POST-FAGE
Plus de 15 années se sont écoulées depuis le jour où la deuxième mission transsaharienne a si lamentablement fini à Bir el Gharama; de tous les Français qui y ont pris part, personne n'a survécu. Des membres de la première mission, trois sont actuellement encore vivants, MM. Lechâtelier et Cabaillot, et celui qui écrit ces lignes.
M. Brosselard est mort en 1893, épuisé par les maladies contractées au cours de diverses expéditions dans le Sud Oranais, au Soudan et en Guinée ; M. Rabourdin est mort il y a quelques
années après avoir occupé diverses fonctions au Sénégal et à Madagascar.
Parmi le personnel indigène qui a accompagné le colonel Flatters dans ses deux voyages, quelques-uns ont disparu parmi les plus importants; Sghir ben Cheikh, qui a joué un rôle si odieux dans la deuxième mission, a été tué il y a quelques années dans une ghazzia ; sauf Cheikh ben Boudjemâa et El Ala ben Cheikh qui sont revenus dans leurs tribus en protestant de leur innocence, les guides chaamba de Ta deuxième mission se sont expatriés et habitent le Tidikelt ou le Touat, où ils sont pour le moment à Tabri du châtiment exemplaire que mérite leur trahison.
Mohamed ben El Hadj Radja est toujours campé dans le grand désert et est resté en relations avec les chefs de nos postes du sud. El Hadj Ikhenoukhen est mort presque centenaire, il y a quatre ans, laissant un grand vide chez les Touareg du nord, vide qui n'est pas comblé et ne le sera probablement pas de sitôt.
Par les services rendus au cours de la grande guerre entre les Azgars et les Hoggars, guerre pendant laquelle il sut maintenir sous son commandement toutes les tribus azgars, 11 avait
acquis une influence très grande et était chez les Touareg du nord un véritable souverain dont l'autorité était universellement reconnue. Il semble que depuis sa mort aucune personnalité n'a pu ou su Te remplacer, et les principales tribus azgars ont repris une grande indépendance vis-à-vis les unes des autres, ayant perdu le seul homme qui, grâce à son passé et à son caractère, pouvait les grouper et les dominer.
Des faits récents qui se sont produits au cours des missions de MM. Méry, Foureau et d'Attanoux au pays des Touareg azgars, prouvent d'une façon certaine que ceux-ci ont perdu la cohésion déjà assez faible qu'elles avaient encore du vivant d'Ikhenoukhen.
Abd el Hakem, principal chef des Ifoghas qui avait protégé avec tant de loyauté les deux missions, est mort; son fils, qui s'est montré aussi loyal à notre égard, ne paraît pas avoir hérité de son influence. Les chefs actuels des Ifoghas, tout en étant peut-être moins francs qu'Abd el Hakem et son fils, ont cependant gardé de bonnes dispositions et sont restés en relations avec nous, mais les cheikhs des Oraghen et surtout ceux des Mogasaten, ont fait preuve
d'un mauvais vouloir éviaent vis-à-vis de nos explorateurs.
' Dans le Hoggar la situation est restée la même, Ahitaghel ben Biska est toujours chef de la confédération des Touareg du centre, qui, après avoir vécu bien des années dans la crainte du châtiment qu'ils méritaient si bien, ont fini par oublier leurs méfaits et par revenir de leur terreur.
À In Salah, El Hadj Abd el Kader ben Badjouda, natre ennemi juré, est mort, sa place est prise par json fils Mohamed qui paraît avoir hérité de son influence et de sa haine pour tout ce qui est chrétien et surtout français^
Les Ouled Sidi Cheikh sont rentrés dans le pays de leur ancêtre et les chefs de la grande famille ont obtenu le pardon de leurs fautes. Si Ed Din ben Hamza est agha des Ouled Sidi Gheikh, Si Hamza ould Bou Beker est agha du Djebel Ahmour ; quant à Si El Ala et Si Kaddour, rentrés en Algérie, ils se sont rendus dernièrement à Géryville et ont fait leur soumission d'une façon complète.
Le seul Bou Amama est toujours dans le Sahara attendant une occasion de faire parler de lui; il vit avec sa smala chez les Deghemcha
OÙ le sultan de Fez Va cantonné avec un apanage. Ce marabout est à surveiller d'un^ façon très sérieuse, car il joue le rôle d'un centre d'attraction autour duquel viennent se^ grouper tous les mécontents; sa puissance ne semble pas encore à son déclin et il peut devenir dangereux à la première occasion ; il voyage souvent au Touat et y recueille des ziara fructueuses, il est parfaitement au courant de ce qui se dît et se fait en Algérie.
Depuis 1880, notre situation a complètement changé d'ailleurs dans le Sahara, où le territoire que nous occupons effectivement s'est accru d'une façon considérable. En 1880, nos postes extrêmes étaient El Oued, Laghouat, Géry ville, El Aricha; la Tunisie était encore indépendante, Tougourt avait bien une petite garnison de troupes indigènes mais dépendait encore d'un agha. En 1881, on occupe le Kheider et Méchéria, le chemin de fer de Saïda est poussé jusqu'à ce dernier poste. En 1882, Ghardaïa devient le chef-lieu d'un cercle qui comprend rannexe de Ouargla; Tougourt forme une annexe de Biskra, le poste d'Aïn Sefra est créé et devient le chef-lieu d'un nouveau cercle.
En 1883, El Goléa reçoit un chef de poste qui
y séjourne une partie de Tannée. En 1885, on crée le poste de Djenien Bou Rezg, à 50 kilomètres sud-sud-ouest d'AÏn Sefra et à mi-distance de ce point à Fîguig. En 1887, Aïn Sefra est relié par une voie ferrée avec Méchéria; pendant ce temps la Tunisie était occupée et constituée en protectorat étroit. En 1889, El Goléa est transformée en annexe de Ghardaïa et reçoit une garnison.permanente. En 1892, Tougourt devient le chef-lieu d'un cercle militaire.
Pendant Thiver 1892-1893, on crée un poste à Hassi Inifel, au confluent de l'Oued Insokki et de rOued Mya à 110 kilomètres environ au sudest d'El Goléa; pendant Thiver 1893-1894 deux nouveaux postes sont créés à Hassi Ghebaba à 90 kilomètres sud-ouest de Hassi Inifel et à Hassi El Ahmarà 160 kilomètres sud-ouest d'El Goléa ; le premier a reçu le nom de fort Miribel et le deuxième le nom de fort Mac-Mahon. Dans la division de Constantine, on a édifié à Hassi Bel Hiran le fort Lallemand, situé à 100 kilomètres sud-ouest d'Ouargla; enfin dans la division d'Oran on prolonge le chemin de fer d'Aïn Sefra vers Djenien Bou Rezg (1). On a ainsi
(i) Tout récemment (1895) on a créé un poste à El Abiod Sidi Cheikh à mi-distance de Géry ville à Ain Sefra.
constitué les têtes des voies de pénétration qui doivent nous conduire vers le Tidiicelt à In Salah, vers le Gourara à Timimoun, vers le pays des Touareg Azgar et vers Figuig.
Au sud du grand désert, les progrès de notre occupation ont été encore plus rapides ; toute la vallée du Niger a été occupée, de ses sources à Tinboktou; cette ville est actuellement le plus septentrional de nos postes de ce côté, où nous sommes presque en contact avec les Touareg du sud, les puissantes tribus des Aoulimmiden (1).
Ainsi enserrés entre nos deux grandes colonies de TAfrique occidentale, les berbères du Sahara, Touareg et nomades de roued Zousfana, ksouriens du Tidikelt, du Gourara et du Touat, commencent à sentir la puissante main de la France et voient s'approcher à grands pas le moment où ils devront accepter notre autorité. Cette situation est bien faite, quoique on en ait dit, pour favoriser des entreprises du genre de celles que le colonel Flatters a dirigées dans le
(1) Tout dernièrement, le coramaadant Gaudron, commandant supérieur du cercle de Géryville, et deux officiers du bureau arabe de ce cercle, sont allés en reconnaissance à Tabelkoza, Toasis la plus septentrionale du Gourara et y ont été très bien reçus grâce à Tappui des Ouled Hamza,
Sahara. Le pays des Ghaamba est actuellement fortement occupé et ces tribus dont la coopération, au moins comme guides, est indispensable pour des explorations dans le Sahara, fournirait au chef de mission des éléments bien meilleurs que ceux que Flalters a pu se procurer à grand peine en 1880.
Il est certain d'ailleurs, que le personnel d'une mission serait dans des conditions morales bien supérieures à l'époque actuelle, grâce surtout à l'extension de notre occupation dans le Sahara. Il ne faut pas se dissimuler, en effet, que, dans de semblables régions, la valeur morale de ce personnel décroît rapidement, proportionnellement à la distance qui le sépare des limites du pays qui est sa base d'opérations.
Cela est vrai surtout pour les indigènes qui doivent forcément entrer en proportion assez grande dans la composition du personnel ; une des causes du désastre de la deuxième mission transsaharienne est certainement cette diminution de force morale qui fut très sensible après la traversée de la plaine d'Amadghor.
Dans les missions futures, quel que soit le surcroît de matériel qui pourra en résulter, il faudra se décider à prendre toutes les mesures
qui sont de nature à accroître et à maintenir cette force morale. Les deux mesures les plus efficaces à cet égard sont certainement Tadjonction à la mission d'une petite force de cavalerie lui permettant de s'éclairer, et l'augmentfition de l'effectif en soldats français.
Si Flatters avait eu parmi son personnel une dizaine de cavaliers, si d'un autre côté il avait monté à cheval tous les membres de la mission, si enfin, il avait eu une vingtaine de soldatè français en remplacement d'un nombre égal de tirailleurs indigènes, il ne se fût pas cru obligé de négliger certaines précautions militaires, comme il le fit, pour felever le moral de son monde; conception absolument fausse d'ailleurs même dans les conditions où il se trouvait, et qui coaduisit la mission à sa perte.
Avant de clore ces pages nous donnerons un aperçu de l'organisation qui devrait être adoptée pour une expédition de cette espèce dans les conditions présentes.
D'après les renseignements que nous avons sur les points d'eau que l'on rencontrerait dans la traversée du grand désert, on ne pourrait guère compter sur des ressources permettant de faire marcher en une seule masse une cara-
vàne d'un effectif supérieur au double de celui qu'avait la deuxième mission du colonel Flatters, soit de 200 hommes environ. Cet effectif paraît suffisant pour résister avec succès aux attaques des Touareg et mettre la mission à Tabri d'entreprises hostiles de cette espèce. La force totale de la mission serait donc de 200 hommes, dont 30 à 40 cavaliers; l'approvisionnement de vivres serait constitué pour quatre mois, l'équipage d'eau transporterait huit jours d'eau.
Un calcul très simple permet de déterminer le nombre de chameaux qui serait nécessaire pour transporter les approvisionnements de toute nature et les bagages ; ce calcul donne la proportion de 2 chameaux, 4 pour un homme à pied et de 6 chameaux pour un cavalier ; on en conclut le nombre de chameaux de la caravane qui serait pour les cavaliers de 210 et pour les hommes à pied de 394, soit en tout : 604.
Le personnel se décomposerait comme il suit :
Hommes. CheTanx.
Membres de la mission (officier Hommes de troupes français .
Hommes de troupes indigènes Cavaliers indigènes (spahis) .
Guides à méhari
ToTAf-
De grandes précautions sont à prendre au bivouac pendant la nuit pour éviter les surprises dans Tobscurité, surprises dont les conséquences peuvent être désastreuses ; la destruction de la petite colonne du lieutenant-colonel Bonnier près de Tinboktou le prouve surabondamment. Il paraît possible cependant de se soustraire à ce danger en organisant un service de garde fait parles officiers, suivant un procédé qui a toujours donné de bons résultats pendant les deux missions Flatters ; une précaution qui serait susceptible de donner des résultats excellents, serait de munir Tofflcier de garde d'artifices éclairants, flambeaux ou balles à feu, permettant d'éclairer instantanément le camp en cas d'alerte ou même d'un projecteur susceptible d'éclairer les abords du camp.
Le matériel et les approvisionnements de la mission devraient être transportés à Hassi Inifel avec un convoi de chameaux loués ; le convoi de la mission serait massé d'avance à Ouargla de façon à pouvoir s'y refaire dans les pâturages voisins de cette oasis. Il est, en effet, d'une très grande importance que les chameaux soient bien en forme avant que la mission ne se mette en route.
Le personnel concentré à Biskra se rendrait de ce point à Hassi Inifel de façon à y arriver vers la fin d'octobre, la mission pourrait alors partir en exploration vers le l®*" novembre; Inifel étant par 29^ 45' de latitude et la vitesse de marche de la caravane pouvant être évaluée à 25 kilomètres environ par jour, y compris les séjours, on voit que la mission pourrait reconnaître plus de 2,500 kilomètres d'itinéraire.
11 lui serait donc possible de faire la traversée du grand désert d'Inifel à Tinboktou, qui est par 17° 35' environ de latitude, et de revenir ensuite en Algérie avant la fin du mois de juin.
L'itinéraire qu'il paraîtrait le plus avantageux de suivre, sauf renseignements plus précis, serait celui de la deuxième mission Flatters jusqu'à Amguid; à partir de ce point on appuierait au sud-ouest par Hassi Gharis, Ouahaïen, Silet, Timissao, Ifernan; de ce dernier point on gagnerait Mabrouk et Tinboktou.
La plus grande difficulté pour mener à bien une pareille entreprise serait de trouver des guides pour aller au delà de Hassi Gharis qui est connu de tous les Chaamba ; cela ne paraît cependant pas impossible et il doit exister parmi
les Chaamba Mouadhi (1) des individus capables de guider la mission au moins jusqu'à Silet.
Il ne serait d'ailleurs pas impossible de trouver des Touareg qui se laisseraient tenter par une bonne rémunération pour servir de guides ; on ne saurait d'ailleurs être trop généreux pour ceux qui remplissent ces fonctions.
Les dépensés qu'entraînerait une semblable expédition ne peuvent être calculées très rigoureusement, mais les frais de toutes sortes ne pourraient guère dépasser 500,000 francs, elle aurait les plus grandes chances de réussir et son succès aurait un retentissement considérable qui suffirait pour faire oublier notre échec sur la route du Soudan cénlral.
(1) Tribu qui habite autour d'El Goléa.