ANNIVERSAIRE DU DOGME DE L'IHMAGULÉE CONCEPTION
Rome, 8 décembre. •
Il faut en convenir : les jésuites sont encore des maîtres incomparables dans l'art d'attirer les foules et d'organiser de brillantes fêtes. Il n'y a qu'eux pour « organiser les funzione », comme on dit ici, avec cette merveilleuse science des chemins qui conduisent à l'âme par les sens et par l'habitude. Il est vrai que cette fête de rimmaculée Conception, comme le culte du Sacré-Cœur, comme la définition du dogme promulgué il y a vingtcinq ans, est leur œuvre propre et leur -triomphe.
L'illumination du Gesù est splendide ; toutRome court la voir. Vous ne vous faites pas l'idée du défilé ininterrompu de gens qui entrent et qui sortent. Des curieux ? des fidèles ? Les uns et les autres manifestement. Ua grand nombre vont adorer, plier le genou^ réciter une prière, et faire acte de dévotion à la Vierge immaculée ;
mais quelle piélé charmante, coramodey allégée de tout excès d'austérité, propre enfin à amorcer doucement et à retenir captifs les mondains les plus frivoles !
La fête a commencé depuis plusieurs jours ; hier, dimanche, elle était dans son plein. Messe chantée le matin avec prédication ; vêpres solennelles ; chœurs en« trecoupés de superbes solos; mais rien n'égale rillumination. L'intérieur de la haute coupole, l'abside, et tout au fond la statue de la Vierge sous son gracieux portique de quatre colonnes de marbre précieux, avec sa robe blanche, sa tunique rose, son écharpe bleue, tout cela, éclairé de mille lustres garnis de cierges qui répandent dans l'église une lumière douce et tremblante, compose un tableau féerique. Dans la foule qui entre et qui sort sans cesse, se mêlent des religieux blancs, rouges, bruns, des sœurs de toute communauté, des prêtres étrangers ou romains, des gens du peuple, des bourgeois, de grandes dames qui se délectent à voir et à entendre.
Cependant, près de moi, un vénérable prêtre français, en route pour la Terre-Sainte, fait la remarque qu'il y a là trop de mise en scène et que la piété est plus recueillie en France. Des abbés vous distribuent des feuilles Yolantes, Giardinetto di Maria, contenant un hymne pour la circonstance, des réflexions sur la solennité du jour, et un article en Thonneur du sanctuaire de Lourdes. Vous voyez que les jésuites, tout supprimés qu'ils sont en Italie, et sans établissement à Rome, peuvent pourtant se vanter d'être encore la congrégation à la mode. Les autres églises, celle d'Aracœli, entre autres, sur le Capitole, qui célèbre avec un éclat particulier la
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fête de la Vierge, ne font pas grande figure auprès du Gesù : ne vous semble-t-il pas qu à Rome, comme ailleurs, il faudrait une grande vertu aux ordres religieux, anciens ou modernes, et au clergé séculier, pour ne pas ressentir quelque jalousie en se voyant à ce point éclipsés? Je reçois de bonne part des renseignements sur les sommes que cette fête coûte aux jésuites: elles s'élèvent à un chiffre énorme, mais ils trouvent des souscripteurs d'une générosité inépuisable.
Quelques maisons, en petit nombre, étaient illuminées hier soir. Il y en aura beaucoup plus ce soir, à ce qu'on assure, surtout dans le quartier aristocratique. Les quartiers populaires, que j'ai eu occasion de traverser de neuf heures à dix, restent généralement obscurs. Mais aujourd'hui toute la ville est debout : les écoles, l'Université, le lycée ont congé ; les boutiques sont fermées ; la fête religieuse a été adoptée par l'État, ce qui montre bien que si Rome est sécularisée, elle n'est pas décalho-
licisée dans les mœurs ni dans certains égards que l'autorité civile témoigne à l'Église.
En Italie plus qu'en d'autres pays, l'esprit moderne et l'esprit ancien se côtoient et suivent leurs routes parallèles sans se pénétrer, et sans que la plupart des esprits aient souci de les mettre d'accord. Cela apparaît dans l'éducation publique, dans la pratique du culte, dans les habitudes de la famille. Le peu de profondeur même de cette dévotion aide à maintenir l'es rapports de bon voisinage : la foi n'est pas, au même degré qu'ailleurs, chose intime et personnelle qui lie étroitement l'intelligence bu la conscience.
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Il y a, bien entendu, des exceptions. Il y en a dans la société dévote, soit laïque, soit ecclésiastique ; il y en a aussi dans la société libérale, où Ton trouve, bien qu'en petit nombre, des esprits qui se sont fait une croyance religieuse indépendante de l'Église, et qui ap* pellent de leurs vœux et de leur parole une réforme intérieure et nationale du catholicisme. Ceux-là, pour le dire en passant, voudraient que l'État laïque prit en tout une altitude, non pas hostile, mais plus nette et plus dégagée de compromis à l'égard de TÉglise dominante ; et, entre autres choses, que sans lui retirer les revenus dont elle jouit, il favorisât d'un traitement équitable les mouvements d'émancipation paroissiale ou diocésaine qui viendraient à se produire. On signale un cas de ce genre dans deux paroisses du Nord, qui, ne voulant pas du curé imposé par l'évéque, en ont élu elles-mêmes un à leur gré. Là-dessus scandale et grande polémique, la droite italienne étant aussi peu disposée que la gauche à ouvrir cette voie : on a fini par accorder aux curés élus la jouissance de la moitié du revenu paroissial. Hais on s'en tient généralement à la formule de Cavour : l'Église libre dans l'Étal libre ; et cette liberté de l'Église est interprétée en ce sens que l'on reconnaît en droit ou en fait la constitution hiérarchique.
Rome, 9 décembre.
Je viens de visiler le Ghetto. Il est situé, vous le savez, dans la partie ia plus basse de la ville, au bord du Tibre. Il m'a été impossible, je l'avoue, de parcourir en indifférent ces rues étroites, sordides, où la lumière et l'air sont comme mesurés avec parcimonie, où fourmille une population affairée de petits commerçants qui vous appellent du seuil de leurs portes, marchands de comestibles ou de vêtements, fripiers, brocanteurs, etc., des rues enfin qui suintent par toutes les fenêtres de leurs hautes maisons la proscription séculaire.
Dans les étages supérieurs, on met sécher le linge audessus de la rue ; c'est, au reste, Tusage dans tous les quartiers populaires de Rome ; il y a même pour cela des barres de fer en saillie fixées à demeure aux murs. Çà et là quelques maisons de bonne apparence laissent deviner l'aisance et le confort intérieurs. Vous avancez de quelques pas, et au bout d'une rue obscure, à peine suf-
fisanle pour le passage d'une seule voiture, vous vous trouvez à rimproviste devant des colonnes corinlhiennes, restes superbes d'un portique : c'est le portique d*Octa* vie, à demi engagé dans les murs de briques et enfoncé au-dessus du sol actuel. Deux pas plus loin, vous voyez se dresser au milieu des boutiques et des échoppes un ajitre monument, aux formes imposantes et sévères, qui va se perdre dans les murs de maisons vulgaires : c'est le Théâtre de Marcellus. De tels contrastes abondent à Rome; mais nulle part ils ne saisissent Timagination plus que dans ce quartier.
Ce que cette population juive a souffert d'avanies et de tracasseries jusqu'au dernier moment, c'est-à-dire jusqu'en 1870, est inimaginable. Il faut entendre sur c6 douloureux sujet ceux qui ont eu autrefois mission, à un titre ou à un autre, de représenter leurs coreligionnaires auprès du gouvernement papal. La modération même qu'ils mettent dans leurs plaintes rétrospectives a son éloquence : elle trahit une longue habitude de craindre, de mesurer ses paroles, d'exiger peu. Ce n'était pas une persécution violente, mais l'arbitraire d'un gouvernement de prêtres, variable et intermittent dans ses applications, constant dans son principe d'exclusion. Jusqu'à la chute du pouvoir temporel, les israélites romains n'ont été admis ni à témoigner devant notaire, ni à posséder en dehors du Ghetto, ni à exercer de plein droit la médecine auprès des malades chrétiens, ni à étudier le flroit (qui était en partie droit canon, en partie droit civil), ni à prendre part à d'autres cours de l'Université ^inon avec des restrictions et par permission spéciale.
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Hors de Rome, ils tombaient sous le coup de l'autorité épiscopale, qui leur donnait ou leur refusait à son gré et sans explication le permis de séjour. L'étude même de leur Talmud leur était interdite.
Chose curieuse, ce régime insupportable, qui à chaque recrudescence d'arbitraire amenait une nouvelle émigration des familles aisées, et qui a réduit la communauté israélite de Rome (5000 indigènes environ) à un certain état d'infériorité sociale, ce régime ne date que de trois siècles, du temps de la réaction catholique contre la Réforme. Ayant le seizième siècle, en plein moyen âge, les habitants du Ghetto avaient connu de meilleurs jours ; ils avaient eu des médecins admis à soigner des papes ; l'Université leur était ouverte ; je crois même que la propriété foncière ne leur était pas interdite.
Aujourd'hui ils se relèvent lentement sous les auspices d'un gouvernement séculier et tolérant. Ils occupent une place honorable dans le Conseil municipal, dans la Chambre élective, au Sénat, dans l'instruction publique. Leurs enfants se mêlent à ceux des chrétiens dans toutes les écoles élémentaires ou supérieures de l'État et de la commune.
Dans le Ghetto même ils ont établi un asile ouvert à près de 300 enfants du peuple, dont un comité surveille la marche avec sollicitude, et qui est un des mieux notés de la ville: il a obtenu une médaille d'honneur à la dernière Exposition de Paris. On y suit la méthode Froêbei avec quelques modifications. La maison où sont établies les six ou sept classes de celte école témoigne, par son
aspect de vétusté et par sa distribution intérieure, de l'état précaire et misérable où a vécu jusqu'aux dernières années cette i^ande communauté. Rien qu'à voir les enfants, on s'aperçoit que Tintérieur domestique d'où ils sortent le matin et où ils rentrent le soir est dénué des commodités de la vie et qu*il manque même d'air pur ; ici, du moins, ils trouvent des soins, des salles aérées, un peu d* instruction attrayante et variée, des exercices de gymnastique, des chants et même, trois fois la semaine, une bonne soupe, à laquelle chacun ajoute le petit pain qu'il a apporté de la maison.
Encore une grande et séculaire injustice qui se répare, et tout un peuple d'opprimés qui entre dans la communion de l'État libéral, cent fois plus chrétien à leur égard que l'Église théocratique. Il est à remarquer, du reste, que les mœurs étaient plus tolérantes que le gôuvernement ecclésiastique; le caractère naturellement bienveillant du peuple romain ne se démentait pas envers les habitants du Ghetto. On me rapporte que cette disposition conciliante se manifeste également dans les rapports entre les c blancs et les noirs », entre les prêtres et les laïques libéraux, entre les adhérents du gouvernement italien et ceux qui nourrissent le regret de l'ancien ordre de choses. Il est arrivé parfois qu'une manifestation € papale » et une manifestation royaliste ou italienne se sont rencontrées le même jour; les uns allaient au Quirinal, les autres au Vatican, sans qu'il y eût le moindre échange de propos désobligeants. Quand Victor-Emmanuel est mort, le deuil populaire a été à peu près unanime ; l'unité italienne est, pour l'im-
mense majorité des Romains de toute classe et de toute croyance, chose faite et sacrée, à laquelle il ne faut pas toucher. Mais quand Pie IX est mort, la démonstration n'a pas été moins générale, et tout Rome s'est porté à Saint-Pierre.
Rome, 10 décembre.
Les Italiens sont trop occupés, depuis quelque temps, de leurs propres embarras politiques pour donner beaucoup d'attention à ce qui se passe en France. Il n*est pourtant pas très difficile de savoir ce qu'ils pensent de nous, de notre gouvernement et de notre avenir.
On trouve en général dans les classes éclairées beaucoup de sympathie à notre égard. Les Italiens ont bien le sentiment que les destinées des deux nations sont en maints points liées Tune à l'autre , et que les problèmes sociaux ou moraux ne peuvent être résolus en tel ou tel sens d'un côté des Alpes sans que de l'autre côté on incline vers la même solution. Ils reconnaissent volontiers, dans les conversations et dans les livres d'école, que nous leur avons été de quelque secours il y a vingt ans ; toutefois ils ne s'étendent pas outre mesure là-dessus, et ceux qui les pratiquent de longue date assurent que la gratitude en matière politique n'est pas plus
la ver u dominante de cette nalion que de bien d'autres.
Ils ont été très frappés, avec toute TËurope, de notre prompt relèvement, à la suite des malheurs de 1870. Ils parlent avec une franche estime de nos qualités d'économie, d'activité, de loyauté commerciale. Us ont été bien plus frappés encore des qualités politiques dont le parti libéral a fait preuve dans les difficultés des sept dernières années. C'a été pour eux un spectacle nouveau et inattendu ; car on n'était pas habitué à compter entre nos vertus la patience, la discipline, la recherche du possible, en un mot le sens pratique dans la conduite des choses politiques. Us ont d'autant plus apprécié ces qualités que nous avions à les communiquer, non pas à un corps électoral restreint tel que le leur, mais au suffrage universel, aux masses ouvrières de rindustrie urbaine et des campagnes, c Vous avez, disent-ils, démenti depuis 1870 jusqu'en 1877 les prévisions les plus vraisemblables des pessimistes ; c'est comme une donnée nouvelle, et des plus satisfaisantes, fournie à ceux qui se mêlent de pronostiquer votre avenir. »
Après cela, je dois dire qu'on ne se tient pas encore pour bien assuré de notre sagesse et de la longue durée de la République. Ce n'est pas que les Italiens, en général, souhaitent de préférence voir s'établir chez nous une autre forme de gouvernement. L'orléanisme leur est peu connu ; quant au comte de Chambord, sa cause se confond, à leurs yeux, avec celle de leurs pires ennemis. L'empire leur avait rendu de grands services ; les Bona*
parte sont de race italienne, et Ton se glorifie da premier Napoléon comme d'un fils du pays; mais outre que Napoléon III les a beaucoup gênés en mettant jusqu'au dernier jour obstacle à Toccupation de Rome et à l'achèvement de l'unité nationale, ils ont vu clair, depuis 1870, dans le[^néant politique et moral du césarisme démocratique.
La République française, pourvu qu'elle continue de faire ses propres affaires et de laisser les autres nations se gouverner à leur gré, n'inspire donc aucune antipathie. J'ajoute, pour ce qui concerne en particulier le prince Napoléon, que Ton n'attache ici aucune importance politique à ses liens de parenté avec la famille rovale.
Rome, il décembre.
On continue à penser que le cabinet Cairoli-Depretis, où figurent au premier rang les deux principaux chefs de la gauche, ne réussira même pas à rallier tout le parti, et que les groupes dissidents, Crispi, Nicotera, etc., en s'alliant à la droite, lui rendront la vie difficile. La droite, qui sent l'opinion lui revenir à mesure que le parti au pouvoir se montre plus embarrassé de constituer une administration de quelque [durée et d'entreprendre des réformes sérieuses, la droite, dis-je, semble disposée à pousser ferme [l'attaque et à tenter l'occasion d'une lutte décisive, si elle se présente. Mais il est à croire que la gauche, avant de perdre la situation qu'elle occupe depuis quatre ans, et de céder au parti contraire la direction des élections prochaines, saura se rallier autour du ministère. Seulement, il faut noter qu'au Sénat [c'est la droite qui est maîtresse ; et lamelle menace de faire échec aux deux projets qui composent le programme du
cabinet Cairoli-Depretis : abolition de Timpôt sur la mouture, et nouvelle loi électorale. Quelle issue y aurat-il à ce conflit? Le roi sera-t-il réduit à dissoudre la Chambre et à faire appel au pays sous le régime de la loi actuelle ? Rt cet appel se fera-t-il sous les auspices du présent cabinet? ou d'un cabinet pris à droite?
Nul ne le sait, et le pire, c'est qu'on ne peut pas savoir davantage ce que répondrait le pays interrogé ; il a besoin d'être éclairé, dirigé, bien loin de pouvoir diriger lui-même. Je vous ai dit l'impression générale de lassitude chez quelques-uns, même d'inquiétude; on n'a pas confiance dans les aptitudes de gouvernement des hommes de la gauche, encore moins dans l'esprit politique de ce parti qui en est à user son sixième ou septième ministère ; mais il s'en faut encore que la droite se soit concilié l'opinion sans réserve. La masse des électeurs s'était détournée, il y a quatre ans, d'un parti qui comptait dans ses rangs la plupart des hommes les plus considérables de l'Italie et les mieux pourvus d'expérience pratique, mais qui avaient déjà gouverné seize ans (magnum sévi spatium dans une ère démocratique!), et qui durant cette période avaient dû établir de lourds impôts ; elle lui reprochait d'être un parti fermé, une chapelle politique exclusive et intolérante ; elle se rejeta du côté des hommes de gauche qui promettaient de belles réfojrmes, et surtout la diminution des impôts. Aujourd'hui que les illusions se sont dissipées, on ne sait plus à quelle sorte de saints se vouer.
Faut-il s'étonner qu'il se produise peu à peu en Italie au sein des classes moyennes, non pas encore un parti,
ni même une opinion bien déterminée, mais un sentiment conservateur prononcé, tel qu'il prévaut chez nous dans certaines classes. Ce n'est pas qu'on veuille détruire le nouvel ordre de choses ni en particulier rétablir le pouvoir temporel : personne n'y pense, en dehors des petits groupes d'émigrés à l'intérieur et du haut clergé ; mais on voudrait qu'il fût possible de s'entendre avec le Saint-Siège, pour en finir avec une lutte laborieuse, pour pacifier les familles, pour raffermir d'ordre moral». On s'inquiète de l'ébranlement des croyances, des vieilles habitudes et de la moralité populaire , de Tinfluence croissante de la mauvaise presse ; et Ton serait disposé à se relâcher un peu de la guerre contre le clergé, à lui laisser, par exemple, quelque part d'action ou d'influence dans l'éducation publique. C'est là, je le répète, non pas l'opinion d'un parti en voie de se constituer, ni celle des hommes marquants de la droite ou de la gauche, mais un sentiment qui se propage dans la classe moyenne à la faveur des complications sans cesse renaissantes de la politique intérieure. Il est facile de voir où pourrait mener une telle disposition, — mêlée d'apathie, de peur, d'ignorance, en un mot de faiblesse d'une part, et d'un besoin d'ordre et d'administration régulière et respectable, de l'autre, — si l'élite du parti libéral ne savait pas reprendre bientôt d'une main ferme la direction de l'esprit public.
Cela nous explique aussi comment un petit nombre d'hommes sérieux, nullement imbus de radicalisme, en viennent à souhaiter l'avènement du suffrage universel avec ses aventures et ses risques, infiniment plus grands
en Italie qu'ailleurs. Voici à peu près comment ils raisonnent :
« Tout le monde convient que l'assiette électorale actuelle, 600 000 citoyens, est trop étroite. Notre pays légal présente les caractères du pays légal d'avant 1848 en France : marnes excès d'influence locale; mêmes appétits ; mêmes sollicitations ; même chasse aux emplois ; mêmes intrigues pour avoir un chemin de fer, un pont, etc. Il faut de toute nécessité renouveler Vair politiqtie en agrandissant l'enceinte électorale. Il faut surtout, dans l'intérêt même de nos institutions et d'un ordre public durable, par justice et par humanité, admettre au droit de représentation une multitude d'intérêts qui aujourd'hui sont méconnus ou sacrifiés à ceux d'une petite classe.
«Le projet de loi présenté aux Chambres porte à douze ou quinze cent mille environ le nombre des électeurs, en conférant le vote aux petits censitaires de 20 francs et à tous ceux qui auront fait leur quatrième classe primaire (correspondant à peu près au certificat d'études primaires en France). Ce système n'améliore pas la situation ; il laisse à l'écart la partie de la population la plus saine et en même temps la moins bien partagée, la plus écrasée d'impôts, celle des campagnes, pour accrottre la prépondérance des villes, et, dans les villes, celle des petits patentés, boutiquiers, débitants, des poliliciens bruyants, sans règle ni lest. Il faut aller plus loin, et appeler hardiment à la vie politique toute la nation sachant lire et écrire.
f Nous ne nous dissimulons pas que ce serait le signal
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d'une redoutable crise pour nos institutions. Le Saint- Siège et le clergé ne manqueraient pas cette fois d'intervenir dans la lutte et de convoquer aux comices de ritalie les épais 'bataillons de leurs fidèles, c'est-à-dire une grande partie des paysans ignorants et dévots. Mais du même coup, le grand parti libéral, en présence de cette levée en masse et d'un péril imminent, se reformerait de nouveau ; il reprendrait conscience de lui-même, de ses vrais principes séculiers et de sa mission ; les dissidences secondaires s'évanouiraient devant l'intérêt ardent et impérieux.
€ Et plus tôt se produira cette crise, mieux cela vaudra, parce que la forte génération de 1859 est encore en vie et capable d'une activité féconde, parce que l'esprit de la révolution italienne anime encore une nombreuse jeunesse, et qu'enfin, tout ce qu'il y a d'intelligent en Italie, jeunes ou vieux, se rallierait encore, à l'approche 'd'un péril certain, sous le même drapeau pour sauver l'unité du royaume et l'État séculier. Nul doute qu'à la faveur de ce réveil du sentiment patriotique et libéral, le nouveau contingent électoral ne fût de bonne heure entamé et bientôt profondément divisé. Et cette représentation du grand nombre aurait l'avantage, inappréciable au point de vue social, de prêter une voix à des souffrances, à des intérêts, à des besoins pressants, dont les minorités gouvernantes, bourgeoisie et aristocratie, ont toujours médiocre souci. »
Je viens de vous résumer de longues et intéressantes conversations sur ce sujet. Il va sans dire que je ne me permets pas de me prononcer sur les choses ita-
Hennés ; je dirai seulement qu'à première vue Taventure à courir semble redoutable chez un peuple catholique, dévot (au moins dans les classes rurales) et encore ignorant. Ce n'est pas ainsi que procèdent d'ordinaire les classes dirigeantes qui ont le sens politique, quand du moins elles ne sont pas contraintes par les événements ; elles vont par étapes, et non d'un saut, s'appliquant à faire une assiette électorale solide et stable en même temps qu'agrandie : ainsi font-elles en Angleterre. Les classes libérales d'Italie, qui ont su accomplir de si grands et utiles changements, doivent-elles désespérer d'elles-mêmes et des classes intermédiaires au point de se porter d'un bond au suffrage universel? Encore une fois, il n'appartient qu'aux Italiens eux-mêmes d'en juger.
Rome, 12 décembre.
Je viens de visiter deux écoles primaires dans les quartiers populaires : l'une, de filles, dans la rue Monserralo, près de la rive gauche du Tibre ; Tautre, de garçons, à côté du Vatican, derrière la colonnade opposée au palais. Elles sont logées assez à l'étroit : la première dans un étage d'un vieux palais, la seconde dans un ancien couvent ; mais l'installation incommode est rachetée en partie par la hauteur des voûtes et la grandeur des fenêtres, de sorte qu'à tout prendre l'air qu'on y respire n'est pas malsain. Ce n'est pas ici le lieu de parler des matières et des méthodes de l'enseignement ni des résultats qu'il donne ; je me borne à dire que tout trahit un effort considérable pour la propagation et le perfectionnement de Tinstruction.
L'esprit libéral, au meilleur sens du mot, se manifeste par ses meilleurs côtés sur ce terrain de l'éducation populaire ; il ne s'arrête pas en chemin ; il va toujours en
avant, cherchant plus et mieux en ce qui concerne les livres, les méthodes, l'hygiène, les exercices gymnastiques, les instruments techniques : à travers bien des imperfections, et quoiqu'il reste encore beaucoup à faire, on observe ce louable effort à Rome comme à Paris ; et l'on peut constater à maints signes que tant de peine et de sincère recherche du mieux ne reste pas sans récompense. Au reste, l'instruction primaire a ici celte bonne fortune d'être dirigée par un homme d'un grand mérite, dévoué à son œuvre, dont il comprend toute l'importance et les difficultés, et qui y apporte avec beaucoup de sérieux une infatigable application : tout le monde s'accorde à rendre ce témoignage à l'honorable M. Pignetti.
Les écoles primaires, dans toute l'Italie, dépendent des municipalités, qui nomment et payent les maîtres, et administrent l'enseignement dans les formes prescrites par la loi et sous le contrôle des inspecteurs de l'Etat. Ainsi, le conseil municipal de Rome, ou plutôt la commission executive, appelée le Conseil des assesseurs, délègue un de ses membres pour présider à la gestion scolaire ; et elle choisit un directeur pour gouverner directement l'instruction primaire et le personnel. Les écoles forment des groupes de classes, correspondant aux trois années obligatoires de l'instruction élémentaire inférieure (de six à neuf ans environ) et aux deux années facultatives du degré élémentaire supérieur, dirigées chacune par un maître ou par une maîtresse ; un directeur ou une directrice préside au groupe, veille à l'exécution des règlements et à la bonne marche des
études, communique avec les familles, maintient la discipline, etc.
Les deux écoles que j'ai eu le plaisir de visiter ne sont guère fréquentées que par des enfants de pauvre condition : je n*en ai pas moins été frappé de leur bonne tenue et de leur propreté ; inutile d'ajouter que les physionomies intelligentes et expressives abondent daus cette race privilégiée. En d'autres quartiers, où il y a plus d'aisance, les fils et les filles des familles bourgeoises viennent s'asseoir sur les bancs de l'école municipale à côté des enfants de médiocre état ; il y a peu d'écoles privées payantes à l'usage des riches.
Les écoles religieuses ou, comme on dit, cléricales, font une sérieuse concurrence aux écoles laïques ; elles se sont elles-mêmes améliorées sous le régime de la liberté et de la lutte, et quelques-unes soutiennent honorablement la comparaison avec les bons établissement? de la commune. Il va sans dire que le clergé les recommande avec chaleur; elles reçoivent, si je suis bien informé, environ 8000 élèves des deux sexes ; les écoles municipales en ont environ 16 000 présents sur 20 ou 22 000 inscrits*.
Je lis dans le rapport officiel de la municipalité 1878-79 que cette année l'augmentation du nombre des élèves incrits s'est élevée au chiffre de 2433, tandis que les années précédentes elle n'était que de 1 100. Deux faits permettent de constater assez sûrement la valeur
1. Ces chiffres comprennent les élèves des écolesMe toutes sortes : écoles élémentaires du jour, complémentaires du soir ; écoles de dessin pour les artisans, etc.
des études et justifient la confiance des bonnes familles : l'un, c'est que la proportion des élèves des écoles municipales admis après examen régulier dans les collèges et les écoles techniqiies atteint 72 0/0, tandis qu'elle descend à 39 0/0 pour les Uèves d*autre provenance; lesecondy plus important, parce qu'il témoigne d'un désir sérieux d'instruction dans les classes populaires, c'est que chaque année bon nombre des enfants (à peu près la sixième partie) qui ont achevé leur cours élémentaire obligatoire, passent volontairement au cours élémentaire supérieur établi dans chaque école. Dans telle autre grande ville dltalie, le chiffre de cette dernière proportion descend au septième. Encore faut-il noter que l'enseignement public séculier ne date à Rome que de 1870; il n'a donc pas encore eu le temps de compléter tous ses moyens.
Un autre chiffre intéressant est celui des dépenses municipales. Il s'élève à plus de 1 300 000 francs, dont 800 000 de dépenses obligatoires et près de 500 000 de dépenses facultatives. Les traitements du personnel enseignant montent à près de 700 000 francs, bien que les maîtres et les maltresses ne soient pas très largement payés (2100 francs, ceux de première classe dans la ville ; 1500, ceux de troisième, et 1200, les suppléants ; les directeurs ont un supplément). Il faut se souvenir que Rome n'a pas 300 000 âmes, qu'il existe beaucoup d'écoles libres ecclésiastiques, et qu'en dehors du budget communal il y a le budget de l'État, les gymnases classiques et les établissements ecclésiastiques d'instruction secondaire.
Les leçons commencent à huit heures et demie, et iSnissent à deux heures, avec une interruption d'one demi-heure pour un léger repas, et quelques minutes de suspension entre les différentes heures pour faire quelques mouvements de gymnastique méthodique sur place. A deux heures, l'enfant se retire, emportant des devoirs écrits ou oraux à préparer chez lui : les devoirs écrits seront tous, sans exception, vus, corrigés ou soulignés par le maître.
L'enseignement religieux est donné le samedi par les maîtres laïques eux-mêmes, et Fexamen annuel depromotiony sur cette matière comme sur les matières séculières, se fait ici par les soins des laïques. Ceux-là seuls participent à l'instruction religieuse qui en expriment la volonté : il y a un nombre assez notable de familles qui s'en abstiennent, sans que cela fasse le moindre scandale : leurs enfants arrivent, le samedi, une heure plus tard, et tout est dit.
Je rappelle à ce propos que la loi de 1859, en vigueur dans toute l'Italie, ainsi que les nôtres de 1833 et de 1850, rend obligatoire, en toute école, l'enseignement religieux. Mais la liberté de conscience des parents reste entièrement sauve, en fait comme en droit, il s'est produit à ce propos un fait significatif. En vertu de la loi de 1877, sur l'obligation scolaire, qui omet la religion dans l'énumération des parties obligatoires du degré inférieur y maÀs qui maintient l'instruction morale et civique, quelques municipalités ont voulu supprimer l'enseignement religieux dans les écoles primaires (Gènes entre autres) ; mais la grande majorité des familles
a prolesté, et un décret royal, appuyé de la jurisprudence du conseil d'État, a établi que le silence de la loi de i877 ne pouvait prévaloir contre la prescription formelle de la loi organique de 1859. Voilà où en sont les choses. Au reste, juifs et protestants fréquentent en pleine liberté les écoles publiques communes.
Si la liberté des familles est entière, celle des instituteurs est loin d*étre sauvegardée au même degré. A Rome, il est vrai, où la liberté de penser est très grande et l'influence ecclésiastique très faible, on n'inquiéterait pas un maître, libre penseur, protestant ou juif, qui se ferait scrupule d'enseigner le catéchisme et l'histoire sainte : on se bornerait à confier le soin de cette leçon à l'un de ses collègues. Mais, en général, il est certain que l'instruction religieuse, facultative pour les élèves, ne l'est pas pour les instituteurs. Bien que, en vertu de la loi de 1877, déjà citée, l'examen de religion ne fasse point partie des épreuves obligatoires pour le brevet du degré inférieur ^ une circulaire du ministre Coppino (mai 1879) a pourtant réglé que< puisque les communes font donner l'enseignement religieux, le diplôme portera inscrit dans une colonne à part le nombre de points obtenus par le candidat qui aura volontairement abordé cette épreuve. » On comprend que de telles prescriptions officielles, jointes à la puissance du fait établi et des mœurs générales, laisse peu de place à la liberté de conscience des maîtres.
Je vous ai fait déjà observer que l'autorité ecclésiastique est ici bien plus pacifique ou réservée dans ses prétentions qu'en Belgique ou même en France. Le prêtre
n*eutre pas dans l'école ; il ne proteste pas contre l'instruction religieuse donnée par le maître ; il ne déchaîne pas à ce sujet une sorte de guerre civile. Est-ce à dire qu'il abdique son « privilège divin » ? Non, sans doute : maiS| soit prudence soit impuissance, il renonce pour le moment à le faire valoir. J'aurai occasion de revenir là-dessus à propos de la situation religieuse.
La municipalité de Rome a ouvert des écoles d'adultes qui sont assez fréquentées, des écoles du dimanche pour les filles et d'autres établissements encore plus spéciaux. Le clergé, de son côté, a des établissements du même ordre, yne lacune, aussi regrettable en Italie qu'elle Test en France, est celle d'écoles du soir du jeudi, du dimanche, ou sous telle autre forme appropriée aux divers lieux, destinées spécialement aux enfants qui, ayant achevé leur instruction primaire à dix, onze, douze ans, et commençant leur apprentissage, restent sans ressources morales, sans direction et comme suspendus entre l'école primaire et l'école des adultes. Il y a là uue situation bien digne d'intérêt, en particulier dans les grandes villes.
Rome, 14 décembre.
Je me heurte à chaque pas aux contrastes les plus saisissants. En venant ce matin de Saint-Pierre, où j'avais assisté à 'l'office du dimanche, célébré avec la pompe accoutumée, je me suis trouvé, à Tissue du pont Saint- Ange, devant la chapelle la CAt^^a K^^ra. C'était l'heure du service divin; les portes étaient ouvertes; je suis entré, et j'ai vu dans une salle d'aspect convenable, mais nue de tableaux et de statues, une congrégation d'environ 50 ou 60 personnes, écoutant avec attention un orateur en habit laïque qui développait familièrement un texte de l'Évangile. Point de liturgie ; le pasteur lit la Bible en langue vulgaire; l'assemblée chante des hymnes italiennes ; le service se termine par une prière improvisée, par la formule biblique de bénédiction et par un dernier chant.
' Mous sommes ici en pleine démocratie religieuse, aussi loin que possible des pompes et du symbolisme cérémonial de Saint-Pierre. Point de sacerdoce, ni de
ri les consacrés, ni de gouvernement en dehors du peuple chrétien. De fait la Chiesa Hhera, composée en grande partie de prosélytes italiens, conduite par des pasteurs italiens, est une communauté protestante, assez radicale quant aux formes extérieures ; elle n'a rien d'original ni de spécialement italien ; elle reçoit ses inspirations religieuses comme ses principaux moyens d'existence de l'Angleterre et de TÉcosse ; et, bien qu'elle ait fondé des chapelles dans plusieurs villes, elle ne compte pourtant qu'un petit nombre de fidèles et n'exerce qu'une action fort restreinte.
Esl-il vrai que tant de simplicité dans les formes, tant de radicalisme et de Idiciié dans le gouvernement ecclésiastique, répugne d'une manière absolue à l'esprit italien, et en général au tempérament méridiohal? On le dit des deux côtés des Alpes, sans que j'en sois persuadé. Je croirais plutôt que la Chiesa liberUy toute libre, italienne et moderne qu'elle apparaisse dans sa langue religieuse, son culte etsa discipline, ne sait prononcer, ainsi que les autres églises dissidentes, que le Verbe ancien,je veux dire le dogme protestant de Calvin ou de Luther accommodé au goût de l'orthodoxie anglaise. Quel écho peut avoir un tel enseignement dans l'Italie sceptique, indifférente, blasée sur tous les dogmes et tous les miracles; et comment se flatter qu'une réforme religieuse nationale, au dix-neuvième siècle, puisse s'arrêter à l'étape du seizième?
Je faisais les mêmes réflexions sur une autre communauté protestante, plus considérable et plus connue, piémontaise d'origine, plusieurs fois séculaire et digne
de tout respect, celle des Vaudois, dont j*ai aussi visité la chapelle via délie Yirgini. L'Église vaudoise a eu, je crois, l'honneur d'être la première à profiterde Taffranchissement de l'Italie pour planter le drapeau du culte en esprit et de la libre conscience en terre sacerdotale et sur tous les points du royaume. Elle déploie une grande activité de propagande sous la protection des lois ; dans les localités écartées elle va [souvent se heurter au fanatisme des mœurs populaires. Elle a réussi à fonder plusieurs congrégations de prosélytes italiens; seulement il est à considérer que ce sont des recrues individuelles, et que leurs familles ne les suivent pas. Au reste, le mouvement, qui n'a jamais 'été considérable, va se ralentissant à mesure que l'état politique devient plus calme et plus régulier*.
Dans cette église, les congrégations locales sonf reliées entre elles par le gouvernement presbytérien synodal ; le même que celui de l'ancienne France protestante. Quant à l'enseignement, ce sont aussi les doctrines du seizième siècle, l'autorité infaillible de la Bible et la justification par la foi, qui en composent la substance. Il est vrai qu'un œil exercé démêle sans peine, là
t 1. H'après une statistique récente, le nombre des communautés vaudoises est de 39, avec 32 stations, ou centres de propagande* Il y a 35 pasteurs, 25 évangélistes laïques, 44 instituteurs. Le culte €st fréquenté régulièrement, à Rome, par environ 150 fldèles* Même nombre à Naples, 200 à Florence, 250 à 300 à Milan, etc., en tout environ 4500, sans compter les auditeurs d'occasion.— Dans le budget des dépenses TltaUe ne figure que pour 21 000 francs, les pays protestants étrangers, surtout ceux de langue anglais pour plus de 200 000 francs.
comme partout, sous les apparences de Torthodoxie officielle, le travail latent de l'esprit nouveau. Je ne sais quelles destinées sont réservées dans l'avenir à celle communauté ; jusqu'à présent ses conquêtes appréciables ne sont pas plus étendues que ses ressources pro* près ; en tout cas il me parait certain qu'elle ne pourrait se faire comprendre de l'Italie qu'à la condition de parler une langue religieuse mieux appropriée à la culture d'esprit moderne.
Rome, 12 décembre.
Les incidents du conflit belge entre Tautorité civile et Tautorité ecclésiastique, joints aux circonstances de notre propre situation, donneront peut-être quelque prix aux nouveaux détails que j'ai recueillis concernant la part respective de rÉglise et de l'État dans l'enseignempnt religieux des écoles de Rome.
Je vous ai dit que l'instruction religieuse, à Rome, composée de l'histoire sainte et du catéchisme, se donne dans l'école au même titre que toute autre partie du programme officiel, par les soins des maîtres et maîtresses, et sous l'autorité exclusive des inspecteurs laïques. Le Saint-Siège n'a pas protesté jusqu'à présent contre cet état de choses, et le clergé paraît s'y résigner. Il est vrai que, fidèle à son principe général de conduite, l'autorité scolaire municipale (je vous rappelle que la commune a la direction immédiate de ses écoles) veille de près à ce que les maîtres restent dans les limites de l'enseignement tittéraly sans y joindre leurs commentaires pro-
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près, et surtout sans se permettre la moindre allusion irréligieuse. Cela ne se pratique pas autrement en France; on m'assure aussi que les écoles primaires ecclésiastiques, de même que les nôtres, ne dépassent guère ce genre d'instruction, et que leur façon ordinaire d'enseigner est toute de mémoire et mécanique.
Ce n'est pas tout. La loi établit que l'enseignement religieux ne sera donné qu'aux élèves dont les parents en auront fait la demande. Avec un peu de mauvais vouloir du côté de l'administration scolaire, il pourrait arriyer que maintes familles, par indifférence ou par oubli, négligeassent de parler de l'instruction religieuse au moment de la déclaration prescrite. Mais les directeurs ont ordre de les avertir que la chose dépend absolument d'elles et de les mettre ainsi en demeure de se prononcer. De fait, il est inûniment rare que les familles refusent l'enseignement religieux. Presque partout les israélites, avec quelques protestants, sont les seuls à s'abstenir: leur exemple ne fait point scandale; on s'y est habitué, même dans certains quartiers où le préjugé contre les israélites s'était d'abord manifesté.
La préparation proprement dite à la communion, qui en France amène souvent des complications, des conflits pour les heures de leçons, entre l'église et l'école, où l'école doit habituellement céder, ne soulève ici aucune difficulté» C'est le curé de la paroisse qui, le dimanche, quelquefois le jeudi, donne l'instruction. Seulement, à l'approche de la communion (vers l'âge de douze ans), il est d'usage que les enfants passent huit jours de retraite dans les^maisons religieuses spéciales, les unes gratuites,
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les autres payantes, où on les prépare au sacrement* Vous voyez qu'à Rome les choses s'arrangent (au moins jusqu'à ce jour) à Tamiable. Ni les familles ne se plaipent de renseignement religieux donné et contrôlé par des laïques, ni le clergé ne proteste. Vous remarquerez aussi qu'il ne se manifeste dans la population, soit indi« gène, soit venue du dehors depuis 1870, aucune hostilité à l'égard de la religion. Un fait complétera cette dernière information. Il y a des enterrements civils à Rome ainsi qu'à Paris; la loi civile n'y met aucun obstacle; ils ne provoquent aucune sorte de démonstration populaire ; la municipalité prête ses corbillards; si je suis bieninformé, le nombre ne dépasse guère 40 à 45, pour une population cle près de 300000 âmes, où abondent les libres penseurs. A propos d'enterrements, je ne puis pas dire que les cérémonies funèbres à Rome soient un spectacle de mon goût. Elles me semblent, non pas tristes, mais lugubres. Ces longues files de moines qui ouvrent la marche, ces confréries d'hommes qui ont la figure couverte d'une es^ pèce de sac percé de deux trous à la hauteur des yeux, ce corbillard de forme peu attrayante que portent sur leurs épaules quatre grands gaillards enveloppés d'une longue houppelande grise, cette psalmodie sourde et monotone répétée d'un mouvement assez vif par tout le cortège, tout cela m'a causé, je l'avoue, chaque fois que je l'ai vu, une impression pénible, qui n'a rien de commun avec la tristesse solennelle qu'éveillent chez nous les cérémonies de ce genre et nos chants liturgiques. Mais revenons aux vivants.
PÉCAUT. 7
Rome, 13 décembre.
L'opinion publique, en France, est beaucoup plus préoccupée qu'en Italie de la réforme de l'enseignement secondaire. Il me paraît que c'est ici une question entre gens du métier, à laquelle le public prend peu de part. Il se trouve des personnes très compétentes et pleines d'expérience qui se prononcent pour l'innovation dont on s'entretient chez nous depuis quelque temps, à savoir : associer tous les plus jeunes élèves de nos lycées et collèges à des classes communes de français, de langues étrangères, de mathématiques, d'éléments de sciences physiques, en un mot d'études générales, néces» saires à tout le monde, et ne commencer les langues anciennes que vers l'âge de treize ou quatorze ans pour les terminer à dix-huit.
Ces personnes pensent que les études classiques, loin de perdre à ce retard, y gagneraient par l'effet d'une plus forte préparation primaire, et qu'en tout cas il vaudrait
la peine de tenler Fessai dans un ou deux collèges. Les élèves qui n'auraient pas les moyens ou qui ne se sentiraient pas la Tocation d'aller plus loin^ se trouveraient d'ores et déjà pourvus d'un viatique intellectuel bien autrement solide et utile que celui qu'ils retirent de nos trois ou quatre premières classes de latin et de grec. D'autre part, ceux qui se trouveraient avoir plus d'apti« tude aux sciences qu'aux lettres, n'auraient pas perdu leur temps, et ils s'engageraient, mieux munis qu'aujourd'hui, dans les études spéciales scientifiques. A quatorze ans, les inclinations et les moyens naturels se dessinent assez nettement, et l'on peut choisir sa voie avec plus de sûreté.
On m'assure que le nombre est grand en Italie des hommes c scolaires > qui se montrent favorables à cette réforme. En attendant qu'on y mette la main, les études classiques continuent d'occuper ici le même temps que chez nous : huit années, dont cinq appelées gymnasiales^ aboutissant à un examen d'ensemble et à un grade spécial (licence gymnasiale) ; trois lycéales, couronnées par la licence du même nom, qui correspond à notre baccalauréat, mais qui n'est pas dédoublée comme chez nous en deux grades, l'un de sciences, l'autre de lettres. C'est une règle invariable, et appliquée même aux établissements libres, séminaires, éducation de famille, etc., que le second examen ne peut être subi que trois ans après le premier; je signale à votre attention cette remarquable garantie.
Les classes ne durent qu'un heure, quelques-unes (celle de physique par exemple) une heure et demie.
Mais rintervalle entre Tune et Tautre se réduit à peu près à rien ; Télève ne quitte pas la salle, et souvent il y a deux heures et demie ou trois heures de leçons qui se suivent. On interrompt à midi ; on reprend, s'il y a lieu, à une heure, et tout est généralement fini à deux heures et demie.
Les élèves sont moins chargés que chez nous de devoirs écrits et de leçons de mémoire. Pas de rédactions d'histoire, mais beaucoup d'interrogations, d'après un livre adopté que complète l'exposition orale du maître. Point de vers latins obligatoires, excepté ce qu'il en faut pour apprendre les règles générales de la métrique ancienne; pas de discours latins, rarement des narrations; mais, en dernière année, des lettres familières. De même, peu de versions latines ou grecques dictées ; mais beaucoup de thèmes, en l'une et l'autre langue, presque toujours d'après un livre de textes, et destinés jusqu'au bout à inculquer la connaissance de la grammaire. Avec cela, traduction sur cahier de passages d'auteurs, choisis entre ceux que Ton a expliqués en classe après les avoir préparés à domicile. Au fait, un élève de deuxième année lycéale (correspondant à notre rhétorique) n'a guère que quatre devoirs écrits par semaine à présenter : composition d'italien, devoir de mathématiques, thème latin (inversion de l'italien en latin) et thème grec.
On apprend par cœur peu de prose et beaucoup de poésie : Virgile, Horace, Homère ; et pour l'italien, Dante, qui est le principal éducateur des fils de la classe moyenne, comme Homère l'était pour les Grecs. C'est
une des bonnes fortunes de Tltalie que d'avoir parmi ses pères modernes un poète d*un tel génie et d'une si haute inspiration morale.
Le latin, le grec et la langue maternelle ne forment pas au lycée un ensemble solidaire, confié à un seul professeur, comme cela se pratique en France. Chaque langue s'enseigne à part ; ce qui me paraît être un procédé inférieur d'éducation littéraire. Mais on juge qu'un seul professeur ne suffirait pas à corriger tant de devoirs de diverse sorte ; et l'on tient la main à ce que tous soient revus, soulignés, et même, autant que possible, corrigés en détail, surtout les compositions d'itahen. Notez que Ton se plaint en Italie plus encore qu'à Paris des classes trop nombreuses; 50 et quelquefois 80 élèves.
Aucune langue étrangère ne fait partie du programme des lycées.
Il est ici un usage fondamental, que l'on observe avec rigueur dans les écoles de tout ordre: c'est l'examen de promotion d'une année à l'autre. Ceux-là seuls en sont exemptes qui ont obtenu, pour l'ensemble des exercices de Tannée, une moyenne déterminée de points. On a souvent parlé en France d'établir cette institution dans nos collèges, ou plutôt d'y revenir et de la régulariser; il n'en est aucune de plus nécessaire : ici elle est entrée dans les mœurs, et elle oblige bon nombre d'élèves à redoubler une classe ou à abandonner une voie où ils n'ont pas de succès.
On ne fait pas des <c compositions » en classe; du moins ne sont-elles pas, comme chez nous, l'un des pi* vots du système d'études. On ne s'en sert de temps en
temps que pour vériGer si les devoirs préparés à domi» cile sont bien de Télève ou s*il se fait aider.
J'ai assisté aune classe de latin et aune classe de grec de la deuxième année (ravant-dernière des études). On expliquait deux chapitres du De Oratore, préparés à la maison; Télève appelé s'avançait devant la chaire du professeur et traduisait de vive voix; on faisait, chemin faisant, des remarques de grammaire, de style, d'histoire, de topographie; ainsi se passait l'heure entière. — Même procédé pour le grec. On traduisait Isocrate. Dans la dernière année, on pratique des lectures plus longues d'auteurs classiques ; le professeur fait expliquer en classe certains passages, et s'assure par des analyses orales sommaires que le reste du texte du jour a été bien préparé à la maison.
Si maintenant j'avais à dire mon impression, d'après ce que j'ai vu de mes yeux et ce que j'ai appris de divers côtés, sur les résultats comparés des études en France et en Italie quant à la lecture facile des langues classiques^ à la culture du goût et à l'art d'écrire, j'inclinerais à attribuer la supériorité à nos élèves, j'entends aux bons élèves de nos collèges. Mais il faut convenir qu'ils achètent cet avantage par des épreuves multipliées qui leur coûtent un travail excessif; il resterait à examiner si, en dehors de l'élite, la généralité des élèves profite autant du système français que du système italien, moins raffiné, moins chargé et d'allures plus calmes. Quant à savoir si la majeure partie des jeunes gens conserve le goût et l'habitude de lire plus tard les auteurs anciens, je crois que la question n'est pas plus
douteuse de ce côté des Alpes que de l'autre, si j'en crois d'excellents juges qui sont en même temps des pères de famille. Cela prouve peu d'ailleurs contre l'utilité de notre culture classique ; elle n'en a pas moins rempli son office éducatif y qui est le principal, en ce qui regarde à la fois l'intelligence et le développement moral. J'ai entendu des professeurs de l'Université de Rome témoigner que, dans les Facultés des sciences physiques et mathématiques, les étudiants venus du lycée et ayant fait les études classiques (bien entendu avec les compléments ordinaires de mathématiques ^ sciences naturelles, etc.) étaient d'abord dépassés par leurs camarades venus des écoles et instituts techniques (où l'on ne fait ni grec, ni beaucoup de philosophie, mais spécialement des sciences avec de l'italien, de l'histoire, etc.), mais qu'ils ne tardaient pas, en général, à reprendre l'avantage, grâce à un apprentissage mental plus régulier et plus complet. Il vous est sans doute arrivé d'entendre en France la même observation.
Rome, 14 déeembre.
Vous désirez que je revienne une fois de plus sur la question des rapports de Técole primaire italienne avec l'Église. Il est vrai qu'on se fait chez nous une idée assez peu exacte et, en tout cas, très incomplète de celte situa* tion. Je vais marquer avec plus de précision quelquesuns des renseignements déjà donnés et en ajouter de nouveaux.
L'article 307 de la loi organique de 1859, qui régit l'instruction publique à tous les degrés, range Tinstruction publique en tête des matières obligatoires de l'enseignement élémentaire.
D'autre part, la loi du 15 juillet 1877 sur l'instruction obligatoire du degré inférieur, en énumérant les matières d'obligation, ne fait pas mention de la religion ; elle se borne à parler <c des droits et des devoirs de l'homme et du citoyen }s^, et la morale figure, en effet, sous cette étiquette dans le programme de toutes les
écoles italiennes, élémentaires, moyennes ou supérieures.
Quelques municipalités s'étaient autorisées de cette seconde loi pour rayer du programme de leurs écoles renseignement religieux et le laisser à la discrétion des familles. Des réclamations s'élevèrent, auxquelles le gouvernement fit droit en décidant que l'omission signalée dans la loi spéciale de 1877 ne pouvait prévaloir contre la disposition formelle de la loi générale ou organique. L'enseignement religieux fut donc rétabli là où il avait été supprimé, mais expressément à l'usage des seules familles qui le demandaient. Il y a pourtaLt des exceptions : ainsi à Bologne, où les familles n'avaient pas protesté, on continue de laisser la religion en dehors des programmes et des heures déclasse.
11 est bon de marquer ici un détail important, c'est que rinstruclion religieuse ne contribue plus, comme les autres branches de l'enseignement élémentaire, à fournir les points ou notes d'où dépend la promotion annuelle de l'élève d'une classe à la classe supérieure. Cela suffit à lui assigner un caractère éminemment facultatif.
Telle est la situation légale. Quant à l'état réel des choses, le voici : Presque partout, c'est l'instituteur luimême ou l'institutrice qui enseigne l'histoire sainte et le catéchisme; le curé se charge, conformément à la loi de 1859 (art. 325), d'examiner sur cette matière dans les examens qui ont lieu à la fin de chaque semestre ou de l'année. En certaines villes, où l'Église et l'État sont en quelque sorte sur le pied de guerre ou de défiance sys-
tématique à l'égard Tua de l'autre, les curés ne sont appelés ni à surveiller les leçons ni à prendre part aux examens : c'est le cas à Rome, je vous l'ai dit, et le «lergé laisse faire. Ailleurs, à Florence par exemple, l'autorité municipale et l'autorité ecclésiastique ont adopté à l'amiable un arrangement qu'en Belgique et en France on dénonce comme scandaleux : la religion ne fait pas partie du programme, les maîtres n'ont pas à s'en occuper ; mais le samedi soir, à trois heures, à l'issue de la classe, le curé de la paroisse ou, à son défaut, un ecclésiastique qu'il délègue, vient donner dans l'école la leçon de religion h tous les enfants qui Teulent y assister, c'est-à-dire, en fait, à presque tous les élèves catholiques.
Ce qui est partout réservé, c'est l'entière liberté de conscience. On a soin, au moins dans les grandes villes, de bien établir que l'instruction religieuse n'est pas seulement facultative pour les parents, ainsi qu'elle l'était déjà avant la loi de 1877, mais que, depuis cette loi et d'après les délibérations qui l'ont accompagnée, elle ne doit être donnée qu'à ceux dont les parents en ont fait la demande, et à des jours et heures déterminés. Â Rome, la leçon a lieu le mercredi matin et le samedi de huit heures et demie à dix; les élèves de cultes dissidents ou de familles non croyantes n'arrivent à l'école qu'à dix heures. Cela se passe aujourd'hui tout simplement, sans qu'élèves ni parents en prennent de l'ombrage.
L'instituteur est tenu de faire apprendre selon la lettre les récits d'histoire sainte et le catéchisme, sans y ajouter aucune sorte de commentaire.
Je répète qu à Rome particulièrement rautorilé municipale et l'intelligent directeur de rinstruction communale^ M. Pignetti, mettent un égal soin à sauvegarder la liberté de conscience des familles et à ne pas donner à l'école une couleur d'irréligion. Dans une circulaire de service, que l'on a bien voulu me communiquer, et qui détermine les jourâ et heures des leçons de religion, les livres de classe à employer et le caractère de cette instruction spéciale, je relève le passage suivant : € Dans le cours des leçons ordinaires, auxquelles assis- 4 tent avec les catholiques les Israélites, les non-ca* « tholiques, et tous les élèves dont les parents n'ont € pas réclamé l'instruction religieuse, les maîtres auront « non seulement la faculté, mais le devoir de parler avec € franchise à leurs élèves de ces vérités religieuses fon-
< damentales sur lesquelles tous les peuples civilisés « sont d'accord ; mais ils devront s'abstenir des spécifi- « cations et distinctions dogmatiques qui risqueraient de
< heurter telle ou telle croyance, en considérant que f l'école peut bien concourir pour une part à l'éducation f religieuse, mais que le soin principal de cette éduca- <( tion regarde la famille et les prêtres de chaque confest sion. » (2 oct. 1878.)
On ne parlerait pas autrement aux États-Unis. Je ne sais rien de plus propre qu'un tel document, émané du Capitole, mis en pratique dans toutes les écoles municipales de la ville des papes, à nous faire mesurer la grandeur du changement accompli depuis quelques années en Italie. Ce langage si franchement libéral/ mais si digne et si tempéré de l'autorité séculière fait un sin-
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gulier contraste avec Jes maximes et le style habituel de rautorité ecclésiastique, naguère souveraine dans les mêmes lieux.
Nos lecteurs seront peut-être bien aises de savoir dans quelle mesure les familles romaines qui fréquentent les écoles laïques s'abstiennent de l'instruction religieuse. J'ai pu recueillir à ce sujet quelques chiffres instructifs. En décembre 1879, le nombre des élèves catholiques, dans les écoles de garçons, pour qui leurs parents avaient réclamé l'instruction religieuse, s'est élevé à 4367; celui des filles à 4998, en tout 9365. — Ce nombre, au même mois de Tannée précédente, n'était que de 8676 : il y a donc eu un accroissement de 680 demandes affir-mativeSy dû sans doute en partie à ce que les directeurs ont éveillé l'attention des familles. — En décembre 1879, il n'y avait que 554 élèves catholiques seulement dont les familles n'eussent pas demandé l'éducation religieuse ; Tannée précédente 1242 ; différence entre les deux années : 688. Ces chiffres sont la contreépreuve des précédents. On compte, en outre, 677 élèves Israélites et 52 non-catholiques (protestants, grecs, etc.) mêlés aux autres élèves dans les écoles publiques. Le total des élèves inscrits dans les écoles publiques élémentaires du jour est de 1.0648.
A Rome, TÉcole primaire n'entretient de rapports d'aucune sorte avec l'Église. Les maîtres n'ont pas à conduire les enfants à la messe, ni à s'occuper de Tinislruction préparatoire à la première communion, cela regarde les familles et les prêtres. J'ai dit que Tinstruc- Xion des catéchumènes se fait, le dimanche, à Téglise,
de sorte que Tordre des classes de la semaine n*eii reçoit aucuQ trouble; mais à l'approche de la première communion, il est d'usage de soumettre les enfants à un régime spécial, à une sorte de retraite de quelques jours ou de quelques semaines dans des maisons monastiques.
Ce qui précède se rapporte aux écoles publiques gratuites, où se rencontrent des élèves de toute condition. liais il y a aussi quelques écoles payantes, entre autres une école primaire organisée en vue des classes du gymnase latin et de Fécole technique. Permettez-moi à ce sujet une petite digression.
Cette institution, de date assez récente, parait donner déjà d'excellents résultats. Elle est établie au sixième ou septième étage du Collège romain, sous la direction de M. Pernessi. Elle réduit à quatre années la durée ordinaire de l'instruction élémentaire, qui est de cinq ans (degré inférieur, trois ans; degré supérieur, deux ans), et fournit au gymnase latin des élèves mieux préparés que ceux qui viennent d'ailleurs. Cette année, par exemple, le nombre des enfants admis, après examen^ au gymnase a été dans la proportion de 93 pour 100 pour les élèves venus de Técole municipale payante, de 72 pour 100 pour ceux des écoles gratuites, de 43 pour 100 pour ceux des écoles libres ou privées, de 40 pour 100 pour ceux des écoles cléricales. Un trait à noter dans l'organisation de cette école élémentaire préparatoire aux écoles secondaires^ c'est que dans la quatrième et dernière année (âge d'environ dix à onze ans), les classes bifurquent en deux sections, l'une acheminant à
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réducation classique, l'autre à l'éducation technique ou scientifique. La première appuie davantage sur Tétude grammaticale de la langue italienne, l'analyse, la lecture expliquée; l'autre, sur l'arithmétique. Chaque classe a 25 ou 30 élèves. — Le mobilier est construit avec discernement : tablettes à coulisse ; bancs mobiles, avec dossier, à 3, 4, 5 places. Les vêtements sont suspendus à une planchette garnie de chevilles numérotées. Dans un coin j'aperçois rangés les petits paniers qui contiennent la collation de midi. Dans l'intervalle des leçons on fait sur place des exercices élémentaires de gymnastique ; à midi il y a une demi-heure environ pour le déjeuner et la gymnastique, qui se font dans les longs couloirs de ce sixième étage ; puis les leçons reprennent, mais sur des matières moins fatigantes, jusqu^à deux heures un quart. Une bibliothèque est à la disposition des enfants ; chacun emporte un livre pour la semaine ; le lundi on lui demande compte de sa lecture et l'on passe en revue les leçons de la semaine précédente. Le samedi : compositions de langue italienne, de géographie, d'histoire, d'arithmétique^ écrites sur cahier; une copie en est remise au maître, qui la rend annotée en donnant les explications ; l'élève, à son tour, corrige son cahier. Ces compositions règlent les places du chef de la classe et des chefs d* escadron, qui, dans cette école comme dans toutes celles de Rome, commandent avec une netteté militaire d'accent les divers mouvements : se lever, s'asseoir, sortir, entrer, etc. C'est l'une des particularités qui frappent le plus le visiteur. J'ai eu sous les yeux les compositions de langue, d'arithmétique, etc.,^
des élèves de onze ans qui venaient de passer de celte école au gymnase : elles m'ont paru déceler de bonnes habitudes d'esprit. Les réponses orales marquaient peut* être un degré d'instruction inférieur à celui de nos écoles primaires de Paris ; mais il y aurait lieu d'abord de mesurer exactement le rapport des âges. Au total, l'enseignement est conduit avec vigueur et intelligence ; je remarque notamment qu'on exerce beaucoup les enfants à exposer de vive voix ce qu'ils viennent de lire.
Je reviens au sujet principal de ma lettre. Une école de ce genre a naturellement pour clientes des familles plus ou moins aisées ; mais ici aussi la religion est en* saignée aux seuls élèves qui en ont fait la demande, et par des maîtres laïques, trois fois par semaine, durant les vingt-cinq minutes que dure la récréation de midi. J'ai demandé la proportion des enfants qui suivaient ces leçons : elle est d'environ un tiers. Ce chiffre est digne de remarque ; cependant il ne faut pas le presser outre mesure : car, s'il renferme des parents de la bourgeoisie qui ne veulent pas d'éducation religieuse, il en renferme probablement d'autres qui ne sont pas contents de celle qui se donne à l'école, et qui se pourvoient mieux ail* leurs.
C'est qu'en effet l'instruction religieuse la'ique des écoles primaires est loin de donner satisfaction, je ne dix pas aux dévots, mais aux libéraux éclairés eux^ mêmes. Ce n'est pas que les élèves apprennent moins bien l'histoire sainte et le catéchisme ; au contraire, ils les apprennent mieux et d'une façon moins mécanique que ceux des écoles ecclésiastiques; mais, si les instituer
trices sont en général croyantes et plus ou moins religieuses de sentiments et d'habitudes, les instituteurs, dit-on, ne le sont pas, et leur manière d'enseigner ne peut que se ressentir de leur incrédulité ou de leur indifférence. Mieux vaudrait, semble-t-il, adopter un modus mvendi, tel que celui de Florence, décharger le maître laïque d'une obligation gênante, et inviter le curé à venir donner une leçon à Tissue de la classe du soir, à des jours déterminés. Seulement, ce qui est praticable à Florence, dans une ville où l'autorité ecclésiastique vit depuis longtemps en paix avec l'autorité laïque, est plus difficile à Rome et ailleurs. Il faut aussi considérer que la présence du prêtre dans la salle d'école n'offre aucun inconvénient dans les grandes villes où Tautorité municipale est vigilante et ne laisserait pas transgresser les limites tracées à l'enseignement religieux; mais dans le très grand nombre des bourgs et des communes rurales, les empiétements et les abus sont plus à craindre, et les élèves dissidents risqueraient d'être mal protégés contre une propagande indiscrète^ Le meilleur parti à prendre serait, à n'en pas douter, de réserver l'instruction religieuse proprement dite aux ministres de chaque culte, qui la donneraient dans leurs temples respectifs; dès lors point de conflit ni d^hypocrisie. Il n'y a à cela qu'une seule objection : c'est qu'en Italie comme en France, un tel arrangement serait dénoncé aux populations comme un scandale.
On voit dans quel état de crise et de transition se trouvent nos voisins sur ce point délicat. La différence entre eux et nous, c'est qu'ils ont déjà fait des efforts,
fà et là couronnés de succès, pour établir une situation normale, conforme à la fois à la liberté de conscience des familles et à celle des maîtres, tandis que nous en sommes encore au régime de la loi de 1850, et que chex nous une école primaire libre ne peut pas, même du consentement des parents, se borner au programme parement séculier et omettre l'histoire sainte et le catéchisme.
Quanta renseignement secondaire, il ne donne aucune place dans son programme, dans ses classes et dans ses examens, à l'instruction religieuse. Mais il faut considérer : premièrement, que les gymnases et les lycées sont des externats, et que, par suite, les familles, gardant la disposition de leurs enfants, peuvent pourvoir comme elles l'entendent à leur éducation religieuse ; — au fait, il n'en est pas autrement chez nous, dans nos lycées d'externes et dans nos examens de baccalauréat; — en second lieu, que l'on n'entre dans les classes du gymnase latin que vers l'âge de dix à onze ans, en sortant des écoles primaires, par conséquent après la première communion ou peu auparavant. J'ajoute que des pensionnats ou Convittiy entretenus par la ville, ou par la province, ou par d'anciennes fondations, sont quelquefois annexés aux lycées; et alors, le collège venant à remplacer la famille, il pourvoit à l'éducation religieuse par les soins d'un aumônier, qui dit la messe, prêche, confesse.
Il en est ainsi dans les collèges ou internats royaux de filles, dirigés par des maîtresses laïques. La messe s'y célèbre tous les matins, la confession s'y pratique
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tous les mois environ; il y a, dès les premières années jusqu'à la sortie, une instruction religieuse régulière, qui va même quelquefois jusqu'à absorber l'instruction morale. Le caractère religieux, ou, pour parler plus exactement, le caractère ecclésiastique est encore plus marqué dans les Conservatori gouvernés par des oblates, sorte de religieuses qui ne font pas de vœux perpétuels.
On aimerait savoir quels sont, en général, les effets de l'instruction religieuse, qu'elle soit donnée par des ecclésiastiques ou par des laïques, dans les écoles de tout degré. Il est très faible, si j'en crois les informations dignes de foi que j'ai recueillies de tous côtés. Le caractère dogmatique, rituel, extérieur, que présente la religion en Italie, lui ménage peu d'action directe et sérieuse sur les âmes pour le gouvernement de la vie. Elle apparaît avant tout comme un t< précepte de l'Église > qu'il faut retenir, une institution divine de salut à laquelle il faut se conformer, et non comme une influence sanctifiante qui s'impose d'elle-même et pénètre l'homme tout entier. En Italie, plus qu'ailleurs, la religion, même quand elle est respectée, et la morale séculière semblent former des départements distincts, presque étrangers l'un à l'autre, des souverainetés voisines qui n'ont pas d'intimes points de contact. Cela est vrai des enfants comme des adultes, et de la vie séculière en général comme de l'éducation.
J'ai entendu confirmer cette observation par des personnes fort au courant des choses de l'école, et qui regrettaient sincèrement que l'enseignement religieux.
aussi bien celui des prêtres que celui des instituteurs, ne remplit pas mieux son office. Ce regret est d'autant plus yif que l'on est loin d'être satisfait de la manière dont se donne l'enseignement purement moral prescrit par la loi dans les écoles primaires sous le nom de € Droits et devoirs de l'homme et du citoyen >. On demfmde, en ceci comme dans tout le reste, de meilleurs livres ou manuels, une meilleure méthode, plus éducative^ plus efficace, mieux appropriée aux besoins réels ; enfin des maîtres plus capables et mieux exercés.
Pourquoi ne le dirais-je pas ? On voudrait que l'école servît au renouvellement moral de la famille. Ce n'est pas que la famille italienne (je parle de la classe bourgeoise) ne soit supérieure en moralité à ce qu'elle était dans les siècles précédents ; on n'y observe plus, en particulier, ces étranges désordres passés autrefois en usage et devenus presque une institution domestique. Hais on se plaint qu'elle manque de règle et de discipline ; que les pères et les mères ne prennent pas le soin qu'il faudrait des enfants ; que la distribution du travail, l'ordre, la propreté, les habitudes d'épargne et de prévoyance laissent beaucoup à désirer ; qu'on n'apprécie pas la valeur du temps; qu'enfin t: la sincérité profonde de l'âme i^ fait défaut. On se plaint surtout, je devrais dire on s'accuse, de ce que le père néglige sa famille, son intérieur, pour le café, le cercle, le théâtre, le parlement, le comptoir, la bibliothèque. Si encore, ajoute-t-on, la mère était en état de réparer le mal I Mais réducation des femmes ne. fait que de naître ; et
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cette circonstance explique^ en bien des cas, le défaut d'entente entre les époux et le peu de goût que le mari éprouve pour son intérieur. Peut-être la famille n'estelle pas mieux réglée en France ou en Belgique : mais dans ces pays-là du moins il y a un intérêt puissant qui attire les jeunes gens, l'agriculture, l'industrie, le commerce ; on n'y connaît pas le mal de l'oisiveté au mêi^e degré qu'en Italie ^
Cette peinture est sans doute excessive. Ceux qui la font omettent à dessein les points lumineux, qui frappent tous les regards, pour ne montrer que les points noirs. Ils évitent de marquer les différences qui séparent les habitudes du Nord et du Centre de celles du Midi. Mais leur voix, d'autant plus sévère qu'elle est plus amie, mérite de ne pas se perdre dans le désert. J'en* tends dire aussi à des hommes dont le dévouement à l'Italie ne saurait être suspect, que la moralité populaire ne va pas s'améliorant*; qu'il y a parmi les jeunes gens en particulier, plus de grossièreté d'habitudes et moins de retenue, et que là où n'atteint pas la loi,le sens moral a peu d'efficace. Sans doute on n'impute pas cet état de choses au progrès de l'instruction; on sait qu'il se rattache à des causes générales auxquelles n'échappe aujourd'hui aucun pays, et où se mêlent le bien et le mal ; mais ce dont on se plaint, ou plutôt dont on s'ac< cuse, c'est que l'instruction publique, par ses programmes, ses livres, ses méthodes, ses interprètes, ne réus-
1. Voy. sur ce sujet la Reîa%ione sur les écoles magistrales rurales, par Salvatore Delogu. Rome.
sisse pas mieux à refouler ce mauvais courant ou à le ralentir.
C'est ici une question infiniment délicate, et qui va au plus vif de notre présent état moral et social. On ne peut que Ipuer l'élite de la nation italienne, ses meilleurs instituteurs et ses hommes d'État, de se montrer difficiles sur ce point, de ne pas se complaire trop aisément en eux-mêmes et en ce qu'ils ont déjà fait. Je n'ai pas besoin de signaler les ressemblances qui existent entre leur situation et la nôtre. Chez nous aussi les esprits attentifs et clairvoyants en sont à souhaiter, dans nos écoles, un enseignement moral plus efficace et mieux approprié à la réalité. On a mille fois raison de se préoccuper de cette faiblesse (pour ne pas dire de cette lacune) de notre éducation populaire, si imparfaitement corrigée par l'enseignement religieux, tel qu'il se donne à l'école ou à l'église. Hais peut-être ne se rend-on pas bien compte, en Italie ni en France, que dans ce qui touche à la morale, la réforme ne se fait pas seulement par la voie des manuels, des méthodes, des procédés. Ce qui, dans l'un et l'autre pays, manque à l'enseignement moral séculier, aux livres et aux maîtres, ce n'est pas tant Yart que la vie même, le souffle, l'inspiration intérieure. Je serais tenté de dire que les c droits et les devoirs de Vhomme et du citoyen » s'enseignent avec aussi peu de foi (au sens élevé du mot) que le catéchisme ecclésiastique lui-même : et ce défaut de spontanéité suffit à paralyser livres, méthodes et maîtres. — Ce que nous avons à créer, c'est donc un esprit général, une influence, plus encore qu'un enseignement dogmatique. En parlant
ainsi, je sais que je ne diminue pas la difficulté; mais je crois du moins la porter en son Téritable* siège, au plus profond de Tâme humaine, là où se forment les pensées et les sentiments vraiment féconds, et d'où jaillissent d'un même jet, si Ton peut ainsi parler, les pures sources de la vie morale et celles de la vie religieuse.
Rome, 15 décembre.
Je suis entré ce matin au collège de la Sapience, siège de rUnîversité romaine. La cour intérieure, avec ses larges portiques à arcades qui la bordent sur les quatre côtés et qui se répètent au premier étage, est d'un style noble et sévère qui convient merveilleusement à la destination de l'édifice. Ici sont installées la Faculté de lettres et de pbilosophie et celle de droit; les Facultés de sciences et de médecine, qui réclament plus de place^ ont déjà ou auront bientôt leurs cabinets et leurs collections sur le Yiminal et en d'autres quartiers. On a établi les laboratoires à grands frais et sur une grande échelle, de manière à faire de prime abord de Rome un des principaux centres de l'étude des sciences physiques. La médecine est moins favorisée, me dit-on, par suite de la difficulté qu'offrent les cliniques ou les hôpitaux^ éloignés le$uns des autres, et possédés ou administrés
par des corps indépendants qui font payer cher Tusage de leurs maisons.
L'Université compte plus de 700 étudiants. Il faut noter que les Universités complètes sont très nombreuses en Italie; et qu'en particulier, dans la région du centre^ il y en a une douzaine pour 5 millions d'habitants.
L'étudiant se présente, comme dans nos Facultés, muni de la licence du lycée, c'est-à-dire du baccalauréat, sous la forme unique qu'il a en Italie, ou bien de la licence d'institut technique pour la Faculté des sciences et mathématiques.
L'embarras de trouver des élèves réguliers en nombre suffisant pour les cours de lettres, de philosophie, de sciences, n'existe pas ici comme .chez nous. En effet, les professeurs des lycées se forment dans les Universités, où ils passent quatre ans. De plus, les étudiants de certaines Facultés sont astreints à suivre en dehors de leur spécialité un cours de lettres, d'histoire ou de philosophie; j'ignore quels moyens de contrôle et de sanction on emploie.
Pour le dire en passant, cette préparation exclusive* ment universitaire des professeurs de gymnase ou de lycée paraît n'être pas sans inconvénients. D'excellents juges en cette matière pensefit que les quatre années de cours de langues anciennes (y joint le sanscrit) et de ' littérature italienne ou de sciences ne suffisent pas à former de bons maîtres de l'enseignement secondaire. Ils ont trop peu de leçons en chaque branche pour embrasser chaque année le champ prescrit, et surtout il leur manque des exercices pratiques et spéciaux, de
fréquents travaux écrits, corrigés par le professeur. Pour combler cette lacune il n'y a pas ici des séminaires ou conférences pratiques comme en Allemagne ; du moins rien de régulier et de bien suivi ^ Il en résulte que l'étudiant devient plus érudit, plus philologue qu'il ne possède réellement et ne goûte les langues anciennes. Le sens critique se développe chez lui plus que le sens esthétique. Il inclinera naturellement à porter le même esprit dans les classes des lycées, à ne pas faire avec les élèves assez de lectures courantes et prolongées, destinées à faire sentir le mérite et la beauté des écrivains classiques '. Aussi me dit-on que les compositions de Ja licence lycéale (version latine et version grecque) donnent lieu aux mêmes plaintes en Italie qu'en- France. Le nombre est petit des jeunes gens qui savent vraiment lire un auteur latin, à plus forte raison un auteur grec, et qui se plaisent dans la suite à entretenir commerce avec les anciens. Il va de soi que la méthode employée n'est pas la seule coupable en cette affaire, et qu'il faut aussi mettre en ligne de compte la répugnance des jeunes gens pour des études dont ils ne savent pas apprécier l'utilité.
• Je m'informe de l'esprit qui anime la jeunesse universitaire à Rome. Ceux qui la voient de près m'assurent qu'elle est en général assidue aux leçons, laborieuse,
1. Il y a une École normale supérieure à Pise ; et, si je ne me trompe, une autre à Pavie.
2. On s'applique pourtant, au lycée de Rome, à. développer cette pratique salutaire des longues lectures d*auteurs ; et tout me porte à croire qu*eUe se propage peu à peu dans les autres villes.
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calme, et qae, de plus, un certain nombre d'étudiants (ceux-là ne sont en tout pays qu'une minorité) montrent un goût sérieux pour la science, c La présente génération scolaire, me disent plusieurs personnes bien placées pour en juger, vaut mieux que la nôtre, n Le même sentiment m'est exprimé presque dans les mêmes termes au sujet des élèves de l'instruction secondaire.
J'entre dans une salle de la Sapience à neuf heures et demie du matin. Le cours est commencé depuis une demi-heure; l'arrivée d'un étranger ne cause aucune distraction. C'est justement une leçon de philosophie (métaphysique), donnée par M. Ferri, ancien élève de notre École normale de Paris. L'auditoire se compose de quinze à dix-huit élèves, qui prennent continuellement des notes. Pas un bruit ni un dérangement. Le professeur expose d'une manière très claire et animée, avec des citations abondantes en latin ou eu français, une matière assez subtile : le débat entre Newton et Leibnitz sur la nature de la matière. L'attention des élèves ne lui fait pas défaut. Je remarque sur les bancs un prêtre qui suit le cours, et qui paraît être là fort à l'aise. Le cas, paraît-il, n'est pas unique.
Je ne me défends pas d'un vif sentiment de plaisir en trouvant installé dans ce beau collège de la Rome papale tout l'appareil de la science libre. Philosophie, histoire, langues orientales^ sans parler des sciences et du droit, tout s'enseigne ici avec une pleine liberté d'esprit et de parole. On n'abuse pas de cette liberté ;
il est rare qa'elle se manifeste sous des formes gratuite* ment agressives et de nature à blesser avec intention la conscience catholique.
Je m'informe de divers côtés quel esprit philosophique règne en ce moment à Rome et en Italie. Les réponses sont assez diverses, et, comme il est naturel en pareil sujet, peu précises. J'en tire seulement quelques traits communs. Il n'y a aucun système de philosophie qui se puisse vanter aujourd'hui d'exercer un ascendant général. Les idées de Rosmini et de Gioberti ont beaucoup perdu de leur crédit. L'hégélianisme, qui a toujours ses partisans, n'est pas davantage en faveur. On se trompe* rait aussi en croyant que le matérialisme prévaut dans le monde des savants et des professeurs ; non plus que le positivisme, au sens rigoureux d'Auguste Comte ou de M. Littré, bien que cette doctrine ait des disciples dévoués. Mais la tendance positiviste, sous sa forme gêné* raie, et en particulier la façon de procéder de l'école expérimentale anglaise, voilà peut- être la direction d'esprit dominante. L'expérience, au sens le plus «'ompréhensif, c'est-à-dire ne s'enfermant pas exclusivement daos l'ordre de la matière comme dans le seul ordre réel ou accessible, serait la méthode en faveur en Italie.
Quant aux doctrines morales proprement dites, on me dit il se produit dans le monde philosophique peu d'af-* firmations précises, et aussi peu dans le sens négatif et antireligieux que dans le sens positif : peut-être même est-il permis de dire que, sous des formes très diverses, le plus grand nombre concluent à Dieu, à la liberté, à
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l'esprit ^ Au reste, Tinfluence anglaise n'est pas la seule à s'exercer ici ; l'Italie continue d'entretenir des communications assidues ayec l'Allemagne. On lit égament les travaux de nos écrivains et nos revues philosophiques.
Tenez compte de ce qu'il y a nécessairement d'incomplet et même d'incorrect dans le tableau sommaire que je viens de tracer : il y faudrait mettre, pour le rendre fidèle, des correctifs, des nuances, et surtout des développements et des détails précis que ces lettres ne comportent pas. Ce qui est certain, c'est que l'Italie participe activement au grand travail de transformation philosophique qui se fait dans toute l'Europe sous Taiguilloa des sciences naturelles renouvelées. La conception générale des choses et de leur évolution qui se rattache au nom de Darwin agit fortement sur l'esprit italien, et elle est loin, ici comme ailleurs, d'avoir dit son dernier mot; mais, si j'en crois de bons témoins, elle ne se manifeste pas ordinairement, du moins parmi les philosophes de profession, sous des formes excessives et franchement matérialistes.
La chose a une importance particulière en ce qui regarde l'enseignement philosophique, des lycées, lequel embrasse les trois années supérieures des études classiques, au lieu d'une seule, comme chez nous. Il est facile de comprendre l'action qu'une philosophie régnante
1. M. Moleschott, qui enseigne à Rome la physiologie, appartient à la Faculté de médecine. 11 ne parait pas jouir d'un crédit particulier en philosophie.
doit exercer par ce long noviciat sur les jeunes générations, et quels froissements peuvent parfois se produire dans un pays échappé d'hier au gouvernement et à l'éducation théocratiques. Cette situation, en Italie comme en France, est délicate et commande à tout esprit rai sonnable de la réserve et des ménagements. On dit qu'il y a eu, dans les dernières années, quelques écarts regrettables qui ont mécontenté vivement les familles.
C'est partout une question de savoir sur quelles matières et jusqu'à quelles limites il convient de porter l'enseignement philosophique des collèges. Mais je pense que peu de gens en Italie seraient disposés à la supprimer en entier. Cette suppression serait une faute sans égale : il ne faut pas que les difficultés et les inconvénients inséparables de ce genre d'instruction, administré à des intelligences encore mineures et d'autant plus impressionnables, pous fasse méconnaître à quel point il est nécessaire à l'éducation intellectuelle et morale de la meilleure partie de notre jeunesse.
Je TOUS signale, en finissant, une institution de hautes études fondée par le pape : l'Académie des sciences historiques et du droit, qui a son siège au palais Spada, non loin du palais Farnèse. Ce n'est pas une Université proprement dite ; mais des professeurs renommés, presque tous laïques, y attirent des auditeurs libres. On y enseigne le droit public de Rome, la philosophie du droit, le droit ecclésiastique, la législation civile comparée, le droit étrusque comparé avec le droit romain et
l'antiquité orientale. M. de Rossi, le savant explorateur des catacombes, explique les antiquités chrétiennes; H. Yiscontiy la topographie et les monuments de Rome. Il y a là un signe de vie qu'il valait la peine de mentionner.
Rome, 16 décembre.
M. le comte Mamiani, sénateur du royaume, ancien ministre de Tinstruclion publique, est Tun des hommes qui ont tenu la place la plus honorable à la fois dans le mouTement philosophique italien et dans le mouvement d'émancipation politique. C'est un libéral de vieille roche, en même temps qu'un esprit très sage, et qui apporte la même activité sérieuse, avec la même indépendance, dans l'étude des questions religieuses et dans la pratique des choses politiques.
Il vient de publier ces jours-ci un livre intitulé h Religion de Vavenir, d'une composition assez confuse, qui m paraît, d'après une vue sommaire, n'être pas sans importance, non seulement comme la marque d'une pensée oitginale et sérieuse, mais comme expression d'une disposition morale, et, pour ainsi dire, d'un a besoin spirituel » qui, sans être très commun en Italie, se retrouve pourtant plus ou moins chez beaucoup de personnes cultivées.
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Je ne puis pas, dans une lettre, vous offrir l'analyse d'un tel ouvrage; il me suffira de vous dire que le système de Tauteur (autant qu'il y a lieu de l'appeler un système) est un spiritualisme religieux d'inspiration platonicienne, mais tout pénétré des méthodes et des résultats de la science expérimentale moderne et en particulier des sciences historiques, c La religion, dit H.Hamiani dans son chapitre final, est cette disposition spéciale, cette aptitude de l'esprit à contempler (intuiré) le saint sans intermédiaire, à l'adorer dans le fond du cœur et extérieurement par le moyen du culte, à Pimiter dans la charité universelle en pratiquant les vertus qui s'y rattachent, et en croyant les dogmes qu'il (le saint) a révélés successivement aux âmes pures et sublimes ...> Yous jugerez par ce peu de mots que la doctrine de l'auteur est une sorte de théisme, qu'il fonde, comme il le dit lui-même, sur une analyse attentive de la c faculté mystique », mais en s'aidant des méthodes modernes appliquées soit à l'évolution organique, soit au développement de l'histoire. Le sentiment de l'adoration est, à ses yeux, « une force particulière et éminemment primitive qui doit durer dans l'homme autant que son essence perpétuelle et indéfectible... >
Ce sentiment, il cherche à lui donner corps dans des définitions précises ou dogmes, découverts intuitivement par les grands révélateurs sous les conditions de l'ordre naturely et dont les principaux sont : l'idée du Dieu unique et spirituel, créateur du monde ; l'égalité des hommes ; l'immortalité de Tâme ; la charité, qui a son plein épanouissement dans le sacrifice volontaire du juste
pour rindigne ; la prière entendue au sens le plus spiritael; la solidarité des hommes de bien, ou mieux « la Communion des saints > ; l'action rédemptrice incessante de Dieu dans le monde ; l'attente d'une révélation altérieure plus large et plus féconde que celles que nous tenons déjà de la bonté suprême, etc.
Vous reconnaîtrez aisément que la manière de voir de H. Mamiani, à laquelle il ne craint pas de donner le nom de € religion positive >, n'a rien d'hostile et de directement négatif à l'endroit des religions positives établies; dans le fait, cependant, elle élimine ou laisse tomber la forme traditionnelle et supranaturaliste. Il constate luimême l'étroite parenté de ses doctrines, sinon de sa méthode, avec celles de l'unitarisme le plus avancé ou de ce qu'on appelle en France le protestantisme libéral. Ce qui appartient en propre à l'auteur, c'est la sincérité de l'analyse psychologique et historique avec une rare profondeur de sens moral et religieux.
J'ai eu le plaisir de rencontrer M. le comte Mamiani. Sa conversation est pleine de charme. L'âge n'a en rien diminué son activité d'esprit ni la fermeté de son jugement; tout en prenant une part directe aux affaires de son pays, il se tient au courant de ce qui se pense et s'écrit de notable en Allemagne , en Angleterre , en France. Il me parle, en homme qui les suit de près, de la Revue de M. Ribot, des travaux de M. Littré, de MM. Janet et Caro, de M. Renouvier. Il est persuadé qu'on reviendra de l'engouement positiviste ou évolutionniste, comme on est revenu du condillacisme, qui, au temps de sa jeunesse, paraissait une doctrine indis-
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cutable. Mais Theure présente est confuse^ en Italie comme ailleurs, et la disparition des yieilles croyances philosophiques, religieuses et morales^est le trait le plus apparent de la situation. Il pense toutefois que les classes moyennes et instruites de l'Italie ne sont, au fond, ni matérialistes ni hostiles à l'idée religieuse ; ce qu'il y a plutôt à leur reprocher, et non pas dans ce domaine seul, c'est l'indiiTérence et le manque de sérieux. On ne doit pas craindre, pour le présent, qu'elles se laissent ressaisir par le cléricalisme; mais si les idées socialistes venaient à prendre de l'empire, et que la propriété fût ou parût menacée, nul doute qu'on ne s'empressât d'avoir recours au clergé, à la papauté, aux jésuites, pour raffermir à tout prix l'ordre moral et social.
Au reste, M. Mamiani ne discerne aucun signe de réveil prochain, de transformation intérieure dans l'Église italienne. Léon XIII est un esprit fin, modéré et instruit, mais d'une science tout ecclésiastique. On ne comprend rien, dans ce monde-là, à la vie contemporaine ; la dernière Encyclique en témoigne assez haut. Dans le corps du clergé, séculier ou régulier, nul indice d'un mouvement religieux et moral quelconque, tel qu'il s'en est produit à d'autres époques.Quant aux protestants, ils érigent librement des chapelles, ce qui est à l'honneur de l'Italie et du régime nouveau; mais, avec les meilleures intentions, ils n'ont aucune prise sur la nation; ils lui restent étrangers; leurs idées comme leurs ressources financières viennent du dehors; il n'y a rien là de franchement italien. Le peuple garde sa religion •
tout extérieure de pratiques et de rites, dépourvue de sérieux et de profondeur morale.
En ce qui concerne l'avenir, il faut sans doute s'attendre ice que le conflit éclate tôt ou lard entre les principes contraires qui dirigent la société laïque et la société ecclésiastique. Jusqu'à présent, l'Italie, avec ses qualités et ses défauts, avec son indifférence et son scepticisme, mais aussi avec son sens pratique et sa liberté d'esprit, s'est tirée à son honneur, par la loi des garanties, des difficultés qui entravaient ses premiers pas. Elle a confiné l'Église chez elle en lui assurant la pleine indépendance de son gouvernement intérieur, mais en réservant le droit suprême de rÉtat sur le domaine public tout entier, et en particulier sur l'éducation.
Vous renaarquerez encore une fois que M. Mamiani, comme presque tous ses concitoyens les plus notables, sans se dissimuler l'antagonisme irréductible entre le principe sacerdotal d'autorité, d'une part, et le principe laïque de l'autonomie personnelle, de l'autre, non plus que les complications qui peuvent en résulter dans le développement national, n'est pourtant pas préoccupé d'un retour offensif prochain de l'Église, ni de précautions particulières à prendre en vue de ce péril. % La situation de l'Italie est, à leur avis, tout autre que celle de la France. Léon XIII, il est vrai, est un adversaire bien plus redoutable que Pie IX, qui, avec ses intempérances d'action et de parole, faisait à merveille c les affaires » du parti libéral et unitaire. Mais le clergé est, en général, trop apathique et trop igno- •rant pour exercer une influence dangereuse; il n'est
pas encore discipliné en parti militant; il est mêlé comme propriétaire (chaque paroisse ayant sa terre, que le curé exploite) aux intérêts et aux habitudes de la société séculaire; il n'est pas, comme notre clergé salarié, exempt de tout souci temporel et par conséquent libre de s'appliquer sans réserve à ses fins spirituelles ou théocratiques. D'ailleurs, le sentiment de l'unité nationale est partout si fort, qu'il suffit à tenir en échec le parti de la réaction religieuse, aussi longtemps du moins que ce parti ne renonce pas au rétablissement du pouvoir temporel. Mais le jour où l'Église se sera résignée à accepter les faits accomplis en Italie, on verra aussitôt la composition des partis se modifier gravement. Alors les conservateurs libéraux, qui dans ce moment subordonnent encore leurs sentiments religieux et leurs griefs intimes à l'intérêt supérieur de la patrie italienne, iront se joindre, par une affinité naturelle, au parti catholique rallié au nouvel ordre des choses; il se formera inévitablement deux grands partis, séparés l'un de l'autre par de profondes oppositions de tendances, et se disputant la direction politique et morale de l'Italie. Ce sera une crise décisive dans la vie de la nation.
Jusqu'ici les Italiens se montrent ni^fliocrement pressés de résoudre d'une manière définitive les questions où la religion et la politique, l'action morale de l'Église et celle de l'État se rencontrent. Ils ne sont pas possédés de notre besoin de mettre de la logique en tout et de faire accorder la réalité avec l'idéal. La disposition qui nous porte à en finir avec les difficultés et à vouloir
résoudre les problèmes par une voie rationnelle et radicale, parait à beaucoup d*entre eux une infirmité politique. Au reste, il va sans dire que tout ceci ne doit s'entendre qu'avec maints correctifs soit de l'une, soit de Tautre des « deux nations sœurs ».
J'aurais voulu vous parler d'une autre question, bien plus actuelle et plus aiguë que toutes les questions de l'ordre spirituel : à savoir la misère croissante. Mais c'est malheureusement là une question commune à toutes les régions de l'Italie centrale et méridionale; et j'aurai occasion de vous en écrire de Naples, où elle apparaît avec un relief particulier. Je renonce également à vous entretenir de maints sujets d'observation qui ne seraient pas sans intérêt pour notre 'pays : Je veux toutefois vous signaler encore dans cette lettre deux institutions, de peu d'éclat mais de grande portée, qui, avec ce que je vous ai déjà dit de l'instruction populaire, permettent de mesurer ce que l'on tente d'efforts à Rome depuis 1870, en vue de former des mœurs laborieuses, intelligentes, libérales.
L'une est une école professionnelle qui donne à 450 jeunes filles, de l'âge de onze à dix-sept ans, l'instruction élémentaire complète, augmentée du dessin, de la langue française, et pour quelques-unes, de la tenue des livres, de la géométrie, etc., avec une instruction industrielle qui varie selon les aptitudes et la volonté des parents. On apprend là les métiers les plus vulgaires et ceux qui servent au luxe : coulure, repassage, racommodage; confection de gants, de robes, de fleurs artificielles, dentelles; broderies en fils de soie, d'argent.
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d'ôi'y reproduisant des dessins d'art empruntés aut styles de tous les âges. Cette école se suffit en grande partie à elle-même, grâce aux nombreuses commandes; elle se recrute dans la meilleure partie du peuple ; mais elle reçoit aussi des filles de familles riches qui vont apprendre avec les autres telle ou telle industrie de leur choix. Vous remarquerez ce rapprochement de conditions sociales différentes, qui est conforme aux mœurs romaines : il n'est assurément aucune tradition qui mérite d'être entretenue avec plus de soin.
Un comité de dames inspectrices volontaires et d'in- . specteurs prête son concours assidu à l'intelligente et aimable directrice, M*"* Rubighini. Je ne pense pas qu'il y ail à Rome une institution plus véritablement populaire. On n'y apprend pas seulement à faire des choses* d'un goût exquis, qui rappellent les produits exposés l'année dernière au Champ de Mars par nos écoles professionnelles de Paris ; on y reçoit aussi, avec une instruction primaire solide et pratique, des habitudes d'ordre, d'activité, de moralité. Je ne m'étonne pas que même les quartiers populaires les plus ecclésiastiques profitent avec empressement de ces avantages. J'oubliais de vous dire qu'il y a à payer une somme mensuelle de 3, 4, 5 francs, selon les métiers.
Un autre établissement digne d'intérêt, et qui devrait exciter notre propre émulation, est l'école supérieure de filles (laïque, bien entendu), qui a aussi la bonne fortune d'avoir rencontré une directrice de mérite, M"' de Gubernatis veuve Manucci. C'est un externat qui se recrute dans les classes moyennes et un peu
dans Taristocratie ; mais celle-ci fréquente plutôt le couvent des daines françaises du Sacré-Cœur, à la Trinité des Monts. Le cours entier se compose de quatre années et d'une année préparatoire; les élèves entrent généralement à l'âge de douze ans, et le terme ordinaire des études est dix-sept ans. II se donne là un enseignement sérieux et solide de littérature italienne, et facultativement de français, d'anglais ou d'allemand ; d'histoire universelle et de géographie; de sciences naturelles (à l'aide d'expériences et de collections); de dessin, d'hygiène, de gymnastique, de danse, et même de récitation déclamée (exercice fort goûté en Italie).
Tous les cultes s'y rencontrent. Un prêtre enseigne aux catholiques l'histoire sainte et le dogme; mais la directrice donne le cours de morale, qui embrasse les quatre années, et qui occupe réellement dans l'éducation de ces jeunes filles la place qui lui revient naturellement : c'est un cours sérieux, d'une inspiration à la fois religieuse et séculière. Les leçons sont données en grande partie par des professeurs hommes, en présence d'une dame assistante. On entre à neuf heures pour ne sortir qu'à quatre, après une heure d'interruption attribuée au déjeuner, et ensuite à la dansé, à la gymnastique, ou à la déclamation. L'institution ne date que de quatre ans; elle a déjà 100 élèves. Quand en auronsnous une semblable à Paris et dans toutes nos principales yilles? Le prix est de 12 francs par mois, et de 15 dans les classes supérieures.
Rome^ 17 décembre.
J*ai visité deux fois ces jours-ci l'École technique F.Césiy établie dans le voisinage de l'École normale des filles, sur l'emplacement des Thermes de Dioclétien.
L'enseignement technique, c'est-à-dire professionnel du degré inférieur, a pour nous, Français, un intérêt particulier, parce qu'il se rapproche le plus de ce type d'enseignement primaire supérieur que nous poursuivons depuis quelques années dans les ténèbres, et dont les écoles Turgot offrent, pour ce qui regarde Paris, le meilleur spécimen. L'expérience italienne est d'autant plus curieuse à observer qu'elle dure depuis longtemps (la loi organique du Piémont est de 1859), qu'elle se fait sur la plus grande échelle (il y a plus de 300 écoles), qu'elle s'applique à plus de 20000 élèves, et qu'enfin le public en paraît satisfait, s'il faut en juger par le nombre croissant des inscriptions, tandis que les hommes de Vart, politiques ou gens d'école, témoignent très haut leur mécon-
lentement. Aussi n'est-il pas de sujet sur lequel je recueille avec plus d'attention les renseignements et les avis.
Je fais d'abord observer que l'instruction dite technique figure sous l'étiquette de l'enseignement secondaire et non de l'enseignement primaire : dans l'intention du lé- ([islateur, elle devait, semble-t-il, faire pendant (comme notre enseignement spécial) aux études classiques, mais avec un caractère pratique ou professionnel qu'expose nettement la loi de 1859.
Aux termes de cette loi, art. 272, 273, 274, l'instruction technique « a pour but de donner la culture générale et spéciale convenable aux jeunes gens qui se destinent à certaines carrières du service public, à l'industrie, au commerce, à Tagriculture». Elle comprend deux degrés, qui ont chacun trois années d*études. Le premier degré, le seul qui nous intéresse en ce moment, et qui doit préparer à l'autre, renferme dans son programme : « la langue italienne, le français, l'arithmé-
> tique, la comptabilité, les éléments de l'algèbre et de
> la géométrie, le dessin et la calligraphie, la géograiphieet l'histoire, les éléments de l'histoire naturelle, ) de la physique et de la chimie, des notions sur les
> droits et les devoirs du citoyen.:» C'est, comme on voit, à peu près le programme que se proposent nos écoles primaires supérieures, et qu'elles développent un peu au hasard, avec plus ou moins d'étendue. Seulement la plupart des nôtres n'enseignent pas encore de langue vivante*.
1. Le rapport en quelque sorle organique que la loi établit entre les Écoles'Jtechniques et les Instituts techniques ^ à savoir celui d'un degré inférieur, ou préparatoire au degré supérieur, a été plus tard
Les écoles techniques reçoivent environ 22 000 élèves, répartis dans les trois années d'études. Leur nombre s'élevait, en 1875, à 323, et il s'en forme encore de nouvelles. En règle générale, il devrait y en avoir une dans chaque petit chef-lieu ou centre d'agglomération de 2000 habitants : mais la loi n'est pas exécutée. On ne s'étonnei*a pas de la faveur dont elles sont Tobjel de la
modifié de diverses manières, de telle sorte'que les deux ordres d'établissements ne forment pas un système d'études solidaire et bien ménagé.
Je ne dirai ici qu'un mots des Instituts techniques. Ils formen une institution sans analogie en France, parce qu'ils réunissent dans le môme groupe scolaire des écoles spéciales qui n^ existent cbez nous qu'isolées, semées çà et là, et généralement à Tétat d'écoles privées. Depuis leur dernière réorganisation, ils sont composés en principe de cinq sections distinctes; mais en fait un grand nombre n'en ont que quatre ou môme trois : celle depht/^ique et ma" thématiques^ qui achemine les élèves à la faculté correspondante de l'université, et qui prépare des ingénieurs de divers ordres ; celles d'agriculture, d'arpentage, de commerce, d'industrie. Les cours embrassent quatre années (et non pas trois seulement, comme l'établissait la loi de 1859) ; dans les d3ux premières, il y a des leçons générales communes d'italien, de langues vivantes, d'histoire et de géographie ; dans les deux suivantes, on se spécialise définitivement, mais la section de mathématique et physique poursuit quelques études générales. Il sort de là des agents pour certains services administratifs de l'État, des architectes, des chefs d'exploitation rurale, etc.
On compte 70 instituts techniques, avec plus de 200 sections, dont le plus grand nombre (61) appartiennent à la physique et aux mathématiques, 54 à l'arpentage, 22 à l'agriculture, 57 au commerce, G à l'industrie. Les mathématiques et la physique réunisôent 1322 élèves, l'arpentage i04jS, le commerce 1413, l'agriculture 86 seulement, l'industrie 78. La première année, commune à toutes les sections, a 2270 élèves. Ces chiffres sont instructifs, en ce qu'ils montrent de quels côtés se porte de préférence l'activité d'une partie de la jeunesse studieuse d'Italie.
part du public , quand j'aurai dit que l'instruction est gratuite^ ou peu s'en faut (5 francs d'entrée, 10 franci d'inscription pour les deux années suivantes), et que le niveau de Texamen d'admission est assez bas (une composition italienne très simple , une question d'arithmétique).
Parmi les 323 établissements (tous externats), 63 ont été créés par le gouvernement, 241 par les communes, 7 par les paroisses , 9 par des corps moraux , 3 par des associations religieuses. On a calculé que c'est environ une par 83 000 habitants ; mais elles sont fort inégalement réparties. Très élevé dans le nord, le chiffre des élèves diminue à mesure qu'on descend vers le midi, soit parce qu'il y a moins d'établissements de cet ordre, soit plutôt que les vieilles traditions littéraires et classiques y prévalent, et que le mouvement d'activité industrielle et commerciale y est plus restreint.
Quant au budget, les communes supportent pour moitié la dépense des éc;,ol6S du gouvernement, excepté en Sicile où l'État pourvoit à tout : le choix des professeurs se fait d'un commun accord entre l'Etat et les communes. Dans les écoles techniques municipales, le gouvernement n'exerce qu'un droit de surveillance; mais il leur (fournit^ quand il les juge bien tenues, un subside annuel d'environ les deux cinquièmes.
J'ai parlé plus haut du programme. Il est réglé dans tous ses détails par les sages instructions d'octobre 1867, qui mériteraient d'être connues en France *. Ce qui frappe
1. On trouvera à la fm du volume quelques passages importants de ces instructions $
dès Tabordy c'est le grand nombre de professeurs réguliers qui composent le personnel enseignant des écoles : il y en a six, sept, huit : autant que d'enseignements divers. Il me parait difficile qu'une machine si compliquée et si coûteuse puisse fonctionner utilement dans un nombre considérable de très petites villes. Il en résulte que le traitement des maîtres est trop médiocre pour leur permettre de se consacrer sans réserve au service de l'école. Ainsi, on m'assure qu'à Rome et ailleurs ils n'ont que 1800 francs chacun avec un supplément de SOO ou 300 cents francs pour les maîtres de première classe. Notez que le nombre d'heures de leçons, par semaine, est très inégal, — 9, 12, 18, 20, — et que le même traitement est appliqué à des enseignements fort inégaux en dignité et en labeur.
L'École F. Gesi compte 186 élèves, dont 78 dans le premier cours, 61 dans le deuxième, 47 dans le troisième. Le nombre des inscriptions va croissant d'année en année. Les Romains, longtemps habitués à une instruction dépure forme, sans substance et sans utilité précise, ont accueilli avec une ardeur particulière ce type nouveau.
L'âge d'admission n'est pas fixé d'une manière cer-r taine : autre trait d'analogie avec nos écoles primaires supérieures. On entre à dix, douze, quatorze ans, ce qui produit des classes d'une composition singulièrement disparate. La clientèle ordinaire est la petite bourgeoisie, les marchands, employés, chefs de métiers, etc. Dans quelques villes, chefs-lieux de cir-^ conscription rurale, les propriétaires-cultivateurs y
envoient leurs fils, mais il parait que celte catégorie est encore peu nombreuse.
Le directeur, M. Piperno, homme d'un esprit ferme et précis, est en même temps professeur d'économie politique à l'Institut technique. Je lui demande si cet enseignement, ainsi placé à la portée de tout le monde, ne provoque pas un mouvement trop rapide vers les places et emplois. Il ne le pense pas. Jusqu'à présent, dit-i), le déclassement anormal se fait plutôt par les 0mnases et lycées, où les jeunes gens de petite ou moyenne condition vont se fourvoyer, et d'où ils sortent trop souvent « fruits secs».
Les cours commencent à[huit heures et demie pour ne finir qu'à deux heures après midi, quelquefois même plus tard, selon les convenances des maîtres, qui sont obligés d'aller donner des leçons ailleurs. Elles durent, les unes une heure, les autres une heure et demie. Il y a toujours un intervalle de repos, mais sans quitter la salle de classe : les corridors, si spacieux qu'ils soient, se prêteraient mal aux jeux de cette nombreuse et robuste jeunesse, et il n'y a malheureusement pas de cours de récréation. La gymnastique (trois fois par semaine) est obligatoire.
Je donne ci-dessous le tableau détaillé des leçons et la proportion relative des heures assignées à chaque branche d'enseignement.. On remarquera Jque la religion n'y figure pas. La morale y est représentée par les Notions de droits et de devoirs du citoyen. A l'Institut technique la même matière est traitée avec plus de développements, et l'on remonte aux principes de l'éthique
civile. Les devoirs à faire à domicile prennent en moyenne deux heures et demie à trois heures par jour : récitation, composition italienne, problèmes et théories de mathématiques, rédactions d'histoire ou de sciences.