosalie.
188 BBUX MISÈRES. ^
— Si elle venait avec nous ! s'écria Mariette.
— Où cela ?
— A Vincennes; Adrien a justement un de ses pays que nous attendons; ça ferait une partie carrée.
— Ah I il n'y faut point songer, dit Rosalie tentée, mais incertaine.
— Pourquoi donc? reprit Adrien, nous reviendrons avant votre tante.
— Ce serait du moins une journée de liberté.
— Nous visiterons le château.
— Et nous danserons au bal d'été.
— Allons, un peu de courage.
— Il faut prouver à la mère Noirou que vous n'avez pas peur d'elle.
Rosalie ne savait à quoi se résoudre. D'un côté, l'idée de saisir cette occasion de révolte et de prouver à sa tante que l'on ne gagnait rien à l'enfermer, lui souriait singulièrement; de l'autre, elle était effrayée de la responsabilité d'un pareil coup de tète. Elle fit enfin comme tous les gens près décéder, et se mit à l'abri derrière une impossibilité en avouant sa captivité.
— Comment, vous êtes enfermée! s'écria Mariette; eh bien, en voilà du despotisme! Mais c'est donc un gendarme, que cette vieille Noirou? A-t-on jamais vu! Mettre sa niècç sous clef comme un animal domestique... 11 faut forcer la serrure, ma chère.
— C'est inutile, dit Adrien, mademoiselle Rosalie peut venir par votre mansarde, le toit sert de pont entre les deux fenêtres.
— Au fait, il lui suffit de descendre dans la gouttière.
— levais vous aider...
— Non, interrompit Rosalie ; je ne veux pas.
Mais Adrien était déjà sur le toit, et quelques pas lui suffirent pour atteindre la fenêtre delà jeune fille.
Là commença un nouveau débat; Rosalie continuait à refuser.
BEUX.HISÈRBS. 189
— Avez-vous peur? demanda Mariette.
— Non, ce n'est point la peur, dit-elle.
— Décidez-vous, alors I
— Je ne puis!...
— Venez au moins un instant me voir.
— Vous voir ? répéta Rosalie. . . Soit. . . mais je reviendrai...
Garnot lui tendit la main, elle franchit la croisée avec hésitation, et, hasardant un trajet plus inaccoutumé que difficile, elle atteignit la mansarde de Mariette.
A peine fut-elle arrivée que celle-ci referma la fenêtre.
— Ne la laisse pas s'en retourner, Adrien, s*écria-telle en riant; elle est notre prisonnière, il faut qu'elle BOUS obéisse maintenant» «
— Mariette, j e vous en prie ! . . .
— Ta, ta, ta... Vous viendrez avec nousà Vincennes..,
— Songez que ma tante...
— Au diable la vieille Noirou!
— Mais je ne suis môme point habillée.
— Vous prendrez une de mes robes.
— Non.
— Venez.
El la jeune ouvrière entraîna Rosalie dans le cabinet où elle couchait .
Lorsque les deux jeunes filles reparurent, elles étaient en toilette et prêtes à partir ; Rosalie essaya bienencore quelques objections, n[iais Mariette lui imposa silence, et l'arrivée du pat/s d'Adrien Tempécha d'insister davantage.
Celui-ci était un ouvrier en horlogerie qui lui fut présenté sous le nom d'Olivier Rollin. Son costume était plus soigné que celui d'Adrien, et il y avait dans toute sa personne une sorte de propreté rangée qui ressemblait presque à de l'élégance \ du reste, sa vie répondait à cette
190 îiEVX lÉisâREë.
apparence, et bien qu'Olivier fftt d'tîflè hâbîlèitê médiocre, il avait réussi à Réaliser, â force d'ordre, d'à^^ fortes économies qu'il avait su placer d'une ntâtliërè avantageuse.
Mariette eut sote de donnet ôèi tiBîJèeignemétits à Rosalie, pendant que toutes detix s'aidaient à tûéttre leurs châles, et celle-ci, rassurée par d'aussi bons témoigna*' ges, accepta sans trop d'etnbarras les itances polies du jeune horloger.
Les premières heures furent employées à faire connaissance. Olivier avait une conversation âîmple et tranquille, mais (Jtti n*êtâit point dépoilrtUfe d'Intérêt. Le môme ordre que l'on Remarquait dans sa toilette et dans ses actions, se retrouvait dans son esprit. Il connaissait les détails usuels des choses,* et pouvait répondre â toutes ces questions générales qu'inspire l'habitude autaht que la curiosité. Il ressemblait à ces guides anglais qui ne renferment ni impressions, ni jugements, ni élans d'îUiagination, mais dans lesqtielfe on trouve la hauteur* des montagnes, l'explication technique des phénomènes et les dates historiques.
Pendant que Mariette parcourait le Jardin des Plantes éri se faisant poursuivre par Adrien, sans rien regarder, heureuse seulement de sentir le parfum des serres en tr'ou* vertes, de voir l'herbe fine des parcs et de pouvoir arracher en passant quelques feuilles à la charmille, Olivier conduisit successivement Rosalie aux endroits les pluscurieux, et lui expliqua tout, en homme qui avait interrogé et retenu. La jeune fille, qui n'était ni assez tranquille ni assez joyeuse pour imiter les folies de sa tompagne, pi*it beaucoup de plaisir à cet entretien, qui, eu occupant son esprit, l'empêchait de penser à la manière dont sa tante la recevrait au retour.
Elle s'enhardit peu à peu avec le jeune horloger, et, lorsque tous quatre prirent le chemin de Vîncennes, sa gène avait déjà fait placeà une confiance presque familière.
Le reste de la journée acheva la connaissance. Olivier dansa avec Rosalie, puis On dtna sous les arbres, et le jour commençait déjà à tomber lorsque Ton songea & regagner Paris.
Animée par Taîr des éhamps, le mouretiietit etle plaisir, Rosalie avait Réussi à oublier tout le feste. Chaque fois que le souvenir du retour lui revenait, elle lui tournait le dos , comme à un avertissement importun. Ce fat seulement en apercevant la rue des Francs-Bourgeois que sa gaieté s^évanouit et qu'elle sentit son dœuf âè serrer.
Madame Noirou était-elle déjà revenue ? Gomment allait-elle la revoir? Elle monta l'escalier en tremblant^ entra chez Mariette, et courut à la fenêtre dé la mansarde!... Aucune lumière ne brillait derrière les vitres de sa tante; madaMe Noirou n'était point encore de retour!
La jeune fille reàpira plus librement. "^
Mariette essaya de la retenir encore; mais elle déélara qu'elle voulait rentrer sur-le-champ, et Olivier se chargea de la reconduire par-dessus le toit. Malheureusement^ pour le retour, il fallait descendre, et l'obscurité empêchait Rosalie de voir* où soii pied se posait. Elle s'afrêta plusieurs fois effrayée : son conducteur l'encoiîrageait en riant, et la soutenait à demi. Tous détix atteignirent ainsi la fenêtre de la jeune fille, qui, se voyant arrivée, poussa un cri de joie et voulut s'élancer ; mais elle glissa sur le plomb humide, et tomba dans les bfâS d'Olivier dont les lèvres rencontrèrent les siennes !... Ce fat un baiser aussi rapide qu'inattendu; Rosalie se rejeta vivement en arrière, et le jeune homme ne chercha point à la retenir.
— Pardon, dit-il en souriant, mais le hasard n'a été que juste; je Vous ai conduite et toute peine mérite un salaire...
— Laissez-moi rentrer, répondit Rosalie , qui était
trop émue pour entreprendre une discussion sur ce sujet; je tremble que ma tante n'arrive.
— Mais vous reverrai-je bientôt, du moins?
— Je ne sais...
— Ohl je vous en prie, promettez-le moi....
— J'espère... je tâcherai... balbutia Rosalie; mais écoutez, on monte Tescalier.
— Entrez vite, alors.
Il aida la jeune fille qui eut à peine le temps de franchir la fenêtre et de murmurer un bonsoir rapide, pendant que sa tante ouvrait la porte.
Dès le surlendemain, Rosalie reçut par l'entremise
de Mariette une lettre d'Olivier dans laquelle il lui ex-
. primait tout le plaisir qu'il avait éprouvé à la voir, et le
désir de rendre celte connaissance plus intime. Ce n'était
fficore qu'un préambule ; mais quelques jours après, horloger lui écrivit une seconde lettre pour lui avouer son amour.
Bien que Rosalie eût prévu cette déclaration et l'attendît avec une curiosité inquiète, elle témoigna une grande surprise et reprocha à sa voisine de s'en être chargée; mais celle-ci lui apporta dès le jour suivant une troisième lettre plus pressante et dans laquelle Olivier sollicitait une réponse.
Un plus long silence eût été dangereux : Rosalie se décida à écrire au jeune homme pour le prier de cesser une correspondance qui pouvait d'autant plus la compromettre qu'elle craignait les indiscrétions de l'intermédiaire qu'il avait choisi. Olivier parut comprendre qu'il suflfisait de trouver un moyen plus secret de faire parvenir ses lettres et il réussit à les glisser lui-môme sous la porte de la jeune fille. Celle-ci ayant voulu l'en dissuader, il en résulta un débat épistolaire qui amena insensiblement des aveux, des promesses, et finit par se transformer en une correspondance amoureuse dau§ toutes les règles,
BBUX MISÈRES. 198
•Rosalie avait été d'abord plus entraînée que séduite ; mais peu à peu son esprit s'intéressa à cette intrigue mystérieuse ; son cœur se troubla de ses propres rêves. A peine avait-elle revu Olivier deux ou trois fois depuis leur rencontre chez Mariette, car madame Noirou s'absentait rarement et ne laissait sortir sa nièce que pour quelques courses dans le voisinage, mais ces obstacles mêmes servirent à resserrer des liens qu'une liberté plus grande eût peut-être empêchés. Rosalie trouva dans cette liaison naissante et traversée, l'occupation qui manquait à son esprit. Quant à son cœur il y prit moins de part qu'elle ne le crut elle-même, et il entra dans cet amour, comme dans tous les premiers choix des jeunes filles, pins de curiosité, d'impatience, d'oisiveté et de contradiction, que de véritable penchant.
Cependant madame Noirou, qui ne soupçonnait rien,^ avait repris ses conversations d'autrefois. Elle entretenait * chaque jour sa nièce des magnifiques espérances qui pourraient se réaliser pour elle; mais celle-ci, tout entière à son nouvel amour, ne l'entendait même pas, et tandis que la vieille femme développait tout haut son roman d'avenir , elle continuait à se raconter le sien tout bas.
Sa tante prit ce silence distrait pour un demi-consentement.
M. Brossard, de son côté, venait plus souvent, depuis quelque temps, et se montrait chaque fois plus caressant. Il donnait des conseils à Rosalie sur sa toilette, sur ses manières, sur ce qu'il fallait dire ou cacher. La jeune fille écoutait avec indifférence. Elle pensait bien que ces leçons avaient un but, comme celles de sa tante; mais elle ne voulait ni ne pouvait s'y arrêter; son attention était ailleurs.
Un jour que Rosalie rentrait d'une course qui lui avait permis do voir Olivier et de lui parler , elle trouva sur le palier madame Noirou reconduisant M. Brossard.
194 DfetX BttSÉÉtiS.
-^ Èh! arrlte donc, nonchalante I s'écria à sa vue la tieille femme dont la figure était iriomphàtite.
— Pardon, ma tante; j'ai été rétenue.... balbutia Rosalie.
— On vous attendait avec impatience, observa Brôssard souriant.
— Moi? qu'y a-t-il?
— Votre tante votis le dira.
— Oui, otii, he Vous retardez pas, mon cher ; M. le baron pdtit avoir besoin de vous.
— En effet.
*— Je tais parler à Rosalie.
^ C'est cela.
— Puis nous en recauserons.
Brossard salua et partit. Madame Noirou se hâta de faire rentrer Rosalie.
~ Embrasse -[moi, nlignonne, s'écria-t-elle, dès que la porte fut fermée, embrasse-moi.
— Qu*est-il arrivé? demanda la jeune fille étonnée.
— Il est arrivé, ma petite, que notre fortune est faite.
— Notre fortune?
— Oui ! Âh 1 l'on a bien raison dé dire qu'il est toujours bon d'avoir des amis parmi les gens comme il faut ; ce brave M. Brossard y a mis un zèle...
— Je ne vous comprends pas, ma tante.
— Eh bien, mignonne, voici la chose. Tti sais que je t'ai fait peindre, le mois dernier.
— Et vous avez donné mon portrait à M. Brossard...
— Qui l'a laissé voir comme |?ar mégardek son maître.
— Gomment ?
— Et il t'a trouvée charmante !..
— Que dites-vous, le baron RenoH
— Chut 1 interrompit madame Noirou en posant nn doigt devant ses lèvres. . . Il ne faut pas le nommer. Maintenant, tti sais, on exige que les gens en place fassent les cafards. Aussi lé baron, qui occupe unej[)laceA là Cour,
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BSTTX IkCISâRES. l^St
est-il obligé d^avoîr de là teligioîi ; Il toïntoutiie tcmtes les semaines! mais c'est tant mieux ; s'il arait jjimaûi ridée de se mal conduire avec toi, tii le retiendrais par la peur du scandale?
— Moi ! s'écria Rosalie qui comprit enfin clairement et rougit malgré elle; que m'importe le baron, et comment potlirait-il se mal conduire à mon égard ?.. Je né le connais ni ne veux le connaître...
— Allons, fais donc pas l'enfant, Rosalie, dit madame Noirou en lui lançant un regard de fine complicité. Avec le vieux, à la bonne, heure; ça ne peut faire que bon effet; mais entre nous , jouons cartes sur table, comme on dit. C'est le Ciel qttl t'envoie cette occasion ; faut le remercier et ne pas perdre de temps à jouer la comédie avec sa conscience. J'ai bien tu , d'ëilleUrs, comment til m'écoutais tous ces temps-ci, quand je te parlais des espérances que j'avais pour toi.
— Parce que je ne vous comprenais pas, dit Rosalie , parce que j'aVais honte de votlà comprendre !
— Comment I reprit la vieille étonnée ; étes-vous folle, ina chère ? Vous ne savez donc paâ...
— Je saîs, interrompit la jeune fille indignée c[ue vous Voulez me vendre au baron Renol.
— Plus bas donc, malheureuse !
— Mais, moi, je lie veux pas I continua Rosalie gagnée par les larmes; je veux rester une honnête fille... je veux qu'un homme puisse me donner son nom...
Madame Noirou tressaillit.
— tu aimes quelqu'un? s'écria-t-elle.
Rosalie ne dit rien ; mais son attitude répondit pour elle.
— Est-ce bien possible, reprit la vieille pâle de colère ; et sans que je le sache 1
— Matante...
*— Et qui aimes-tu ? parle ; son nom tout de suite.
— Je Vous en prie... r-^^^T^
— Son nom, je le veux. Tu ne réponds pas! c'est donc quelque vaurien ?
— Oh ! non^ ma tante; un honnête ouvrier... Madame Noirou recula comme si elle eût été piquée
par un aspic.
— Un ouvrier ! répéta-t-elle ; est-ce possible ? Tu aimes un ouvrier, et tu ne meurs pas de honte t
— Ses intentions sont honorables.
— Hein 1 Tu dis ?
— Qu'il veut m'épouser.
— Et tu consentirais I
— Mais ma tante...
— Se marier à un ouvrier ! s'écria madame Noirou exaspérée... et quand on peut avoir un millionnaire! J'aurais encore passé une fantaisie, parce qu'on n'est pas de pierre après tout ; mais vouloir épouser !.. Il faut que tu n'aies pas de cœur.
— Mais il me semble...
— Du reste, je ne te laisserai pas te casser le cou ; je veux que tu sois heureuse malgré toi ! Si cet ouvrier est un honnête garçon comme tu le dis, il comprendra luimême qu'il ne doit pas nuire à ton avenir. J'ai trop dépensé avec toi pour que ça ne te conduise à rien et il faut que tu sois une ingrate, vois-tu , pour l'oublier!
— Je me rappelle tout ce que je vous dois, ma tante.
— Oui, et tu \feux que j'en sois pour mes frais, n'estce pas ? Tu ne te dis pas que j'ai mangé une partie de mes économies pour l'entretenir à n'e rien faire ! C'était comme de l'argent placé ; qui me le rendra si tu épouses ce va-nu-pieds ? il faudra donc que je finisse mes jours à l'hospice ? Tu Veux me ruiner... me voler !..
Rosalie essaya de parler ; mais la vieille femme , hors d'elle, ne le lui permit pas. '
— Tu n'as rien à dire, malheureuse! s'écria-t-elle , rien qui puisse t'excuser ! C'est la voisine sans doute qui t'aura fait faire cette mauvaise connaissance ! je l'eu re-
DEUX Miséass* 197
mercierai!... Mais comment s'appelle-t-il , ton ouvrier? Que fait-il ? Où demeure-l-il ?
Elle répondit à ces questions et à plusieurs autres de manière à convaincre madame Noirou que tout s'était borné jusqu'alors, à un commerce de lettres ou à quelques in nocentes entrevues. Cette assurance apaisa un peu la tante qui avait cru d'abord le mal plus grand.
— C'est bien, c'est bien ! dit-elle en interrompant les excuses de Rosalie ; je saurai ce qu'il en est au juste et j'aurai l'œil ouvert !.. Ce serait bien le diable si Aglaé Noirou ne réussissait point à garder une petite fille contre les entreprises d'un garçon horloger.
Lorsque madame Noirou avait cru facile ïe vaincre la résistance de sa nièce, elle n'avait point tenu compte de l'énergie qu'un premier amour éveille dans le cœur d'une jeune fille. Rien ne paraît dilBcilc dans cette première effervescence, et les partis extrêmes, loin de faire peur^ sont toujours les premiers auxquels on s'arrête.
Dès qu'elle se trouva seule, Rosalie ne songea qu'au moyen d'échapper à la domination de sa tante. Outre le dégoût que lui inspiraient les honteux projets de celle-ci et de M. Brossard, elle se révoltait à l'idée de n'être dans leurs mains qa'nne chose dont ils croyaient pouvoir disposer et faire marché ; elle avait à sauver à la fois son honneur et son indépendance. Cette considération lui fit passer par-dessus toutes les autres.
Les obstacles subits qui venaient de s'élever entre elle et Olivier donnaient d'ailleurs à sa liaison avec ce dernier quelque chose d'attrayant. Outre que la vulgaire biographie tournait ainsi au roman, la guerre déclarée par sa tante à cet attachement devait nécessairement le lui rendre plus cher ; car le cœur humain est ainsi fait qu'il aspu'e à un bonheur en proportion de la difficulté qu'il
19â DEUX HIgâRBS.
rencontre à Tokenir. Rosalie prit pour l'émotion d'ttfi amour menacé le trouble qui causait cette lutte, et elle écrivit à Olivier sous cette impression.
Après lui avoir raconté, autant qu'elle le pouvait, ce - qui s'était passé entre 8lle et sa tante, elle appelait le jeiine homme à son aide.
f Je sais, disait-elle en termiùant, que je fais quelque chose de répréhensible ; mais la nécessité me pousse, et j'ai confiance en vous. La protection de ma tante est devenue pour moi un danger ; je dois en chercher une autre!... Vous avez dit que vous m'aimiez; vous m'avez répété dans toutes vos lettres qu'il vous serait doux de vivre avec moi !... Je vous ai cru et c'est pourquoi je m'adresse à vous dans mon abandon ; pourquoi je vous demande si vous voulez que je sois votre femme sur-lechamp? »
Cette lettre parvint au jeune horloger dès le lendemain. La réponse se fit attendre deux jours. Enfin, elle arriva pleine d'exclamations de joie, d'assurances de tendresse, mais prolixe et embarrassée. Olivier remerciait Rosalie de sa confiance; elle avait prévenu son plus vif désir. Malheureusement leur mariage ne pouvait avoir lieu contre la volonté de madame Noirou avant la majorité de la jeune fille. Mais qu'importait une vaine cérémonie?... Ne pouvaient-ils être heureux secrètement, en attendant qu'on leur accordât l'autorisation refusée ? Et, à ce propos, l'horloger répétait tous les paradoxes inventés par la passion intelligente et devenus depuis les lieux communs de la séduction vulgaire.
Cette lettre jeta la jeune fille dans une douloureuse perplexité. Elle n'avait jamais cru que sa tante pût s'oppo&er à son mariage, et, malgré son ignorance des lois, elle se persuada qu'Olivier se trompait. Le difficile était de s'en afesurerl Après avoir cherché dans sa pensée quelqu'un qui pût l'éclairer, ellese rappela toutàcoup M. Lormier.
DEUX MISéRES. i99
. Vdus n'âvèz point sans doute oublié, Mônsîetlr, ce philanthrope, membt'e de Jlnstltut, rencontré par Rosalie chez sa vieille voisine, et qui s'était mis alors M nombre des pratiques de sa tante. La jeune fille avait contihiié à le revoir de loin en loiii, et M. Lormier fie înànquàit jamais, dans ces occasions, de lili doiînèr dd botis conseils âccompâgtiéé de quelques petites brochuréà sur rhygiéne ôu sur les caisses d'épargnes, dont madame Noirou se servait pour faire des papillotes à son fauxtour.
Rosalie avait nécessairement pris tine grande opinion de la sagesse et de la bonté d'un homme qui passait sa vie â enregistrer les vértUs des autres, ou à écrire des livres pour le boîiheUr du genre humain ; aussi saisît-» elle avec empressement Toccasion qUe lui fournit sa tante de consulter le vieux philanthrope en Tentoyant reporter quelque travail qu'elle veliàit d'achèfver pour lui.
M. Lormier occupait, sur le quai Saint-Michel, uû troisième étage pour lequel il avait fait un bail de dîtneuf ans, afin de profiter des aménagements perfectionnés qu'il y avait établis. Tout soû dome&tîque se composait d'une vieille gouvernante , qui passait sa vie â essayer dés marmites économiques ou des rôtissoires à réflecteurs de l'invention de M. Lormier, et d'Un vieux serviteur qui remplissait tour â tour,*prês dé lui, les fonctions de valet de chambre et de secrétaire. Ce fut celui-ci qui reçut Rosalie et qui IHntrodUiôit dans ufie grande pièce où il la pria d'attendre.
Cette pièce servait de cabinet de travail à M. Lormier et était rangée avec une méthode qui eût fait honneur à un comptoir hollandais. On voyait, au fond, un inaménse cartonmer dont chaque côté portait une étiquette. Il y avait des cartons pour les traits de vertus, pour les potages économiques, pour la moralisa tion des classes inférieures et pour les distributions d'eau à domiclb ; le tout
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200 DBtJX MISÉRBS.
avec des lettres d'ordre et des chiffres de renvoi, prouvant que M. Lormier avait su ramener ses sympathies humanitaires à Tétat de comptabilité.
Tout le reste répondait à cet arrangement systématique. Poi;it de vide dans la bibliothèque (preuve évidente que le maître se contentait de donner ses idées sans prêter ses livres) ; point de papiers épars sur le bureau, rien enfin de ce qui annonce l'agitation d'un travail passionné. Il était clair que la philanthropie de M. Lormier n'avait rien d'exalté ; le digne académicien n'était point l'amant de l'humanité, il l'avait seulement épousée !
Mais, en revanche, il semblait épris d'une véritable passion pour les mille petites inventions dont le but est d'introduire la mécanique dans la ménage. Tout, dans son cabinet, était soumis à cette loi. D y avait un fauteuil rationnel (c'était sa manière de désigner les improvements modernes), un encrier rationnel et une table rationnelle ; le tout singulièrement perfectionné, car on ne pouvait s'en servir sans un apprentissage.
Le seul ornement de ce cabinet était une demi-douzaine de thermomètres destinés à faire connaître au vieil académicien le degré de chaleur dont il avait besoin, mais qui, malheureusement, ne s'accordaient jamais entre eux.
11 y avait déjà quelque temps que Rosalie attendait, lorsque M. Lormier entra. A la vue de la jeune fille, le vieillard fit une exclamation joyeuse.
— Eh ! c'est ma petite ravaudeuse, dit-il, il y a longtemps que je ne l'avais vue.
. Rosalie lui remit ce qu'elle apportait, en s'excusant de le déranger.
— 11 n'y a point de mal, il n'y a poiût de mal, reprit-il; mon temps appartient à tout le monde; je suis bien aise de voir d'ailleurs que vous n'avez point changé I "" ' -^ussi jolie 1 ... et aussi sage, j 'espère î
DBtlX HtSÈRBâ. âOl
La jeune fille rougit.
— Il faut persister, petite, il faut persister, reprit M. Lormier ; la sagesse n'est pas seulement le parti le pins honorable, c'est encore le meilleur calcul, le plus sûr moyen d'éviter les chagrins, la pauvreté, les maladies. Songez toujours à cela et vous resterez une brave fille. Pour voire classe, ma chère, tous les commandements de Dieu peuvent se réduire à deux articles : !• N'avoir point ^d'amoureux; ^ Mettre à la caisse d'épargnes que nous avons' fondée I J'espère que vous y placez vos économies ?
— Pardon, répliqua Rosalie, mais jusqu'à présent je n'ai point encore eu occasion...
— C'est un tort, un véritable tort, interrompit M. Lormier gravement ; il est désolant que les -ouvriers ne comprennent pas mieux cette institution. Je croyais pourtant vous avoir expliqué tous ses avantages.
— Il est vrai. Monsieur, mais n'ayant point d'économies...
— Il faut en faire, reprit vivement le membre de l'Institut, ne fût-ce que d'un centime par jour I Je l'ai dit dans un de mes derniers mémoires : c La poule aux œufs d'or que nous désirons tous n'est point une fable; elle existe dans le plus pauvre ménage : c'est l économie. » U faut que je vous donne cette brochure.
A ces mots, M. Lormier fit jouer un bouton'de cuivre qui se trouvait sur son bureau ; c'était un des perfectionnements dont nous avons parlé, et grâce auquel le philanthrope n'avait plus la peine de sonner avec la main, pourvu qu'il sonnât avec le pied.
Le domestique entra, et M. Lormier l'envoya chercher un exemplaire de la brochure qu'il remit à la jeune fille, en lui recommandant de la lire attentivement.
Celle-ci le promit et voulut en venir au sujet de sa visite; mais M. Lormier, comme tous les hommes exclu-
^ BBUX MISâRfEd.
sivement préoccupés d'un ordre d'idéeç, avait Tbabitude de parler sang écouter. Il parlait d'abord pour les autres, et, quand Tgttention semblait se lasser, il continuait à parler pour lui-même, imitant ces habitués de salles d'armes qui tirent au mur lorsqu'ils n'ont plus d'adver- 3aire$.
Après une assez longue attente, la jeune fille, désesr pérant de pouvoir amener l'entretien sur le sujet qui l'intéressait, allait enfin prendre congé du savant, lor^ qu'un hasard fit subitement ce que tous ses efforts n'avaient pu faire. M. Lormier, qui lui avait parlé tour à tour de statistique, du prix Monthyon et de l'utilité de la vaccine, s'écria tout à coup :
— A propos de votre bonne femme de tante, elle va toujours bien ?
— Toujours, Monsieur, répondit Rosalie.
— Elle est bien fière sans doute d'avoir une grande nièce bonne à marier... Ah çà, j'espère qu'elle n'y songe pas, pourtant?
— Je ne sais, répliqua Rosalie embarrassée.
— C'est une idée qui ne peut manquer de lui venir, reprit le vieil académicien. Ces bonnes femmes ne rêvent qu'à être grand'tantes ou grand'mèresl Elles ont besoin d'enfants à bercer comme les petites filles ont besoin de poupées ! mais ne vous laissez point marier au premier venu, ma chère, il faut choisir, et bien choisir.
— Ma volonté est soumise à celle de ma tante, observa Rosalie d'un ton qui semblait donner à cetle affirmation un sens interrogatif.
— Sans doute, sans doute; moralement^ répliqua M. Lormier, mais vous êtes pourtant votre maîtresse: madame Noirou ne peut ni vous forcer à prendre \in mari contre votre gré ni vous empêcher de prendre celui que vous auriez choisi.
— Est-ce bien vrai? Monsieur, reprit vivement Rosalie.
— Pardieut ne connaissez-vous point vos droits?
DEUX MISâRES. ^03
— Ainsi, je pourrais me piarier malgré Topposition de matante?
— Avec autorisation d'un conseil de famille, article 160 du code civil. Mais pourquoi cette question ?
— Parce que c'est pour un mariage de ce genre, dit Rosalie, que je vepais vous demander vos conseils.
Elle avoua alors à M. jLormier, non sans quelque hésitation, le choix qu'elle avait fait et la résistance qu'elle trouvait dans madame Noirou, dont elle n'osa pourtant révéler les honteux projets. Cette espèce de confession coûta beaucoup à la jeune fille ; mais elle fat aussi sincère qu'elle pouvaitv l'être. Exaltée par l'effort même qu'elle avait dû faire, Rosalie ouvrit complètement son cœur au vieux philanthrope, et commença à lui redire en pleurant, non-seulement tout ce qu'elle avait fait, mais tout ce qu'elle avait pensé ! . . .
D l'interrompit au milieu de ses confidences.
— Un moment, rna chère ^ un moment, dit-il. Avant tous ces détails, il en est un plus important. Que gagne ce jeune homme que vous appelez Olivier?
— Mais... je ne sais. Monsieur... dit Rosalie étonnée; ce qi;e gagne sans doute un autre ouvrier.
— Et il n'a aucun patrimoine ?
— Aucun, je pense.
— Eh bien 1 ma petite, il ne. faut pas l'épouser, dit brusquement M. Lormier ; vous ne le devez point; ce serait une imprudence, un crime 1
Rosalie le regarda stupéfaite.
— Un crime 1 répéta-t-elle.
— Que nos codes devraient prévenir, continua le philanthrope avec chaleur. C'est en permettant le mariage aux gens qui n'ont rien que l'on compromet l'avenir des sociétés, que l'on agrandit la plaie du paupérisme. Le moyen d'espérer aucun bonheur ni aucun repos tant qu'on laissera naître près de chaque pain, comme dit Malthus, trois hommes qui se le disputeront 1 Le mariage
264 DÊUÎ MiSÉREd.
devrait être un privilège, comme les droits politiques. Mais non, on refuse au peuple le suffrage universel et on lui accorde la propagation universelle ; on lui défend de faire un député qui ne lui coûte rien et on lui permet de faire des enfants qui affament la société. Je voudrais qu'un homme n'eût droit d'avoir un fils qu'après avoir déposé ua cautionnement qui assurât les moyens de le nourrir. Mais puisque les lois n'ont pris aucune précaution contre ce fléau, la moralité des individus doit suppléer à leur insuffisance. Vous êtes trop raisonnable, ma chère, pour ne point comprendre cela. Il faut que vous renonciez à votre projet de mariage dans l'intérêt de tous, et surtout dans le vôtre; car, quedeviendriez-vous, ditesmoi, une fois mariée et mère, sans autre ressource qu'un salaire journalier, qui peut vous être enlevé par la cessation de travail, la maladie, la mort ?... Y avez-vous réfléchi?
— Non, dit Rosalie déconcertée; j'avais cru jusqu'à présent que le devoir 4e chacun était de faire ce qu'il pouvait , et, pour le reste, de croire à la bonté de Dieu.
— Sans doute, reprit M. Lormier; j'ai. toujours eu de la religion, moi ; je veux aussi que l'on croie à la bonté de Dieu ; d'autant que cela ne peut nuire. Il faut compter sur la Providence, mais en agissant toujours de manière à pouvoir s'en passer...
— Alors les pauvres gens n'auront jamais le droitd'avoir une famille, observa Rosalie, qui sentait tout son cœur se révolter contre la logique du philosophe.
— C'est une habitude à prendre, ma petite, répliqua celui-ci ; ils se sont déjà accoutumés à se passer de presque tout ; il ne s'agit donc en définitive que d'une chose de plus.
— Oui, mais quand cette chose est tout ce qui reste, observa la jeune fille avec une certaine amertume.
— Eht ma chère, on fait un effort, interrompit l'aca-
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BSnX MISàRBS. âOS
dëmicien. Moi, qui vous parle, j'ai bien renoncé à me mettre en ménage. ^ .
— Quoi ! demanda Rosalie , vous vous trouviez trop pauvre?
— Ce n'est pas cela ; mais je n'avais point de goût pour le mariage. Une femme, des enfants, cela dérange ; je suis resté célibataire dans l'intérêt de mes travaux. Il faut imiter mon courage.
— C'est difficile quand on a fait un choix, balbutia la jeune fille embarrassée.
— Pourquoi donc? On se raisonne...
— Mais quand on est arrivé à aimer !
— Eh bien ! on se dit qu'il ne faut plus penser l'un à l'autre, et on n'y pense plus.
Rosalie secoua la tête.
— Du reste, ajouta M. Lormier en se ravisant tout à coup, si vous avez besoin d'être raffermie, j'ai ce qu'il vous faut.
— Quoi donc? Monsieur.
— Un discours de présidence à la société de la Morale pratique ^ dans lequel j'ai traité la question du prolétariat. Il doit me rester encore des brochures.
Il sonna de nouveau son méthodique valet, qui rapporta peu après l'exemplaire demandé, en observant que c'était le dernier.
— Allons, vous jouez de bonheur, ma petite, dit M. Lormier, en souriant et présentant le discours à Rosalie; vous trouverez là dedans toutes les preuves capables de vous persuader , et chaque fois que vous aurez quelque tentation ou quelque regret, vous n'aurez qu^à lire le tableau statistique placé à la fin. Il n'y a rien à répondre à l'arithmétique, voyez-vous, et il faut bien que le cœur se taise quand les chiffres lui prouvent qu'il a tort.
La jeune fille eût voulu répondre , mais les larmes gonflaient ses paupières, elle sentait qu'au premier mot «Ue ne pourrait les retenir ; elle se hâta de murmurer
un remercîmenj contraint et de prenfûre congé de Tacadémicien, qui la reconduisit jusqu'à la porte du corridor, en lui reçpmpiandant encore de lire son discours contre le prolétariat.
xxyi
Rosalie, qui avait compté sur Je§ encouragements de 51. Lojroi^r, reyipt che? s^ tante toi^t abattue. ' Les paroles du philanthrope ne Tavaient point convertie, mais elleà lui avaient été la confiance. Pour jouir de nos sentiments les plus sincères nou§ avons besoin de Vacquiesçeipenj; des êtres. qpe i^ous estimons; leur désapprobation inquiète notre conyictioG et met un doute au milieu de notre joie elle-même.
Rosalie sepoua pourliai^t cette impression e( ^ décida ^ passer outre.
Sa visite chez M. Lormier avait eu du moins pour résultat de lui apprendre, que madame Noirgu ne pouvait s'opposer à son mariage, comme on Tavait persuadé à Olivier. Elle se promit de îpettre. à profit cette découverte.
Avant de rentrer, elle monta chez Mariette, qu'elle n'avait point vue depuis longten^ps et qu'ellie désirait également consulter. Car c'est surtout aux moments où la passion nous entraîne que nous sf^^ntons le besoin d'en appeler à l'opinion des autres. Irrésistiblement dominés, nou3 feignons une indécision que nous n'éprouvons pas, dans l'espoir que l'on nous engagera à ce que nous avons intérieurement décidé pous-mêmes, et qu*en demandant à être éclairé^nous serons applaudis.
Rosalie était d'ailleurs bien aise de pouvoir opposer un avis à celui de M. Lorpaier, et de trouver une complice en sortant d'entendre un contradicteur.
^lorsqu'elle arriva chez MariettQ, celje-cj était seule, chaussée de vieux souliers à quartiers rabattus, sans cor-
fiÈxjx inisÈûM. sot
set, et les cheveux simplement roulés sous lin faux madras. Elle travaillait près de sa fenêtre en fredonnant un air qu'elle interrompait de loin èri loin par uti tâillemetlt d'ennui. Mais si sa. toilette était plus négligée que d'ha^ bitude, en revanche, sa mansarde avait pris un aspect d'ordre et de propreté tout à fait inaccoutumé. Les plantes mortes qui garnissaient autrefois sa fenêtre avaient été remplacées par de nouvelles fleurs et un oiseau gazouillait dans une cage suspendue au-dessus de sa chaise de travail.
Ce changement frappa Rosalie dès son entrée, mais elle n'eut point le temps d'en demander l'explication ; car en l'apercevant Mariette rejeta soti ouvrage âvecilûô exclamation de surprise.
— Vous ici ! s'écria-t-elle, votre tante a donc levé ^la quarantaine fje ne suis plus une pestiférée 1 . .
Rosalie lui expliqua comment elle slVaît profité d'ufië sortie pour la venir voir, sans la permission de ma* dame Noirou.
— Ah ! vous vous révoltez, dit la grisette^ eh bien, vous avez raison ; il faut faire ce qu'on veut^ puisqu'on a nne charte, comme disait ce J)olisson d'Adrien... A propo8< vous savez que nous sommes brouillés?
— Vous?
— A mort, ma chère.
— Et depuis quand ?
— Oh 1 depuis bientôt huit jours. Figurez-vous qu'il a quitté son état pour devenir marchand de billets de spectacle, ce qui lui a fait connaître une figurante dont il est tombé amoureux.
— Est-ce possible?
— Oh 1 vous ne savez pas, ma chère, comme c'est dangereux les femmes de théâtre ! Ça porte des chapeaux, des cachemires de coton, des gants glacés, qui leur donnent un air comme il faut ; puis savez-vous surtout ce qui a séduit Adrien? o. zedbvGoogle
208 BBUX MISÂaBS.
— Non!
— C'est que sa figurante fume et joue au billard; il dit que ça lui donne un chic artiste I quelque chose de propre I on l'aurait bien aussi ce chic là, si l'on voulait. Mais les hommes, voyez-vous, il faut qu'ils changent: on les mettrait dans le paradis avec les onze mille vierges, qu'ils finiraient par s'ennuyer, et demanderaient à aller faire un tour en enfer pour courtiser les sorcières. Du reste, je dois bénir Dieu*d'en avoir fini avec Aàrien, je commençais à avoir sur lui des idées...
— Comment ?
— Oui, oui, il avait depuis quelque temps des connaissances dont je n'aimais pas la tournure ; des gens qui n'avaient pas de chemise de rechange et dont les poches étaient pleines de pièces de cent sous. Avec ça qu'Adrien ne craint ni Dieu ni diable, et qu'il vendrait le squelette de sa mère pour avoir de quoi s'amuser. Du reste ils sont tous comme cela, et je vous engage à vous défier du vôtre... j
— D'Olivier?
— C'est un pays d'Adrien!... et comme on dit : même sac, même mouture! Pendant quelque temps il aura l'air d'un chien à qui on n'a qu'à crier : — Rapporte ! Puis, un beau jour, serviteur ! il vous dira qu'il en a assez des brunes, qu'il veut connaître la conversation des blondes, et il vous plantera là comme une connaissance à'omnibus.
— Je ne puis craindre rien de pareil, observa Rosalie, l'affection d'Olivier est fervente.
— Parbleu! et celle de son pays^ donc! ne m'a-t-il pas menacée de me tuer dans le commencement, parce que je n'allais pas assez vite à son idée !... et il aurait bien pu le faire, car il est féroce au fond. Les hommes se chérissent trop eux-mêmes, pour ne pas aimer toujours sérieusement ce qu'ils désirent ; mais une fois satisfaits,
DEUX HISÂRES. 209
ils font comme les mariniers qui ont leur chargement complet, ils lâchent la corde.
— D faut rattacher assez solidement pour qu'ils ne puissent la dénouer, observa Rosalie en souriant.
— Ah! bien, et le moyen? vous le connaissez, vous?
— Sans doute, en se mariant.
— Hein ? s'écria Mariette qui la regarda entre les deux yeux, comment dites-vous ?
— Je dis, reprit la jeune fille, en rougissant légèrement, que lorsqu'on aime quelqu'un il faut l'épouser.
— Est-ce que vous penseriez, par hasard, à devenir la femme de M. Olivier?
— Pourquoi non ? Mariette éclata de rire.
— Ah bien! en voilà une idée 1 s*écria-t-elle ; se mariera dix-huit ans, et à quoi cela peut-il vous servir?
— A quoi? répéta Rosalie étonnée; mais quand on aime quelqu'un...
— C'est une raison pour se passer la corde au cou à perpétuité? Allons, ma chère, vous ne pensez pas à ce que vous dites. Que l'horloger vous plaise, je ne m'y oppose pas, vous êtes d'âge à avoir un sentiment, mais ça ne durera pas toujours.
— Pourquoi donc ?
— Pourquoi? elle est bonne, la question, reprit Mariette en riant plus fort; parce que ça n'est pas plus dans la nature, ma chère, que de voir les gendarmes porter des chaussons de satin turc; parce que, de temps en temps, le cœur a besoin de changer d'air.
Et comme elle vit l'espèce d'incrédulité douloureuse qui se peignait sur les traits de Rosalie.
— Écoutez, ma petite, ajouta-t-elle plus sérieusement, je suis trop votre amie, pour vous laisser faire une sottise sans vous avertir. Il y en a qui vous diraient que vous perdez votre avenir, votre tante, par exemple ; je De la blâme pas, les goûts sont libres. Quant à moi, Jc
2i0 BÊui IfisâasÉs.
n'ai jaiiiais pu penser à me mettre à tail âtéè Un Vieux qui porterait de la flanelle et preiidrait dti tabac J si c'est une faiblesse, je ne là cache pas ; j*ai tôiiioUrs voulu choisir nies connaissances. Mais éîigaget ma liberté! devenir la chose d'un homme qui ferait de moi un chien de garde attaché à sa niche! doucement, je ii^efi suis plus! je veux un peii connaître quel goût a là vie , pendant que j'ai mes dents et que je né porte poitit dé fâltx tôtlî^. La jeunesse, ma chère, ressemble aii carnaval; il faut profiter de tous ses plaisirs, Vu que le carême vient après.
— Cela ^eut être Vrai pour Vous, Mariette.
— Comme pour les autres; tout lè mondé aîtoe tûieux passer sa journée à danser, à boire du lait ou â fâife des farces qu'à raccommoder des culottes, soigner tîti înîroton et moucher dès enfants. Cîtéz-moî une femiÈe d'ouvrier qui soit heureuse? Est-ce celle de ce màçoii votre voisin, qui est iVre cinq jours sur sept? Est-ce Catherine, que son mari bat pour se distraire ; où l'enlumineuse de vis-à-vis qui a le sien à l'hôpital depuis six semaines et dont les enfants mangent nos balayures ? Cherchez bien, et vous verrez que nous n'avons rieii à attendre dans le ménage que du dégoût, de la brutalité ou de la misère. Aussi, pour ma part, j'en userai le plus tard possible, et je vous engage à en faire autant.
Rosalie quitta la jeune ouvrière le cœur serré. Elle était venue dans l*espoir d'obtenir un encouragement, et elle n'avait trouvé que des objections nouvelles.
Ainsi, tout s'accordait pour condamner ses aspirations vers l'amour légitime, et les joies permises de la famille. Elle avait contre elle, sa tante, M. Lormier, Mariette ; c'est-à-dire,rexpérience, leraisonnementet l'imagîùation.
— Songe à la fortune 1
— Songe au bien-être !
— Songe au plaisir!
— ftrenàs garde l
Comme sî le choit (Jù'élle allait foiré déVait \i perdre à jamais.
Cependant Rosalie flèrskta. Obéissant à ce premier mouvement qui reporte totlte notre énergie à là défense de l'opinion que nous setitoïîé meiiacêe, elle se raidit contre cette triple attaque, se promettant, nôti-seulement de suivre sa volonté, mais de saisit* la première occasion de la faire connaître, ne fût-de que pour ge rendre le recul impossible.
En arrivant à la porte de sa tatite, elle se troiiVâ en face d'Olivier, qui venait de gliâsër Une lettre pour elle, à l'endroit convenu. Cette rencoiltre, dans les dispositions où elle se trouvait, ressemblait à uû de ces à-propos inattendus qui feraient supposer de l'intelligence au hasard. Elle ne put retenir Une exclamation.
— Ah 1 c'est vous que je voulais Voir ! s*écria-t-elle vivement; ma tante est absente, entrez; Il faut que je vous parle!
Le jeune ouvrier entra.
Tant de douloureuses incertitudes avaient ètô éveillées depuis quelques heures dans le cœur de Rosalie, qu'elle sentait le besoin d'y échapper par Utie explication définitive et entière. Mais au moment de l'entreprendre, elle ne put trouver les mots dont elle avait besoin; Une hésitation subite la saisit; elle regarda Olivier, rougit et baissa les yeux.
Le jeune horloger pat*aissait lui-même embarrassé; cependant, il fit un effort pour lui exprimer la joie de la revoir.
Elle releva brusquement la tête.
— Ainsi, c'est bien vrai, vous m'aimez 1 dit-elle en rougissant, inais d'un accent bref et résolu.
— Étes-Vous donc à le savoir? répliqua Olivier surpris.
— Et tout ce que vous m'avez dit était sincère?
— Pouvez-vpus en douter?
212 DEUX MISÂRBS.
— Non, je vous crois, reprit la jeune fille Tivement et comme si elle se parlait à elle-même pour s'encourager. Alors ce que je tous ai écrit...
Elle rougit, et hésita un instant.
— Ce que je vous ai écrit doit s'accomplir, reprit-elle enfin ; je vous épouserai, Olivier.
Celui-ci tressaillir
— N'avez-vous point reçu ma lettre ? dit-il.
— Je l'ai reçue ; mais nous nous passerons du consentement de ma tante; nous n'en avons point besoin 1
— Que dites-vous?
— J'ai consulté M. Lormier.
— Vous 1 comment î
Elle lui raconta sa visite chez le membre de l'Institut (en passant toutefois sous silence ce qu'il avait dit contre le mariage), et cita l'article qui lui permettait de disposer de sa main avec Tautorisation d'un conseil de famille.
— Mais ne m'avez-vous point dit que vous étiez sans autres .parents que voire tante? observa Olivier.
— Il est vrai.
— Comment alors former ce conseil ? A qui s'adresser?
— Mon Dieu ! Je croyais que vous auriez pu me guider, balbutia la jeune fille déconcertée ; il doit y avoir moyen pourtant d'exécuter la loi.
-^ Oui, pour les riches qui peuvent payer des frais de justice, intéresser des avocats à leur défense; mais nous, qui voudra se charger de notre cause? Que deviçndrezvous en attendant que l'arrêt soit prononcé? Savons-nous même ce que déciderait ce conseil de famille, dont nous ne connaissons personne? Croyez-moi, ne remettons point notre bonheur, Rosalie, à un pareil hasard.
— Mais que faire alors? s'écria-t-elle avec angoisse.
— Ne vous Tai-je point dit I Pour être heureux, nous n'avons besoin ni de la permission de votre tante, ni de l'avis d'un conseil, et si vous vouliez,..
— Non, je ne puis vous écouter, dit la jeune fijla.
BBUX MISéRBS, 213
— Ah ! vous ne m'aimez pas !
— Vous savez bien le contraire.
— Pourquoi me refuser alors tout ce que' je vous demande?
— Vous demandez sans cesse davantage.
— Parce que je vous aime toujours plus 1 s'écria-t-il, en attirant Rosalie contre son cœur; je ne pense qu'à vous, j'en oublie mon travail, j'en perds le sommeil 1... Aie donc confiance en moi, Rosalie, et sois bonne fille.
Il l'avait enveloppée dans ses bras ; elle voulut relever la tète pour lui répondre et se trouva livrée à ses baisers!^ Une émotion rapide parcourut toutes ses veines, sa vue se troubla, ses membres fléchirent.
— Laissez-moi, murmura-t-elle... Olivier... assez... Elle fut interrompue par une exclamation poussée à
quelques pas; elle se dégagea vivement des bras du jeune horloger, et se trouva en face de madame Noirou, qui venait d'ouvrir la porte.
— Eh bien I j'arrive dans le bon moment, à ce qu'il paraît ! s'écria la vieille fenmie immobile de surprise et de colère.
Rosalie se couvrit le visage de.ses deux mains.
— Ah 1 tu te chauffes de ce bois là, malheureuse!
— Ma tante, ne croyez pas... bégaya la jeune fille-
— Comment, que je ne croie pas... Que fait ici ce vaurien \
— Pardon,*répondit Olivier avec embarras, je viens d'entrer et je prenais congé...
— Ah ! tu appelles cela prendre congé I excusez du peu 1 Et toi, tu lui avais donné rendez-vous I C'est sans doute là le va-nu-pieds pour qui tu en tiens I Un gringa- . let en veste 1 Oh 1 je voudrais pouvoir l'étrangler 1
— Ma tante !
— Oses-tu bien seulement me regarder î
— Plus bas, au nom de Dieu !
— Je veux parler haut,
214 DEUX AtîâÊAË».
— Songez que les Voisines peûtènt écoûtet' j
— Qu'elles écoutent; elles sauront qilë tti reçois ici ton amant.
— Je vous en conjure...
— Et je vais les avertir niol-raéme de tenir le voir.
— Eh bien, allez 1 s'écria ttôsalie exslsjïérée ; inoi aussi je leur dirai ce qui m'a forcée de chercher tin protecteur.
— Comment ! infâme !
— On n'est pas une infâme, parce qu'on aime quelqu'un, ma tante, mais bien quand on se donne sans amour...
— Te tairas-tu I
— Quand on se vend comme vous vouliez me vendre au baron Renol.
— Ah I misérable 1 cria la vieille en s'élançant ver» Rosalie les mains levées.
Et avant que celle-ci eût songé à parer le coup, elle la frappa deux fois au visage.
Le premier cri de la jeune fille fut d'effroi et de douleur, le second d'indignation. Elle recula, pâle de colère, et regardant sa tante en face :
— Je ne veux pas être frappée. Madame^ dit-elle d'une voix tremblante.
— Ah ! tu ne veux pas, répéta madame Noirou ; et bien^ moi, drôlesse, je veux te roùer de coups.
— Je ne le souffrirai pas ; je partirai plutôt^
— Toi ? Pars malheureuse I pars tout de suite !
— Ainsivous me chassez! s'écria Rosalie, dont leâ yeux étincelèrent.
— Voilà le chemin libre, dit madame NoîtôU en ouvrant la porte.
La jeune fille parut balancer un moment, puis la fierté et la colère l'emportant, elle se tourna vers l'ouvrier qui avait suivi cette scène en silence :
DEUX MISâRES. SIS
— J'acceple YOtre protection, Olivier, dit-elle j adieu, l^dame, vous ne me reverrez plus.
Et saisissant la main du jeune homme, elle Tentratn^ hors de l'appartement.
xxvu
I^s circopstapces qui avaient jeté Rosalie dan$ }ps bras d'Olivier furent pour ce dprnjer lui-même une sorte de surprise qu'il ne tarda ppipt à regretter. Ses propositions de mariage à la nièce de madame Noirou n'avaient jamais été à ses yeux qu*un de ces lieux communs de séduction employés pour endorn^ir les scrupules et fourpir un prétexte à la défaite. Il avait désiré Rosalie pour maîtresse, mais sans vouloir la séparer de sa tante, et dans l'espoir qu'une pareille liaison lui laisserait toute sa liberté ; aussi éprouva-t-il un embarras mêlé de dépit lorsqu'il se vit tout à coup chargé de la jeune fille, et poijr ainsi dire responsable de son avenir. C'était un quasi-ipariage iuipossible h rompre sans débals, et qui pouvait entraver sa vie de mille ennuis. Là où il n'avait cherché que le rôle d'amant, il se trouvait subitement condamné à celui de protecteur.
Cette pensée Iq préoccupa assez fortement pour ôter toute leur saveur aux premières joies de la possession- C'était» avant tout, une nature égoïste, voulant recevoir sans donner, et n'acceptant les devoirs imposés qu'autant qu'il pouvait y trouver tranquillité et profit. Nourri dan$ cette religion de Vintérèt bien entendu^ substituée de nos jours à celle du dévouement, initié à l'ambition du comfort, dont pos philosophes modernes ont fait un mobile pour toutes )e^s actions, instruit du gain que Ton trouve dans l'ordre et dans l'économie, il avait toutes les qualités que peut donner cette éducation pratique, rien au delà 1 C'était un ouvrier sobre, exact, honnête, nqn par amour de rbonnêtetë, de la sobriété ou de
âi6 DEUX MISÈRES.
Texactitude, mais par calcul ; traitant la morale comme une caisse d'épargnes, il plaçait ses actions à intérêts composés, et savait au juste ce que pouvait rapporter chaque Vertu. Ses passions elles-mêmes étaient soumises à de certaines règles, et il leur faisait sagement la part de temps et d'argent. Il ne fuyait point le mal, mais l'excès; il tenait pour ainsi dire ses vices en partie double,n*ouvrantàchacund'euxqu'uncréditraisonnable.
Cette morale, élevée à la hauteur de Tarithmétique, avait acquis à Olivier, parmi les maîtres, une réputation qui était mie partie de son état^ comme il le disait. On le citait en exemple., et il se vantait lui-même d'avoir toujours évité les fautes qui font tort.
Or, ce témoignage, pouvait-il continuera se le rendre? En faisant de sa chambre de garçon une sorte de ménage où Rosalie se trouvait désormais établie, n'avait-il pas, à la fois, grevé son présent d'obligations pesantes, et exposé à mille embarras son avenir? Comment briser sans trop de peine ni de bruit des liens ainsi noués ? Séparé de la jeune fille, la chaîne eût été légère, la rupture facile ; mais maintenant qu'un malheureux hasard les avait réunis, il ne pouvait se retirer sans s'exposer aux plaintes; il avait introduit dans sa vie un éléentde trouble et de désordre, un embarras dont il ne devait sortir que par un effort douloureux.
Ces réflexions qui l'obsédèrent dès le premier jour, répandirent sur ses rapports avec Rosalie une sorte d'inquiétude et de malaise boudeur, que celle-ci s'efforça en vain d'expliquer. Encore émue de la première honte que laisse la défaite, elle s'étonnait que sa confiance n'excitât point chez Olivier plus de gratitude et de joie ; elle se demandait comment un bonheur si vivement sollicité pouvait être si froidement reçu ; elle s'affligeait et s'irritait tout bas de cette disproportion entre le sacrifice accompli et le résultat obtenu ; et alors, mettant les torts de l'amant sur le compte de t^amour même, die
DEUX UISEKES. 217
s'eo prenait à lui de son désappointôment et Taccosait de tout demander pour accorder si peu en retour.
Ainsi, le premier essai venait contredire toutes ses espérances et donner raison aux opinions jusqu'alors combattues par elle t L'amour n'était point ce qu'elle avait cru t Triste et dangereux aveu qu'une femme ne se, fait jamais impunément à elle-même, et dont la conséquence fatale ne peut être que la corruption ou le désespoir.
Plusieurs mois s'écoulèrent sans amener aucun changement dans la position de Rosalie! Eire s'était d'abord indignée du retard d*01ivier à tenir ses promesses ; elle cessa bientôt d'en réclamer l'accomplissement, autant par inclination que par fierté. L'expérience qu'elle faisait avait, en effet, trop profondément ébranlé sa confiance pour ne point l'efiFrayer sur les suites d'une union indissoluble. Trompée dans sa première expérience, elle commençait à douter de tout ce qu'elle avait cru jusqu'alors, et s'arrêtait indécise sur ce qu'elle devait craindre ou désirer.
Elle ne pressa donc point davantage Olivier, qui regardant ce silence coinme une renonciation à tout projet de mariage, parut moins inquiet.
Rosalie avait d'abord vécu dans un isolement absolu; mais elle reçut enfin la visite d'Adrien qui vint voir l'horloger en qualité depat/s. Bien qu'il eût abandonné son état, il vivait dans une abondance que le commerce des billets de spectacle expliquait difficilement. La jeune fille qui se rappelait ce que Mariette lui avait dit de son* ancien amant, le reçut avec assez de froideur; mais Adrien n'était pas homme à se déconcerter pour si peu. Rosalie l'avait connu au début de la vie, alors que la corruption elle-même revêtant quelques-unes des poésies de la jeunesse peut paraître seulement une inclination trop vive pour les plaisirs: il s'essayait au vice et n'en connaissait encore que la surface; mais depuis, la science
218 DETTX MISâRES.
lui était Tenue. Le germe du mal ne trouvant dans cette âme que vice et pourriture y avait démesuréipent grandi en quelques mois. Son assurance d'autrefois était devenue de l'audace, son égoïsme de la scélératesse. Dépouillé de tout sentiment humain, ne cherchant en toute chose que la jouissance, et ayant appris par une fâcheuse expérience que le moyen le plus sûr de tout avoir était de tout oser, ilme reculait devant aucun de ses désirs, prêt à tout pour y satisfaire.
Il fut frappé de la beauté de Rosalie, qu'il avait perdue de vue depuis quelque temps, et subitement pris de la pensée de l'enlever à Olivier. L'éloignement qu'elle paraissait éprouver pour lui l'inquiéta peu. Habitué à vaincre des résistances calculées, il ne croyait point aux répugnances sincères. Aussi, déclara-t-il ses intentions sans embarras, Rosalie y répondit comme elle devait le faire ; mais son dédain n'eut pour résultat que de rendre Adrien plus pressant. Il revenait sans cesse, restait malgré elle des heures entières et devenait chaque jour plus entreprenant. La jeune fille le menaça d'avertir Olivier ; mais il répondit en ricanant que si Olivier voulait faire le méchapt, il le démolirait^ et Rosalie, effrayée, n'osa rien dire.
Savait-elle, d'ailleurs, si sa plainte eût été écoutée ?
Qu'importait à Olivier les poursuites d'un rival, alors qu'il ne l'aimait plus ; alors que sa froideur, croissant chaque jour, semblait se transformer en répugnance. Depuis un mois, il parlait à peine à Rosalie et ne rentrait que pour manger ou dormir. Enfin un soir, il ne reparut plus!
La jeune fille passa la nuit dans les plus cruelles angoisses. Le matin venu, elle allait sortir pour prendre des informations chez le bourgeois d'Olivier, lorsque l'on frappa à sa porte. Elle courut ouvrir. C'était Adrien.
Rosalie fit un geste de surprise à sa vue*
DEtJXfMISèRES. 219
— C'est pas moi qu'on attendait, n'est-ce pas? dit le marchand de billets en riant.
— Il est vrai, répliqua la jeune fille ; Olirier...
— Vous en êtes inquiète ?
— L'auriez-vous vu depuis hier ?
— Il sort à l'instant de chez moi.
— Que dites-Tous ?
— C'est lui qui m'a dit de Tenir.
Rosalie le regarda, et un pressentiment funeste lui traversa le cœur.
— Vous! répéta-t-elle; que lui est-il donc arrivé?
— Rien.
— Pourquoi ne pas venir lui-même alors-?
— Ah 1 voilà, ma belle, ce qui demande des précautions.
Et regardant la jeune fille qui était pâle et qui tremblait :
— Mais, commençons par nous raffermir le cœur, continua-t-il ; voyons, un peu de courage 1...
— J'en aurai I j'en aurai 1 interrompit-elle; mais, au nom du ciel 1 ne me faites pas languir 1 Parlez 1...
— Eh bien 1 vous allez tout savoir ; mais, au moins, * asseyçz-vous.
La jeune fille se laissa tomber sur une chaise, et Adrien se plaça vis-à-vis d'elle, les deux mains appuyées sur son rotin.
— Voici la chose, reprit-il avec quelque hésitation. Vous savez, sans doute, qu'Olivier travaille depuis dix ans chez le même patron ?
— Oui.
— Mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est qu'il s'est mis dans la tête de lui succéder.
— Lui!
— Vous comprenez que ça ne pouvait être en achetant le fonds du père Lorot, vu qu'il eût fallu une trop
forte somme; il ne restait donc qu'un moyen; c'était d'épouser mademoiselle Lorot.
Rosalie ne put retenir un cri.
— Ahl c'était hardi, reprit Adrien; mais ce gueux d'Olivier a un air de sainte-n* y-touche qui enjôle toutes les femmes. Pour être d'ailleurs plus sûr de son afiEaire, il s'était pris de loin, et voilà huit ans qu'il fait la cour à la petite.
— Huit ans t répéta Rosalie ; c'est impossible t
— C'est lui qui me l'a dit.
— Non 1 non 1 cela ne peut être ; je le connais depuis deux ans, pourquoi m'eût-il recherchée s'il en aimait une autre ?
Adrien éclata de rire.
— Oh ! fameux I s*écria-t-il ; pauvre biche ! est-elle rosière de Salency, au moins! Pourquoi? mais, ma chère, par la raison que la petite Lorot était presque une enfant ; que les parents ne s'étaient pas encore prononcés, et qu*une liaison provisoire avec une jolie fille rendait l'attente moins fastidieuse.
— Ainsi, il ne m'a jamais aimée ! s'écria Rosalie.
— Je ne dis pas cela, répliqua le marchand de billets tranquillement; mais cet amour-là a fait son temps; Olivier s'est déclaré, il y a deux jours, à la petite Lorot; il y a eu une explication avec les parents...
— Et il l'épouse ?
— A la fin du mois.
Rosalie ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste ; dès les premiers mots, elle avait tout prévu. Il y eut seulement une pause. Adrien, qui s'attendait à une explosion, parut surpris de cette tranquillité.
— Eh bien ! je vois que vous prenez la chose du bon côté, dit-il. Pardieu ! j'aime les filles raisonnables, qui savent faire déménager leurs amours sans bruit.
— Et c'est M. Olivier qui vous a envoyé ?
— Oui ; il m'a dit qu'il était trop sensible pour venir
DEUX MISÉRBS. 221
lai-même. Puis, comme il me sarait sans connaissance pour le moment et que j'avais souvent envié son bonheur...
Bosalie tressaillit et releva la tête.
— Il a eu ridée, continua Adrien, en cherchant ses mots, que nous pourrions causer... et nous entendre.^
— Lui ! s'écria la jeune fille ; c'est lui qui a pensé?...
— Et je l'en remercie, ajouta le marchand de billets, en se rapprochant et voulant prendre la main de Ro-
Mais elle se leva d'un bond.
— Ah I vous êtes deux lâches 1 cria-t-elle.
— Comment I comment I dit Adrien, parce qu'on vous parle raison ? Voyons, ma brunette...
— Ne m'approchez point.
— Un instant, mignonne, je ne veux pas avoir pris la peine de venir ici pour le roi de Prusse 1 J'ai promis à Olivier de vous consoler, je vous consolerai. Il y a longtemps que je me damnais de vous savoir à l'horloger et que j'attendais mon tour. Voilà enfin la place libre : du diable si je la cède à personne I Je veux que vous jugiez de la différence qu'il y a entre moi et cette panade d'Olivier. Faites toutes les façons que vous voudrez, mais je ne sors pas d'ici que nous ne soyons bons amis.
En parlant ainsi, Adrien s'était étalé danâ un fauteuil, les jambes étendues et la tête renversée en arrière, comme un homme qui s'établit à demeure. Rosalie comprit qu'une résistance ouverte amènerait un débat pé; nible et inutile.
— Non, vous ne resterez point, dit-elle en s'efforçant de cacher son indignation; M. Olivier vous attend sans doute.
— Au fait je l'avais oublié.
— Allez lui dire qu'il pourra, revenir ici dès ce soir; mes apprêts de départ seront bientôt achevés.
— Ainsi vous partez?
22S BBUX HISÈREg.
— Dans une heure.
— Et où voulez-vous aller î
— Je ne sais.
— Alors ça me regarde ; je viendrai vous prendre.
— Soit.
— C^est dit ; et nous reparlerons de notre affaire ; à tout à rheure, ma belle.
Il serra la main de Rosalie, qui le laissa faire, et il sortit.
Mais à peine eut-il disparu que la jeune fille rassembla à la hâte ses vêtements et prit le chemin de la rue de Sèvres, où demeurait depuis quelque temps Mariette.
xxvm
Rosalie fut cordialement reçue par son ancienne voisine, à qui elle raconta tout ce qui s'était passé. La trahison d'Olivier fournit à la couturière le texte d'une nouvelle philippique contre les hommes, qu'elle ne manqua pas de dévouer, selon la formule antique, aux dieux inf émaux ; quant aux prétentions d'Adrien, elle avertit Rosalie d'y prendre garde,
— Autrefois, ce n'était qu'un vaurien, dit-elle, mais maintenant il paraît que c'est quelque chose de pire. U a eu une affaire à la Correctionnelle, il y a deux mois, pour une jambe cassée à la figurante dont je vous ai parlé. L'avocat a prouvé que c'était un moment de vivacité, et il'a été acquitté ; mais il court sur lui de mauvais bruits. Tâchez de l'éviter, car s'il s'est mis dans la tête de prendre la place de l'horloger, il fera tout pour y arriver. Le plus sûr serait peut-être de revoir votre tante et de faire votre paix avec elle.
Rosalie remercia la couturière de ses conseils, mais elle repoussa l'idée d'une démarche près de madame Noirou comme incertaine et trop humiliante, déclarant
Dsux lasâass, 223
qu'elle était décidée à vivre désormais de ses propres ressources.
£n conséquence elle loua une mansarde près celle de Mariette et se mit courageusement au travail.
Cependant le calme avec lequel elle avait supporté le coup qui venait de la frapper n'était qu'apparent. Nour seulement son cœur en était profondément douloureux ; mais sa confiance dans les bons instincts qu'elle avait jusqu'alors suivis en avait diminué.
On ne comprend point assez, en général, l'influence d'un premier désappointement sur le reste de la vie, La jeunesse est facile à décourager, et l'on ne peut tromper Ses justes espérances sans s'exposer à la corrompre. Elle a besoin de succès pour persister dans ses propres opinions. Victime d'une croyance; elle la prend en haine ou en mépris, ei la honte d'une défaite lui fait presque surle-champ abandonner son drapeau.
Rosalie l'éprouva après la trahison d'Olivier. Punie de sa confiance, trompée dans ses espoirs, elle accepta brusquement les opinions qu'elle avait jusqu'alors combattues, s'accusant elle-même d'aveuglement avec l'exagération amère des gens convertis par le malheur.
Cette révolution s'arrêta d'abord à ses idées, sans passer jusqu'à ses sentiments; mais c'était un acheminement. L'esprit abandonnait les principes, en attendant que le cœur abandonnât les instincts.
Ses conversations de chaque jour avec Mariette et quelques autres jeunes voisines la modifiaient d'ailleurs à son insu. Après avoir perdu sa confiance dans le bien, elle perdait insensiblement sa répugnance pour le mal. Elle écoutait avec une curiosité troublée les confidences de ses nouvelles amies, elle s'accoutumait à respirer dans une atmosphère de pensées impures et d'espérances honteuses; elle s'enfiévrait au contact de toutes ces passions contagieuses qui lui avaient été jusqu'alors inconnues.
Les circonstances vinrent aider à cette éducation per-
224 BEUZ MISÈRES.
verse: le travail lui manqua. Elle fit violence à sa timidité pour en demander ; mais les maîtres ne. la connaissaient point, et la refusèrent. De sorte que le besoin vint bientôt joindre ses dangereuses sollicitations à celles de la jeunesse. A mesure que les ressources de Rosalie diminuaient, les tentations devenaient, pour e^le, plus pressantes, plus difficiles à repousser. L'hiver était d'ailleurs arrivé , et , avec lui , toutes ces souffrances poignantes qui donnent à la misère autant d'aiguillons que la ma« ladie.
Sans lumière, sans feu, vêtue d'une simple robe de toile, aux lambeaux de laquelle elle conservait, à grand'peine, un air de propreté, Rosalie fuyait chaque soir sa triste mansarde pourparcourir, avec quelques autres ouvrières, les passages et les boulevards. Elle s'arrêtait avec elles devant les magasins garnis de bijoux et d'étoffes brillantes ; elle effleurait du regard les étalages chargés de mets délicats ou de fruits inconnus; elle respirait, en passant, le parfum des fleurs précieuses destinées aux salons opulents; elle entendait vaguement la musique des salles de fêtes, et, au milieu de cet éclat, de ce mouvement, de ce bruit, il lui semblait qu'une voix mystérieuse et provoquante murmurait à son oreille :
— Tout cela est à toi si tu le veux I
Elle passait en vain rapidement. A chaque équipage qu'il fallait éviter sur le pavé glissant, à chaque hôtel étincelant de lumières, à chaque valet en livrée, debout sous la porte bronzée ou sous le péristyle d'un théâtre, les mêmes mots retentissaient tout bas :
— A toi, si tu le veux I...
Car la voix qu'elle fuyait était en elle; c'était le cri de ses désirs qui s'élevait partout où elle apercevait une joie refusée.
Puis, comme pour ajouter à cette épreuve, ses compagnes étaient là, redisant tout haut ce que la voix murmurait tout bas t Elles nommaient celles qui avaient
changé leur pauvreté, contre un sort plus doux: ; elles montraient de riches demeures, et disaient :
-^ C'est là!
Elles semblaient envier jusqu'à l'opulence d'emprunt de ces femmes perdues qui, de loin en loin, jetaient aux passants leursjprovocations hardies. .
— Du moins, elles ont de quoi se couvrir, et ne vivent pas de pain sec, disait amèrement Mariette.
— Non, répondait Rosalie qui cherchait à se débattre contre ses propres tentations, ïnais on les méprise 1
— Penses-tu donc qu'on nous estime, nous autres ? reprenait vivement la jeune couturière. Il n'y a pas d'homme qui ne se croie le droit de nous demander ce que ces malheureuses proposent, par cela seul que nous portons une robe d'indienne passée et un bonnet reprisé.
— Songez à l'avenir qui les attend 1
— Mon Dieul il ne sera pas pire que le nôtre ; l'hôpital et un trou dans la fosse commune 1 seulement elles y arriveront plus gaiement.
Vous comprenez, Monsieur, quels germes funestes de pareilles conversations devaient laisser dans l'âme de Rosalie; tous ses bons penchants se trouvèrent insensiblement pervertis. Cependant elle résistait encore, non par conviction, mais par cette force d'inertie qui nous retient dans une habitude alors même qu'elle n'est plus l'expression d'un goût. Il fallait, d'ailleurs, une occasion, etRosalie ne l'eût point cherchée, le hasard la lui fournit.
Mariette qui, depuis sa rupture avec Adrien, n'avait formé aucune liaison sérieuse, rencontra enfin un fils de famille, envoyé de province à Paris, pour compléter son éducation, et qui pensa, sur-le-champ, à mettre la jeune couturière au nombre de ses professeurs. Il lui loua deux chambres, qu'il garnit de meubles de rencontre, et ou il l'établit provisoirement, lui promettant un train plus digne d'elle dès qu'il aurait hérité d'une douzaine
d'oncles célibataires et de vieilles cousines sans enfant, dont le hasard l'avait doté.
Deux autres voisines quittèrent presqu'en même temps la maison qu'habitait Rosalie, de sorte qu'elle se trouva tout à coup seule et sans appui.
Le peu de travail qu'elle avait pu obtenir jusqu'alors, lui avait été précisément procuré par ces voisines, mieux connues des maîtres et plus hardies à solliciter ; leur départ lui enleva donc sa dernière ressource. La pauvreté fit bien vite place à la misère, et avec celle-ci arrivèrent le froîd, la faim, les créanciers ! ... hideux cortège que Rosalie ne connaissait point encore.
Ce dernier coup acheva de l'abattre. Abandonnée de tous, elle s'abandonna à elle-même et résolut de se laisser mourir dans sa mansarde. *
Mais ce droit lui fut refusé I le propriétaire avait fait réclamer le prix du loyer dont le terme était échu, sur la réponse de la jeune fille qu'elle ne pouvait payer, il la fit chasser avec des menaces et des injures I
A bout de courage, égarée de honte et de douleur, Rosalie marcha devant elle sans pensées et sans but. Elle-même ignore combien de temps elle erra ainsi dans les rues de Paris. Elle ne fut tirée de cette espèce d'égarement que par une voix qui la nommait et par une main qui saisissait la sienne.
C'était madame Noirou que le hasard avait placée sur son passage et qui l'avait reconnue.
La vieille femme emmena Rosalie chez elle et exigea une confession générale. Lorsqu'elle fut achevée :
— Eh bien I s'écria-t-elle d'un air triomphant, avaisje raison quand je voulais chasser ce misérable horloger?... Qu'avez-vous gagné avec lui, malheureuse -que vous êtes?
— Rien, hélas ! sanglota Rosalie, qui en perdant le courage avait perdu toute sa fierté.
— C'est quelque chose de le reconnaître, reprit madame Noirou plus doucement, mais vous vous êtes perdue à plaisir.
— Ah I je le sais.
— Tandis que si vous aviez voulu suivre mes conseils...
La jeune fille fit un mouvement.
— Oui, je sais qu'il est trop tard maintenant, observa la vieille, dont l'œil gris sembla inventorier toute la personne de sa nièce, et cependant vous avez encore du bonheur; la misère ne vous a point maigrie, et quant à votre teint, on aime les femmes pâles maintenant.
La jeune fille comprit, mais ne répondit rien.
— Il vous faut seulement quelques jours de repos, reprit madame Noirou , de bons bouillons, une jolie robe, et l'on peut heureusement vous donner tout cela.
La misère avait si cruellement éprouvé Rosalie que ces mots de sa tante lui firent venir les larmes aux yeux, elle joignit les mains et fit entendre un/emerciement murmuré plus encore par la souffrance que par la gratitude. La vieille femme parut contente.
— Allons! dit-elle, il y aura peut-être moyen de réparer vos folies, pourvu que vous soyez docile; car, pensez-y bien, au moins, c'est à cette seule condition que je consens à vous pardonner.
La jeune fille promit tout ce que sa tante voulait : et celle-ci, trop heureuse de retrouver inopinément un moyen de fortune qu'elle avait cru perdu, ne lui parla plus de ce qui s'était passé. ^
Ainsi qu'elle l'avait prévu, quelques jours suffirent pour rendre à Rosalie toute sa beauté. Ces derniers mois lui avaient d'ailleurs fait gagner en expression bien plus qu'elle n'avait pu perdre en jeunesse. Son regard, sans
être moins limpide, s'était éclairé de je ne sais quelle laear veloutée ; ses lèvres plus épanouies semblaient aspirer le baiser ; ses formes plu3 développées avaient pris quelque cbose de souple et de caressant. Malheureusement, la même révolution s'était opérée dans Tâme ellemême. Toutes les soifs de jouissance , toutes les ambitions de luxe y avaient grandi pair la privation, comme ces germes qui, loin du soleil, poussent des jet% maladifs mais démesurés.
Il n'y avait pas plus de quinze jours qu'elle se trouvait chez sa tante, lorsqu'elle reçut la visite de M. Brossard. Le vieux domestique, qui était averti de son retour et voulait la voir, parut frappé du changement qui s'était opéré en elle, et eut une longue conférence avec madame Noirou. En le quittant celle-ci vint trouver sa nièce, le visage épanoui.
Rosalie était occupée à épousseter les meubles de sa petite chambre.
— Eh bienl eh bien! que fais-tu donc là? s'écria la vieille femme, veux-tu laisser ce plumeau 1 Je ne souffrirai pas que tu te fatigues..^ D'ailleurs la poussière gâte la peau... La femme de ménage fera désormais ta chambre.
Rosalie devina qu'il se préparait quelque chose d'important.
— Tu vas t'habiller, reprit madame Noirou après une pause employée à ranger les chaises; il faut que nous sortions,* j'ai des achats à faire ?
Rosalie obéit, et madame Noirou, qui voulut lui servir de femme de chambre, continua l'entretien, tout en faisant des remarques et donnant des conseils.
— Il faut que nous sortions davantage, dit-elle ; c'est malsain de rester enfermé comme ça ; sans compter que l'on perd ses couleurs ; désormais nous nous promènerons un peu. — Le bas men tiré, ma chère^ il n'y a rien que les honmies aiment comme une femme bien chaussée,
DBUZ MlBâRBg. 229
— Et puis tn ne sais pas? On dit que les oflBces sont très-amusants, maintenant, à Saint-Thomas-d'Àquin ; c'est presque comme un théâtre ; il y a de la musique, et les acteurs de TOpëra qui chantent en latin. — Ça te Ya très-bien d'être engraissée. — D'ailleurs, vois-tu, on est obligé de faire comme les gens bien nés; faut avoir l'air de ne pas être sans religion. — Ferme donc pas tant ton fichu, on n'a pas besoin de cacher ce qu'on a de bien. — Si tu veux, nous irons à Saint-Thomas, dimanche prochain.
Ro^salie y consentit.
— Ils auront un fameux prédicateur, continua madame Noirou, et toute la noblesse sera là. Faudra te faire belle, ma petite, avoir l'air modeste et prendre la plus jolie robe. M. Brossard nous procurera des places dans le bon endroit.
Les jours suivants furent employés par la tante à préparer la toilette de Rosalie, qu'elle conduisit à Saint-, Thomas-d'Aquin, ainsi qu'elle l'avait annoncé.
C'était la première fois qu'elle assistait à une cérémonie de ce genre, et elle s'y intéressa comme à un spectacle ; mais sans en comprendre le sens religieux. Au moment de sortir, M. Brossard passa près d'elles, et glissa quelques mots à l'oreille de madame Noirou. Celle-ci avertit aussitôt sa nièce de s'en aller sans elle, promettant de ne pas tarder à la rejoindre.
Lorsque madame Noirou revint, elle était rayon- Dante.
— Tu es née heureuse ! s'écria-t-elle à sa nièce ; le baron t'a trouvée charmante.
— Il m'a vue? demanda Rosalie qui s'en doutait.
— A Saint-Thomas, c'était un essai. M. Renol est surtout enchanté de ton air modeste. Faut lui laisser son idée et paraître timide quand nous irons le voir.
Rosalie ^e répondit pas. Elle était bien arrivée à accepter tacitement l'infamie du marché dont çUe était
230 DEUX MISâRES.
l'objet, mais non à pouvoir en parler. Un dégoût mêlé de honte surgissait en elle à cette seule pensée ; mais elle le repoussait, en donnant à sa coupable faiblesse un air de résignation, et en laissant à ceux par qui elle était conduite la responsabilité de ses actions. C'était la doctrine de Pilate, éternelle morale des êtres lâches, ignorants ou découragés, qui croient pouvoir se laver les mains de tout le mal dont ils n'ont pas eu l'initiative.
M. Brossard vint dès le lendemain, et eut avec la vieille femme une conversation à la suite de laquelle il fut convenu que la tante présenterait sa nièce au baron. Le prétexte fourni par le valet de chambre lui-même, devait être une pétition adressée au roi, en faveur de Rosalie, dont les parents s'étaient toujours signalés par leur attachement aux descendants de saint Louis!
Madame Noirou prépara sa nièce à cette visite plusieurs jours d'avance. Enfin, à l'heure convenue, toutes deux montèrent dans un fiacre et se firent conduire rue de Lille, chez le baron.
Madame Noirou s'aperçut alors que Rosalie était pâle et tremblante.
— Eh bien ! que signifient ces simagrées, ma chère? dit-elle aigrement ; ne savez-vousdonc pas que M. Renol vous veut du bien? Qu'y a-t-il d'effrayant dans cette visite?...
— Rien, sans doute I balbutia Rosalie.
— Alors, ne prenez pas cet air gauche, et ce teint de papier mâché ; on vous croirait malade. Mordez vos lèvres et frottez-vous les joues pour faire revenir des couleurs; les hommes d'un certain âge aiment qu'on ait un air de santé.
Lorsqu'elles arrivèrent, M. Brossard leurapprit que
DEUX MISlâlRES* 231
le baron avait reçu une visite inattendue et ne pouvait les recevoir sur-le-champ. Il les conduisit en conséquence dans un petit salon d'attente, garni de portraits de la famille royale, détestablement peints, mais magnifiquement encadrés. Sur la cheminée on voyait une pendule représentant la religion victorieuse de l'Hydre de l'impiété, et la console, placée entre deux fenêtres, était couverte de numéros épars du Drapeau blanc.
Rosalie demeura debout promenant autour d'elle un regard timide et curieux; mais madame Noirou qui tenait à prouver que le ton des grandes maisons n'avait rien qui put la surprendre, se laissa tomber de tout son poids sur un canapé.
— Tu ne t'asseois pas ? dit-elle à sa nièce; as-tu peur de gâter les meubles? Prends donc un fauteuil et passemoi un journal; nous pouvons avoir pas mal de temps à attendre.
La jeune fille obéit, et madame Noirou venait de déployer un numéro du Drapeau blanc^ lorsqu'une voix se fit entendre dans la pièce voisine, disputant avec Brossard.
— Eh bien! je reste, criait-elle, je reste jusqu'à ce que ton maître puisse me recevoir.
— ILest sorti, observait Brossard.
— J'attendrai son retour.
— Il ne reviendra que ce soir.
— Je dînerai ici.
— Peut-être demain.
— J'y coucherai.
— Pardon I reprit le domestique d'un ton embarrassé, mais vous savez que M. le baron a défendu de recevoir môme vos lettres.
— C'est pour cela que je viens en personne, répliqua le visiteur.
— Il ne voudra point vous parler.
— Alors je parlerai seul.
— De grâce, Monsieur, songez...
— Au diable 1 maître Brossard ; je vous répète que je ne quitterai point Thôtel sans avoir vu le baron ; dites-le lui et ne vous mèléz point du reste.
Les voix s'étaient de plus en plus rapprochées, et, au moment où ces derniers mots furent prononcés, un homme d'environ vingt-huit ans parut à l'entrée du petit salon. Il portait un certain costume élégant, mais en désordre, et sa figure laide quoique intelligente avait quelque chose de sardonique. A l'aspect des deux femmes qui attendaient, il fit un geste de surprise, porta le lorgnon à son œil droit, examina d'abord madame Noirou, puis Rosalie.
— Ehl comment donc, très-bien I murmura-t-il en regardant fixement la jeune fille qui rougit; pardon, mesdames, vous voulez sans doute parler à M. Renol.
— C'est-à-dire que M. le baron nous a donné rendezvous, répliqua madame Noirou étonnée du ton cavalier de l'étranger, et qui était bien aise de prouver qu'elle ne se trouvait pas là en inconnue.
— Ah I un rendez-vous, répéta-t-il ; et son lorgnon se détourna de la tante vers la nièce; le baron protège mademoiselle, peut-être?
Rosalie perdit contenance.
— Et pourquoi ne la protégerait-il pas? reprit aigrement madame Noirou, elle a des titres. Monsieur.
— Comment donc, interrompit l'étranger en jetant un regard expressif à la jeune fille, des titres visibles. Madame, et que pour ma part je m'estimerais heureux de connaître en détail. Mais, ajouta-t-il sans donner à la vieille le temps de répondre, comment se fait^il qu'ayant un rendez-vous on vous fasse attendre?...
— M. le baron a quelqu'un chez lui.
— Il y est donc? s'écria le jeune homme. Je savais bien que ce drôle de Brossard me trompait ; pardieu t nous allons voir s'il osera me barrer le passage 1
Il sortit à ces mots, mais il rencontra dans la pièce
Yoistne le valet de chambre; tons deux caasërent qaelque temps, puis le jeune homme s* éloigna. Brossard entra dans le petit salon. ^
— Le baron vous aurait déjà reçues , dit-il, si je n'avais été obligé de lui parler pour ce nouveau visiteur que le ciel confonde ! . . .
— Comment donc nommez-vous ce monsieur? demanda madame Noirou.
— Il se fait appeler FigeU
— Hein f s* écria la vieille femme stupéfaite, il serait possible ! C'est là le bâtard ?. . .
Brossard imposa silence des deux mains.
— Sur votre tête, ne prononcez pas ici un pareil mot, dit-il effrayé.
— Je ne le répéterai point, répliqua la vieille femme en baissant sa voix ; mais est-ce bien vrai?
Brossard promena un regard autour de lui, fit un mouvement d'épaules piteux et reprit en soupirant.
— Trop vrai, madafne Noirou, trop vrai! Vous avez vu l'homme! Un véritable roué; et de mauvais genre, encore! Avec cela, toujours à court d'argent! Malheureusement il nous tient, le misérable!
— Pourquoi cela?
— Il a trouvé dans les papiers de sa mère des lettres de M. le baron dont il le menace; de sorte que, pour éviter le scandale, on est toujours forcé d'en passer par ce qu'il veut : mais tout cela aura une fin. A propos, ne vous effrayez pas si M. Renol vous reçoit un peu brusquement; cette visite dil bâtard lui a remué la bile, mais la vue de mademoiselle Rosalie lui rendra bien vite sa bonne humeur. Je vais vous annoncer.
* Les deux femmes suivirent le valet de chambre qui les fit traverser plusieurs pièces somptueuses et arriva à une porte qu'il ouvrit doucement. 11 entra seul d'abord, puis revint au bout d'un instant et les introduisit en les nommant.
Le baron, en robe de chambre, était enfonce dans un fauteuil à la Voltaire, les pieds appuyés contre un tabouret où dormait un gros chat angora. Il tenait à la main une bonbonnière d'écaillé dans laquelle il venait de prendre une pastille de racine d'iris qu'il broyait avec peine entre ses dents gâtées. C'était un homme de soixante ans, petit, replet, à l'œil rond, au teint apoplectique, et dont la tête, fuyant en arrière, était garnie, au sommet, d'une perruque blonde. Sur ses'mains flasques et velues flottaient une vingtaine de bagues mal montées, et il portait en épinglette, à son jabot plissé, une miniature représen* tant une tête de femme entourée de nuages.
Près de lui, sur un guéridon, se trouvaient posés un petit miroir à main, un étui de toilette en ivoire et deux mouchoirs de batiste parfumés d'ambre.
Lorsque Brossard annonça madame Noirou et sa nièce, il fit un léger mouvement de tête sans se déranger, et son œil terne s'arrêta sur la vieille femme qui s'était avancée la première. Cette vue ne parut point dissiper sa mauvaise humeur, car, sans répondre aux salutations multipliées de madame Noirou, il dit brusquement, et comme pour les interrompre :
— Bonjour, bonjour. Madame ; c'est vous dont m'a parlé Brossard?
— C'est moi! répondit madame Noirou un peu. dé: concertée.
— Vous avez quelque chose à me demander ?
— Vous verrez... dans cette pétition, reprit-elle, en tendant au baron un papier que celui-ci prit avec nonchalance et jeta sur le guéridon ; c'est une demande pour ma nièce...
En prononçant ce dernier mot, elle fit un mouvement qui laissa voir Rosalie, jusqu'alors cachée par elle. A cet aspect, une partie de la maussaderie du baron se dissipa; ses traits lourds et fatigués se ranûnèrent; il regarda fixement la jeune fille.
BBUX MISÉABS. 23S
— Ah ! ah! dit-il, c'est pour Mademoiselle.., Approchez donc, ma belle. Allons, il ne faut pas trembler ainsi 1 Vous ferais-je peur, par hasard?
Rosalie voulut répondre; les mots s'arrêtèrent sur ses lèvres.
— Excusez-la, monsieur le baron, dit la tante désappointée; c'est si jeune et si timide...
— Il n'y a pas de mal. Elle. est fort bien, votre nièce, Madame. . . Madame. . •
— Noirou, monsieur le baron.
— Noirou, let la petite s'appelle?...
— Rosalie.
— C'est cela : Brossard m'a dit que c'était une fille sage...
— Je puis en répondre comme de moi-môme, dit madame Noirou avec une imperturbable assurance ; voyez plutôt comme elle rougit.
— Très-bien , répliqua M. Renol en prenant la main de Rosalie; j'aime cette pudeur. Il faut continuer, ma chère, et l'on s'intéressera à vous. Je puis beaucoup, mais je veux, avant tout, de la conduite. Une peau magnifique! interrompit-il en passant la main sur les joues delà jeune fille... nous penserons à vous.
— Dis donc que tu en seras reconnaissante, reprit madame Noirou, que le silence de sa nièce impatientait; lu as l'air d'une sourde et muette. C'est qu'elle a de l'esprit, quand elle veut, monsieur le baron ; je me suis ruinée à la faire éduquer. Demandez plutôt à M. Brossard comme elle parle sa langue et comme elle écrit l'orthographe. Si j'y avais pensé, je vous aurais apporté un de ses cahiers^ mais, quand elle est intimidée, elle perd tous ses moyens.
— Nous les lui ferons retrouver, dit le baron en se levant; je suis très-content de votre nièce, madame Noirou ; je ne l'oublierai pas. Brossard ira vous voir de ma part...
Madame Noirou fit la révérence, se confondit en re-
236 DEUX MISéRBS.
merciements et se préparait à sortir avec Rosalie, lorsque M. Renol parut se rayiser.
— Un moment, ma chère, dit-il en prenant la main de la jeune fille, j'allais oublier...
Il la conduisit vers la cheminée, prit une bague dans une coupe d'opale qui en contenait plusieurs, et la passant au doigt de Rosalie, il lui demanda comment elle la trouvait.
— Fort belle, dit la jeune fille surprise.
— Remercie donc, alors ! s'écria madame Noirou,
— Ouoi ! monsieur le baron ?
— Teladonne,'niaisequetues.
Et elle ajouta en elle-même:
— Ça ne saura jamais tirer parti de sa position. Rosalie balbutia un remerciement que le baron interrompit en déposant un baiser sur son épaule à demi nue.
— Nous nous reverrons, petite, dit-il tout bas et en lui serrant la main. Seulement, pas un mot de tout ceci! Il ne faut point que l'on sache l'intérêt que je vous porte. Vous entendez, madame Noirou?...
Elle cligna les yeux d'un air d'intelligence.
— Oui, oui, dit-elle en baissant la voix ; il faut prendre garde aux mauyaises langues, rapport à la religion et aux places de M. le baron ; mais on sait se conduire. Dieu merci 1 et avec nous, personne n'a à craindre pour sa réputation.
M. Renol fit un geste d'adieu, et les deux femmes sortirent.
Dès qu'elles se trouvèrent seules, madame Noirou s'écria :
— Eh bien f qu'est-ce que tu penses du baron ? En voilà un homme bien élevé et qui a un genre distingué i Te donner un bijou à la première visite 1 Je parie que ça vaut au moins une centaine d'écus. Et ce ne sont que les épingles, comme on dit... Mais, pourquoi ne lui astu rien dit ? '
DEUX MISÉREd. 2dT
-*- Je ne pouvais pas! répondit Rosalie qui avait le cœur serré. %
— Bah f bah f on se force un peu ; il me semble que ça en vaut la peine; un homme d'âge, qui a plus de cinquante mille francs de placa*^^ sans parler des rentes, et pas d'enfants i car je ne compte pas ce vaurien que nous avons vu. Son ge quesi tu te conduis bien, il peut te laisser la meilleure part de son héritage.
Rosalie détourna la tête en rougissant.
— Du reste, continua madame Noirou avec une sorte de solennité attendrie, tu y penseras, ma chère; je crois avoir montré jusqu'ici assez dedévouementl J'ai fait pour toi ce que j'aurais fait pour ma propre fille; maintenant, le reste te regarde !
M. Brossard viqt le lendemain, ainsi que le baron l'avait annoncé, et tout fut convenu entre lui et madame Noirou.
Ici le narrateur s'arrêta un instant, comme s'il eût éprouvé quelque difficulté à continuer. Antoine Larry, attribuant cette interruption à la lassitude, lui proposa de remettre la fin de son récit à plus tard.
— Plus tard je ne le trouverai ni moins fâcheux, ni plus facile à achever, répliqua le malade ; ce qui m'arrête, ce n'est point la fatigue, mais l'embarras. Je voudrais pouvoir passer sous silence le reste de cette histoire, pour vous, pour moi, pour celle que j'ai entrepris de vous faire connaître, surtout. Peut-être ce qui va suivre changera-t-il votre pitié en dégoût ; mais quelque profonde que soit la chute, ne vous hâtez point de condamner. Monsieur. Ah 1 pour bien comprendre ce qu'il y a de fatal et d'involontaire dans de pareils avilissements, il faut avoir descendu cette échelle du mal dont chaque degré se brise aussitôt qu'il est franchi, et avoir senti s'agrandir progressivement derrière soi ce vide qui
238 DEUX HISÂRBS.
rend tout retour impossible ; il faut, comme le mineur emporté vers le fond de son puits ténébreux, avoî? vu toute lumière s'éteindre et se trouver au plus bas de Tinfamie avec un esprit aveuglé et uiie conscience éteinte l
Rosalie en était arrivée là 1 Déroutée par les conseils de sa tante, par sa propre expérience, elle avait accepté la corruption, non par choix, mais pour en finir, et comme un voyageur égaré qui, désespérant de retrouver son chemin, suit le premier qu'il rencontre.
Elle laissa donc madame Noirou tout régler avec M. Brossard.
Je ne m'arrêterai point. Monsieur, sur les débats de ce marché immonde, auquel Rosalie n*eut point le courage d'assister. Sa tante lui en fit seulement connaître les résultats. Elle apprit en même temps que le baron, qui craignait avant tout le scandale, avait ordonné à son valet de chambre de chercher un logement où il pût lui • rendre visite sans être remarqué.
Brossard se garda bien de choisir à cet effet une de ces villas écartées qui entourent Paris, et dont l'isolement même éveille les soupçons ; il loua dans le faubourg d'Orléans un petit pavillon confondu avec d'autres maisons, dont rien ne pouvait le faire distinguer. Derrière, seulement, s'étendait un jardin ouvrant sur le boulevard, et par lequel le baron devait entrer ôans être aperçu.
Rosalie déclara, par un reste de honte, qu'elle ne voulait le recevoir que la nuit. En conséquence, au jour convenu, miadame Noirou écrivit à M. Brossard que la porte du jardin serait ouverte à onze heures, et qu'elle y attendrait elle-même pour conduire le baron.
Celui-ci se présenta enveloppé dans un manteau qui cachait son visage. La vieille fenmie lui fit traverser mystérieusement le jardin, le précéda dans un corridor, ouvrit une chambre plongée dans l'obscurité, murmura tout bas :
— C'est là !••/ Et se retira.
Une partie de la nuit s'était écoulée ; deux heures venaient de sonner à l'horloge éloignée du VaUde-Grâce^ lorsque madame Noirou, qui s'était endormie dans son fauteuil, fut réveillée en sursaut par des cris : elle prêta Foreille, et reconnut la voix de sa nièce 1 Effrayée, elle prit la lampe qui était restée allumée, et courut à la chambre de Rosalie. Mais à peine y fut-elle entrée, qu'elle s'arrêta pétrifiée devant le spectacle qui l'y attendait.
Le parquet était couvert de vêtements épars et de chaises renversées, au milieu desquelles un homme poursuivait Rosalie tremblante. A l'aspect de sa tante, celle-ci voulut se réfugier sous sa protection, puis, honteuse de sa nudité, ell^ courut se cacher derrière les rideaux de l'alcôve.
Au même instant l'homme se détourna, et madame Noirou poussa un cri d'effroi !
Ce n'était point le baron.
Eu voyant la stupéfaction de la vieille femme, l'inconnu éclata de rire.
— Ah I vous ne me saviez pas là, mère Noirou, dit-il.
— Ce n'est pas M. Renol ! s'écria la vieille qui ne pouvait en croire ses yeux.
— Je viens seulement de l'apprendre I sanglota Rosalie.
— Comment, tu as cru ?...
— Que j'étais le baron, ma chère madame Noirou, ce qui, du reste, n'est qu'une demi-erreur.
— Que voulez-vous dire?
— Que rien n'est sorti de la famille.
— Ah I c'est le bâtard ! s'écria la vieille femme, qui reconnut tout à conp FigeL
— En personne, la mère, dit celni-ci, et benreax de faire avec vous plus ample connaissance. Vous vous êtes bien portée depuis que j'ai eu l'honneur de vous rencontrer chez mon père î
Madame Noirou le regarda sans répondre. La présence de Figel l'avait tellement confondue qu'elle fut un instant à se remettre; mais fermant enfin la porte derrière elle, et poâant la lampe sur la cheminée :
— Ceci demande explication, dit-elle ; ce n'est pas le baron, je suppose, qui vous a envoyé à sa place ?
— Il n'est point assez bon père pour cela, madame Noirou.
— Alors, comment vous trouvez-vous ici ? Qui vous a averti qu'on attendait M. Renol ?
— Oh ! c'est une histoire dont la reine de Navarre eût tiré parti, reprit Figel. D'abord vous saurez, mère Noirou, que je possédais plusieurs lettres autrefois adressées à n^a mère, et qui, en prouvant la paternité du baron, me donnaient droit de lui réclamer, devant les tribunaux, uûe pension alimentaire.
— Je sais.
— Oui, mais ce que vous ignorez sans doute, c'est que ces lettres, dont j'avais fait une épée de Damoclès pour M. Renol, il me les a fait voler !...
— Lui?
— Je ne me suis aperçu qu'hier, assez tard, de cette soustraction. Furieux, je suis aussitôt accouru à l'hôtel Renol ; par bonheur, Tantichambre était vide ! J'ai pa arriver jusqu'au cabinet du baron comme un orage ; mais, à ma vue, l'honnête gentilhomme s'est enfui dans sa chambre, où je l'ai tenu assiégé, en déclarant que je ne me retirerais qu'après lui avoir parlé.
— Enfin?
— Cela a duré deux heures; l'ennui conumençait à
DEUX MISÉRBS. 241
me gagner, lorsqu'en parcourant de Tœil les papiers qui couvraient le bureau, j'ai aperçu la lettre de madame Noirou à M. Brossard. Ma foi 1 il m'est venu une folle idée ! J'ai réfléchi que n'étant plus à craindre pour le baron, je ne pouvais en rien espérer, et qu'une explication me rapporterait moins qu'une vengeance. L'occasion ne pouvait être meilleure ; tous les domestiques se trouvaient absents, et le baron se tenait toujours verrouillé dans la pièce voisine. Je l'y ai enfermé à clef, et je suis venu à sa place I
Figel n'avait point achevé qu'un bruit de pas retentit dans le corridor ; madame Noirou ouvrit vivement la porte, et M. Renol lui-même parut sur le seuil.
Quatre 'cris partirent en même temps avec une expression distincte, comme quatre notes différentes d'un même accord; mais celui du baron domina tous les autres. Il s'était arrêté à la vue de Figel, l'air si effaré, que celui-ci fut pris d'un accès de rire fou. Quant à Rosalie, elle s'était complètement cachée dans la ruelle, tandis que sa tante, qui avait perdu la tête, essayait de balbutier une explication.
— Allons, allons, mère Noirou, remettez-vous, dit enfin Figel qui se leva ; j'expliquerai tout à M. le baron.
— C'est inutile, interrompit celui-ci en voulant sortir. Mais le jeune homme se plaça entre la porte et lui.
— Un moment, monsieur Renol, dit-il ; on a trop de peine à vous rejoindre pour que je ne profite pas de cette rencontre. D'abord, vous saurez qu'en me recevant ici ces dames ont cru vous recevoir vous-même, et que j'ai tiré parti d'un quiproquo. . .
— Dont vous pourrez continuer à profiter, interrompit le baron d'un ton brusque.
— Soit, dit tranquillement Figel, je prendrai la petite comme un à-compte sur mon avance d'hoirie, reste à savoir seulement ce que vous y joindrez.
M. Renol le regarda.
— Tu oses encore me démander quelque chose, misérable I dit-il pourpre de colère.
— L'enfant naturel n'a-t-il pas droit aux trois quarts des biens de son père, article 757 du Code civil?
— Commence par prouver que je suis ton père.
— Ah ! c'est abuser de vos avantages, monsieur le baron 1 Vous savez aussi bien que moi que les papiers qui pouvaient servir à cette preuve , m'ont été volés par vos ordres 1.. Mais vous me devez un dédommagement, et vous me l'accorderez.
— Moi?
— Par la raison que si vous me le refusiez , vous ne sortiriez pas d'ici.
Le baron recula.
— Oseriez-vousbien, Monsieur, me retenir de force?., s'écria-t-il.
— J'oserai tout simplement fermer cette porte et en mettre la clef dans ma poche ,' reprit Figel qui exécuta en même temps sa menace.
— Mais (î*est un guet-apens ! s'écria le baron. Et se tournant vers madame Noirou :
— Je suis chçz madame ; ordonnez à cet homme de me laisser sortir, ou prenez garde 1
La vieille femme voulut s'entremettre ; mais Figel posa une chaise contre la porte, s'y assit, et déclara que personne ne quitterait la chambre sans sa permission.
M. Renol courut à la fenêtre en menaçant d'appeler du secours.
— Faites I dit Figel de l'air le plus calme , le poste n'est qu a deux cents pas, et Ton ne peut manquer de vous entendre.
-^ Mais on nous arrêtera ! s'écria madame Noirou effrayée.
— Pourvu que M. le baron se nomme, observa le jeune homme, et qu'il puisse expliquer comment il se trouve
DEUX JyiISÊBSfi. 243
à une lieue de son hôtel et daQs une maison équivoque, à trois heures du matin.
M. Renol, qui allait ouvrir la fenêtre, s'arrêta.
— Ce serait une véritable bonne fortune pour la Gazette des Tribunaïut^ ajouta Figel , et je pourrai moi' même lui fournir mes notes...
— Voyons, finissons-en, dit le baron d'un ton plus bas et en revenant sur ses pas ; vous voulez m'arracher une nouvelle aumône ; soit I
Il tira un agenda de cuir de Russie , et y prit deux billets qu'il présenta à Figel. ,
— Vous en oubliez deux autres, monsieur le baron, dit celui-ci, qui avait | inventorié le portefeuille d'un regard rapide.
M. Renol livra les deux autres billets sans observation.
Le jeune homme remit alors la clef dans la serrure, et le baron sortit précipitamment sans vouloir écouter madame Noirt)u , qui le poursuivit jusqu'à la porte du jardin en essayant de se justifier.
Elle échoua également près de M. Brossard qui vint sommer, dès le lendemain, elle et sa nièce, de quitter la petite maison , en leur déclarant que tout était rompu avec son maître I
La vieille femme ne put supporter ce coup inattendu. Subitement dépouillée d'espérances si longuement entretenues, et qu'elle avait cru accomplies , elle demeura comme écrasée sous cette déception. Quelques jours après , la fièvre la prit et sa maladie ne fit que s'aggraver. Dans son délire elle croyait voir le baron ; elle lui vantait sa nièce, dont elle détaillait à demi-voix la beauté; elle débattait tout haut le prix du marché ; puis le supposant conclu, elle parlait d'argent à placer, de terres ou de maisons à acquérir, enfin elle mourut en demandant le cours de la Bourse, et en ordonnant l'achat de rentes en son nom.
244 DEUX MISéREB.
Rosalie loi fit rendre les derniers devoirs^ puis se laissa emmener par Figel.
Je TOUS ai dit. Monsieur, en vous racontant ma propre histoire comment cette association se prolongea quatre années, malgré Figel, et quel rôle je jouai dans son dénoûment. Vous connaissez déjà la tentative de suicide de Rosalie, après cette rupture ; il me reste à expliquer par quel concours de circonstances cette# tentative échoua, et à vous révéler la suite de cette triste destinée.
. Rosalie avait quitté la demeure de Figel décidée à mourir. La dernière épreuve supportée par elle, venait de faire déborder toutes les amertumes entassées dans son cœur depuis quatre années. Sa longue patience semblait n'avoir servi qu'à multiplier les éléments de son désespoir, aussi ce désespoir était-il sans bornes. Elle ne l'appuyait point sur des raisons que l'on peut combattre, elle nfe cherchait point à se le justifier à elle-même c'était une; douleur instinctive, emportée, à laquelle il n'y a rien à débattre. Assaillie par tous les souvenirs d'espérances trompées, de douleurs, d'humiliations, elle fuyait haletante et égarée, comme l'animal que la meute poursuit, sans voir d'autre refuge que la tombe. Elle traversait les rues à peine éclairées par les lanternes mourantes, sans autres pensées et en répétant à demi voix : Mourir ! mourir 1 comme un mot de délivrance.
Elle arriva ainsi au pont Marie. La nuit était sombre, aucune étoile ne se montrait au ciel, et la Seine cachée par le brouillard, clapotait sourdement contre les quais. Rosalie se sentit frissonner à ce bruit lugubre; mais elle ne voulut point y prêter l'oreille, et prenant résolument un des escaliers, elle arriva près des arches du pont. Là elle s arrêta involontairement, la^oix du fleuve
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grondait plus menaçante, et ses eaux jaunâtres apparaissaient de loin tourbillonnant autour des arcs-boutants.
Rosalie se sentit froid; ses mains se croisèrent sur sa poitrine et elle hésita quelque temps. Chaque fois qu'un éclair de désespoir traversait ses pensées, comme une bouffée dévorante, et lui faisait faire un pas, un instinct involontaire s'éveillait pour la retenir; Thorreur de la mort lui tenait lieu d'amour de la vie.
Elle était ballotée entre ces deux ihfluences contraires, lorsqu'un bruit de voix retentit à quelques pas. Elle tourna la tête et aperçut un bateau qui glissait sous la seconde arche.
— C'est une affaire faite, disait à demi-voix l'un des interlocuteurs.
— Et bien fin qui se douterait de la chose, répondit le second.
Rosalie tressaillit; il lui sembla qu'elle avait déjà entendu cette voix. Une pâle lueur qui glissa, presque au même instant, sur la barque, éclaira celui qui venait de parler et elle reconnut Adrien.
— Maintenant, reprit son compagnon après un court silence, nous pouvons aborder.
— Oui; mais attention à ne pas être vus.
— Le brouillard nous cache.
— Tourne à gauche alors.
— Un moment... Est-ce que tu ne vois rien ?
— Là-bas, près de la première arche?
— Oui.
— 11 y a quelqu'un I
— Ah I malédiction 1
— Il faut voir ce que c'est.
La barque tourna sur elle-même et se dirigea vers l'endroit où se trouvait Rosalie. Celle-ci fit un brusque mouvement qui la rapprocha duponL La pensée de se trouver face à face avec Adrien,qu'ellen'avait point revu depuis la fuite d'Olivier, la nécessité de lui expliquer sa
%é6 Deux MisâBEs.
présence dans un pareil lieu, à une pareille heure, la crainte que lui inspirait rancien amant de Mariette, enfin je ne sais quelle honte de sa trop longue hésitation, la saisirent tout à coup et la déterminèrent. Elle ferma les yeux, étendit les bras en avant, et poussant un cri involontaire se laissa tomber dans le courant.
Lorsqu'elle reprit ses sens, elle était couchée sur un Ut de sangles, dans uoe chambre délabrée qu'elle ne connaissait pas, et entourée d'une demi douzaine de personnes étrangères.
— Voilà qu'elle rouvre les yeux f observa Tune d'elles.
— Qu'est-ce que je vous disais ? s'écria une vieille femme, qui tenait à la main une flanelle imbibée d'eaude-vie. 11 n'y a rien de tel.que les frittions aux pieds pour faire revenir les noyés. Comme disait le serurgien de notre régiment, il faut toujours agir sur les estrémités.
— Continuez alors, mère Lampon, dit une des femmes, en passant à la vieille un verre d'eau-de-vie à demi plein.
— Il y en a assez, il y en a assez, dit la mère Lampon, c'est péché de perdre tant de cognac.
Et elle but ce qui restait.
Cependant Rosalie ranimée se souleva avec effort et demanda où elle se trouvait.
— Chez moi, ma mignonne, répondit la mère Lampon ; c'est le Maigrot qui vous a conduite ici après vous avoir retirée de la rivière.
— Le Maigrot?
— Oui, vous savez bien ? Adrien.
Rosalie se rappela son apparition un moment avant celui où elle s'était précipitée dans la Seine, et comprit comment elle avait été sauvée. Elle leva les yeux pour voir si Adrien était là ; son regard s'arrêta sur une femme dont le visage, jeune encore mais flétri, ne lui était pas étranger. Cette femme lui sourit.
— Eh bien f est-ce que tu ne me reconnais pa^, Rosalie? lui demanda-t-elle d'une voix éraillée.
— Je ne puis me rappeler, dit Rosalie.
— Comment f tu as oublié ton ancienne voisine.
— Mariette I
— Eh! oui.
— Mariette! répéta la jeune fille en se redressant; quoil c'est vous?...
— Mais certainement! Tu me trouves donc bien changée ?
Rosalie n'osa point répondre.
— Eh bien ! vous voilà en pays de connaissance, à ce que je vois, reprit la mère Lampon ; car le Maigret aussi est un ancien ami.
— En effet, j'ai connu autrefois monsieur Adrien.
— Et dire qu'il s^est trouvé là, juste à point pour vous empêcher de faire une sottise.
— Il faudrait l'avertir que sa noyée a rouvert l'œil, observa une des spectatrices.
^ 11 est sorti, répondit la vieille, il avait affaire avec M. Fourreau; mais il a bien reconmiandé sa protégée avant de partir, et il a ordonné de lui donner tout ce qu'elle demanderait.
— Je n'ai besoin de rien, dit Rosalie, à qui madame Lampon inspirait une instinctive répugnance, et je ne voudrais pas abuser plus longtemps de l'hospitalité que je reçois ici.
— Pourquoi donc? est-ce que nous vous ennuyons déjà? ou bien avez-vous quelqu'un qui soit en peine de vous?
— Personne, Madame, répondit Rosalie, rappelée par cette question au souvenir de sa situation et sentant les larmes lui venir aux yeux.
— Où demeurez-vous?
— Hélas ! j e n'ai plus de demeure !
248 DEUX HISâRES.
— -I^lors, où diable voulez-vous aller, ma chère? Restez ici puisque vous y êtes.
— Je craindrais d'abuser...
— C'est bon ! on sait ce qu'on doit à son prochain. Comme disait le grand Empereur : — respect au malheur malheureux! Je lui ai parlé, moi, au grand Empereur, parlé comme je vous parle. Il m'a dit : — Bonjour, la mère ! Oui, bonjour, la mère. Ah I quel homme, mes enfants! Sans la police je voudrais avoir son portrait dans toute la maison. Mais si on faisait prendre quelque chose à cette jeunesse... une rôtie au vin.
— Je vous rends grâce.
— Faites pas de façon, au moins, mignonne, regardezvous ici comme chez vous ; d'autant que vous ne nous quitterez plus, j'espère.
— Madame...
— Vous verrez que la maison est bonne. Mais faut la laisser en repos. Descendez, vous autres, si elle a besoin de quelque chose elle me trouvera.
— Je puis rester près d'elle, observa Mariette.
— Du tout, du tout, interrompit impérieusement madame Lampon, on n'a pas besoin de vos services, la belle pigneiLse^ on sait ce qu'ils valept; descendez tout de suite, et ne revenez que quand on vous demandera.
Mariette ne répliqua mot, mais elle se penéha vers Rosalie en ayant l'air de draper autour d'elle la couverture, et lui dit à voix basse :
— Prends garde à toi 1
Puis elle la laissa seule avec madame Lampon: Celle-ci prit un vieux fauteuil de jonc, garni de coussins d'indienne rattachés aux barreaux par des cordons, et vint s'asseoir près de la couchette de Rosalie, qui, saisie par l'avertissement mystérieux de Mariette, se mit à la regarder à la dérobée avec une sorte d'effroi. Madame Lampon était une femme d'environ cinquante ans, grande, mai$ tellement chargée d'embonpoint, que sa
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ceinture ne formait plusqu'une sorte de pli qui séparait, pour ainsi dire, en deux blocs cette masse informe et tremblante. Sa figure couperosée avait une expression de dureté qu'augmentaient encore le faux tour en soie qui cachait à demi son front, et les larges boucles d'oreilles qui tombaient jusque sur son cou. Elle était coiffée d'un serre-tête de taffetas noir, sur lequel un bonnet de tulle, garni d*uïie double ruche, formait transparent, et elle portait un châle de mérinos rouge qu'encadrait une bordure rapportée. Sa robe florence violet, à biais, était presque entièrement cachée par un immense tablier de percale blanche dont les vastes poches entr'ouverteslaissaient voir un mouchoir de Cholet, une tabatière d'argent et un trousseau de clefs. Enfin, elle était chaussée d'escarpins de castor gris, presque aussi larges que longs, et qui donnaient à son pied déformé l'aspect d'un pied d'éléphant: Après avoir toussé et pris du tabac, madame Lampon se tourna vers Rosalie qui continuait à l'examiner avec inquiétude, et lui dit :
— Ah çà!ma poule, maintenant que nous voilà seules, causons. Vous avez donc voulu véritablement vous noyer? Et pourquoi cela? dites, c'est encore de la faute d'un monstre d'homme?
Rosalie répondit par un signe affirmatif.
— Toujours la même chanson , reprit madame Lampon en haussant les épaules ; le Maigret m'a conté que votre premier vous avait déjà donné congé sans avertissement.
— Quoi I M. Adrien vous a dit?...
— Oui; et môme il paraît qu'il aurait voulu alors vous offrir des consolations... Allons, allons, il ne faut pas baisser les yeux pour celai Les bons enfants se retrouvent toujours, et ce qui est reculé n'est point perdu.
— Que voulez-vous dire? demanda Rosalie étonnée.
— Pardieu 1 je veux dire qu'en vous revoyant le Maigret est revenu à son ancienne idée.
2^0 DIRVX MISÉBBS,
— Ah!
— Et que, puisque vous êtes libre pour le moment, ça s'arrangera tout seul.
— Je veux m'en aller. Madame, dit vivement Rosalie en se redressant.
— Eh bien 1 qu'est-ce qui lui prend ? s'^ia la mère Lampon.
— Laissez-moi m'en aller.
— Et où cela? Ne m'avez-vous pas dit que vous n'aviez ni feu ni lieu.
— N'importe ! je ne veux point rester ici.
— Allons, vous êtes folle, ma chère. Pardieu ! Adrien ferait une belle scène, s'il ne vous trouvait poipt en revenant, lui qui m'a recommandé de vous garder morte ou vive ! On voit bien que vous ne savez pas ce que c'est que le JMaigrot ! Croyez-moi, ne faites pas la mauvaise, puisqu'il vous veut du bien; il vaut mieux l'avoir pour soi que contre soi.
— Non ! s'écria Rosalie plus effrayée que persuadée parles raisons de la vieille femme, quoi qu'il puisse arriver, je veux sortir.
— Et moi, je ne veux pas, ma chère.
La jeune fille se laissa glisser à bas de la couchette et voulut s'emparer des vêtements posés sur une chaise à quelques pas, mais madame Lampon l'arrêta par le bras, lui fit faire un demi- tour sur elle-même et la repoussa contre le lit.
— Vous ne pouvez me retenir de force ! s'écria Rosalie .
— C'est ce qu'il faudra voir, dit la grosse femme en réunissant en paquet les habits.
La jeune fille indignée voulut les lui arracher, mais la lutte fut courte. Madame Lampon irritée saisit les deux mains de Rosalie et, la tenant immobile contre la couchette :
— Ahl l'on se révolte, dit-elle; on veut se fâcher t eh bien 1 nous verrons qui se lassera la première.
— -Laîssez-moi sortir, méchante créature f cria Rosalie, dont les mains étaient menrtries par le poignet de fer de l'ex-vivandière.
— Tu sortiras quand nous le voudrons, et pas avant, répondit madame Lampon d'un accent dur; pour le moment, recouche-toi et demeure en repos.
En parlant ainsi, elle rejeta la jeune fille sur le lit, sortit avec tous les vêtements qu'elle avait réunis et referma la porte à clef.
xxxin
' Rosalie demeura quelques minutes muette et comme étourdie ; mais, après le premier instant de stupeur, elle se releva, cherchant autour d'elle les moyens de fuir.
Elle courut d'abord à la fenêtre, qui était grillée, et reconnut qu'elle se trouvait à un second étage, au-dessus d'une cour obscure. Une porte placée vis-à-vis de celle par laquelle madame Lampon venait de disparaître, était condamnée, et la jeune fille put se convaincre, du premier coup d'œil, que tous ses efforts pour l'ouvrir seraient inutiles. Elle ne pouvait, d'ailleurs, sortir sans les vêtements qui lui avaient été retirés. Après quelque hésitation, elle se décida donc à appeler.
Elle fut longtemps sans recevoir de réponse ; enfin, ^ elle entendit un léger bruit de pas derrière la porte ccmdamnée, et son nom fut prononcé avec précaution par me voix qu'elle crut reconnaître.
— Eât-ce vous, Mariette? demanda-t-elle.
— Chut ! murmura la voix avec une expression d'inquiétude.. *
— Est-ce vous? répéta Rosalie tout bas et en collant ses lèvres contre la porte.
— Oui.
—-Ah! donnez-moi le moyen dem'échapper, je vous en conjure!
— Impossible I dit Mariette, l'infernale cantinîère a pris toutes ses précautions.
— Mais on ne peut cependant me garder ici malgré moi; on n'en a point le droit I
— On a toujours le droit contre les faibles, dit Mariette; tu ne sais pas dans quelle maison tu es tombée, ma pauvre innocente. Sur douze qtie nous sommes ici, il n'y en a pas quatre qui voudraient rester si elles étaient libres.
— Qui vous retient donc ?
— La nécessité, la faim et la peur. Toi, on t'a pris tes habits; nous autres, ceux que nous portons ne nous appartiennent pas ; et, si nous voulions nous échapper avec, la mère Lampon nous ferait arrêter comme voleuses.
— J'aimerais mieux en courir le risque.
— Oui; mais où aller? Pour essayera changer de position, il faut avoir au moins le pain d'un jour devant soi, et nous n'avons même pas celui d'un repas. On nous tient ici en cage comme des animaux à qui 1 on peut accorder ou refuser la pâture.
— Et vous n'aimez pas mieux renoncer à cette vie, retourner au travail?
— Ah ! bien oui, tu crois qu'on est libre comme cela, toi t Est-ce que nous ne payons pas patente? Est-ce que la police nous laisserait quitter notre métier sans sa permission? Pour devenir ce que nous sommes, on n'a besoin que de demander, mais pour reprendre la vie du travail, il faut autant de démarches et de formalités que s'il s'agissait d'obtenir une faveur.
— N'importe, je me résignerais à tout.
— Excepté aux coups, ma chère. Il y a ici le Maigret et deux ou trois autres, qui sont les associés de la mère Lampon, et qui nous tueraient si nous refusions d'obéir.
— Mais quand ils vous frappent, ne pouvez-vous vous plaindre?
— À quoi bon ? il n'y a jamais de témoins que contre
DEUX MISERES. 2b3
nous; et les juges ne veulent pas nous croire sur parole. Au fond ils trouvent toujours que nous avons ce que nous méritons, de sorte qu'on nous renvoie faute de preuves, et ceux dont nous nous sommes plaintes se vengent. Le mieux encore, vois-tu, est de se résigner.
— Et c'est là ce que Ton compte faire de moil s'écria Rosalie épouvantée.
— Pas encore, reprit Mariette ; pour le moment le Maigret veut t'avoir à lui seul.
— Jamais! jamais!
— Sauve-toi si tu peux, mais le seul moyen pour cela est d'avoir l'air de céder.
— Comment?
— Voici ce qu'il faut faire : le Maigret va venir...
— Il est venu ! interrompit tout à coup une voix rude que Rosalie reconnut.
— Adrien! s'écria Mariette terrifiée.
— Ah f je t'y prends, la belle pigneuse^ voilà les conseils que tu donnes, et comme tu nous sers.
. -— Non. . . je ne savais pas;. . je ne croyais pas, balbutia-t-elle.
— Hors d'ici, vipère!... s'écria Adrien d'un accent de colère.
Et comme la malheureuse n'obéissait point sans doute assez vite, Rosalie entendit un bruit de coups, suivi de gémissements et de prières. Elle recula épouvantée.
Quelques instants après, la clef tourna dans la serrure, elle n'eut que le temps de courir vers son lit et de s'en-' velopper dans les couvertures. Au même instant, Adrien entra suivi de la mère Lampon.
Rosalie n'avait fait que l'entrevoir la veille; elle demeura saisie du changement que ces dernières années avaient opéré en lui. Dépouillée de dents et de cheveux, sa tête avait pris une expression de caducité prématurée, contre laquelle protestaient le feu sombre de ses regards et la fermeté des linéaments de son visage. La maigreur
2S4 DEUX HISÂRB8.
à laquelle il devait son nom de guerre, n'était plus la svelte souplesse d'autrefois, mais une sorte de dépérissement maladif. Ses membres frêles et nerveux lui donnaient Tair d'un squelette animé. Cependant une énergie fébrile se révélait dans ce corps appauvri plutôt qu'affaibli; ses mouvements étaient prompts, saccadés, résolus.
Il s'arrêta devant le lit de Rosalie, et l'enveloppant pour ainsi dire ^e son regard ardent :
— Eh bien I on ne se sent donc plus du bain de rivière de cette nuit? dit-il d'un ton qu'il voulaitrendre plaisant.
— Grâce, à vous, Maigret, interrompit madame Lampon, car sans votre secours elle serait maintenant sur la route du Havre, entre deux eaux.
— Je sais ce que je dois à M. Adrien, balbutia Rosalie, qui, ayant retenu le dernier conseil de Mariette, désirait éviter la lutte s'il était possible; je suis reconnaissante...
— II faut alors le lui prouver, ma belle, reprit la grosse femme, et ne pas faire l'effarouchée comme tout à l'heure.
— Laissez donc; mademoiselle Rosalie s'apprivoisera, reprit Adrien qui appuya sur la jeune fille son dur regard ; nous allons causer.
Il fit en même temps un signe à la mère Lampon qui sortit^ Rosalie effrayée voulut la rappeler.
— Soyez donc calmes ma petite princesse, dit le Maigret, on ne veut pas vous manger; mais c'est bien le moins qu'on puisse se parler à l'aise quand on a été si longtemps sans se voir.
— Que voulez-vous de moi, Monsieur?
— Ah bien 1 en voilà une question ! il y a huit ans que vous le savez, ce que je veux I
— Au nom de Dieu 1 laissez-moi m'en aller...
— Pour ne plus revenir, n'est-ce pas, comme le jour où je vous ai annoncé le mariage d'Olivier? On n'est pas si jobard, ma reine 1 vous vous êtes moquée de moi une fois, ça suffit; et aujourd'hui je ne vous lâche pas.
DEUX HISâRES. 2b5
Adrien s'était approché du lit, Rosalie se rejeta dans la ruelle en ramenant la couverture jusque sur son vi-
— Allons, voyons, continua le Maigret d'un ton d'impatience, vous avez dit à la mère Lampon que vous étiez pour le moment sans bon ami et sans ressources; je ne vous laisserai manquer de rien, moi...
.. — Nfe m'approchez pas I s'écria Rosalie.
— Bah 1 est-ce que tu vas faire la vierge, par hasard ?
— Si vous me touchez j'appelle au secours !
— Appelle, ma petite.
— Laissez-moi, laissez-moi I . . .
•^ Allons, pas d'^enfantillages;
Il avait saisi Rosalie dans ses bras ; celle-ci, à qui la peur et le dégoût donnaient des forces se dégagea et s'élança vers la fenêtre en criant; mais il la poursuivit et la lutte recommença .^
, Elle ne pouvait durer longtemps. Adrien, qui y avait mis d'abord une certaine retenue, irrité par la résistance, commença à employer sérieusement toutes ses forces; Rosalie, presque nue et haletante, ne pouvait plus échapper à ses étreintes, lorsque tout à coup ses cheveux, déroulés dans la lutte, laissèrent tomber la longue épingle d'argent qui les retenait.
— Qu'as-tu là, drôlesse? demanda le Maigret qui avait vu briller quelque chose.
— Laissez-moi ! cria Rosalie en faisant un dernier effort.
— Jette ce que tu tiens.
— Non.
— Je t'y forcerai bien.
Il l'éloigna de lui en essayant de saisir l'épingle d'argent; mais Rosalie profita de ce mouvement pour l'en frapper à la joue. Adrien fit un pas en arrière avec une exclamation de douleur, porta les deux mains à son visage et les retira pleines de sang.
— Ah ! gueuse, ta m'as blessé! s'écria-t-il en pâ-
— Je TOUS avais averti ! bégaya Rosalie, qni s'était reculée contre le mur tout égarée de ce qu'elle venait de faire.
Le Maigret fit entendre une sorte de rugissement, se précipita sur elle, lui prit les deux mains, et la fit tomber rudement à genoux sur le carreau. Elle poussa un cri de détresse.
Madame Latapon entra brusquement.
— Saint Napoléon, que fais-tu là, mon petit? s'écriat-elle.
— Il faut que je l'éreinte, dit Maigrot hors de lui et en secouant la jeune femme de manière à la briser.
— Mais tu ne l'entends donc pas crier?
— Qu'elle crie ! je veux lui faire demander grâce.
— Es-tu fou? la garde' va venir.
— La garde ! répéta Adrien, dont la colère sembla tomber à ce mot; est-ce qu'on a entendu ?
— Pardieu ! les voisins sont tous à leurs fenêtres; on m'a demandé si on égorgeait quelqu'un ici.
— Ah I damnée braillarde 1 dit Adrien en levant le poing sur Rosalie.
Mais celle-ci, apprenant qu'elle était entendue et que l'on pourrait venir à son secours, se mit à pousser des cris plus perçants.
— Ferme-lui donc la bouche, dit la grosse femme effrayée.
— Te tairas-tu ? malheureuse.
— Quand vous me laisserez libre.
— Te tairas-tu?
— Non.
— Un mouchoir, mère Lampon.
— Voilà, répliqua la grosse femme en dénouant le foulard qu'elle avait au cou.
BEUX HISÈHES. 257
Adrien s'en servit pour bâillonner Rosalie, dont il lia ensuite les mains avec sa cravate.
— A la bonne heure, dit la vivandière, comme cela on pourra causer sans qu'elle nous étourdisse; mais elle a donc continué à faire la bégueule ?
— Voyez 1 dit Adrien en montrant sa joue sanglante.
— Comment 1 elle a joué de la griffe ?
— Pis que cela ; mais que je sois buté si elle ne le paie. Ah ! tu fais Thonnête femme ! eh bien, je veux que lu me demandes toi-même bientôt ce que tu m'as refusé. Oui, oui, tors-toi là à terre comme une vipère blessée; le mouchoir et la cravate tiennent bien. D'ailleurs, si tu les dénoues, on t'en mettra de plus solides I
Et ramassant l'épingle qui était tombée aiix pieds de Rosalie :
— C'est avec ça qu'elle m'a frappé, dit-il en la tordant; gredine ! une ligne plus haut elle me crevait l'œil.
— Tiens, on dirait de l'argent ! observa madame Lampon en prenant Tépingle des mains du Maigrot.
— Ça en est, répliqua celui-ci avec un regard distrait.
— Vrai ! eh bien, c'est-il bête de l'avoir tordue comme ça... Je la donnerai à redresser.
Et elle la piqua à son châle de mérinos.
— Mais que va-t-on faire de cette mijaurée?
— C'est ce que je vous dirai, répliqua Adrien ; pour le moment, laissez-la où elle esl, et fermez les volets.
La mère Lampon fit ce qu'ordonnait le Maigrot,. puis sortit avec lui.
Leur départ accrut, s'il est possible, la terreur de Rosalie. Après de longs efforts, elle finit par se dégager du mouchoir qui la bâillonnait; puis, au moyen de ses dents, elle dénoua la cravate dont ses mains étaient liées, et chercha en tâtonnant la fenêtre, afin d'en ou-
* 2tô DEUX HISÂRES.
yrir les rolets ; mais elle s'aperçut que ceux-ci étaient fermés au cadenas. Elle se dirigea alors vers la porte, qui résista également à tous ses efforts.
L'idée lui vint de pousser de nouveaux cris, qui pussent être entendus du dehors; mais elle fut retenue par la crainte de ramener ses pei^sécuteurs. Apres avoir erré quelque temps au milieu de l'obscurité, elle rencontra enfin sa couchette et s'y laissa tomber en fondant en larmes.
Les crises successives qu'elle avait traversées depuis plusieurs jours, et la lutte qu'elle venait de soutenir, l'avaient épuisée. Elle se trouvait également à bout de forces et décourage. Peu à peu, une torpeur somnolente s'empara de tout son être. Cependant, la crainte du retour d'Adrien la tenait dans une sorte d'éveil, mais les heures s'écoulèrent sans qu'il reparût. Un profond silence régnait autour de la chambre; aucun murmure de voix, aucun bruit de pas ne se faisait entendre au dehors; on eût dit une demeure délaissée ou une tombe.
Ce silence finit par inquiéter Rosalie; elle commença à se demander ce qui empêchait Adrien ou madame Lampon de revenir, et leur retour, qu'elle avait d'abord redouté, devint insensiblement pour elle une sorte d'espérance. En voyant s'éteindre les lueurs qui pénétraient à travers la fente des volets, elle comprit que la nuit avait succédé au jour. La faim commençait à la torturer, et elle voulut en vain dormir. La nuit entière se passa, le jour reparut sans qu'elle vît personne 1 toujours même immobilité partout, même silence! Elle n'y put tenir plus longteûips, et se décida à appeler. On ne lui fit aucune réponse !
Une profonde épouvante la saisit. Elle crut que l'on avait résolu de la laisser mourir sans secours. La faim et la soif devenaient à chaque instant plus déchirantes; elle recommença à appeler, non plus avec un ton de
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menace, mais avec des pleurs et des prières. La souffrance Tavait vaincue 1 elle demandait à parler à madame Lampon, à Adrien; enfin, la voix lui manquai Elle regagna son lit en chancelant, les gémissements succédèrent alix cris, et elle ne tarda pas à tomber dans une somnolence à demi délirante.
Elle était depuis quelque temps dans cet état^ lorsque Adrien parut un panier à la main. Rosalie se redressa avec une exclamation :
— Enfin, murmura-t-elle d'une voix mourante; ah! vous avez donc enfin pitié I...
Le Maigrot lui jeta un regard de côté, et fut sans doute content de son examen, car il sourit.
— On est apprivoisée, dit-il d'un ton goguenard.
— Ne me laissez pas mourir! s'écria Rosalie les mains jointes. ^ ^
— Regardez-moi ça, dit le Maigrot en posant sur une table la bouteille et les plats contenus dans le panier.
La malheureuse affamée poussa un cri et étendit ses mains avides.
— Ah! ah! reprit Adrien, dont l'œil cynique s'arrêta sur les épaules nues de la jeune femme, on veut donc bien faire ménage à cette heure avec le Maigrot? On ne lui donnera plus de coup d'épingle d'argent?
— Du pain ! balbutia Rosalie les mains étendues.
— Mais alors on sera bonne fille?
— Oh! oui. Monsieur... du pain!
— On baisera la joue que l'on a déchirée?
— Oui ; mais du pain, du pain, répéta Rosalie, dont les lèvres desséchées se posèrent sur le visage cadavéreux du Maigrot.
— A la bonne heure, dit celui-ci en approchant la table du lit. J'étais bien sûr que l'appétit te ferait changer d'avis ; le meilleur chemin du cœur est l'estomac. Maintenant que tu es raisonnable, nous allons souper tête-à-tête comme des tourtereaux.
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Rosalie n'écoutait pas. Elle avait saisi les premiers alimente placés à sa portée, et les dévorait avec un rire convulsif mêlé de larmes brutales. Tout entière à l'assouvissement de sa faim, elle ne se souvenait plus de ce qui s'était passé la veille, elle avait oublié l'horreur que lui inspirait le Maigret ; elle le remerciait de la voix, du geste, du regard, elle eût baisé sa main de squelette! il la faisait manger 1
Adrien, qui avait prévu cet abaissement, en profita; il s'assit près d'elle sur le lit, la fit boire à coups répétés, et quand le repas s'acheva, Rosalie, qu'une trop longue abstinence avait affaiblie, n'était plus en état de lai rien refuser. Elle était ivre 1
Pendant les deux ou trois jours qui suivirent, Adrien parut vouloir faire accepter à Rosalie, au moyen de cadeaux et de parties de plaisir, la position qu'il lui avait violemment imposée. Les épreuves que celle-ci venait de subir l'avaient tellement brisée, qu'elle se prêta à tout avec une soumission inerte. Elle conservait bien la pensée de fuir à tout prix de cet odieux esclavage; mais le Maigret, qui devinait sans doute ses intentions , ne la quittait point, et sa présence tenait Rosalie dans une sorte de stupeur épouvantée. Il lui avait dit en effet, lelendemain de cette affreuse soirée où la faim l'avait livrée à lui, que la moindre tentative pour lui échapper serait immédiatement punie, et elle ne pouvait oublier le regard qui avait accompagné cet avertissement. Où se réfugier, d'ailleurs? à qui demander protection, que devenir? Il est des misères si irrémédiables que la victime finit par s'y abandonner. Le courage le plus ferme ne se soutient que par l'espérance, et quand le naufragé [a épuisé en vain ses forces, quand en élevant la tête audessus des vagues il n'aperçoit à l'horizon que les flots
DEUX HISâ'RES. 261
mouvants et le ciel sombre, un moment Tient où abaissant ses deux bras et fermant les yeux, il se laisse couler sans résistance au fond de l'abîme l
Rosalie n'en était point encore à ce complet abandon d'elle-même, mais elle en approchait. Incapable d'engager une guerre ouverte et immédiate contre son tyran, elle attendait une occasion de délivrance.
Cet espoir même lui fut bientôrretiré.
Le cinquième jour Adrien, qui ne s'était jusqu'alors occupé que de promenades et de spectacles, lui annonça qu'il était obligé de s'absenter pour affaires, et la laissa à la garde de la mère Lampon.
Rosalie se retrouva ainsi avec Mariette, qu'elle n'avait point vue depuis l'entretien à travers la porte condamnée.
L'ancienne couturière l'emmena à l'écart, tandis que la grosse femme préparait la seconde tasse de c^fé à l'eau-de-vie qu'elle prenait tous les matins pour aider à la digestion de la première.
— Tu n'as donc pas pu leur échapper, pauvre fille? lui dit Mariette d'un ton de demi compassion.
— Ah I si tu savais I . . . balbutia Rosalie honteuse. '
— Je sais tout, je sais tout, reprit Mariette; la grosse qui est là et l'autre, vois-tu, en remontreraient au diable ! Quand j'ai entendu le Maigrot dire qu'il ne te laisserait pas échapper cette fois, j'ai bien pensé que tout finirait ainsi. Du reste, tu ne seras pas pis que nous, et l'on finit par s'accoutumer à tout.
— Ah! jamais je ne m'accoutumerai à cetta ignoble servitude, reprit Rosalie, si je ne puis y échapper, j'aime mieux mourir.
— Bah ! on dit cela !
— J'ai prouvé que je pouvais le faire.
— Oui, une fois, parce que tu n'avais pas été assez malheureuse. Il faut en faire cas de soi pour penser à se tuer; mais il vient un moment où l'on ne trouve pas qu'on vaille la peine de faire cet effort.
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— Je ne reux pourtant poiot mter dans cMte poâtion, dit Rosalie ; on joor on l'antre la sonreillaDcedimh nnera et j'en profiterai.
— Ponr Réchapper?
— Ooi, qnand je derrais mendia snr les grands chemins!...
— Et tn crois, malhenrense, qne le Haigrot ne te rattrappera pas ?
— Je ne serai pins renfermée et à sa merci ; je pourrai Ini résister.
Mariette regarda autour d'elle, et se penchant, m baissant la voix :
— Il y en a déjà deux qui ont touIu le quitter, ditelle; rAlsacienne, qui avait suivi un jeune ouvrier, et Joséphine, que j'ai connue.