CHAPITRE V
D Axngnid ft Hassi el Hadjadj.— Mort dn maréchal des logis Pobéguln. — Hassi Mesegguem. — Retour h Onargla. — Comment le gnet-apens de Bir el Gharama a été commis et exécuté.
Après le combat d'Amguid, la colonne se reposa quelques heures, puis elle reprit sa marche au nord pour gagner le plus vite possible le prochain point d'eau, car on n'osa pas s'approvisionner à la source d'Amguid qu'on croyait encore occupée par les Touareg; on espérait d'ailleurs trouver de l'eau dans l'Oued Igharghar où existent des ghedirs que l'on avait vus pleins le 17 janvier.
Le maréchal des logis Pobéguin, toujours inca-
capable de marcher, monte sur un des quatre chameaux que possède la colonne, les trois autres aniniaux portent deux tirailleurs blessés et les bagages; on marche toute la nuit pour atteindre les ghedirs qui sont à sec.
Le 11 mars, après une courte halte, la marche est reprise et Ton arrive à la Sobba vers le milieu du jour, on occupe rentrée du cirque ou se trouvent les réservoirs (1); un chameau est égorgé et on bivouaque en ce point. Dans la soirée les Touareg se montrent à proximité, mais ils n'osent attaquer la colonne et ne tardent pas à disparaître dans le sud.
Le maréchal des logis voyant Tétat de fatigue de son monde, demande à son homme de confiance, le nommé Mohamed ben Abd el Kader, qui a fait preuve d'une si grande énergie à Amguid, s'il peut se rendre à Ouargla pour demander du secours. Cet homme se déclare prêt à remplir cette mission, mais il demande qu'on lui donne trois hommes qu'il désigne, pour l'accompagner ; Pobéguin craint que le départ de ses meilleurs auxiliaires ne démoralise sa troupe et refuse.
(1) Voir plus haut la description de ce point d*cau où la mission a campé le 16 février.
Cependant, Mohamed ben Abd el Kader quitte le camp pendant la nuit, en compagnie des trois hommes qu'il a désignés ; en apprenant ce départ le lendemain, le maréchal des logis est très vivement affecté.
On se met en route le 11, dans l'après-midi, la colonne est dans une situation réellement épouvantable; Pobéguin est toujours incapable de marcher et son état ne lui permet pas d'imposer sa volonté. Aussi la désunion ne tarde-t-elle pas à se manifester d'une façon navrante, les indigènes se groupent par tribus et usent le peu de forces qui leur restent à se chamailler au moindre prétexte ; on campe à la tète de la gorge par laquelle l'oued Iraouen sort du Djebel Iraouen.
Le 13 mars, la colonne suit le défilé et campe dans l'oued à peu de distance de l'entrée de la gorge; la fatigue est extrême, on n'a pu faire une longue marche, car il faut s'arrêter constamment pour attendre les hommes les plus affaiblis. Le 14, on atteint un puits, le Tilmas Iraouen, que la mission n'avait pas vu à l'aller ; on y fait une longue halte dans le milieu du jour, un chameau est égorgé. La colonne s'est partagée en deux groupes qui bivouaquent séparément; Pobéguin essaie de faire reconnaître son autorité
et de rétablir Tentente, mais sans succès. L'un des groupes, composé presque uniquement de tirailleurs, s'empare du chameau qui porte Pobéguin, le deuxième groupe prend le deuxième chameau et dès lors la scission est presque complète.
La marche est reprise dans le milieu de la journée et on bivouaque à peu de distance du Tilmas Iraouen.
Le 15, la colonne fait une petite marche dans la matinée et fait halte. Pobéguin renvoie quelques hommes des plus vigoureux à Tilmas Iraouen pour y chercher de Peau, car on sait que le prochain puits est encore fort éloigné, puis on reprend la marche dans la soirée .
Les 16 et 17, la colonne fait deux étapes assez longues, malgré Textrême fatigue et les difficultés que présente le passage des pentes sud du Tinghert (voir la journée du 13 janvier).
On bivouaque le 17 mars à Tilmas el Mra, puits où la mission avait campé le 12 janvier, la colonne fait séjour en ce point le 18 ; on trouve le cadavre desséché d'un chameau qui est dépecé, cuit et mangé.
La marche est reprise dans raprès-midi et est continuée jusqu'après le coucher du soleil, un homme a disparu.
Le 19, la colonne se met en route dès le lever du soleil ; chacun marche comme 11 peut, cherchant à arriver le plus tôt possible à Hassi el Hadjadj dont on est proche, des hommes restent en arrière mais on ne les attend pas. Vers la tombée de la nuit, on bivouaque à quelques kilomètres d'Hassi el Hadjadj, qu'il ne faut pas songer à atteindre tant la fatigue générale est grande.
On égorge un des deux chameaux que possède la mission, le partage de cet animal donne lieu à des disputes qui sont bien près de dégénérer en rixes à main armée ; Pobéguin finit par rétablir la paix non sans peine.
Le 20 mars on fait séjour, les hommes qui sont restés en arrière ont rejoint le camp dans la nuit ; Pobéguin envoie trois hommes avec le chameau chercher de Teau à Hassi el Hadjadj.
Le maréchal des logis étant toujours incapable de marcher, décide qu'il se rendra à Hassi el Hadjadj sur le chameau qu'il renverra ensuite au camp parles hommes qui l'accompagneront; on chargera alors l'animal des quelques bagages que l'on a encore et toute la colonne rejoindra le maréchal des logis au puits.
Dès son arrivée à Hassi el Hadjadj, Pobéguin
se met à Tabri du soleil à peu de distance du puits et charge le tirailleur Mokhtar ben Ghezel d'emmener le chameau au camp. Un certain temps se passe et le maréchal des logis voit arriver la colonne, les hommes se plaignent à leur chef qu'on ne leur a pas ramené le chameau comme cela était convenu.
Pobéguin, très étonné, leur assure qu'il leur a renvoyé l'animal : on suit les traces de ce dernier et on ne tarde pas à constater que deux tirailleurs l'ont emmené vers le nord ; ce sont les nommés Mokhtar ben Ghezel et Abd el Kader ben Ghorieb qui ont commis ce crime. Le maréchal des logis envoie les deux hommes les plus vigoureux à la poursuite des misérables en leur ordonnant de les tuer s'ils parviennent à les rejoindre. On campe à côté du puits; les hommes envoyés à la recherche des deux déserteurs reviennent à la nuit tombante sans avoir pu les rejoindre.
En voyant disparaître ainsi leur dernière ressource, les malheureux restes de la deuxième mission Flatters sont pris d'un immense désespoir. On n'a plus le moindre aliment et le point le plus rapproché où l'on a chance d'en trouver, est Hassi el Mesegguem où sont les campements
de Mohamed ben el Hadj Radja, Tancien guide de la mission ; il y a trois jours de marche de Hassi el Hadj ad j à Hassi el Mesegguem et cette dernière chance est assez faible, le guide ayant pu changer de campement.
Un tirailleur encore valide s'offre à partir pour Mesegguem, Pobéguin Tautorise à se porter en avant ; à peine est-il parti que plusieurs hommes quittent le camp comme s'ils allaient à la chasse, ils reviennent bientôt et apportent de la viande au maréchal des logis qui s'aperçoit que cette viande est de la chair humaine; les malheureux avaient tué et dépecé leur camarade qui était parti pour tâcher de leur ramener du secours.
Pendant trois jours, on séjourne à Hassi el Hadjadj attendant un secours qui ne vient pas; tout le monde est dans un état de faiblesse inouïe; on se nourrit d'herbes, d'insectes, de lézards sans pouvoir trouver de forces suffisantes pour marcher. Cependant, quelques hommes font un effort et cherchent à convaincre leurs camarades qu'il est possible de gagner Mesegguem où on trouvera du secours.
Le maréchal des logis et 14 hommes quittent Hassi el Hâdjadj, le 25 au matin, et arrivent péni-
blement à faire trois kilomètres ; neuf hommes, qui ne pouvaient se traîner, ont été abandonnés près du puits.
Pendant la nuit du 25 au 26, on entend des coups de fusil dans la direction d'Hassi el Hadjadj ; deux hommes sont envoyés par Pobéguin pour savoir ce qui s'est passé.
Parmi les neuf hommes laissés à Hassi el Hadjadj, deux étaient morts de faim ; une discussion se serait élevée entre les sept survivants, qui s'était terminée par des coups de fusil; deux avaient été tués et dévorés par les cinq survivants.
A ces nouvelles quatre hommes quittent la colonne et vont à Hassi el Hadjadj ; ils tuent un des cinq hommes restés au puits et ne rejoignent la colonne que le lendemain, apportant de Teau et de la chair des hommes qui ont été tués.
Le 27, la colonne reste en place, six hommes sont allés à Hassi el Hadjadj pour y prendre de l'eau; en arrivant au puits, ils tuent deux de ceux qui y sont encore, les deux autres s'enfuient épouvantés et se cachent aux environs.
Dans la soirée, les six hommes rejoignent la colonne, rapportant de la chair que tous dévorent poussés par la faim ; les malheureux n'ont, pour
ainsi dire, pas mangé depuis sept jours, pour la plupart du moins.
Les 28, 29 et 30 mars se passent en allées et venues entre le camp de la colonne et le Hassi el Hadjadj ; dans la journée du 30, un affreux ouragan de sable vient encore s'ajouter aux souffrances, qui dépassent tout ce que Ton peut imaginer.
Les mêmes scènes de cannibalisme se produisent, quatre hommes à moitié morts de faim et de soif sont tués et dévorés ; le maréchal des logis est dans un tel état de prostration qu'il reste deux jours sans pouvoir bouger; le 29, ses hommes l'abandonnent pour aller chercher de l'eau au puits.
Quand ils reviennent, le 30, à l'endroit où ils avaient laissé Pobéguin, celui-ci ne s'y trouve plus; trois hommes partent, le 30 au soir, à sa recherche en suivant ses traces qui les mènent à Hassi el Hadjadj où ils passent la nuit, le maréchal des logis est tombé sans forces près du puits.
Le lendemain 31, le tirailleur Belkassem ben Zebla, voyant le malheureux sous-officier dans cette triste situation, propose à ses deux compagnons de l'achever ; ceux-ci s'y opposent mais
ne peuvent empêcher Belkassem de commettre ce crime. L'un de ces deux hommes, Mohamed ben Mohamed, qui veut se jeter sur Belkassem, reçoit même de ce dernier une balle de revolver dans le bras; après la mort de Pobéguin, tous trois s'éloignent de Hassi El Hadjadj et rejoignent le camp, puis la colonne reprend sa marche vers le nord; elle ne compte plus que 10 hommes.
On bivouaque toute la nuit du 31 mars, le lendemain la marche est reprise dès le lever du soleil ; la colonne fait halte dans le milieu du jour, puis, craignant de manquer d'eau, elle repart dans l'après-midi et marche toute la nuit sans repos.
Le 2 au matin, on rencontre un berger gardant des chameaux au pâturage, cet homme est au service de Mohamed ben El Hadj Radja qui est campé à proximité; les survivants au nombre de huit, deux ayant disparu pendant la marche de nuit, sont conduits à la tente de Mohamed qui leur donne l'hospitalité.
Le 3 avril, ce dernier, accompagné des hommes qu'il a recueillis, se rend à Hassi El Hadjadj où il arrive le 5; il y trouve deux hommes encore vivants et qu'il ramène à son campe-
ment, l'un était le dernier des neuf hommes qui avaient été abandonnés le 25 auprès du puits, Tautre était un de ceux qui avaient disparu dans la nuit du l®*" au 2 avril.
En rentrant à son camp le 5 avril, Mohamed y trouve 14 cavaliers du makhzen d'Ouargla que le khalifat Mohamed ben Belkassem avait envoyés au secours des survivants de la mission.
Les quatre hommes parties de la Sobba, le 11 mars étaient en effet arrivés le 28, à Ouargla, et avaient informé le khalifat de la situation de leurs camarades ; Mohamed ben Belkassem avait envoyé de suite la plus grande partie de son makhzen vers le sud et se portait de sa personne à sa suite, dès qu'il eut réuni la plus grande partie des contingents de ses tribus.
Les 14 cavaliers à méhari, qui se trouvaient le 8 avril à Hassi El Mesegguem, composaient son avant-garde, qui avait parcouru en 7 jours rénorme distance de 624 kilomètres ; lui-même était à ce moment à Hassi Inîfel avec 300 cavaliers à méhari.
L'arrivée de ces forces contribua à sauver les survivants de la malheureuse expédition, car un fort contingent des Ouled Ba Hamou d'In-Salah était venu à proximité de Hassi El Mesegguem,
et la protection de Mohamed ben El Hadj Radja eût été insuffisante pour protéger les restes de la mission contre ces bandits. Il est bon d'ajouter que les 14 cavaliers du makhzen ne purent protéger efficacement les survivants de la mission qu'en prévenant les Ouled Ba Hamou que le khalifat s'avançait avec sa colonne; à cette nouvelle ceux-ci se dépêchèrent de décamper et de rentrer à In Salah.
Les cavaliers du makhzen quittèrent Hassi el Mesegguem le 10 avril avec les 12 survivants de la deuxième mission Flatters et rejoignirent Mohamed ben Belkassem à Inifel, puis, toute la colonne rentra à Ouargla où on retrouva Mohamed ben Abd el Kader et ses trois compagnons. Quant à Mokhtar ben Ghezel et Abd el Kader ben Ghorib, qui avaient déserté le 21 mars à Hassi el Hadjadj, ils étaient arrivés le 30 mars à Ouargla.
En résumé, des 56 personnes parties de Bir el Gharama, 18 avaient rejoint Ouargla, deux étaient restés prisonniers des Touareg et devaient rentrer plus tard ; enfin 5 hommes, qui avaient été faits pg^isonniers à Bir el Gharama, devaient revoir leur pays à la suite de souffrances terribles et d'une longue captivité; un tirailleur de race noire est resté esclave au Hoggar.
Aucun Français n'avait survécu à la malheureuse expédition; sur les 78 indigènes partis d'Ouargla 54 avaient péri, tous les guides chaamba étaient passés à Tennemi; Cheikh ben Boudjemâa et El Ala ben Cheikh prétendirent plus tard qu'ils avaient été faits prisonniers par les Touareg à Bir el Gharama; obligés de suivre Sghir ben Cheikh chez les Ifoghas, ils ne revinrent en Algérie que longtemps après le retour à Ouargla des survivants de la mission.
L'histoire de la deuxième mission Flatters serait incomplète si on ne cherchait à déterminer l'enchaînement des faits qui ont amené la ruine de la malheureuse expédition.
Les nombreuses enquêtes faites à ce sujet, les documents qu'on a pu se procurer, permettent de faire le jour sur ces tristes péripéties.
Quand au printemps de 1880, Ahitaghel, grand chef des Hoggars, reçut la lettre que le colonel lui avait envoyée de Tebalbalet, il réunit la djemaâ des Hoggars pour déterminer la réponse à faire.
Cette réponse était signée d'Ahitaghel et des deux principaux cheikhs Hoggars, elle était rédigée en termes qui ne pouvaient guère laisser de doutes sur les mauvaises dispositions de la djemaâ.
Comme nous l'avons dit plus haut (1*'' chapitre de la 2*' partie), cette lettre fut suivie d'une deuxième qui était conçue en termes plus engageants ; il est à remarquer que cette lettre était signée d'Ahitaghel seul, on peut en conclure qu'elle avait été écrite sans l'avis de la djemaâ et probablement même contrairement à cet avis. Cette présomption paraît confirmée par une troisième lettre dans laquelle le chef des Hoggars, sous une forme embarrassée, prévenait le colonel Flatters des dangers qu'il courait en allant au Soudan par le Hoggar.
On peut conclure de ce court exposé que, chez les Hoggars, il existait déjà, à cette époque, soit dans le courant de l'été 1880, deux partis dont Tun représenté par Ahitaghel était en quelque sorte bien disposé à l'égard de la mission, et l'autre franchement hostile.
Le grand chef des Hoggars avait-il l'autorité nécessaire pour protéger la mission contre les tentatives du parti hostile ? Nous n'hésitons pas à dire que cela est douteux; on sait, en effet, que les Hoggars comme tous les Touareg ont une organisation féodale, l'amenokhal (1) n'est que
(1) Titre du chef des Hoggars.
le suzerain de grands vassaux avec lesquels il doit compter, et notre propre histoire est là pour montrer que les vassaux n'ont jamais hésité à se soustraire au pouvoir de leur suzerain, quand leurs intérêts ou leurs passions étaient en jeu.
Quoi qu'il en soit, on peut admettre que les dispositions des Hoggars et de leur chef à l'égard de la mission française, avant son départ d'Algérie, étaient telles que nous venons de le dire.
Quant aux Azgars, au moins en ce qui touche leur grand chef Ikhenoukhen et les Ifoghas, il semble acquis que leurs dispositions étaient aussi bonnes que possible vis-à-vis de la deuxième mission ; les tribus, avec lesquelles le colonel Flatters avait été en relations au printemps de 1880, avaient tiré de grands profits de la première mission et elles devaient désirer le retour des Français.
Abd el Hakem, chef des Ifoghas, était d'ailleurs venu jusqu'à Alger, avec son flls, son gendre le Chaambi Sghir ben Cheikh et un noble targui, pour tâcher de décider le colonel à revenir dans son pays.
A Ouargla, Abd el Hakem quitta la mission pour rentrer chez lui, mais il laissa son fils
Entiti et le Targui Hamma avec le colonel, espérant toujours que celui-ci se raviserait au moment de pénétrer dans le Djebel Hoggar.
Abd el Hakem se méfiait beaucoup des dispositions des Hoggars, il n'avait pas caché au colonel son opinion à ce sujet, et pensait que tel événement pourrait se produire, qui déterminerait la mission à passer chez les Azgars ; en fait il s'en fallut de peu que le colonel renonçât 5 passer par le Hoggar.
L'arrivée de Chikat ben Hanfou à Jguellachen enleva aux Ifoghas et à Sghir ben Cheikh tout espoir de voir la mission retourner dans leur pays; Entiti et Hamma rejoignirent Abd el Hakem sur l'Oued Tedjoudjelt ; Sghir ben Cheikh, après avoir accompagné Entiti jusqu'à Tahohaït, se mit à la recherche de la mission; mais n'anticipons pas.
Pendant que la mission s'avançait au sud d'Ouargla, Ahitaghei se trouvait à In Salah avec une grosse caravane et la plus grande partie de ses contingents; on ne sait pas au juste ce qu'il était allé faire dans cette oasis. Il est bien certain que les Hoggars viennent s'y approvisionner, mais il est aussi parfaitement établi que l'amenokhal n'accompagne presque jamais
les caravanes qui vont à In Salah deux ou trois fois par an.
En tous cas, il est à remarquer, qu'à l'époque où Ahitaghel se rendit ainsi à In Salah, il y avait dans cette oasis où dans les ksours voisins du Tidikelt, plusieurs membres de la famille des Ouled Sidi Cheikh.
Si ed Din et Si Hamza ben Bou Becker se trouvalent à Ksar el Arab où ils étaient les hôtes d'El Hadj Abd el Kader ben Badjouda ; or, les Ouled Sidi Cheikh étaient à cette époque en insurrection. Quelle que soit la cause qui amena Ahitaghel à In Salah, à ce moment, il est certain qu'il eut des pourparlers au sujet de la mission, tant avec les chefs des Ouled Sidi Cheikh qu'avec Ben Badjouda.
Ce dernier aurait reproché très vivement au chef des Hoggars d'avoir ouvert son pays à l'expédition française ; il ajouta même que, pour sa part, il s'opposerait à la marche de celle-ci par la force si elle s'approchait d'In Salah.
Abd el Kader ben Badjouda aurait en effet envoyé à Hassi Farès oum El Lil, point situé à trois jours de marche à l'est d'In Salah, une troupe de cavaliers à méhari, qui devaient signaler l'approche du colonel et lui remettre des
lettres d'Abd el Kader et d'Ahitaghel, lui intimant en quelque sorte Tordre de retourner sur ses pas; à, ce moment, le chef des Hoggars était donc revenu de ses premières intentions sur les conseils de Ben Badjouda et des Ouled Hamza (1).
La mission ne s'étant pas suffisamment approchée d'In Salah, les éclaireurs rentrèrent sans avoir remis ces lettres au colonel; cependant celui-ci eut connaissance de ces faits par les gens qui passèrent le 27 décembre à In Sokki, venant d*In Salah.
Bien que le chef de la mission n'ait pas fait mention de ces incidents dans son journal de marche, il est à remarquer que c'est à la suite de la venue de ces gens qu'il envoya Cheikh ben Boudjemâa à Ahitaghel avec une lettre pour ce dernier.
Insokki était, il est vrai, le point de Titinéraire suivi le plus rapproché d'In Salah, et il était naturel que le colonel envoyât de ce point un courrier à Ahitaghel, qu'il savait dans cette
(1) Si ed Din et Si Hamza sont les descendants de Si Hamza qu'on pourrait appeler le grand et qui fut notre khalifat du sud, en 1853.
oasis d'apfès les renseignements donnés par les
gens dont il est parlé plus haut. ]
Cependant, une phrase que l'on trouve dans une lettre que le colonel Flatters écrivait d'Amguid, le 19 janvier 1881, prouve bien qu'il était renseigné sur les faits qui s*étaient passés à In Salah ; cette phrase est la suivante î
« Ahltaghel, s'abstiendra peut être, circonvenu » par les gens d'In Salah avec lesquels il a passé » quelque temps dernièrement.... »
Ces lignes semblent prouver d'une façon à peu près certaine que le colonel doutait à ce moment du bon vouloir d'Ahitaghel, et la lettre qu'il avait envoyée d'In Sokki était surtout destinée à éclaircir ses doutes, et non pas seulement, comme il le dit dans son journal de marche, pour avertir le chef des Hoggars de l'approche de la mission.
Quoiqu'il en soit, si on se reporte à ce qui a été dit plus haut au sujet des relations de Cheikh ben Boudjemâa avec Ahitaghel au cours de sa mission, on remarquera que cô dernier garda l'envoyé du colonel Flatters pendant huit jours avant de le renvoyer avec une réponse.
Il n'est pas douteux que, pendant cette période, le chef des Hoggars était tiraillé entre l'envie
qu'il avait de donner accès dans son pays à la mission dont il comptait tirer bon profit, et la crainte de rompre en visière av^c la djemaâ des Hoggars et Ben Badjouda, qui l'avaient engagé à ne pas tolérer l'entrée des Français dans une région où jamais chrétien n'avait pénétré.
D'abord décidé à ce dernier parti quand il se trouvait à In Salah, sous l'influence des Ouled Hamza et de Ben Badjouda, il revint à ses dispositions premières en s'éloignant du Tidilielt, et se décida enfin à écrire au colonel pour lui confirmer l'autorisation qu'il lui avait déjà donnée de venir au Hoggar, et la promesse de lui fournir des guides.
Toutefois, de peur de s'engager par trop visà-vis du chef de la mission, il prit le premier prétexte venu pour ne pas aller à sa rencontre, et envoya à sa place une personnalité d'importance secondaire, Chikat ben Hanfou, vieux chef qui joua en cette circonstance le rôle de comparse.
Cette conduite ambiguë est tout à fait dans les habitudes africaines; en Algérie, au Soudan comme dans le Sahara, les chefs avec lesquels nous avons été en relations, ne se sont jamais engagés d'une façon bien nette vis-à-vis de nous ;
toujours ces gens-là se préparent plusieurs façons de sortir d'une situation qu'ils jugent embarrassante, afin de pouvoir régler leur conduite sur les événements qu'ils attendent ou prévoient.
Ahitaghel, au lieu d'aller au-devant de la mission française, rentra dans ses campements, à Bezou, point situé à deux jours de marche environ au sud-ouest d'Idelès, et où il dut arriver dans les derniers jours de janvier.
Pendant ce temps Chikat, accompagné des Touareg Ahamed et El Alem qui devaient servir de guides à la mission, se portait avec Cheikh ben Boudjemâa et Ali ben Mahtallah vers l'ouest pour tâcher de rencontrer le colonel.
C'est le 25 janvier que Chikat arriva au camp de la mission sur l'Igharghar, il était seul, les deux Touareg qui l'accompagnaient primitivement étant retournés près d'Ahitaghel; il en résulta, qu'à partir de ce jour, Chikat guida la mission conjointement avec le Targui Mohamed ould Moumen, guide d'occasion que Cheikh ben Boudjemâa avait rencontré dans l'Oued Gharis et qui l'avait aidé à trouver la mission.
Chikat avait d'ailleurs envoyé un cavalier à méhari à la recherche des guides désignés par
Ahitaghel, dès qu'il avait reçu le courrier que le colonel lui avait envoyé d'Iguellachen; ce cavalier rejoignit facilement Ahamed, puisque ce dernier prit ses fonctions de guide le 29 janvier, le lendemain Chikat quittait la mission et retournait auprès du chef des Hoggars.
Du 30 janvier au 8 février la mission traverse la plaine d'Amadghor non sans de grandes difficultés dues à l'aridité de cette région, mais il ne se produit aucun incident particulier ; c'est le 8 février que Sghir ben Cheikh arrive au camp de la mission, accompagné de deux Touareg Hoggars qu'il prétend avoir rencontrés à Tahohaït.
Bien que les Hoggars aillent souvent jusqu'en ce point et même beaucoup plus au nord jusqu'à Tebalbalet, il est peu probable que Sghir ait rencontré ces individus au point qu'il indiqua au chef de la mission.
Tout porte à croire que Sghir, désillusionné de voir la mission aller au Hoggar et obligé ainsi de renoncer aux profits qu'il comptait en tirer, en la conduisant dans le pays de son beau-père A bd el Hakem, voulut la rejoindre pour tâcher de tirer parti -des événements.
Les Touareg, avec lesquels il se présentait au
colonel, lui avaient certainement fait part des dispositions des Hoggars vis-à-vis de la mission, et dès ce jour, Sghir se tint au courant des intrigues qui se nouaient, en entretenant des rapports constants avec les guides touareg ou les visiteurs qui se présentèrent journellement au camp de la mission à partir du 8 février.
Il n'est pas douteux qu'au Hoggar, Ahitaghel et le parti hostile à la mission étaient loin de s'entendre; cependant, le chef des Hoggars envoie le guide El Alem qu'il a promis, mais, Adèle à la règle de conduite peu franche qu'il a adoptée, il ne bouge pas de son camp de Bezou.
Le niiaad qui vint au-devant du colonel Flatters, le 11 février, comptait 30 cavaliers à méhari, il était composé de gens envoyés par Ahitaghel et relativement bien disposés pour la mission et de gens du parti adverse.
En quittant Témassint, le 12 février, les gens du miaad se retirent vers Touest dans la montagne ; tout porte à croire qu'arrivés à peu de distance de Témassint où était campée la mission à ce moment, le miaad délibéra sur la conduite à tenir vis-à-vis des Français.
11 est probable que le guide El Alem, qui avait
quitté Témassinl, le 11 février, en compagnie de Sghir ben Cheikh avec l'autorisa lion du colonel, assista à cette délibération ainsi que son compagnon. Si nous ajoutons qu'Ahamed, qui avait guidé la mission jusqu'à Témassint, était également parti avec le miaad, nous pourrons conclure que les Hoggars composant ce dernier purent s'entendre en connaissance de cause; Sghir et Ahamed les renseignèrent en détail sur l'organisation de la" mission et sur la façon dont elle était dirigée.
Il est possible qu'à la suite de cette délibéralion, une partie du miaad rejoignit Ahitaghel et refusa d'agir de concert avec le parti hostile aux Français; quelques lettres que notre consul à Tripoli, M. Féraud, a eues entre les mains, donnent à penser que le chef des Hoggars n'avait pas varié dans ses dispositions personnelles vis-à-vis de la mission.
Quoiqu'il en soit, il est certain qu'une partie du miaad, à la tête de laquelle était Tissi, le propre fils de Chikat ben Hanfou, complota la perte de la mission et la suivit en se dissimulant pour attendre une occasion favorable de l'attaquer.
En même temps Tissi envoya une lettre au
colonel Flatters, lettre qui était censée émaner de la djemaâ des Hoggars, et par laquelle il renouvelait les promesses déjà faites soit par Ahitaghel soit par les gens du miaad, le 11 février, à Témassint.
Cette lettre parvint au colonel le 13 février; elle était apportée par un Targui qui accompagnait Sghir ben Cheikh et El Alem, rejoignant la mission après être censés allés au campement de ce dernier.
Le même jour Sghir conseilla à tous les Chaamba de quitter la mission sous un prétexte quelconque et demanda au colonel de le congédier; de ce fait il est facile de conclure que Sghir était parfaitement au courant des projets des Hoggars.
Il voulait en conséquence quitter la mission pour se procurer une espèce d'alibi dans le cas où ces projets seraient mis à exécution, et se compromettre le moins possible, tout en se réservant la liberté de profiter du succès de ces projets s'ils réussissaient.
11 semble avéré d'ailleurs, que le Chaambi Cheikh ben Boudjemâa, dont la méfiance fut éveillée par les allures de Sghir et des Touareg, chercha à mettre le colonel en garde contre les
hostilités qu'il prévoyait. Malheureusement tous ces incidents avaient produits un effet déplorable sur les indigènes de la mission et, de peur de frapper le moral déjà affecté de son personnel, le chef de la mission ne crut pas devoir prendre toutes les mesures de sécurité que comportait la situation.
Pendant ce temps, Tissi, qui semble avoir été rame du complot dirigé contre la mission française, réunit les forces nécessaires pour l'attaquer, forces qui avaient été concentrées antérieurement même à Tentrevue du 11 février, tout porte à le croire du moins.
Il semble résulter en effet de renseignements fournis par un homme fait prisonnier à Bir el Gharama et qui a été en relations avec le chef des Hoggars, qu'un certain temps avant la venue du miaad à Témassint, un fort parti ennemi se serait réuni pour attaquer la mission. Ahitaghel serait parvenu à empêcher cette attaque en décidant cette troupe à se disperser ; ayant appris quelque temps après que des rassemblements hostiles se formaient de nouveau, le chef des Hoggars aurait quitté son campement pour joindre ces rassemblements et les arrêter. Prévenu trop tard, Ahila-
ghel n'aurait pu mener à bien cette entreprise, et dut rentrer à Bezou, ayant connu l'affaire de Bir el Gharama avant d'avoir atteint la troupe de Tîssi.
De tout cela, il semble résulter que, d'une part, le chef des Hoggars a fait ce qu'il a pu pour empêcher les hostilités de ses tribus contre la mission française, et d'autre part, que son autorité a été méconnue parles principaux des dites tribus ; ces faits sont à méditer et à retenir pour plus tard.
Le 15 février, deux Touareg viennent au camp de la mission et y passent la nuit avec Sghir ben Cheikh et les guides touareg, il est évident que ces gens sont venus pour donner les dernières instructions de TissL en vue du guetapens du 16; il est avéré d'ailleurs, que Sghir informa le lendemain les guides chaamba du complot projeté, il est certain, toutefois, que Sghir ne le communiqua pas à Cheikh ben Boudjemaâ dont il se méfiait depuis les incidents des 8 et 11 février.
Il est inutile de rappeler les péripéties du guet-apens de Bir el Gharama, les faits parlent d'eux-mêmes; tous les guides chaamba ont fait I
cause commune avec les Touareg sauf Cheikh \
ben Boudjemâa qui, pour sauver sa vie, s'est en quelque sorte rendu à l'ennemi.
On sait qu'après le désastre de Bir el Gharama, les restes de la mission se mirent en marche vers le nord pour tâcher de regagner l'Algérie ; les Touareg ne les poursuivirent pas de suite, ils avaient d'ailleurs à partager les dépouilles de la mission et à mettre leur butin en lieu sûr. D'ailleurs, ils pensaient que, privée de moyens de transport, la colonne périrait de soif et de faim dans le cours de la terrible retraite qu'elle avait entreprise.
Le 17 février, les Touareg campèrent sur l'emplacement du camp de la mission, ils firent le partage du butin et se divisèrent en deux groupes dont l'un rentra dans ses campements avec les chameaux pris à Bir el Gharama; l'autre groupe comprenant environ 150 cavaliers à méhari, se lança, le 19, sur les traces du lieutenant de Dianous qui avait déjà gagné une avance de 60 à 80 kilomètres.
11 est probable, qu'en raison du terrain difficile qui existe entre Bir el Gharama et Témassint, les méhara des Touareg ne purent marcher bien vite, car, en quatre jours de marche, ils ne purent rejoindre la colonne de M. de Dianous
qui, à ce moment (25 février), était à deux jours de marche au nord de Témassint où les Touareg se trouvaient alors.
A partir de Témassint les Touareg se partagèrent en deux troupes: l'une sous le commandement de Tissi continua à poursuivre la mission, elle était forte de 100 cavaliers à méhari ; l'autre comptant 50 cavaliers, se porta au nord est chez les Azgars, dans l'intention d'attaquer les Ifoghas auxquels ils en voulaient d'avoir accueilli les Français l'année précédente.
Quant aux Chaamba, ils se séparèrent des Touareg et se portèrent chez les Azgars ; Cheikh ben Boudjemâa dut suivre Sghir ben Gheilih qui emmenait avec lui plusieurs chameaux provenant de la mission et chargés d'un important butin, que ce Chaambi avait reçu en partage après le pillage du camp.
Les Touareg qui se rendaient chez les Azgars, gagnèrent Tahohaït et allèrent ghazzier le marabout Mohamed ben El Hadj Ahmed des Ifoghas, alors campé dans les Ighargharen.Les Chaamba suivirent le même chemin que ces Touareg en marchant plus lentement et arrivèrent dans les premiers jours de mars au lac Menkhough où
étaient campés Abd el Hakem et le fils d'El Hadj Ikhenoukhen ; Cheikh ben Boudjemâa fut obligé de rester avec Sghir, qui craignait qu'il ne se rendit à Ouargla pour informer Tautorité française des faits qui avaient amené la perte de la mission.
Cheikh quitta le lac Menkhough vers le milieu de mars en compagnie d'El Ala ben Cheikh et mit 25 jours à gagner Ouargla; la lenteur de cette marche prouve que le Chaambi n'avait pas la conscience tout à fait tranquille malgré ses protestations. Quant à Tissi, on sait qu'il rejoignit M. de Dianous le 26 février et poursuivit la colonne jusqu'à la Sobba (11 mars); les Touareg avaient reçu une rude leçon à Amguid, le 10 mars, et renoncèrent à achever la destruction de l'infortunée mission.
A la suite de tous ces événements, les Touareg vécurent plusieurs années dans la crainte de voir venir dans leur pays une expédition militaire, qui punirait leur conduite vis-à-vis d'une mission essentiellement pacifique.
Sous le coup de cette crainte, Ahitaghel envoya à ses amis musulmans de l'est et de l'ouest des lettres où il se posait en défenseur de la foi, et où il vantait les services que son peuple avait
rendus à la cause de Tlslam en faisant la guerre sainte contre les chrétiens.
On en a conclu que le chef des Hoggars avait manqué d'une façon complète à la parole donnée au colonel Flatters, et qu'il avait été le principal, sinon le seul instigateur, du guet-apens de Bir el Gharama.
Cette conclusion est, croyons-nous, quelque peu erronée, Ahitaghel a manifesté en plusieurs circonstances les regrets qu'il avait éprouvés de ces événements, dans lesquels il n'a été personnellement pour rien, en tant qu'agent actif du moins.
Il faut bien se dire, qu'en présence du fait accompli, le chef des Hoggars ne pouvait faire plus qu'exprimer timidement ses regrets, sa situation de suzerain lui imposait une réserve bien compréhensible; il eut d'ailleurs joué sa situation, sinon sa tête, à désapprouver trop nettement les actes des puissants vassaux qui ne s'étaient pas gênés pour méconnaître son autorité.
Résumons-nous : Ahitaghel avait promis son appui et sa protection à la deuxième mission Flatters; malgré les excitations qui lui ont été adressées d'In Salah et peut être de la Tripoli-
taine, il a cherché à tenir ses promesses ; cependant il a évité de se rencontrer avec le colonel Flatters, de peur de se compromettre aussi bien vis-à-vis de ses amis de Test et de l'ouest que vis-à-vis de ses vassaux.
Il est probable que si le chef des Hoggars avait agi avec plus de franchise et de loyauté, il eut pu protéger efficacement la mission française contre les entreprises hostiles auxquelles elle était exposé dans cette région.
On peut même assurer que, s'il était venu luimême au-devant de la mission, celle-ci aurait franchi le Hoggar sans difficultés; en se tenant sur la réserve Ahitaghel a été cause, au moins indirectement, du guet-apens deBirel Gharama ; quoique mitigée par les circonstances, sa responsabilité est très grande, assez grande pour justifier tout entreprise destinée à tirer vengeance de lui, comme des Hoggars.