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à l'heure où les filtes d'âge convenable étaient réunies, et il avait pris dans le nombre celle qui^ à première vue, lui avait agréé. La fille, avertie, avait aussitôt accepte ; eiy le jour même, les fiançailles avaient lieu ; je me suis croisé avec le prêtre qui venait y présider. Le mariage devait se consommer un mois plus tard. L'hospice donne à ces heureuses pensionnaires une dot d'environ i50 francs, augmentée de quelques petits gains qu'elles ont pu faire en confectionnant des pièces de couture ou de broderie. Le cas, je le répète, se présente assez souvent.
Cet établissement de l'Annunziata est une € fondation pieuse» très riche, qui s'administre elle-même. Vous jugerez de ses ressources par ce seul fait qu'elle paye environ 60000 francs d'impôts. Le conseil de direction est formé d'un président ou superintendant nommé par le préfet de la province et de deux membres élus par le conseil provincial. On reçoit en moyenne 300 enfants chaque année ; on envoie chez des nourrices du pays circonvoisin, Castellamare, Sorrente, etc. , ceux qui peuvent supporter le voyage ; les autres, malades ou trop » chétifs, sont confiés à des nourrices entretenues dans l'hospice. J'ai demandé le chiffre de la mortalité des enfants placés à la campagne ; il est descendu à 13 ou 15 pour 100, grâce à des tournées régulières d'inspection. Deux fois par an, le médecin en chef lui*mérae se rend sur les lieux et visite tous les enfants. J'ai eu le vif regret d'être empêché de l'accompagner dans une de ces tournées. Il ramène à Naples tous ceux qu'il trouve mal soignés ou dont l'état maladif lui parait ré-
clamer un traitement particulier; il distribue en route des conseils, des avertissements, des reproches. Un dispensaire donne gratuitement les remèdes aux familles qui ont pris chez elles des enfants de l'hospice.
En général, les parents nourriciers, après les dix-huit mois d'allaitement, pour lesquels ils sont payés à raison de huit francs par mois, gardent auprès d'eux les garçons, quelquefois même les filles, c en considération de la Madone >. Les garçons qui reviennent à l'hospice y res* tent jusqu'à sept ans ; on les envoie alors dans un autre établissement bien connu, YAlbergho di Poveriy où ils demeurent jusqu'à vingt ans ou environ. Les filles ne quittent plusl'Annunziata jusqu'à vingt et un ans ; autrefois même elles pouvaient y passer leur vie entière, et l'on voit encore des vieilles de l'ancien régime qu'on laissera mourir dans la maison qui les accueillit à leur première heure.
Les filles pensionnaires reçoivent l'instruction élémentaire complète, telle qu'elle se donne dans les écoles communales; on leur enseigne ensuite un métier (couture, repassage, broderie, gants, etc.) qui leur permet plus tard de se mettre en service ou de gagner leur vie comme ouvrières; j'ai vu confectionner là de fort jolis travaux.
Ce n'est nulle part, je pense, une maison d'aspect bien gai qu'un hospice d'enfants trouvés. L'Annunziata n'éveille pas des impressions riantes. On a sous les yeux un grand nombre d'enfants, dont les traits accusent une origine malheureuse et qui portent la peine des fautes e leurs parents inconnus. L'établissement est très vaste,
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]es salles spacieuses, et il m'a paru que Tinstallatiofr intérieure, l'organisation des services, la tenue de là maison, les soins donnés aux enfants, la manière dont les métiers fonctionnent, surtout le service d'inspectioik médicale du dehors, que tout cela révélait l'action assidue, affectueuse, réformatrice, d'un conseil intelligent. J'entends, en effet, parler avec éloges de l'administration : on me dit que les choses se sont grandement améliorées depuis vingt ans, que l'ordre a pénétré peu à peu avec la lumière dans la gestion intérieure, que l'on s'occupe des pensionnaires avec beaucoup de bienveillance, qu'on les conduit quelquefois au dehors, en promenade, aux bains de mer, et qu'enfin la maison a perdu son ancienne réputation de <c tombeau des enfants». Je le crois volontiers. On arrivera, sans doute, avec de la persévérance, à des réformes plus complètes, qui trouvent ici dans les habitudes régnantes plus d'obstaclesqu'ailleurs : par exemple, à une propreté plus rigoureuse, à une ventilation mieux entendue, etc. Hais, hélas! quor qu'on fasse, l'Ânnunziata ne sera jamais la famille, €t hs vastes hospices n'offriront jamais à l'enfance une hospitalité attrayante.
Un autre établissement curieux à visiter est l'Albergha di Poveri. Je n'en dirai que deux mots : vous avez sansdoute lu plus d'une relation à ce sujet. C'est encore une fondation pieuse très riche qui s'administre elle-même. La maison, fastueux édifice construit sans goût, avec de longs cloîtres intérieurs et des salles spacieuses en grand nombre, contient dans ses deux ailes tout un» peuple d'orphelins ou de pauvres, environ 600 filles et
600 garçons, et en outre un millier de pensionnaires âgés des deux sexes qui, à la faveur de règlements aujourd'hui abolis, sont admis à passer là leur vie entière. Les enfants sont reçus à Tàge de cinq ou six ans; on les garde jusqu'à yingt et un ans; les hommes sont, je crois, congédiés plus tôt. Aux uns et aux autres on enseigne, outre l'inr.truction élémentaire obligatoire, un métier; et, une fois qu'ils le savent, on leur donne une partie du gain pour la mettre de côté. Les sœurs de Saint- Vincent de Paul, dont la maison mère esta Paris, ont la direction des filles; plusieurs sont Françaises; (^les ont réussi à introduire dans leur local et dans leurs services nm ordre et une propreté qui font défaut dans l'aile affectée aux garçons. Mais, d'un côté comme de l'autre, je suis frappé de la mauvaise mine, de la figure étiolée des enfants; leur régime alimentaire me semble bien maigre, même pour un pays méridional ; et je sens peser partout, dans cet immense reclusoriOy je ne sais quelle atmosphère de langueur cl d*ennui. Au reste, les garçons n'ont que l'embarras du choix en fait de métiers, depuis les plus vulgaires jusqu'aux plus élevés : cordonniers, perruquiers, tailleurs, imprimeurs, dessinateurs, sculpteurs sur argile et terre cuite, musique instrumentale, etc., il n'est rien qui ne s'enseigne ici. Les plus intelligents, s'ils le veulent, poursuivent leurs études et sont envoyés aux écoles techniques.
Une œuvre moins fastueuse, de proportions modestes, mais qui aura, j'en suis sûr, pour vos lecteurs autant d'intérêt qu'elle en a eu pour moi, c'est l'école primaire industrielle de Casanova. Fondée par un liomme de
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bien de ee nom, entretenue par une société qui reçoit quelques subventions de TÉtat, de la Banque, de la diambre de commerce, elle me parait être Tune des metHenres institutions populaires de Naples, des mieux oondutlesy et digne d'être proposée à i'imitation. Elle est établie dans le grand couvent des dominicains, qu'on a approprié avec an soin très intelligent aux besoins d'une bonne école.
On reçoit là des garçons qui sortent à sept ans des asiles. De sept ans à neuf, ils sont tout à l'instruction élémenture. Mais déjà on les exerce au dessin géométrique à main levée, sans compas, d'après les reproductions figurées et puis d'après les objets eux-mêmes : à mesure qu'ils avancent en âge, on les appliquera au dessin d'ornement, et enfin au genre de dessin industriel, de modelage en argile, etc., correspondant à tel ou tel métier. De neuf à dix ans commence l'apprentissage du métier choisi par les familles... — Je signale ici la différence caractéristique de ce système et de celui de notre école de la rue Tournefort ou les enfants apprennent, un an ou deux ans avant de se spécialiser, le maniement des outils communs aux principaux métiers, différence qui me paraît à l'avantage de la méthode de M. Salicis. — L'apprentissage se prolonge jusqu'à seize ans : l'instruction primaire est réduite alors à trois heures par jour, le matin, et quand le jeune homme est arrivé à produire effectivement, toute la journée appartient au travail manuel, et l'instruction se donne, le soir, pendant deux heures.
J'ai vu là environ 410 élèves ou apprentis, dont 170
déjà artisans productifs^ et gagnant un salaire de 0,75, 1 fr. 50 par jour, et 280 enfants ou apprentis, ceux-ei r^ cevant aussi 10, 20, 50 centimes et 1 franc par semaine. Les professions sont nombreuses et enseignées dans la maisoamème. Un chef de métier, choisi avec soin, reçoit gratuitement le local et y travaille pour son compte, à ses périls et risques ; de plus, il dispose des apprentis jusqu'à l'âge de seize ans, sauf à leur donner la petite rétribution dont j'ai parlé plus haut : à ce prix, il s'engage à les former. On voit là des graveurs sur bois et sur métal, menuisiers, ébénistes, tourneurs, constructeurs de pianos, mécaniciens de précision, orfèvres, fondeurs en bronze, imprimeurs, cordonniers, armuriers, relieurs.
Une caisse d'épargne est ouverte dans la maison. Dépose qui veut, et ce qu'il veut; la moitié des élèves est déjà inscrite. Une autre excellente institution, que je recommande à nos directeurs d'écoles, industrielles ou autres, est celle des réunions où l'on convoque les parents, hommes çt femmes ; elles ont lieu le dimanche, tons les deux mois environ. Là, on tâche d'agir sur eux dans le même sens qu'on a agi sur les enfants, et d'obtenir qu'ils concourent à l'œuvre commune. L'instruction religieuse, l'enseignement des c droits et des devoirs du citoyen », le chant choral, la gymnastique, occupent quelques heures du dimanche.
Les enfants des deux premières années, exempts de travail manuel, entrent à neuf heures du matin et sortent à trois heures et demie; ceux d'un âge plus avancé*, qui commencent l'apprentissage, sortent à cinq heures
et demie. Les plus avancés Gnissent à cinq heures et demie la journée de travail et se livrent à l'étude jusqu'à sept heures et demie. Ni les uns ni les autres n'emportent des devoirs à faire à la maison. On tient à ce que la somme de travail intellectuel ou physique ne dépasse pas les forces de cha({ue âge.
On a voulu égalementi plutôt par raisoa de bonne éducation que par raison d'économie, que les parents eussent à payer quelque chose. C'est i franc par mois ; 50 centimes pour les orphelins de père; rien pour les orphelins de père et de mère.
On peut juger par ces détails de la pensée qui a fait naître cette. œuvre et des services qu'elle est appelée à rendre non seulement à Naples, mais dans les autres villes qui auront le bon esprit de l'adopter. M. Casanova voulait former des ouvriers « instruits, laborieux, honnêtes >,en ouvrant aux enfants à peine sortis de l'asile à la fois c une école, un atelier, et autant que possible une famille ». Sous sa forme actuelle, l'institution ne date que de dix ans, et déjà elle a exercé une influence salutaire sur sa clientèle de familles, en même temps qu'elle a préparé des ouvriers estimés et recherchés par les chefs d'industrie. La Société qui enti*etient et dirige l'œuvre ne demande pas seulement des souscriptions à ses membres ; elle a des visiteurs de bonne volonté qui viennent assister aux récréations ou qui visitent les familles. L'instruction, l'éducation morale, l'éducation professionnelle sont ainsi associées ensemble sous les auspices et avec le concours d'hommes appar* tenant aux classes supérieures.
J'ai cru que ces détails ne pouvaient manquer d*aToir pour vous de l'intérêt au moment où des propositions législatives conçues dans le même dessein figurent à Tordre du jour de notre Parlement. L'utilité d'œuvres semblables est incontestable ; je vous ferai seulement observer qu'elles ne peuvent être improvisées tout d'une pièce et par voie de décret dans toutes les villes d'un pays, ni à plus forte raison dans tous les villages. Quelle que soit leur excellence intrinsèque, elles ne valent^ elles ne prospèrent que par le dévouement^ l'activité, le savoir* faire et le tact d'un comité dirigeant ou plutôt d*un homme. Là où se rencontre un Casanova ou un disciple formé par lui et pénétré de son esprit, l'institution fonctionne bien, avec son organisme complexe; mais là où il n'y a d'autre inspiration et d'autre règle que la loi et le règlement ministériel, on risque d'aboutir au gâchis et au néant.
Cela revient à dire que ce grand problème de rédu** 4^lion morale et professionnelle des classes ouvrières, . qui s'impose à nous à tous les titres et toujours plus pressant, ne peut se résoudre avec quelque efficacité que si les classes moyennes y apportent un concours intelligent, bienveillant et assidu. La chose est presque banale à dire, et pourtant elle est toujours neuve; il n'en est pas qu'il importe davantage de mettre sur la conscience de notre bourgeoisie.
Voici le tableau de l'emploi du temps à Técole Casanova : il sera consulté avec profit par tous ceux que la question intéresse de plus près :
1** et 2* année (sept à neuf ans).
De 9 h. à 12 h. 1/2, école; — de 12 h. 1/2 à 1 h., déjeuner et récréation; à 1 h. école ; — de 2 h. à 3 h., récréation. Sortie.
3* année, 1** section.
De 7 h. 1/2 à 11 h. 1/2, atelier; — de 12 h.^ 2 h., école; —à 2 h., dessin d'ornement jusqu'à 3 h. 1/2.
3* année, 2* section.
7 h. 1/2 à 9 h., dessin géométrique; — de 9 h. à 11 h. 1/2, école; — de 11 h. 1/2 à 12 h., repos et déjeuner; -^ de 12 h. à 5 h. 1/2, atelier.
Les deux sections de 3* année alternent de jour en jour.
4* année.
De 7 h. 1/2 à 1 h., atelier ; — de 1 b. à 2 h., repos; — de 2 h.» à 5 h. 30, dessin géométrique ou d'ornement alternativement; — de 3 h. 1/2 à 5 h. 1/2, école.
5* année.
De 7 h. à 1 b., atelier; — de 1 h. à 2 h., repos ; — de 2 h. à
2 h. 1/2, dessin tour à tour géométrique et d'ornement; — de
3 h. 1/2 à 5 h. 1/2, atelier; — de 5 b. 1/2 à 7 b. 1/2, école.
6% 7% 8« année.
De 7 h. à 11 h. 1/2, atelier; — de 11 h. 1/2 à 12 b., repos; — de 12 b. à 2 b., dessin industriel, et trois fois par semaine modo* lage sur argile; — de 2 b. à 5 h. 1/2, atelier; — de 5 b. 1/2 i 7 b. 1/2, école.
Naples, 22 décembre 1879.
Voici quelques notes concernant les écoles normales primaires de Naples^ qui ne seront peut-être pas sans intérêt ni sans profit pour vos lecteurs. Je vous les livre un peu confusément, selon que je les ai recueillies en divers entretiens, et à la suite d'une visite sommaire des classes.
Les deux écoles d'hommes et de femmes sont réunies sous la même direction, — disposition que je vous sfgaale comme digne à plus d'un titre d'être imitée; — elles occupent une partie de l'ancien établissement des jésuites. Le local est vaste, avec des salles innombrables, dont quelques-unes fort grandes ; mais il est sombre, humide, et plusieurs salles sont trop exiguës pour le grand nombre des élèves. Le directeur, qui enseigne en même temps les sciences naturelles, me paraît être un homme intelligent et ferme. Il est assisté d'un vice-directeur, prêtre d'esprit libéral et d'aimables manières.
En traversant les cloîtres, sur lesquels ouvrent les salles de Técole des filles, je rencontre des religieuses et des jeunes dames laïques qui viennent subir l'examen pour le brevet. Le directeur des écoles fait partie du jury. Je m'informe de la proportion ordinaire des admis : c'est 14 pour 100 à peu près pour les candidats qui se sont préparés en dehors des écoles normales. L'Ecole de Naples n'a que 45 élèves-maîtres seulement, tandis que des centaines d'aspirants venus du dehors se présentent chaque année pour obtenir le diplôme.
L'École des filles compte 245 élèves-maîtresses ; masi un tiers environ de ces jeunes filles appartient à la bourgeoisie, qui trouve là un moyen d'instruction complémentaire gratuit. Il n'y a point d'internat. Ce grand nombre d'aspirantes à l'enseignement est un fait commun à presque toute ritalie, mais beaucoup plus marqué dans les provinces méridionales qu'ailleurs. La plupart sortentdtt peuple ; elles cherchent un gagne-pain et un moyen de s'élever au-dessus de leur condition; en d'autres temps, beaucoup auraient embrassé la vie religieuse,qui aujourd'hui se tournent vers l'enseignement. Elles réussissent d'ailleurs très bien dans cette carrière ; elles se moa^ irent généralement supérieures aux élèves-maîtres dans les études, et à plus forte raison dans l'exercice de la profession. Mais déjà les places se font rares pour le nombre excessif des postulantes; et plus d'une jeune fille hésite à se rendre dans une commune éloignée, isolée, où elle se trouvera sans tuteurs, à la merci du syndic et des conseillers municipaux, qui, l'ayant noQimée, peuvent la renvoyer après deux ou cinq ans;
Aussi Yoit-on mainte diplômée entrer, après quelques études préparatoires, dans une maison de commerce.
Les leçons commencent à huit heures et demie. Elles ne durent en général qu'une heure. Elles sont terminées à deux heures après midi. C'est la distribution ordinaire du temps dans les écoles italiennes ; elle ne paraîtra pas exempte d'inconvénients, si Ton considère que les locaux, étant presque partout d'anciens couvents, il n'y a pas de préaux couverts ni de grandes cours, e que la récréation^ assez courte d'ailleurç, se passe presque silencieuse, soit dans les corridors, soit dans les salles mêmes de classe.
A l'école normale des filles j'assiste au cours d'italien de la troisième classe.Le professeur est un prétreen habit séculier, à l'air intelligent, qui fait, à ce qu'il me semble, son cours avec habileté. Il a dans cette classe d20 élèves, nombre évidemment excessif. Ces jeunes personnes, bien qu'appartenant en grande partie à la classe populaire de la ville de Naples et vivant au milieu d'habitudes assez négligées, sont en général bien mises. Une dame assiste aux leçons données par les professeurs : elle va d'une classe à l'autre ; c'est elle qui, au besoin, fait aux jeunes filles des observations relatives à la tenue, à la propreté, etc. Quant à la moralité, on m'assure qu'il y a très rarement lieu de se plaindre, bien que toutes les élèves soient externes, et qu'elles retournent chaque jour dans un milieu bien différent de celui de l'école.
C'est aujourd'hui jour de correction des compositions faites à domicile ; il y en a deux p.ar mois ; le professeur
les revoit toutes et les annote, après quoi relève peut demander des explications. Mais il y a d'abord une classe consacrée à la lecture à haute voix de plusieurs copies. L'élève appelée s'avance devant l'estrade du professeur, et lit son travail ; le professeur suit sur un double qui^ui a été remis, et marque au fur et à mesure les passages qu'il juge à propos de relever. La lecture finie, les élèves sont invitées à donner leur avis sur les idées et sur le style ; le professeur donne ensuite le sien. Le sujet traité cette fois était : Des inconvénients de la vanité dans la parure. L'une des élèves appelées l'avait traité directement par des considérations pleines de sens et en termes simples et corrects; une autre avait tenté la forme du récit et s'était perdue dans la déclamation. C'est ce que le professeur a fait remarquer en quelques mots précis. De temps à autre la composition se fait en classe ; on s'assure par là que les devoirs écrits apportés de la maison par les élèves sont bien leur œuvre et qu'elles ne se font pas habituellement aider. Il va sans dire qu'à d*autres jours on s'occupe de grammaire ou de notions de littérature italienne.
La troisième année de J'école ne compte plus que 40 élèves, toutes munies du brevet élémentaire. J'assiste à la leçon de physique; elles ont à exposer d'après la leçon précédente, et en s'aidant d'un livre de classe, les lois du pendule ; elles répondent avec précision et fermeté, en écrivant les formules au tableau. Ces jeunes filles passeront à la fin de l'année leur examen pour le degré supérieur.
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Je trouve la première classe occupée à faire du dessia d'ornement.
J'ai dit que l'école des jeunes hommes ne compte qu'un petit nombre d'élèves. Beaucoup d'entre les nombreux aspirants au diplôme sont des fruits secs du col^ lègOy du séminaire, de l'École technique, qui recourent à l'enseignement comme à un pis-aller, et qui n'ont garde d'aller s'asseoir deux ou trois ans sur les bancs d'une école normale. Ils se présentent devant le jury d'examen munis d'une préparation livresque^ sans discipline régulière ; naturellement ils échouent dans une forte proportion devant des juges qui sont les professeurs mêmes et le directeur de l'École normale, présidés par le provéditeur des études de la province.
J'assiste à la classe de pédagogie delà troisième année, composée de 7 ou 8 élèves qui ont déjà leur brevet élémentaire. L'un d'eux lit très convenablement une bonne rédaction sur le principe de la méthode pédagogique : Favoriser le développement des forces naturelles et originales, mais en l'excitant et en le réglant. — Je parlerai plus loin, en détail, des exercices pratiques de pédagogie, qui m'ont paru conduits avec une réelle supériorité par le professeur, M. Pasquale, rédacteur en chef d'une excellente feuille périodique VAvenir des écoles.
Aux écoles normales sont annexées une école préparatoire et des écoles élémentaires, destinées à offrir des modèles et des sujets d'exercice aux élèves-maîtres ou maîtresses. On a soin — choses à noter — de confier ces classes aux meilleurs élèves sortis de l'école
même. Je visite celle des filles. Chacune des années qui composent le degré élémentaire forme une cliisse à part, avec son maître distinct. Toutefois, il y a une école uniquey du type rural, c'est-à-dire du cas le plus ordinaire, où toutes les années sont réunies sous la même institutrice. L'ensemble est conduit, comme dans tous les groupes scolaires de Naples, de Rome, par une directrice; celle que je* vois îd à Ta^yre me parait très bien choisie pour son office.
Voici maintenant quelques détails sur les exercices de pédagogie pratique auxquels on soumet les élèvesmaltresses : ils sont les mêmes pour les jeunes hommes.
On envoie chaque jour dans ces classes un certain nombre d'élèves-maitresses à tour de rôle. Pendant le premier semestre elles se bornent à écouter et à suivre les leçons sans y intervenir. Dans le second elles pratiquent elles-mêmes soit l'enseignement soit la discipline ; la veille, la directrice leur fait communiquer le sujet des leçons qu'elles auront à donner le lendemain dans telle ou telle classe ; elle assiste elle-même à tout ou partie des leçons, et donne des observations écrites sur la manière dont la jeune fille s'est acquittée de sa tâche.
A son tour, le professeur de pédagogie prend connaissance de ces notes, les lit en classe, provoque les remarques personnelles des élèves, et les confirme ou les redresse.
Cet ensemble de dispositions ne vaut évidemment que par l'activité, l'intelligence, le tact des supérieurs et
en particulier du professeur de pédagogie. Je remarque seulement que le principe qui y préside, c'est d'exciter l'élève à observer, à agir lui-même. On va voir que le même principe apparaît en plein relief dans les exercices qui se font dans la classe même de pédagogie.
Il y a d'abord des exercices écrits de leçons de choses,, en vue de l'épreuve du même genre qui fait partie de l'examen pour le brevet élémentaire. Le professeur donne à composer, à l'usage des enfants d'une classe élémentaire (âge de 8 ans environ) un dialogue à la manière socratique sur un objet usuel que l'on montrera aux enfants. Il faut, dans cette composition (dont VAvvenire délia scuola donne de curieux spécimens)^ indiquer par demandes et par réponses comment on s'y prendra pour exciter l'enfant à bien observer l'objet dans ses différentes parties, couleurs, usages, etc., à bien nommer exactement toutes ces choses, à les distinguer des choses analogues, etc. Ces esquisses de leçons rédigées sont revues par le professeur ; il en fait lire quelques-unes, sur lesquelles il provoque les critiques des élèves ; il prononce ensuite son jugement motivé. Ces leçons de choses, conduites d'après la méthode socratique, occupent une place importante à l'école et dans les examens.
Enfin, il y a des exercices en quelque sorte théoriques sur la discipline, les moyens de récompense ou de punition, l'enseignement intuitif, etc. Ils sont réservés à la deuxième et à la troisième années réunies. Une discussion ou conversation critique s'engage sur le
sujet traité par écrit ; et les meilleures élèves, à tour de rôle, sont chargées d'en tenir procès-verbal en marquant le nom et l'opinion de celles qui ont parlé, avec 'la conclusion du professeur.
J'ai pensé qu'on lirait avec intérêt un extrait de quelques-uns de ces rapports.
Voici d'abord une question de discipline :
Texte. — Une maîtresse a constaté la disparition d'une bague qu'elle avait laissée sur la table. Quel moyen doit-elle employer pour découvrir l'auteur du vol ? En supposant qu'elle ait des raisons sérieuses de soupçonner une certaine élève, comment s'y prendrat-elle pour amener la coupable présumée à confesser sa faute, à la réparer et à se corriger, sans risquer en même temps de l'humilier outre mesure devant ses camarades et de lui infliger le nom odieux de voleuse?
Discussion. — M*** X... propose deux moyens: ou appeler les élèves l'une après l'autre en particulier pour sauver les apparences et amener adroitement la coupable à se déclarer ; ou bien arriver au même but par des récits faits devant la classe réunie et destinés à illustrer cette maxime «: que la faute avouée est à demi pardonnée, tandis que, dissimulée, elle s'aggrave au point de n'être plus pardonnable ]>.
M"* L... conseillerait plutôt de laisser un autre objet de prix sur la table, afin de surprendre l'enfant en flagrant délit et de lui adresser alors un sérieux avertissement.
M"* B... appellerait l'enfant à part, et, à Taide de paroles flatteuses, ramènerait peu à peu à reconnaître sa faute ; puis elle s'efiForcerait de la corriger en lui montrant, par exemple,' que son défaut tient moins à elle qu'à l'éducation mauvaise qu'elle a reçue.
M"* Q... n'admet pas un tel procédé :.car ce serait inspirer à l'élève une mauvaise opinion de ses parents.
Elle aimerait mieux raconter en classe une petite histoire à peu près semblable à celle qui s'est passée, et demander ensuite à toutes les élèves quelle punition mériterait la coupable. La maîtresse étudierait la physionomie de l'enfant soupçonnée ; et, quelques jours après, quand celle-ci ne pense probablement plus à l'incident, elle l'appellerait en particulier, sous un prétexte quelconque, et, faisant allusion à l'avis exprimé en classe sur la punition à infliger, elle lui dirait : « Je n'approuve pas le moyen que vous avez proposé ; pour moi, je rendrais mon estime à la personne <ïui, la faute commise, la confesserait. Il m'est, par exemple, arrivé l'autre jour de perdre une bague; eh bien! si une élève venait me dire : « C'est moi », je lui voudrais plus de bien qu'auparavant. 3î> Par là, l'enfant sera amenée à dire la vérité ; et la maîtresse lui fera alors comprendre combien est horrible le nom de voleur, et qu'il n'y a pas d'efl*orts qu'il ne faille faire pour l'éviter.
M"® C... serait d'avis de raconter simplement le fait en classe et d'ajouter que, quelque élève ayant sans doute trouvé et emporté la bague, elle aura oublié de
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la rapporter et qu'elle voudra bien s'en souvenir le lendemain.
M"* C... s'élève contre ce moyen. En effet, on recouvrerait ainsi la bague ; mais on ne réformerait pas la mauvaise tendance de l'enfant.
M"* M... chercherait à corriger réellement la coupable, après la confession obtenue, en lui causant un salutaire effroi par le récit de quelques faits qui démontrent à quels châtiments s'exposent ceux qui, ayant volé, ne se repentent pas et ne restituent pas.
M"^ N... n'admet ni qu'on laisse sur la table un autre objet de prix pour mettre à l'épreuve l'élève : ce serait la mortifier ; ni qu'on appelle toutes les élèves Tune après l'autre : elles arriveraient ainsi à connaître l'auteur du vol ; ni qu'on s'en rapporte à la physionomie de l'enfant suspectée : car souvent l'apparence trompe. — Elle s'en tiendrait à des récits faits en classe et destinées à montrer que peux qui avouent la faute commise méritent l'éloge, mais qu'en n'avouant pas, ils aggravent leur faute.
Le professeur se range à l'avis exprimé par
Que vous semble de ce procès-verbal ? Ne fait-il pas lire bien avant dans l'âme italienne ? Vous y surprendrez, à côté d'instincts et d'idées justes, des manières de sentir et de penser singulièrement confuses, extérieures, peu profondes, sur la moralité et le repentir. Mais quelle occasion excellente, pour un professeur.
de redresser le jugement moral, et d'apprendre aux jeunes maîtres ou maîtresses à consulter le moniteur intérieur, la propre conscience, soit pour la conduite de leur vie, soit pour l'éducation des enfants ! J'ai seulement lieu de croire qu'en Italie comme en France peu de professeurs sont capables de pousser la sonde assez profond dans l'âme de leurs élèves pour en faire jaillir l'eau vive. La moralité reste habituellement loi extérieure, imposée, au lieu d'exprimer le meilleur de la nature humaine et de revêtir la forme de la respon sabilité personnelle
Naples, 23 décembre.
Il y a une chose, en Italie, qui cause au visiteur étranger une impression pénible : c'est la vue des pauvres gens qui vont s'assurer à la porte des bureaux officiels de la loterie si le dernier numéro gagnant serait par hasard le leur. La loterie est encore ici, vous le savez, une institution publique, avec ces mille combinaisons qui la mettent à la portée de toutes les convoitises et des petites plus bourses. Quand on songe à ce que fait naître chez nous d'attente inquiète et de projets chimériques, dans un monde assez restreint, le tirage des lots de la ville de Paris ou de quelque autre grande valeur, et qu'on se dit que cette excitation malsaine s'étend en Italie à tout un peuple qu'elle est organisée régulièrement, que les prêtres y prennent part comme les laïques, on se demande en vérité comment un gouvernement sérieux, libéral, honnête, qui fonde des écoles, qui décrète l'instruction obligatoire, qui pousse au travail industriel,
qui prétend enfin donner des leçons et des exemples, donne en même temps par la loterie une éducation si débilitante pour le caractère et de tout point si peu morale. La Madone d'une part, qui à Naples assisle et préside à tout, aux mauvaises comme aux bonnes actions, au vice même, et quelquefois au crime ; la loterie de l'autre : voilà, convenez-en, deux instituteurs qui ne forment l'âme d'une nation ni à l'activité patiente et réglée, ni à une moralité sérieuse et virile. On ne donne à cela qu'une réponse : les besoins impérieux du fisc, qui trouve dans la loterie un joli revenu. Ajoutez-y la puissance de l'habitude déjà ancienne.
On m'a beaucoup parlé en Italie de la moralité inférieure — ici on dit relative — des Napolitains. On ne l'entend sans doute que sous maintes réserves, et en tenant compte d'exceptions • aussi nombreuses qu'honorables. Naturellement je ne suis pas en état d'en juger; mais, si j'en crois des personnes bien instruites, soit étrangères soit indigènes, libres d'ailleurs de toute prévention hostile, il y aurait en effet assez à dire sur la manière dont le commerce, l'administration, des gens de haute et moyenne condition, entendent]et appliquent les régies strictes de la justice, du devoir professionnel, ou les convenances de la dignité personnelle. Je demande à ces personnes à quoi l'on peut attribuer de telles habitudes, qui surprennent chez un peuple intelligent, bon, sobre, et capable, à ses heures, d'élans généreux ; je n'obtiens pas là-dessus dé réponse satisfaisante. Est-ce l'effet du régime absolu et de l'éducation théocratique concourant ensemble durant des siècles à dés-
habituer ce peuple de tout exercice viril de la responsabilité personnelle, et à obscurcir l'idée juste de l'obligation morale? Est-ce l'état généralement embarrassé des fortunes ? Ou serait-ce plutôt l'effet des nombreuses dominations étrangères qui se sont disputé depuis quinze cents ans ce beau pays et qui toutes y ont laissé de mauvais germes ?
On m'assure aussi que la longue domination espagnole, jointe sans doute à d'autres causes, telles que le climat, a inculqué à beaucoup de Napolitains de toute condition le dédain du travail , surtout du travail manuel, et le goût de la vie noble, entendue au sens de la vie oisive et de parade. La classe patricienne, en particulier, si j'en crois ce que Ton me dit, serait loin de donner l'exemple de l'activité : elle négligerait ses propres affaires et la gestion directe de ses vastes domaines, au point qu'un grand nombre de familles tombent dans un' état de fortune des plus gênés.
On a beaucoup fait depuis quinze ou vingt ans pour diminuer l'ignorance et inculquer au peuple des habitudes d'activité, d'ordre, de propreté. Il y avait àNaples sous l'ancien régime quarante - sept écoles primaires publiques, avec 4500 élèves environ, et quelques asiles ; toutes les autres écoles étaient privées, c'est-à-dire que le peuple restait à peu près étranger à toute instruction, Aujourd'hui il y a dix-rueuf asiles entretenus par une société libre, qui emploie des laïques et des religieuses; elle reçoit des enfants dès l'âge de trois ans et leur fait chaque jour une distribution de soupes, fort bien accueillies, ce qui marque bien à quelle partie de la po-
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pulation elle s'adresse. En outre, on compte un certain nombre d'écoles enfantines. Ajoutez près de cent cinquante écoles primaires, qui comprennent mille cinquante-cinq classes distinctes, fréquentées, au moins en hiver, par 52000 enfants. N'oublions pas les nombreuses écoles privées, qui ont 22000 élèves des deux sexes. Les dépenses de l'enseignement élémentaire public, supportées en très grande partie par la municipalité, s'élèvent ai 157 000 francs.
Voilà assurément de beaux chiffres ; je serais disposé " à croire que celui de la fréquentation n'est pas très rigoureux, ni surtout très constant. Mais comhion ne reste-il pas encore à faire pour atteindre la classe infime, et qu'il est à souhaiter que la municipalité et les bons citoyens de Naples s'inspirent à cet égard des exemples du School-Board de Londres !
On peut voir chaque jour vagabonder dans les rues des milliers d'enfants qui vivent dans un état de civilisation presque primitif; la statistique n'en a pas encore fixé le nombre, et l'on n'a pas organisé de moyens efficaces et prompts pour leur appliquer la loi de l'obligation scolaire. Toutefois divers témoins de très bon jugement, familiers avec les classes populaires, m'assurent qu'elles ressentent déjà très manifestement les bons effets de l'éducation de l'école ; que les habitudes d'activité, de propreté, vont se propageant; que les parents tiennent de plus en plus à donner de l'instruction à leurs enfants. Ils ajoutent que ces effets seraient autrement sensibles si l'éducation des asiles et des écoles était moins mécanique, plus suggestive, et que sur ce point les maîtres /«omm^s,
arrivés en grand nombre au brevet sans avoir passé par l'apprentissage pédagogique des écoles normales, sont inférieurs aux maîtresses.
Je ne dois pas oublier de mentionner au premier rang des asiles Técole Frœbelienne, fondée par une personne d'un zèle infatigable, bien connue à Paris, en Angleterre et en Allemagne, M"' Schwab. Ce jardin d*enfants établi dans Tancienne maison du Collegio Medico, dont la municipalité a concédé la disposition, paraît très bien conduit. M°* Schwab voudrait y joindre une École normale destinée à former des maîtresses suivant la méthode et Tesprit de Froëbel.
J'ai été curieux de savoir combien Naples avait d'établissements d'instruction secondaire. Il y a 3 lycées du gouvernement; 43 pensionnats, dont 24 dirigés par des prêtres, 16 par des laïques ; 26 externats, dont 14 dirigés par des laïques, 12 par des ecclésiastiques ; parmi ceux-ci une maison de jésuites, une de barnabistes, une de scolopes. Le nombre des élèves des établissements privés secondaires est très supérieur à celui des écoles de la municipalité ou de l'État La haute classe, qui reste encore en grande partie dans l'opposition ou dans l'abstention à l'égard du régime établi, envoie ses fils de préférence dans les maisons de religieux. La bourgeoisie libérale fréquente les lycées, et ses ^filles vont aux conservatorii dont je vous ai parlé.
L'instruction primaire, à Naples et dans les autres provinces, a beaucoup à souffrir, me dit-on, du partage de l'autorité entre les munitipalilés d'une part, qui payent et nomment les maîtres, la province et l'État de l'autre^
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qui subventionnent et inspectent. Les communes se montrent souvent inférieures aux hautes attributions qu'on leur a laissées. Elles obéissent à des convenances politiques et administrent peu judicieusement.
Au sujet de Técole ainsi que d'autres intérêts publics, j'entends exprimer par les hommes d'expérience le vœu que le pouvoir central ressaisisse une part notable d'action. <j:Nous sommes trop récemment arrivés à la liberté, me dit-on, pour supporter une décentralisation aussi étendue. Nous avons besoin que la main du gouvernement se fasse plus sentir. Passer d'un régime de police souveraine à un régime de grandes libertés locales, sans traditions ni instruction générale, l'aventure est trop hardie. »
L'expérience que font en ce moment les Italiens des inconvénients de la décentralisation, en ce qui regarde l'instruction publique et le droit de voter des taxes ou de les employer presque sans contrôle, mérite d'être connue de ceux qui, chez nous, demandent pour les communes et les départements plus d'autonomie et moins de tutelle.
On doit s'attendre à ce que l'initiative privée, pour les choses d'intérêt général, ne soit pas, dans ce pays du soleil et de la vie facile, aussi puissante que le réclamerait l'immensité des besoins. Cependant elle se manifeste par maintes œuvres utiles et conduites avec une rare intelligence. J'ai parlé de la Société Casanova, de celle des asiles pour l'enfance; il y en aurait bien d'autres encore à indiquer, soit du côté des libéraux, soit du côté opposé. Je mentionnerai seulement une école profes-
sionnelle du soir fondée depuis peu de mois par un professeur, M. L. de Santa-Maria, qui en a conçu Tidée en yisitant l'année dernière nos établissements de Paris. La municipalité prête un local de l'ancien couvent des dominicains, qui sert le jour aux classes de l'école technique, et Ton voit là, trois fois par semaine, de six heures à neuf heures du soir, des jeunes gens de quinze, seize et dix-huit ans, qui ont travaillé le jour dans une boutique ou dans une école, et qui viennent se préparer ou au commerce, ou à l'administration des télégraphes, ou à celle des chemins de fer. L'enseignement, d'un caractère tout pratique, se distribue en trois sections, ayant chacune ses classes distinctes. Ainsi, pour les télégraphes, on apprend les langues italienne et française, la géographie, le maniement de l'appareil ; — pour le commerce c'est le français, l'anglais, la géographie commerciale, l'arithmétique ; — pour les chemins de fer, des notions sur les machines, questions administratives, calculs^de tarif, etc. — Les élèves payent une légère rétribution, beaucoup sont admis gratuitement. L'œuvre est encouragée par la chambre de commerce, la Banque romaine, le gouvernement. M. de Santa-Maria se propose de créer, à mesure que viendront les ressources, de nouveaux co^rs pour d'autres professions.
Je suis allé visiter, par un jour de pluie, l'Université, située dans les bas quartiers, au bout d'un vicolo. Vous ne vous imaginez pas ce que c'est que la pluie à Naples, dans ces rues ou ruelles étroites, sous les gouttières des maisons, parmi les innombrables petites voitures lancées à pleine vitesse, et à travers une foule épaisse d'allants et
de venants. L'édifice de l*Université n*a rien d'atlrayant ; la cour intérieure, comme celle de tout lés couvents qui servent aujourd'hui d'écoles, est bordée sur les quatre côtés d'un cloître fort large sur lequel ouvrent de grandes salles. Au premier étage, même disposition. Les salles nues sont ouvertes à tout venant ; un grand nombre d'étudiants ont la tète couverte; bien peu prennent des notes; le professeur expose son sujet avec une vivacité et une abondance de gestes toutes méridionales. J'ai assisté un moment à deux leçons qui traitaient du droit politique ou administratif : l'assistance était fort nombreuse et assez attentive. L'Université de Naples, qui est la seule dans tout le Midi, compte plusieurs milliers d'élèves ; le droit et la médecine sont les Facultés les plus suivies; la philosophie, qui à de certains moments fut en grande faveur, est aujourd'hui, me dit-on, assez délaissée; toutefois elle garde encore nombre de disciples sérieux. L'hégélianisme, qui a eu un grand succès dans la précédente génération et que représentent encore M. Vera et M. Spaventa^ cède l'avantage au positivisme anglais ou français.
L'institution des prii'at-docenten ou professeurs libres est ici en plein épanouissement, mais elle est loin, à ce qu'on m'assure, de servir au progrès des bonnes éludes, attendu qu'elle n'est régularisée par aucune des fortes garanties établies en Allemagne. Il y aurait ici près de trois cents professeurs particuliers, dont chacun reçoit de la caisse de l'Université une subvention proportionnelle au nombre des élèves inscrits à ses examens, et qui se réduisent trop souvent à n'être que des prépara-
teurs expéditifs pour les examens. Ce nombre excessif de maîtres non titulaires est legs de l'ancien régime, où les cours prirés tenaient lieu d'Université.
Une chose me frappe beaucoup. C'est de voir quel crédit conserve la France dans l'ordre intellectuel, et même, à certains égards, dans l'ordre politique, auprès de la jeunesse. On lit tout ce qui se publie chez nous, tout ce que nous lisons, et même ce que nous ne lisons pas ou que nous ne lisons plus depuis longtemps : le dix-huitième siècle, Voltaire et les encyclopédistes, les romantiques, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Laboulaye, Jules Simon^ etc., etc. Aujourd'hui, Zola est à la mode à Naples autant qu'il l'e^t ou a pu l'être à Paris ; on l'a traduit, et M. de Sanctis, le ministre actuel de Tinslruction publique, qui est un critique littéraire distingué, a fait une conférence publique à son sujet. Ce que j'entends ici me donne l'impression très vive de l'influence que continue d'exercer notre pays en bien et en mal, et de l'influence plus grande encore qu'il pourrait avoir. Durant quelques années, à la suite des événements de 1866 et 1870, et plus tard de la rude campagne menée par M. de Bismarck contre l'ullramontanisme, on s'était épris de l'Allemagne. On est revenu de cet engouement; et bien que l'on entretienne des rapports assidus avec la science d'au delà des Alpes, on se sent beaucoup moins de goût pour l'esprit et les procédés prussiens, et moins de confiance dans l'alliance politique allemande.
Tous les regards se portent de notre côté. Certainement, si nous savons conduire nos affaires sensément
et constituer chez nous des institutions libérales, n.ous reprendrons, et cette fois à bon'droit, une sorte d'hégémonie morale parmi les nations latines. Le même ascendant nous serait assuré d'avance, si nous en devenions dignes^ dans les questions sociales, religieuses, philosophiques. Ceux à qui leur talent ou leur haute situation donne charge d'âmes en France peuvent se dire que cette charge, ils l'ont aussi pour teus les peuples latins d'Europe et d'Amérique.
Un dernier mot sur Pompéi, où je n'ai pu me défendre de retourner. J'avais remarqué dans ma première visite que les travaux de fouilles amenaient au jour, près de la porte de Noie, une maison privée de belle apparence, avec un grand péristyle. Lés colonnes étaient déjà découvertes dans leur hauteur sur trois côtés; il en restait une, ensevelie au-dessous du niveau général, que l'on s'occupait de dégager en creusant la terre tout à l'entour. Quand je suis retourné à Pompéi, la colonne était mise à nu dans son tombeau de dix -huit siècles, et l'on venait de dresser au-dessus d'elle un échafaudage pour la soulever doucement et la rétablir à son niveau primitif. Cette opération délicate offre quelque chose de l'intérêt qui s'attache au travail prodigieusement difficile du déroulement des manuscrits carbonisés. On voit dans une salle du musée de .Naples les petits appareils qui servent à développer ces feuilles antiques ; que dire de la patience et de l'art qu'il faut ensuite pour déchiffrer des textes déjà dévorés par le feu et réduits à l'état presque impalpable ?
De toutes les villes d'Italie, Naples est celle qui, par
sa nombreuse population, ses rues toujours emplies d'une foule bruyante^ son port très animé et sa couronne de villes voisines^ fait le plus figure de capitale. Mais on a l'impression, quand on l'observe de près, qu'aucune autre n'a plus qu'elle à se féliciter de s'être unie à l'Italie, même en descendant au second rang. Il s'accomplit depuis 1860y entre le Nord et le Midi, un échange incessant d'hommes , d'idées^ d'habitudes, qui contribue à greffer peu à peu, au moins à quelque degré, les fortes qualités d'esprit et de caractère des gens du Nord sur le naturel généreux et riche, mais mai pourvu de discipline, des gens du Sud. Malgré les lourdes charges d'un grand État centralisé et avide de progrès, Naples a sûrement tout à gagner à ce que cet échange ne soit interrompu par aucun accident. Une interruption de rapports politiques, en livrant les pays méridionaux à leur génie propre et à leurs seules traditions, risquerait de compromettre les progrès accomplis, encore superficiels et précaires. Et si cela est vrai de la capitale et des régions voisines, combien plus cela Test-il pour les provinces reculées des deux Siciles, dont une partie se rattache par un lien si lâche aux institutions libérales et à la civilisation même !
Rome, 21 décembre.
Je repasse à Rome en revenant de Naples et j'ai Toccasion de m'entretenir, avec quelques hommes politiques notables, de la manière dont on considère en Italie les questions mi-politiques , mi-religieuses qui remuent aujourd'hui si profondément notre pays. Vous me saurez gré de rapporter quelque chose de ces conversations.
L'opinion publique, ainsi que je vous l'ai déjà dit, est disposée à faire halte dans cette matière et à attendre les résultats de Texpérience commencée par la loi des garantieSy^ par celle de l'abolition des ordres monastiques, et par la loi organique de l'instruction. On a, pense-t-on, beaucoup fait pour l'instruction en très peu de temps, et il serait imprudent d'aller plus loin sans une nécessité impérieuse. Il y a pourtant des esprits distingués, et point du tout chimériques ni violents, qui croient que la maxime de Gavour : c l'Église libre dans l'État libre », est plus spécieuse que vraie dans sa gêné-
ralité, qu'elle, ne pourra pas répondre longtemps aux nécessités de la situation ; qu'il n'y a sans doute pas lieu pour l'État de porter atteinte à la « liberté de l'Église » en pénétrant de près ou de loin dans le domaine de la croyance et de la théologie, mais que le moment viendra peut-être de ne plus confondre l'Église et sa liberté avec l'organisation hiérarchique et l'absolue souveraineté du haut clergé, mais de restituer, par exemple, soit au clergé le droit d'élire son évêque, soit surtout aux paroisses le droit d'élire leurs curés. Pour ceux qui pensent ainsi, il n'y a nullement ici une question de principe, de prétendu respect de la liberté, mais seulement une question d'opportunité, de pratique, à régler selon la conduite plus ou moins agressive de l'Église, et d'accord avec le sentiment public.
En tous cas, il y a en ce moment comme un secret accord de tous pour ne pas agiter ces problèmes délicats et pour éviter de fatiguer l'opinion. On pense d'ailleurs que rien ne presse, que le péril d'un conflit aigu avec le pouvoir spirituel, tel que celui dont la Belgique et la France sont le théâtre, est éloigné pour l'Italie» Quelques-uns seulement se préoccupent de la reconstitution des congrégations, qui commence partout à se faire sur une nouvelle assiette, et du mouvement de réaction en faveur de l'éducation ecclésiastique ou congréganiste qui se prononce sur divers points du pays et notamment dans la ville autrefois la plus libérale, la plus séculière d'esprit, à Turin. Ce qui détermine ce revirement de l'opinion, à peine sensible 'sur tel point, plus accentué sur tel autre, c'est le souci de la morale, des croyances tuté-
laires ; mais que le socialisme ou la démagogie vienne à prendre de l'avantage, ce serait partout un empressement irrésistible vers l'ancienne autorité spirituelle. Les politiques italiens jugenl très bien de loin que ce que qui contribue le plus chez nous à grossir la clientèle du parti clérical, c'est la peur de la Commune et de tout ce qui la rappelle. Jusqu'à présent une crainte semblable n'est justifiée par rien de sérieux de ce côté des Alpes.
Sur tout cela, ne pensez pas que la droite, aujourd'hui en minorité au Parlement, et composée d'hommes connus pour leur esprit de gouvernement et d'ordre, pense moins librement que la gauche, ni qu'elle soit disposée à agir, au besoin, moins résolument. C'est elle, ne l'oubliez pas, qui a proposé et exécuté avec vigueur les lois relatives à la papauté et aux ordres religieux, et d'autres de non moindre conséquence.
La droite, bien que conservatrice, est jalouse en même temps de sauvegarder l'intérêt de l'État et sa prérogative souveraine. Elle n'est point disposée à une rétractation du passé ; elle se souvient trop bien du mal que la papauté, 4L l'Église romaine », ainsi qu'elle s'appelle, a fait de tout temps à l'italicy à la fois par ses prétentions politiques et par son esprit théocratique. M. Sella, entre autres, qui est regardé comme le chef de ce parti à la Chambre, pense là-dessus avec beaucoup de clairvoyance et de fermeté.
D'un autre côté, beaucoup d'esprits sérieux ne voient pas sans inquiétude les progrès que fait l'esprit d'irréligion au sein de la présente génération universitaire. Le peuple, en général, ne lit pas, excepté dans quelques
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villes du Nord ; il n'est encore atteint que partiellement par ces questions religieuses ou sociales; mais les esprits cultivés subissent Tinfluence du positivisme anglais^ et en particulier de ses disciples les plus avancés, qui professent le matérialisme.
Il est vrai que cette crise amène des difficultés exceptionnelles dans les pays catholiques, parce que la religion ne s'y manifeste que sous la forme théocratique. Mais les nations protestantes y échappent-elles ?«: Ne voii-on pas, médisent les Italiens, en Allemagne, en Angleterre, en Suisse et en France, le protestantisme libéral arriver chez quelques-uns de ses interprètes à laisser tomber la croyance même à l'immortalité de la personne humaine? :»
Comme je parlais de notre campagne anticléricale à un homme de pensée très libre, professeur et historien des plus distingués, membre des hauts conseils administratits, et à ce titre fort au courant de tout ce qui concerne l'instruction publique. « Vous aurez bien de la peine, me dit-il, à empêcher les jésuites, pour ne parler que des jésuites, à enseigner en qualité de simples prêtres, ou de membres d'un ordre autorisé, ou de simples citoyens. Nous avons procédé autrement. Après avoir supprimé les communautés religieuses à titre de personnes civiles, ce qui était le premier pas à faire, l'Italie se défend contre les membres des communautés enseignantes, agissant ensemble sous le bénéfice du droit commun, par deux ou trois moyens de peu d'apparence et qui ne sentent pas la persécution, mais à la longue très efficaces.
« D'abord^ elle exige que dans les établissements secondaires où Ton élève des laïques, il y ait un nombre déterminé de classes, et que ces classes soient toutes confiées à des professeurs diplômés de même degré que ceux des gymnases et des lycées de l'État. Or, ce diplôme ne s'obtient qu'à la suite d'un séjour à l'Université, de quatre ans ou de deux ans, selon que l'on aspire à professer dans le lycée (classes supérieures) ou dans le gymnase (classes élémentaires). Voilà donc les ecclésiastiques obligés comme tous les autres citoyens, et pour les mêmes excellentes raisons, de prendre un bain prolongé de science et de vie séculière. Il reste à étendre cette disposition concernant l'enseignement secondaire aux maîtres de l'enseignement primaire, de façon que nul ne puisse enseigner dans une école élémentaire sans avoir passé par une école normale : cette mesure est réclamée par l'intérêt manifeste des bonnes études, l'examen n'étant, au jugement des hommes compétents, qu'une garantie très insuffisante de savoir et d'aptitude professionnelle, et la proportion extraordinaire des refusés parmi les nombreux candidats, laïques ou autres, venus d'ailleurs que des écoles normales, attestant les défauts essentiels de toute préparation irrégulière.
« D'autre part, avec cette disposition, appliquée aux deux ordres de l'enseignement, l'État ne réussit pas seulement à obliger les maîtres libres d'entrer en communication avec l'esprit de la société générale, ce qui est bien le résultat le plus précieux : il empêche aussi la concurrence malsaine qui s'appuie sur des études au
rabais, dépourvues de garanties sérieuses soit de programmes, soit de maîtres gradués.
c La loi offrait un moyen d'éluder ces di3positions salutaires par la faculté laissée au père de famille isolé ou à plusieurs pères de famille réunis d'élever euxmêmes ou de faire élever sous leur propre responsabilité leurs enfants à la maison. Et en effet beaucoup de jeunes gens formés dans des écoles ecclésiastiques qui ne remplissent pas les conditions légales, se présentent aux examens de la licence lycéale (baccalauréat) sous le bénéfice de cedroit paternel : ils s'inscrivent comme ayant été élevés dans leurs familles. Mais il y a à cet abus un correctif, c'est que nul n'est admis à subir l'examen de licence lycéale que trois ans après avoir subi l'examen de licence gymnasiale (celui qui couronne les cinq premières années des études classiques). Par cette simple prescription on met obstacle aux études abrégées, irrégulières, terminées tant bien que mal en vue des examens et du grade, qui étaient la ressource des petits collèges ecclésiastiques à bon marché. Que l'État tienne la main à l'exécution de [^ces mesures, qu'il réprime l'abus du droit des pères de famille en contrôlant les registres d'inscription des élèves que la loi impose à toutes les écoles secondaires, en voilà assez pour défendre la société laïque sur le terrain scolaire contre le retour d'un péril offensif de l'esprit sacerdotal ou congréganïste. »
Ainsi raisonnent des Italiens éminents, très « universitaires » et même fort « avancés ». Je ne commente ni ne critique; je me renferme dans le rôle de rapporteur.
Mais VOUS pouvez juger, par ce résumé très sommaire de mes entretiens avec des hommes qui ont eu la plus grande place dans tout ce qui s'est fait en Italie et que l'on peut encore regarder comme la tète du pays, de la décision d'esprit et de la résolution qu'ils apportent dans les questions concernant les rapports entre l'Église et l'État. Qu'ils soient croyants, spiritualistes ou sceptiques, il n'importe; c'est leur sentiment conservateur même, leur esprit de gouvernement qui les rend jaloux de maintenir intact le droit souverain de l'État, en face des prétentions rivales de l'Église, et de défendre l'existence, l'intérêt, les principes de la société générale, c'est-à-dire laïque, contre les prétentions de la société particulière ecclésiastique. Ils s'abstiennent volontiers de se prononcer sur les moyens de défense auxquels chaque peuple croit devoir recourir selon ses besoins et sa situation ; mais, pour ce qui nous concerne en particulier, ils sont persuadés que le principal auxiliaire du cléricalisme, celui qui, depuis les journées de juin 1848, lui recrute sans cesse des alliés dans les rangs des classes moyennes jusqu'alors libérales, c'est la Commune, pour l'appeler du nom actuel, c'est-à-dire tout ce qu manifeste ou entretient l'anarchie politiquç pu sociale. Je termine par une observation curieuse. Ces politiques à la fois habiles et résolus, qui ont édifié l'Italie une, libérale, séculière, sur les ruines des pouvoirs absolutistes ou théocratiques, n'allez pas croire qu'ils soient pour cela, dans la vie privée, en termes violents avec l'Église. Il y a, généralement, entre leç deux parties, échange de procédés courtois ; et quand viennent des
circonstances où l'Église aurait naturellement occasion de tenir rigueur à ses spoliateurs, déjà excommuniés m globOy par exemple les baptêmes, les mariages ou la mort, on s'en tire de part et d'autre, comme on fit pour Victor-Emmanuel in articula mortiSy par ces transactions et ces finesses familières au génie italien.
Rome, 28 décembre. 1
Je vous conduirai aujourd'hui, si vous le voulez bien, à V École normale des filles *. Le nom qu'elle porte, Scuola normale dei Termi, indique l'endroit où elle est située, dans un petit coin de l'imposante ruine, presque aussi vaste qu'une ville, qui fut autrefois les Thermes de Dioclétien. C'est un spacieux établissement, construit aux frais de la municipalité, avec de vastes salles de classe, de dessin, de chant ou de récréation, et qui suffît à conteiîir non seulement l'école proprement dite (toujours un externat), mais un Convitto ou pensionnat pour des boursières à 400 fr. et des élèves payantes, avec des classes élémentaires pour les exercices de pédagogie.
1. GeUe des jeunes hommes est à Velletri, ville de 16000 habitants, à quelques lieues de la capitale. Ce chiffre de population dit assez que TÉcole normale n'a pas été reléguée dans un milieu dé-
ourvu de toutes autres ressources scolaires. C'est un point à noter.
Le Convitto, situé au second étage, et disposé pour quatre-vingts pensionnaires, possède de vastes dortoirs aux parois nues, avec un simple parquet de briques sans tapis de pied, mais très bien tenus, propres, amplement aérés. Des lits de fer, de grands lavabos communs établis auprès de l'embrasure des fenêtres, une table de nuit et une armoire pour chaque élève, tel est l'ameuble* ment. Il y a loin de cette simplicité d'installation aux palais des collèges royaux de Marie-Glotilde à Naples et de l'Annunziata à Florence, ou même des Sœurs de Saint- Vincent de Paul à Naples. Mais on s'est souvenu avec raison que l'on avait ici à recevoir des institutrices du peuple, non de grandes dames, et l'on s'est occupé exclusivement des choses de nécessité, auxquelles on a pourvu largement et avec intelligence. D'ailleurs, c'est un établissement naissant, où s'introduira peu à peu, j'en suis sûr, non pas un peu de luxe (ce serait un mal), mais un peu plus de confort, avec quelque agrément. Ce qui manque à l'École et au Convitto comme à presque toutes les écoles publiques d'Italie, installées pour la plupart dans des couvents, ce sont d'amples préaux, couverts ou découverts. La salle d'étude, très vaste, est aussi nue que les dortoirs : des tables communes, des chaises, et c'est tout. Je m'informe du régime alimentaire ; il paraîtra bien substantiel à ceux qui connaissent les habitudes sobres des peuples de l'Italie méridionale : café au lait le matin; à midi, trois fois par semaine, de la viande et des légumes ; à cinq heures, vi^ande, omelette avec quelque complément. — On ne se départ pas de ce régime, me dit-on, même les jours
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maigres ; et la raison alléguée, c'est que les jeunes filles sont soumises à un travail trop intense pour se passer de yiande ; on trouve cela fort simple, et l'on n'a pas eu l'idée, à Rome, d'aller prendre, sur ce point essentiel d'hygiène, l'avis des autorités ecclésiastiques. J'ai lieu de croire que partout ailleurs, en Italie, on se croirait tenu d'agir, sinon de penser, avec moins de liberté.
Les boursières de l'État (40 fr. par mois) peuvent, à leur gré, demeurer dans le Convitto ou dans une famille de la ville.
L'École (externat) compte plus de deux cents élèves, distribuées dans les trois cours annuels ; beaucoup sont venues des diverses provinces du royaume. Outre les aspirantes à l'enseignement primaire, il y a des jeunes filles de la petite bourgeoisie, du petit commerce, qui viennent chercher ici un complément graluit d'éducation, ou se préparer une ressource éventuelle pour l'avenir. L'affluence serait encore plus considérable si une École supérieure municipale, conduite par une excellente directrice, M*"* Teresa de Gubernatis, n'offrait, ainsi que je vous l'ai dit, des cours d'instruction secondaire très bien organisés aux jeunes filles des classes moyennes et de l'aristocratie libérale. Un certain nombre de filles d'ouvriers, d'employés ou même de condition plus haute, qui, en d'autres villes, iraient encombrer l'École normale, au préjudice des élèvesmaîtresses, fréquentent avec le plus grand profit les écoles élémentaires et complémentaires de V École pro^ fessionnelle, dirigée aussi par une personne fort distinguée, M'^'Ribighini. D'autres enfin trouveront place
dorénavant dans les classes complémentaires — sorte d'enseignement primaire supérieur — que la municipalité vient d'établir dans une des écoles élémentaires de la ville. C'est là un germe précieux, que M. Pignetti, l'infatigable promoteur de l'instruction communale à Rome, se propose de développer d'année en année.
L'École normale de Rome n'est pas encore tenue en aussi haute estime que celles de Florence, de Milan, de Turin; mais elle passe pour supérieure à celle de Naples. Cette différence de valeur ne tient pas tant au mérite inégal des professeurs qu'au nombre des élèves et à la diversité des « milieux ». Les professeurs normaux, il est bon de le rappeler, sont tous tenus de présenter les mêmes titres. Ils ont dû passer devant une université l'examen qui leur confère la licence spéciale de l'enseignement de leur choix : histoire, littérature, mathématiques, etc. Jusqu'à présent, il est vrai, on n'exigeait pas d'eux qu'ils justifiassent d'un stage régulier d'études à l'université même; l'examen suffisait, avec les titres préparatoires de licence lycéale (baccalauréat) ou de licence de VInstitut technique '(sorte de baccalauréat de sciences mathématiques et physiques). Dorénavant, les professeurs sont soumis à la condition d'une inscription régulière de deux ou de trois ans aux cours de l'université, c'est-à-dire des facultés de lettres ou de sciences.
Le lecteur remarquera la différence qu'il y a entre ces garanties d'instruction secondaire et supérieure et les nôtres, bornées à l'instruction primaire. En Italie, au moins dans les très bonnes écoles feminiliy les
dames assistantes mêmes, quoique chargées seulement de la surveillance des devoirs et de la discipline, et quelquefois d'une leçon secondaire, la calligraphie par exemple, doivent être munies du brevet supérieur ; mais les professeurs hommes sont des gradués d'université. Dans les grands collèges de filles, à Naples, Florence, Milan, c'est à la directrice et à un personnel bien choisi de dames assistantes — toutes laïques — qu'appartiennent le gouvernement intérieur et le soin de l'éducation morale ; des institutrices internes du degré su* périeur dirigent les classes élémentaires ; mais pour les classes supérieures, on appelle des maîtres externes distingués. Il en est de même, à peu d'exceptions près, pour les grandes Écoles supérieures d'externes de Rome et de Milan. On considère que l'instruction normale ou secondaire des jeunes filles, toute restreinte qu'elle est, ne peut être bien donnée que par des maîtres de la culture la plus ample. Reste, encore une fois, à savoir si le personnel enseignant, assez mal payé jusqu'à présent, continuera de se bien recruter dans des conditions si difficiles.
Je disais que l'inégalité de valeur entre les écoles, celles de Rome et de Naples par exemple, tient moins aux professeurs, tous ou presque tous gradués, qu'au nombre plus ou moins grand des élèves et aussi à l'action plus ou moins favorable de Vair ambiant. Naples regorge d'élèves. Comme il n'y a pas d'École supérieure, mais seulement trois collèges ou internats de l'État rigoureusement cloîtrés, dont les deux meilleurs ne sont pas à la portée des fortunes modestes, la hour-
geoisie libérale envoie en partie ses filles à l'École normale. Elles s'y rencontrent ayec des jeunes filles de petite condition, et l'on sait que le niveau d'éducation du peuple napolitain n'est pas très élevé. Il règne, 9ssure-t-on, dans les maximes courantes, dans la conduite de la vie privée et des affaires publiques, certaines façons relâchées de sentir et d'agir qui ne s'observent pas au même degré ailleurs, et qui tiennent à un long passé de malignes influences et d'habitudes malsaines. Il paraîtrait même que sous le nouveau régime, la politique, au lieu de corriger lé mal, l'a parfois aggravé en y apportant des complications nouvelles. Avec cela, les dons brillants de l'intelligence répandus comme à profusion, et, ce qui vaut mieux, des sentiments et des habitudes de famille qui offrent comme un fond naturel résistant sur lequel il serait possible d'édifier une plus saine moralité publique.
Ces brèves indications suffisent à faire comprendre pourquoi l'éducation, dans un externat très nombreux et très mêlé, donne des résultats moins satisfaisants qu'ailleurs. La municipalité de Naples, fort embarrassée dans ses finances, n'a pas su jusqu'à présent pourvoir convenablement à ce grand intérêt de l'instruction supérieure des femmes de la classe moyenne. L'Ecole normale est encombrée ; les éléments en sont trop divers, et tout le zèle des meilleurs maîtres ne saurait remédier à des inconvénients essentiels.
Tout autres sont les auspices pour l'École de Rome. Le peuple, le vrai peuple romain, se distingue par des qualités de sérieux et de dignité ; l'Administration, de
son côté, montre de l'activité et de l'esprit de suite ; la chose publique n'est pas prise à la légère ; on a le respect de la loi, et parfois même on le porte, me dit-on, à un degré de scrupule minutieux qui retarde certains progrès. Il y a donc là un milieu salutaire ; et comme les encouragements et le contrôle assidu de l'État ne sauraient manquer à l'Ecole normale de la capitale, non plus que les professeurs de mérite, il y a lieu de croire qu'elle est appelée à égaler, avant longtemps, les meilleures institutions du même genre.
L'Ecole de Rome est pourvue, ainsi que celle de
Florence, de tous ses organes naturels, qui ne demandent qu'à être perfectionnés et développés. Outre les trois années de cours normaux, dont les deux premières préparent à la patente du premier degré, et la troisième à la patente du second degré, il y a des cours ultérieurs de trois ans ; il y a aussi un cours préparatoire d'un an, destiné à compléter l'instruction élémentaire des jeunes filles. Le Cours préparatoire compte 38 élèves ; lé Cours normal de première année, 58 ; celui de deuxième, 64; celui de troisième, 39. Le Cours supérieur complémentaire, dans les deux premières années réunies, â 34 élèves (31 et 4), et dans la troisième 21.
On trouvera ci-dessous le tableau des heures du cours préparatoire. L'enseignement comprend les exercices de langue italienne (grammaire et composition), la géographie, l'histoire romaine, l'arithmétique, la lecture et récriture, le dessin, les travaux à l'aiguille.
HORAIRE DU COURS PRÉPARATOIRE / ne 9 h MO h ^ Correction des devoirs faits
Lundi.
( à domicile.
De 10 h. à 11 h Histoire romaine.
De 11 h. à 12 h Écriture.
De 12 h. 1/2 à 1 h. 1/2. Travaux de main.
De 1 h. 1/2 à 2 h. 1/2. . Lecture.
( Correction des devoirs faits IX'ah.àlOh I à domicile.
Mardi { De 10 h. à 11 h Géographie.
De 11 h. à 12 h Dessin.
\ De 12 h. 1/2 à 1 h. 1/2. Lecture.
^ „ , , .^ . r Correction des devoirs faits
De 9 h. à 10 h . , ...
I à domicile.
Mercredi. .
De 10 h. à 11 h Arithmétique.
De 11 h. à 12 h Exercices de langue.
De 12 h. 1/2 à 1 h. 1/2. Travaux.
De 1 h. 1/2 à 2 h. 1/2. Lect. et indic. des devoirs.
De 9 h. à 10 h Géographie.
De 10 h. à 11 h Histoire romaine.
Vendredi . ^ De 11 h. à 12 h Écriture.
De 12 h. 1/2 à 1 h. 1/-2. Dessin.
De 1 h. 1/2 à 2 h. 1/2. Lecture.
De 9 h. à 10 h Correction des devoirs.
De 10 à 11 h Arithmétique.
Samedi. .. ^ De 11 h. à 12 h Exercices de langue.
De 12 h. 1/2 à 1 h. 1/2. Travaux de main.
De 1 h. 1/2 à 2 h. 1/2. . Lect. et indic. des devoirs.
On remarquera que la leçon de langue proprement dite ne vient que deux fois par semaine, ce qui semble insuffisant comme moyen d'éducation générale; la leçon de lecture est, sans doute, destinée à la compléter. On
voit aussi que les tâches importantes à faire à domicile se donnent la veille du jeudi et du dimanche.
La journée scolaire, dans la plupart des écoles urbaines de tout degré, est disposée de manière que les élèves n'aient pas àsortir avant la fin. On entre en classe à neuf heures; à midi on se repose une demi-heure (quelquefois une heure, partagée entre le repas et la gymnastique); on sort à deux heures et demie, plus tôt ou plus tard selon les leçons du jour. Les leçons durent ici une heure, là une heure et demie ; un intervalle de quelques minutes de repos les sépare, durant lequel on ne quitte pas la classe. Cette distribution du temps offre, dans les villes, des avantages incontestables pour les externes : elle prévient le gaspillage du temps en allées et venues et les distractions; elle ménage de longs loisirs à domicile pour l'exécution des tâches ; mais elle a l'inconvénient d'imposer une contention d'esprit trop prolongée ; on y remédie du mieux que l'on peut en rejetant sur l'après-midi les leçons les plus faciles et les travaux manuels. On fait à midi un repas léger; chaque élève l'apporte dans son panier, à l'exception des pensionnaires. A VÉcole supérieure de Rome, où le même régime est adopté, les jeunes filles qui ont besoin d'un mets chaud le font apporter d'un restaurant voisin.
L'enseignement des classes normales comprend : la littérature italienne, l'histoire nationale, avec des notions d'histoire générale, la géographie, l'arithmétique avec un peu de géométrie, les éléments de sciences physiques, la morale, la religion, la pédagogie théorique
et les exercices pratiques, le chant, le dessin géométrique et d'ornement, les travaux de femme. Cet enseignement demande, comme on voit, huit ou neuf professeurs, sans compter les dames assistantes^ qui vont de classe en classe. Je donne ci-dessous le tableau de la répartition des heures entre les différentes années et les jours; les hommes du métier auront intérêt à le consulter.
Lundi....
Mardi ....
Mercredi .