‹ Deux mois de mission en ItalieChapitre 1 sur 15 · TI · texte numérisé non relu

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publique de France a trouvé le plus bienveillant accueil. S'il m'a été donné de rassembler en peu de temps des informations si abondantes et si précieuseSy c'est à eux que je le dois, à leur inépui- j? i

sable bon vouloir et à leur parfaite franchise.

Paris, 18 septembre 1880.

DE

Rome, 18 novembre 1879.

Le Parlement d'Italie se réunit demain. La session s'ouvre dans des circonstances difficiles. On est en pleine crise ministérielle , sans que Ton sache bien encore comment elle se terminera. Hier, c'était le ministre des finances, M. Grimatdi, qui se retirait avec M. Ferez, le minisire de l'instruction publique. M. Depretis, le chef du ministère de gauche antérieur à celui* ci, consentait à prendre un portefeuille, et H. Cairoli restait le chef du cabinet. Hais la combinaison d'iiier sera-t-elle celle d'aujourd'hui? Nul ne le sait au juste, puisqu'il n'y a ici ni des partis bien marqués en pré* sence, ni des principes de gouvernement en conflit.

Le sujet de la crise est cet équilibre du budget que ritalie ne cesse de poursuivre depuis 1870 sans jamais y atteindre, et qu'elle ne cherche peut-être pas depuis

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quelque temps avec une passion assez exclusive. M. Griinaldi accuse un déficit de quelques millions : sept, je crois, ce qui serait bien peu pour un budget de 4300 millions. Il est vrai qu'il y a lieu d'ajouter 15 ou 20 millions, qui ne figurent pas au compte : cela encore ne ferait pourtant pas un trou démesuré. Mais, enfin, il s'agit de trouver des ressources. L'impôt sur la mouture, qui a autrefois donné de 60 à 80 millions, est condamné à disparaître totalement dans un court délai ; déjà il a subi de notables restrictions, soit pour le mais (au profit des provinces du nord), soit pour les qualités inférieures de froment (au profit de tout le royaume) ; on veut en sacrifier encore une partie cette année, pour atténuer les effets de la mauvaise récolte. Mais si les impôts proposés à la place de celui-là ont l'avantage d'être moins impopulaires et de porter sur des objets de moindre nécessité, ils ont l'inconvénient d'avoir une assiette beaucoup moins étendue et un rendement plus incertain. On se divise donc là-dessus, et le ministère des finances tient à mettre en pleine lumière les embarras réels de la situation. Je ne^m'explique pas, à vrai dire, comment il y a là matière à une crise ministérielle : car enfin, outre que le déficit prévu par M. Grimaldi lui-même est assez peu considérable, il semble que, l'impôt sur la mouture étant supprimé en principe et déjà mutilé en fait sans qu'aucun parti rêve de le rétablir, et d'autre part, tout le monde ayant à cœur de balancer le budget, il devrait être aisé de s'entendre entre membres de la gauche pour parer aux difficultés de Tannée présente et pour épargner aux institutions

nouTelles le discrédit qui résulte de ces mutations fréquentes de ministères ou de ministres.

Peut*ètre n'a-t-on pas assez le souci dans le monde politique italien de cette nécessité supérieure qui commande & tons les amis du régime libéral de lui ériter les secousses inutiles. Il en est ici, je le vois, comme chez nous. Il arrife aux partis politiques, tout occupés de leurs questions particulières de principes, d'intérêts ou de personnes, de perdre de vue le pajs même et son instinct le plus tenace. Le gros de la nation ne juge de la politique que par l'ensemble, par les lignes principales, par les résultats, et pour ainsi dire par l'aspect. Des crises ministérielles dont on ne démêle pas aisément le sens indisposent peu à peu les esprits, non seulement 4;ontre tels et tels hommes, mais contre le régime parlementaire. Certes, l'Italie une et libérale n'a rien à craindre pour le moment de semblables agitations ; mais ceux qui la représentent feront bien de se rappeler que leur État et leurs institutions sont encore jeunes, que d'irréconciliables ennemis guettent avidement toutes les fautes commises et s'empressent de les grossir au dehors et au dedans, et surtout que les mœurs libérales, Tesprit politique, n'ont pas encore eu le temps de se former et de s'aiTermir irrévocablement dans toutes les parties de la classe moyenne. Il y a telles expériences, telles imprudences qui peuvent se faire impunément dans des pays de vieille liberté et de puissant esprit public, tels que l'Angleterre, mais dont il faut s'abstenir à tout prix chez des nations comme la France et ) 'Italie, échappées d'hier seulement à de détestables influences

politiques OU morales et à une éducation débilitante. Ne vous semble-t-il pas que la règle suprême pour nos amis d'Italie comme pour nous devrait être d'assurer autant que possible longue vie à nos institutions libres et d'y accoutumer peu à peu toutes les classes de la société, en évitant avec le dernier soin tout changement inutile, toute agitation équivoque.

Celte question du budget est sûrement pleine d'embarras dans un pays pauvre, mal cultivé sur une grande étendue ou point cultivé du tout, et qui, avec cela^ supporte les lourdes charges d'un État de premier ordre. La difficulté n'est pas seulement de faire Csee aux dépenses de l'année présente et d'anirer à l'équilibre strict; il faudrait obtenir un eieédant assez considérable et assez solidement établi pour servir de gage. à un emprunt fait à des conditions modérées. Alors l'Italie n'en serait plus réduite au régime du papiermonnaie avec cours forcé, qui surprend si fort l'étranger. Ce papier subit, vous le savez, en ce moment une énorme dépréciation : en échange de 100 francs en or, le changeur vous délivre 113 à 114 francs de billets, qui sont acceptés d'un bout de l'Italie à l'autre dans toutes les transactions. Mais, pour accomplir cette réforme, il faut encore du temps, une longue paix, de bonnes récoltes et une sage politique intérieure.

Une autre question occupe ici les esprits : c'est la révision de la loi électorale. Peu d'hommes politiques sérieux songent au suffrage universel : ce serait livrer le nouvel ordre de choses aux plus redoutables aventures. Mais il ne parait pas admissible qu'un peuple de

vingt-huit millions d'âmes ne compte que six cent mille électeurs. Un projet de loi a été déposé, qui élargit ce cercle en y introduisant les c capacités > et les petits censitaires. La commission de la Chambre a modifié le projet en proposant de fixer la limite du cens électoral à 20 francs ; seraient admis, en outre, à voter tous ceux qui présenteraient un certificat ou diplôme d*étude$ primaires poursuivies jusqu'à une certaine claM^. Le scrutin de liste serait repoussé.

On parait croire que ces dispositions seront adoptées dans leur ensemble, parce qu'elles agrandissent sensiblement le cpays légal» sans engager l'Italie dans une expérience trop aventureuse. Au lieu de 600 000 électeurs, il y en aurait 1 500000, tous plus ou moins lettrée et capables de prendre intérêt à la chose publique. Les villes, dans ce système, retiendraient la prépondérance, le nombre des petits propriétaires fonciers soumis aune faible contribution étant fort restreint en Italie.

La gauche va donc garder encore le pouvoir : elle compte quatre cents députés environ sur cinq cents, mais divisés en une foule de groupes, et n'assurant de majorité stable à aucun ministère sorti de son sein. Je ne peux pas encore me faire une idée claire de cette situation ; mais, à entendre ce qui se dit ou qui s'écrit, il me paraît que l'opinion publique se détache insensiblement du parti dominant et se reporte peu à peu vers la droite, qui avait gouverné sans interruption durant presque tout le règne du feu roi. Toutefois, ce mouvement est encore mal dessiné; il est peut-être vrai de dire que la gauche a perdu plus de crédit que la droite n'en a

gagné. Je remarque, en passant, pour ne pas égarer l'esprit de nos lecteurs, que la droite du Parlement italien n'a rien de commun avec notre droite française. Elle ne le cède à la gauche ni en dévouement au nouvel état de choses et aux institutions libres, ni en opposition à l'ultramontanisme. Mais j'aurai à revenir sur ce sujet.

J'ai visité hier l'église du Gesù. On y prépare de splendides illuminations pour la fête du 8 décembre, anniversaire de la proclamation de l'Immaculée Concep* tion. Quel singulier spectacle se présente ici à chaque pas de deux ordres divers ou contraires de sentiments, de deux cultures d*esprit,je devrais dire de deux civilisa* tiens, qui se côtoient et qui paraissent parfois se mêler ! On ne se lasse pas de considérer ce contraste aux mille aspects.

Rome, 19 novembre..

L'imbroglio ministériel n'est pas encore bien éclairci ; mais on s'accorde toujours à croire que M. Cairoli et H. Depretis vont faire alliance pour constituer un nouveau cabinet. Le télégraphe vous aura instruit du résultat définitif avant l'arrivée de cette lettre.

Cette crise, en se prolongeant, cause à tout le monde, j'entends à tous les gens sérieux, un sentiment de malaise. Il n'est certainement pas à l'honneur des partis politiques que de tels embarras soient nés ni qu'on n'en puisse sortir par des voies plus régulières et plus promptes. Notez que le cabinet actuel date de quelques mois à peine, et qu'il s'est formé à la suite d'un vote de la Chambre relatif à cette même question budgétaire qui gravite autour de l'impôt sur la mouture. Notez aussi que M. Cairoli succéda alors à M. Depretis, lequel l'avait luimême renversé peu de temps auparavant. Tout cela, vous le voyez, ne décèle ni beaucoup de suite dans les

idée$y ni des idées pratiques bien mûries^ ni surtout beaucoup d'entente et de cohésion. L'incident tourne a l'avantage moral de la droite, qui a toujours professé de subordonner l'abolition de cet impôt, éminemment impopulaire, aux nécessités du budget ; mais à son avantage moral seulement, car elle est en faible minorité dans la Chambre élective et hors d'état de prendre le pouvoir. D'ailleurs, que ferait-elle en celte question du budget^ que la gauche, avec du bon vouloir et quelque discipline, ne puisse faire elle-même. Aucun parti ne peut désormais attacher sa fortune à un impôt si discrédité dans le pays et déjà condamné par une des Chambres. Cela serail moins possiblç celte année que jamais, à la suite d'une mauvaise récolte. Il faut donc chercher des ressources ailleurs, dans des économies ou des contributions nouvelles : la gauche peut y réussir aussi bien que la droite. Mais le morcellement des groupes est tel et Tesprit d'individualité si excessif, qu'on doute si l'accord même de deux hommes aussi notables que MM. Cairoli et Depretis suffira pour rallier aatour d'eux toutes les frac* tions du parti auquel ils appartiennent.

Tandis que les gens du « siècle» sont absorbés par ces préoccupations, l'Eglise romaine célébrait hier, de l'autre côté du Tibre, la fête de la dédicace de la basilique de Saint-Pierre. Je m*y étais rendu l'après-midi, à l'office de vêpres, croyant, sur la foi de VOsseivatore romano, y voir les cardinaux. Ils n'y étaient pas, un seul excepté, le cardinal Borromée, qui est à la tète du chapitre de Saint-Pierre ; mais, en revanche, une belle cérémonie et d'admirable musi([ue. Un prêtre voulut

bien m'e^^pliquer que, depuis la dépossession du pape» les cardinaux n'assistent pas à la fête, laquelle d'ailleurs ne se célèbre plus dans la basilique, mais dans la chapelle du chapitre.

Tous ceuc qui ont visité Rome connaissent cette splendide chapelle. Les chanoines et les bénéficiersde Saint-Pierre occupent à droite et à gauche leurs trois rangs de stalles de bois sculpté. Au-dessus d^eux, dans les tribunes, sont rangés les chœurs de Saint- Pierre, qui s'cntre-répondent et s'unissent tour à tour. Je ne me permettrai pas d'apprécier le mérite des compositions musicales . qui se sont succédé hier durant une heure et demie; mais il est impossible d'imaginer une exécution plus parfaite. Quelle portée et quelle ampleur des voix dans les solos, les duos, les trios ! Mais surtout quelle incomparable entente et quels puissants effets dans les chœurs ! Il va sans dire qu'on H entendu ces voix féminines d*hommes, qui ne se forment, je crois, qu'à Rome. Il est à regretter que la chapelle, bien qu'assez vaste, soit un vaisseau trop étroit pour un tel déploiement de ressources chorales.

La cérémonie religieuse proprement dite a été fort courte. Il était déjà quatre heures et demie, presque nuit, quand les prêtres se sont formés en cortège, sous la conduite de l'évoque officiant et du cardinal président, pour aller s'agenouiller, dans la basilique, devant le maltre-autel ou cla Confession de Saint-Pierre». Tandis quils étaient prosternes avec la foule des assistants, une cloche retentit et Ton a vu apparaître à l'un des hauts balcons du transept deux prêtres portant un

éblouissant reliquaire, qu'ils exposent à la vénération des fidèles : c'est la sainte lance et un morceau de la vraie croix. Le spectacle qu'offrait à ce moment l'immense cathédrale, à demi éclairée par les cierges et les lampes, était digne d'être saisi par le pinceau. Mais quand on venait à considérer que l'âme des solennités religieuses, ce n'est pas la foi du clergé, mais la foi populaire, et que le peuple n'était représenté à cette fête, éminemment catholique et romaine, que par 100 à 150 assistants, parmi lesquels des étrangers et grand nombre d'ecclésiastiques, les réflexions se pressaient dans l'esprit sur l'intervalle de jour en jour plus grand qui sé^ pare le monde laïque du monde ecclésiastique.

Rome, 27 novembre.

Je m'informais hier des effets de la loi relative aux congrégations religieuses: nous sommes, en France, mal ou point renseignés sur ce chapitre. La loi italienne, pour n*en dire que le principal, a retiré aux ordres et communautés la personnalité civile ; ils ne peuvent plus posséder en leur propre nom ; leurs maisons et leurs biens ont été saisis par l'État, qui, sans les réunir purement et simplement au fisc, les administre par une caisse spéciale et affecte les locaux et les revenus à des objets déterminés, tels qu'instruction, bienfaisance, etc. Les membres actuels des ordres monastiques reçoivent pour leur entretien une petite rente.

Mais il faut considérer que la suppression de la per* sonnalité civile n'équivaut pas du tout, comme on se rimagine quelquefois en France, à la suppression même des congrégations et des ordres. Ils peuvent se perpé-*

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tuer sous le régime du droit commun ; rassociation religieuse se forme, comme toute autre association, dans les conditions légale^ ordinaires. Ceux qui en font partie peuvent, s'il leur plaît, cohabiter sous un supérieur et une règle commune ; seulement ils n'ont plus de propriété collective, cq qui est assurément une dure condition d'existence et un grand obstacle à la perpétuité; mais ils peuvent acquérir, hériter et posséder sous le nom d'un tiers, soit de Tun d'eux, soit d'un étranger; c'est à leurs risques et périls.

De fait, les congrégations se sont maintenues. Elles continuent de cohabiter et de pratiquer leurs règles, en attendant avec patience de meilleurs jours. Elles vivent à l'aide de ^indemnité de l'État, des libéralités des fidèles, des aumOnes recueillies à domicile. Peu de moines ont profité de la loi pour dépouiller le froc. Assez mal accueillis par la société laïque, traités en apostats par la société ecclésiastique, mal préparés en général par leur éducation à s'acquitter d'une t&che séculière, plies d'ailleurs de longue date à la discipline, enfin espérant un heureux retour des choses, qu'iraient-ils faire dans le monde?

Non seulement les communautés ont continué de vivre, affaiblies dans leur temporel, intactes encore dans leur spirituel ; mais elles reçoivent de nouveaux membres ; et quelques-unes, les congrégations enseignantes de femmes en particulier, travaillent avec succès à étendre leur action. Les communes rurales, dénuées en général de ressources, accueillent assez volontiers les sœurs, qui ont peu d'exigences en fait de traitement pécu-

niaire régulier et y suppléent par des quêtes. Les jésuites ont dû évacuer le Collège romain^ où l'État a pris leur place ; mais ils n'en enseignent pas moins à litce privé dans des établissemeiiU \àtn cmaos, où les fa* milles notables, qtl q B e ftws même, à ce qu'on m'assure, les Eainilles les plus libérales, envoient leurs fils.

On voit par là que la loi italienne sur la matière a peu de points communs avec la loi Ferry. Elle est plutôt semblable à nos lois de la Révolution ; et comme cellesci n'ont pas empêché, en France, les congrégatiods de renaître, de prospérer et de conquérir une influence considérable, celle-là n'empêche pas, en Italie, les communautés enseignantes ou autres de se maintenir, de se renouveler et de se préparer de nouveaux moyens d'ac* lion. Les conditions d'existence sont devenues plus difficiles par la suppression de la personnalité civile et de la propriété collective reconnuef; mais la discipline intérieure, le dévouement des membres, la piété des fidèles peuvent suppléer à tout. La campagne anli-congroganiste qui s'est ouverte chez nous et en Belgique sur le terrain scolaire n'est donc pas même commencée de ce cOté des Alpes; à plus forte raison n'a-t-on jamais adopté la c manière forte » de la Prusse à l'égard des communautés religieuses de toute espèce, ni les lois Falk à l'égard du clergé. Les congrégations ne sont pas reconnues ; mais leurs membres, jésuites, dominicains, oratoriens, sœurs de tout nom, peuvent donner l'enseignement secondaire ou primaire, à la condition de se mettre en règle avec les lois pour ce qui concerne les diplômes, les programmes, etc.

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Ils le donnent, en effet, à une partie de la bourgeoisie, aux jeunes filles surtout. Quelques maisons ont des religieuses pour maîtresses et une laïque pour directrice ; il y règne un esprit plus séculier; les pratiques dévotes 7 occupent moins de temps. Il ne faut donc pas croire que réducation c laïque » soit à la Teille de prévaloir dans toute ritalle : présentement la question n*est même pas à Tordre du jour dans le monde politique. U n'y a qu'un assez petit nombre d'esprits clairvoyants qui portent leur attention de ce côté, et qui aient souci des embarras et des périls dont nous sommes, depuis quelques années, si fort préoccupés en France.

Il va sans dire que l'administration civile peut, ici comme partout, serrer ou desserrer plus d'un lien. On m'assure que depuis quelques années le ministère de l'instruction publique s'est montré en maintes occasions assez bien disposé pour les ecclésiastiques séculiers ou réguliers, par exemple, à propos de la composition des jurys d'examen. Le gouvernement de la gauche ou des radicaux serait en pratique moîtis anticlérical que ne l'était celui de la droite. Cette observation m'est venue de divers côtés : je n'ai pas encore les moyens de la vérifier.

Je m'enquérais hier de ce qu'est devenue en fait l'obligation du service militaire pour les ecclésiastiques : je n'ai pas reçu de réponse bien précise. Il est certain que l'obligation a été maintenue malgré les incessantes protestations du Saint-Siège : elle est même appliquée; mais de quelle manière ? On me dit que les séminaristes profitent de la facilité du volontariat d'un an et servent en

effet SOUS les drapeaux, n'ayant plus la faculté, supprimée depuis quelque temps, de se faire incrire dans la ré* serve de l'armée moyennant une somme convenue. Mais quels sont au juste les effets de cette expérience, et en quoi le recrutement du clei^é en est-il atteint? C'est ce que je n'ai pas encore pu éclaircir. Sur ces points et sur tous ceux que je toucherai dans le cours de ces lettres, vous me permettrez de me corriger moi-même à mesure que je serai mieux renseigné.

Combien il me parait étrange de vous entretenir de politique courante, d'instruction laïque, de moines et de nonnes, de crise ministérielle, etc., quand je viens de converser trois heures sur le mont Palatin, dans l'enceinte de la Roma quadrata^ des palais impériaux, du Circus maximus, avec les ombres d'Auguste, de Tibère, de Livie, de Domitien ! Enviez-moi la bonne fortune que j'ai eue hier de parcourir ces restes imposants avec des guides aussi érudits et aussi parfaitement aimables que M. Rosa, le directeur des fouilles, et Hr Geffroy, le directeur de notre École de Rome. Je renonce à vous dire les impressions et les réflexions qui assiègent de toutes parts l'esprit quand on se trouve dans la galerie voûtée où Caligula fut égorgé par ses Germains, dans le triclinium de l'un des Flaviens, dans la loge d'où l'empereur assistait aux jeux du stade ou du cirque, dans l'Académie où le philosophe et le poète en renom venaient déclamer devant un auditoire de lettrés, dans la salle où le maître du jour convoquait le Sénat; ou bien encore à l'endroit où fut la maison de Cicéron, cette maison qu'il exhaussa pour masquer à son voisin et ennemi Clodius

la vue de ce Forum que f aperçpU là-bas, tout semé de temples en ruines. vanité des choses ! Cette Rome couchée à nos pieds, ensevelie aux trois quarts sous une concbe àt miiies épaisse de plusieurs mètres qui supporte la ville actuelle, se croyait éternelle I

Rome, 21 noTcmbre

C'était hier la fête de la reine. La foule se pressait le soir dans le Corso, sur la Piazza Colonna et dans quel* ques autres rues. Les édifices publics et un certain nombre de maisons particulières étaient illuminés. La démonstration, à ce que Ton m*assure, eût été plus vive et plus générale si Ton s'était attendu à cet anniversaire ; mais c'est le premier que l'on célèbre dans la famille royale depuis la mort de Victor-Emmanuel^ et puis on vient de c manifester » et d'illuminer deux fois à peu d'intervalle, à propos des anniversaires de l'entrée des troupes italiennes à Rome et du plébiscite de l'annexion.

La reine est fort aimée à Rome et en Italie. On dit que, lorsqu'elle passe dans les quartiers populaires, les femmes l'appelent avec une charmante familiarité par son simple ;iom : Marguerite ! Marguerite ! Le roi n'est pas moins respecté que la reine pour la parfaite

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régularité des mœurs. C'est un fait assez remarquable dans ce pays qu'une famille souveraine donnant à la nation l'exemple d'une vie sans tache ; quelles que soient à cet égard la liberté des habitudes générales et l'indulgence des jugements, cela ne laisse pas que d'ajouter au prestige de la maison de Savoie. Je n'ai pas besoin de you$ apprendre qu'il n'en a pas toujours été ainsi.

Comme roi, Humbert est eslimé pour sa conduite politique très correcte. Il a à cœur d*étre un souverain constitutionnel et d en remplir fidèlement les devoirs. On se demande s'il saura joindre à celte qualité, assurément digne d'éloges, Tiniliative et la décision qui conviennent au chef d'un État, même dans les conditions du gouvernement parlementaire. Quelques-uns trouvent que dans la crise présente, dont le caractère est insolite et peu conforme aux règles habituelles de cette sorte de régime, il aurait dû montrer plus de fermeté, inviter le cabinet démissionnaire à se présenter devant la Chambre, et mettre ensuite la majorité en demeure de fournir un ministère viable. Mais ce n'est là qu'une critique de pure théorie, qui n'implique aucun sentiment défavorable pour la personne du souverain.

Cette faveur dont jouit la maison de Savoie est manifestement une des grandes forces du nouvel État d'Italie ; nous ne saurions avoir aucun embarras, nous citoyens d'une République, à le constater et à en féliciter nos voisins. Les pays qui ont cette fortune d'une dynastie vraiment nationale, mêlée à leurs traditions et à leurs plus douloureux comme à leurs glorieux souvenirs, fran-

chement dévouée aux institutions libérales et à la cause de l'esprit moderne^ ceux-là font bien, très bien d*en profiler pour leur stabilité et leurs progrès réguliers ; ceux qui ne l'ont pas ne gagneraient rien à vouloir en improviser une : il ne leur reste qu'à se mettre virilement à l'œuvre et à entreprendre de se gouverner euxmêmes. C'est ce que nous faisons en France, et il n'y a pas autre chose à faire. Ici, point de questions dynastiques : l'immense majorité de la nation est détachés des anciennes maisons de Naples, de Florence, de Hodène ; aucune sérieuse compétition, même de souvenirs et de regrets, ne vient aggraver les difficultés politiques inévitables. Quant aux idées républicaines, elles jouissent de très peu de crédit et ne prétendent pas d'ailleurs à une prochaine réalisation. Leurs représentants les plus notables, sans renier la théorie, se rallient en pratique très sincèrement à la monarchie parlementaire et lui apportent leur concours. 11 n'y a aucune importance à attacher aux manifestations éparses dont l'écho nous arrive en France agrandi outre mesure. Ces réunions, ces comités, ces discours ne répondent à aucun mouvement étendu de l'opinion ; il n'y a là ni un parti ni un homme considérable.

Dans cette foule de promeneurs qui anime chaque soir le Corso et qui le remplissait hier plus que de coutume, on entend sans cesse la voix des crieurs de journaux. Ils annoncent le FanfuUay le Bersaglierey la LibertOy YOpinioney Roma capitale^ qui se publient à Rome. Chose à noter : cette presse de la capitale n'exerce pas la même action prépondérante que chez nous ; elle se

répand dans les grandes villes, YOpinionCy entre autres, mais ne dépasse pas un cercle assez restreint. Chaque région a ses journaux influents, qui reçoivent bien de Rome certaines inspirations, mais non pas, comme en France, une opinion toute faite sur tous les points ni des passions et un langage uniformes. LeFanfuUa seul, trouve, me dit-on, des lecteurs parmi la classe moyenne de toute l'Italie ; c'est une sorte de Charivari, rédigé sous l'influence de la droite. Le parti catholique a pour organes principaux la Civitta cattolica, feuille jésuite à laquelle on attribue 15000 abonnés (chiffre énorme en Italie' plus qu'ailleurs) et VOsservatore roniano.

il y a sans doute un bon et un mauvais côté dans ce fait d'une opinion publique non centralisée, d'une presse plus régionale que nationale. Le mal, c'est que, à part certaines circonstances exceptionnellement critiques, l'esprit public a généralement peine à se développer l'un bout de la péninsule à l'autre avec la promptitude et l'unité nécessaires : telle |)rovince marchera en avant tandis que l'autre re4e en arrière ; et, en des jours difficiles,

pourrait arriver que Tinfluence considérable d'une euille de province, de Naples par exemple, faute d'être balancée par l'influence des journaux de la capitale, fît dériver l'opinion d'une partie de l'Italie dans un sens contraire à l'esprit national. Mais, en revanche, qui ne voit que cette non-prépondérance de la presse centrale est une garantie de stabilité pour les institutions? Il ne dépend ni de Rome ni d'aucune grande ville de faire une révolution qui s'impose à tout le pays. L'Italie a une capitale, franchement reconnue des provinces ;

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mais elle a plusieurs centres d'opinion, d'influence, de vie.

Je ne dois pas oublier de tous dire que les manifestations récentes de nos amnistiés et de nos socialistes, discours, élections, etc., ont produit ici, dans le monde libéral et parmi les meilleurs amis de la France, un très mauyais effet. L'éloignement grossit les choses, et il est impossible, à distance, de mesurer avec exactitude la portée réelle d'une démonstration politique. On me demande avec quelque sollicitude ce qu'il en est, quelle est la force réelle du mouvement en faveur de la réhabilitation de la Commune, quelle résistance il va rencon* trer dans le gouvernement, dans les Chambres, dans le pays, et si enfln « les choses vont se gâter ». Je me con* tente de vous signaler le fait : il porte en lui assez d'in* struction.

Rome, 25 novembre.

Je vous écrivais hier qu'il n\ a pas en Italie de question dynastique, et que le gros de la nation ne nourrit aucun regret à Tendroit des Bourbons ni des grandsducs. Cela ne veut pas dire que Tesprit régional soit éteint, ni que le paysan propriétaire, dans les provinces méridionales, par exemple, ait grand souci de l'unité du royaume d'Italie et des lois du Parlement. Le temps fera son œuvre de fusion entre les éléments divers et séparés depuis des siècles, à l'aide d'une législation commune, de l'instruction primaire partout instituée, et surtout du service militaire universellement obligatoire.

On ne peut pas voir ces soldats italiens défiler dans les rues ou se livrer à leurs exercices sur les places écartées, sans avoir la vive intuition du rôle capital que joue l'armée dans la reconstitution politique et morale du nouvel État. A les voir marcher lestes, dégourdiSf

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bien vêtus, propres, d'une tenue toujours correcte, on comprend que là est la grande école pour fondre les populations disparates et pour les unir dans une civili^ sation commune. Les fils de la Sicile, de la Calabre, de TApulie apprennent sous les drapeaux à se sentir de la même nation que ceux du Latium, de la Toscane, de la Lombardie ou du Piémont. Ils apprennent surtout le respect d'eux-mêmes; le sentiment du devoir et de rhonneur militaires ne peut que les initier au sentiment du devoir moral et de la dignité personnelle. Dans le commerce avec des camarades venus de toutes les classes de la société et de toutes les régions, ils se dégagent peu à peu, au moins pour un temps, d'une partie de leurs préjugés populaires et locaux ; ils commencent à penser plus amplement et plus sensément. Un grand nombre apprennent à lire. Il se forme une sorte de dialecte militaire qui est un trait d'union de plus entre des gens qui ont parlé durant des siècles des dialectes distincts. Les Italiens ont bien raison d'aimer leur armée : ils se plaisent à vous dire que les conscrits du Midi et du Centre se fondent très bien avec ceux du Nord ; ils vantent leurs qualités de discipline et de sobriété; ils croient que ce sera bientôt, que c'estmèmedéjà une armée compacte, homogène, forte, capable de tenir pied contre l'ennemi. D'autre part, ils ne craignent pas qu'elle devienne un danger pour les libertés du pays : ils assurent qu'il n'y a pas chez eux, comme cela se voit ailleurs, d'antagonisme secret ou déclaré entre le c civil ]» et le € militaires», ils n'ont qu'un regret, et bien légitime : c'est que leurs finances embarrassées les empêchent d'effectuer

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tous les perfectionnements nécessaires, et en particulier d'appliquer effectivement l'obligation du service à la seconde partie du contingent.

Il est vraiy des juges attentifs et impartiaux font observer que la part d'inconnu reste grande dans l'estime à faire de l'armée d'Italie ainsi que de toute grande armée moderne qui n'a pas fait récemment i£es preuves. Que serait-elle au jour de la mobilisation? Quelles lacunes se révéleraient dans l'instruction , dans l'organisation, dans l'armement, dans l'intendance, dans les moyens d'exécution de tout genre? C'est ce qu'il est presque impossible de savoir à l'avance : et plaise au ciel que l'Europe ne soit pas de sitôt mise en demeure de le vérifier!

Permettez-moi maintenant de revenir sur les effets de la loi qui a supprimé les congrégations religieuses à titre de personnes civiles, en commençant par les déposséder de leurs couvents et de leurs biens^ sauf à servir à leurs membres actuels une rente viagère. Cette rente est médiocre, mais rigoureusement suffisante pour l'entretien : environ 1 franc par jour^^ si je suis bien renseigné, pour les simples frati. Une chose qui étonne l'étranger, c'est de voir des mdines de tout habit, entre autres des capucins, s'arrêter le matin au seuil des hô* tels et attendre, sans mot dire, en se bornant à quelques signes discrets, qu'on leur donne une aumône. C'est, dit-on, pour les frais de l'entretien de leur église et du culte.

Un petit nombre de religieux, à Rome et dans les provinces, ont été laissés dans l'un ou l'autre de leurs cou-

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vents, non comme communauté monastique, mais à titre de desservants d'une église ou pour remplir tel autre office. Ainsi, quelques chartreuxàRome, quelques bénédictins à l'abbaye du Mont-Cassin. Les autres, ainsi que je vous récrivais, vivent en commun dans des maisons qu'ils ont acquises ou louées au nom de Tun d'eux ou d'un laïque; ou bien ils ont cherché asile dans les couvents de leur ordre à Tétranger.

Il est résulté, me dit-on, de- cette loi un fait bien digne de remarque. L'institution monastique n'a été nullement frappée à mort ; les moines n'ont pas quitté leur habit ni leur règle; mais il se produit une crise qui, d*une part, élimine peu à peu des congrégations de médiocre vitalité, incapables de s'accommoder aux exigences et aux difficultés de la vie moderne, et qui, de l'autre, rend une vie nouvelle à des ordres plus aptes à l'action, au travail, à la lutte. Entre ces derniers on me cite les jésuites, les dominicains, les barnabites pour l'enseignement.

Les ecclésiastiques, séculiers ou réguliers, ont encore en main l'éducation d'une notable partie de la jeunesse des classes moyennes. Il a paru, à ce propos, au mois de février 1879, un curieut rapport du ministre de l'instruction publique, à la suite d'une enquête sur les séminaires provoquée par M. Ruggiero Bonghi, ancien ministre, l'un des hommes les plus actifs de la droite et d'une exceptionnelle compétence dans les choses de renseignement. Sur 284 séminaires qui existent en Italie (nous en avons seulement 81 en France), il en a été inspecté 277, peuplés de 17 478 élèves, dont 3547 sui-

vent le cours théologique, 11435 le cours classique, 2496 le cours élémentaire. Ce chiffre d'établissements d'instruction secondaire est bien supérieur à celui des écoles de l'État, et le chiffre des élèves de tout habit dépasse également celui des gymnases et des lycées.

On aimerait savoir à quelles causes particulières tient cette prospérité des collèges ecclésiastiques, et si elle va croissant depuis quelques années. En tout cas, il ne parait pas que l'instruction donnée dans les séminaires soit d'une qualité supérieure. L'enseignement du grec y est € misérable >, celui de l'italien et du latin laisse « beaucoup à désirer », x^elui des sciences est € tout à fait insuffisant». Le cours théologique occupe ici huit ans, là six, là cinq, trois, deux, et, dans onze séminaires une seule année. Ces derniers établissements ne comptent, il est vrai, que comme sections de séminaires plus grands. Les classes supérieures (cours lycéal) manquent dans quelques maisons; ailleurs elles ont une année, ailleurs deux; peu ont les trois années régulières prescrites par la loi et instituées dans les lycées du gouvernement. Quant aux gymnases des séminaires (qui correspondent à nos classes inférieuresjusqu'à la troisième), quelquesuns ont les cinq classes prescrites par la loi; beaucoup n'en ont que quatre, trois, deux, une. Le nombre des professeurs n'atteint que la moitié du chiffre établi par la loi; encore n'y en a-t-il que 16 sur 100 qui aient le diplôme requis. La moyenne de leur traitement est de 300 francs, outré là nourriture et le logement. Le rapport ajoute que € la direction éducative donnée à la

jeunesse est rétrograde... Aucun fait ne révèle que Ton enseigne à conspirer contre la patrie et à dénigrer les institutions qui la régissent; mais il convient d'avouer qu'on nç donne aucun soin à les faire aimer. >

c L'inspection a démontré, dit le rapport» que l'en* seîgnement lycéal des séminaires (correspondant à ce qu'on appelle en France les humanités» de la troisième à la philosophie) est si défectueux» qu'il cause le plus grave préjudice aux jeunes gens qui, arrivés au terme» abandonnent la voie où ils étaient entrés inconsidérément; il est même trop restreint pour ceux qui se vouent au sacerdoce. En fait, il se réduit à la philosophie rationnelle expliquée et récitée en latin» et à des notions très élémentaires de mathématiques et de physique. » Quant aux classes gymnasiales (de notre 8* à notre 3*)» il est très rare qu'on y enseigne le grec» la géographie, l'his-^ toire. Tout l'effort se porte sur le latin : on réussit assez bien à procurer la connaissance matérielle de cette langue» mais on néglige les notions de philologie les plus élémentaires.

Sur les 17 478 élèves des séminaires» il y en a environ un quart qui portent l'habit laïque. Il faut dire que dans beaucoup de provinces ces établissements répondent à un réel besoin» parce que les écoles publiques du même ordre sont trop peu nombreuses. Mais il convient d'ajouter que le prix de la pension (environ 300 francs pour les élèves ecclésiastiques» 400 pour les laïques) est un puissant moyen d'attirer des jeunes gens dont à peine le quart, peut-être» se destine au sacerdoce.

Les 33 inspecteurs délégués de l'État avaient été accueillis sans opposition, sauf la réserve préalable c des droits de TÉglise » faite par les supérieurs. Ils avaient été invités parla lettre du ministre à examiner les divers cours d'études, excepté ceux de théologie, les méthodes suivies, l'aptitude des maîtres, la tenue des élèves, en vue de se faire une idée, d'ensemble de l'éducation des jeunes gens qui du séminaire se détournent vers les professions civiles. Ils devaient s'assurer si les maîtres étaient pourvus des titres exigés par la loi, si l'enseignement était réglé d'après les prescriptions légales, si les collections et les cabinets scientifiques était bien pourvus, si l'installation matérielle était convenable. Ils avaient à se faire produire les registres d'école et d'administration pour y prendre note du nombre des élèves et du montant des revenus. Enfin ils devaient s'informer dans chaque ville du sentiment public à l'égard du séminaire et de ses professeurs, et noter s'il y avait d'autres écoles du même ordre dans le voisinage.

On peut voir, d'après tout ce qui précède, de quel point de vue l'administration italienne considère les-séminaires, et quelle conduite elle se propose de tenir à leur égard. Je trouve ce point encore mieux précisé dans une lettre de l'éminent ministre de l'instruction publique, M. Bonghî, écrite en 1875 au sujet du Séminaire romain , qui continuait de recevoir les élèves externes au mépris de la loi. En tant que les séminaires, selon leur institu-^ lion primitive (concile de Trente), se bornent à préparer des jeunes gens internes au sacerdoce, l'État, aux termes de la loi, n'a rien à voir dans leur enseignement; mais.

s'ils veulenl recevoir des élèves laïques, ils doivent remplir toutes les conditions légales relatives aux diplOmet et au nombre des maîtres, au nombre et à l'ordre des classes, etc. Hais il arrive assez souvent que les évéques éludent les prescriptions en faisant porter l'babît ecclésiastique aux élèves laïques ; ceux-ci, quand il s*agit plus tard de se présenter aux examens publics en vue de tel ou tel grade, déclarent avoir fait leur éducation dans leurs familles.

Le parti libéral italien, jusqu'à présent du moins^ n'adopte pas nos précautions ni celles des ordonnances de 1828, pas plus qu'il ne partage nos inquiétudes i l'endroit de l'éducation secondaire donnée par les congrégations ou par le clergé. II se contente d'exiger que les établissements ecclésiastiques se conforment en tout aux règles qui régissent les écoles laïques. Toute autre mesure de défense lui parait inutile ou inefficace. II croit avoir des moyens légaux de surveillance, et, au besoin, d'interdiction, qui suffisent à sa sécurité. Il n'est pas préoccupé, comme d'un danger prochain pour les institutions, de l'influence antilibérale ou antinationale que peut avoir l'éducation ecclésiastique sur la jeunesse des classes moyennes. Bref, il ne parait nullement disposé, si j'en juge par les hommes politiques ou scolaires que j'ai déjà vus, à entreprendre à bref délai en Italie une campagne semblable à celle de notre article 7. A-t-il tort, a-t-il raison? Les difficultés extérieures et matérielles lui voilent-elles les difficultés morales qui se préparent? Se fait-il illusion sur ses moyens d'influence et de défense? Ou bien est-il conduit par une

aO DEUX MOIS DE MISSION EN ITALIE.

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pas? Je vous expose les faits, en in*attachant à les compléter au jour le jour : vos lecteurs en tireront euxmêmes la leçon.

Rome, 28

Le cabinet est cafia eosstilaéj et c'est lui probablement qui présidera aux élections, soit avec la loi électorale encore en TÎ^aeur, soit avec la loi en projet qui doublerait ao moins le nombre des électeurs. Hais il iaat pour cela que le ministère arrive à rallier tous les groupes indisciplinés de gauche, et à se faire une majorité quelque peu stable, ce qui est un problème autrement difficile que celui de composer un cabinet. Pensez que Ton en est ici à compter six ou sept crises depuis trois ans et demi environ que la droite est tombée.

Ces changements multipliés, au sein d*unméme parti et sans raisons bien apparentes, produisent, ainsi que je vous récrivais, dans le monde politique un sentiment de fatigue et même d'inquiétude que je vois se manifester de toutes parts. On est embarrassé et presque confus de la figure que fait l'Italie monarchique en Europe avec une semblable mobilité de gouvernement ; on est surtout

attristé, pour le dedans, de la désorganisation des partis et de leur impuissance de plus en plus démontrée. Getfe dernière impression se traduit avec une singulière vivacité chez tous les hommes sérieux. La ganche, qui avait remporté en 1876 une si complète victoire (les quatre cinquièmes à peu près de la Chambre) et qui a eu toutes les cartes en main avec la faveur marquée de Topinion, est aujourd'hui fort usée, n'ayant montré, dit- OQ, ni les qualités parlementaires, ni les aptitudes de gouvernement d'un grand parti. Quant à la droite, elle compte dans ses rangs bon nombre d'hommes les plus éminents du pays, et elle avait montré dans son long règne (1859 à 1876) beaucoup plus de tenue et d'esprit de gouvernement que ses adversaires, avec plus de cohésion et de discipline : mais, bien qu'elle ait regagné du terrain dans l'opinion, on est loin de eroire qu'elle soit en état par son programme, son personnel, sa clientèle, ses moyens d'influence, de reprendre avec vigueur la direction morale et politique du pays et de rétablir une situation normale.

On m'explique que non seulement la droite et la gauche ne représentent pas ici les mêmes différences d'opinions qu'elles expriment ailleurs, mais que ces noms ne correspondent même pas à des tendances ou à des programmes marqués, entre lesquels l'opinion aurait à faire nettement son choix. 11 y a dans la droite bon nombre des esprits les plus libéraux de l'Italie ; il y a dans la gauche, à côté de vrais libéraux, des conservateurs, au sens étroit et défavorable du mot, enclins à la réaction, nullement épris du progrès ; il y a de grands

propriétaires du Midi, mécontents des taxes excessives qu'a rendues nécessaires • la création de TÉtat italien ; il y a tous les éléments négatifs^ indociles à la règle, qui, en chaque pays, s'agrègent au noyau de l'opposition. Ce n'est pas un parti compact, tenant un drapeau distinct, poursuivant les grandes lignes d'une politique bien connue, soit dans les affaires extérieures, soit dans les questions importantes du dedans.

Tout cela, vous le voyez, donne à la compétition parlementaire et au jeu des combinaisons ministérielles un •air, des apparences peu dignes, et qui ne décèlent pas dans la nation une vitalité politique saine et réglée. Les Italiens ont raison de s'émouvoir de cet état de fièvre lente et d'agitation stérile qui les userait en peu de temps. Il leur manque ce qui, à maints égards, nous manque à nous-mêmes : des traditions de gouvernement; des habitudes politiques régulières; une classe moyenne nombreuse qui prenne un intér-ét constant à la chose publique et qui cherche à y voir clair ; un certain ensemble régulateur d'idées sensées, de principes justes, communs à tous les partis, qui domine l'opinion et qui la ramène de ses écarts. Il leur manque des partis constitués, disciplinés, représentant des tendances distinctes, ayant leurs racines multipliées dans la nation, répondant à des intérêts ou à des préjugés robustes. Enfin les Italiens, ainsi que nous, ont à résoudre, non seulement les grosses questions intérieures ou extérieures de chaque jour qui s'imposent à tout État civilisé, mais des questions infiniment délicates et dangereuses qui sont propres aux pays catholiques ; et nous

PÉCÀUT. 3

34 DEUX BIOIS

abordons, il faut l'avouer, les unes et les autres avec des moyens très défectueux.

Tant que lltalie a eu devant elle un but déterminé, Tunité à constituer, Rome capitale à reprendre, le parti libéral s'est senti vivre d'une vie pleine et active ; sa voie était tracée. Il avait alors sa droite, composée de ceux qui tendaient au but commun par des moyens lents, méthodiques, réguliers : publications, associations de politique, de sciences, d'industrie, manœuvres diplomatiques, etc. Il avait sa gauche, pleine d'hommes ardents, qui ne cessait de conspirer, qui (entait les aventures héroïques, et qui de fait a rendu à la cause de l'Italie les plus grands services. Une fois la patrie créée avec sa capitale historique, et les institutions parlementaires organisées, le paHi libéral, c'est-à-dire en définitive la classe moyenne et instruite, était tenu de montrer s'il avait une réelle et durable vitalité politique, le goût de l'action persévérante et réglée. Il n'était plus porté par une noble passion, ni par des desseins précis et prochains ; le serait-il désormais par des principes réfléchis de gouvernement, d'économie sociale et de philosophie politique?

Or c'est là, si je comprends bien ce que l'on me dit de la situation présente, qu'apparaît une certaine défaillance générale de l'esprit public, dont les crises ministérielles périodiques et les vaines agitations des partis ne sont que les indices. Les classes dirigeantes, qui ont montré tant d'ardeur patriotique et libérale, qui sont venues à bout de cette grande œuvre d'un État nouveau à créer de toutes pièces, ces classes semblent

manquer maintenant de souffle^ de foi libérale, de fermes principes de gouvernement, de go4t d*agir» J'entends souvent comparer Fëtat d'esprit qui prévaut aujourd'hui en Italie avec celui des dernières années de notre régime constitutionnel, de i830 à i848. On se plaint du manque de communications entre le pays légal et le vrai grand pays, de la prépondérance des intérêts de parti, de coterie, de régions et de personnes, de l'indifférence et du découragement qui gagnent de jour en jour; on se plaint surtout de la pénurie d'hommes, du manque de chefs supérieurs et de che6 intermédiaires. On voit disparaître avec inquiétude la forte génération de 1859, et l'on ne sait pas qui la remplacera soit pour la direction générale de l'opinion et du gouvernement, soit pour la direction des départements spéciaux.

Ce malaise s'aggrave, à ce qu'il me semble, du sentiment continuel de gêne financière. On a toujours grand'peine à équilibrer le budget, et c'est aux dépens de services respectables. La droite n'y avait réussi qu'en imposant les plus lourds sacrifices à la nation, peu habituée jusqu'alors par ses gouvernements régio* naux à payer de grosses taxes ; le mécontentement qu'elle avait provoqué fut, en 1876, Tune des causes principales de sa chute. Cette cause, soit dit en passant, n'était pas la seule : le parti avait usé dans ce long exercice du pouvoir ses idées et ses hommes, et il s'était aliéné l'opinion du pays par ses allures doctrinaires. Mais la gauche, en lui succédant, a bien pu remanier ei déplacer les taxes, adoucir les plus im-

Z^ DEUX MOIS

populaires; eOe ne peut pas diminuer la charge générale. Au fait, le pays est encore pauvre ; son industrie et son agriculture, à part quelques provinces privilégiéesy sont peu prospères ; il ne produit même pas, dit-on, assez de blé pour se nourrir en temps ordinaire ; de mauvaises récoltes sont venues augmenter ce mal chronique ; par suite les impôts ne rendent pas assez. A quoi tient cet état de choses? Au peu d'activité industrielle des populations méridionales? A des conditions économiques mal réglées? A une administration formaliste, quelquefois chicanière et peu encourageante? Ou bien à toutes ces causes réunies ? Il est difficile de le savoir ; ce qui est certain, c'est que la pénurie matérielle contribue pour une part au sentiment de malaise qui se manifeste par mille signes.

A ce propos, je dois rectifier une exagération involontaire. Je vous disais, l'autre jour, que personne ne pense ici sérieusement à établir le suffrage universel. Je me trompais : il y a de bons esprits, en très petit nom- - bre, il est vrai, et encore dépourvus d'action parlementaire, qui ne voient de remède à la décomposition des partis et à leur impuissance que dans le régime électoral adopté en France, soit direct, soit à deux degrés. Les personnes dont je parle ne sont pas des radicaux écervelés, mais des politiques réfléchis, qui calculent les bonnes et les mauvaises chances d'une telle aventure. Leur avis me paraît digne de mention, moins en luimême que par les raisons dont ils l'appuient : j'y reviendrai, si vous le voulez bien, dans une prochaine lettre. Mais vous voyez combien «ondoyante, diverse:» et com-

plexe est cette situation, et à quel point il est malaisé de l'embrasser avec exactitude en quelques traits généraux. Le plus sûr est de se résigner chaque fois à être incomplet et de procéder par retouches incessantes et par compléments.

Rome, 1" décembre.

Je vous écris de ancien couvent de la Minerve ; une porte me sépare de la salle où Galilée dut prononcer sa fameuse rétractation : aujourd'hui, à cette heure même, le conseil supérieur de Tinstruction publique tient sa session régulière à la même place où siégeaient, il y a trois siècles, les juges du Saint-Office. Ce simple rapprochement permet de mesurer le changement qui s'est accompli à Rome et en Italie. Le couvent de la Minerve, naguère encore occupé par les dominicains, est affecté au plus séculier des ministères du nouveau régime, à celui de Tinstruction publique. On a laissé aux religieux une petite partie de leur ancienne demeure; cette faveur cessera avec les membres actuels. Ils continuent de desservir leur église. C'est toujours, vous le, voyez, la même indulgence temporaire dans l'application partielle des lois concernant les ordres. Ce qui s'est fait ici s'est répété en mille autres cas. Cependant il n'y a plus

un seul jésuite dans le magnifique « collège romain », occupé aujourd'hui par le gymnase et le lycée de TÉtat, par des écoles élémentaires et par le musée pédagogique. Les pères de la Compagnie continuent d'enseigner ail- JeurSy dans des maisons nouvellement acquises : on me cite dans le voisinage de Rome leur établissement de Hondragone, fréquenté par les jeunes gens de bonne famille.

Cet immense Collège romain avec ses six ou sept étages, ses grands cloîtres intérieurs, ses escaliers de pierre, ses réfectoires spacieux, sa bibliothèque aussi grande qu'une église, ses innombrables classes, son ^lisc de Saint-Ignace, donne bien l'idée de la puissance de l'Ordre et de tout ce qu'il a su appliquer de ressources variées à l'éducation. Ce n'était qu'un externat: l'internat, ou convitto^ était ailleurs. Je visite avec un intérêt particulier leur bibliothèque et celle du couvent tout voisin des dominicains, que l'on a reliées Tune à l'autre par un petit pont jeté sur la rue. Celle des dominicains est la plus belle d'aspect, bordée tout à l'entour de tables et pupitres de chêne d'un style austère : elle est en grande partie composée de livres de théologie, tandis que celle des jésuites est plus variée et plus ouverte à la littérature séculière moderne.

Un ancien ministre de bien, H. Bonghi, dont l'initiative intelligente se portait dans tous les sens, avait conçu un projet excellent dont l'exécution ne fut interrompue que par la défaite du parti dé droite et la chute du cabi«net. Il voulait, à l'aide de ces collections laissées par les ordres riches en manuscrits, livres rares^ etc., créer

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auprès de l'École normale, il y eût un musée pédagogique en petite modeste succursale du grand, où les instituteurs, les maires, les délégués cantonaux, les personnes dévouées à Finstruction populaire auraient à leur portée des spécimens divers et bien choisis de livres, tables, cartes, dessins, instruments , collections scientifiques à bas prix. Les éditeurs et les fabricants auraient tout profit à faire don de leurs produits à ces établissements locaux.

Le Musée de Rome est ouvert tous les jours (le lundi excepté) durant quelques heures. Un employé répond à vos questions : au besoin, on s'adresse au directeur, H. Labriola, professeur de pédagogie fort au courant de ce qui se fait ou se publie partout au sujet de l'enseignement. Vous trouvez là, disposés avec ordre, des types variés de tables de tous pays, cartes murales, atlas, gravures pour l'histoire, livres classiques, collections de chimie et d'histoire naturelle, cabinets élémentaires de physique, plans de bâtiments, dessins et modèles, et que sais-je encore? Il y a aussi une bibliothèque circulante, composée' de livres utiles aux maîtres, qu'ils ne pourraient pas en général acheter eux-mêmes : on les leur envoie en province sur leur demande ; ils n'ont qu'à payer le port d'aller et de retour. J'oubliais une abondante collection des actes législatifs et administratifs qui régissent l'instruction dans les divers pays, des journaux et revues scolaires en toutes langues.

Pendant les vacances, on convoque ici à des conférences les directeurs et directrices d'écoles normales, les inspecteurs, des instituteurs et institutrices* Des

maîlres distingués les aident à s'orienter, à l'aide des nombreux éléments de comparaison qu'ils ont sous les yeux, dans ce qui concerne les méthodes, le mobilier technique, le mobilier scolaire. On leur alloue une iademnité de voyage. C'est là une chose qu'il faudra au plus tôt nous approprier si nous voulons animer d'un souffle de vie toutes les parties de notre personnel en^ soignant.

Je ne m'étendrai pas sur des détails techniques. Je TOUX seulement signaler quelques objets qui ont attiré particulièrement mon attention, et qui me semblent dignes d'être connus en France. D'abord des cartes murales pour l'étude de l'histoire, figurant des monuments anciens ou modernes : ZangVs Bilder zur Ges-chichte. Wien, Hilzel : seulement, le prix est trop élevé, 7 ou 8 francs par carte. Une autre collection sur le même sujet est aussi fort intéressante : ce sont les Kunsthistorische Bilderbogen, Leipzig, 1877| avec des textes explicatifs publiés à part, où l'on trouve des reproductions de monuments, statues, armes, vases, costumes, etc., de toutes les époques. Les deux séries coûtent environ 70 francs ; je voudrais qu'on pût les réduire au cinquième, au dixième même, en ne conservant que les choses principales et nécessaires, pour les mettre il la portée de tous nos élèves des collèges et leur rendre l'histoire à la fois plus attrayante et plus claire.

Mais ce que je me permets de signaler à nos intelligents éditeurs français, qui ont beaucoup à faire pour répondre à des exigences aussi pressantes que légitimes, ce sont deux cartes murales publiées par les soins du

gouYernement hongrois. Tune derAutriche et l'autre de . empire allemand (gravées à Gotha). Je ne suis pas étonné que le lycée romain les ait adoptées pour ses classes : il ne m'appartient pas de les juger en « homme de l'art ^ ; mais elles m'ont paru merveilleusement claires, simples de dessin en même temps que complètes et fidèles. Elles coûtent chacune, si je ne me trompe, environ 9 francs. — Au reste, quelques-unes de nos cartes, celle des Gaules, d'Ehrhard, par exemple, figurent avec honneur au Musée de Rome; TAllemagne même, qui n'est pas suspecte d'indulgence envers nous, a rendu justice à l'œuvre de notre compatriote.

Cette lettre est déjà longue; mais il faut que vous me permettiez encore, avant de finir, de vous parler d'une institution suédoise qui vient d'envoyer des spécimens de ses produits au Musée de Rome : elle ne manquera pas, j'en suis sûr, d'exciter de l'intérêt en France. Ce sont les écoles de travail manuel, qui sont en Suède au nombre de cent environ. Celles dont les travaux figurent au musée sont établies à Naas (district d'Elfsbourg, Westergottland), écoles normales ou primaires. Elles ne veulent pas faire de leurs élèves des artisans habiles (c'est l'affaire des écoles spéciales), mais « leur communiquer une certaine adresse manuelle générale, leur donner l'amour du travail, l'habitude de l'ordre, de la précision, de la persévérance >. Il y a des établissements pour les garçons et d'autres pour les filles.

L'École normale de Naas forme des jeunes gens capables d'enseigner dans les écoles de travail manuel, soit indépendantes, soit annexées aux écoles primaires. On

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leur enseigne l'arithmétique^ la géométrie, les éléments de physique et de mécanique, la pédagogie manuelle spéciale et le dessin linéaire. On leur fait exécuter et réparer, à Faide des outils du forgeron, du menuisier, du tourneur» du sculpteur sur bois, les plus simples instruments et ustensiles, meubles de ménage, roues, brouettes et trains pour tombereaux et charrettes, objets de grosse taillanderie et de travail à la lime. Le cours dure une année, avec 54 heures de travail par semaine, dont 36 consacrées aux travaux manuels. Un examen de sortie, portant sur Tinstruction générale et sur l'éducation manuelle, donne lieu à un diplôme d'aptitude. L'école admet aussi des instituteurs à ses cours de dessin et de travail manuel pour faciliter la propagation de ces deux enseignements dans les écoles primaires. , L'école primaire de Naas est établie sur le même principe. On ne veut pas préparer les élèves à devenir des artisans spéciaux, mais leur procurer à tous, avec l'instruction ordinaire, une adresse de main générale. On pense qu'en outre de l'utilité pratique d'un tel enseignement, cette variété d'occupations vient en aide aux études générales : l'enfant apporte aux leçons un intérêt plus vif et sans cesse renouvelé. Chaque jour, quatre heures sont consacrées aux matières ordinaires; trois aux travaux manuels. L'âge des enfants varie de dix à quatorze ans. Les travaux qu'ils exécutent sont aussi des objets en bois de la valeur la plus mince, servant de préférence à un modeste ménage ou à une ferme : cuillères, salières, roues, brouettes, bancs, etc. Bien que le rapport suédois fasse remarquer avec raison

DE MISSION EN ITALIE. iô

qu'il ne faut pas s'attendre à voir sortir de TÉcole normale ou de récole primaire des chefs-d'œuvre , ni même des produits tout à fait corrects, je puis dire que j'ai vu au musée les objets domestiques ruraux les plus charmants. Je me fais un devoir d'appeler l'attention sur cet enseignement, qui éveille aujourd'hui la sollicitude de très bons esprits, et que M. de Salicis a eu l'honneur d'introduire dan^' l'école de la rue Tournefort.

Rome, 7 décembre.

Ne portez pas envie aux pays méridionaux. Depuis huit jours nous n'avons ici que pluie et vent ; et voilà que la neige se met de la partie avec un air de glace. Le Tibre a fait mine de déborder ;reau envahissait déjà les parties basses de la ville, le portique du Panthéon, le Forum, les abords du temple de Yesta. Ce sont pourtant des points assez éloignés du fleuve ; mais l'eau arrive par infiltrations ou par les égouts. De tels accidents, joints aux travaux de canalisation du Tibre, ne font pas l'affaire des étrangers qui ont peur de la fièvre.

On se prépare à la fête de l'Immaculée Conception. Quand je dis on^ je parle du monde ecclésiastique, qui fait ici peu de bruit : quant au monde séculier, i' n'en a cure et ne parait pas même s'en douter. Je suis allé dimanche matin à la grand'messe du Gesù ; cette église, belle à l'intérieur, mais ornée avec excès, a été décorée de superbes draperies rouge et or. Des lustres

innombrables coarent le long des corniches^ montant jusqu'au plus haut des voûtes.

Est-ce bien un temple, un sanctuaire chrétien, ou une immense salle de fête mondaine? Chacun a sans doute sa façon de sentir ; moi qui tiens la mienne pour assez impartiale, et qui honore Yolonliers le c divin» sous quelque forme qu'il m'apparaisse, j'avoue que ces préparatifs d'illuminations et ces tentures aux couleurs éclatantes ne me disent rien de religieux. Nous verrons quand tout cela sera allumé.

y avait beaucoup de monde à cette messe, qui est chantée, et qui se célèbre avec une certaine pompe. Un chœur caché dans une tribune exécutait d'assez bonne musique. J'aurais voulu entendre le prédicateur, un Père Caleoni, que l'on dit être un orateur illustrissimo ou molto illustre; mais j'avais h&te de courir à Saint- Pierre pour assister à un bout de messe chantée par la chapelle papale.

Les jésuites donnent tous leurs soins à former de bons prédicateurs. La veille, j'avais eu le plaisir d'entendre au Gesù un de ces discours populaires qui se prononcent dans quelques églises à l'occasion de TA vent et delà fête du 8 décembre. Le prédicateur porte l'habit ecclésiastique ordinaire. Sur une large estrade élevée pour la circonstance on a disposé un fauteuil. J'ai été charmé de la parole abondante et chaleureuse du jésuite, de son geste aisé, animé, sobre, du caractère familier de ses récits, et surtout de cette langue italienne, harmonieuse et caressante au point que Ton oublie de regarder aux idées qu'elle exprime. C'était la thèse bien connue de la

vérité inviacible de la foi chrétienne et de l'Église, démontrée par la constance des martyrs anciens et modernes. Le jésuite ne parut pas soupçonner un instant que sa preuve était à deux tranchants, et que' si les Acie^ des martyrs font grand honneur à la foi chrétienne, ils n'ea> font pas moins à'd'autres religions, qui en ont inspiré et en inspirent de nos jours encore (en Per§e, par exemple) de tout semblables.

Mais n'allez pas croire, au moins, que des questions de ce genre soient à l'ordre du jour à Rome. Nulle part, l'église et la place publique, le monde religieux et le monde séculier ne sont plus séparés qu'ici. S'il est vrai qu'à une certaine époque l'ordre religieux, la vie et la pensée de l'Église aient absorbé l'ordre laïque, ce temps est bien loin. Il nous arrive, en France, d'en dire autant de nous-mêmes et de notre pays ; mais que notre état / d'esprit estèifférent de celui des Italiens ! Nous sommes, comparés à eux, un peuple qui prend la religion au sérieux, presque au tragique. Il y a eu chez nous de violentes guerres religieuses, il y a encore aujourd'hui des passions ardentes et contraires, des luttes engagées, un travail de propagande incessant et très actif. Nous nous croyons pourtant indifférents et scepliques; mais passez les Alpes et vous verrez que c'est pure flatterie, ou, si Ton veut, pure calomnie; il faut venir ici pour étudier un pays de scepticisme pratique, où toutes les questions qui nous agitent s'émoussent par l'effet de Tindifférence générale. Le catholicisme en a pour de longs jours d'existence souveraine et presque exclusive en Italie ; non que l'on y croie fermement (je parl^ des classes

instruites ou lisantes), mais plutôt parce que Ton n'y croit pas, au sens sérieux que nous attachons à ce mot, et parce que la question même de foi obsède l'esprit d'infiniment peu de personnes.

La religion chez les Romains de l'âge chrétien, comme cUe^ ceux de l'antiquité, est avant tout une institution, une tradition .*du pays, un rite héréditaire, que l'on observe ou que l'on néglige sans trop regarder au fond. Que les conciles surchargent cette loi de dogmes nouveaux, à leur aise : ils ne réussissent à gêner et à lier ni les esprits ni les consciences. Rome ne s'est pas un seul instant émue, me dit-on, delà promulgation de l'infailli* bilité et de l'Immaculée Conception : elle ne s'est pas doutée qu'une sorte de révélation nouvelle venait de se produire dans ses murs ; elle a vu passer dans les rues aveo une parfaite indifférence les sept ou huit cents évoques du concile ; l'esprit populaire n'^^pas été plus troublé que celui de la bourgeoisie de la dépossession* temporelle du pape, de la suppression et de l'expropriation des ordres religieux. On m'assure que ce qui est vrai de Rome l'^est aussi, bien qu'à un moindre degré, de presque toutes les villes de l'Italie : c'est comme un tempérament général, formé de très longue date par le contact quotidien avec les hommes et les pratiques de la théocratie, et qui a d'ailleurs ses antécédents bien connus dans la Rome ancienne.

On n'est pas pour cela hostile ni résolument incré* dule ; il semble que l'Italie soit jusqu'à présent la nation la moins disposée à accueillir des hérésies ou à se prêter à une transformation intérieure du catholicisme. Les

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essais de propagande protestante n'ont guère mieux réussi que ceux d'une réforme catholique : j'aurai peutêtre l'occasion de vous donner à ce sujet quelques détails instructifs. Je dirai seulement aujourd'hui qu'ils ont abouti à constituer quelques congrégations, à rallier çà et lày dans quelques grands centres un petit nombre de prosélytes de toute condition; mais ils n'ont pas atteint l'âme de la nation. On leur laisse libre cours, sans qu'ils excitent le' moindre intérêt général.

C'est ce « scepticisme » pratique, avoué par tous les hommes intelligents, qui aide, disent-ils, l'Italie à résoudre au jour le jour les difficultés d'une situation exceptionnellement difficile. À première vue, c'est de tous les peuples catholiques celui qui devait avoir le plus de peine à se dégager des liens de la théocratie, maîtresse depuis des siècles de l'éducation populaire et appuyée sur une multitude d'institutions, de congrégations, d'habitudes anciennes, d'intérêts. Mais, d'autre part, c'est le peuple le moins susceptible de violentes passions religieuses, pas plus le clergé que les laïques, ni surtout le clergé et les laïques romains. Les foudres spirituelles, les excommunications épiscopales, qui portent aujourd'hui le trouble au sein des familles belges, on n'a pas ici l'idée de les lancer, parce qu'elles seraient en général <ïtelum imbelle sine ictu 3). Certes, la matière à excommunication n'a pas manqué depuis 1865; les motifs étaient patents et les coupables étaient notoires : la curie et l'épiscopat italien se sont bornés à fulminer des déclarations générales, dépourvues de sanction effective.

DE MISSION a ITALIE. 5t

Ni le pape, ni les ordres monastiques n'ont tenté d'opposer une croisade populaire à l'usurpation flaj^rante de leurs vieux droits spirituels et de leur propriété temporelle. Aujourd'hui encore, l'esprit laïque peut appliquer tout à l'aise ses principes dans l'éducation populaire, sans provoquer, de la part de l'épiscopat, une levée générale de boucliers : Tautorité spirituelle proteste, sans doute, mais elle n'excommunie pas les instituteurs qui, dans presque toutes les écoles, enseignent le catéchisme et l'histoire sainte, ni les familles qui leur confient des enfants ; elle se résigne pro necessitate temporum à ne faire poii^t partie des conseils scolaires et des jurys d'examen. Bref, il n'y a pas de guerre ouverte, malgré tant d'usurpations commises, parce que ni les fidèles ni la très grande majorité des prêtres ne sont d'humeur militante en matière de religion.

On me dit aussi que le bas clergé, beaucoup plus nombreux en Italie qu'en France (i 00 000 environ pour 20000 paroisses et 258 diocèses), serait peu propre en même temps que peu disposé à mener avec suite une guerre spirituelle. Il n'a pas l'inslniction nécessaire ; il n'est pas discipliné et homogène comme notre jeune clergé français : il ressemblerait plutôt à nos curés d'il y a cinquante ans, dont on se plaît chez nous à rappeler le bon esprit et les sentiments tout séculiers. 11 est d'ailleurs propriétaire ; il vit du revenu de la terre paroissiale ; par là il est mêlé à tous les intérêts de la société générale, au lieu d'être libre, comme notre clergé salarié, de tout autre souci que d'obéir à ses chefs et de poursuivre ses desseins d'église ou de caste. Il ne

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forme doBi: pas^ comme en France/uné armée compacte, animée ^d'iin même esprit, capable d*un grand effort commun, et presque universellement hostile à ce qui s'a]^[>elle ici comme là-bas € la Révolution» .11 a d'autres habitudes, d'autres soins, d'autres nécessités ; le prêtre est l'homme de la paroisse, du sol, du pays, plutôt que le soldat d'une cause universelle.

De son cftté, la société laïque, le pouvoir civil, qui en ces derniers temps a porté une atteinte si profonde aux droits, i la propriété et à la juridiction ecclésiastiques, montre dans les questions mixtes et dans l'application des lois les plus rigoureuses un esprit de ménagement, de transaction, de diplomatie, que nous ne connaissons guère. Comme me le disait hier un homme politique, en nf exprimant ses vives inquiétudes au sujet de la loi Ferry : ^ on cherche ici à tourner les difficultés au lieu de les aborder de front». On s'est prêté, on se prête encore à bien des concessions de détails, à des ménagements temporaires à l'égard des congrégations, des séminaires, etc. ; mais surtout on tient, à gauche comme à droite, d'abord à ne pas pdver l'Église, le clergé régulier comme le clergé séculier, du bénéfice du droit commun, et ensuite à ne pas intervenir dans les choses d'ordre purement spirituel. Qu'elle forme donc librement son sacerdoce, que même elle ouvre des écoles secondaires et des écoles primaires, qu'elle ait des externats et des internats, pourvu qu'elle se conforme aux lois sur la matière et qu'elle laisse l'État inspecter ce qui se passe dans ses établissements ouverts au public.

Là-dessus il n'y a qu'une règle de conduite dans les

deux partis, ou du moins le nombre est petR de ceux qui la jugent imprudente. On sait bien que les écoles ecclésiastiques n'enseignent pas le respect de Tordre nouveau et l'amour des institutions libérales; hhm d'abord on ne croit pas possible de remédier eAca* cernent à ce mal par des moyens légaux préfCttCift, attendu que l'esprit des diverses communautés reSgietnes et des divers ordres du clergé est généralement le mène, et qu'on ne veut pas s'engager dans une voie pteise de ténèbres ; ensuite, parce qu'on n'est pas sérieueioeiit inquiet, au moins pour le présent, de llnfluenee que peuvent exercer ou acquérir les congrégations ettseignantes. On se flatte, sinon de conjurer le péril, m moins de l'atténuer dans une grande mesure en oMigeâBl les écoles ecclésiastiques, par les examens et les pnK grammes obligatoires comme par l'inspection 4e l'ÉM, à adopter plus ou moins les principes, les méthodes, let façons de penser et de juger, bref Yesprit de la soeiéli séculière.

Je n'apprécie pas, f expose, et je répète une fois de plus que l'on ne nous voit pas sans inquiétude entrer dans une voie différente. J'ajoute que l'on ne se rend pas compte en Italie de la différence de nos situations respectives. Autant qu'il est permis de comparer des tempéraments nationaux très différents, il semble que l'état d'esprit, dans les classes moyennes et dans h partie du peuple qui y confine par l'instruction ou Ta»sance, se rapproche de celui de notre bourgeoisie de 1830. Les classes actives, dirigeantes, de la nation, pen« sent très librement en fait de religion, et pratiqtient

peu ; aussi sont-elles d'accord pour soutenir les nouvelles lois au sujet des congrégations et pour donner la préférence^ en ce qui concerne leurs enfants, aux écoles publiques. Les droits souverains de l'État, en matière d'enseignement, de grades, d'examens, d'inspection, etc., ne sont pas contestés ; la supériorité des écoles de l'État, quanta la valeur des études et à l'esprit général, ne l'est pas davantage. La partie la plus intelligente des classes populaires donne sa confiance aux maîtres et aux mattresses laïques.

D'autre part, le clergé et les ordres religieux, qui s'étaient endormis dans une longue habitude du privi- %e, n'ont pas encore eu^e temps de se remettre du coup qui les a frappés ; ils ont à reprendre assiette, à se mettre d'accord avec les besoins nouveaux et les conditions régales nouvelles. Tout cela concourt à faire au parti libéral, à l'État, une situation favorable qui lui permet d'envisager sans inquiétude les chances prochaines de la libre concurrence.

Tout autre est l'état de choses en France. Chez nous, la suppression des congrégations, en qualité de personnes civiles, n'est pas d'hier ; elle date de près d'un siècle : et voilà que, sous le régime appelé du droit commun, elles reparaissent nombreuses, riches, influentes autant • et plus que jamais, armées à la moderne de toutes pièces, capables de jeter dès à présent un poids considérable dans la balance de nos destinées politiques.

En outre, l'esprit public, dans nos classes moyennes, n'est plus ce qu'il était en 1830 et même à la veille de 1848. Il y a des principes politiques, des règles de droit

public, des façons de juger les grandes crises de rhistoire moderne et les faits contemporains, sur lesquels on était en général d'accord il y a cinquante ou même trente ans; mais voici qu*à l'issue de l'empire, au lendemain de nos malheurs, au moment où il a fallu procéder à une reconstitution nationale, il s'est trouvé que l'accord n'existait plus, que l'esprit des classes diri"* géantes était partagé entre la tendance théocratique, volontiers indulgente au césarisme, et la tendance libé^ raie ou séculière.

De la résultent pour nous des difficultés très complexes, que l'Italie rencontrera peut-être un jour sur son chemin si, dans une crise de lassitude morale ou politique, elle voit reparaître, florissants d'une vie renouvelée aux sources modernes, ces ordres ou communautés enseignantes dont elle avait décrété la suppression. Que fera-t-elle alors? Croira-t-elle pouvoir étendre sans resserve le bénéfice de la liberté commune à des associa* tiens servies par une discipline incomparable, où la volonté d'un supérieur fait mouvoir des milliers de volontés intelligentes, ou l'obéissance absolue est la vertu par excellence, et qui poursuivent comme but suprême Texaltation de l'Église au sens le plus théocratique?

L'avenir nous éclairera là-dessus : j'ai tenu seulement à montrer que la question des rapports de la société civile et de la société catholique ne se présente pas dans des termes tout à fait semblables en France et en Italie vos lecteurs n'auront pas de peine à compléter ce que je ne fais qu'indiquer. Mais ce qui mérite en tout cas d'attirer notre attention, c'est la souplesse, la modération, la

patience, la courtoisie de procédés qae les Italiens apportent dans l'application des lois les plus radicales concernant les choses et les hommes de la religion. Ce qui ne les empêche pas, redisons-le (et plus encore la droite conservatrice et gouyernementale que la gauche), de se montrer, dans tout ce* qui regarde l'organisation des écoles populaires ou moyennes, plus jaloux des droits de TÉtat et de la liberté de conscience, plus réso« lument séculiers que nous ne le sommes et ne Tavons jamais été.

Rome, 6 décembre.

Les choses s*arrangen^ à ce qu'il paratt, pour que le ministère ait au mq^ns Thiver devant lui. La droite lui fait la vie quotidienne assez laborieuse, et certains groupes de gauche continuent à ne pas se rallier ; mais enfin il vit, grâce à l'appui de la fraction Cairoli, et sans doute aussi parce qu'il serait difficile de le remplacer en ce moment, et que la droite elle-même, trop faible au Parlement et encore faible dans le pays, serait bien embarrassée de recueillir sur-le-champ l'héritage. La grosse question est toujours l'impôt de la mouture; l'opposition, maltresse au Sénat, déclare n'en vouloir accepter la suppression que si on lui propose un produit équivalent, soit en impôts nouveaux, soit en économies. M. Hagliani, ministre des finances, se flatte de trouver cet équivalent ; ce qui, en effet, pour un déficit indiqué de 15 à 18 millions, ne doit pas être imposs3)Ie.

Tout cela ne fait pas aux finances italiennes une assiette bien solide. J*ai entendu exprimer par un homme politique, dont les sympathies appartiendraient plutôt à la droite, l'opinion que ses amis avaient commis une grave faute dans les dernières années en ne prenant pas eux-mêmes l'initiative du retrait entier de l'impôt sur la mouture. Cet impôt est aussi impopulaire que possible : ce qui le rend le plus odieux, surtout avec les mauvaises récoltes qui se sont succédé, c'est que les communes l'aggravent par des surtaxes à leur profit ; ajoutez-y ce que les intermédiaires, meuniers et marchands, peuvent prélever abusivement. La droite avait sans doute raison de vouloir équilibrer le budget au prix de tous les sacrifices ; mais elle aurait pu, en s'y prenant à temps, économiser de grandes ressources en se montrant moins facile aux concessions immédiates de travaux publics, chemins de fer ou autres, qui grèvent le revenu de l'État, et dont une partie pouvait attendre de meilleurs jours.

Je ne suis pas en mesure de me prononcer là-dessus; et du reste, il nous convient, à nous autres Français, de ne pas prendre parti entre la gauche et la droite sur les questions pratiques qui les divisent. Ce sont là affaires de famille : nous n'avons qu'à regretter ce qui peut en résulter d'aflaîblissement pour la santé générale de l'Etat italien. Lagauche et la droite, j'ai lieu de le croire, sont animées en ce moment d'une franche sympathie pour nous ; d'un côté comme de l'autre, la France républicaine et libérale trouve des amis qui souhaitent de la voir s'affermir et prospérer. Le ministère actuel partage, je crois, ces sentiments, et j'ai entendu l'un de ses

membres les plus distingués, que tous les partis respectent, l'honorable M. de Sanctis, ministre de l'instruction publique, exprimer avec chaleur ses yœux pour la cordiale entente de Tltalie et. de la France. Nous pouvons, de notre c6lé, nous associer à un souhait qui est, je crois, celui de tous les bons patriotes en Italie : c'est qu'il se forme sans retard un grand parti, composé de tout ce qu'il y a d'esprits sensés, libéraux et vraiment politiques dans la gauche comme dans la droite, et que ce parti, en ralliant la généralité du corps électoral, réussisse à imprimer de nouveau une saine et forte direction à la vie nationale.

Rome, 6 décembre.

Je VOUS écrivais, il ya quelques jours, que le ministère de l'instruction publique passe pour s'être montré assez bien disposé, depuis Tavénement de la gauehe, en faveur des ecclésiastiques séculiers ou réguliers.

Voici de quoi il s'agit : Depuis quatre ans on a introduit, à ce qu'il paraît, dans les jurys d'examen pour la licence lycéale (grade correspondantà notre baccalauréat), deux membres appartenant à l'enseignement libre. Il est vrai que ce n'est que deux sur sept ; que ces deux ne siègent que pour l'examen des candidats des maisons libres ; qu'enfin ils sont choisis par l'autorité supérieure provinciale et non élus par leurs pairs. Quand il y a dans la province des écoles secondaires laïques, on peut prendre des laïques ; mais à Rome, par exemple, l'autorité n'a le choix qu'entre des ecclésiastiques séculiers et réguliers. Si atténuée que soit cette mesure, elle a paru dé« roger aux droits de l'État et affaiblir les sûretés nécessaires à l'égard du clergé.

M. A. Ferez, qiii vient de quitter le minislëre, avait conçu un autre projet, qui n'était pas mieux accueilli par l'opinion. Il voulait diminuer, sinon même supprimer la condition d'un certain nombre d'années d'études classiques requise pour le baccalauréat (licence lycéale). € L'examen seul importe, disait-il; la liberté veut qu'on s'y puisse présenter sans conditions d'origine ni de stage scolaire. » A quoi on répondait, comme dans le cas précédent : c Nous avons laissé à nos adversaires la complète liberté du droit commun ; ce que nous leur imposons de garanties, diplômes des maîtres, stage d'études des élèves, constitution d'une série régulière de classes dans toute école secondaire, etc., nous nous l'imposons à nous-mêmes ; à la longue, ils ont profit à ces exigences, qui les obligent de mieux justifier la confiance des familles, et déjà ceux d'entre eux qui se sont mis en règle font à nos écoles une concurrence sérieuse. Ne laissons pas du moins porter atteinte à des prescriptions tutélaires, qui, d'une part, consacrent le droit souverain de l'État dans la collation des grades, et, de l'autre, maintiennent à une certaine hauteur le niveau de notre examen principal. Nous n'avons pas, à vrai dire, d'autres moyens de défense sur le terrain de l'éducation contre l'envahissement de l'esprit théocratique. »

On me confirme que les écoles ecclésiastiques arrivent peu à peu, après maintes résistances, à se mettre en règle avec la ^oi. Ce n'est pas qu'elles ne cherchent en^ core à l'éluder, par exemple en produisant des professeurs diplômés qui ne sont que des prête-noms ; mais ils finissent, les uns après les autres, par se ranger au joug

commua» À Rome, il y a deux séminaires, l'un en ville, Tautre dans le Vatican même, que la loi des garaftties couvre de Tinviolabilité assurée au pape. Tant que ces séminaires se bornent à l'éducation des clercs et à l'enseignement de la théologie, TÉtat ne doit pas en franchir le seuil; mais ils reçoivent des externes, auxquels ils dispensent l'instruction classique : dès lors, ainsi que je vous Tai déjà écrit, TÉtat intervient et prétend s'assurer par ses propres yeux si la loi est observée. Déjà le séminaire de Rome a dû se conformer à la règle ; et quant à celui du Vatican, on sait que le pape a exprimé la volonté que les professeurs fussent investis des grades requis par la loi italienne.

Le conseil supérieur de l'instruction publique ^vient de terminer sa session, qui a duré trois jours. Il est composé de vingt et un membres seulement, choisis par le roi parmi les professeurs de renseignement supérieur et nommés pour sept ans. Il a des attributions considc*rables, dans le détail desquelles je n'entre pas ici ; on les trouve exposées dans des livres bien connus en France. Je veux seulement, à propos de la prochaine discussion de notre loi du conseil supérieur, rapporter l'avis d'un homme très compétent, qui joint à une grande expérience administrative un sens très ferme des nécessités de gouvernement. Gomme il me faisait connaître la composition et l'office du conseil supérieur italien, je lui deroiandai s'il ne verrait pas des avantages à introduire dans un semblable corps le principe de l'élection par les pairs, ainsi que nous allons le tenter en France* ^ « Je n'y répugnerais pas absolument, me répondit-il.

mais dans une mesure restreinte et dans des limiles exactement déterminées, de peur d'affaiblir l'action ad* ministrative du ministre. En Italie, une expérience de ce genre serait impossible aujourd'hui, excepté peutêtre pour l'élection de députés des Universités ; mais dans les pays où Torgauisation de l'enseignement est plus homogène et plus fortement coordonnée, on pourrait peut-être étendre le droit de représentation aux professeurs des écoles secondaires. Ces élus pourraient être consultés utilement sur des projets de loi relatifs à leurs ordres respectifs d'enseignement, et non sur d'autres ; ils pourraient aussi être admis à l'exercice de la juridiction sur les maîtres de leur ordre : mais il y aurait imprudence à leur conférer des droits- plus étendus ; surtout, il ne faudrait pas songer à les associer aux attributions administratives, telles que règlements d'études ou autres, nomination ou déplacement des maîtres, etc. Le sens particulier que développe la pratique de l'enseignement est, en effet, très différent du sens administratif ; de plus, le professeur de lycée, qui verra clair dans les questions de l'enseignement secondaire, n'aura plus la même compétence dans les questions de l'enseignement supérieur, et réciproquement. Il faut aussi prendre garde que l'élection, portée au delà de certaines limites, risque d'introduire dans le corps enseignant des germes de division, à propos de la politique par exemple. On . doit considérer que ce n'est pas toujours le plus capable que choisiront les électeurs scolaires , mais celui de leurs pairs de qui ils croient avoir le moins à craindre. < Enfin, chaque pays a ses conditions particulières,

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qui décident de ce qui est possible ou chimérique, bon ou nuisible ; mais une règle commune et certaine, c'est de ne pas laisser affaiblir le ressort administratif, c'està-dire la liberté d'action du ministre dans le gouvernement quotidien des hommes et des choses. Le ministre est responsable, et il est sans cesse présent sur le champ d'expériences ; un conseil élu est irresponsable : il ne s'occupe des choses qu'en passant, à -cause de la courte durée des sessions ; ou, si les sessions se prolongent, Yoilà des chaires qui restent vides, au préjudice de renseignement. »

Il m'a paru opportun de faire connaître, en France, cette opinion d'un homme de grande autorité, qui, en me l'exprimant, n'avait point en vue noire pays en particulier, mais les conditions générales et essentielles du gouvernement de l'instruction publique. A plus d'une reprise, j'ai insisté auprès de vous sur la nécessité de constituer fortement au sein du nouveau conseil supérieur une section, sinon permanente comme l'ancien conseil royal, au moins investie d'une durée assez longue et nommée par le gouvernement. Cette nécessité me parait s'imposer d'autant plus que la très grande majorité du conseil français, selon le nouveau projet, sera élective, élue pour deux ans seulement, très nombreuse, et enfin investie d'attributions considérables: autant de raisons pour renforcer l'élément non électif, d'oâ dépend l'établissement d'une bonne tradition, et pour ne pas laisser affaiblir outre mesure l'autorité du ministre responsable. Notre jeune République doit résister à la tentation dangereuse, autant que naturelle, de

tenir le gouvernement en état chronique de suspicion et de chercher sans cesse des sûretés contre luL Le gouvernement, c'est nous, en définitive; nous qui le nommons, le contrôlons et lui retirons au besoin notre confiance. Ne paralysons pas l'action publique entre ses mains au grand détriment des affaires, et, à la longae» de la liberté elle-même.

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