CHAPITRE XJI
Retour à Paris par l'Italie
A bord du « Mas7^ ». — Brindisi, — Naples. — Ro7ne»
— Cérémonie de V otoverPure solennelle dii^ concile.
— Florence. — Bologne. — Turin.
Il aurait peut-être fallu clore ce récit au. moment où je quittai l'Egypte après un séjour de près de deux mois. Cependant, comme appendice, je voudrais donner une courte description de mon voyage de retour, par l'Italie, que j'ai parcourue à vol d'oisea,u.
Nous quittâmes Alexandrie par un temps magnifique et la température la plus douce. Toute notre traversée s'effectua sous l'influence d'un calme parfait. La mer ressemblait vraiment à une vaste glace ou. l'oeil le plus exercé ne pouvait découvrir d'autres ondulations que celles du sillage de notre navire . Notre installation sur le Masr, commandé -par un capitaine de vaisseau d'origine autrichienne, ne pouvait soûle-
ver aucun reproche. Ce bateau, plus grand que le Mœris, filait avec une vitesse extrême, de sorte que nous arrivâmes à Brindisi, endroit de notre destination, plusieurs heures avant le temps réglementaire fixé généralement pour la traversée. L'équipage ne se composait que d'Arabes. Le commandement diffère de celui des autres bâtiments, en ce sens qu'il se fait par les coups de sifflet les plus variés, et qui sont communiqués par les chefs aux subordonnés, "et ainsi de suite, de sorte que l'on se croirait par moment dans une immense volière où l'on élève des oiseaux. Il ne faut pas croire cependant que la discipline soit moins sévèrement observée, bien au contraire. Je crois que les mesures rigoureuses que l'on emploie pour maintenir l'ordre sont d'autant plus strictes que les Arajbes, quoique d'un caractère très doux, veulent être menés avec sévérité. J'ai vu le capitaine dans l'obligation de sévir avec rigueur contre plusieurs matelots fautifs : les plus coupables furent punis de coups de corde. On couche alors l'inculpé sur le planclier, et, maintenu par deux Arabes, un troLsième lui administre le nombre de coups auxquels il a été condamné. Malgré les supplications du patient, l'exécuteur frappe dru et sans s'émouvoir. Fier de la mission qui lui est dévolue, il s'acquitte de sa tâche avec d'autant plus d'entrain, que
celui qui est marteau aujourd'hui sera peut-être enclume demain. Le plus récalcitrant fut, de plus, mis aux fers et jeté à fond de cale pour y rester jusqu'au jour de notre arrivée à Brindisî. Il recevait cependant tous les matins et tous les soirs la visite d'un contremaître, dont le l3ut n'était pas de s'occuper de sa précieuse santé, mais de lui administrer, comme réveilmatin ou somnifère, une douzaine de coups de knout !
L'installation dans nos cabines était réellement très commode. Outre d'excellents lits, elles contenaient tout le confort imaginable. Un commissaire du gouvernement égyptien était à notre bord, faisant les honneurs au nom du Khédive. J'ai déjà mentionné que ce bateau est la propriété du Khédive. Le luxe avec lequel ce steamer est monté n'a donc rien de surprenant. Les panneaux de la salle à manger sont en bois sculpté, représentant des sujets de chasse, de gastronomie, ou bien des fruits, etc.
Samedi, 27 novembre, nous longions l'île de Crète, dont les contours irréguliers, avec des caps et des golfes profonds, se sont offerts pendant plusieurs heures à nos regards. Cette île, traversée par une chaîne de montagnes élevées et couronnée par le mont Ida, d'une hauteur de 2,338 mètres au-dess'us du niveau de la mer, a surtout excité notre curiosité par la réputation
qu'elle s'est acquise à la suite des fréquentes insurrections dont elle a été le théâtre.
Après avoir quitté les eaux de Fiie de Candie, nous remarquâmes un changement très notable dans l'atmosphère. Au fur et k mesure que nous avancions vers le nord, nous trouvions la température très refroidie, et pourtant nous nous rapprochions des parages les plus méridionaux de l'Italie. Nous nous étions vite faits à la chaleur intense de la Haute-Egj-pte. Quinze jours auparavant, nous jouissions encore d'une température de 40 degrés. Il ne faut donc pas trouver extraordinaire que cette "température, relativement très douce, nous parût assez fraîche.
La route que nous parcourons déroule sous nos yeux un panorama des plus magnifiques. C'est à peine si l'on reste quelques heures en n'ajant comme point de contemplation que les eaux bleues et si limpides de la Méditerranée.
Ainsi le 28 novembre, à peine avons-nous perdu de vue l'île de Zante avec ses collines escarpées et ses sources d'origine volcanique (une des raisons probablement des tremblements de terre si fréquents dans ces contrées) que déjà nous apercevons les côtes de Céphalonie,lsi plus grande des îles Ioniennes; elle a 190 kilomètres de circonférence, et tout le long de la
mer on aperçoit une chaîne de montagnes dominée par le Monte- Nero.
Nous étions encore sons l'impression produite par la grandeur de ce paysage, et le soleil n'était pas encore couché, que déjà nous apercevions Corfou, dont l'aspect est si enchanteur.
Nous entrons le 29 novembre, de grand matin, dans le canal d'Otrante. Une suite continue de pics sauvages et sombres nous désigne les côtes de l'Albanie, elr^ sept heures du matin nous avons en vue le port de Brindisi.
Peu de temps après, nous entrons dans ce port, qui aura certes, un jour, une très grande importance.
Nous voilà maintenant en Europe, sur le sol italien. Malgré tout le plaisir que nous avions eu à faire cet intéressant voyage, nous étions tous très satisfaits de nous retrouver pour ainsi dire rapatriés. Je m'attendais à trouver au midi de l'Italie un temps doux et agréable, mais de ce côte mes espérances ont été bien déçues. On croit généralement que c'est en hiver qu'il faut se rendre au midi de l'Italie, et ne jamais choisir l'été pour ces excursions ; mieux vaut mille fois avoir chaud que de greloter dans des maisons qui ne sont pas organisées pour le chauffage.
Brindisi n'a de curieux que la maison où Virgile
mourut, l'an 19 avant J. -G. , et que l'on nous a fait voir. Une promenade sur les fortifications, pour arriver à la gare du cliemin de fer, ne manque pas de charme. Du reste, presque tout le temps que nous demeurâmes à Brindisi fut employé à prendre les dispositions pour la continuation de notre voyage, car autant de têtes, autant de vœux exprimés. Aussi le commissaire du gouvernement égyptien avait-il une besogne assez rude à démêler les fils de cet imbroglio.
Le 29 novembre, à sept heures du soir, je quittai Brindisi par la voie du train express, pour me rendre à Naples. La plus grande partie du trajet s'effectue en longeant les bords de l'Adriatique. Un peu après minuit, ceux d'entre nous qui sommeillaient furent réveillés en sursaut par les cris très accentués et répétés de : Si camhia convoglio per JSapoli. Nous abandonnâmes, tout effarés, nos coupés pour prendre place dans un train qui depuis longtemps déjà attendait notre arrivée. Le transbordement des voj^ageurs ainsi que des colis opéré, nous continuons paisiblement notre route de Foggia jusqu'à Santo-Spirito , dernière station de la voie ferrée.
A partir de Santo-Spirito, ce n'est ni le souffle de la vapeur ni celui des vents qui nous emporté, nous nous trouvons très heureux d'être tant bien que mal véhi-
cillés dans une diligence démodée, traînée par six clie-vaux essoufflés, qui doit nous mener à bon port à Bénévent, ville dont le nom doit donner à penser à tous les diplomates présents et futurs.
A Santo-Spirito, il faisait tellement froid qu'on fut obligé de chauffer la salle d'attente. Italie du Sud, quelle différence entre ton climat et celui dé l'Egypte du Nord ! Où donc trouver le ciel éternellement bleu, l'azur pur et la température douce, tant et tant de fois vantés de Tltalie? Souvent l'expression de mon Arabe : « Mafîclie ! » m'est revenue à la mémoire. Mes deux compagnons de voyage et moi prîmes place dans le coupé de la diligence, et, en traversant ce pays accidenté et romanesque, nous pûmes vers sept heures du matin jouir, dans les Abruzzes, d'un lever du soseil ne valant certes pas celui que nous avions contemplé du haut des pyramides, mais cependant supérieur à tous les phénomènes de ce genre observés en Angleterre ou en Hollande. Nous avions à franchir un angle assez saillant, mais les six chevaux attele's devant notre omnibus surmontaient avec grande facilité les obstacles, et en descendant nous filions avec une rapidité telle que nous pensions verser à chaque instant.
Les habitants de ce pays n'ont pas la réputation
d'être très probes ; ils vivent" surtout du brigandage, et plus d'une fois la malle-poste a été dévalisée en ces lieux, surtout lorsqu'elle j passe au petit jour. A chaque instant nous croyions voir apparaître, des cavités des montagnes, des bandes de Sparafiicile ou de Fiioco se ruer sur nous pour nous dévaliser.
Les détracteurs du passé diront tout ce qu'ils voudront, dussé-je passer à tous les yeux pour un affreux réactionnaire, j'avouerai franchement que ce fut avec regret que je 'quittai la diligence pour rentrer dans un wagon de première classe. A partir de Bénévent, nous devions faire le reste du chemin, jusqu'à Naples, par la voie ferrée. Arrivés sur le territoire de Caserte, nous pûmes admirer cette culture si riche, si variée, ces îmagnifiques vignobles qui entourent Naples, qui aideront efficacement l'Italie à surmonter les difficultés temporaires qui l'assiègent. Notre convoi marcliait avec une lenteur extraordinaire, de sorte que nous arrivâmes presque trois heures en retard au lieu de notre destination. Sur la demande que j'adressai au conducteur du train, afin de savoir pour quel motif le mouvement n'était pas plus accéléré, il ne répondit qu'en haussant les épaules : Va piano, va piano ! »
Enfin à une heure nous étions à Naples. Une carrozzella nous conduisit de l'embarcadère, situé à l'extré-
mité de la ville, à notre hôtel. Cette course nous avait déjà procuré le plaisir de parcourir une grande partie de la villle.
L'hôtel de Russie, où nous avions fait retenir un appartement, est admirablement placé ; de nos fenêtres nous avions une vue entière sur le golfe et même sur le Vésuve que nous distinguions à l'œil nu, comme dernier point de cette admirable perspective.
La première pensée des étrangers, en arrivant à Naples, est de jouir des aspects merveilleux que présente cette ville. Aussi nous hâtâmes-nous de monter en voiture, en donnant l'ordre au cocher de nous conduire, par les plus belles rues, aux points les plus dignes de notre attention.
La princesse Marguerite, épouse du prince Umberto, venait de donner le jour, à Naples même, à un héritier du trône d'Italie. Toutes les rues étaient pavoisées. Le soir elles étaient richement illuminées. L'illumination napolitaine avait un cachet tout particulier et se distinguait surtout par le goût qui avait présidé aux arrangements. Partout on avait suspendu des fleurs illuminées, et par esprit de délicatesse et une allusion très heureuse, les marguerites prédominaient dans cet ensemble. Le largo délia Yittoria, square magnifique, au centre duquel il v a une fon-
laine richement sculptée, se trouve deyant la villa reale. Cette place et surtout le Toledo^ d'une longueur fort considérable, étaient le centre de l'illumination et de la fête nationale.
J'assistai le même soir à une représentation du théâtre San Carlo, l'une des plus grandes salles de spectacle de l'Italie. On y représentait un opéra inédit (le Donizetti, Gabriella, qui n'obtint pas les suffrages (lu public, et un ballet intitulé Brahma. Je pus à cette occasion juger de l'ardeur que les Italiens mettent à manifester leur sjmipathie ou leur mécontentement pour tel artiste ou tel auteur, habitudes qui contrastent de la façon la plus tranchée avec la manière de procéder que l'on observe en France et en Allemagne.
En prenant congé de notre société, le capitaine du Masr nous avait annoncé un changement peut-être violent dans la température. Il ne s'était pas trompé ; dés les premières heures de la soirée, la pluie commença à tomber par torrents.
Nous consacrâmes la matinée du 1^^ décembre à visiter le fameux musée autrefois connu sous le nom de nvaseo Bor'bonicOj, aujourd'hui sous celui de '}niiseo Nazionale. De quelque nom^ qu'on veuille l'appeler, ce musée est certainement l'un des plus riches et des plus magnifiques qui.existeîit. 11 faudrait la plume
d'un critique exercé pour en donner, en un volume, une idée à peu près satisfaisante. Je me garderai bien d'essayer un pareil travail. Pourtant je ne puis passer sous silence l'impression profonde que j'éprouvai devant ces admirables statues de marbre, de bronze, dont nous avons vu des copies partout. Le musée pompéien, le musée égyptien, les galeries de tableaux, la bibliothèque des papyrus sont uniques dans leur genre et concourent à former le goût de l'observateur attentif.
Comme le temps s'était remis au beau, après avoir quitté le musée nous résolûmes, sur la proposition du baron KorfF, de nous rendre en voiture à Pompéi pour jouir, en longeant le golfe, de la vue des environs merveilleux pour arriver jusqu'au pied du Vésuve.
Nous dûmes renoncer de prime abord à aller voir Capri^ ou Ischia, le temps était trop défavorable pour ces excursions.
Passant par Portici, etc. , etc. , etc. , tout en longeant le golfe, nous arrivâmes à Pompéi, où un guide habile nous conduisit aux points les plus remarquables de cette ville déblayée. Une course de trois heures à travers les ruines nous fit voir superficiellement les restes les plus curieux, tels que V hôtel de Diomède; le temple de Vénus; le Forum; la Basilique; les temples de Mercure, de Jupiter et d'Auguste;
la maison du Poète^ celle du Faune, ainsi nommée d'après une statue en bronze d'un faune qui y fut trouvée ; le Gro,nd-Tliéâtre ; la villa de Diomède, Dans la cave de cette villa on a trouvé dix-sept cadavres de femmes qui s'y étaient réfugiées pour trouver un abri contre les cendres provenant de l'éruption du Yésuve.
Quand même on n'aurait pas le moindre sens pour l'archéologie, il suffirait d'avoir la connaissance des premiers éléments de l'histoire de Rome pour être entraîné jusqu'à l'enthousiasme dans la contemplation de ce spécimen presque vivant des anciennes villes des maîtres du monde. Aussi y restâmes-nous plus longtemps que notre guide ne l'eût désiré, et ce ne fut que fort tard que nous rentrâmes à Naples. A peine étionsnous arrivés qu'un orage des plus violents éclatait. Pendant toute la nuit le tonnerre gronda avec véhémence, et les éclairs sillonnaient l'atmosphère; la pluie tombait à torrent. De la fenêtre de notre hôtel nous eûmes le lendemain matin un spectacle des plus émouvants :
Les barques de pêcheurs qui sillonnaient le golfe se hâtaient de chercher un refuge dans le port. Malheureusement, toutes ne parvenaient pas à lutter victorieusement contre l'élément furieux ; nous en vîmes plusieurs chavirer. Aussitôt de nombreuses embarca-
tions se portaient à leur secours ; la foule rassemblée sur les quais du port gesticulait, Yociférait en émettant mille opinions contradictoires.
Gomme le temps ne nous était pas favorable, nous profitâmes de la matinée pour revoir le célèbre musée, visiter les boutiques et échoppes des vendeurs de coraux et de curiosités.
L'unification de l'Italie et le gouvernement actuel de ce pays ont de nombreux détracteurs; il n'en est pas moins vrai qu'on leur doit de nombreuses et notables réformes. Parmi celles-ci je veux citer la suppression des lazzaroni, que le gouvernement des Bourbons ne se contentait pas de tolérer, mais qu'il encourageait ouvertement. On ne voit plus nulle part Cette nombreuse population qui croupissait dans l'inertie, qu'elle décorait du nom de far niente, et qui languissait dans une honteuse indolence.
Le charme principal de Naples est dans les environs et dans la beauté de cette riche nature. Le baroromètre étant tombé bien bas, et rien ne nous faisant prévoir un changement de temps, nous décidâmes d'un commun accord d'abréger notre séjour à Naples et de rester de préférence un jour de plus à Rome oh le charme principal se concentre dans les galeries, ate-
liers, et où les intempéries ne pourraient pas nous atteindre.
Pour gagner le plus de temps possible nous avons toujours voyagé de nuit. Nous quittâmes donc Naples le 2 décembre, à onze heures du soir. A la frontière, à Ceprano, on est obligé de changer de voiture. Dans les États pontificaux on est encore soumis aux règlements gênants des passeports et de la visite de la douane. Tout se passa parfaitement bien pour nous trois. Notre compagnon de voyage, baron Korff, se trouvant retenu un peu plus longtemps pour une formalité de douane, M. Hùbner et moi le devançâmes pour retenir nos places dans des compartiments. La gare était mal éclairée, et pour qu'il nous retrouvât plus facilement, nous nous mîmes à l'appeler à haute voix : Korff ! Korff ! Le facchino placé à la portière fit l'écho de notre exclamation en criant d'une voix de stentor : signor Korfo ! signor Korfo ! et bientôt le mot d'ordre fut donné parmi tous les facchini de crier signor Korfo, et il va sans dire que le nom se trouva bientôt changé en signor Corpo, Corbo, etc.
Ce petit intermède, quelque simple qu'il fût, nous mit de bonne humeur et nous fit oublier les ennuis de la visite de la douane et des passeports, et nous arrivâmes le lendemain, 3 décembre, à neuf heures du
matin, à Rome, où nous avions fait retenir un logement à Valhergo di Roma, précaution qui n'était pas inutile, à cause de l'affluence immense, non-seulement des prélats qui s'étaient rendus à Rome pour l'ouyerture du concile, mais aussi des étrangers arrivés de tous les pays.
Le temps continuait à être froid et pluvieux; de Térilables giboulées n'inritaient pas précisément aux excursions. Aussi Timpression première que j'eus en arrivant dans la ville éternelle fut loin d'être celle à laquelle je m'attendais. Le débarcadère est étroit et mesquin, ressemblant plutôt à une dépendance de monastère abandonné qu'à une gare de chemin de fer.
Immédiatement après notre installation à l'alhergo di Roona nous fîmes une course d'orientation à travers la ville, nous efforçant de voir, dans les six jours que nous avions à consacrer à Rome, le plus possible.
Comme je l'ai déjà dit plus haut, mon intention n'est pas de décrire tout au long les villes d'Italie que j'ai visitées, je dirai seulement sommairement que logeant sur le Corso, cette rue principale où se trouvent les magasins les plus riches et les mieux assortis, nous nous trouvions au centre d'où nous pouvions
avec facilité diriger nos courses et expéditions dans les différents quartiers de la ville.
Notre première sortie était destinée à visiter Saint- Pierre (S. Pietro in Vaticano), la plus grande cathédrale du monde, et le "Vatican, ce palais immense contenant, outre la cliapelle Sixtine avec les plafonds de Michel-Ange, les loges et stanzes de Raphaël, des galeries de tableaux et de sculpture, ainsi que la manufacture de mosaïques, où des ouvriers sont occupés à copier des tableaux et à fabriquer une collection des portraits de tous les Papes pour des églises. Nous avons visité tour à tour, et selon l'itinéraire que nous nous étions fait, la villa Médicis, actuellement siège de l'Académie de peinture de France, la piazza di Spagiia. — Le grand escalier qui conduit de l'église de la Trinité sur la place, où est le rendez- vous des modèles. On voit souvent parmi ces hommes, femmes et enfants vêtus de leur costume national, des types superbes et des beautés remarquables. — La piazza Colonna, la piazza di monte Cavallo, ainsi nommée à cause du groupe antique des deux dompteurs de chevaux; le palais Doria avec sa riche collection de tableaux du Titien, Raphaël, Corregio, Velasquez; le palais di Yenezia, la villa Borghèse et le Casino, renfermant une coUectlv remarquable de sculptures anse
tiques, situé dans un parc magniiique, qui sert souvent de but de promenade. La yilla Albani, propriété du grand financier prince Torlonia, la villa Pamfili- Doria; l'église S. Lorenzo; le Forum Romanum; les arcs de triomphe de Titus et de S eptime- Sévère, le Colisée, le Panthéon, le forum de Traj an; la piazza del Campidogiio, sur laquelle il y a la statue superbe de l'empereur Marc-Aurèle, avec deux palais latéraux où se trouve établi le musée Capitolin. J'ai aussi dirigé mes promenades dans le quartier de Rome dit Trastevere^ et, au-delà des murs, à la via Antonina conduisant aux thermes de Garacalla, à la via Appia externa, aux tombeaux des Scipions, à l'église Domine quo vadis^ aux catatombes de Calixte, à l'église S. Sebastiano^ au théâtre de Marcellus, actuellement propriété des Orsini. Le Quirinal, palais apostolique, a été abandonné depuis 1848 par Pie IX, pour fixer sa demeure au Yatican.
Tous les jours, et chaque fois que le temps le permettait, nous terminions nos excursions par une promenade en voiture sur le Monte Pincio, d'où l'on découvre un panorama magnifique sur la ville, et où toute la société romaine se donne rendez -vous.
Le baron d'Arnim, ministre de Prusse près du Saint- Siège, habite le palais Gafarelli (propriété du gouver-
nement prussien), situé sur le Capitole. Mes deux compagnons de voyage et moi allâmes rendre nos devoirs à Son Excellence, qui nous invita à dîner pour le lendemain. Non s fûmes reçus avec la plus franche cordialité. Les soirées sont généralement peu divertissantes à Rome, surtout pendant le temps de l'Avent. A cette époque les théâtres sont fermés et leur réouverture n'a lieu qu'à la San Stefano (26 décembre.). Nous fûmes donc d'autant plus reconnaissants à M. Helbigj secrétaire de l'Institut archéologique prussien, d'avoir improvisé une petite soirée en notre honneur. Cette aimable attention nous procura le plaisir d'entendre le talent remarquable de pianiste de W^^ Helbig.
Le 8 décembre avait lieu l'ouverture du concile.
Déjà, de grand matin, l'immense place devant la cathédrale de Saint-Pierre était encombrée par une foule compacte. Malheureusement la pluie, qui tombait depuis le commencement du jour, avait nécessité de prendre des voitures, de sorte que les abords de la place, à partir du fort Saint- Ange, étaient d'un très difficile accès. Plus que jamais on voyait ce jour-là des prêtres placés dans leurs vieux carrosses se diriger vers le Vatican.
Le nombre des Pères du concile qui formaient le
cortège était de sept cents; au milieu d'eux était le Pape. Après une cérémonie célébrée dans la chapelle Sixtine, ce cortège se rendit, en passant entre une haie formée par les gardes suisses, dans une chapelle de la cathédrale, qui était organisée pour les séances du concile œécumenique. C'est là aussi que le même jour Sa Sainteté a prononcé une courte allocution dans la séance d'inauguration.
Le Pape a exprimé sa joie d'inaugurer le concile au jour fixé et de voir les évêques accourus à Rome, plus nombreux que jamais, pour enseigner à tous la voix de Dieu et juger avec le Pape, sous les auspices du Saint-Esprit, la fausse science humaine. Pie IX demande que les évêques travaillent avec lui à assurer la tranquillité des monastères, l'ordre des églises et la discipline du clergé. Il termine par une invocation au Saint-Esprit, à la Vierge, aux apôtres saint Pierre et saint Paul, et à tous les saints.
A l'occasion de la fête, la statue en bronze de saint Pierre, qui se trouve à l'intérieur, dans la nef principale, et qui représente le prince des apôtres, avait subi une transformation d'un goût très douteux. Le saint était coiffé d'une mitre étincelante de pierreries; on avait jeté sur ses épaules un manteau d'une richesse extraordinaire, et à ses doigts brillait l'anneau du
pêcheur avec d'autres bagues, assis sur un trône de marbre blanc, sous un baldaquin. Le pied droit de cette statue en bronze est presque usé par les baisers des fidèles. Ce jour -là, il était presque impossible d'en approcher, bien que plusieurs suisses fussent placés aux abords de la statue pour faire circuler la foule.
Du reste, l'ordre le plus parfait régnait tant dans l'église qu'à l'extérieur. La pluie, qui ne cessa de tomber le soir comme elle était tombée pendant le jour, rendit l'illumination à peu près impossible,
Nous quittons Rome dans la même soirée et nous arrivons à Florence, le lendemain matin, à huit heures.
L'hôtel de Nuova-York (l'ancien palazzo Ricasoli), que nous avions choisi, est situé sur les bords del'Arno, et de nos fenêtres nous voyions ce cours d'eau qui, par suite des pluies torrentielles qui étaient tombées, avait un courant très rapide et pris des proportions très considérables. Le temps ne nous favorisait guère à Florence ; nos courses à travers cette jolie cité se firent dans une voiture fermée. Ce n'est pas en vain qu'on a surnommé Firenze la Bella. Par un beau temps, les promenades à San Miniato et aux Caséine doivent être ravissantes, surtout lorsqu'à ce dernier endroit
les voitures et les cavaliers se trouvent en grand nombre.
De toutes les richesses que renferme la nouvelle capitale de l'Italie, nous nous sommes bornés à voir les édifices, places, galeries et collections les plus remarquables : lapiazza délia Signoria, sur laquelle ou remarque le palazzo Vecchio et la loggia dei Lanzi; il portico degli Uffizi avec des statues en marbre des Toscans célèbres ; la galerie degli Ufjîzi, provenant des collections des Médicis, a toujours été augmentée depuis. Cette galerie renferme la Tribuna avec les chefs-d'œuvre de la sculpture antique {la Vénus de Médicis^ — les Lutteurs, — le Satyre, etc). Les galeries renferment des tableaux d'une beauté incomparable. La cathédrale, avec le battisterio et le célèbre campanile, est magnifique.
Aucun étranger n'entre à Florence sans visiter les églises de Maria-Novella et de Santo-Lorenzo. On admire surtout, dans cette dernière, la sacristie et une chapelle carrée dont les sculptures sont toutes Fœuvre de Michel -Ange, ce qui veut dire qu'elles sont d'une beauté incomparable, h' Académie des Beaux- Arts, le palais Pitti, ofi'rent aux visiteurs des trésors, même après avoir passé en revue les galeries de Naples et de Rome. Il V a, au -palais Pitti, 500 tableaux ou mieux
500 chefs-d'œuvre signés des noms de Raphaël Sanzio, Paul Véronèse, Cor regio, GuidoReni, Solari, etc., etc. Nous avons remarqué, à l'église de Santa Croce, les monuments des Toscans célèbres : Michel- Ange, Galilée, Alfîeri. Le mausolée de ce dernier est l'œuvre de Ganova.
Nous touchons au terme de notre voyage. Le 9, dans la soirée, notre ami Hiibner nous quitte après avoir entendu avec nous un acte du charmant opéra de Ricci, Crispino e la Comare. Le baron KorfFet moi ne devions partir pour Bologne que le lendemain dans la soirée.
Arrivés à Bologne, à l'hôtel Bruno, avant dix heures du soir, notre premier soin fat de nous informer de quelle façon nous pourrions utiliser le temps qui nous restait. Notre hôtelier nous apprit qu'on donnait au Grand-Théâtre deux actes de Roherto il Diavolo, et Leonilda de Paul Taglioni. Le baron de Korff se trouvait être le gendre de Meyerbeer, et moi le fils de Paul Taglioni. Décemment nous ne pouvions nous abstenir de voler au théâtre. A de grandes joies succèdent presque toujours de grands désappointements: la prima donna ayant été prise d'un enrouement subit ou chronique, on avait presque entièrement supprimé les deux actes d'un opéra qui en a cinq. Le ballet avait été
donné en entier, mais il était terminé avant l'heure à laquelle il aurait dû commencer. Le public italien, sauf aux premières représentations, est on ne peut plus bienveillant, aussi personne, à Bologne, n'éleva la moindre objection lorsque le régisseur vint annoncer qu'on remplacerait l'opéra par une accademia.
Pour nous dédommager et nous réconforter des fatigues de la journée, un excellent «ouper nous attendait à l'hôtel, qui du reste est recommandable sous tous les rapports.
A notre première sortie, nous trouvâmes les rues de Bologne couvertes de neige; le froid glacial qui régnait nous fut d'autant plus sensible que nous venions de quitter les chaleurs brûlantes de la Haute- Egypte. L'aspect général de cette ville ancienne de l'Italie, avec ses rues larges à portiques, ses palais nombreux, laisse une impression très favorable. La piazza « Vittorio Eniamœle » ( anciennement piazza Maggiore ) est une des places les plus remarquables de l'Italie. La fontaine de Lauretti, surmontée d'une statue de Neptune, ainsi que les édifices qui avoisinent la place : 'le palazzo del Podestà; S. Pietro; la cathédrale, ensuite les églises S. Giacomo maggiore, etc., présentent un aspect très imposant. Tout près du palazzo délia Mercanzia se trompent
les deux tours penchées Asinelli et Grarisenda . L'inclinaison de la première est d'un mètre, la seconde de plus de deux mètres.
UAccadémia délie délie arti contient une collection de tableaux qui, à elle seule, mérite c[ji'oiJi s'arrête à Bologne. L'admirable chef-d'œuvre de Eafael, « la Sainte Cécile, » est la perle de cette collection. Le touriste amateur pourra admirer un grand nombre d'autres toiles de Guido Reni, des frères Caracci, de Fr. Francia, etc., etc. Devant la porta Isaïa se trouve la Certosia^ depuis 1801 le Campo Santo, un des plus remarquables de l'Italie.
C'était pour la première fois que je voyais un Campo santo, et je ne pouvais pas mieux tomber que de visiter celui qui s'est acquis, h si juste titre, une si grande réputation en Italie pour la richesse des monuments qu'il renferme.
En quittant le Campo santo notre carozella nous conduisit vers la Montagnola, la promenade de la ville, d'où on a une vue splendide sur Bologne. Ce panorama est encadré dans la perspective par les monts Apennins.
Sur le sommet de la Montagnola se trouve pratiquée une vaste enceinte dans laquelle les Bolonais viennent se livrer au giuoco di pallone. C'est une sorte de
jeu de peaume que l'on cultive non-seulement comme passe-temps, mais comme un exercice traditionnel et historique.
Ayant visité les monuments les plus remarquables (le Bologne j ' iious quittons cette ville curieuse pour nous diriger directement sur Turin, abandonnant le projet que j'avais en principe de passer par Milan, par la raison que cette ville ne m'était pas inconnue, et que les personnes que j'y croyais trouver n'y étaient pas; un autre motif encore était la fermeture de la Scala.
A notre arrivée à Turin, surnommée la Vedova depuis que Victor-Emmanuel a établi sa résidence à Florence, nous descendons à l'hôtel de l'Europe. J'étais connu du propriétaire de cet hôtel, où j'avais déjà séjourné, c'est pourquoi je lui envoyai de Bologne un télégramme, ayant pour but de retenir un appartement chauffé et une chambre à coucher à deux lits. Le télégramme contenait de plus cette mention : « Bon polit souper. »
Tout avait été exécuté même au-delà de nos désirs. Une rangée de garçons nous reçut avec beaucoup de prévenance; le couvert était mis dans le salon avec une grande recherche. Deux magnifiques vases de ileurs ornaient notre table. Il était évident que toutes
ces dispositions avaient été prises dans la prévision de me voir arriver avec une jeune dame. L'hôtelier était d'autant plus fondé à cette attente, que j'avais pris certaines précautions pour m' assurer un appartement confortable. Le désappointement qui se peignait sur la figure des garçons était trop visible pour qu'il pût nous échapper, ce qui occasionna une certaine gaîté qui dura pendant toute la soirée.
Aujourd'hui encore je comprends la surprise de l'hôtelier et de ses garçons. Un couple plus ou moins heureux, plus ou moins épris, est toujours un objet de curieuses observations. D'après mon télégramme on pouvait supposer deux époux passant en voyage le premier quartier de leur lune de miel. Jugez du tableau lorsque le propriétaire de l'hôtel de l'Europe me vit arriver en compagnie d'un chef d'escadrons des dragons de la garde du Roi Guillaume!
Connaissant Turin, il m'importait surtout de voir l'intérieur du Palazzo-Reale contenant Varmeria si réputée, ainsi que la collection remarquablement belle deir Accademia délie scienze^ les musées égyptien, d'histoire naturelle, et la Pinacoteca, r Accademia Albertina délie belle arti.
Un giro au Giardino publico et par la via di Po termina cette intéressante excursion.
Le 13 décembre au matin, je pris congé de mon aimable compagnon de voyage, M. le Baron de Korff, qui se rendait en Allemagne, tandis que je prenais la route de Paris, par le chemin de fer du mont Genis et Mâcon, et le 14 décembre j'étais de retour à Paris.
Ce voyage, que je viens d'achever était, dès le début, grâce à l'obligeance de M. Nabarouy-Bey, effectué dans les circonstances les plus agréables ; et, comme je l'ai mentionné dans ce volume, pendant tout le parcours en Egypte, cette obligeance ne s'est pas démentie un seul instant.
Mon retour par l'Italie a couronné ce voyage si intéressant pour moi, dont je garderai éternellement le plus précieux souvenir.